La Justice politique en Espagne sous Philippe II

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La justice politique en Espagne sous Philippe II
Louis de Viel-Castel



LA


JUSTICE POLITIQUE


EN ESPAGNE SOUS PHILIPPE II.




MORT DE MONTIGNY.

Colección de Documentos inéditos para la historia de España.

— Madrid, 1844.




Les révolutions incessantes qui bouleversent l’Espagne depuis près de quarante années au nom de la liberté et du progrès philosophique ont amené dans ce pays une de ces réactions morales qui, en tout temps, en tout lieu, sont la conséquence immédiate de pareilles perturbations. Beaucoup d’esprits, séduits naguère par des espérances de régénération auxquelles leur inexpérience ne mêlait aucune inquiétude, se sont effrayés de voir sortir tant de calamités du principe qui, à ce qu’ils avaient cru, devait produire des biens sans mélange ; oubliant les maux de toute sorte, les humiliations, la compression insupportable que le despotisme accumulait naguère sur leur patrie, et qui leur paraissaient alors les pires des souffrances, ils ne se sont plus rappelé, au milieu des luttes et des fatigues de la liberté naissante, que l’espèce de sommeil léthargique dans lequel le pouvoir absolu avait long-temps maintenu le pays, et, prenant ce sommeil pour un repos bienfaisant, ils se sont mis à le regretter. Cette réaction n’a rien, je pense, de bien réel ni de bien profond. L’Angleterre au XVIIe siècle, la France de nos jours, ont passé par de semblables épreuves, et les gouvernemens qui, trompés par ces symptômes équivoques, ont cru que les peuples, un instant fatigués, étaient pour cela redevenus capables de supporter l’esclavage, ces gouvernemens s’en sont mal trouvés. Je suis persuadé qu’il en serait de même en Espagne. Ces mêmes hommes qui regrettent capricieusement le régime de Ferdinand VII seraient étrangement surpris, s’ils se trouvaient tout à coup replacés sous ce régime tel qu’il fut à ses moins mauvais momens, ou même sous le régime bien plus doux de Charles IV et de Charles III. Ils reconnaîtraient alors qu’une nation qui a passé par la liberté, fût-ce à travers l’anarchie, n’est plus apte à la monarchie absolue, et que la monarchie absolue elle-même, rétablie après une interruption, par conséquent défiante, inquiète, craignant sans cesse d’être de nouveau mise en question, devient nécessairement oppressive.

Quoi qu’il en soit, je le répète, un revirement singulier s’est opéré, en Espagne, dans une portion assez considérable de l’ancien parti libéral, et ce qui le fait paraître plus sérieux qu’il n’est en effet, c’est que, comme toujours, l’esprit de mode s’en est mêlé. Quelques écrivains d’un certain mérite, en présence de la révolution triomphante et par momens violente, ont cru faire acte de générosité et de courage en vantant les institutions, les idées, les principes qu’elle venait d’abattre, et en attaquant au contraire les doctrines qu’on avait invoquées pour renverser l’ancien ordre des choses. Le succès qu’ils ont obtenu en prenant à l’improviste cette attitude qui semblait hardie a attiré sur leurs pas la tourbe des imitateurs, de ces hommes qui, faute d’autres ressources pour se donner au moins l’apparence de l’originalité, se précipitent sur les paradoxes avec un tel empressement, qu’ils en font bientôt des lieux-communs. On les a vus proscrire sous le nom de voltairianisme et essayer de livrer au ridicule et au mépris les doctrines les plus conformes à la dignité humaine, à la morale, à la raison ; on les a vus relever les idoles les plus décriées des temps d’ignorance et de barbarie, et travailler de leurs mains débiles à refaire dans le sens du moyen-âge, qu’ils ne comprenaient pas, les institutions, la littérature, l’histoire. L’aveugle superstition et le despotisme ont eu de nombreux apologistes ; je ne voudrais pas répondre que l’inquisition n’en ait pas trouvé elle-même : Philippe II, celui de tous les rois qui a le plus développé son action terrible, a bien eu cette étrange fortune.

Ce fut pourtant un prince exécrable que le fils de Charles-Quint, et je doute qu’il ait jamais existé un type plus achevé de tyrannie. D’autres ont été plus violens, plus fougueux dans leurs cruautés ; mais cette violence même qui provenait, soit de l’ardeur des passions, soit de l’enivrement de la puissance, est pour eux une sorte d’excuse. Philippe II ne connut ni cette ardeur, ni cette ivresse. Froid, mesuré, maître de lui, assez du moins pour dissimuler ses émotions intérieures, tous ses actes furent le résultat de combinaisons erronées souvent, mais toujours mûrement calculées. Implacable dans ses vengeances, il savait pourtant les différer jusqu’au moment où il croyait pouvoir y donner cours sans compromettre les intérêts de sa politique. L’intolérance religieuse qu’il a poussée certainement plus loin qu’aucun autre souverain, qui semblait même parfois le dominer au point de lui enlever son calme, sa gravité, sa dissimulation habituelle, n’était pas unie en lui à cette austérité de mœurs sans laquelle il est impossible qu’elle n’inspire pas autant de mépris que de haine ; soumis pour son compte aux faiblesses de l’humanité, à celles même que réprouve la morale la moins rigide, il semblait autoriser les esprits sensés et réfléchis à mettre en doute la sincérité du fanatisme qui lui faisait immoler sans pitié tant de victimes.

Ce n’est pas que j’entende l’accuser d’hypocrisie dans le sens absolu de ce mot. En Espagne, au XVIe siècle, tout le monde était croyant, et rien dans le caractère de ce prince n’expliquerait une exception. L’hypocrisie complète est, d’ailleurs, presque aussi rare que l’entière franchise ; mais il en est autrement de cette demi-hypocrisie par laquelle on se trompe soi-même jusqu’à un certain point avant de tromper les autres sur les motifs de ses actions, par laquelle, en donnant satisfaction à ses passions et à ses intérêts, on se persuade et on veut persuader qu’on remplit un devoir et qu’on sert l’intérêt général. C’est là peut-être le principe le plus fécond de nos mauvaises actions, et ce fut celui du cruel fanatisme de Philippe. Convaincu sans doute de la vérité des dogmes du catholicisme, qui, tel qu’on l’enseignait, tel qu’on le pratiquait alors en Espagne, convenait parfaitement à ses principes d’autorité et de pouvoir absolu, détestant tout à la fois dans le protestantisme le crime de l’hérésie et les idées d’indépendance, de libre examen, qu’il avait développées dans une grande partie de l’Europe ; blessé dans son orgueil de voir une partie de ses sujets professer des opinions qu’il repoussait lui-même comme coupables et erronées, il crut ne pouvoir sévir avec trop de rigueur contre des innovations qu’il détestait à tant de titres. Il pensait faire acte de conscience, alors qu’il obéissait simplement à l’impulsion de ses préventions personnelles et de ses mauvais penchans. C’est là, si on y regarde de bien près, le mobile réel de toutes les intolérances, de toutes les persécutions pour opinions. Je me hâte d’ajouter que ce que je donne comme une explication n’est ni une justification ni une excuse : la morale ne se paie pas de quelques sophismes complaisamment admis par nos passions, et lors même qu’on serait assez malheureux pour réussir à s’aveugler complètement, à fausser au fond de son cœur les notions du bien et du mal, à prendre l’orgueil pour le sentiment du devoir et la cruauté pour la justice, cet aveuglement final, juste punition de premiers torts à peu près volontaires, atténuerait à peine la culpabilité des fautes et des crimes dont il deviendrait le principe.

Ces considérations me mèneraient bien loin ; je reviens à l’examen du caractère de Philippe II. Ce qui en faisait le trait particulièrement distinctif, c’était l’amour, le culte, l’habitude enracinée du pouvoir absolu, et par conséquent la haine instinctive de la liberté, sous quelque forme qu’elle se produisît. Évidemment il en était venu à penser que les droits de la royauté n’avaient pas de bornes, et que tout lui était licite pour briser les résistances qu’il pouvait rencontrer. Le livre récemment publié par un éminent historien sur l’étrange aventure d’Antonio Perez a popularisé une des manifestations les plus curieuses de cette tyrannie. Quel que soit cependant l’intérêt romanesque d’une telle aventure, de quelque lumière qu’elle éclaire le régime sous lequel elle a été possible, ce n’est peut-être pas un des faits qui caractérisent le plus complètement la politique de Philippe II. Antonio Perez, par l’indigne et criminel abus qu’il avait fait de la confiance de Philippe, par le piège ridicule autant qu’odieux dans lequel il l’avait attiré, avait offensé en lui l’homme plus encore que le roi ; le ressentiment du monarque était légitime, et d’ailleurs, en se vengeant, il punissait un infâme assassinat, en sorte que, si Perez eût été sur-le-champ envoyé à l’échafaud après la découverte de cette perfidie, ce n’eût été que justice. Il n’a fallu rien moins, pour appeler sur lui la pitié, que la prolongation inouie de ses souffrances et la nature des moyens employés à sa perte. Parmi les nombreuses victimes de Philippe II, il en est plus d’une, au contraire, dont l’infortune a droit à notre sympathie parce qu’elle n’avait pas été méritée, parce qu’elle fut uniquement la conséquence des combinaisons d’une politique égoïste et perverse, entraînée quelquefois, en raison du but qu’elle se proposait, à punir comme des crimes les actes les plus innocens ou même les plus dignes d’estime.

Je ne sais si, parmi tant de condamnations iniques et cruelles qui déshonorèrent cette époque déplorable, la condamnation du baron de Montigny, par les circonstances surtout qui en accompagnèrent l’exécution, n’est pas celle qui inspire le plus d’indignation et de pitié. Les détails de cette étrange affaire sont restés long-temps enveloppés d’un mystère que vient de dissiper, il y a quelques mois seulement, la publication de documens authentiques ensevelis pendant près de trois siècles dans la poussière des archives de Simancas. Il n’est pas sans intérêt de faire voir, d’après ces curieux documens, quelle était la marche d’un procès politique en Espagne sous Philippe II.

Le procès dont il s’agit n’est qu’un épisode de la révolution qui enleva à l’Espagne la souveraineté de la moitié des Pays-Bas. Je ne me propose pas, on peut le croire, de recommencer, à cette occasion l’histoire si souvent écrite d’un des plus grands événemens des temps modernes ; cependant il est indispensable d’en rappeler ici les traits principaux. On sait que Philippe II avait conçu de bonne heure une profonde aversion pour les institutions et les mœurs politiques de ses sujets des Pays-Bas. Une noblesse fière, puissante, habituée à diriger les affaires du gouvernement et à traiter avec ses souverains sur un pied de libre familiarité, un peuple que l’aisance acquise par le commerce et l’industrie avait depuis long-temps tiré de l’abjection où le tiers-état était encore alors dans presque toute l’Europe, et qui, réuni dans de grandes cités, s’était fait une réputation de turbulence vraiment proverbiale, c’étaient là, au milieu de tant de nations soumises au joug absolu du monarque espagnol, des anomalies étranges qu’il ne pouvait comprendre, et que surtout il ne pouvait supporter. Les progrès que le protestantisme, favorisé par un tel état de choses, faisait parmi ces populations, dont il flattait l’esprit d’indépendance, eussent suffi d’ailleurs pour décider ce prince à détruire un régime qui, dans son opinion, ne lui fournissait pas les moyens de combattre l’hérésie avec assez d’efficacité. Il dut pourtant dissimuler ses projets tant que dura la guerre dans laquelle l’Espagne était engagée contre la France au moment où il monta sur le trône, guerre dont la frontière des Pays-Bas était le principal théâtre, et qui le retenait lui-même sur cette frontière ; mais la paix de Cateau-Cambrésis eut à peine été signée, qu’il se hâta de rentrer en Espagne pour n’en plus sortir pendant près de quarante années que devait encore durer son règne, et il commença aussitôt, par l’intermédiaire de sa sœur naturelle la duchesse de Parme, gouvernante des Pays-Bas, ou plutôt du cardinal Granvelle, qu’il lui avait donné pour principal conseiller, l’application du système conçu dans l’intention d’étendre à cette partie de son vaste empire le despotisme uniforme qui pesait déjà sur tout le reste.

Ce système consistait en deux idées principales : anéantir peu à peu les privilèges dont les états provinciaux avaient joui jusqu’alors, surtout en matière d’impôts, et empêcher absolument qu’ils ne se réunissent en états-généraux, comme cela avait eu lieu quelquefois, ce qui leur donnait naturellement plus de force pour résister au pouvoir royal ; établir l’inquisition religieuse sous une forme analogue à celle adoptée pour l’Espagne, et, par son action impitoyable, anéantir complètement l’hérésie.

Dès le premier moment, les grands seigneurs qui siégeaient au conseil d’état, et qui étaient investis du gouvernement des provinces ; manifestèrent une très vive opposition à l’accomplissement de pareils projets, quelque soin qu’on mît à leur en dissimuler la portée. Il se peut, bien que cela ne soit nullement prouvé, que parmi ces grands seigneurs, quelques-uns, comme le prince d’Orange, aient conçu de bonne heure la pensée ambitieuse de profiter du mécontentement des peuples pour renverser à leur profit l’autorité royale, il se peut que quelques-uns fussent secrètement favorables au protestantisme, qui, dans beaucoup d’esprits, ne se distinguait pas encore bien nettement de la réforme des abus universellement reconnus de l’ancienne religion ; mais ce qui est certain, c’est que la plupart de ces personnages, tels que l’héroïque comte d’Egmont, absolument étrangers à de telles pensées et aussi fidèles à leurs souverains qu’à la foi dont ils faisaient profession, n’avaient d’autre but, en résistant respectueusement aux volontés du monarque, que de maintenir les lois et les privilèges de leur pays ; c’est qu’ils croyaient lutter moins encore contre le roi que contre un ministre impopulaire, le cardinal Granvelle : la mission qu’acceptèrent successivement plusieurs d’entre eux de se rendre à Madrid pour essayer d’éclairer Philippe II sur la situation, et de ménager ainsi un accommodement, prouve assez quelle était leur bonne foi, quel sentiment ils avaient de leur innocence.

Philippe II espéra long-temps qu’il viendrait à bout de les amener à ses vues, et, tant qu’il conserva cette espérance, il s’abstint d’employer les moyens violens auxquels en général il ne recourait guère qu’après avoir tenté tous les autres, non pas qu’ils répugnassent à sa conscience, mais parce que sa prudence s’en effrayait. Caresses, insinuations, graces, faveurs de toute espèce, rien ne fut épargné pour séduire et pour gagner les chefs de l’opposition. On leur fit même une bien grande concession : le cardinal Granvelle, devenu l’objet de la haine universelle, parce qu’il passait pour l’instigateur du système de gouvernement contre lequel s’élevaient tant de résistances, fut rappelé, et se retira dans son archevêché de Besançon, d’où il ne cessa pas, il est vrai, de correspondre avec le roi sur les affaires dont on venait de lui enlever la direction officielle. Philippe II ne cessait de répéter qu’il ne voulait rien innover, que son seul but était de maintenir les droits de la royauté et de la religion, qu’on lui imputait à tort la pensée d’introduire aux Pays-Bas l’inquisition espagnole, et qu’il voulait seulement arrêter les ravages de l’hérésie en remettant en vigueur des moyens de répression inhérens à la législation locale, mais trop négligés dans les derniers temps.

Au milieu de ces protestations trompeuses qui remplissent la correspondance du roi avec la duchesse gouvernante, l’irritation, l’impatience que lui faisait éprouver la résistance des Flamands, se trahissaient quelquefois avec une vivacité singulière. C’est ainsi que, justifiant le cardinal Granvelle contre les accusations par lesquelles on s’efforçait de le vouer à la haine publique, il disait : « Quant à ce qu’on prétend qu’il m’aurait écrit pour m’engager à faire couper une demi-douzaine de têtes afin d’assurer la tranquillité du pays, il est absolument faux qu’il m’ait jamais mandé rien de pareil, et je ne crois pas qu’il y ait seulement songé, bien que peut-être il ne fut pas mal de le faire. » Dans une autre lettre, exprimant sa satisfaction des mesures prises à Bruxelles pour mettre sur un bon pied les affaires de la religion et pour châtier les hérétiques, Philippe II excepte pourtant de cette approbation le conseil qu’on s’était hasardé à lui donner, de rendre moins rigoureuses les peines qu’on leur infligeait. « On m’a consulté, dit-il, sur le châtiment des anabaptistes qu’on avait arrêtés, et j’ai ordonné qu’on en fît justice. Ma volonté est qu’on traite de même tous les hérétiques qui viendront à être pris, de quelque qualité qu’ils soient, et qu’on n’use à cet égard ni de négligence ni de connivence, puisqu’on voit que la douceur et les délais qu’on y a apportés jusqu’à présent, loin d’avoir aucun bon résultat, ont fait beaucoup de mal. » Développant ensuite toute sa pensée sur ce sujet favori de ses préoccupations, le roi exprime son étonnement des obstacles que rencontre l’action de l’inquisition, devenue, selon lui, plus nécessaire que jamais. Il reproche à la gouvernante de trouver cette action trop sévère. Il soutient qu’alors même que les inquisiteurs se laisseraient entraîner un peu trop loin par leur zèle, il vaudrait mieux fermer les yeux que de discréditer l’institution, et qu’au lieu de les tourmenter pour des minuties, il faut les exciter et les encourager. « Il n’y a rien aujourd’hui, dit-il enfin à la duchesse de Parme, en quoi vous puissiez me faire plus de plaisir. »

On trouve dans des instructions officielles adressées à la gouvernante des Pays-Bas, peu de jours avant la dépêche dont j’ai extrait ce passage, quelque chose de plus significatif encore

« Sa majesté est franchement résolue à ne souffrir jamais aucun changement de religion dans ses états, fallût-il mourir pour l’empêcher ; elle recommande que l’on cherche de nouveaux moyens pour punir les hérétiques, non pas qu’elle entende qu’on cesse de les mettre à mort, cette pensée est bien éloignée de ses intentions, et elle ne croit pas qu’une telle indulgence fût agréable à la Divinité ni utile à la religion, mais elle veut qu’on leur ôte l’espèce de gloire qui paraît attachée à leur supplice, et pour laquelle ils affrontent la mort avec un fanatisme impie. »

Malgré toutes ces exhortations, en dépit de cette politique artificieuse et violente, les projets de Philippe II rencontraient une résistance de plus en plus vive. Peut-être, s’ils n’eussent été dirigés que contre la liberté, eussent-ils pu réussir ; mais s’attaquer à la fois aux institutions politiques et aux croyances religieuses d’un peuple, c’est une entreprise au-dessus des forces du pouvoir le plus énergique. Bientôt l’agitation descendit de la haute noblesse et du conseil d’état dans les rangs de la noblesse secondaire, qui, s’unissant aux autres classes de citoyens par un pacte devenu fameux sous le nom de compromis, alla en corps demander à la gouvernante l’abandon des mesures décrétées contre le protestantisme. La gouvernante effrayée promit de surseoir à l’exécution des ordres du roi. Cette concession arrachée par la terreur, loin de calmer les mécontens, devint pour eux le signal de nouvelles exigences. Le peuple, encouragé par l’attitude des classes supérieures, se souleva à Anvers, à Gand, à Lille, à Valenciennes, dans un grand nombre d’autres cités, et, non content d’établir le libre exercice du culte réformé, se livra contre le culte catholique et contre les églises aux violences et aux profanations les plus révoltantes. La gouvernante, aidée par les chefs même de l’opposition, dont ces excès dépassaient les vues et dérangeaient les calculs, parvint, non sans peine, à rétablir l’ordre, et châtia même les perturbateurs avec une sévérité que l’histoire eût trouvée bien rigoureuse, si les atrocités qui devaient bientôt désoler les Pays-Bas n’en eussent pour ainsi dire effacé le souvenir.

La colère de Philippe II allait enfin éclater. Son parti était pris, il allait renoncer à toute espèce de ménagemens. Cependant il dissimulait encore. La régente le suppliait de venir, par sa présence, calmer les esprits émus, et rendre à l’autorité le prestige qu’elle avait perdu ; elle l’engageait à convoquer les états-généraux pour donner plus de force morale aux dispositions qu’on aurait à prendre. Sur ce dernier point, Philippe II opposa un refus formel à des instances qui étaient en contradiction avec tous ses principes de gouvernement. Il ne repoussa pas d’une manière aussi péremptoire l’idée d’aller lui-même à Bruxelles essayer l’influence directe de la royauté pour vaincre toute résistance, il laissa même croire qu’il se disposait à ce voyage ; mais, sous prétexte de ne paraître aux yeux de ses sujets des Pays-Bas qu’avec l’appareil nécessaire pour se faire respecter, il chargea le duc d’Albe de le précéder avec une petite armée composée de troupes d’élite.

Le duc d’Albe est certainement un des hommes les plus remarquables de son pays et de son temps. Le courage intrépide, l’énergie morale, l’infatigable activité dont la nature l’avait doué, les talens militaires qu’avait développés en lui une longue expérience, l’autorité qu’il savait porter dans le commandement, ses instincts despotiques, son orgueil hautain, tempéré dans l’occasion par un mélange d’astuce et de courtoisie, sa cruauté, ou, pour parler plus exactement, l’indifférence parfaite avec laquelle il versait le sang de ceux qui se rendaient coupables du plus grand des crimes à ses yeux, la résistance au pouvoir, ses qualités comme ses vices, en un mot, faisaient de lui le représentant le plus complet de cette Espagne du XVIe siècle, dont la dure suprématie, destinée à s’évanouir bientôt, pesait alors sur l’Europe et sur le monde. Son rang, ses services, son habileté éprouvée, lui assignaient la première place à la cour de Philippe II. Ce prince connaissait trop bien les hommes pour ne pas ménager un tel serviteur. Il ne semble pas, cependant, qu’il ait jamais existé entre eux une véritable et intime confiance, et, malgré plus d’un trait commun dans ces deux caractères si remarquables, on comprend facilement, lorsqu’on les étudie avec quelque attention, les causes de cette secrète antipathie. La fierté du duc d’Albe, le sentiment qu’il avait de sa grandeur personnelle, de son mérite et de ses services, ne le disposaient pas à accepter pour lui-même le joug qu’il voulait imposer aux autres. Il ne supportait pas sans un profond mécontentement, de la part d’un roi encore jeune et sur qui il croyait avoir au moins la supériorité de l’expérience, ces témoignages d’une réserve froide et défiante, inhérente au caractère de Philippe II. Il s’indignait surtout de recevoir, pour l’exécution des projets confiés à son habileté, des instructions tellement détaillées et qui restreignaient à tel point ses pouvoirs, qu’elles lui semblaient blesser sa dignité. Sa correspondance avec Philippe II contient, à ce sujet, des plaintes exprimées avec une vivacité tout-à-fait originale ; il y rappelle que jamais, dans les nombreux commandemens dont il s’était vu chargé, on n’avait usé envers lui, jusqu’alors, de semblables précaution. Philippe II n’était pas homme à s’arrêter devant de pareilles susceptibilités. Affectant de ne pas bien comprendre le mécontentement du vieux guerrier, il n’y répondait que par d’insignifiantes explications qui ne changeaient rien à leur situation réciproque, mais qui ne permettaient pas au duc d’Albe d’insister. Il était facile de prévoir que la discorde éclaterait tôt ou tard entre un prince aussi jaloux de son autorité et un sujet aussi hautain ; mais ce jour n’était pas encore arrivé, et leur accord au moins, apparent devait se maintenir quelques années encore pour le malheur des Pays-Bas.

On sait comment le duc d’Albe, arrivé à Bruxelles, où il se présenta d’abord comme uniquement investi de fonctions militaires qui ne devaient porter aucune atteinte à l’autorité de la gouvernante, ne tarda pas à s’emparer, en réalité, de tout le gouvernement, comment, après s’être efforcé, par des démonstrations hypocrites, de calmer les esprits effrayés, de rassurer, de replacer sous sa main ceux qui, à son approche, s’étaient, à l’exemple du prince d’Orange, retirés en Allemagne, il jeta tout à coup le masque en faisant arrêter les comtes d’Egmont et de Horn, dont il avait ainsi trompé la loyale confiance ; on connaît le triste sort de ces deux seigneurs et des innombrables victimes immolées après eux par le tribunal sanguinaire auquel le duc d’Albe avait délégué l’exercice de ses pouvoirs. Le succès parut d’abord couronner cette politique. Une première tentative faite par le prince d’Orange pour délivrer les Pays-Bas à la tête d’une armée levée en Allemagne échoua complètement, et, comme il arrive toujours en pareil cas, donna une plus vive impulsion au système de terreur sous lequel tout pliait devant le redoutable lieutenant de Philippe II. Il faut voir, dans sa correspondance, avec quelle satisfaction, quelle sécurité, il parle de ses projets déjà à moitié accomplis, avec quelle audace impudente et cruelle, quel oubli de tout sentiment moral il en développe les ressorts, quel mépris il témoigne pour la légalité, pour les libertés et les privilèges du pays, pour ceux qui osent encore les défendre timidement, non pas à titre de droits, personne n’eût eu cette témérité, mais comme des préjugés enracinés que la prudence conseillait de respecter. Je vais essayer de traduire quelques passages de ces bizarres dépêches, bien qu’il soit impossible d’en rendre, même approximativement, le trait le plus caractéristique, ce langage soldatesque, proverbial, pittoresque, énergique, auquel on reconnaît l’homme de guerre et d’exécution.

Le 13 avril 1568, trois semaines après la mort des comtes d’Egmont et de Horn, voici ce que le duc d’Albe écrivait à Philippe II :


« On continue à arrêter les dévastateurs des églises, les ministres consistoriaux et ceux qui ont pris les armes contre V. M. Le jour des Cendres, on en a pris plus de cinq cents ; c’était le jour fixé pour qu’on les arrêtât partout. J’ai ordonné qu’on fît justice de tous ces gens-là, et il ne m’a pas suffi de renouveler cet ordre à deux ou trois reprises. On vient tous les jours me casser la tête en m’exposant des doutes sur la question de savoir si celui qui a commis tel délit mérite la mort, si pour tel autre délit on doit seulement être puni du bannissement ; enfin on ne me laisse pas respirer. J’ai donné l’ordre exprès de juger d’après les édits. J’ai des commissaires de tous côtés pour rechercher les coupables, mais ils font bien peu de besogne. Lorsque ce châtiment sera terminé, je commencerai à faire arrêter quelques particuliers des plus riches et en même temps des plus coupables, pour les amener à composition. Il serait impossible, en effet, de faire justice de tous ceux qui ont péché contre Dieu et contre V. M., car j’ai fait le calcul qu’entre les châtimens qui ont lieu en ce moment et ceux qui auront lieu après Pâques, cela monte à plus de huit cents têtes : en sorte qu’il me paraît que le moment est venu de frapper les autres dans leurs biens et d’en tirer tout l’argent possible avant la publication d’un pardon général. On n’admettra pas à ces compositions les hommes qui auront commis des délits qualifiés. Je procéderai en même temps contre les villes qui ont manqué à leur devoir. »


Tel était le système judiciaire du duc d’Albe. Son système financier, qu’il expose dans la même dépêche, n’est pas moins curieux. Il voulait obliger les Pays-Bas à concéder au roi un revenu perpétuel. Les conseillers auxquels il s’adressait, quoique fort peu disposés à le contrarier, lui représentaient que les états ne consentiraient jamais à se départir du droit de voter temporairement l’impôt, en d’autres termes, à transformer un gouvernement de liberté en un gouvernement absolu. Ces motifs devaient peu le toucher.

« Je leur ai dit (écrivait-il au roi) qu’un revenu non perpétuel entraîne deux inconvéniens tout-à-fait intolérables : le premier, c’est que S. AI. se trouve, pour la défense du pays, à la merci des bourgeois du tiers-état de Bruxelles, du quart-état de Louvain et autres de ce calibre, et que ce n’est pas être leur seigneur, mais bien leur sujet… ; l’autre inconvénient, pernicieux au plus haut degré et vraiment abominable, c’est que, chaque fois qu’ils ont accordé un subside, ils en ont profité pour arracher de telles conditions et de telles libertés, que V. M. avait fini par n’avoir plus entre les mains ni le gouvernement ni la justice et par être hors d’état de punir les coupables… Ceux à qui je parle le voient et le comprennent bien, mais ils disent qu’ils craignent que les états ne consentent jamais à en passer par là. Je leur réponds qu’ils auraient raison de le craindre, s’il s’agissait de proposer les impôts en question, comme on a fait jusqu’à présent les propositions de cette espèce, mais que je comptais m’y prendre de la manière dont je m’y suis pris lorsque j’ai demandé à ceux d’Anvers les quatre cent mille florins pour la citadelle, en leur faisant entendre que, bien qu’on emploie la forme de la proposition et de la prière, la chose doit absolument avoir lieu… J’ai parlé alors des alcabalas d’Espagne (droits sur la vente des objets de consommation). Si V. M. avait vu la grimace qu’ils ont faite lorsque j’ai eu prononcé ce mot, elle les aurait crus à moitié morts. Ils ont prétendu que c’était un moyen infaillible de tuer le commerce, que, si on le soumettait à un droit quelconque, il ne viendrait plus de marchandises, que c’en serait fait à tout jamais… Ils commencent pourtant à devenir plus traitables. Je suivrai cette affaire et j’y ferai mon possible, parce que, si j’y réussis, je croirai avoir rendu un grand service à V. M., et, pourvu que je puisse introduire cet impôt, je m’inquiéterai peu du chiffre, fût-ce seulement un pour cent de la valeur, car, une fois qu’il sera établi en revenu patrimonial de V. M., il dépendra d’elle de le faire monter ou de le réduire comme il lui conviendra. »


Après cette dissertation financière, la dépêche que j’analyse revient à la question que le duc d’Albe avait le plus à cœur et qui occupait principalement ses pensées.


« Quant aux affaires des rebelles et des hérétiques, je ne puis compter que sur Juan de Vargas : excepté lui, le tribunal que j’ai établi pour ces affaires, non-seulement ne m’est d’aucun secours, mais me suscite tant d’embarras, qu’il me donne plus de peine que les rebelles eux-mêmes, et les commissaires que j’ai envoyés pour découvrir les coupables ne font autre chose que travailler à les mettre à l’abri, en sorte que je ne parviens pas à les connaître. Les fraudes que l’on commet dans les condamnations, en ce qui touche les biens des accusés, me paraissent si excessives, que le bénéfice qu’on en retirera restera, je crois, au-dessous des dépenses des gens de justice. »


Ce dernier trait ne rappelle-t-il pas le mot si connu de ce brigand qui se prétendait volé parce qu’il ne trouvait pas les poches de sa victime aussi bien garnies qu’il s’y était attendu ?

Évidemment le duc d’Albe, trompé, comme tous les oppresseurs, par le silence et l’apparente soumission qui sont d’ordinaire les premiers résultats de la violence, croyait le succès de son entreprise désormais assuré. Son illusion dura peu. On vient de voir comment il s’exprimait le 13 avril 1568 ; moins de deux mois après, le 9 juin, c’était déjà sur un tout autre ton qu’il écrivait au roi. Il commençait par rappeler les instructions qu’il avait reçues et qu’il avait strictement exécutées. Cette récapitulation mérite d’être reproduite, parce qu’elle prouve que tous ses actes, dans ce qu’ils avaient de plus odieux, lui avaient été commandés par Philippe II. — Il avait ordre, dit-il, d’arrêter les principaux coupables pour les châtier exemplairement, aussi bien qu’un certain nombre de gens d’un rang inférieur de ceux qui s’étaient le plus compromis, de s’occuper ensuite des finances, et de se procurer de l’argent, de saisir les livres et les imprimeurs dans toute l’étendue des Pays-Bas, de visiter les boutiques des libraires, de régler les écoles, de publier et de faire observer les édits contre l’hérésie,… de procéder à la punition des villes, d’aviser aux peines qu’elles devaient subir et à l’emploi à faire de leurs revenus, après quoi il devait répandre le bruit d’un pardon général, mais ne pas l’accorder jusqu’à ce qu’on eût tiré de grosses sommes d’argent de certaines personnes par voie de composition ; enfin, avec l’amnistie devait arriver un légat pour réconcilier à l’église ceux qui voudraient revenir à elle, et, moyennant cette indispensable condition, appeler sur eux la clémence royale ; l’inquisition devait être rétablie comme par le passé. Le duc d’Albe, après avoir ainsi résumé ses instructions, osait exprimer l’opinion qu’il était nécessaire de les modifier sur un point : l’amnistie, à son avis, ne pouvait être différée sans de très graves dangers.


« En effet (disait-il), quoique ces gens-ci obéissent pour le moment aux ordres qu’on leur donne de la part de votre majesté, il est facile de voir que les dispositions intérieures sont fort différentes des apparences, et ce peuple a un caractère si facile, que j’espère que la clémence de votre majesté, se manifestant par un pardon général, gagnerait les esprits au point de rendre volontaire l’obéissance qu’ils n’accordent aujourd’hui qu’à contre-cœur. Sans doute, cela fera quelque tort pour ce qu’on espérait retirer des compositions ; mais, encore un coup, il est tout-à-fait impossible de n’en pas venir là, et même très promptement. Il faut que les sujets de votre majesté voient que la porte de la clémence commence à s’ouvrir ; il faut que les esprits, extraordinairement agités en ce moment, se calment enfin… La peur est si grande ici, et les exécutions qui ont eu lieu ont inspiré une telle terreur, qu’on semble croire que le gouvernement ne cessera jamais de verser le sang, et, tant que cette opinion durera, il est de toute impossibilité qu’on aime votre majesté. Il faut pourtant qu’à la crainte qu’on éprouve d’encourir son indignation se joigne l’amour que les habitans de ce pays ont toujours porté à leurs seigneurs… Le commerce commence à tomber parce que les étrangers n’osent rien confier aux gens du pays, pensant que chaque jour on peut confisquer leurs biens, et les habitans eux-mêmes n’ont pas plus de confiance les uns par rapport aux autres, le père à l’égard du fils, le frère envers le frère … Quant à la religion, ce n’est pas une matière dans laquelle la violence puisse quelque chose, puisque c’est une maladie de l’esprit, et qu’on ne peut la guérir que par des remèdes appliqués peu à peu. »


A un tel langage, on a peine à reconnaître, je ne dirai pas le duc d’Albe, mais un Espagnol du XVIe siècle. La plume de Tacite n’eût pas tracé, de la situation des Pays-Bas, un tableau aussi effroyablement énergique que celui qui ressort de ce petit nombre de phrases incorrectes jetées négligemment dans un rapport confidentiel. Le duc d’Albe s’effrayant lui-même de la terreur, de la désolation qu’il vient de répandre autour de lui, s’en effrayant au point d’invoquer la clémence, la douceur, presque la liberté de conscience, un tel changement produit en moins de trois mois dans cette ame de fer par l’évidence des résultats qu’il avait sous les yeux, quelle éloquence pourrait égaler la force de cette démonstration ? quelle leçon pour les hommes d’état qui peuvent se trouver exposés à la tentation si commune de chercher dans la violence un remède contre les révolutions sociales ou politiques !

Il n’était plus temps pour le duc d’Albe de revenir utilement à une plus saine politique. Ses tentatives, peu habiles d’ailleurs, pour calmer les peuples, pour les rattacher au gouvernement, échouèrent d’une manière absolue. L’espèce d’amnistie qu’on lui permit de publier, non sans d’innombrables restrictions, ne produisit pas l’effet qu’il en avait attendu. Bientôt une nouvelle invasion faite par le prince d’Orange, avec plus de succès que la première, devint pour tout le pays le signal de l’insurrection. La révolte éclata sur presque tous les points à la fois. Le duc d’Albe, ainsi provoqué, reprit toute sa férocité naturelle. Les exécutions en masse, les massacres, les cruautés de toute sorte qu’il ordonna ou qu’il permit avec complaisance, en réduisant les populations au désespoir, étendirent de plus en plus l’incendie, et, lorsqu’on se décida enfin à le rappeler, il était depuis long-temps reconnu que le lieutenant de Philippe II ne réussirait pas dans l’œuvre difficile confiée à son énergie.

Je viens d’esquisser en traits généraux l’histoire de l’administration du duc d’Albe. Ces détails étaient nécessaires pour rendre parfaitement intelligible la triste aventure que je me propose de raconter.

Florent de Montmorency, baron de Montigny, frère cadet du comte de Horn, cette autre victime de la tyrannie espagnole, était issu d’une branche de la maison de Montmorency, qui, dans le siècle précédent, avait quitté la France pour se fixer en Flandre, où elle avait obtenu de grands établissemens. Sans avoir toute l’importance de son frère, sans faire, comme lui, partie du conseil d’état, où se réglaient les intérêts politiques des Pays-Bas, il occupait un des premiers rangs parmi les grands seigneurs de cette contrée. Il avait le gouvernement du Tournésis, et Philippe II lui avait conféré la Toison-d’Or. Sa conduite avait toujours paru justifier ces témoignages d’une haute faveur. Dans les premiers temps même, il s’était montré animé, pour le maintien de l’autorité royale et de la religion catholique, d’un zèle qui peut sembler excessif. Tandis que quelques-uns des autres gouverneurs hésitaient à mettre à exécution, dans le territoire soumis à leur juridiction, les édits rigoureux lancés contre les prédicateurs d’hérésie, on l’avait vu envoyer au supplice avec une sorte d’empressement ceux qui lui tombaient sous la main. La gouvernante avait cru devoir lui en faire un mérite auprès du cabinet de Madrid. Bientôt après, dans une réunion des gouverneurs des provinces et des chevaliers de la Toison-d’Or, que cette princesse avait convoqués à Bruxelles à l’effet de délibérer sur les moyens d’apaiser les mécontentemens qui commençaient à se manifester, Montigny fut choisi pour aller à Madrid informer le roi de la situation.

Philippe II lui fit un très bon accueil. Fidèle à ses habitudes de dissimulation, il essaya de lui persuader que les inquiétudes qu’on avait conçues des projets de la cour par rapport à l’inquisition étaient mal fondées ; il lui promit d’aller bientôt visiter les Pays-Bas, et s’efforça surtout de le faire entrer dans ses vues politiques, et de le décider à user de toute son influence pour les faire partager à ses compatriotes. Montigny ne tarda pas à quitter l’Espagne. Probablement il n’avait pas été bien pleinement convaincu par les déclarations royales. En supposant, d’ailleurs, qu’elles eussent fait quelque impression sur son esprit, cette impression dut bientôt s’effacer devant l’évidence des faits. Aussi ne paraît-il pas qu’il ait mis beaucoup de zèle à inspirer aux autres une sécurité qu’il n’éprouvait pas lui-même. Philippe II, que ses espions instruisaient, dans le détail le plus minutieux, de tout ce qui se passait dans les Pays-Bas, en conçut un ressentiment assez vif ; il se plaignait, dans une lettre écrite à la duchesse de Parme, de ce que Montigny ne tenait pas la conduite qu’on était en droit d’attendre de lui après les explications si positives qui lui avaient été données à Madrid. Ce mécontentement sembla pourtant se calmer peu de temps après. La conduite de Montigny ne prêtait à aucun reproche tant soit peu sérieux. Sous le rapport de la religion, il maintenait à Tournay une situation telle qu’un des agens secrets de Philippe II, dans un rapport confidentiel, y donnait une approbation entière. Ce même agent faisait remarquer, de plus, que Montigny exerçait une grande influence sur la noblesse, et que la prudence conseillait de le ménager. Le roi se laissa persuader ; il manda à la gouvernante qu’il était satisfait des services de ce seigneur, et lui accorda, en récompense, une faveur qu’il sollicitait.

A mesure que l’état du pays s’aggravait, et que l’inquiétude, l’esprit de désaffection, s’étendaient de la haute noblesse aux autres classes de la société, la position personnelle de Montigny se modifiait aussi. Il était en rapports suivis avec les principaux chefs de l’aristocratie, ses parens et ses amis, dont l’opposition systématique et les conférences secrètes préoccupaient si vivement le gouvernement de Bruxelles et la cour de Madrid. Comme la plupart des gouverneurs de provinces, il finit par déclarer qu’il n’avait ni la possibilité ni la volonté de mettre à exécution les édits relatifs à l’hérésie, et par offrir une démission qu’on n’accepta pas. Lorsque la noblesse en corps vint demander à la duchesse de Parme, par une adresse menaçante, la cessation des persécutions religieuses, il s’unit au prince d’Orange, aux comtes d’Egmont et de Horn et au marquis de Berghes, pour demander qu’on fît bon accueil aux pétitionnaires, au lieu de les repousser violemment, comme le conseillaient quelques personnes. On ne cite pourtant de lui aucun fait particulier qui autorise à le considérer comme ayant pris une part quelconque aux complots qui préparèrent la révolution des Pays-Bas.

La gouvernante s’étant décidée à envoyer en Espagne, comme elle l’avait déjà fait plusieurs fois, des personnages considérables pour éclairer le roi sur l’état des choses et lui exposer les vœux de l’opinion publique, Montigny fut encore choisi pour cette mission avec le marquis de Berghes. Il hésita cette fois à l’accepter, et, le marquis de Berghes s’étant fait par accident une blessure qui le força quelque temps à garder le lit, il en profita lui-même pour retarder son départ. Les instances réitérées de la duchesse de Parme le décidèrent pourtant à ne pas attendre son collègue. Il arriva à Madrid le 17 juin 1566. L’abolition de l’inquisition, l’adoucissement des édits portés contre les hérétiques, l’extension des attributions du conseil d’état, la convocation des états généraux, enfin un voyage du roi à Bruxelles, telles étaient les mesures qu’on l’avait chargé de solliciter. Philippe II, cette fois encore, l’accueillit avec beaucoup d’affabilité, et lui accorda un grand nombre d’audiences dans lesquelles il lui dissimula soigneusement son irritation. Il affectait de lui communiquer toute sa correspondance avec la gouvernante, et de l’appeler souvent au conseil particulier où se traitaient les affaires des Pays-Bas. Montigny y plaidait avec une chaleureuse fermeté la cause dont on l’avait constitué l’avocat ; il insistait pour des concessions et des actes de clémence, moyens infaillibles, selon lui, de concilier au roi l’amour et la soumission des Flamands. Tous ces pourparlers cependant restaient sans résultat. On attendait, disait-on, pour entrer sérieusement en matière, l’arrivée du marquis de Berghes, encore retenu à Bruxelles par l’état de sa santé. Il arriva enfin, et les délibérations parurent prendre plus d’activité.

Sur ces entrefaites éclatèrent les premières révoltes, qui décidèrent la cour de Madrid à jeter enfin le masque et à confier au duc d’Albe la mission terrible dont nous avons vu les funestes conséquences. Les deux négociateurs, voyant la direction nouvelle que prenaient les affaires, témoignèrent le désir de retourner aux Pays-Bas, où l’état des choses semblait en effet exiger la présence de deux hommes aussi considérables, tous deux gouverneurs de provinces. Cela n’entrait pas dans les vues de Philippe II. Le cardinal Granvelle lui ayant écrit confidentiellement pour l’engager à retenir Berghes et Montigny en Espagne et à surveiller leur correspondance, Philippe répondit au cardinal qu’en dépit de leurs instances réitérées les deux envoyés resteraient à Madrid tout le temps qui serait nécessaire, mais que malheureusement il n’était pas possible de les empêcher d’écrire.

Ces deux seigneurs se trouvaient donc dès-lors dans une sorte de captivité honorable qui commençait à les inquiéter. Leurs parens, leurs amis, s’adressèrent à la duchesse de Parme pour la prier de demander au roi leur prompt retour. Elle consentit à faire la démarche qu’on lui demandait, mais elle ne fut pas écoutée. Le duc d’Albe, qui avait déjà quitté Madrid et qui s’acheminait lentement avec son armée, à travers l’Italie et l’Allemagne, vers la malheureuse contrée vouée à sa tyrannie, le duc d’Albe, ayant appris la démarche de la gouvernante, écrivit au roi dans les termes les plus pressans pour le supplier de n’y avoir aucun égard. Lorsque cette lettre parvint à Philippe II, le marquis de Berghes venait de mourir. On soupçonna qu’il avait été empoisonné par ordre du roi, mais il y a lieu de croire qu’en cette circonstance Philippe II a été calomnié.

Montigny, resté seul, essayait de faire bonne contenance. Le 20 juin 1567, lorsque déjà plus d’une année s’était écoulée depuis son arrivée à Madrid, il remit au roi un mémoire dans lequel il lui exposait l’ensemble de ses vues sur les moyens de pacifier les Pays-Bas. J’ignore si Philippe II se donna encore la peine de chercher à l’abuser par des démonstrations flatteuses ; cela n’a rien d’improbable. Le duc d’Albe cependant avait enfin atteint le terme de son voyage, il était à Bruxelles, et le 9 septembre il avait inauguré, en faisant arrêter les comtes d’Egmont et de Horn, le système de terreur par lequel il comptait affermir l’autorité ébranlée. Peu de jours après, Montigny, qui ignorait encore le sort de son frère, fut arrêté lui-même et enfermé dans le château de Ségovie, résidence habituelle des prisonniers d’état d’un certain rang.

Bien qu’on eût déjà résolu de lui faire son procès, rien n’était encore fixé quant à la marche qu’on devait suivre. Plusieurs passages de la correspondance du duc d’Albe avec le roi prouvent même qu’alors on se proposait de le faire juger en Espagne. Le duc en effet, dans une lettre du 18 septembre, insiste fortement pour que, dans la composition du tribunal chargé de prononcer sur son sort, on n’ait pas égard à la clause expresse des statuts de l’ordre de la Toison qui portait que les chevaliers ne pourraient être jugés que par leurs confrères. Voulant lui-même ne pas tenir compte de cette disposition dans le jugement des comtes d’Egmont et de Horn, il craignait que ce qui aurait lieu en Espagne à l’égard de Montigny ne devînt un précédent dont ces illustres accusés pourraient s’appuyer pour réclamer avec plus de force le maintien de leur privilège. Il est curieux de voir à quelles subtilités il avait recours pour donner à l’illégalité qu’il s’efforçait de faire prévaloir l’apparence d’un prétexte : forcé de reconnaître qu’aux termes des statuts de la Toison, la trahison était du nombre des crimes soumis à cette juridiction privilégiée qu’il tenait tant à décliner, il prétendait qu’il n’en était pas de même du crime de lèse-majesté, auquel le duc de Bourgogne, fondateur de l’ordre, n’avait pu étendre ses prévisions, n’étant pas investi du caractère royal. Dans une autre lettre, postérieure de quelques semaines seulement., le duc d’Albe annonça au roi qu’il lui enverrait toutes les preuves, tous les indices qu’il pourrait recueillir contre Montigny, aussi bien que le projet de l’interrogatoire qu’il conviendrait de lui faire subir. Philippe II, en recevant cette dépêche, y mit en marge une note par laquelle il exprimait le désir de recevoir promptement les documens ainsi annoncés, attendu, disait-il, que dans cette affaire nous marchons tout-à-fait à l’aveugle.

Malgré cette recommandation, plus d’une année devait se passer avant que le procès de Montigny s’ouvrît sérieusement, soit qu’on ne pût trouver à son égard la matière d’aucune charge seulement spécieuse, soit que d’autres affaires plus urgentes ne permissent pas au duc d’Albe de s’en occuper encore. La situation du malheureux prisonnier était affreuse. Connaissant trop bien son implacable maître pour être rassuré par le témoignage de sa conscience, ignorant entièrement non-seulement les intentions qu’on pouvait avoir par rapport à lui, mais encore ce qui se passait dans les Pays-Bas, sans en excepter la mort de son frère, déjà immolé sur l’échafaud, il demandait vainement qu’on prît enfin une décision, et qu’on lui fît connaître les accusations dont il était l’objet. Il s’adressa successivement aux personnages les plus influens de la cour, au favori Ruy Gomez, au duc de Feria, à l’évêque de Cuença. Ne recevant pas de réponse, il forma, dans son désespoir, un projet d’évasion ; mais une lettre interceptée révéla le secret à ses gardiens, et un des complices de cette tentative fut puni du dernier supplice. Il y avait alors dix mois que Montigny était prisonnier.

Cependant on avait enfin réglé le mode de la procédure à laquelle il devait être soumis ; on avait décidé qu’il serait jugé dans les Pays-Bas, mais sans cesser d’être retenu en Espagne, où il serait interrogé en vertu d’une commission rogatoire délivrée par le tribunal institué à Bruxelles pour statuer sur les crimes d’état. Le choix d’une telle forme de jugement indiquait assez qu’on voulait s’entourer de ténèbres. Le procureur fiscal auprès du tribunal de Bruxelles présenta au duc d’Albe, président, ou plutôt seul juge de ce tribunal dont les autres membres n’étaient que ses assesseurs, un réquisitoire qui énumérait tous les chefs d’accusation.


« Il est notoire (disait le fiscal) que Montigny et son frère le comte de Horn, avec le prince d’Orange, le comte d’Egmont, le marquis de Berghes et d’autres seigneurs, sont tombés d’accord de conspirer, machiner et établir une certaine ligue avec un serment très étroit, spécialement et expressément contre un ministre principal de sa majesté, mais d’une manière cachée et en réalité contre le service et au préjudice de son autorité et souveraineté, en sorte qu’il fut résolu de faire violence à ce ministre dans sa personne, ou au moins de le faire renvoyer des Pays-Bas,… pour ainsi se rendre maîtres absolus, ou au moins s’emparer du gouvernement,… en quoi ledit Montigny et les autres ont commis le crime formel de lèse-majesté, alors même que ladite machination n’aurait eu d’autre effet que d’entraîner la retraite de ce ministre, afin de priver sa majesté de ses services et de venir à bout de leurs pernicieux desseins… Ils ont ensuite formé une autre conspiration tendant, entre autres choses, à faire supprimer les principaux conseils du gouvernement pour attirer au conseil d’état la connaissance des affaires, tant de la justice, des graces et rémissions que des finances, et pour qu’en général les sceaux et l’autorité sur toutes les affaires fussent mis entre leurs mains, par quoi lesdits conseils sont tombés dans un grand mépris,… chose qui tendait ouvertement à la rébellion, d’autant plus qu’en même temps on destituait de bons et louables magistrats, on leur en substituait de mauvais, on abrogeait les bonnes lois et ordonnances,… et, désirant en outre attirer à leur dévotion le peuple, déjà grandement troublé par leurs mauvais manèges et propos, ils ont répandu dans beaucoup de lieux que sa majesté voulait introduire en ce pays l’inquisition d’Espagne,… et sa majesté ayant ensuite envoyé à la duchesse de Parme ses lettres du 17 octobre 1565 pour faire continuer ladite inquisition et assurer l’exécution des édits,… ledit Montigny, entre autres propos par lui tenus, a écrit à Alonso de Loo, secrétaire du comte de Horn, que tout le monde se scandalisait d’une pareille résolution de sa majesté, surtout en ce qui touchait à l’exécution des édits,… et, au moyen de tels et semblables propos semés et répandus par ledit Montigny et ses confidens, le peuple, sollicité déjà depuis long-temps par les domestiques et les agens de ces seigneurs, a commencé à se lever de toutes parts,… et on entendait retentir les clameurs les plus étranges et les plus épouvantables, non-seulement contre l’inquisition et les édits, mais aussi contre le gouvernement, la police et l’autorité de sa majesté,… et les seigneurs se sont avancés jusqu’à dire qu’ils n’avaient ni la possibilité ni la volonté d’exécuter les édits à la rigueur, ni de prêter assistance à l’inquisition… Ensuite, le prince d’Orange s’étant retiré dans sa maison de Breda, où il tint un conventicule et une réunion, Montigny s’y est trouvé avec les autres, et on y a résolu de prendre les armes contre sa majesté, dans le cas où elle ne consentirait pas à retirer l’inquisition et les édits, ou au moins à les modifier de manière à introduire la liberté des sectes, et, à cet effet, de tenir prêts en Allemagne quatre mille cavaliers et quatre régimens d’infanterie, ce qui a été ensuite définitivement conclu dans la réunion de Saintrond. »

Tel est le début du réquisitoire. Remarquons, avant d’aller plus loin, que la dernière allégation, la seule qui ait une véritable gravité, y est avancée sans aucune preuve, sans qu’on cite même à l’appui aucun témoignage. Tout le reste est d’une telle nature, qu’on ne peut comprendre par quel procédé d’esprit le duc d’Albe et ses acolytes sont parvenus à y découvrir les élémens d’une accusation de lèse-majesté ; il ne s’agit en effet que de conversations, d’opinions exprimées, de conseils donnés en matière de gouvernement. La suite de ce document répond parfaitement à ce qu’on en a déjà vu. A en croire le fiscal, Montigny et les autres seigneurs ont conseillé la démarche de la noblesse venant en corps, et dans une attitude menaçante, présenter une requête à la gouvernante contre l’exécution des édits ; ils ont même corrigé le texte de cette requête, et Montigny particulièrement a prétendu ne rien trouver de blâmable dans la démarche dont il s’agit. Il a tenu des propos pernicieux contre le roi, disant que sa majesté faisait grand tort aux seigneurs des Pays-Bas en y envoyant des Espagnols, ce qu’ils ne pouvaient souffrir, qu’elle finirait par les obliger à se révolter, qu’elle ne devait pas penser à être roi en ce pays comme en Espagne, et qu’on ne le permettrait pas. Montigny est encore accusé d’avoir souvent manifesté une très grande irritation de ce que le roi n’écoutait pas ses conseils, d’avoir déprécié les forces du roi et exalté la puissance de ses ennemis, de s’être montré, au commencement des troubles, très favorable aux prétentions des sec(aires, notamment dans son gouvernement de Tournay, et, à l’appui de cette inculpation, le fiscal, infidèle à sa méthode ordinaire, condescend, cette fois, à articuler des faits, à citer un témoin.


« L’administrateur du diocèse (dit-il) lui ayant, à plusieurs reprises, remontré que les sectaires chantaient publiquement, de jour et de nuit, les psaumes avec beaucoup de chants réprouvés, et lui ayant demandé pourquoi il n’en faisait pas justice,… il a répondu que c’étaient les gens d’église eux-mêmes qui étaient la première cause de ces désordres par les cérémonies dont ils faisaient usage dans leurs églises, et que, si on laissait au peuple la liberté de communier sous les deux espèces, comme avait fait le duc de Clèves dans ses états, on pourrait remédier à tout,… et ledit prélat lui ayant fait remarquer que cela était peu vraisemblable, puisque la majeure partie des sectaires de son gouvernement étaient calvinistes, il a répliqué que les uns et les autres devaient vivre, comme s’il eût voulu donner à entendre qu’il fallait accorder à ces deux sectes la liberté légale ; et ledit Montigny avait pris l’habitude de soulever chaque jour, en causant avec ledit prélat, des questions scandaleuses sur l’ancienne religion, qu’il affectait de traiter avec tout le mépris possible, surtout par rapport au sacrifice et aux cérémonies de l’église, en présence de laïques, gentilshommes, soldats et autres, à tel point que le prélat, ne pouvant plus le souffrir, se retirait quelquefois de sa table et de sa compagnie ; il se donnait beaucoup de peine pour placer les hérétiques dans les emplois de justice, et des chanoines l’ayant averti… que, sur beaucoup de points, on commençait à faire le prêche et les exercices des nouvelles sectes, il leur a dit : Est-ce que vous voulez empêcher les sermons ? Non, non, je vous avertis qu’il y a quarante ou cinquante mille hommes pour les défendre. »


Nous ne suivrons pas le fiscal dans sa prolixe énumération de tous les petits faits, de tous les commérages qu’il avait réunis pour fortifier l’accusation. De tout cela, il conclut que Montigny doit être considéré comme responsable des troubles qu’a encouragés sa coupable indulgence, et de tant d’ames dont elle a causé la perte. Passant à des imputations d’une autre nature, il lui reproche d’avoir tenu habituellement un langage irrespectueux et méprisant sur la personne du roi, d’avoir dit à Paris que les seigneurs des Pays-Bas étaient en mesure d’envoyer un gros corps de cavalerie contre le duc de Guise au secours du connétable de Montmorency, qui, sans doute, en cas de besoin, leur rendrait le même service ; d’avoir, à Madrid, en plein conseil d’état, déclaré qu’aucun de ces seigneurs ne prendrait les armes contre les rebelles, si sa majesté n’accédait d’abord aux demandes des confédérés ; d’avoir fait la même déclaration en présence de sa majesté, d’où résulte la preuve évidente que non-seulement il était informé de ces pratiques séditieuses, mais qu’il y prenait part ; de ne pas les avoir dénoncées à temps ; enfin, étant constitué prisonnier par ordre du roi, d’avoir fait tout ce qui était en son pouvoir pour s’échapper de sa prison, au point qu’il avait déjà achevé les préparatifs nécessaires, s’étant procuré depuis long-temps, par l’entremise de son secrétaire et de son majordome, les limes, les fers et autres instrumens indispensables, et ayant suborné un de ses gardiens par des promesses et des discours qui aggravent beaucoup ses autres délits. Trouvant dans l’ensemble de ces faits la preuve des crimes de rébellion, de conspiration et de lèse-majesté divine et humaine, le fiscal requiert que Montigny soit privé de ses honneurs et dignités, puni de la peine capitale, de la confiscation de ses biens et de toutes les peines conformes au droit.

Le duc d’Albe, par une commission rogatoire datée de son camp près de Liège, le 6 novembre 1568, transmit ce réquisitoire aux alcades de cosa y corte, c’est-à-dire aux juges de la cour criminelle de Madrid, en leur demandant d’interroger Montigny sur les faits énoncés dans ce document, et de l’inviter à désigner un ou plusieurs fondés de pouvoirs pour présenter sa défense. Un de ces alcades, D… Salazar, se transporta en conséquence au château de Ségovie, et procéda, le 7 février 1569, à l’interrogatoire du prisonnier. Le texte de cet interrogatoire est au nombre des documens récemment publiés à Madrid ; il suffirait à lui seul pour démontrer l’innocence de Montigny à celui même qui, se plaçant au point de vue de la cour de Madrid, en accepterait les préjugés et les étranges doctrines. Aux questions multipliées autant que minutieuses qui lui furent successivement adressées et qui n’étaient autre chose que le développement du réquisitoire, Montigny opposa constamment les dénégations les plus nettes, les plus absolues, presque toujours les plus vraisemblables, sans que jamais le magistrat interrogateur parût être en mesure d’insister et de le mettre en défaut ou de le surprendre en contradiction avec lui-même. Il affirma que les réunions auxquelles il avait assisté avec les autres seigneurs des Pays-Bas n’étaient que des parties de plaisir et de société, que, loin d’y conspirer contre l’autorité du roi, on n’y avait jamais parlé politique, si ce n’est par occasion et toujours dans un esprit de loyauté, que pour son compte il n’avait participé en rien à la fédération formée par la noblesse pour faire violence à la gouvernante ; il expliqua de la manière la plus naturelle et la plus satisfaisante les relations qu’il avait eues à Paris avec le connétable de Montmorency, le chef de sa maison, relations qu’on avait voulu rendre suspectes par l’unique motif qu’il s’était rencontré chez le connétable avec le neveu de ce grand personnage, l’amiral de Coligny, l’un des coryphées du protestantisme ; il nia formellement tous les propos qu’on lui imputait contre l’autorité du roi, contre sa personne et contre la religion catholique. Quant au reproche d’avoir favorisé l’hérésie, il ne lui était que trop facile de le réfuter victorieusement : il avoua bien qu’il avait exprimé quelques doutes sur la convenance qu’il pouvait y avoir à établir l’inquisition dans un pays où le nom en était si odieux ; mais, loin de reconnaître qu’il eût voulu fonder la liberté religieuse, soit publique, soit même privée, il protesta que, chrétien et catholique, il aurait plutôt dénoncé son propre frère, s’il était devenu infidèle, et il rappela avec ostentation les châtimens infligés aux hérétiques dans son gouvernement de Tournay, les bûchers dressés quelquefois pour leurs ministres. Les petits faits qu’on avait accumulés pour le convaincre du crime de tolérance, ou furent démontrés complètement faux, ou perdirent toute gravité au moyen des éclaircissemens dans lesquels il entra pour en faire connaître le vrai caractère. Les dénonciations de l’administrateur du diocèse furent surtout, de sa part, l’objet d’un démenti péremptoire et catégorique : loin de reconnaître qu’il eût jamais provoqué ses convives à des entretiens dont eussent pu s’offenser les oreilles les plus scrupuleuses, il soutint qu’il n’avait jamais manqué d’imposer silence à ceux qui voulaient entamer de tels propos. L’alcade lui ayant demandé pourquoi il n’avait pas fait entendre un langage plus sévère à ceux qui tenaient ces propos impies, pourquoi même il ne les avait pas punis comme ils méritaient de l’être, il répondit que, dans ces conversations, il ne s’agissait nullement d’attaques contre la religion, ce qu’il n’aurait certes pas toléré, mais d’observations générales sur la vie trop libre de certains ecclésiastiques et sur l’ambition de quelques évêques. Il manifesta enfin l’extrême surprise qu’il éprouvait de se voir ainsi dénoncé par un prélat qui avait toujours paru rechercher son amitié.

Telle est la substance du premier interrogatoire que Montigny eut à subir. Sept jours après, le 14 février 1569, il comparut de nouveau devant l’alcade, qui lui donna lecture du réquisitoire du fiscal et le somma de déclarer sous serment s’il n’avait rien à ajouter à ses premières réponses. Montigny se borna à en affirmer l’exactitude. L’alcade lui délivra alors une copie du réquisitoire ou acte d’accusation pour qu’il pût se mettre en état d’y répondre dans le délai de cinquante jours devant le duc d’Albe, et l’invita à munir une ou plusieurs personnes de pouvoirs suffisans pour suivre en son nom le procès, avec faculté de les transmettre à d’autres, sous peine d’être jugé par contumace. Montigny voulut décliner, comme il l’avait fait dès le premier jour, la compétence du tribunal qu’on lui assignait : il ne pouvait, disait-il, considérer le duc d’Albe comme son juge ; le seul qu’il pût reconnaître à raison de sa qualité de chevalier de la Toison-d’Or, c’était le roi, chef suprême de l’ordre ; c’était devant lui qu’il répondrait à ses accusateurs. L’alcade répliqua que le duc avait commission expresse du roi pour cette affaire, et que lui-même il agissait en vertu d’une commission royale. Montigny insista pour être jugé en Espagne par le roi lui-même ; il représenta qu’il avait lieu de considérer le duc d’Albe comme son ennemi personnel. Voyant bien cependant qu’il serait inutile de lutter plus long-temps contre une détermination irrévocable, il consentit à donner ses pouvoirs au comte Pierre de Mansfeldt, comme lui chevalier de la Toison, au prince d’Espinoy, au vicomte de Gant et à six autres individus, ses parens, amis ou serviteurs, pour qu’ils le représentassent en justice, soit ensemble, soit séparément, soit même par ceux qu’ils délégueraient à leur place.

J’ignore complètement le genre d’intervention que ces fondés de pouvoirs purent exercer, en effet, dans le procès de Montigny. D’après la marche que suivit l’affaire, cette intervention dut en tout cas être peu active. Un peu plus d’un an après le dernier interrogatoire, le 4 mars 1570, un arrêt de mort fut rendu à Bruxelles par le duc d’ Albe contre l’infortuné prisonnier. Le marquis de Berghes, mort trois ans auparavant en Espagne, où il avait été envoyé en même temps que Montigny, fut également condamné à la peine capitale : le but de cette condamnation posthume était d’opérer la confiscation des biens de celui qu’elle atteignait, expédient dont, au témoignage de Tacite, Tibère lui-même ne s’avisa qu’assez tardivement. Quant à Montigny, l’arrêt rendu par le duc d’Albe, « après avoir entendu, était-il dit dans le préambule, d’une part le procureur-général du roi en Flandre, de l’autre le fondé de pouvoirs de l’accusé, » déclarait ce dernier coupable des crimes de lèse-majesté et de rébellion comme complice et principal instrument de la ligue et conjuration du prince d’Orange, comme ayant favorisé et soutenu les gentilshommes confédérés dans l’affaire de la requête présentée à la gouvernante, et aussi à raison des mauvais offices qu’il avait rendus à Tournay, où cette princesse l’avait envoyé pour réprimer les désordres et les excès des sectaires contre la religion catholique. Montigny était, en conséquence, condamné à avoir la tête tranchée par le glaive pour être exposée dans un lieu public, et tous ses biens étaient confisqués au profit du roi.

Une circonstance bien étrange, c’est le mystère dont le duc d’Albe réussit à entourer cet arrêt. Il trouva moyen de le cacher même à ses assesseurs. Voici comment il s’y prit : il leur demanda leur opinion écrite et signée sur la culpabilité de Montigny, sans les avertir qu’il s’agissait de prononcer le jugement. La majorité ayant conclu à la peine capitale, il fit dresser l’arrêt en conséquence, et en fit donner lecture par son secrétaire dans une réunion à laquelle il avait convoqué seulement deux des juges à qui il accordait une confiance absolue. Il l’envoya ensuite au roi, aussi bien que la sentence rendue contre le marquis de Berghes, avec une dépêche dans laquelle il expliquait complaisamment le procédé artificieux qu’il avait cru devoir employer.


« Je n’ai pas voulu (y disait-il) que la condamnation de Montigny fût connue d’aucune autre personne jusqu’à ce que je fusse informé des intentions de votre majesté. Si elles sont de la faire exécuter, je joins ici l’original avec une commission rogatoire pour la faire notifier au condamné. Comme votre majesté voudra sans doute que l’exécution ait lieu en Espagne, attendu qu’ici la chose serait difficile, elle fera remettre sa cédule royale à qui il lui conviendra, pour que celui qu’elle en chargera prenne connaissance de la commission rogatoire et y donne suite. »


Cette lettre porte la date du 18 mars. Lorsqu’elle parvint à Philippe II, il voyageait en Andalousie. Il n’y répondit que le 30 juin, après son retour en Castille. Sa réponse est ainsi conçue :


« J’approuve la précaution que vous avez prise pour que l’affaire restât secrète jusqu’à ce que j’eusse pu vous faire connaître ma volonté. En effet, quoique les crimes de l’accusé soient si bien établis, que, sous le point de vue de la justice, il n’y eût pas à hésiter à ordonner l’exécution de la sentence aussitôt après la réception de votre lettre et de la commission rogatoire, les embarras du voyage et quelques considérations qui se sont présentées à mon esprit m’ont engagé à différer cette exécution jusqu’à mon arrivée en ce lieu, et aujourd’hui encore je n’ai pas pris de détermination sur l’époque et sur la manière. Il importe donc de ne rien publier dans le pays où vous êtes jusqu’à ce que je vous en donne avis ;… mais, quant à l’affaire de Berghes, il n’y a aucune raison d’en retarder la conclusion,… et vous aurez soin de me donner la liste des biens à lui appartenant qui vont se trouver appliqués à mon domaine. »


Avant d’aller plus loin dans le dépouillement de cette étrange correspondance, je dois faire remarquer que les dépêches de Philippe II ne sont pas seulement l’expression de sa pensée générale interprétée, appliquée par ses ministres et revêtue pour la forme de sa signature ces dépêches étaient rédigées d’après les notes qu’il apposait de sa main aux lettres du duc d’Albe ; les minutes lui en étaient remises avant d’être expédiées, et il y faisait parfois des changemens. C’est donc Philippe II qui parle, qui agit directement jusque dans les moindres détails de ce procès ; c’est sur lui qu’en retombe toute la responsabilité.

Une lettre postérieure à celle dont je viens de traduire les passages les plus saillans explique quelles étaient les considérations qui empêchèrent le roi d’ordonner immédiatement l’exécution de l’arrêt. Philippe II craignait que la publicité du supplice de Montigny ne réveillât dans les Pays-Bas une agitation qu’on espérait alors avoir calmée, et qu’elle ne produisît même une impression fâcheuse dans les contrées voisines. Tout autre prince en eût tiré la conséquence qu’il était à propos de faire grace au condamné. Philippe II en conclut qu’il fallait que l’arrêt fût exécuté avec aussi peu de bruit que possible ; telle est son expression. Il paraîtrait qu’un conseil formel fut tenu pour délibérer sur les moyens par lesquels on pourrait le mieux atteindre ce but. Les détails qui vont suivre sont puisés dans une relation confidentielle envoyée au duc d’Albe par l’ordre exprès du roi, et annexée à une des dépêches royales.


« Tous ont été d’accord qu’il n’était pas opportun de recommencer à verser le sang ni de donner lieu aux sentimens pénibles et douloureux qu’auraient éprouvés, comme on l’a fait observer, non-seulement les parens et les amis de Montigny, mais encore tous les naturels des Pays-Bas, dont le mécontentement et les murmures eussent été d’autant plus grands que, le coupable se trouvant en Espagne, on n’aurait pas manqué de prétendre que tout s’était fait par compérage, et qu’il avait été sacrifié sans pouvoir se défendre juridiquement. La majorité pensait donc qu’il convenait de lui faire prendre un mets ou une boisson empoisonnés dont il mourût peu à peu, en sorte qu’il eût le temps, pendant sa maladie, d’arranger les affaires de son ame ; mais S. M. a jugé qu’en suivant cette marche, on ne ferait pas un acte de justice, et qu’il valait mieux qu’il subît, en prison même, le supplice du garrote (de l’étranglement) d’une manière assez secrète pour que personne n’en eût jamais connaissance, et qu’on crût qu’il était mort de sa mort naturelle. La chose ayant été ainsi résolue, comme aussi que le mariage de sa majesté se ferait à Ségovie, sa majesté a ordonné que ledit Montigny fût transféré du château de cette ville à celui de Simancas. »


Tels sont exactement, et plus naïfs encore qu’il ne m’a été possible de les rendre, les termes de la relation envoyée au duc d’Albe. Je doute que l’histoire des gouvernemens civilisés offre rien de comparable à cette délibération atroce racontée avec tant de sang-froid et comme la chose du monde la plus naturelle. Le scrupule de légalité qui empêcha Philippe II de consentir à l’empoisonnement est surtout un trait caractéristique. L’ironie la plus mordante n’eût pas mieux inventé.

En conséquence de cette délibération, le gouverneur du château de Simancas, don Eugenio de Peralta, homme sage, dit la relation, à qui on pouvait confier une pareille affaire, et qui se trouvait en ce moment à Madrid, reçut, le 17 août, l’ordre écrit de se transporter à Ségovie, de se faire livrer le prisonnier et de le conduire à Simancas pour l’y tenir sous bonne garde. Cet ordre fut exécuté avec une scrupuleuse exactitude. Montigny fut transporté, en voiture, dans la prison dont il ne devait plus sortir, sous l’escorte de deux alguazils et de quatre arquebusiers. Peralta, pour mieux s’assurer de sa personne, l’avait fait mettre aux fers. La relation ajoute que le roi n’en avait pas donné l’ordre, et qu’il en fut contrarié, parce que cela n’était pas nécessaire ; « mais cette circonstance ne fut pas inutile au but qu’on avait en vue, le déplaisir qu’en éprouva Montigny lui ayant causé une indisposition. » La suite du récit expliquera la cruelle portée de cette réflexion.

Quelques semaines se passèrent encore avant que Philippe II crût devoir terminer cet horrible drame. Sans doute ces délais avaient pour but d’écarter les soupçons que trop de précipitation eût pu faire naître. Dans cet intervalle, Montigny, que l’on traitait avec plus d’égards depuis son arrivée à Simancas, loin de prévoir le sort qui lui était réservé, en vint à se flatter de l’espérance que Philippe II, alors occupé à célébrer son quatrième mariage, voudrait y rattacher des actes de clémence et en prendrait occasion de lui rendre la liberté. Enfin, le 1er octobre, une cédule royale datée de l’Escurial fut adressée au gouverneur de Simancas pour lui enjoindre de remettre le condamné à la disposition de don Alonso de Arellano, alcade de l’audience de Valladolid, délégué, en vertu de la commission rogatoire du duc d’Albe, pour faire exécuter la sentence. Des instructions datées du même jour tracèrent à ce magistrat, dans le détail le plus minutieux, la marche qu’il devait suivre. Ces instructions portent la signature du docteur Velasco, un des membres du conseil du roi. On n’analyse point de tels documens, il faut les citer.


« Bien que, conformément au contenu de la sentence et de la commission rogatoire, l’exécution dût avoir lieu en public,… sa majesté, mue par de justes considérations, a voulu et veut qu’elle se fasse secrètement et dans l’intérieur de la forteresse… Elle entend qu’on ne sache en aucune manière que Florent de Montmorency est mort par exécution de justice, mais bien qu’on croie qu’il est mort de sa mort naturelle, et qu’on le dise et le publie ainsi… Il convient pour cela qu’on n’informe de cette affaire et qu’on n’y fasse intervenir que les personnes absolument nécessaires, et qu’on leur recommande grandement le secret

«  M. le licencié don Alonso partira donc d’ici sans retard, et pourra se rendre sur-le-champ à Valladolid, en en donnant avis à don Eugenio de Peralta pour qu’il se trouve au lieu appelé El-Abrojo au moment où ledit don Alonso y passera, en sorte qu’il puisse se concerter avec lui sur tout ce qu’il y aura à faire, sur la forme, sur l’heure et toutes les autres choses qui doivent précéder, accompagner et suivre ladite exécution, de manière à atteindre le but que se propose sa majesté, celui de la tenir secrète.

« Ayant ainsi tout réglé avec ledit don Eugenio, il ira à Valladolid, où, étant arrivé et ayant pris possession de son office, il communiquera sa commission au président de l’audience, à qui on écrit particulièrement pour que, s’il est nécessaire, il lui vienne en aide, particulièrement pour le religieux et les autres personnes dont l’assistance est absolument requise.

En ce qui touche le temps et l’heure où ledit don Alonso de Arellano doit se rendre à la forteresse de Simancas pour l’exécution et la manière dont il y sera procédé, lesdits don Alonso et don Eugenio pourront convenir de ce qui sera le plus propre à assurer le secret. L’idée qui se présente, c’est qu’il serait bon qu’il partît de Valladolid la veille d’un jour de fête, sur le soir, pour arriver à Simancas un peu après le commencement de la nuit, menant seulement avec lui un greffier de confiance et la personne dont il faudra se servir pour l’exécution de l’arrêt, avec le moins de domestiques qu’il sera possible, et que pour ce moment don Eugenio prépare le lieu par où ils doivent entrer dans la forteresse et la partie de cette forteresse où ils doivent se tenir, en sorte que tout reste secret. Et aussitôt après leur arrivée ils entreront dans la chambre où se trouvera ledit Florent de Montmorency, où, en présence dudit don Eugenio et d’une ou deux autres personnes de confiance et par-devant le greffier qu’on aura amené, on lui notifiera la sentence, la commission rogatoire, la réquisition ici faite en conséquence par le fiscal avec l’acceptation de cette réquisition, de quoi procès-verbal ayant été dressé et les dispositions prises pour que ledit Florent de Montmorency ne puisse se porter à aucun attentat sur sa personne, lesdits don Alonso et don Eugenio, après l’avoir encouragé, consolé et animé par toutes les bonnes paroles qu’ils pourront trouver, le laisseront avec le religieux ou les religieux qui doivent l’assister, comme il sera dit tout à l’heure

« Cette nuit et tout le lendemain qui sera jour de fête, jusqu’après minuit, il semble que l’on pourra différer l’exécution, afin que ledit Florent de Montmorency ait, plus de temps pour se confesser et recevoir les sacremens, si cela est jugé à propos, pour se convertir et faire dans ce sens toutes ses diligences ; sur un point si essentiel, il importe que l’on ne néglige rien et qu’on lui donne toutes les facilités possibles.

Minuit arrivé ou deux heures après, selon que cela sera jugé le plus convenable pour que ledit licencié puisse être de retour chez lui avant le jour, à Valladolid, on pourra procéder à l’exécution de la sentence en présence du religieux ou des religieux qui doivent l’aider à bien mourir, dudit don Eugenio de Peralta, du greffier, de la personne qui fera cette exécution, et, si on le croit nécessaire et opportun, d’une ou deux autres personnes de confiance dont l’assistance sera jugée utile, et il faut avoir bien soin que l’exécution ait lieu de telle manière qu’autant que possible ceux qui devront ensevelir le cadavre, n’ayant pas été du nombre des témoins de la mort, si l’on croit devoir y employer d’autres individus pour mieux dissimuler, ne reconnaissent pas que la mort a été violente…

« Quant au religieux qui devra intervenir dans cette affaire pour ce qui regarde l’ame du condamné, il convient que ce soit un homme docte et prudent, et qu’on l’avertisse des soupçons qu’on a conçus, par rapport à la foi, sur le compte dudit Florent de Montmorency, pour qu’en conséquence de cet avis, il s’attache à l’examiner, à l’éclairer et à le faire revenir des erreurs et des mauvaises opinions dans lesquelles il aurait été ou il serait encore, le tout avec la prudence et les bons ménagemens… qu’il saura mettre en usage ; ledit religieux le confessera et verra s’il doit lui donner le saint-sacrement.

« Il paraît à propos de prendre ce religieux dans la ville de Valladolid, et on pourrait faire choix de frère Hernando del Castillo, du collége de Saint-Paul, ou d’un autre de cette qualité du même ordre ou de l’ordre de Saint-François, au gré du président de la chancellerie,… qui le fera appeler et lui recommandera grandement cette affaire, tant sous le rapport des soins à donner à l’ame du condamné que sous celui du secret…

« Dans le cas où ledit Florent de Montmorency voudrait faire un testament, on ne devra pas le permettre, tous ses biens étant confisqués,… en sorte qu’il ne peut tester et n’a pas de quoi tester. Cependant, s’il voulait rappeler quelques dettes ou autres obligations, on pourra l’y autoriser, pourvu que, dans cet acte, il ne soit fait aucune mention de l’exécution qui sera au moment d’avoir lieu, et qu’il s’y exprime comme un malade qui craint de mourir de sa maladie ; on ne lui permettra non plus d’écrire des lettres ou de faire aucune écriture quelconque qu’à la même condition…

« Une fois l’exécution faite et la mort rendue publique, avec toutes les précautions recommandées ci-dessus pour qu’on ne sache pas qu’elle a eu lieu par justice, on s’occupera de l’enterrement, qui doit se faire publiquement, avec une pompe modérée et dans l’ordre et la forme accoutumés pour les personnes de la qualité du condamné,… avec grand’messe, vigiles et d’autres messes basses en nombre raisonnable… Il ne sera pas hors de propos d’habiller de deuil ses domestiques, d’autant plus qu’ils sont en petit nombre. »


Ne croirait-on pas, en lisant ces instructions données à un magistrat pour l’exécution d’une sentence judiciaire, lire le plan d’une conspiration ou plutôt d’un complot d’assassinat ? Quel singulier mélange que celui de la cruauté froide qui en a dicté les dispositions principales avec cette préoccupation si continue, si vive, si ardente, j’ai presque dit si charitable, du salut de l’ame du condamné ! Est-ce de l’hypocrisie ? Je ne le pense pas. C’est simplement un nouvel et frappant exemple des inconséquences monstrueuses, détestables, auxquelles l’homme se laisse entraîner, lorsqu’aveuglé par le fanatisme et entraîné par ses passions, il étouffe dans son ame la lumière divine de la raison et ces instincts d’humanité qui sont la première base, le fondement le moins équivoque de la morale.

Les ordres de Philippe II furent suivis ponctuellement. L’alcade don Alonso de Arellano, en se rendant à Valladolid, rencontra sur la route, au lieu indiqué par les instructions royales, le gouverneur de la forteresse de Simancas. Dans cette conférence mystérieuse, les deux agens mirent la dernière main au plan qu’on leur avait tracé. Pour que l’exécution pût avoir lieu avec le secret tant recommandé, il fallait isoler Montigny et le garder plus étroitement dans sa prison ; mais, ces mesures rigoureuses pouvant elles-mêmes faire naître des soupçons, il importait de les expliquer par quelque motif au moins spécieux. On eut recours à un singulier artifice. Un billet écrit en très mauvais latin, qui semblait indiquer des intelligences entretenues par le prisonnier avec des personnes du dehors, fut jeté près de la porte de la chambre occupée par Montigny. Un des officiers du gouverneur ne manqua pas de l’y trouver et de la porter à son chef. On prétendit aussi que des hommes déguisés en chartreux avaient été aperçus auprès de la forteresse, cherchant à en reconnaître les approches pour coopérer à l’évasion. Montigny eut beau protester qu’il était absolument étranger à ces manœuvres vraies ou fausses, et qu’il ne savait pas même ce dont il s’agissait ; le gouverneur feignit de n’ajouter aucune foi à ses dénégations, et, affectant un ressentiment extrême de voir ainsi récompenser la confiance et les bons procédés dont il avait usé jusqu’alors envers son prisonnier, il déclara que dès ce moment le soin de sauver sa propre responsabilité passerait pour lui avant toute autre considération. Les domestiques de Montigny, qui jusqu’alors avaient pu lui continuer leurs services, lui furent retirés sous prétexte qu’on les soupçonnait de complicité dans ses projets de fuite, et lui-même, enfermé dans une chambre écartée, il n’eut plus, comme par le passé, la permission de se promener dans le château.

Montigny fut très affecté de ce changement, sa santé en reçut quelque atteinte. On tira parti de cette circonstance. Le médecin de la ville de Simancas, qu’il fallut bien mettre dans le secret, fut appelé dans la forteresse. On eut soin de l’y faire revenir plusieurs fois chaque jour, comme si l’état du malade eût été assez grave pour nécessiter ces visites fréquentes. Le médecin ordonnait chaque fois et faisait apporter ostensiblement des potions, des médecines appropriées à l’état d’un homme attaqué de la fièvre continue, et en rentrant dans la ville il avait soin de dire à tout venant que, suivant toute apparence, Montigny serait emporté avant le septième jour par la violence de cette fièvre.

Les préparatifs étant enfin terminés, le samedi 14 octobre, entre neuf et dix heures du soir, l’alcade, qui, suivant le plan arrêté, s’était introduit furtivement dans la citadelle avec un greffier et un bourreau, entra dans la chambre où le prisonnier était couché. Le greffier notifia à Montigny la sentence rendue contre lui par le duc d’Albe. L’alcade lui déclara ensuite que le roi, bien que convaincu de la justice de cette sentence, prenant en considération son rang élevé et voulant user de clémence à son égard, avait jugé à propos d’adoucir la peine en ordonnant que l’exécution n’eût pas lieu en public, mais secrètement, en sorte que son honneur n’en fût pas entaché et qu’on pût faire croire qu’il était mort de maladie. Montigny, qui ne s’attendait à rien moins qu’à un tel dénouement, éprouva une émotion assez forte en recevant cette notification. Cependant, s’il faut en croire la relation que j’ai déjà citée, il témoigna une vive reconnaissance du prétendu adoucissement qu’on lui présentait comme une grace ; il rendit même hommage à la droiture de ses juges, déclarant qu’ils avaient été induits en erreur par les calomnies de ses ennemis. Montigny ayant ensuite demandé un prêtre, on lui amena le père Hernando del Castillo, qu’on avait fait venir de Valladolid, et on les laissa ensemble. Le condamné employa à se préparer à la mort toute la nuit du samedi au dimanche, le dimanche tout entier et encore le commencement de la nuit suivante. Enfin, le lundi 16 novembre, à deux heures du matin, après qu’il se fut recommandé à Dieu aussi long-temps qu’il le voulut, dit la relation, le bourreau fit son office en présence de l’alcade, du greffier et des autres personnes admises au secret de cette tragédie. A l’instant même, l’alcade, le greffier et le bourreau repartirent pour Valladolid, où ils arrivèrent avant le lever du soleil. On avait signifié aux deux derniers qu’ils seraient punis de mort, s’ils révélaient à qui que ce fût ce qui s’était passé.

N’est-ce pas là le récit d’un assassinat commis dans les ténèbres par des malfaiteurs qui, se séparant en toute hâte avant que le jour découvre leur crime, s’engagent mutuellement au secret par des sermens et des menaces ? Le juge et le bourreau n’y figurent-ils pas presque de niveau, comme des complices unis par la solidarité d’un secret dangereux ?

La relation dont je viens d’extraire ces détails ne donne, sur les derniers momens de Montigny, que des informations incomplètes. On en trouve de plus étendues dans un autre document qui fait également partie des pièces dernièrement publiées : c’est une lettre adressée au docteur Velasco, celui-là même qui avait signé les instructions de l’alcade, par le moine qui offrit au condamné les secours de la religion. Voici ce qu’écrivait, le jour même de l’exécution, le père Hernando del Castillo :


« L’affaire s’est terminée aujourd’hui lundi à deux heures du matin… Samedi, à environ dix heures du soir, la sentence a été notifiée au condamné, qui ne s’y attendait nullement, comptant sur l’arrivée de la reine et se confiant dans son innocence ; aussi a-t-il manifesté d’abord une émotion qui a paru même augmenter peu à peu… J’ai commencé à faire mon office ; il m’écoutait avec beaucoup de calme, de modération et de patience dans son langage comme dans tout son extérieur, et son attitude est restée la même jusqu’à la fin. Il se plaignait beaucoup du gouverneur, don Eugenio, qui, depuis quelques jours, avait rendu sa prison beaucoup plus étroite ; mais, lorsqu’il a su qu’il n’avait agit ainsi que par ordre de l’autorité supérieure, il s’est montré satisfait. On s’est efforcé de lui procurer, dans la situation si pénible où il se trouvait, tous les adoucissemens possibles. Il a fini par se persuader que sa majesté avait usé de grace envers lui en conduisant l’affaire de cette façon. J’ai employé tout le temps qui s’est écoulé depuis ce moment jusqu’à deux heures du matin du dimanche à m’assurer de ses dispositions par rapport à la foi et de toutes les autres choses nécessaires pour un aussi long voyage, et j’en suis resté satisfait, très satisfait… Il a dressé un mémoire écrit de sa main que je joins à cette lettre, et qui doit me servir de guide pour m’acquitter des commissions qu’il m’a laissées, si sa majesté veut bien y donner son consentement. Me croyant obligé, en conscience, de donner satisfaction au public par rapport aux soupçons odieux qu’on avait conçus sur son compte en matière de religion, il m’a remis la déclaration et confession que vous trouverez également ci-jointe, et je n’ai pas voulu qu’elle fût écrite de ma main pour que, si par hasard sa majesté jugeait quelque jour à propos de la faire publier, on ne pût pas dire qu’il l’avait signée étant malade, sans l’avoir lue et peut-être sans savoir ce qu’elle contenait. Quant au mémoire dont je parlais tout à l’heure, il est écrit dans le langage d’un homme qui demande l’aumône. Il a fait de lui-même la remarque que, sous le coup de la sentence qui le frappait, il n’avait plus le droit de disposer d’un seul réal ; mais on a cru pouvoir lui laisser faire les dispositions que vous verrez, parce qu’il n’a pas semblé qu’elles s’appliquassent à des choses de telle nature qu’un homme aussi malheureux et réduit à cet excès d’infortune ne pût espérer les obtenir de son roi catholique. Il désire que ses habits, son linge, son lit et autres menus objets soient donnés à ses domestiques ; pour l’argenterie, dont il parle aussi, elle est d’une telle pauvreté, qu’elle conviendrait à peine à l’écuyer du plus triste village de la terre de Campos. Les autres dispositions, qui se rapportent à des obligations et à des dettes connues, montent aussi à peu de chose… Vous m’avez trouvé bon pour être le patron des infortunés ; nous espérons donc que vous nous ferez la faveur de rappeler à sa majesté la compassion que la nature enseigne à l’égard des morts, lorsqu’il n’existe pas de motifs connus de faire encore sur ce point des exemples rigoureux. Le silence est grand jusqu’à présent sur ce qui vient de se passer. La seule chose qu’on entende exprimer, c’est un blâme sévère de la dureté de don Eugenio, qui, par ses traitemens rigoureux, aurait mis fin à une existence déjà tellement affaiblie qu’elle ne tenait plus qu’à un fil… Quant au point principal, le condamné s’est si bien comporté, qu’à cet égard, nous tous qui lui survivons, nous pouvons lui porter envie. Il a commencé à se confesser hier à sept heures. A dix, je lui ’ai dit la messe et je lui ai administré le très saint-sacrement. Dans l’un et l’autre de ces actes, il a fait toutes les démonstrations de catholique et de bon chrétien que je désire pour moi-même. Il a passé le reste du jour et toute la nuit suivante en prières et en actes de pénitence, et à la lecture de certains passages de frère Louis de Grenade, à qui il s’était beaucoup attaché pendant sa prison. On voyait augmenter en lui d’heure en heure le désabusement de la vie, la patience, la résignation à la volonté de Dieu et du roi. Il a toujours reconnu que sa sentence était juste, mais en protestant de son innocence en ce qui touche aux articles du prince d’orange, de la rébellion, etc., disant qu’il consentait à ce que Dieu ne lui pardonnât pas s’il était coupable envers son roi, mais qu’il avait des ennemis qui, en son absence, avaient pu sans obstacle se venger de lui ; et tout cela, il l’a dit sans colère, sans marque extérieure d’impatience, comme il aurait parlé de choses intéressant un étranger, en pardonnant à tout le monde, avec beaucoup de courage et avec toutes les apparences d’un chrétien prédestiné. Il m’a confié une petite chaîne d’or très fine, à laquelle est suspendue une bague d’or, le sceau de ses armes et une autre bague avec une turquoise, le sceau et la chaîne pour que je les envoie à sa femme, et l’autre bague à sa belle-mère, attendu qu’elles lui avaient donné ces bijoux dans les premiers temps de son mariage. Il m’a recommandé aussi d’écrire à sa femme comment il avait plu à Dieu de le retirer de ce monde dans un temps où il ne pouvait avoir la liberté de la servir et de l’honorer, et qu’il lui envoyait ce bijou parce qu’il l’avait toujours porté, et en souvenir de lui, qu’il la suppliait de se souvenir du sang dont elle vient, d’être aussi catholique que ses ancêtres, et de ne pas se laisser entraîner aux opinions et aux sectes nouvelles, mais de persister dans la foi et la religion qu’enseigne l’église catholique romaine, et que l’empereur Charles-Quint, notre seigneur, a défendues par ses lois, comme aussi d’être toujours dévouée au service du roi, ainsi qu’il l’attend d’elle et de sa mère. Tous ces objets sont entre mes mains pour que j’en dispose par ordre de sa majesté suivant que vous voudrez bien m’en donner avis, et, dans le cas où on m’autoriserait à écrire, veuillez m’envoyer un modèle de lettre pour qu’en effet les intentions de sa majesté soient accomplies et que je m’acquitte de l’obligation que cette personne m’a laissée, obligation soumise à la volonté royale… Cette lettre est plus longue que je n’aurais voulu, craignant comme je le crains de vous fatiguer, mais ce n’est pas moi qu’il faut en accuser, c’est vous qui avez voulu que je fusse témoin de cette scène douloureuse. »


Ainsi s’exprime le moine. Après avoir lu sa narration, on comprendra que j’aie cru devoir la traduire presque tout entière, au risque de quelques répétitions. Dans sa rédaction naïve et confuse, elle offre un caractère absolument différent de tous les autres documens qui ont passé sous nos yeux : c’est le seul dans lequel le sentiment de l’humanité ne semble pas étouffé par les préjugés du temps. Entré évidemment dans la prison avec la pensée d’y trouver un rebelle et un hérétique, le bon religieux s’étonne de la piété exemplaire, de l’irréprochable orthodoxie de son pénitent, il est heureux d’en rendre témoignage, et, bien qu’il n’ose pas proclamer aussi ouvertement l’innocence de Montigny sous le rapport politique, il laisse suffisamment entendre qu’il n’en est guère moins convaincu. Son zèle pour le salut éternel du condamné n’est certes pas moins grand que celui des hommes qui l’ont envoyé auprès de cet infortuné, mais cette préoccupation principale ne l’absorbe pas au point de le rendre insensible à ses souffrances temporelles, et de négliger les moyens de les adoucir. On aime à voir, au XVIe siècle, dans le pays de l’inquisition, un moine montrer cette indulgence, j’ai presque dit cette tolérance pour le malheureux que d’impitoyables hommes d’état voulaient absolument soupçonner d’hérésie, et qu’ils avaient condamné comme coupable d’avoir favorisé les hérétiques. La charité chrétienne, se faisant jour ainsi à travers les épaisses ténèbres du plus cruel fanatisme, adoucit quelque peu les teintes de cet effroyable tableau, et rafraîchit l’ame, fatiguée de tant d’horreurs. Dans la profonde pitié qu’inspire le sort de Montigny, on éprouve quelque consolation à penser qu’il put épancher les douleurs de son agonie dans un cœur tendre et compatissant.

Le meurtre était consommé. Il ne restait plus qu’à en dérober les traces. Nous avons vu par quel moyen on avait essayé de s’assurer du silence des témoins nécessaires. Suivant un usage de dévotion assez fréquemment observé à cette époque, le cadavre fut revêtu de l’habit de moine franciscain, dont la forme était plus propre que celle des vêtemens ordinaires à cacher les marques de la strangulation. On annonça ensuite publiquement la mort de Montigny, et on procéda à ses obsèques. Enfin le gouverneur de la forteresse, don Eugenio de Peralta, écrivit au roi, sous la date du 10 et du 17 octobre, deux lettres dont la substance, peut-être même les expressions, lui avaient été suggérées de Madrid, et qui sont en quelque sorte le journal des derniers momens du prisonnier, arrangé suivant la version officielle, c’est-à-dire dans la supposition mensongère qu’il était mort d’une maladie causée par l’ennui de sa longue captivité et par le chagrin d’avoir vu échouer son projet d’évasion.

Ces lettres furent envoyées au duc d’Albe en même temps que la relation plus véridique que j’ai si souvent citée. La dépêche confidentielle du roi, à laquelle étaient annexés ces divers documens, et qui porte la date du 3 novembre, contient le passage suivant : « La chose a si bien réussi, que, jusqu’à présent, tout le monde croit que Montigny est mort de maladie. Il faut le donner à entendre aussi dans le pays où vous vous trouvez, en faisant lire comme par laisser-aller et en confidence les deux lettres de don Eugenio de Peralta… Si Montigny est mort intérieurement dans des sentimens aussi chrétiens qu’il l’a manifesté à l’extérieur, suivant le rapport du moine qui l’a confessé, il est à croire que Dieu a eu pitié de son ame. » Le rédacteur de la dépêche royale avait cru devoir ajouter une restriction à l’expression de cet espoir charitable. « D’un autre côté, avait-il dit, nous voyons que, de nos jours, le démon a coutume d’inspirer une telle assurance aux hérétiques, que, si cet homme l’était en effet, le courage n’aura pas pu lui manquer. » Cette réflexion d’un fanatique de bas étage parut de mauvais goût à Philippe II. Elle est rayée de sa main dans la minute qui, suivant l’usage, fut mise sous ses yeux avant l’expédition, et, pour expliquer ce retranchement, il écrivit en marge cette note laconique : « Effacez ceci du chiffre ; en ce qui touche les morts, il faut toujours juger favorablement. » La dépêche se termine par cette recommandation, qui résume en peu de mots la pensée de tout le procès : « Il vous reste maintenant à faire juger la cause de Montigny, comme s’il était mort de sa mort naturelle, ainsi qu’on a jugé, celle du marquis de Berghes. De cette façon, il me semble qu’on a atteint le but qu’on se proposait, puisqu’on a fait justice et évité la rumeur et les fâcheux effets d’une exécution publique. » On n’a pas oublié que ces jugemens posthumes avaient pour objet la confiscation des biens.

Ce que présente de plus frappant ce long récit, dont je n’ai cru devoir écarter aucun détail, ce n’est pas précisément l’iniquité de la sentence portée contre Montigny : l’histoire de tous les pays et presque de tous les temps offre de trop nombreux exemples d’innocens sacrifiés par les passions politiques sous des prétextes moins spécieux encore ; mais toutes les fois que ces passions, au lieu de recourir purement et simplement à l’assassinat, ont cru devoir mettre en œuvre l’appareil des formes judiciaires, on les a vues épuiser les ressources du sophisme pour tromper le public, peut-être pour s’abuser elles-mêmes, soit en se retranchant derrière la nécessité d’un exemple, soit en alléguant l’impulsion irrésistible de l’opinion indignée contre le prétendu criminel. Dans l’affaire de Montigny, il n’y a rien de pareil : non-seulement Philippe II et ses conseillers ne prétendent pas que le supplice du condamné soit un exemple nécessaire ou utile, ils répètent à chaque instant qu’il faut le tenir secret pour ne pas compromettre de nouveau la tranquillité des Pays-Bas ; non-seulement ils ne se présentent pas eux-mêmes comme cédant aux exigences des emportemens populaires, ils reconnaissent que la mort de Montigny causera une douleur générale. Comme, d’un autre côté, il ne paraît pas que Philippe II eût en cette occasion aucun motif de vengeance personnelle, on a peine à s’expliquer les véritables causes d’un acte de cruauté qui, en apparence au moins, blessait tous les intérêts sans donner satisfaction à aucun. Ne faut-il y voir que le misérable désir d’enrichir le trésor par la confiscation des biens du condamné ? J’hésite à penser que ce soit là, en effet, la considération principale qui ait agi sur le monarque espagnol, quoique cette mesquine et honteuse préoccupation ressorte évidemment de sa correspondance. J’aimerais mieux croire que, dans sa triste et sévère humeur, accoutumé à considérer le pouvoir absolu des rois comme une émanation de la puissance divine, Philippe avait accepté comme un devoir religieux l’obligation de châtier impitoyablement la moindre tentative de résistance à ce pouvoir. Quelque cruelle, quelque coupable que soit une semblable aberration de l’intelligence, elle n’exclut pas absolument une certaine élévation morale, et tel despote dont l’histoire indulgente a glorifié le nom a pu, dans l’occasion, s’y laisser entraîner. Ce qui caractérise Philippe II, ce qui, en cette circonstance, le rabaisse au niveau des malfaiteurs vulgaires, c’est la nature des moyens qu’il employa sans paraître seulement en soupçonner la bassesse. Nul avant lui, nul après lui n’a imaginé de donner à l’exécution d’un arrêt de justice la forme d’un assassinat par guet-apens, accompli à l’aide d’une longue complication de mensonges, d’artifices, de documens fabriqués. Jamais, en dépit de cette fausse dignité dans laquelle Philippe II affectait de s’envelopper pour voiler toutes les misères de sa nature morale, jamais le crime n’a dépouillé à ce point le caractère de grandeur apparente qu’il conserve quelquefois dans les hautes régions du pouvoir, et qui n’est que trop propre à faire illusion aux esprits doués seulement d’un sentiment superficiel du bien et du mal.

L’espérance que Philippe II avait conçue de persuader au public que Montigny était mort de maladie ne fut pas justifiée par l’événement. Dans les Pays-Bas, presque personne ne douta que le malheureux prisonnier n’eût été sacrifié à la vengeance royale, et bien que quelque incertitude ait subsisté jusque dans ces derniers temps sur le genre de sa mort, les uns prétendant même qu’il avait été empoisonné, comme on disait à tort que l’avait été le marquis de Berghes, les autres qu’il avait eu la tête tranchée dans sa prison, le fait essentiel, celui du meurtre, fut bientôt considéré comme constant, même en Espagne. Il arriva alors quelque chose de singulier : par suite de cette dépravation profonde du sens moral auquel un long despotisme conduit inévitablement les nations condamnées à le subir, ce forfait exécrable, qui peut-être, au temps de Philippe II, eût encore révolté beaucoup d’Espagnols trop récemment soumis au joug, ne tarda pas à être jugé par leurs descendans dégénérés comme un coup d’habile politique. Dans le siècle suivant, un poète ne craignit pas d’en faire un des épisodes principaux d’un drame consacré à la glorification de Philippe Il.

Ce poète, c’est don Diégo Ximénez de Enciso, dont les ouvrages sont moins remarquables par leur mérite littéraire que par l’empreinte forte et originale des préjugés et des passions de l’Espagne contemporaine. Le drame que je viens d’indiquer, c’est celui qui a pour titre le Prince don Carlos, et pour sujet la mort de ce malheureux fils de Philippe II. On sait qu’une tradition long-temps accréditée hors d’Espagne attache un intérêt romanesque à la destinée de ce jeune prince, victime, disait-on, de la jalousie barbare de son père, qui, après avoir épousé la femme d’abord promise à son amour, les avait fait périr l’un et l’autre pour punir des sentimens qu’ils n’avaient pas su cacher au fond de leur cœur. Rien de moins conforme à la vérité que cette tradition, dont tous les détails sont contredits victorieusement par le simple rapprochement des dates et par des faits incontestables. Don Carlos, jeune homme violent, grossier, emporté, qu’un accident physique avait frappé d’une sorte de folie furieuse, n’a dû sa fin prématurée qu’aux accès d’une fièvre violente causée par le régime extravagant auquel il s’était mis, et le seul prétexte qui ait pu donner matière à l’accusation calomnieuse dirigée contre Philippe II, c’est qu’un peu avant la mort de son fils, il l’avait fait mettre aux arrêts dans son appartement pour l’empêcher de donner suite au projet qu’il avait conçu d’aller se mettre à la tête des mécontens des Pays-Bas. C’est sur cette donnée qu’est fondé le drame d’Enciso, dont tous les incidens et presque tous les caractères reproduisent des souvenirs vraiment historiques. Il serait curieux de comparer cette œuvre tout espagnole, tout imprégnée de l’esprit du despotisme et de l’inquisition, à la tragédie romanesque et philosophique de Schiller. La sombre et odieuse figure du tyran, dessinée par le poète allemand, fait un contraste étrange avec le type de perfection monarchique que le poète espagnol nous donne comme le portrait de Philippe II, avec ce roi sage, prudent, mesuré, toujours maître de lui, aimant tendrement son fils, n’épargnant ni les conseils, ni les remontrances, ni les affectueuses supplications, ni même les témoignages de condescendance, pour le ramener à la raison, mais préoccupé avant tout de ce qu’il regarde comme des devoirs impérieux envers la religion, envers l’état, envers sa propre dignité, et bien décidé à faire passer l’accomplissement de ces devoirs avant toute autre considération.

L’horrible aventure de Montigny occupe une très large place dans cette espèce d’apothéose de Philippe II. A la vérité, les circonstances en sont représentées d’une manière fort inexacte : Enciso ne connaissait probablement pas toute la vérité, mais les fictions qu’il y substitua ne sont certes pas moins odieuses, et celui qui les a inventées pour en faire honneur à son héros n’eût certainement pas reculé devant l’apologie des faits que nous avons racontés. Le poète suppose que Montigny, envoyé à Madrid sous le prétexte de porter au roi les représentations de la duchesse de Parme, y est venu en effet pour inviter secrètement don Carlos à se rendre dans les Pays-Bas. Philippe II, qui soupçonne le but de sa mission, lui a fait attendre long-temps une audience ; il se décide enfin à la lui accorder. Montigny, blessé de ces retards affectés, arrive au palais avec la résolution de ne pas cacher son mécontentement ; il l’exprime même en termes assez vifs à un gentilhomme de la chambre, don Diégo de Cordova, qui l’introduit dans le cabinet royal ; mais toute sa fermeté tombe bientôt devant la sévère physionomie du roi.


MONTIGNY, troublé. — Que votre majesté daigne me permettre de lui baiser la main, puisque je suis assez heureux…

DON DIÉGO DE CORDOVA. — Il a perdu la respiration.

LE ROI. — N’êtes-vous pas Montigny ?

MONTIGNY.- Il y a un mois que j’attends avec bonheur le jour fortuné…

LE ROI. — Calmez-vous.

MONTIGNY. — J’ai apporté de Flandre une lettre de son altesse la gouvernante qui annonce des circonstances bien malheureuses.

LE ROI. — Je vous écoute.

MONTIGNY. — Votre majesté semble pressée, et je crains…

LE ROI. — Ne craignez rien, j’ai tout le temps nécessaire.

MONTIGNY, ramassant ses propres gants qu’il a laissé tomber. — Voici des gants que votre majesté a laissé tomber.

LE ROI. — Ils ne sont pas à moi.

MONTIGNY. — La gouvernante de Flandre… Je suis tout hors de moi… Seul, devant votre majesté… Le respect m’a troublé.

LE ROI. — Oh ! la conscience !

DON DIÉGO DE CORDOVA. — Le Flamand n’y est plus.

LE ROI. — Vous voulez dire que ma sœur me donne avis des projets de quelques brouillons, de quelques séditieux qui travaillent à soulever la Flandre. J’aime à espérer que vous n’êtes pas du nombre. Vous êtes venu pour conférer avec moi sur les moyens les plus prudens de faire échouer ces projets, et il y a plus d’un mois que je vous retiens. N’est-ce pas cela ?

MONTIGNY. — Oui, sire, et je veux partir.

LE ROI. — Vous ne pouvez partir si tôt.

MONTIGNY. — Pourquoi ?

LE ROI. — Parce que cela importe… L’Espagne est un agréable séjour pour les étrangers.

MONTIGNY. — Ma présence est nécessaire en Flandre.

LE ROI. — Prenez patience, prenez patience, Montigny.

MONTIGNY, à part. — Le roi connaîtrait-il mes projets ?

LE ROI. — Vous reviendrez me parler plus à loisir.

MONTIGNY. — Je n’ai manqué en rien à ce que je dois à ma naissance et à mon roi.

LE ROI. — Je le souhaite pour vous. (Il sort.)

MONTIGNY. — Ce n’est pas un roi, c’est un fantôme. Que dois-je faire ?

DON DIÉGO DE CORDOVA. — Prenez patience, prenez patience, Montigny. N’oubliez pas que les rois sont des médecins qui, comme les autres, guérissent et tuent également par leurs remèdes.


Montigny, à peine remis de son trouble, va trouver don Carlos, avec qui il est déjà engagé dans de secrètes pratiques. Don Carlos est en ce moment livré à un de ces accès de noire mélancolie sous lesquels sa faible intelligence doit finir par succomber. Montigny, qui attend pour l’aborder l’instant où il sera seul, s’est glissé mystérieusement jusqu’à la porte de son appartement. Le prince, apercevant dans l’ombre d’une tapisserie un homme qui cherche à se cacher, le prend pour un espion de son père chargé de surveiller ses démarches. Dans sa colère, il le frappe violemment et lui met le visage en sang. Lorsqu’il a reconnu sa méprise, il témoigne à Montigny le regret qu’il en éprouve, et commence à s’entretenir avec lui de leurs projets communs ; mais cette conférence, sans cesse interrompue par les incidens étranges ou ridicules que suscite l’humeur fantasque de don Carlos, est bientôt plus gravement troublée par l’arrivée du roi… Montigny se retire précipitamment dans un cabinet. Le roi, après avoir soigneusement demandé à don Carlos si personne ne peut les entendre, lui reproche avec une sévérité mêlée de douceur les écarts de sa conduite, lui explique l’utilité des mesures qui excitent trop souvent son mécontentement parce qu’il n’en comprend pas le but, et lui donne à entendre qu’il n’ignore pas les intrigues dont Montigny est l’intermédiaire. A ce nom, don Carlos se récrie, protestant qu’il ne connaît pas même l’homme dont on lui parle ; mais l’œil pénétrant du roi a distingué la trace du sang qu’a répandu la blessure de Montigny.


LE ROI. — Qu’est-ce que ce sang ?

DON CARLOS, à part. — Terrible embarras !

LE ROI. — Cette trace conduit dans l’intérieur de l’appartement. Il y a quelqu’un ; qu’il sorte.

DON CARLOS. — C’est un domestique.

LE ROI. — Il faut s’en assurer.

DON CARLOS. — Tout est perdu !

LE ROI. — Sortez de ce cabinet, qui que vous soyez.

MONTIGNY. — Sire…

LE ROI, à son fils. — Ne vous avais-je pas demandé s’il y avait quelqu’un qui pût nous entendre ? Carlos, cet homme que vous voyez est Montigny. Regardez-le bien, pour qu’une autre fois, si l’occasion s’en présente, vous ne veniez pas me dire : Je ne sais pas qui est Montigny, je ne le connais pas… C’est lui, c’est bien lui. Faites-y attention, car il est honteux que, lorsqu’un roi interroge et lorsque c’est un prince qui lui répond, la réponse soit erronée. Allez vous habiller, Carlos, car il est tard.

DON CARLOS, à part. — Quel malheur qu’il l’ait vu ! Je suis si irrité, que je ne puis parler. (Il sort.)

LE ROI, à Montigny. — Que faisiez-vous dans le cabinet du prince ?

MONTIGNY. — Un étranger est toujours empressé de voir les curiosités admirables…

LE ROI. — C’est bien. Quelle plus grande preuve de trahison que de me mentir ainsi face à face ! (A don Diégo de Cordova.) Don Diégo, M. de Montigny est un grand amateur de ces tableaux, de ces statues qu’idolâtre l’Italie. Montrez-lui, faites-lui admirer tous les objets curieux que renferme l’appartement du prince ; conduisez-le partout. (A voix basse.) Et faites en sorte que mon fils, à son retour, le trouve étranglé dans son cabinet. (A part.) Montigny dépositaire de mes secrets !

DON DIÉGO DE CORDOVA. — Allons, Montigny.

MONTIGNY. — Qu’est-ce que cela veut dire ?

LE ROI. — Divertissez-le, faites-lui bien passer le temps.

M0NTIGNY. — Sire, j’ai déjà tout vu.

LE ROI. — Eh bien ! voyez-le de nouveau. (Il sort.)

MONTIGNY. — Voudrait-on m’arrêter ?

DON DIEGO DE CORDOVA. — Divertissez-vous, Montigny ; vous allez bien vous amuser.

Et il l’emmène tout tremblant, et, bientôt après, des cris, des gémissemens, suivis d’un profond silence, annoncent que l’ordre du roi a été exécuté.

Certes, j’ai eu raison de dire que l’atrocité de cette fiction égale celle du fait historique. Ce qui suffit pour peindre l’époque, c’est que, dans la pensée du poète, le rôle assigné à Philippe II ne déroge nullement à la grandeur, à la majesté du caractère royal ; c’est que ce don Diégo de Cordova qui accepte si gaiement les fonctions de bourreau est présenté, non pas comme un satellite farouche, mais comme un jeune et noble courtisan dont l’enjouement et les saillies dérident parfois l’austérité de son maître. En exécutant l’ordre du roi avec un aveugle empressement, il croit remplir le devoir d’un loyal sujet. Le théâtre espagnol, ce riche dépôt des traditions et de l’histoire du pays, est rempli de traits semblables sur les idées étranges qu’on se faisait alors des droits du pouvoir royal, auquel on attribuait la faculté de rendre légitimes et louables tous les actes qu’il commandait, quelque détestables qu’ils pussent être en eux-mêmes.

Tels sont les fruits amers du despotisme. Une nation qui, au commencement du XVIe siècle, se faisait remarquer entre toutes par le sentiment exalté de sa grandeur et par l’ardeur de ses sentimens chevaleresques, qui avait devancé tous les autres peuples, à l’exception des Italiens, dans la culture brillante des lettres et de la poésie ; cette nation courbée sous le joug de l’inquisition, domptée, refondue, remaniée en quelque sorte par un tyran habile à étouffer tout instinct de liberté, en était rapidement arrivée à ce point qu’un crime semblable au meurtre de Montigny pouvait y être commis sans scrupule, sans hésitation, par les ministres réguliers de la justice, et que ce crime, devenu à peu près public, loin de révolter la conscience universelle, était rappelé, célébré sur le théâtre comme un des actes les plus mémorables de la vie d’un grand roi ! On sait où l’Espagne a été conduite par une telle subversion de toutes les lois morales ; on sait ce qu’elle a été encore de nos jours, sous un gouvernement dont les principes fondamentaux étaient ceux du règne de Philippe II. Si encore aujourd’hui, sous un régime auquel on a voulu donner de tout autres bases, tant d’incidens malheureux viennent rappeler dans la Péninsule le souvenir de ces tristes époques, gardons-nous d’en accuser les institutions nouvelles, que des esprits prévenus voudraient en rendre responsables. La liberté, la publicité, quelle que soit leur salutaire puissance, n’effacent pas en quelques jours les traces profondes creusées par des siècles de tyrannie. Il n’y aurait ni justice ni raison à leur demander compte des crimes que peuvent commettre, en les invoquant, des générations élevées à l’école corruptrice de l’esclavage politique et religieux.


L. DE VIEL-CASTEL.