La Légende de Metz/Chapitre VII

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
/Chapitre VI La Légende de Metz /Chapitre VIII



CHAPITRE VII[modifier]

SUITE DE LA DÉFENSE DE BAZAINE

PAR ARCHIBALD FORBES


La victoire est aux gros bataillons. — Tout bâton est bon pour battre un chien. — Siège de Metz, — L’inaction. — La nuit n’est pas toujours le signal du repos. — Une victoire à la Pyrrhus. — Deux Français pour un Allemand. — Metz hôpital. — Vaincus par la faim.


Bazaine avait été habile dans le choix de la position de Gravelotte 1. Dans cette sanglante journée, la conduite de son armée justifia pleinement sa préférence pour la défensive. On peut avouer que les Allemands furent battus sur leur droite et au centre. Si la situation de Bazaine lui avait permis de prendre l’offensive avec sa gauche, le résultat aurait été très différent. Mais c’est une grande vérité que la victoire est du côté des gros bataillons.

Les bataillons de Bazaine n’étaient pas assez gros pour s’étendre au nord jusqu’à l’Orne, sur les rives de laquelle sa droite aurait dû rester. Il fut obligé, au contraire, de l’établir à Saint-Privat, position d’une grande force naturelle, dont Canrobert, quoiqu’il s’y tînt avec une valeur opiniâtre, n’avait pas tiré le meilleur parti, négligeant de la fortifier au moyen de retranchements. Les Allemands avaient assez d’hommes pour tenir Bazaine en respect tout le long de leurs lignes, et pour faire effectuer en même temps à un corps d’armée un grand mouvement tournant.

De plus, après une rude journée de combat, le prince royal de Saxe, ayant emporté l’avant-poste de Sainte-Marie-aux-Chênes, atteignit Canrobert sur sa droite découverte, tandis que Von Pape, avec la garde prussienne, le harcelait avec acharnement sur son front de bataille. Canrobert dut abandonner sa position, et la nuit tomba sur une défaite pour Bazaine, provenant d’un manque de tactique.

Elle trancha en même temps la question des douteuses possibilités de son éloignement de Metz.

Sa lettre du 19 à l’Empereur prouve cependant qu’il nourrissait encore l’espoir, quand deux ou trois jours de repos auraient rendu la vigueur à son armée, de s’en aller vers Châlons, soit par Sainte-Menehould, soit par la route de Sedan, sur laquelle Mac-Mahon entreprit, d’une manière si désatreuse, de se rapprocher de lui.

Le reproche adressé à Bazaine relativement à Gravelotte, suivant le proverbe que tout bâton est bon pour battre un chien, a été qu’il n’envoya pas sa réserve, la garde impériale, au secours de Canrobert, dans sa position sur l’extrême droite. Bazaine donna à Canrobert tout ce qu’il osa donner comme réserve d’artillerie, appuyée d’une colonne d’infanterie, conduite par Bourbaki ; mais il devait, pour ne pas tout risquer, conserver quelque réserve en main. Les Allemands le harcelaient violemment sur tout son front ; s’ils l’eussent entamé sur quelque point, entre la Moselle et Amanvillers, Canrobert eût été tout à fait isolé.

Plus loin, le corps d’armée de Manteuffel, qui, lui, n’avait pas traversé la rivière, menaçait de l’attaquer par derrière, éventualité pour laquelle il devait être entièrement prêt.

Bazaine avait l’infériorité du nombre, ce qui est encore une plus mauvaise condition dans l’offensive que dans la défensive. Il avait à faire face à un grand nombre de dangers, et quand, dans l’avenir, on jugera sa conduite à un point de vue élevé et impartial, j’ose avancer que la critique militaire dira que Bazaine, à Gravelotte, a livré un bon combat dans de très mauvaises conditions 2.

Dès le matin, après la bataille de Gravelotte, commença le siège de Metz.

Je fus témoin de ce commencement, quand, du petit plateau, au-dessus du Point-du-Jour, j’observais les fantassins allemands démolissant tranquillement les ouvrages et les parapets en terre des tranchées-abris, d’où les balles de chassepot les atteignaient la veille encore, longtemps après le coucher du soleil.

Les troupes de Bazaine, à quelques exceptions près, n’étaient pas en mauvais état moral, mais elles étaient fatiguées, désorganisées, et avaient besoin de repos. Le mauvais temps exerçait son influence.

Bazaine aurait pu de nouveau, au bout de quelques jours, tenter de faire une sortie, avant que les Allemands l’eussent encore enfermé dans un cercle aussi infranchissable qu’il le fut plus tard. La période dans laquelle il avait quelque chance de briser ce cercle s’étendit du 22 août jusqu’à la journée de Sedan.

Où devait-il aller, en supposant qu’il fût une fois dehors ?

Évidemment dans la direction nord-ouest, en marchant le long de la Meuse inférieure, essayant de rejoindre Mac-Mahon. Mais les Allemands pouvaient aussi deviner naturellement que tel était son objectif ; et, pour y mettre obstacle, ils avaient, en dehors de l’arc de cercle d’investissement qui s’étendait d’Amanvillers à la route de Thionville, dans la vallée de la Moselle, quatre corps d’armée de 120 000 hommes.

Le pays, au sud et au sud-est de Metz, était peu garni d’Allemands ; je crois que Bazaine aurait pu, à ce moment, gagner la route de Strasbourg ; mais alors il aurait abandonné Mac-Mahon, qui se dirigeait sur Metz pour opérer sa jonction avec lui.

Qu’il soit resté trop inactif pendant dix jours après Gravelotte, on peut l’admettre. Ce fut cette inaction qui permit à trois corps d’armée allemands, détachés sous le commandement du prince royal de Saxe, de suivre la Meuse, pour se porter à la rencontre de Mac-Mahon, n’ayant point d’inquiétude sur la situation de l’armée du prince Frédéric-Charles derrière eux 3.

On peut dire, pour justifier l’inaction de Bazaine dans cet intervalle, que les commandants des corps d’armée, sous ses ordres, étaient tous d’avis de ne rien faire. Bien que, pour un général énergique, dans des conditions normales, un tel argument soit de peu de poids, on ne doit pas oublier cependant que deux de ces commandants de corps d’armée étaient maréchaux comme lui, et qu’il avait lui-même servi sous leurs ordres.

Il se mit pourtant de lui-même en mouvement, immédiatement après qu’il eut connaissance, d’une manière définitive, de la route que suivait Mac-Mahon. Il établit son armée dans un camp retranché sur la rive droite de la rivière. De ce camp, le 31 août, il dirigea trois corps sur la ligne d’investissement des Allemands, dans la direction nord-ouest, avec Sainte-Barbe comme objectif immédiat.

Nous avions toujours regardé cette sortie simplement comme une diversion en faveur de Mac-Mahon que l’on attendait ; mais Bazaine rappelle son intention d’atteindre Thionville par un demi-circuit, avec ces trois corps, comptant ouvrir aux deux autres la route directe de la vallée de la Moselle.

C’est une fatale erreur que de ne pas activer une sortie sérieusement projetée.

Bazaine reproche à ses subordonnés leur lenteur ; mais, de son propre aveu, le premier coup de canon de signal ne fut pas tiré avant deux heures après midi.

Deux heures, c’est bien pour le commencement d’une sortie, seulement cela devrait être deux heures du matin 4. A la nuit tombante, la tête de sa colonne d’attaque avait percé tout près de Sainte-Barbe, et alors, pour employer une phrase favorite de Bazaine, « la nuit suspendit le mouvement offensif ».

Mais pour les Allemands, la nuit ne suspendit rien, au contraire ; ils profitèrent de ce que l’obscurité est le signal du repos pour se lancer, au pas redoublé, sur la droite, sur la gauche et sur le front de l’armée de Bazaine ; et ils poussèrent l’insolence jusqu’à interrompre, avant l’aurore, le sommeil de Le Bœuf, — qui avait cédé aux suggestions de la nuit en allant coucher dans le village de Servigny — par la plus vigoureuse et décisive contre-offensive.

Une panique s’ensuivit. Tout ce qui advint le jour suivant fut honteux pour les officiers et soldats français. Il y eut des querelles — des retraites précipitées — et chaque corps d’armée, ne pensant qu’à lui, découvrait les flancs de ses voisins de la façon la plus coupable. Les Allemands poussèrent en avant, toujours fermes, suivant leur habitude ; et la tombée de la nuit du 1er septembre vit les troupes françaises se retirer dans leurs retranchements, avec une perte de 3 500 hommes.

Bazaine espérait encore voir arriver Mac-Mahon. Sans le tonnerre de son propre canon le 31 août, il aurait pu entendre dans l’éloignement un faible son, glas funèbre de l’armée de Mac-Mahon, en ce jour de désastre pour la France. Ce faible son, porté par la brise, venant du champ de bataille de Beaumont, distant de 65 milles, le prince Frédéric-Charles l’entendit de la colline d’Horimont, d’où il observait et soutenait le combat qui avait lieu sur les pentes de Servigny et Noisseville ; mais ce triste et sourd grondement ne parvint pas aux oreilles de l’assiégé.

Après la capitulation de Sedan, les chances de faire une trouée se changèrent bientôt, pour Bazaine, en certitude d’échec. Supposons qu’il ait réussi ; quel eût été son objectif ? quel eût été son sort immédiat ? Il eût été écrasé infailliblement dans la plaine par les Allemands, qui lui eussent ménagé un passage sur un point choisi, s’ils n’avaient préféré le réduire, en l’affamant dans sa forteresse.

Ce n’est pas douteux : ils étaient plus forts que lui, — dans la proportion de deux contre un, — mieux établis, meilleurs marcheurs et plus en train 5.

Il est, sans aucun doute, permis à un témoin oculaire, qui se trouvait du côté des Allemands pendant ce long investissement, d’exprimer la conviction qu’il était impossible à Bazaine de sortir de là.

Un coup de main était hors de question.

De la colline d’Horimont, de l’observatoire au sommet du mont Saint-Blaise, du morne devant Servigny et du plateau de Saint-Germain, je plongeais dans le camp retranché de Bazaine d’une telle hauteur qu’une simple compagnie n’aurait pu se former sans que je la visse. Sur ces points et beaucoup d’autres, il y avait continuellement des sentinelles aux aguets. Les sentinelles allemandes s’étaient avancées si près qu’elles pouvaient, en quelque sorte, entendre les palpitations du cœur de l’armée de Bazaine. A la moindre alerte, au moindre indice menaçant, la seconde ligne d’investissement devait se fondre dans la première, sur des positions déterminées et inexpugnables, permettant à de nouveaux renforts d’arriver de tous les côtés.

Fortifications, tranchées, batteries dont les feux se croisaient sur tout espace découvert, quelque petit qu’il fût, abris couverts derrière des abatis, et redoutes sur chaque point dominant, armées de canons de position, — tout cela, joint à une supériorité numérique écrasante, avec la méthode allemande, et un état moral supérieur, dû naturellement aux situations relatives, contre-balançait, en effet, l’avantage des Français dans leur possession des lignes intérieures 6. Bazaine n’avait pas le pouvoir de sortir ; mais il avait le sentiment que, du moins, il retenait autour de lui une grande armée allemande. Il se trompa, dans un sens purement militaire, en ne faisant pas de sorties plus fréquentes et plus vigoureuses, bien qu’on se soit appliqué à amoindrir l’importance de ses sorties, sous le rapport du nombre et de la vigueur.

En réduisant la question au point de vue du résultat strictement militaire, Bazaine n’eut pas tort de ne pas être plus énergique dans ses sorties 7. Les Allemands connaissaient sa situation aussi bien, si ce n’est mieux que lui-même. Tant qu’il était à craindre, nulle cessation d’hostilité n’eût engagé les Allemands à se relâcher dans leur vigilance ni à diminuer leurs forces d’un seul homme. Ils pouvaient se soumettre à de grandes fatigues sans souffrir matériellement. Les coups que Bazaine pouvait leur porter retombaient bien plus terribles encore sur ses pauvres diables de soldats. Chaque Allemand aurait coûté deux Français. Il est facile de dire après coup qu’il eût mieux valu que les Français fussent tués dans cette proportion que d’aller pourrir dans les prisons allemandes ; mais c’est au dernier moment que Bazaine entrevit cette sombre destinée, pour ce qui avait été la puissante armée du Rhin.

L’une des questions sur lesquelles le Conseil de guerre. de Trianon se prononça « affirmativement » fut : si Bazaine avait capitulé sans épuiser tous les moyens de défense à sa disposition, et sans avoir fait tout ce que prescrivaient le devoir et l’honneur. A cette question, purement militaire, les faits suivants répondent pour le lecteur impartial, d’une tout autre façon ; ils n’ont pas été énoncés par Bazaine, mais mis en évidence devant le Conseil de guerre.

Déjà, au 15 septembre, on trouva nécessaire de réduire la ration de pain pour l’armée. Au 15 octobre, le général Coffinières, gouverneur de Metz, informait que 25,000 soldats malades manquaient de médicaments, de soulagements médicaux et de secours de toute espèce. Dix jours avant cette date, le médecin en chef de l’armée avait fait connaître le terrible développement de la fièvre typhoïde, la perte d’innombrables blessés atteints par la cruelle gangrène d’hôpital et par l’impitoyable empoisonnement du sang ; le typhus était si violent qu’il moissonnait les chirurgiens à la faux ; le scorbut était presque général, et une épidémie de dyssenterie avait pris de telles proportions que les hôpitaux, — et Metz tout entier était un hôpital, — n’auraient pu contenir un dixième des malades. Il avait exposé comment les patients atteints de maladies mortelles n’avaient d’autre nourriture que de la viande de cheval sans sel, et un peu de mauvais pain. Comme témoignage personnel à l’appui, je puis dire que j’ai vu des prisonniers et des déserteurs de l’armée assiégée amenés dans les lignes allemandes, rongés par le scorbut et les maladies cutanées, résultant évidemment de l’appauvrissement du sang, et affamés non pas comme des hommes, mais comme des loups.

L’armée qui, après la capitulation, défila pour se rendre prisonnière dans ses cantonnements, offrait le spectacle lamentable d’hommes décharnés, anémiques et couverts de pustules. Les malheureux mouraient comme des mouches pendant qu’ils attendaient dans leurs camps découverts, sous la pluie froide, que les trains de prisonniers fussent prêts pour les emmener en captivité ; et la mortalité durant le voyage fut considérable. Le 8 octobre, Coffinières présentait à Bazaine un état indicatif d’après lequel, même en réquisitionnant les approvisionnements de la ville, les vivres ne devaient pas aller au delà du 20 octobre. « Telle est, disait-il, — c’était un homme froid et dur, l’extrême limite à laquelle nous pouvons arriver, en épuisant toutes les ressources possibles. »

Le 7, Bazaine avait fait une vigoureuse sortie dans la vallée de la Moselle, qui lui avait coûté 1 200 hommes et prouvait simplement la force de l’investissement.

Le 10, un conseil de guerre se prononça unanimement contre la possibilité de nouveaux efforts offensifs, et en faveur de négociations à ouvrir pour une honorable convention.

Ce n’est que le 25 octobre, quatre jours après qu’on eut cessé de délivrer des rations, que Bazaine et Changarnier essayèrent de négocier, non une capitulation, mais un armistice avec ravitaillement, éloignement de l’armée en Afrique, laissant Metz non rendu. Le Prince Rouge déclina la proposition avec des démonstrations sympathiques.

Bazaine se rabattit alors sur l’intention chimérique de faire une nouvelle tentative de sortie. Le conseil de guerre condamna l’idée à l’unanimité ; un général affirma qu’une sortie serait un acte criminel. Bazaine confesse tristement que c’eût été un acte de désespoir, un véritable suicide, offrant simplement une facile victoire à l’ennemi, et impliquant, pour celui auquel la patrie avait confié le commandement de tant de braves cœurs, le crime d’un sacrifice inutile.

Il ne traita que vaincu par la faim.

Le rapport qui établit l’accusation devant le Conseil de guerre contient ces propres termes 8 : L’armée et la place de Metz ont tenu jusqu’au dernier morceau de pain. Pourrait-on en dire autant de Paris, dont on acclama la résistance comme ayant amplement satisfait aux obligations du devoir et de l’honneur ?


Enfin, le 27 octobre, le général Jarras, avec les pouvoirs du commandant en chef et du Conseil de guerre, signa la capitulation, que le Conseil ratifia formellement dans son entier.

Le 28, les Allemands occupèrent Metz.

Le 29, l’armée française désarmée en sortait prisonnière. Les officiers conservaient leur épée. Bazaine n’obtint ce résultat que par sa vaillante résistance. Les jours sont passés où les hommes mangeaient leurs bottes avant de vouloir se rendre. Le sens commun et l’humanité ont mis hors d’usage ce cruel don quichottisme des âges barbares.

Metz tint, avant de se rendre, jusqu’à des extrémités plus rigoureuses qu’aucune autre place forte assiégée durant la guerre franco-allemande. De Saragosse à Plewna, nulle armée assiégée, pendant ce siècle, n’a supporté aussi longuement des privations plus aiguës.

Je n’affirmerais pas que Bazaine, lorsqu’il se rendit à Corny le jour de la reddition, fût aussi maigre que le stathouder lorsque Anvers se rendit au duc de Parme 9 ; mais Osman-Pacha après sa résistance n’était pas non plus en mauvais état, ni Jules Favre plus décharné que d’habitude, quand il vint à Versailles négocier la capitulation de Paris.

Une autre charge contre Bazaine fut qu’il traita avec l’ennemi, contrairement au devoir et à l’honneur.

En effet, on l’a accusé d’avoir trahi la France, et c’est cette accusation qui a noirci son nom. Or il est établi qu’il a tenu jusqu’au dernier morceau de pain ; ainsi ses rapports avec l’ennemi n’ont pu avoir pour but une reddition prématurée. Il négocia avec l’ennemi, juste comme Jules Favre le fit à Ferrières et comme Thiers le fit encore à Versailles : mais il a agi avec le caractère d’un chef-patriote abandonné à ses propres lumières 10.

Nous sommes en révolution. De la nature de cette révolution, il ne savait rien que par ouï-dire. Le gouvernement de la Défense nationale n’avait jamais communiqué avec lui, il lui avait encore moins fait connaître les pouvoirs d’après lesquels il agissait. Ces pouvoirs étaient-ils autre chose qu’une usurpation, en attendant le vote d’une Assemblée nationale ?

La France bouleversée, on le sait, avait acquiescé à l’initiative révolutionnaire de Paris, mais tous les renseignements que Bazaine obtint à ce sujet vinrent de fragments de journaux, ramassés au hasard, que les Allemands lui envoyèrent, ainsi que d’une communication du prince Frédéric-Charles. Bazaine et son armée avaient prêté serment de fidélité à l’Empire. L’Empereur l’avait placé où il était. Le dernier gouvernement de France dont il avait eu connaissance était celui de la Régence.

Les Anglais n’ont pas l’habitude de regarder Monk comme un traître ; encore Monk alla-t-il plus loin que jamais Bazaine n’a songé à aller. Monk renversa un gouvernement établi en rappelant Charles II. Bazaine n’a eu qu’un espoir, — donner la paix à la France, en maintenant le gouvernement dont il était le serviteur assermenté. Les Allemands refusaient de traiter avec ces messieurs du pavé, qui avaient usurpé le pouvoir en attendant le vote national. Ney a été fusillé pour avoir fait ce que l’on sait, et Bazaine a été condamné à être fusillé pour avoir fait le contraire. Ney alla prématurément au-devant de Napoléon ; Bazaine ne voulut pas prématurément abandonner Napoléon renversé par la force.

C’était un temps où des hommes à l’esprit plus vif que celui de l’honnête vieux soldat, se trouvaient eux-mêmes embarrassés. Nous pouvons mettre de côté l’épisode de Régnier. Régnier était un instrument de Bismarck ; il fut désavoué par l’Impératrice et ne réussit pas à compromettre Bazaine.

Comme les jours d’octobre s’écoulaient, laissant l’armée dans son isolement, Bazaine et les généraux qui formaient son conseil, virent enfin, dans toute sa réalité, l’horreur d’une situation sans précédent dans l’histoire. Ils commandaient la seule armée régulière que possédât la France ; étaient-ils citoyens, sujets ou soldats ? Ils voyaient clairement leur devoir militaire, — les événements l’ont prouvé ; — mais il pouvait y avoir des devoirs, à la fois civils et militaires, qui s’imposaient encore plus.

Comme militaires, ils comprenaient ce que comprend tout vrai soldat, pour ne pas dire tout homme de sens, c’est qu’après Sedan, la France était perdue. Elle ne pouvait que combattre et verser son sang, sans espérance d’obtenir d’autre résultat qu’une gloire stérile pour son courage et son opiniâtreté, mais qui, en revanche, ne pouvait qu’accroître sa propre misère et augmenter considérablement la dette nationale 11. Ils résolurent ensemble, — et cette résolution fut plutôt celle d’une réunion de camarades, n’écoutant que leur patriotisme, que celle d’un conseil de guerre réuni sous la présidence du chef de l’armée — d’envoyer le général Boyer conférer avec Bismarck. Celui-ci suggéra un expédient qui permettrait aux assiégés de Metz de rester dans le chemin du devoir et de l’honneur. L’expédient avait besoin de la coopération de l’impératrice Eugénie, alors régente. Celle-ci, tandis que l’armée de Metz appuierait la régence ad interim, devait adresser un manifeste à la nation, pour qu’elle se prononçât sur la forme de gouvernement qu’elle préférait. Cette transaction était conforme en tous points à celle que le gouvernement de la Défense nationale accepta plus tard, seulement alors il n’y avait plus d’armée française. Il était nécessaire de soumettre cette proposition à l’Impératrice, le général Boyer se rendit en Angleterre dans cette intention ; mais il emporta avec lui, comme il en avait prévenu Bismarck, la stipulation expresse que le chef de Metz resterait en dehors de toute complication politique, et n’accepterait aucune délégation pour signer un traité impliquant des questions étrangères à l’armée.

La mission de Boyer n’avait donc d’autre but que de dégager l’armée de la situation où elle se trouvait et de la conserver à la France.

La négociation fut reconnue impraticable, et il ne resta plus que la question militaire.

Telle fut l’histoire de la « trahison » de Bazaine.

S’il y avait eu conspiration, les complices de Bazaine étaient des maréchaux de France, des commandants de corps d’armée, dont pas un ne fut blâmé pour sa conduite, et dont la plupart obtinrent plus tard de grands commandements sous la République.

L’officier qui dressa contre Bazaine l’acte d’accusation avait servi sous ses ordres. Le ministre de la guerre qui signa l’ordre de réunir son conseil de guerre, et qui eût signé l’ordre de son exécution si la sentence avait été exécutée, avait servi d’intermédiaire dans la négociation de la capitulation pour laquelle son ancien chef était mis en jugement. Si Bazaine avait été mis à mort, il aurait pu arriver qu’un de ses complices, dans sa nouvelle position comme gouverneur de Paris, fût obligé de désigner dans son commandement le peloton d’exécution 12.

Mais ce qui fut peut-être le côté grotesque, le plus hideux de cette cruelle tragédie de l’injustice humaine, c’est que la peine fût commuée grâce à la clémence d’un homme qui avait conduit lui-même une autre armée française dans une position telle, qu’elle avait dû capituler en rase campagne. La récompense de cet exploit avait été son élévation à la présidence de la République 13.

Le procès de Bazaine fut simplement un complot, destiné à apaiser la fureur de la France en lui jetant une victime, qu’il lui fût permis seulement de mâchonner, sans la déchirer tout à fait.

Bazaine fut accusé d’avoir capitulé en rase campagne, ce qu’il n’a pas fait, comme en témoignent suffisamment les ouvrages en terre des Allemands qui subsistent encore autour de Metz. Mais cette accusation contre lui a été formulée, parce que le code militaire français prescrit la mort, sans permettre au Conseil de guerre aucune atténuation, lorsque la sentence s’applique à un commandant en chef qui s’est rendu en rase campagne. Ceci simplifiait les choses ; mais le Conseil de guerre n’a pu se décider à prononcer son verdict de culpabilité sans stipuler que la sentence résultant de ce verdict ne serait pas mise à exécution. Je cite, pour terminer cet article, les paroles que M. le duc d’Aumale a écrites dans ce sens :


« Le maréchal Bazaine a pris et exercé le commandement de l’armée du Rhin au milieu de difficultés inouïes ; il n’est responsable ni du désastreux début de la campagne, ni du choix des lignes d’opération. Il était toujours là où les boulets pleuvaient le plus. Dans tous les combats, il fut le plus brave des braves, et le 16 août, son courage personnel et son indomptable résolution sauvèrent la journée. Considérez l’état des services de l’engagé volontaire de 1831, comptez les campagnes, les blessures, les actions d’éclat qui lui ont mérité le bâton de maréchal de France. »


Alors, le président du Conseil de guerre, un officier qui n’avait pas servi durant la campagne, — écrivit au ministre de la Guerre, du Président de la République, qui avait fait lui-même, sauf les détails techniques, tout ce qui valut à Bazaine sa condamnation :

Ne faites pas fusiller cet homme conformément à notre sentence, mais chassez-le dans le désert, emportant au loin avec lui le courroux de la France et la responsabilité de toutes nos fautes 14.


J’ai cru devoir reproduire la lettre à laquelle M. Archibald Forbes fait allusion, lettre adressée au ministre de la Guerre par le Président et les juges :


Monsieur le Ministre,


Le Conseil de guerre vient de rendre son jugement contre M. le maréchal Bazaine. Jurés, nous avons résolu les questions qui nous étaient posées, en n’écoutant que la voix de notre conscience. Nous n’avons pas à revenir sur le long débat qui nous a éclairés. A Dieu seul nous devons compte des motifs de notre décision.

Juges, nous avons dû appliquer une loi inflexible et qui n’admet pas qu’aucune circonstance puisse atténuer un crime contre le devoir militaire.

Mais ces circonstances que la loi nous défendait d’invoquer, en rendant notre verdict, nous avons le droit de vous les indiquer.

Nous vous rappellerons que le maréchal Bazaine a pris et exercé le commandement de l’armée du Rhin au milieu de difficultés inouïes, qu’il n’est responsable ni du désastreux début de la campagne, ni du choix des lignes d’opérations.

Nous vous rappellerons qu’au feu, il s’est retrouvé lui-même ; qu’à Borny, à Gravelotte, à Noisseville, nul ne l’a surpassé en vaillance, et que, le 16 août, il a, par la fermeté de son attitude, maintenu le centre de sa ligne de bataille.

Considérez l’état des services de l’engagé volontaire de 1831 ; comptez les campagnes, les blessures, les actions d’éclat qui lui ont mérité le bâton de maréchal de France.

Songez à la longue détention qu’il vient de subir ; songez à ce supplice de deux mois pendant lesquels il a entendu chaque jour discuter son honneur devant lui, et vous vous unirez à nous pour prier le président de la République de ne pas laisser exécuter la sentence que nous venons de prononcer.


Recevez, Monsieur le Ministre, l’assurance de notre respect.


Le Président, H. D’ORLÉANS. Les Juges : Général DE LA MOTTEROUGE. Général baron DE CHABAUD LA TOUR. Général J. TRIPIER. Général PRINCETEAU. Général RESSAYRE. Général DE MALROY.



NOTES DU CHAPITRE VII[modifier]

1. Ce n’est pas le village de Gravelotte seul, mais la ligne de crête, de ce village à Saint-Privat, que j’ai désignée pour défenses des lignes d’Amanvillers. Mais les partisans du maréchal Canrobert l’ont appelée la bataille de Saint-Privat, et cela pour qu’il en fût le héros !

C’est ainsi que les partis écrivent l’histoire !

Le résultat eût été autre si le commandant du 6e corps avait suivi mes instructions : 1e de ne pas s’étendre comme il l’a fait ; 2e de se fortifier comme il ne l’a pas fait.

Il a été exprimé, au conseil d’enquête, que je m’étais désintéressé de la bataille du 18 !

C’est plus qu’absurde, c’est odieux ! J’étais à ma place, comme toujours.


2. C’est exact. Le commandant du 6e corps a laissé dire, — pour dégager sa réputation et devenir le légendaire héros de Saint-Privat-la-Montagne. — Ah ! le maréchal connaissait bien le caractère national, et il en a usé en Crimée comme à l’armée du Rhin !

Le commandant du 6e corps avait vécu à Paris, où il avait des amis ; quant à moi, j’avais passé ma vie en campagne et je n’en avais pas.


3. Ce temps fut mis à profit pour reconstituer l’armée, qui n’avait pour ainsi dire que des cadres très incomplets, par suite des pertes éprouvées.

Qui pouvait prévoir le 4 Septembre ?


4. Pas toujours, surtout quand on a une rivière à franchir. Mon intention, dès que j’aurais eu des nouvelles certaines de l’approche de l’armée de Châlons, était de marcher sur Chàteau-Salins et Phalsbourg ; en un mot, de reprendre l’offensive vers le Rhin.

Dieu ne l’a pas voulu !


5. Que peut-on dire de plus en faveur de ma prudence ?

Le premier devoir d’un général est de conserver son armée, en ne l’usant pas inutilement pour la seule gloriole d’un combat sans résultat possible.


6. Exposé très net !


7. Où aurait-on soigné les blessés ? les établissements hospitaliers étaient bondés de malades.


8. De M. le général rapporteur.


9. J’étais malade très sérieusement, et mon estomac ne pouvait plus digérer la viande de cheval.


10. Je l’ai fait dans l’intérêt de la patrie agonisante et afin de lui éviter les malheurs qui l’ont accablée. Mon dévoûment a été celui d’un patriote, faisant le sacrifice de sa personnalité, de sa carrière et d’an passé glorieux.

11. Très exact


12. Les deux ministres de la guerre, de Cissey et du Barail, avaient été sous mes ordres à Metz, ainsi que le commandant de la Ire division militaire, gouverneur de Paris, qui nomma les juges, le conseil de guerre.

Ils étaient donc juges et parties, puis orléanistes.


13. Le maréchal avait été également sous mes ordres à l’armée du Rhin. L’histoire de tous les peuples présente-t-elle une pareille parodie de la justice ?


14. Cet exposé est lucide et franc pour qui aura la bonne foi d’avouer que l’opinion a été égarée :

Puis, comme on dit toujours, on ne savait pas.

Les plus coupables sont les généraux qui se sont joints aux détracteurs, pour se faire amnistier de leurs propres fautes pendant cette malheureuse campagne.

Ainsi on prête à l’un d’eux cette réflexion : « Ma foi, je ne veux pas perdre ma place. »

Ils étaient nombreux de cette école : « Chacun pour soi, Dieu pour tous. »

Quant aux combinaisons de tactique qui auraient pu être tentées, l’initiative appartient à la pensée de l’auteur ; et, dans ce cas, il est toujours facile, après dix ans écoulés, d’offrir telle ou telle solution pour sortir d’une fâcheuse situation et l’on ne tient pas assez compte de l’état moral et physique des troupes à l’époque citée.

Il n’en est pas de même de l’esprit de tendance, dans lequel ont été dirigés l’Enquête, puis le Conseil de guerre.

On a voulu voir en moi un ambitieux, voulant s’imposer à la France au détriment de MM. Gambetta et consorts.

Voilà, dans sa brutalité, le but de ma mise en jugement :

Je gênais.