La Légende dorée/Saint Adrien et ses compagnons

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La Légende dorée (1261-1266)
Traduction par T. de Wyzewa.
Perrin et Cie (p. 503-508).
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CXXX


SAINT ADRIEN ET SES COMPAGNONS, martyrs


(9 septembre)


Adrien subit le martyre sous le règne de l’empereur Maximien. Celui-ci, se trouvant à Nicomédie, ordonna aux habitants de rechercher et de lui amener tous les chrétiens. On vit alors le voisin dénoncer son voisin, le parent dénoncer son parent, les uns y étant poussés par la peur du châtiment, d’autres par le désir de la récompense promise. Trente-trois chrétiens se trouvèrent ainsi arrêtés et conduits devant l’empereur. Et celui-ci : « Ne savez-vous pas quelles peines j’ai édictées contre les chrétiens ! » Et eux : « Nous le savons, et nous nous moquons de tes ordres stupides ! » Alors l’empereur les fit frapper de nerfs de bœuf, leur fit enfoncer des pierres dans la bouche, et les fit jeter en prison, couverts de chaînes. Alors Adrien, qui commandait les soldats, admirant la constance des martyrs, leur dit : « Je vous en prie, au nom de votre Dieu, dites-moi quelle est la récompense que vous attendez pour tant de tortures ! » Et les saints lui dirent : « La récompense que Dieu accorde à ceux qui l’aiment, jamais l’œil n’en a vu de semblable, ni l’oreille n’en a entendu, ni le cœur n’en a rêvé. » Alors Adrien, s’avançant, dit à l’empereur : « Inscris-moi avec eux, car, moi aussi, je suis chrétien ! » Ce qu’entendant, l’empereur le fit charger de chaînes et jeter en prison.

Et Nathalie, femme d’Adrien, quand elle sut l’arrestation de son mari, fondit en larmes et déchira ses vêtements. Mais quand elle apprit que c’était pour la foi du Christ qu’Adrien avait été emprisonné, toute joyeuse elle courut à la prison et se mit à baiser les chaînes de son mari et des autres martyrs. Car elle était chrétienne ; mais, par crainte de la persécution, elle s’en était cachée. Et elle dit à son mari : « Heureux es-tu, Adrien, mon seigneur, d’avoir trouvé des richesses bien supérieures à celles que t’ont laissées tes parents, des richesses dont seront privés, au jour du jugement, ceux-là même qui possèdent les plus grands biens ! » Elle l’exhorta ensuite à dédaigner toute gloire terrestre, à n’écouter ni amis ni parents, et à avoir toujours le cœur levé vers les choses du ciel. Et Adrien lui dit : « Va-t’en maintenant, ma sœur ! le jour de notre supplice, je te ferai venir, afin que tu assistes à nos derniers moments. » Et Nathalie rentra dans sa maison, après avoir recommandé aux autres saints d’instruire son mari et de l’encourager.

Lorsque Adrien sut que le jour du dernier supplice était arrivé, il obtint de ses gardiens, moyennant des présents, qu’ils lui permissent d’aller jusque dans sa maison pour chercher sa femme, afin de tenir la promesse qu’il lui avait faite. Et quelqu’un, en le voyant venir, le devança, et courut dire à Nathalie : « Ton mari a été relâché, car le voici qui vient ! » Et elle, s’imaginant qu’Adrien avait eu peur du martyre, pleurait amèrement. Dès qu’elle l’aperçut, elle se hâta de fermer devant lui la porte de la maison en disant : « Que s’éloigne de moi celui qui s’est éloigné de Dieu ! » Et, se tournant vers lui : « Malheureux, qui donc te forçait de commencer une œuvre que tu étais incapable d’achever ? Dis-moi pourquoi tu t’es enfui avant la bataille, comment tu as succombé avant même qu’une seule flèche ait été lancée ? Malheur à moi ! Que ferai-je, liée comme je le suis à ce renégat ? » Et saint Adrien, entendant tout cela, se réjouissait dans son cœur, admirant cette femme jeune, belle et noble, avec qui il était marié depuis quatorze mois. Mais quand il la vit trop affligée, il lui dit : « Ce n’est point pour éviter le martyre que je suis venu ici, mais pour te chercher, suivant ma promesse ! » Et elle, refusant de le croire : « Voyez, comme ce traître essaie de me séduire ! Voyez comme ment ce nouveau Judas ! Éloigne-toi de moi, misérable ! Et sache que je vais me tuer, pour n’avoir plus à vivre avec toi ! » Et comme elle refusait toujours de lui ouvrir, il lui dit : « Ouvre-moi vite, car je vais devoir repartir, et tu ne me verras plus, et tu regretteras, plus tard, de ne m’avoir pas revu avant mon départ ! » Ce qu’entendant, Nathalie lui ouvrit, et, quand ils se furent longuement embrassés, ils allèrent ensemble à la prison, où Nathalie essuyait avec des linges précieux les plaies béantes des martyrs.

Quand l’empereur les fit comparaître devant lui, ils étaient tous encore si accablés de leur supplice précédent qu’ils se trouvaient incapables de marcher. On dut donc les porter comme des bêtes blessées ; seul Adrien s’avançait à pied derrière eux, les mains enchaînées. L’empereur l’ayant fait étendre sur un chevalet, Nathalie s’approcha de lui et lui dit : « Mon cher seigneur, n’aie garde de trembler en présence du supplice ! Quelques minutes de souffrance, et aussitôt après tu te réjouiras parmi les anges ! » Puis, voyant avec quel courage son mari recevait les coups, elle courut vers les autres saints pour le leur annoncer. Cependant, l’empereur défendait à Adrien de blasphémer ses dieux. Et lui : « Si je souffre tous ces tourments pour blasphémer de faux dieux, combien donc en souffriras-tu, toi, qui blasphèmes le seul Dieu véritable ? » Et Maximien : « Ce sont ces imposteurs qui t’ont enseigné de telles parôles ! » Mais Adrien : « Ne les appelle pas des imposteurs ! car ils sont les docteurs de la vie éternelle ! » Et Nathalie, toute joyeuse, allait rapporter aux autres saints les paroles de son mari. L’empereur fit ensuite frapper Adrien par quatre hommes d’une force prodigieuse ; et ils le frappèrent si cruellement, que ses entrailles lui sortaient du corps. Après quoi l’empereur le fit ramener en prison avec les autres chrétiens. Nous devons ajouter ici qu’Adrien était un frêle et beau jeune homme de vingt-huit ans. Et Nathalie, le voyant étendu à terre, tout meurtri, lui soutenait la tête de ses mains et lui disait : « Heureux es-tu, mon seigneur, d’avoir été admis au nombre des saints ! Heureux es-tu, lumière de ma vie, de pouvoir souffrir pour celui qui a souffert pour toi ! Souffre encore, mon doux ami, afin de mieux voir ensuite la gloire céleste ! »

Or l’empereur apprenant que plusieurs femmes soignaient les saints dans la prison, défendit désormais qu’on les laissât entrer. Mais Nathalie se coupa les cheveux, revêtit des habits d’homme et revint prodiguer ses soins aux prisonniers. Elle engagea aussi, par son exemple, d’autres femmes à l’imiter. Et elle demanda à son mari, quand il serait dans sa gloire, de prier pour elle, afin que Dieu la rappelât vite loin de ce monde, mais en laissant intact son jeune corps. Cependant, l’empereur, averti de ce qui se passait dans la prison, ordonna de tuer les martyrs en leur brisant les membres. Et Nathalie, craignant que la vue du supplice des autres n’effrayât son mari, demanda au bourreau de commencer par lui. On lui coupa les pieds, on lui rompit les membres, et Nathalie demanda, en outre, qu’on lui coupât une main, de façon à ce qu’il ne restât pas en arrière des autres saints pour la souffrance. Cela fait, Adrien rendit son âme à dieu ; et les autres chrétiens, tendant tour à tour leurs pieds à la hache des bourreaux, moururent comme lui. Et l’empereur fit brûler leurs corps ; mais Nathalie cacha dans son sein la main de son mari. Et quand elle vit jeter au feu le corps d’Adrien, elle ne put résister au désir de s’élancer dans les flammes pour le rejoindre. Mais aussitôt une pluie abondante se mit à tomber qui éteignit la flamme ; de telle sorte que les chrétiens purent recueillir les corps des martyrs et les transporter à Constantinople, d’où on les rapporta en grande pompe à Nicomédie lorsque fut restituée la paix à l’Église. Ce martyre eut lieu l’an du Seigneur 280.

Nathalie, après la mort de son mari, demeurait dans sa maison, conservant pieusement la main du martyr ; et toujours, pour se consoler, elle gardait cette main sous son oreiller. Or un tribun, la voyant belle, riche et noble, lui envoya des dames de la ville pour la demander en mariage. Nathalie leur répondit : « Quel honneur pour moi de devenir la femme d’un tel homme ! Accordez-moi seulement trois jours de délai, pour me préparer à ce mariage ! » Elle disait cela pour pouvoir s’enfuir. Or, la même nuit, un des martyrs lui apparut en rêve, et, la consolant doucement, lui enjoignit de se rendre au lieu où étaient les corps des martyrs. Dès son réveil, elle prit la main coupée d’Adrien, et s’embarqua sur un vaisseau avec d’autres fidèles. Ce qu’apprenant, le tribun la poursuivit sur mer avec une troupe de soldats ; mais une tempête se leva qui en noya un grand nombre et força les autres à rentrer au port.

Au milieu de la huit, le diable, ayant pris la forme d’un marin, et étant monté sur un bateau fantastique, apparut aux compagnons de Nathalie et leur dit : « D’où venez-vous et où allez-vous ? » ils répondirent : « Nous venons de Nicomédie et nous allons à Constantinople ! » Alors le diable : « En ce cas, vous faites fausse route, c’est à gauche qu’est votre chemin ! » Il leur disait cela pour lés envoyer contre des rochers, où ils n’auraient pas manqué de périr. Mais lorsqu’ils eurent changé les voiles, Adrien se montra soudain devant eux, sur un autre bateau, leur apprit que c’était le diable qui leur avait parlé, leur ordonna de suivre là direction qu’ils suivaient précédemment, et, navigant devant eux, il leur montra le chemin. Et Nathalie, eh revoyant son mari, fut saisie d’une joie immense.

Le matin avant l’aube, le vaisseau aborda à Constantinople. Aussitôt Nathalie se rendit à la maison où étaient les corps des martyrs, et replaça la main d’Adrien avec le reste du corps. Puis elle pria ; et Adrien lui apparut en rêve, lui enjoignant de venir le retrouver dans la paix éternelle. Réveillée, elle raconta son rêve aux assistants, leur dit adieu et rendit l’âme. Et son corps fut placé près de ceux des martyrs.