La Laitière et le Pot au lait (Sand)

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Calman Lévy (p. 181-206).


THÉÂTRE DE CAMPAGNE




LA LAITIÈRE ET LE POT AU LAIT


SAYNÈTE


PERSONNAGES
PERRETTE.
M. CROCHARD.
PIERROT[1].
MADELON.


Dans la salle à manger de M. Crochard, à la campagne ; porte au fond donnant sur une cuisine ; porte à droite allant chez M. Crochard. Cheminée à gauche ; une table avec un couvert.



Scène PREMIÈRE.


MADELON, puis PERRETTE.


MADELON.

De la crème sans lait et du lait sans eau ! aux environs de Paris ! suis-je sorcière, moi, suis-je fée pour trouver ça ? — Ah ! tiens, voilà Perrette ; peut-être… Bonjour, Perrette ! comment ça va-t-il, Perrette ?


PERRETTE, avec un pot au lait sur la tête.

Ça va bien ; et vous, madame Madelon ?


MADELON.

Oh ! moi, je ne suis pas madame et ne le serai jamais.


PERRETTE, posant son pot au lait sur la table.

Bah ! qui sait ? un bourgeois peut bien épouser sa gouvernante, ça s’est vu !


MADELON.

J’ai affaire à un maître trop difficile à contenter. Un gourmand… ça n’est pas un mal, un cordon bleu aime à être apprécié ; mais celui-là, s’il a de bons moments, il a encore plus de caprices : il demande des choses impossibles, et, avec ça, monsieur ne veut pas payer le prix des choses. Il épluche les notes, faut voir !


PERRETTE.

Il est chiche. Je sais ça, mais je croyais que, pour sa bouche, il ne se refusait rien.


MADELON.

Pas grand’chose ; mais il est méfiant et dit qu’il ne veut pas être volé. Par exemple, il prétend que toutes les laitières du pays sont des empoisonneuses.


PERRETTE.

Dame ! il y a du vrai !


MADELON.

Mais toi, Perrette, tu es une honnête fille, tu ne voudrais pas… ?


PERRETTE.

Moi, je n’empoisonne pas mon lait ; mais quelquefois, dame ! il le faut bien, j’allonge la sauce avec de l’eau ; ça n’est pas malsain, on a tant de pratiques à contenter !


MADELON.

Mais ça ne les contente pas ! Monsieur dit que sa crème est du lait, et que son lait n’est que de l’eau. J’ai beau lui dire que c’est la faute des herbes du pays, qui sont fades, il ne se paie d’aucune raison. Voilà huit laitières que nous faisons ! Mais toi, Perrette, si tu voulais y mettre de la bonne foi, tu aurais la pratique.


PERRETTE.

Et je ne serais pas payée plus cher que les autres ?


MADELON.

Si fait ! j’y mettrais du mien pour contenter monsieur, sauf à me rattraper sur autre chose.


PERRETTE.

Combien donneriez-vous ?


MADELON.

Pour aujourd’hui, tout ce que tu voudras. Je n’ai pas le temps de marchander. Monsieur va demander son café ; si je pouvais le servir à son gré, il serait aimable pendant huit jours et je pourrais lui demander tout ce que je voudrais !


PERRETTE, à part.

Ah ! oui-da ! (Haut.) Je ne peux pas vous contenter aujourd’hui, Madelon. (Montrant son pot.) Toutes mes vaches sont tirées et tout ce lait-là est baptisé. Puisqu’il s’y connaît… mais demain…


MADELON.

Ah ! bien, oui, demain ! voilà déjà neuf heures ! Dans une demi-heure, il va sonner. Il faut que je coure chez la Claudine ; je lui ferai tirer sa vache devant moi et je paierai ce qu’elle voudra. Adieu, Perrette. (Appelant.) Pierrot ! Pierrot !… (Elle va à la porte de la cuisine.) Pierrot ! m’entends-tu ? (Regardant dans la cuisine.) Personne ! le drôle est sorti ! Juste au moment où j’ai besoin de lui pour garder la maison.


PERRETTE.

Vous allez le trouver par là en sortant. Allez, allez, Madelon, je reste jusqu’à ce qu’il revienne.


MADELON.

Ah ! bien, merci, Perrette, tu me rends service. Mais, si monsieur sonnait,… n’y va pas, tu m’entends ! Envoie-lui Pierrot.


PERRETTE.

Il est donc… ?


MADELON.

Oui, oui, très-entreprenant.


PERRETTE.

À son âge !


MADELON, qui a pris son panier dans la cuisine.

Oui, oui ! c’est comme ça !

Elle sort.



Scène DEUXIÈME.


PERRETTE, puis PIERROT.



PERRETTE.

Quelle bonne idée j’ai eue ! et comme le hasard m’a bien servie ! Faut dire aussi que j’ai bien manœuvré ça ! Tiens, voilà Pierrot.


PIERROT, venant de l’intérieur.

Ah ! ma Perrette !

Il veut l’embrasser.

PERRETTE.

Non, c’est trop tôt ! Notre mariage n’est pas si décidé que ça !


PIERROT.

Ah ! mon Dieu ! qu’est-ce qu’il y a donc ?


PERRETTE.

Il y a que mon pauvre père ne peut pas me marier sans un sou.


PIERROT.

Qu’est-ce que ça me fait ?


PERRETTE.

Ça me fait, à moi. Je ne peux pas m’établir comme une malheureuse, sans un brin de toilette et sans une seule vache. M. Crochard, ton maître, menace de tout faire saisir chez nous, parce que nous lui devons mille écus. Il ne veut plus attendre, l’usurier, et il fera vendre notre bétail aux enchères. Comme ça, nous serons ruinés.


PIERROT.

Ah ! le vilain homme, le mauvais cœur !

Il pleure.

PERRETTE.

Voyons, ne te désole pas ! J’ai eu une idée qui peut nous sauver. Mais il faut que tu m’aides.


PIERROT.

Tout de suite, voyons.


PERRETTE.

Fais-moi avoir une entrevue, tête à tête, avec ton maître.


PIERROT.

Tête à tête… une… quoi ?


PERRETTE.

Une entrevue, une conversation.


PIERROT.

J’ai bien compris ; j’en serai ?


PERRETTE.

Non, ce ne serait plus un tête-à-tête.


PIERROT.

Tu as donc des secrets que je ne sais pas ?


PERRETTE.

Non, mais… il est libertin, tu sais ?


PIERROT, soupirant.

Oh ! oui !


PERRETTE.

C’est un vieux fat, affreux, qui veut faire croire à ses bonnes fortunes. Avec lui, pour peu qu’on se défende, on ne court pas grand risque, je sais cela par la petite Charlotte, qui a tenté l’épreuve et qui s’en est bien tirée. Elle l’a gifflé en douceur et sans bruit ; sans bruit, remarque bien ! Ton maître lui a remis les intérêts de sa dette, et, comme elle lui a laissé espérer qu’elle serait plus gentille une autre fois, elle espère se faire exempter de la dette entière. Tu vois, c’est bien simple.


PIERROT.

C’est bien simple, c’est bien simple !… pas tant que ça, peut-être !


PERRETTE.

Ce sera tout simple avec moi, car j’ai plus d’un moyen de séduction… Tiens ! regarde ce pot, c’est pure crème, tout ce qu’il y a de plus frais, de plus moelleux, une vraie fleur !


PIERROT.

Ah ! voyons !

Il touche le pot.

PERRETTE.

Laisse ça, ce n’est pas pour ton bec ! Figure-toi que justement la Madelon en cherche partout ; elle n’en trouvera pas, et moi, je tiens mon gourmand…


PIERROT.

Par le bec ! c’est ça !


PERRETTE.

Tu comprends, avec cette friandise, quelques jolies paroles…


PIERROT.

Des paroles ?


PERRETTE.

Quelques doux regards au besoin ?…


PIERROT.

Des regards ?


PERRETTE.

Il n’en faudra guère, va ! la crème est si bonne !


PIERROT.

Elle est donc bien bonne ? Laisse-moi goûter pour voir !

Il veut boire à même le pot.

PERRETTE.

Prends une tasse au moins ! Tu as peut-être mangé de l’oignon, tu ferais tourner…


PIERROT, apportant une tasse.

Je n’ai rien mangé encore, et j’ai grand soif !


PERRETTE, lui versant un peu de crème.

Oh ! je ne t’en donnerai guère !


PIERROT.

Rien qu’une goutte ! (Il l’avale.) C’est comme tu dis, une vraie fleur ! un sirop de toutes les herbes des prés !

Il veut s’en verser encore.

PERRETTE.

C’est assez, gourmand ! Tu es donc gourmand aussi, toi ?


PIERROT.

Oh non ! Mais, quand je pense que tout cela a passé par tes jolis doigts ! — Tiens ! ils sont tout froids. Tu es glacée, ma Perrette ! chauffe-toi donc !

Il met du bois dans la cheminée.

PERRETTE, à la cheminée.

Sais-tu, Pierrot, que, si je réussis à attendrir l’usurier, nous en aurons aussi, nous, du bon feu, dans notre petite maison, et du bon temps quelquefois ? pourquoi non ?


PIERROT, qui est retourné auprès du pot au lait.

Pourquoi non ? Certainement ! Mais…

Il se verse de la crème.

PERRETTE, sans le voir.

Mais quoi ? nous avons à nous deux pour dix mille francs de terres et de bétail. Tu es bon jardinier et je m’entends à soigner les bêtes.


PIERROT, qui a avalé la tasse pleine.

Les bêtes ! les bêtes ! est-ce pour moi que tu dis ça ?


PERRETTE, se retournant.

Quelle idée ! Viens donc te chauffer aussi. On dirait que tu es contrarié ?


PIERROT, s’approchant, et parlant le dos à la cheminée pendant qu’elle est assise devant le feu.

Non, mais je pense…


PERRETTE.

À quoi ?


PIERROT.

La crème est bonne : je pense moi, sais-tu Perrette ? je pense que ça suffirait.

Il retourne à la table.

PERRETTE.

Tu te trompes, il faut que je plaise à ton patron.


PIERROT.

Ah ! oui ! tu veux lui plaire ! (À part.) Eh bien, alors…

Il boit une seconde tasse de crème et s’essuie du revers de sa manche dès que Perrette le regarde.

PERRETTE.

Dis donc, Pierrot, sais-tu une chose, toi ?


PIERROT, inquiet, regardant le pot au lait.

Tu t’imagines… ?


PERRETTE.

J’en suis sûre, tu es jaloux !


PIERROT.

Ah ! dame ! je ne dis pas ! si…


PERRETTE.

Si… si je te trompais, n’est-ce pas ? Je n’appelle pas cela être jaloux. Tu serais dans ton droit de me mépriser et de me battre. J’appelle jaloux un ingrat, un injuste, un fou, qui se méfie d’une honnête femme et qui, pour un mot, un regard, une apparence, un rien, l’accuse d’être infidèle et la tyrannise. Je t’avertis, Pierrot, que, si tu es comme ça, je ne serai jamais ta femme.


PIERROT, allant à elle.

Jamais ma femme ? qu’est-ce que tu dis là ?


PERRETTE.

Oui, oui, je vois bien que tu as du souci parce que je veux parler à M. Crochard.


PIERROT.

Mais non, mais non, Perrette ! ça m’est égal va ! Je sais bien que !… seulement je trouve que… c’est à cause des choses que…


PERRETTE.

Que, que, que… t’expliqueras-tu ?


PIERROT, à part.

Je ne saurai pas dire… (versant de la crème dans la tasse.) Allons ! pour me donner du courage ! Il avale.


PERRETTE.

Parleras-tu, à la fin ?


PIERROT, revenant à elle.

Voilà ce que c’est, Perrette : quand on aime, on est jaloux de tout. Je suppose que mon patron te regarde… comme je te regarde à présent, comme ça, tiens ! qu’il examine ton joli menton, ta jolie bouche…


PERRETTE.

Eh bien, c’est ce qu’il faut !


PIERROT.

D’accord ! mais, s’il a envie de tâter ta main douce, comme ça… de la baiser, comme ça ! et de regarder de plus près tes beaux yeux, comme je fais à présent.


PERRETTE.

Après ?


PIERROT.

Après, après… s’il lui prend envie… ça lui viendra bien sûr, de baiser tes beaux cheveux, comme ça, et ton front blanc, comme ça, et puis…


PERRETTE.

En voilà assez. À l’idée de ces hardiesses-là, je sens pousser mes ongles pour le griffer.


PIERROT.

Bien ! Mais, si tu griffes, il sera furieux, parce que ça se verra, et il ne pourra pas faire croire que tu as été aimable avec lui. Donc, tu n’obtiendras rien, à moins de lui laisser prendre quelques baisers, et tu n’as pas ce droit-là. Tu es ma promise, et je te veux avec toute ta dot d’agréments et de primeurs. Tes mains, tes yeux, ton front, tes joues, tout cela est à moi et je n’en veux pas céder l’étrenne au patron, tu m’entends ? Je ne veux pas !


PERRETTE.

Et si je veux, moi, qu’est-ce que tu feras ?


PIERROT.

J’en mourrai de chagrin, et tu seras bien avancée !


PERRETTE.

Ne meurs pas et ne sois pas si simple. Comment peux-tu croire… ? Voyons, faut-il te jurer qu’il ne me touchera pas seulement le bout du doigt ? Je m’en tirerai par des promesses.


PIERROT.

Eh bien, voilà ce qui est plus mauvais que tout. Tu ne peux pas promettre ce que tu m’as promis.


PERRETTE.

Mais songe donc ! Pas de mariage sans ça. Au lieu que, avec du temps, en deux ou trois ans, nous serions quittes. Oui, je t’en réponds, avec mes œufs, mes fruits, mon laitage, je te jure que nous paierons les mille écus sans nous gêner. Mon père m’a dit que, si je voulais me charger de la dette, il me donnerait son plus beau pré avec la petite maison. Elle n’est pas grande, c’est vrai, mais tu bâtiras à coté une étable pour trois vaches, un appentis pour le cochon gras et les poules ; avec ça, nous aurons la maison à nous seuls. Elle n’est pas jolie, nous planterons une vigne, une belle vigne pour l’enguirlander, et des rosiers pour qu’il y sente bon… (Elle s’est approchée de Pierrot pour lui parler, et s’interrompt tout à coup en entendant remuer au-dessus.) Ah ! mon Dieu, voilà ton maître qui est levé ! Est-ce qu’il va venir ?


PIERROT.

Sans doute ! aussitôt éveillé, il crie la faim ! Il ne faut pas qu’il te trouve ici. Emporte tes sabots et va-t’en dans la cuisine.


PERRETTE.

Tu vas lui demander de me recevoir ?


PIERROT.

Oui, va ! dépêche-toi !


PERRETTE.

Je ne trouve pas mon autre sabot ! (Elle cherche dans la cheminée.)


PIERROT, à part.

Elle y tient, à le voir. Eh bien, moi, je n’y tiens pas… Attends, attends ! (Il avale lestement le reste de la crème et verse la carafe dans le pot au lait. — À Perrette.) Eh bien, va donc ! il sera de mauvaise humeur s’il te trouve ici…


PERRETTE.

C’est mon sabot… le voilà…

M. Crochard paraît.

PIERROT, à part.

Trop tard !



Scène III.


CROCHARD, les Mêmes.



CROCHARD, sans voir Perrette, qui est à la cheminée. Il va vers la table.

Eh bien, ce premier déjeuner, où est-il ? Où est Madelon ? Réponds donc, animal ! Es-tu sourd ? dors-tu encore à l’heure qu’il est, paresseux ? Va chercher mon café.


PIERROT.

Oh ! oui, monsieur, merci de vos bontés, j’ai très-bien dormi.


CROCHARD.

Est-il devenu fou ? (Il voit Perrette. Ah ! oui-da ! Je surprends monsieur en bonne fortune… avec Perrette ! (À part.) Un beau brin de fille ! (Haut.) C’est donc pour ça, petite, que Pierrot perd la tête et réponds de travers ?


PERRETTE.

Pardon, excuse, monsieur Crochard, je le tourmentais pour qu’il me procurât le plaisir de vous voir.


CROCHARD.

Et il ne voulait pas ? (À part.) Je comprends ça ! (Haut.) Je vais le renvoyer et tu me conteras tes petites affaires. (À Pierrot.) Va-t’en dire à Madelon que je ne prends pas de café ce matin, qu’elle me fasse une tasse de chocolat. Allons, réveille-toi, obéis.

Il le secoue et le pousse vers la cuisine.

PIERROT, effrayé.

Voilà, monsieur, j’y vas !

Il sort, mais il reste derrière la porte et montre sa tête de temps en temps.

CROCHARD.

Je devine ce que tu me veux, poulette !


PERRETTE, à part.

Poulette ? (Haut.) Je m’appelle Perrette, monsieur Crochard, c’est moi la fille au grand Jacques à qui vous avez prêté dans le temps.


CROCHARD.

Je sais ton nom, je sais tout ça, ton père ne veut pas payer.


PERRETTE, tristement.

Il ne peut pas, monsieur !


CROCHARD.

Vas-tu pleurnicher ? Non, je t’en prie ! Ça enlaidit, les larmes, et une fille qui n’a que sa beauté doit toujours sourire. Voyons, souris-moi un peu et ne baisse pas tes yeux si tu veux que j’en voie la couleur ! Souris-moi donc !


PERRETTE, à part.

Je ne peux pas. S’efforçant pour prendre un air riant.) Monsieur, pardonnez-moi… j’ai peur de vous !


CROCHARD.

On peut m’apprivoiser, c’est ton affaire ! Tu ne dis plus rien, es-tu si sotte que cela ?

Pierrot passe sa tête, et montre le poing à Crochard sans qu’il le voie.

PERRETTE.

Que voulez-vous que je vous dise, monsieur Crochard ? mon pauvre père…


CROCHARD.

Laisse là ton père, parle de toi !


PERRETTE.

Eh bien, moi,… je serai bien à plaindre si vous ne voulez pas me faire crédit, car c’est moi et Pierrot qui allons être vos débiteurs.


CROCHARD.

Tu épouses cet âne de Pierrot ?


PERRETTE.

Pierrot n’est pas un âne, monsieur Crochard ! c’est un bon et brave garçon que j’aime et qui vous paiera bien, si vous voulez attendre encore deux ans, trois tout au plus !

Même jeu de Pierrot, qui, sans être vu, envoie un baiser à Perrette.

CROCHARD.

Pas une semaine, pas un jour. Tu te maries, tu prendras sur ta dot. Tu aimes Pierrot ? Tant mieux pour toi. Mille écus pour avoir ce beau mari, ce n’est pas trop cher ! Ton père verra les huissiers aujourd’hui.


PERRETTE, à part.

Vieux monstre, va !


CROCHARD.

Tu dis… ?


PERRETTE

Je dis que vous me ferez peut-être grâce quand vous aurez goûté ma crème.


CROCHARD.

Ah ! tu as de la crème ? de la vraie ?


PERRETTE

Goûtez, monsieur, et, si vous n’êtes pas trop méchant, vous en aurez de la même tous les jours.


CROCHARD.

Voyons d’abord. Oh ! c’est qu’on ne me trompe pas, moi ! Mais quelqu’un l’a déjà goûtée ! on a bu dans ma tasse ! Est-ce ce polisson de Pierrot ?


PIERROT, paraissant.

Monsieur ?


CROCHARD.

Je ne t’appelle pas.


PIERROT.

Monsieur a demandé une tasse ?

Il va en chercher une au buffet.

CROCHARD, à part.

Le drôle écoute aux portes et la petite me tend un piège. (À pierrot qui lui présente une tasse.) Qui a bu dans ma tasse ?


PIERROT.

Moi, monsieur. Vous dites que le lait du pays est empoisonné. Mon devoir était de ne pas vous en laisser boire une goutte sans avoir fait l’épreuve sur moi-même. Je peux vous répondre de celui-ci, monsieur. Goûtez, goûtez !


CROCHARD goûte la crème. — En colère.

C’est de l’eau, et de l’eau claire ! Ah ! on se moque de moi ?

Il veut jeter le reste de la tasse à Perrette ; il se ravise et le lance au nez de Pierrot, qui fait semblant de pleurer.

PIERROT.

Oh ! la la ! oh ! la la ! (À part.) Ça va bien, il est furieux !


CROCHARD, le poussant dehors et fermant la porte au verrou.

Toi, je te chasse et je te retiendrai sur ton compte tout le mobilier que tu m’as usé et toute la vaisselle que tu m’as cassée ! (À Perrette.) Quant à vous, la belle, vous ne sortirez pas d’ici sans m’avoir payé votre malice.


PERRETTE, ramassant son sabot, qu’elle n’a pas eu le temps de remettre.

N’approchez pas, ou je cogne !


CROCHARD.

Elle le ferait comme elle le dit ! Voyons, Perrette, es-tu folle ? qu’espères-tu de moi avec ces manières-là ?


PERRETTE.

Rien, je n’espère plus rien ! j’étais venue avec l’espérance de vous attendrir.


CROCHARD.

On peut toujours m’attendrir. Promets-moi…


PERRETTE.

Rien, vous dis-je ! j’ai eu une mauvaise idée, le bon Dieu m’en punit.


CROCHARD.

Quelle idée avais-tu ? Elle était peut-être bonne ?


PERRETTE.

Non ! elle était indigne de moi ! je voulais faire la coquette avec vous, j’avais ouï dire… c’était mal, je n’ai pas pu seulement vous faire un sourire.


CROCHARD.

Donne-moi un baiser, je te tiens quitte du sourire !

Pierrot paraît à la porte de droite, armé d’un manche à balai.

PERRETTE.

Et de la dette ?


CROCHARD.

Et de tout, si…


PERRETTE.

Assez ! vous êtes un vieux coquin, laid, bête et méchant ! N’avez-vous pas de honte de ruiner le pauvre monde ? Ah ! vous faites le brave homme, vous, et il y a des gens qui croient que vous rendez des services ! Ah ! vous voulez être conseiller municipal, vous faites même le généreux quand on vous regarde ! Vous diriez volontiers que vous avez fait grâce à beaucoup de débiteurs. Je me le suis laissé dire aussi, à moi ; mais je vois comment vous agissez ! vous prêtez aux maris et aux pères, avec l’espoir de perdre et d’avilir leurs femmes et leurs filles ? Eh bien, je vous le dis, vous êtes un infâme et je vous méprise !


CROCHARD.

Sotte fille ! (À part.) Elle me fera du tort, il faut… (Haut.) Oui, tu es une sotte, Perrette ! une prude qui monte sur ses grands chevaux et qui fait d’une plaisanterie une grosse affaire. La preuve que je ne te faisais pas de conditions, c’est que je consens à ce que tu désires, et que je ne prétends pas à ta reconnaissance. Je te donnerai du temps, mais tu paieras l’intérêt ?


PERRETTE.

En argent, oui, monsieur !


CROCHARD.

Est-ce que je te demande autre chose ? Tu n’es pas déjà si belle ! (À part.) Si, elle est belle, mais l’argent est plus beau que tout. (Il va pour sortir à droite et trouve Pierrot sur le seuil.) Eh bien, qu’est-ce que tu fais là, toi ?


PIERROT, grattant le plancher avec le bout de son manche à balai.

Je balayais votre escalier, monsieur, je balaie !


CROCHARD, à part.

Il m’aurait bien balayé les côtes ! Allons, soyons généreux ! (Haut, à Perrette.) Je te donne quatre ans et j’augmente l’intérêt tous les ans.


PERRETTE.

Soit, monsieur.

Il sort.




Scène QUATRIÈME.


PERRETTE, PIERROT.



PIERROT.

Eh bien ?


PERRETTE.

Peu importe l’intérêt, c’est du temps qu’il nous fallait.


PIERROT.

Et la crème ? que veux-tu ! elle était trop bonne pour ce vieux gueux.


PERRETTE.

Comment ! c’est toi… ? Eh bien, tu m’as rendu un grand service, Pierrot ! tu m’as avertie et protégée. Sans toi, je me serais peut-être décidée à lui sourire, et, rien que pour ce sourire-là, j’aurais été honteuse devant toi et en colère contre moi tout le reste de ma vie !




  1. En costume de domestique villageois, ou en pierrot de la Comédie, au choix.