La Lanterne (Buies)/La Lanterne N° 9

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(p. 107-120).


LA LANTERNE


No 9




Quel jour pour moi que le dimanche ! jour de travail tranquille et de solitude aimée. Pas de roulement de voitures, pas de va-et-vient, tous ceux qui passent vont du même côté, se rendent tous au même endroit. Je regarde défiler leur silencieuse procession, et pensif, recueilli, je prépare ma Lanterne.

Que ceux qui en seront scandalisés me le pardonnent en considération de mes remords.

Si je fais la Lanterne le dimanche, je m’en repens invariablement le jeudi, jour où elle paraît.

Mettons-nous à la fenêtre, et regardons.

Je vois des gens très-petits qui portent avec effort de très-gros livres de prières, visibles à trois cents pas, et qui se rendent à la messe à l’heure où il y a le plus de monde dans les rues.

Cela ne suffit pas pour gagner le ciel, à moins qu’on n’y joigne l’intention bien arrêtée de lorgner, durant l’office divin, toutes les jeunes filles qui sont à droite et à gauche de soi.

Il est parfaitement orthodoxe de lorgner à l’église depuis que l’église est devenue un théâtre, depuis que la Minerve publie des programmes de concerts donnés à la cathédrale, et depuis que les révérends Pères Jésuites ont inauguré leur nouveau temple par des représentations.

Moi aussi, j’ai des livres de prières, mais ils sont tout petits.

Il est vrai qu’ils ne sont pas pour la montre.

Prenons-en un parmi les favoris, un de ceux où je cherche de préférence les pensées consolantes et les méthodes de salut. Il a pour titre « Manière d’honorer le St Suaire. »

Il y a plusieurs saints Suaires, mais cela est indifférent, de même qu’il y a de par le monde une telle quantité de morceaux de la vraie croix qu’on en pourrait faire un escalier pour monter aux nues. Ne songez pas au nombre, mais à la qualité. Ainsi, le meilleur des saints suaires est celui qui est conservé dans la cathédrale de Besançon, en France. Par la vertu de ce St Suaire, si vous communiez et si vous dites sept Pater et sept Ave, vous délivrerez cinq âmes des flammes du purgatoire. Il n’est pas dit ce que vous délivrerez, si vous n’avez jamais eu d’amis, ou si vos amis ont déjà été sauvés par une foule d’autres indulgences gagnées par des amis de vos amis. En outre, le pape Clément viii accorde cent jours d’indulgence à tous ceux qui porteront sur eux l’adoration du St Suaire. Ce style tout séraphique est fait exprès pour les esprits qui ont la sainte ignorance du mal, et toutes les autres ignorances. Remarquez que dans ce suaire on a trouvé écrits les noms de Jésus et de Marie ; cette découverte vous donne le moyen de mourir en disant : « Jésus, Marie, ô Jésus, je vous donne mon cœur pour jamais. Ô Marie, je vous donne mon cœur ; donnez-le, s’il vous plaît, à votre fils. Venez, seigneur Jésus, soyez-moi Jésus. Ô Marie, soyez-moi Marie. Vive Jésus et Marie. »

Mais rien n’est profitable comme les lettres qui ont été trouvées dans le sépulcre de Notre Seigneur Jésus-Christ. En voici une que je cite textuellement :

« Vierge Marie, mère de Dieu, palme bénite entre toutes les créatures chrétiennes, Jésus-Christ, aidez-moi à l’heure où mon âme sortira de mon corps, obtenez le pardon de mes péchés, s’il vous plaît. Ainsi soit-il. »

Cette lettre a été trouvée au saint sépulcre de Notre-Seigneur Jésus-Christ par un prêtre, après avoir terminé la sainte messe. Elle était enveloppée dans un linge blanc, chose étonnante et merveilleuse. Il fut grandement étonné lorsqu’il vit l’explication de cette lettre : quiconque la portera sur soi ne craindra aucune injustice, ne sera point accusé de la mort injuste, ne mourra pas sans recevoir les dernières grâces que Dieu confie aux fidèles, ni par le feu en bataille, et ne sera pas accusé par de faux témoins. Si une personne est possédée du démon, mettez le saint Suaire sur elle, sur-le-champ elle en sera délivrée. Ceux qui le porteront sur eux sont assurés de voir la très-sainte Vierge trois jours avant leur mort, et elle conservera les grains et les fruits de la terre.

Une autre lettre a été envoyée miraculeusement par Jésus-Christ, écrite de sa propre main et dictée de sa bouche sacrée en lettres d’or. « Si vous portez cette lettre sur vous, jamais le malin esprit, ni le feu, ni le tonnerre, ni la tempête ne vous toucheront. Lorsqu’une femme sera en peine d’accouchement, mettez cette lettre sur elle, aussitôt elle sera délivrée, chose que Dieu nous assure par sa bouche sacrée. »

Jésus-Christ, sans doute pour donner plus de vertu à cette lettre, l’a dictée, et de plus l’a écrite ; on ne peut pas prendre trop de précautions pour empêcher que le tonnerre ou le feu vous démolissent ; mais cette lettre copiée par des mains mortelles et indignes aura-t-elle la même efficacité que l’original ? Un bon catholique peut avoir des doutes là-dessus, et quand il s’agit du salut de son âme, il convient d’être bien renseigné.

Mais il n’est plus permis d’avoir la moindre incertitude en présence de faits irrécusables comme les suivants, rapportés dans le petit livre cité, plus haut : « Une femme en travail d’enfant, ayant été abandonnée des médecins et de tout le monde, a été délivrée par la vertu du Saint Suaire. Un charpentier, faisant un bâtiment, tomba du faîte jusque sur les fondements (quels fondements ?) sans se faire le moindre mal, et retourna de suite à son travail par le Saint Suaire. » (P. 16.)

Comment lire ces miracles sans répandre des larmes sur le sort de tant de femmes mortes, parce qu’elles ne portaient pas le Saint Suaire ?

Ce Saint Suaire, à part toutes les grâces merveilleuses qu’il prodigue, a encore le don de vous transférer des indulgences.

Oh ! les indulgences. Gardez-vous de les dédaigner, celles qui se vendent surtout. Grâce à elles, on devient blanc comme neige, après les plus abominables forfaits.

À ce propos, il me revient heureusement en mémoire le texte d’une des lettres d’absolution que le pape Léon X chargeait les moines de vendre au 16e siècle. Il y en avait pour les petits péchés ; celles-là coûtaient moins cher ; il y en avait pour les grands péchés, et comme à cette époque de violences, de désorganisation sociale, de force et de perfidie, d’absence complète de police et de justice, la moitié des hommes étaient des scélérats, les amateurs de perfection peuvent juger combien étaient nombreux ceux qui achetaient les grandes lettres d’absolution, et combien elles servaient à multiplier les crimes. En voici un modèle :

« Que Notre-Seigneur Jésus-Christ ait pitié de toi, qu’il t’absolve par les mérites de sa très-sainte passion. Et moi, en vertu de la puissance apostolique qui m’a été confiée, je t’absous de toutes les censures ecclésiastiques, jugements et peines que tu as pu mériter ; de plus, de tous les excès, péchés ou crimes que tu as pu commettre, quelque grands et énormes qu’ils puissent être, et pour quelque cause que ce soit, fûssent-ils même réservés à notre Saint Père le Pape et au Siège Apostolique (tels que bestialités, le péché contre nature, le paricide ou l’inceste ;) j’efface toutes les traces d’inhabilité, toutes les notes d’infamie que tu aurais pu t’attirer en cette occasion ; je te remets les peines que tu aurais pu endurer dans le purgatoire ; je te rends de nouveau participant des sacrements de l’église ; je t’incorpore derechef dans la communion des saints ; je te rétablis dans l’innnocence et la pureté dans lesquelles tu as été à l’heure de ton baptême, en sorte qu’au moment de ta mort, la porte par laquelle on entre dans le lieu des tourments et des peines te sera fermée, et qu’au contraire, la porte qui conduit au paradis de la joie te sera ouverte, et si tu ne devais pas bientôt mourir, cette grâce demeurera immuable pour le temps de ta fin dernière. Au nom du père, du fils et du Saint Esprit. »

Merle d’Aubigné, v i, p. 328.

Que la voie du paradis que l’on dit semée d’épines est aisée ! Vous n’avez qu’à marcher droit sur cette route pavée d’indulgences. À chaque piastre jetée dans le capuchon d’un moine, un obstacle tombera, et vous arriverez au but, pauvre, mais assuré de la béatification. Car, vous le savez, il est plus difficile à un riche d’entrer dans le royaume des cieux qu’à un chameau de passer par le trou d’une aiguille. C’est pour cela qu’il est bon de donner tous ses biens aux séminaires, aux congrégations, aux curés et surtout aux jésuites, qui étant des chameaux plus raffinés, passent mieux que les autres par le trou des aiguilles.

Qui peut jamais être sûr de lui-même ? Qui a jamais sondé les profondeurs du mysticisme ? Qui a jamais vu le fond du précipice du haut des sommets altiers ? L’homme, mélange d’aigle et de chauve-souris, dirige son vol dans les cieux, regarde le soleil en face, et retombe l’instant d’après dans la nuit, précipité comme l’archange rebelle pour avoir trop osé. Vouloir trop approfondir avec notre nature et nos connaissances bornées, c’est tomber dans l’absurde ; et une fois dans l’absurde, on s’en tire comme le rév. M. Raymond dans sa polémique avec M. Dessaulles. Les extrêmes se touchent. Quelle différence y a-t-il entre d’Holbach et Loyola ? Le premier ne croyait à rien, le second feignait de croire à tout. Pour moi, mon idéal est Saint Pacifique ; j’ai deux de ses cheveux conservés scrupuleusement dans un reliquaire antique ; et je n’ai plus qu’une pensée, c’est de trouver son index pour me le mettre sur le front, signe d’infaillibilité.

L’évêque de St-Hyacinthe, écrivant à M. Alexandre Dufresne, le 9 novembre 1866, lui dit :

« Mon cher monsieur, le plus bel être de la création s’est perdu en disant : similis ero Altissimo. »

L’évêque a voulu se peindre lui-même par ces paroles, car il est très-beau, Monseigneur, et il le sait, mordi !

Du reste, ce qu’il dit là de lui-même, tous les prêtres ne cessent de le répéter du clergé en général. En effet, ils se donnent tous les jours comme les représentants, les confidents, les images de Dieu sur la terre, et ils appellent Dieu la beauté même !

Dans l’Église de Jésus-Christ, continue Monseigneur, on se perd toujours quand on ose dire la même chose. Et ne l’avez-vous pas dite déjà bien ouvertement, en voulant vous mettre sur une même ligne avec votre curé en fait d’interprétation morale et dogmatique ? Aujourd’hui c’est à des évêques que vous osez vous comparer et dont vous rejetez la décision parce qu’elle est contraire à votre opinion ! Je tremble à l’idée que, rendu si loin en indépendance d’esprit, je pourrais dire en orgueil, vous succomberiez probablement à la tentation de ne pas vouloir vous soumettre à l’autorité du chef de l’Église lui-même ! Je ne vous nie pas le droit d’en appeler à cette divine et suprême autorité, mais sachez, monsieur, qu’en attendant son jugement définitif, comme tout catholique dans le monde devrait faire en une circonstance comme celle où vous vous trouvez, vous devriez humblement vous soumettre à votre Évêque et que vous ne pouvez vous dire catholique qu’à cette condition ; sachez de plus, monsieur, que si vous tombiez malade, votre curé et tout prêtre qui pourrait se transporter à sa place auprès de votre lit de mort, devrait vous refuser l’absolution et les autres sacrements, si vous aviez le malheur de maintenir les prétentions affichées dans votre lettre.

Il y a trois pays au monde où un évêque peut tenir ce langage, le Kamskatka, le Spitzberg et le Canada. Aussi quelle jouissance ce doit être pour le clergé canadien que cette omnipotence dont il jouit, et combien il doit être jaloux de la moindre atteinte qui lui serait portée ! Si elle dure encore dix ans, il est une chose certaine, c’est que les habitants du Canada retourneront à l’état de singes non perfectionnés, ce qu’étaient tous les hommes il y a trois cent mille ans.

« Obéissez, obéissez ; il n’y a pas de résistance devant Dieu. Or, nous sommes Dieu, nous : nous avons son infaillibilité, et de droit divin nous seuls commandons aux hommes qui sont un troupeau de bêtes. (Du moins notre mission est de les rendre tels, ce qui, certes, n’est pas difficile au moyen des images, des miracles…) Courbez-vous ; devenez des automates, des ânes, des brutes, et vous serez bons catholiques. » — Mais quoi ! Dieu n’a-t-il pas mis en moi une intelligence et n’a-t-il pas frappé mon front du sceau immortel de la raison, afin que je comprenne et que je marche le regard dans les cieux ? Le fouet est fait pour le mulet, et non pas pour l’homme. Moi, je veux savoir, et non pas obéir. Savoir, c’est se rapprocher de la divinité ; et vous, vous voulez m’en éloigner, vous qui vous dites les représentants de Dieu et qui le rabaissez à votre niveau, qui le faites stupide, ignare, cruel, aveugle, imbécile, afin de vous l’assimiler ! Je veux la lumière, et vous m’entraînez dans une nuit épaisse où tout est mystère pour moi, en me disant qu’il en est ainsi afin que je sois convaincu de ma faiblesse et du pouvoir que, seuls, vous avez de conduire les hommes.

Allons ! montrez-moi donc le signe olympique qui fait de vous des dieux sur la terre. Je regarde dans votre œil, j’y cherche l’éclair céleste, et je n’y vois que le rayon oblique du mensonge. Non-seulement vous avez fait de la terre votre empire, mais encore vous usurpez l’éternité et la dispensez aux âmes crédules, abruties d’avance par vous, moyennant quelques simagrées hypocrites et quelques ridicules grimaces auxquelles vous donnez la bénédiction. Jongleurs, artisans d’ombre, fabricants de fausses clefs pour les verroux du paradis, arrière, laissez l’homme libre afin qu’il grandisse ; et si vous ne pouvez le suivre, ne cherchez pas du moins à le retenir.

Le Meschacébé de la Nouvelle-Orléans salue mon apparition par ces lignes flatteuses :

« Nous recevons le No 6 de la Lanterne Canadienne, publiée à Montréal, par M. A. Buies. C’est vif, et même un peu raide pour un pays qui n’a guère entendu jusqu’ici que le son des cloches orthodoxes. Nous ne savons si elle s’y acclimatera, mais nous souhaitons à son bouillant et spirituel rédacteur de ne point rencontrer de Marfori sur son chemin.

Les personnes, qui aiment le pamphlet et la polémique, peuvent souscrire à la Lanterne… »

Les Marfori du Canada ne sont pas à plaindre. Leur arme, leur unique arme, est le goupillon ; ils s’en servent avec vigueur, mais… je suis invulnérable.

Ils s’en vengeront dans l’autre monde.

De son côté, le New York Mercantile me consacre ces bienveillantes paroles.

« La Lanterne Canadienne est une nouvelle et mordante publication française, publiée à Montréal toutes les semaines, d’après le modèle de la Lanterne de Rochefort qui a presque révolutionné Paris et est devenue l’objet de toutes les conversations en Europe.

Le nouveau-né a déjà mis en émoi tout le Canada, et pendant que les progressistes en sont ravis, les vieux conservateurs orthoxes le dénoncent en termes qui ont perdu toute mesure. »

Il est vrai qu’à côté de ces témoignages, l’Ordre dit que je n’écris que des saletés.

Que me servirait maintenant l’approbation de l’univers ?

M. Ricard, curé d’Acton, vient de renvoyer le Pays avec 212 refusés sur l’enveloppe.

L’administration du journal est restée convaincue qu’il ne voulait pas le recevoir.

Je reçois la communication suivante d’un homme qui a occupé longtemps les plus hautes fonctions politiques, et qui est d’autant mieux placé pour juger les campagnes qu’il les habite depuis quarante ans :

M. le Rédacteur — Vous avez bien choisi votre position pour livrer bataille au parti clérical, d’abord parce qu’il est manifeste que les arguments de ses organes sont faits sur commande, et que la mauvaise foi qui les inspire perce partout ; ensuite, parce que vous n’avez pas laissé de porte ouverte au placement ou à la vente de vos convictions.

Mais gardez-vous bien ; le tentateur est plein de ressources.

Je voulais aujourd’hui attirer votre attention sur un article du Courrier de Saint-Hyacinthe, intitulé « l’Éducation. »

« L’éducation, dit-il, tout le monde se plaît à le reconnaître, a fait de grands progrès depuis quelques années parmi notre jeune population. »

C’est ce que je nie de la façon la plus formelle. Depuis quarante ans que j’habite les districts ruraux du Bas-Canada, la seule époque où l’instruction y ait fait du progrès est lorsque le clergé n’avait pas à se mêler de l’organisation des écoles.

La Loi des Écoles, passée par le parlement du Bas-Canada et connue sous le nom de Nelson’s School Act, tout le monde sait qu’elle fut mise de côté par le conseil législatif du Bas-Canada, avec l’approbation des évêques et du clergé catholique, quoique ce conseil en eût pris la responsabilité, et pour cause.

Jusqu’à quel point une bonne chose peut servir à mal paraît clairement dans les actes d’écoles passés par le parlement du Canada. Je me rappelle que pour chaque clause il était nécessaire, ou du moins on regardait comme un devoir, de consulter le clergé et d’avoir son approbation, avant que l’acte passât. C’est alors que la griffe se cachait sous la patte de velours.

Allez maintenant avec votre Lanterne ; cherchez parmi les hommes de 20 à 40 ans, répandus dans les campagnes du Bas-Canada, et vous n’en trouverez pas un sur 20 qui sache lire, un sur 50 qui sache écrire, et cependant ils vous diront tous qu’ils sont allés à l’école depuis l’âge de 7 à 14 ans, mais qu’ils ont oublié tout ce qu’ils avaient appris.

Je vous laisse à juger ce que ce tout veut dire, quand les instituteurs étaient pour la plupart de jeunes filles prises dans les couvents pour un salaire de 10 à 20 louis par année, et choisies parce que leurs parents étaient pauvres et incapables de payer aux couvents le prix que payaient les autres élèves.

Maintenant, quels étaient les régulateurs, les maîtres suprêmes dans tout ceci ? Le surintendant de l’éducation ? non. Les surintendants de districts ? non. Les commissaires choisis par le peuple ? non. Mais c’était M. le curé de la paroisse, lui seul.

Le clergé canadien a obtenu et a fait précisément ce que dit Victor Hugo :

« Vous voulez, dites-vous, la liberté d’enseignement ; tenez, entendons-nous, voulez-vous que je vous dise quelle est la liberté que vous réclamez ? c’est la liberté de ne pas enseigner. »

Jamais paroles ne seront plus vraies de l’éducation telle qu’elle est donnée dans les campagnes du Bas-Canada.

Un qui habite la campagne depuis quarante ans.

Je veux maintenant mettre sous les yeux du lecteur les annonces de Livres Nouveaux de deux libraires de cette ville, MM. Rolland et fils, et MM. Beauchemin et Valois. Ces annonces se ressemblent toutes par la nature des livres qu’elles énumèrent ; je prends les deux plus récentes.

On verra s’il est possible que l’instruction se répande en Canada, lorsque, du haut en bas de l’échelle sociale, on voit se reproduire les mêmes faits, lorsqu’on voit les aliments qui sont offerts à l’intelligence de la population.

Les libraires, les seuls qui méritent ce nom dans Montréal, sont des Anglais. Les autres ne sont tous plus ou moins que des vendeurs d’images.


LIVRES NOUVEAUX


Dictionnaire Universel des Sciences Ecclésiastiques

Evangelia Dominicarum ac Festorum : totius anni

Nouveau Dictionnaire de Théologie Morale

Le Credo de Bossuet

Histoire de Ste Monique

Lettres inédites et Fleurs choisies de Saint François de Sales

Les Soliloques de Saint Augustin

Vie intime de J. B. Vianney, curé d’Ars, mort en odeur de sainteté

Esprit du curé d’Ars

Petites Fleurs d’Ars

Pensées de Louis Veuillot

Les Usages du Monde

Les Francs Maçons — Ce qu’ils sont, ce qu’ils font, ce qu’ils veulent, par Mgr. de Ségur, 19e édition, 10c.

Glorieuse Victoire de Mentana

Méthode pour confesser les enfants, 15c.

Lettres à la Dame de cœur sur l’Exposition Universelle, par J. T. de Saint Germain, 65c.

Voltaire, sa vie et ses œuvres, par l’abbé Maynard, chanoine honoraire de Poitiers, 2 volumes in 8 reliés, $4.50.

Tout le Ciel

Le Cœur agonisant, consolation des affligés, par le P. Blot, S. J., in-32, 40c.

La Science des Saints

De l’Éducation dans la Famille

L’Esprit de l’Éducation, par l’abbé Béesau, 1 volume in-12, 75c.

De l’Éducation des Femmes

Méthode pour confesser

En vente à la Librairie de
C. 0. BEAUCHEMIN & VALOIS,
237 et 239, Rue St Paul.
LIVRES

Les Auxiliatrices du Purgatoire, par le R. P. Blot, 1 vol. in-18 relié, 40c.

L’Art de croire ou préparation philosophique à la foi chrétienne, par Auguste Nicolas, 2 vols, in 12o bro, $1.75.

Études littéraires pour la défense de l’Église, par Léon Gauthier, 1 vol. in 12o broché, 40c.

Les Espérances de l’Église, par le R. P. Ramière, S. J., in 12o bro. $1.25.

Les ferventes communions ou préparations et actions de grâce, in 18o broché, 38c.

Conférences de Notre-Dame de Paris, par le R. P. Henri Dominique Lacordaire, 5 vols, in 12o relié, $5.50.

La Très-Sainte Vierge Marie proposée comme modèle aux femmes et aux filles chrétiennes, 55c.

Le journal de Marguerite ou les deux années préparatoires à la première communion, par Mlle. Monniot, 2 vols, in 12 broché, $1.30.

Marguerite à vingt ans, suite et fin du journal de Marguerite, par Mlle Monniot, 2 vols, in 12o broché, $1.55.

Les Merveilles divines dans les âmes du Purgatoire, 60c.

Nenia, l’incorrigible, ou la première confession, par Mlle. Monniot, 1 vol. in 12o broché, 65c.

Les Religieuses modèles dans les diverses fonctions de la vie régulière, 67c.

Les ruines morales et intellectuelles. Méditations sur la philosophie et l’histoire, par Alfred Nettement, in 12o broché.

Les Saints et les Bienheureux du XVIIIe siècle, par E. Darras, 2 vols, in 12o broché.

Sermons pour tous les dimanches et pour les principales fêtes de l’année, suivis de méditations sur les passions de Notre-Seigneur Jésus-Christ, par l’abbé Schellens, 5 vols, in 12o relié, $4.25.

Sursum Corda ! Lettre à Maurice, par Théogène, 2 vols, in 12o broché, $1.25.

Vie et œuvres de la bienheureuse Marguerite-Marie Alacoque, 2 vols, in 18o broché, $4.00.

En vente à la Librairie de
xxxxJ.B. Rolland & Fils
xxxxxxxxxxxxxxxxxNos. 12 et 14, rue St Vincent.

Quand vous aurez lu tout cela, aurez-vous appris l’anglais, le français, l’histoire, la géographie, les mathématiques, la chimie, la physique, la mécanique, l’histoire naturelle, la minéralogie, etc… toutes choses indispensables ?

Non, je me trompe ; ce qui est indispensable, c’est de savoir comment Marie à la coque tombait en extase, ce que faisait Marguerite à vingt ans, et comment la glorieuse victoire de Mentana fut remportée par le fusil Chassepot béni pour tuer les hommes.

Ce qui me bouleverse, ce qui m’horripile, ce qui me met tout à l’envers, c’est qu’il existe une classe d’hommes qui se soit donné pour mission de dégrader et d’abrutir leurs semblables, qui ait le courage de poursuivre ce but, qui s’en fasse gloire, et qui exerce avec passion ce monopole qu’il suffit de nommer pour faire frémir, l’ignorance des peuples.

Chez toutes les nations, un groupe d’hommes s’est formé pour le malheur des autres, qui s’est dit le dépositaire de la vérité, le sanctuaire de la science. Aucun mortel ne pouvait franchir la porte du temple mystérieux ; l’ignorance, nuit épaisse, enveloppait les peuples agenouillés. Les prêtres riaient et priaient ; ils offraient de nombreux sacrifices, mais jamais d’eux-mêmes, ni de ce qui leur appartenait. Tout à coup un rayon de soleil éclate sur le front de la multitude ; la voix d’un mortel audacieux s’est fait entendre, il a déchiré le voile, le temple s’écroule, les dieux séculaires tombent mutilés sur leurs autels en ruines, et le mystère apparaît dans toute sa nudité abjecte, amas de supercheries et de monstruosités.

Mais à quoi cela a-t-il servi ? une erreur détruite en fait naître deux autres ; la mort est une mère féconde qui enfante parmi les ruines. À une imposture dévoilée succèdent d’autres impostures, d’autres mensonges, d’autres dupes : l’homme ne se lasse point de tromper ou d’être trompé.

Cependant l’arbre de la science émerge lentement des vapeurs épaissies sur les mondes ; il se dilate dans une atmosphère plus propice… Enfant des siècles, devra-t-il longtemps grandir ? Dernier venu sur la scène vieillie du globe, que lui réserve l’avenir ? Ira-t-il rejoindre les débris du temps ? Non, car ce n’est pas l’homme qui l’a semé. Éternel, il a ses racines partout : seulement, il vient à peine de secouer sur la terre quelques gouttes de sa rosée immortelle, et ces quelques gouttes, plus fécondes que toutes les philosophies entassées, étalage puéril d’impuissance, vaines recherches dans une nuit obscurcie encore par l’orgueil, ont suffi pour faire naître d’impérissables germes.

On verra par les allocations suivantes, retranchées par la révolution du budget de l’Espagne, que le clergé de ce pays, s’il faisait maigre le vendredi, avait de quoi faire gras les autres jours.


Cesantias, pensions de toutes sortes. Réaux 
163,500,570
Obligations ecclésiastiques 
180,126,570
Pensions aux décloîtrés 
10,385,265
Fabrique de Saint-Pierre et Saint-Jean-de-Latran 
337,690
Nonce de Sa Sainteté 
220,000

Nonce de Sa SaintetéTotal 
354,521,809
Nonce de SaSoit 
$480,000

La moitié de cette somme dépensée en écoles aurait suffi pour empêcher la révolution, en rendant le despotisme et l’obscurantisme impossibles.

Voici que la Minerve se place au premier rang des défenseurs de l’Institut-Canadien. Jugez-en par ce qu’elle disait le 13 novembre.

« Blâmons-nous les sociétés religieuses de cette ville qui recherchent la publicité des journaux anglais et qui s’y font des réclames ?

Est-ce que le Nouveau-Monde veut défendre tous rapports entre les gens de croyances différentes ? Mais alors pourquoi expose-t-il sa foi à recevoir des annonces de maisons protestantes ? pourquoi cherche-t-il à se mettre en bons rapports avec les maisons protestantes qui lui fournissent son papier et ses presses ? »

Je vois bien pourquoi on me reprochait, à moi et à l’Institut, de recevoir des secours des protestants. Les Jésuites voulaient garder tout cela pour eux. Les sœurs vont quêter chez les protestants ; les Jésuites leur prennent un écu en échange d’une comédie jouée dans le bas de leur église ; les malades catholiques vont absorber la soupe protestante, les médicaments et les soins protestants à l’hôpital anglais, et on me reproche à moi de vouloir leur vendre ma Lanterne ! Faut-il donc que j’endosse la soutane, ou que je m’habille en sœur noire ou grise, pour avoir droit à ma part de l’argent protestant ?

Le cable transatlantique va incessamment être excommunié. Il vient d’annoncer que des évêques et des cardinaux, réunis à Rome, sont convenus de proposer au concile œcuménique le mariage des prêtres.

Si le confessionnal survit au célibat des prêtres, la plus franche portion du beau sexe sera écrémée par les jeunes abbés. Les militaires eux-mêmes seront supplantés. Hâtez-vous, gardons, mes amis, de planter votre tente et d’y loger une femme, car vous n’aurez bientôt plus d’atout qui tienne contre le confessionnal de vos rivaux.

« L’attitude du clergé espagnol est toujours très-rassurante, » dit un article étranger cité par la Minerve, « j’allais dire trop rassurante  ; il s’exécute en effet, ou se laisse exécuter de si bonne grâce, qu’on serait tenté de craindre un retour offensif, — quand l’occasion lui semblera favorable. C’est son droit. »

C’est son droit me remplit d’une joie ineffable.

Du reste, le clergé de tous les pays a cela de particulier, qu’il exerce le droit de changer avec tous les gouvernements. Ainsi, l’archevêque de Paris, Sibour, acclamait la république de « 48 », et le lendemain chantait des Te Deum à l’empire.

De même, l’évêque de Québec, Plessis, recevait une pension de mille louis du gouvernement anglais, et prononçait ces paroles à l’occasion du service funèbre de l’évêque Briand, le 27 juin 1794 : « Nos conquérants, regardés d’un œil ombrageux et jaloux, n’inspiraient que de l’horreur et du saisissement… Nation généreuse qui nous avez fait voir avec tant d’évidence combien ces préjuges étaient faux ! Nation industrieuse qui avez fait germer les richesses que cette terre renfermait dans son sein ; nation exemplaire qui, dans ce moment de crise, enseignez à l’univers attentif en quoi consiste cette liberté après laquelle tous les hommes soupirent et dont si peu connaissent les justes bornes ; nation compatissante qui venez de recueillir avec tant d’humanité, les sujets les plus fidèles et les plus maltraités de ce royaume auquel nous appartînmes autrefois ! Nation bienfaisante qui donnez chaque jour au Canada de nouvelles preuves de votre libéralité ! Non, non, vous n’êtes pas nos ennemis. Si, après avoir goûté trente-cinq ans les douceurs de votre empire, il se trouve encore parmi nous quelques esprits assez aveugles ou assez mal intentionnés pour entretenir les mêmes ombrages, et inspirer au peuple des désirs criminels de retourner à ses anciens maîtres, n’imputez pas à la totalité ce qui n’est que le vice d’un petit nombre.

« Bien éloigné de donner dans ces erreurs, M. Briand vit à peine les armes britanniques placées sur nos portes de ville, qu’il conçut en un instant l’idée que Dieu avait transféré à l’Angleterre le domaine de ce pays ; qu’avec le changement de possesseurs, nos devoirs avaient changé d’objet ; que les liens qui nous avaient jusqu’alors unis à la France étaient rompus ; il aperçut (ce que personne ne soupçonnait !) que la religion elle-même pouvait gagner à ce changement de domination. »

Cet hommage rendu au plus fort a été la marque distinctive du clergé de tous les temps.

« L’évêque d’Avila, continue la Minerve, sur la foi de son correspondant, s’est présenté devant la junte de cette province pour adhérer « aux principes proclamés par la glorieuse révolution de septembre, » et de plus pour affirmer qu’on l’avait « calomnié » en le représentant comme un homme politique.

L’évêque de Cadix a envoyé à la junte de Grenade des explications « satisfaisantes » sur la conduite qu’il a observée pendant les premiers jours de la révolution.

Enfin, un journal d’Alicante annonce qu’une commission du clergé de cette ville s’est rendue au sein de la junte pour exprimer son adhésion au nouvel ordre de choses. »

Ce qui n’empêche pas que si le gouvernement provisoire est renversé, contre toute attente, on verra les mêmes évêques tomber d’admiration devant le gouvernement qui lui succédera.

Si le diable venait s’emparer de la terre, les évêques iraient le saluer du nom de Majesté et lui souhaiter un long règne.

La Minerve, cherchant, il y a trois mois, toute espèce de griefs contre les libéraux, découvrait que sur 72 personnes qui avaient souscrit pour amortir la dette de l’Institut Canadien, il se trouvait 44 Anglais et 28 Canadiens seulement ; et elle déclarait que l’Institut serait bientôt noyé dans l’élément protestant, s’il ne l’était déjà.

Je lui répondis alors humblement, — car j’étais anéanti du coup qu’elle nous avait porté — que les protestants de l’Institut valaient infiniment mieux que les catholiques de la Minerve, ne fût-ce que pour l’intelligence… que les protestants souscripteurs avaient eu le bon sens de ne pas demander si l’Institut était catholique, luthérien, mahométan ou juif ; qu’ils avaient souscrit pour une institution publique, sachant, eux qui ne lisent pas la Minerve, que la vraie gloire d’une ville est celle que lui donnent les institutions de ce genre… que c’était tout naturel que la Minerve se flattât de ce que 28 Canadiens seulement eûssent souscrit à l’Institut, qu’en effet l’ignorance de notre peuple était pour elle une question d’existence, la Minerve et avec elle le Nouveau-Monde étant évidemment impossibles parmi une population éclairée…

Eh bien ! figurez-vous maintenant que la Minerve contenait ce qui suit dans son numéro du 14 courant :

« Quand le directeur spirituel de l’Union Catholique se met en rapport avec la Gazette, le Herald ou le News pour obtenir d’eux une mention favorable, au lieu de nous en formaliser, ne sommes-nous pas fiers de voir l’éloge d’une telle œuvre portée devant leur public, et nous savons que par ce moyen l’Union Catholique a reçu des dons considérables de protestants, a bénéficié de l’assistance protestante (quel style) à des concerts. »

Si cela continue, je serai obligé de me faire turc pour avoir quelque chose à dire contre cette Union Catholique qui se soutient par des dons de protestants.

Je vois dans le Telegraph de Toronto qu’un sourd muet a recouvré la parole et l’ouïe sans attouchement et sans huile de Notre-Dame-de-Pitié. C’est un scandale, ceci.

Il ne devrait pas être permis à un protestant de recouvrer ses sens. Oh ! si c’eût été un catholique, quel joli petit miracle on nous faisait, et quelles huiles sortaient de toutes les fioles !

Si quelqu’un s’avise encore de se guérir sans la permission du Nouveau-Monde, je le dénonce.

L’Ordre demandait à ses abonnés ces jours-ci de lui repasser plusieurs numéros égarés de sa collection.

Aussitôt dit, aussitôt fait.

Pendant deux jours, l’Ordre se vit assiégé d’abonnés qui arrivaient les uns sur les autres ; c’était à qui serait le plus pressé de remettre les numéros en question.

Ceux qui ne purent venir s’excusèrent en disant qu’ils avaient jeté ou brûlé les dits numéros.

L’Ordre ne vit jamais pareils témoignages de sympathie en sa faveur.

Le Courrier de Saint-Hyacinthe attribue les mauvaises récoltes à l’indifférence du peuple pour les pratiques religieuses, et au nombre croissant des mauvais journaux qui se publient.

Cela est incontestable. Le nombre des mauvais journaux est beaucoup trop grand pour notre petite population ; ils lui prennent tout son temps.

Comment le peuple apprendra-t-il à cultiver, tant qu’il existera des mauvais journaux comme le Courrier de St. Hyacinthe, le Nouveau-Monde, l’Ordre, le Courrier du Canada, le Journal de Trois-Rivières, l’Union des Cantons de l’Est, la Gazette de Sorel, le Pionnier de Sherbrooke, la Voix du Golfe, la Gazette des Campagnes… ?

L’autre raison donnée, l’indifférence pour les pratiques religieuses est également juste.

En effet, si, au lieu de labourer, les habitants passaient tout leur temps à dire le chapelet et à embrasser M. le curé, œuvre pieuse pour laquelle il y a 600 jours d’indulgence, la terre deviendrait tellement féconde qu’on serait obligé de fabriquer un autre petit miracle de la Salette pour en détruire les produits.

Un jeune canadien, venu des États-Unis dernièrement, à qui l’on faisait lire cet article du Courrier, s’imagina de répondre que les mauvaises récoltes étaient probablement dues à un mauvais système de culture, ou à la température, ou aux insectes, etc., mais ses interlocuteurs persistèrent à dire que c’était grâce à l’indifférence religieuse.

Alors, le jeune homme : « Si vos récoltes diminuent, dit-il, je commence à croire que c’est parce que Dieu se fait protestant ; je n’ai jamais vu en effet d’aussi splendides récoltes qu’aux États-Unis et dans le Haut-Canada. À Chicago, le grain est plus abondant que le sable, et l’on ne sait plus où le mettre. »

Les bons habitants se signèrent, et regardèrent leurs champs pour voir quel effet ce signe de croix produirait sur eux.Mais les champs ne bougèrent pas.