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La Liberté civile (Quatrième édition 1872)/IV-2

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§ 1. la liberté religieuse, première condition de la liberté de penser. — 1. De l’intolérance religieuse et de l’intolérance civile. — 2. Les Romains ne connaissaient pas l’intolérance religieuse. — La persécution du christianisme ne fut, à leurs yeux, que la répression d’une révolte. — 3. L’intolérance religieuse est un caractère particulier à la religion égyptienne, à la religion juive et à la religion chrétienne. — L’indépendance de toute nationalité, ou l’esprit de propagande, est un caractère particulier au christianisme. — 4. L’intolérance religieuse devrait avoir pour conséquences la tolérance civile. — 5. L’intolérance civile a deux sources : elle peut être théologique ou politique. — 6. L’intolérance théologique met l’État dans l’Église. — 7. L’intolérance politique met l’Église dans l’État. — 8. Système mixte des concordats, à la fois théologique et politique. — 9. Accroissements de la liberté religieuse par la suppression de l’intolérance théologique. — 10. Les restrictions subsistantes ont un caractère exclusivement politique. — 11. De la nature et des conditions de la liberté religieuse.

§ 2. La liberté de penser, principe de la liberté
des cultes.
1. La liberté religieuse implique la liberté de penser. — 2. Toute liberté implique la liberté de penser. — 3. La science est impossible sans la liberté de penser. — 4. De la proscription de la liberté de penser. — 5. De la liberté de penser en Europe. — 6. Des instruments de l’intolérance. — 7. Des causes qui entravent la liberté de penser en France. — 8. Toute restriction à la liberté de penser est un attentat à la dignité humaine.

1. La liberté religieuse implique la liberté
de penser.

Au premier abord, la liberté des cultes paraît plus respectable que la liberté de penser, parce ce qu’elle est la liberté de la foi, tandis que la liberté de penser peut n’être que la liberté du scepticisme. Mais ce point de vue est faux ; car puisque la liberté des cultes est la liberté de tous les cultes possibles et non pas d’un culte déterminé, elle ne peut être fondée que sur le droit qu’a la conscience humaine de former librement et de professer sans entraves ses opinions. Dès que la loi est indifférente aux formes religieuses, elle regarde les religions comme pouvant être le produit de la science humaine, et chaque forme religieuse comme pouvant être le résultat dogmatique d’une spéculation particulière. Il est impossible que la liberté de conscience ne commence qu’avec la forme religieuse, et que la pensée qui cherche encore ait moins de droits que la pensée qui a trouvé. L’État qui n’a plus de religion d’État, n’a ni le droit ni le moyen de distinguer entre la science et le résultat de la science. Puisque ma croyance doit être libre, ma méthode est libre : cette conclusion est évidente ; et la liberté religieuse n’est qu’une contradiction sans la liberté philosophique. La liberté de croire n’est entière que quand elle comprend aussi la liberté de ne pas croire. On ne fait pas à la liberté sa part en matière de foi ; il n’y a pas la de terme moyen : il faut qu’une croyance, soit imposée, ou qu’elle soit libre.

Beaucoup d’esprits, tolérants par dédain, et faisant l’État à leur image, supposent qu’uniquement préoccupé des intérêts matériels, il laisse vivre en paix toutes les religions, parce qu’il les sait fausses, et parce qu’il se croit sûr de les rendre inoffensives.

Cette doctrine est ce qu’on a appelé l’athéisme de l’État.

L’État ne peut pas être athée. En effet, il a une morale.

Il n’y a pas de Code sans morale. Aucune société humaine ne pourrait subsister, si elle condamnait l’assassin à perdre la vie, le voleur et l’adultère à perdre la liberté, et qu’en même temps elle professât la doctrine que l’assassinat, le vol et l’adultère ne sont des crimes que par la définition de la loi. Si le condamné n’est qu’un maladroit ou une victime, le juge et le législateur ne sont plus que des bourreaux. Punir le vol, c’est la même chose que de déclarer la légitimité de la propriété. Punir l’adultère, c’est reconnaitre la sainteté du mariage.

Dès que la loi humaine est fondée sur la justice, et non pas la justice sur la loi humaine, c’est qu’il y a un Dieu. Car pourquoi le droit et l’immuable seraient-ils ? Tout, dans la nature, est contingent et mobile.

La vérité est que l’État ne peut pas être athée. Il a une religion, quoiqu’il n’adopte en particulier aucune forme religieuse. Sa forme est la religion naturelle. En d’autres termes, il est indifférent aux religions positives, mais il n’est pas indifférent à la religion.

Pourquoi l’État croit-il à Dieu et à la morale, et ne croit-il pas à la révélation, et a tel ou tel dogme particulier ? Parce que l’existence de Dieu et de la loi morale sont des vérités communes, que tous les esprits confessent, auxquelles nous croyons par une impulsion naturelle, et qui sont nécessaires au règlement de la vie et à l’existence des sociétés ; tandis que chacun des cultes existants s’appuie sur des démonstrations qui sont contestées par tous les autres, et qui ne portent en aucune façon le caractère de l’évidence.

Du moment que l’État a un parti pris sur la religion naturelle et n’en a pas sur les religions positives, il doit la liberté des cultes et la liberté de penser, c’est-à-dire la liberté de la foi et la liberté des méthodes.

Supposons que l’État ait un parti pris sur les religions positives, qu’il en admette une, et que par conséquent il rejette théoriquement les autres : même dans cette hypothèse, il doit la liberté des cultes. Je le prouve par la nature de la religion et par la nature de l’État.

D’abord par la nature de la religion. En effet, appartenir à une religion, ce n’est pas la pratiquer extérieurement ; c’est y croire. Il n’y a que la foi qui sauve. J’aurai beau aller à l’église, fléchir les genoux, édifier la congrégation ; si je ne crois pas, toute cette hypocrisie tournera à ma honte dans ce monde, et à ma condamnation dans l’autre.

Je le prouve aussi par la nature de l’État, qui est institué pour me faire jouir de ma liberté, en me protégeant contre la violence, et non pas pour opprimer ma liberté, et faire de moi une machine. L’État ne peut jamais demander à ma liberté que le sacrifice strictement nécessaire à la garantie de la liberté qui me reste. Donc les cultes doivent être libres ; même sous une religion d’État. Donc la pensée doit être libre sous toutes les constitutions. Car la liberté des cultes est à la liberté de penser ce qu’une conséquence est à son principe.

2. Toute liberté implique la liberté de penser.

Pourquoi demandons-nous la liberté politique ? Parce qu’ayant été créés libres, nous ne voulons pas déchoir, et parce que nous ne pourrions pas déchoir sans souffrir. C’est à la fois une question de droit et une question de bonheur.

Quant au droit, si nous en cherchons la source, il est impossible de ne pas la voir dans notre intelligence. Dieu a fait deux sortes de créatures, les unes pour la liberté, les autres pour la fatalité. À celles qu’il a destinées pour subir les lois de la nature sans leur résister, sans les modifier, il a refusé la conscience ; mais à l’homme, il a donné à la fois la pensée et une force libre. Ce sont deux attributs si nécessaires l’un à l’autre, que la pensée serait un supplice sans la liberté, et que la liberté ne se conçoit même pas sans la pensée. Nous ôter la liberté à nous qui pensons, ou abêtir notre pensée, à nous qui avons été créés libres, c’est le même sacrilège envers nous, le même attentat contre Dieu. Quand, par des circonstances indépendantes de la volonté des hommes, notre intelligence manque de force, notre liberté et notre droit à la liberté sont suspendus. C’est ainsi que l’enfant porte un joug, jusqu'à ce que son intelligence soit formée ; que l’idiot et le fou sont soumis à des tuteurs ; que le sauvage et les peuples dont la civilisation est incomplète ont besoin d’être très-gouvernés. Cet assujettissement devient légitime par l’impuissance intellectuelle de ceux qu’on-y soumet ; mais cette impuissance, dans l’enfant, n’est que temporaire ; dans l’adulte, elle est contre nature. La piété envers Dieu et envers les hommes nous oblige à la combattre : comment admettre un seul instant qu’une institution humaine travaille à nous rendre incapables de la liberté, tout exprès pour nous en rendre indignes ?

L’État, qui a toujours besoin, d’être nécessaire pour être juste, n’a de droit contre moi que quand ma liberté devient oppressive pour la liberté d’autrui ; c’est dans l’intérêt de la liberté commune, qu’il entrave une liberté particulière. Quand il s’agit d’une fonction politique, comme par exemple, de modifier la loi commune, ou d’élire un magistrat, l’État me préside, me trace des règles, il représente tout ce qui a été reconnu juste, et tout ce qui ne saurait être modifié sans péril par les volontés particulières. Quand j’entre dans le comptoir et dans l’atelier, pour des intérêts dont le caractère est moins général, l’État est moins nécessaire ; il doit donc être moins présent. Dans ma maison, j’échappe complétement à la puissance publique ; elle expire à mon seuil, parce quelle n’a plus rien à protéger au delà. De quel droit pénétrerait-elle dans mon âme, elle qui ne peut pas même franchir la porte de ma demeure ? Pourquoi se placerait-elle entre moi et mon Dieu ? Qui lui a donné la mission d’arrêter ma prière, de troubler ma recherche, d’obscurcir ma raison et ma conscience ? Cet attentat contre la liberté du dedans est de tous les attentats le plus grand ; car il est le seul qui touche à mon essence. Voler mes biens, enchaîner mes pas, détruire même mon corps, ce n’est pas me changer, me mutiler dans ce que je suis. Mais c’est violer le dernier sanctuaire, que d’imposer des lois humaines au sentiment et a la pensée.

Il ne faut pas que les esprits positifs qui se glorifient de ne pas sentir les besoins spirituels, viennent ici soutenir que la liberté de penser n’est pas nécessaire au bonheur, qu’il suffit d’être libre dans ses affaires et dans ses plaisirs, et de ne pas être condamné à des manifestations hypocrites. Il est vrai que certains hommes se servent moins que d’autres de leur esprit, que les besoins et les jouissances intellectuelles ne sont pas à la portée de tous, et qu’il faut être, si on l’ose dire, quelqu’un, pour sentir la joie de chercher librement, d’exposer cans aucune entrave ses idées et ses découvertes, de porter dans d’autres esprits les nouvelles lumières qu’on a dérobées à la science, et d’appeler le contrôle d’une intelligence égale ou supérieure. Quand les chefs du P. André lui prescrivirent de renoncer à Malebranche, il souffrit une douleur dont tout le monde n’est pas en état de se rendre compte ; et peut-être sa souffrance aurait-elle été plus grande encore, s’il avait été Descartes. L’homme est à la fois une âme et un corps ; quelques hommes sont surtout un corps, et d’autres sont surtout une âme. Ce ne sont pas ceux dont les droits et les intérêts sont les moins sacrés.

3. La science est impossible sans la liberté de penser.

L’esprit humain est le plus souple et le plus puissant des instruments ; mais on ne doit jamais le détourner de sa voie. Un homme vulgaire fait passablement la chose à laquelle il est propre ; un homme de génie fera mal ce qu’il n’était pas destiné à faire. Il y a dans le monde de grandes chutes d’eau qui font bouillonner les fleuves dans les déserts sans aucun profit, et qui mettraient de puissantes machines en mouvement, si l’industrie humaine y avait pourvu. De même plus d’une grande intelligence se perd sans se connaître, parce que la culture lui a manqué, ou parce qu’elle n’a pas pu suivre sa vocation. C’est quelquefois cet excès de puissance qui trouble toutes les fonctions d’un esprit, en le rendant incapable des petites choses ; on ne sait si on voit un idiot ou un homme de génie, et, dans le fond, on voit l’un et l’autre, c’est-à-dire un, homme de génie hors de sa place. Ceux qui ont l’habitude de l’éducation publique savent que tel enfant qui paraissait stupide dans ses humanités, se réveille tout à coup, et devient une capacité exceptionnelle dès qu’il a touché aux mathématiques. Un bon maître est celui qui devine les aptitudes, et qui, même dans un ordre d’études déterminé, n’enchaîne pas toutes les intelligences aux mêmes méthodes. Il y a des créatures qui ne passeront jamais par le même chemin que moi, et qui, pourtant, toucheront tous les mêmes points, verront toutes les mêmes vérités. Il n’est pas aussi vrai qu’on veut bien le dire, que les esprits trouvent leur niveau comme les liquides ; et, l’observateur le plus médiocre a connu plus d’une fois en sa vie des esprits qui auraient pu être grands, et dont la force demeurait ignorée et perdue.

Les mêmes réflexions s’appliquent à l’histoire générale, Quand on regarde en gros le moyen âge, et qu’on le compare au seizième siècle, au dix-septième, au dix-huitième, on a peine à s’expliquer tant de stérilité suivie de tant de fécondité. L’esprit humain était pourtant le même, et la nature n’était pas plus avare de grands hommes. Saint Thomas, pour ne citer que le plus illustre, à dépensé une force extraordinaire pour aboutir a bien peu de doctrine. Que leur manquait-il, à ces savants si pleins d’ardeur et de curiosité, si clairvoyants, si téméraires, dévoués à la science jusqu’à la mort ? Il leur manquait la liberté, L’originalité étouffait sous une règle inflexible ; elle périssait sans produire autre chose pour l’humanité que le spectacle de ces efforts surhumains. Ces géants étaient condamnés, comme les convicts d’Angleterre, à tourner la meule d’un moulin qui n’avait rien à moudre.

On avait renfermé l’esprit humain dans un syllogisme. Il allait sans cesse de la majeure à la conclusion, sans pouvoir ni étendre la majeure, ni changer la conclusion, ni sortir de cette abrutissante méthode. Dès l’école, on lui enseignait qu’Aristote avait, quatre cents ans ayant notre ère, creusé le sillon que l’humanité devait désespérément parcourir après lui jusqu’à la consommation. On lui taillait dans Aristote un Aristote orthodoxe, qui était pour lui tout Aristote, toute la logique, et toute la science. il n’étais pas même permis de regarder à côté, Les gouvernements trouvaient leur compte a cette unité de méthode, et l’Église encore plus ; car le caractère propre de la déduction étant de développer indéfiniment le contenu d’un principe, on se croyait suffisamment rassuré contre toutes les nouveautés possibles par cet acharnement de l’esprit humain à toujours déduire, et à ne jamais imaginer. Il y avait en circulation une petite somme de principes acceptés par l’Église et par l’État, et sur lesquels on s’exerçait avec la plus merveilleuse subtilité et la plus implacable stérilité. Tout tendait à cette concentration dans le rien : l’Église, la royauté, le clergé, l’aristocratie. On criait sur tous les tons à l’humanité de ne regarder qu’en arrière ; « car si quelque chose se dérangeait dans l’ordre établi, l’humanité périrait : le système du monde tenait à un souffle ! » Nouveauté était synonyme d’impiété. Il n’y avait contre la nouveauté ni assez d’anathèmes ni assez de bourreaux. La théologie, la philosophie, la politique, histoire, la jurisprudence, tout se résumait dans ce grand mot : « immobilité ! » — Cette immobilité systématique de la pensée laissait la place libre à la passion et aux égorgements.

Sans doute, il y a une part à faire à la routine. Toute éducation a l’inconvénient de conduire les esprits par des chemins déjà fréquentés. Il est indispensable qu’il en soit ainsi, à moins de rêver comme J. J. Rousseau un instituteur de génie pour chaque élève. La supériorité de l’éducation moderne, c’est qu’elle enseigne toutes les méthodes, sans en interdire aucune par suite de préoccupations étrangères à la science, et que, par les humanités, elle met les esprits en communication directe avec les plus grands siècles de la pensée. C’est une ornière, il est vrai, mais une ornière creusée pat le génie. Cet apprentissage n’a pas pour but d’enchaîner les intelligences à une méthode, mais de leur inspirer le goût et de leur fournir les moyens de travailler sans lisières, sur un terrain de leur choix, avec une méthode à leur main.

Ce qui fait précisément la différence de l’écolier et du maître, c’est que l’écolier essaye sa force en suivant l’ornière et que le maître se sent libre d’en tracer une nouvelle. Quand il a trouvé son but et sa méthode, il s’étonne lui-même de la rapidité de ses progrès, peut-être après de longs désespoirs. S’il foule le premier un sentier inconnu,

Avia Pieridum peragro loca[1] ;

qui donc pourrait se mêler de sa route ? C’est comme si un aveugle conduisait un voyant. I] y a un rapport naturel entre la force intellectuelle et l’objet intelligible ; mais c’est seulement par l’effort personnel et libre que ce rapport s’établit. :

L’aventure de Galilée est tragique. Elle parle à l’imagination : Ce grand homme qui voit la terre tourner, et que des juges imbéciles condamnent à demander pardon, est un des plus frappants exemples de l’oppression de l’esprit par la force. Mais cet exemple est de tous les jours. Les hommes s’acharnent tous les jours contre l’esprit. Ils font la guerre, une guerre incessante, à l’originalité, à la découverte. S’ils n’ont plus, comme les juges de Galilée, des textes à opposer aux philosophes, ils leur opposent ce qu’il leur plaît d’appeler le sens commun, et ce qui n’est en réalité que le convenu et la routine. Si petit qu’on soit, quand on croit avoir saisi une vérité, on regarde de bien haut les gens qui ne veulent pas que la vérité soit vraie, parce quelle gêne leurs combinaisons, ou qu’elle ne se trouve pas dans leurs formules. La science est difficile : tout le monde doit l’aider ; elle est sacrée : tout le monde doit être en respect devant elle. La religion la plus profonde, en traçant l’idéal du bonheur parfait, le définit ainsi : « Voir Dieu face à face, c’est-à-dire la vérité sans voile. » Hélas ! notre part de puissance à chacun est bien petite ; il nous faut bien du temps et bien des secours pour voir quelque chose. Il est bien dur de mourir sitôt, quand on commence à trouver sa voie, à disposer de son instrument, si la mort ne nous met pas, comme l’espèrent les catholiques, et comme je l’espère, à même de la vérité. Si les hommes comprenaient-la grandeur, et la nécessité, et les ravissements de la science, au lieu de se détourner à des niaiseries, au lieu de courir après un titre ou un portefeuille, au lieu de se livrer des batailles acharnées pour des intéréts d’un jour, ils conspireraient ensemble, de toutes leurs forces ; et de tous leurs esprits, pour dissiper les erreurs, pour conquérir un nouveau secret, pour entrer plus profondément dans les causes et dans les essences. Voilà ce qui est solide et vivifiant ! ce qui est humain ! ce qui nous rend dignes d’être les spectateurs et les coopérateurs de Dieu ! Faites des lois pour aider, pour vivifier, pour récompenser l’intelligence ! N’en faites pas pour l’enchaîner ! N’usez pas la force de la loi à diminuer la force humaine ! La première de toutes les libertés, la plus simple, la source des autres, la source du droit, c’est la liberté de penser. Faut-il que, pour avoir dévoilé aux hommes les secrets du ciel, les hommes aient fait mettre Galilée à genoux !

4. Proscription de la liberté de penser.

Il n’est pas nécessaire de remonter au moyen age pour voir des libres penseurs persécutés. Voici tout à la fin du seizième siècle ; un auteur condamné à mort pour propos injurieux contre le roi. L’Estoile raconte ainsi cet événement, qui est loin d’être un exemple rare[2] : « Le samedi 22 novembre 1586, maître Francois Lebreton, avocat au parlement, natif de Poitiers, par arrêt de la cour du parlement de Paris, fut déclaré atteint et convaincu du crime de lèse-majesté, et, comme séditieux et perturbateur du repos public, pendu et étranglé en la cour du palais, devant le mai. Et ce, à raison d’un livre qu’il avait composé et fait imprimer à Paris, auquel il avait inséré plusieurs propos injurieux contre le roi, le chancelier, les présidents et conseillers de la cour, dont les copies furent prises chez Giles de Carroy, imprimeur, demeurant en la rue Saint-Jean de Beauvais ; et-lui et son correcteur faits prisonniers, fustigés au-cul de la charrette, et bannis pour neuf ans du royaume de France. Lesdits livres brûlés sous la potence, et tous les biens dudit Lebreton acquis et confisqués au roi. » Le supplice de Vanini, condamné à la peine du feu pour crime d’athéisme par le parlement de Toulouse, est du 19 février 1619. Dans le cours du dix-septième et du dix-huitième siècle, les parlements se bornèrent presque toujours à faire lacérer et brûler les livres ; mais il y a des exemples de décrets d’ajournement : personnel, et même de condamnations flétrissantes prononcées contre les auteurs. Helvétius, qui ne se sentait pas de goût pour le martyre, publia en 1759 jusqu'à trois rétractations ou désaveux de son livre de l’Esprit. L’abbé Raynal fut décrété de prise de corps pour son Histoire philosophique des Deux-Indes, et obligé de s’enfuir en abandonnant tous ses biens. L’arrêt du parlement est du 25-mai 1781[3], Quelques années auparavant, un écrivain obscur, Delisle de Sale, auteur d’un très-médiocre ouvrage, intitulé la Philosophie de la nature, fut condamné par le Châtelet au bannissement perpétuel et à la confiscation. Il en appela au parlement, qui le condamna seulement à être admonesté, ce qui était une peine infamante. On ne relira pas, sans une sorte d’effroi, quelques détails de la procédure du Chatelet[4] : « À midi, M. Delisle a été conduit à la salle du conseil pour subir son dernier interrogatoire. Il avait préparé un discours pour sa défense : on ne lui a pas permis de le lire… Voici les chefs d’accusation principaux : « 1o Vous avez dit, dans une épître dédicatoire, qu’il faut toujours finir par adorer Palmyre et par suivre la nature. » Cela tend au spinozisme ; cela réduit les lecteurs à rejeter toute autre loi que la loi de la nature ; 2o Vous avez avancé qu’il était impossible à l’homme d’avoir des idées claires sur l’essence de Dieu, et qu’il fallait se contenter : de l’adorer en silence… 3o Vous-avez dit qu’il y avait des moments de : fermentation dans un État où chaque citoyen prenait un caractère et où les rois n’étaient plus que des hommes… 4o Vous-avez-osé dire que les quatre vertus cardinales pourraient se réduire à une seule… L’accusé s’est retiré. On a été aux opinions : les premières voix ont été : pour condamner M. Delisle ad omnia citri mortem : cette formule désigne le fouet, la marque et les galères perpétuelles. Cet avis a été proposé avec chaleur, Ensuite, on a opiné à ce que l’auteur fut condamné au carcan, à faire amende : honorable en chemise et une torche à la-main, devant le portail de Notre-Dame, ensuite banni à perpétuité. Cet avis, longtemps discuté, a été sur le point de prévaloir…[5] ? »

Les libraires étaient encore : plus maltraités que les auteurs. Au dix-septième siècle on pendit un libraire pour avoir publié le Custode du lit de la reine[6], au dix-huitième siècle, on condamna un libraire à la détention perpétuelle, comme suspect d’avoir voulu imprimer un mémoire sur les troubles de France[7]. » Je me borne à ces deux exemples, parce que les exemples sont connus et innombrables. Outre les parlements, dont le pouvoir était à peu près discrétionnaire, les auteurs avaient à craindre encore le lieutenant de police, le ministre de Paris, le directeur général de la librairie et le chancelier. Rien n’était plus commun que de mettre un auteur à la Bastille. Le ministre de Paris embastillait un auteur ou l’exilait, avec autant de facilité qu’en mettait le parlement à faire lacérer un livre. Quand Louis XVI fit de son propre mouvement arrêter Beaumarchais pour une très-médiocre chanson contre l’archevêque, il ne lui accorda pas les honneurs de la Bastille, il l’envoya dans une maison de correction, à Saint-Lazare, dont le nom même était infamant[8]. On était alors en 1785, et l’auteur du Mariage de Figaro n’avait pas moins de cinquante-trois ans. Voltaire fut obligé à plusieurs reprises de quitter la France, et il demanda vainement pendant de longues années l’autorisation de revenir à Paris. J. J. Rousseau, après la publication de l’Émile, fut décrété de prise de corps, et réduit à quitter Paris en toute hâte. Il erra sous un nom supposé, chassé successivement du territoire de Berne et de celui de Neuchâtel[9]. Son homonyme, J. B. Rousseau, fut condamné au bannissement perpétuel, par arrêt du parlement, le 7 avril 1712, « pour avoir composé et distribué des vers impurs, satiriques et diffamatoires. » C’est en allant au donjon de Vincennes, rendre visite à Diderot prisonnier[10], que Jean-Jacques avait écrit la prosopopée de Fabricius. Un écrivain, aujourd’hui oublié, très-célèbre au siècle dernier, Linguet, fut mis à la Bastille sous le ministàre de M. de Vergennes[11], et le bruit courut qu’on l’avait pendu dans sa prison. Le procédé paraissait violent, mais il ne paraissait pas complétement invraisemblable[12]. Un auteur, pour le moindre livre, pour une chanson, pour un couplet, appartenait à la police, comme les comédiens et les filles de joie. Tous les officiers de police, tous les gens du roi, tous les tribunaux, tous les ministres avaient le droit de le mander devant eux pour l’admonester, de l’exiler de Paris ou même de France, de le mettre en prison, de le faire condamner à l’amende, au carcan, aux galères, de le faire pendre comme Anne Dubourg, ou briller comme Étienne Dolet et Vanini, ou ruiner et déporter comme l’abbé Raynal. Il y avait en outre les lettres de cachet qui pouvaient être obtenues pour une injure particulière par un grand seigneur ou par une courtisane. Peu s’en fallut que la Clairon ne fit mettre Fréron au Fort-l’Evêque[13]. Enfin, il y avait les mandements, la censure cléricale qui aboutissait le plus souvent à quelque sévice du bras séculier. On écrivait sous le bâton.

5. De la liberté de penser en Europe.

Nous croyons aujourd’hui que nous sommes libres, au moins dans notre pensée et dans l’expression de notre pensée. C’est même dans cet affranchissement de l’intelligence que nous faisons surtout consister le caractère des temps modernes. Mais souvenons-nous du précepte de Socrate, que la pire ignorance est celle qui s’ignore elle-même, et prenons garde qu’on ne puisse dire aussi de l’état de nos esprits que la pire servitude est celle qui se prend de bonne foi pour la liberté. Nous disions tout à l’heure que le moyen âge n’est pas mort dans nos lois et dans nos mœurs, puisque nous avons encore des corporations, des douanes, des privilèges, tout un arsenal de lois prohibitives sans nécessité : il nous reste à rechercher aussi s’il ne reste rien du moyen âge dans nos écoles et en nous-mêmes ; si le chimiste a tué l’alchimiste, si le médecin a tué le mire, et si le philosophe, à force d’avoir écouté Descartes, se souvient assez « de ne recevoir jamais aucune chose pour vraie qu’il ne la connaisse évidemment être telle[14].

Un pays libre en matière de philosophie, c’est celui où la pensée et l’expression de la pensée ne sont entravées ni par les lois, ni par les mœurs. À ce compte, quelle est en Europe l’étendue du territoire de la philosophie ? Il en faut d’abord : retrancher la Suède, dont la littérature actuelle ne nous est connue que par quelques romans agréables, ce qui n’est pas une preuve de fécondité ni par conséquent de liberté, et dont l’intolérance religieuse a si tristement retenti en Europe dans ces dernières années. Un pays dans lequel on ne peut pas abandonner la religion de l’État sans être mis hors la loi, est un pays où on ne connaît pas le premier mot de la liberté intellectuelle. Il est douloureux que de telles lois subsistent, et qu’au lieu de les laisser dormir comme ces vieux instruments de torture que la rouille dévore au fond des musées, on les applique, à la honte de la civilisation, au milieu du dix-neuvième siècle, dans la capitale d’un grand royaume, en pleine paix intérieure, sans aucun de ces prétextes de raison d’État qui inspirent aux gouvernements absolus tant de dédains pour la liberté. Mais le comble, c’est de voir cet entêtement dans les lois barbares se produire par la volonté des chambres, et les représentants librement élus d’un pays refuser à plusieurs reprises une liberté que le roi leur offre. Dans le cours ordinaire des choses, ce sont les députés d’un pays qui défendent la liberté, parce qu’ils en sentent la douceur, et le pouvoir exécutif qui lui résiste, parce qu’il en voit les difficultés.

Nous ne compterons pas non plus sans doute parmi les pays où on peut penser et parler librement, la Russie. La constitution politique de la Russie est l’absolutisme le plus absolu. Nulle garantie, nulle institution de liberté ; tout dépend de la volonté du prince, qui n’est pas même gêné, comme ailleurs, par la tradition. Il y a en Russie assez d’aristocratie pour que le paysan souffre, pas assez pour que le czar rencontre un obstacle. Ces seigneurs, qui peuvent être brisés à chaque instant, sont inutiles pour la liberté publique, et détruisent toute liberté privée. On assure qu’à l’université de Moscou les professeurs ont une grande latitude d’enseignement ; c’est donc qu’on les laisse parler par dédain, comme on oublierait un baril de poudre dans une maison toute construite en pierres et en fer. L’histoire de Lermontoff et de Pouschkine, le peu qui nous arrive d’ouvrages écrits en russe par des Russes, le caractère exclusivement littéraire et frivole de leurs productions, les entraves imposées à la presse, l’ensemble du gouvernement et de l’administration prouvent assez que la pensée est enchaînée en Russie, comme les corps. Quand nous ne saurions rien de ce pays, sinon que le servage y a subsisté jusqu’au présent règne, ce serait assez pour affirmer que la philosophie n’y a pas pénétré. Il est vrai que plusieurs religions ont en quelque sorte droit de cité dans ce vaste empire ; mais il est vrai aussi que la Russie est soumise à une religion d’État. Le caractère purement politique de cette institution, son origine à la fois récente et suspecte ne préservent pas le peuple du fanatisme, car la complaisance de l’esprit humain est inépuisable, et on le voit tous les jours se passionner pour des contes qu’on n’oserait pas faire à de petits enfants. Sans cet attachement du peuple à la religion grecque orthodoxe, on serait tenté de ne voir dans le saint synode composé en majorité d’aides de camp et de généraux, qu’un bureau de police. Ce rouage administratif maintient l’unité dans les croyances quand cela convient à la politique ou au caprice de l’empereur, comme le conseil de guerre veille au maintien de la discipline et à la régularité des manœuvres et des exercices de l’armée.

Passons par-dessus la Turquie pour arriver à l’Autriche. L’Autriche ne représente pas dans le monde le principe de la liberté d’examen. Elle a autre chose à faire que d’émanciper la pensée humaine. Le concordat conclu entre l’Autriche et le pape le 18 août 1855 est le contrepied exact de ce qu’on appelle en France les libertés de l’Église gallicane. Ainsi les communications du Saint-Siège avec le clergé et le peuple sont déclarées absolument libres[15] ; les évêques publient leurs mandements, et gouvernent leurs diocèses avec une indépendance sans limites[16] ; ils célèbrent des conciles provinciaux et des synodes diocésains, et en publient les actes, sans aucune participation du pouvoir civil[17]. L’enseignement dans toutes les écoles est conforme à la doctrine catholique[18], et soumis à l’inspection ecclésiastique[19]. Les évêques ont le droit de censure sur les livres[20] et sur les fidéles[21]. Les causes relatives au mariage (à l’exception de celles qui ne concernent que les effets purement civils) sont décidées par le juge ecclésiastique[22]. Enfin, l’article 16, qui regarde particulièrement la liberté de penser, est conçu en ces termes : « L’auguste empereur ne souffrira pas que l’Église catholique, sa foi, sa liturgie, ses institutions, soient outragées ni en paroles, ni par des actes ni par des écrits ; il ne souffrira pas non plus que les évêques et les prêtres soient en aucune manière empêchés dans l’exercice de leur charge, surtout en ce qui touche à ce qu’ils auront à faire pour la défense et la conservation de la doctrine, de la foi ou des mœurs. »

Un petit livre a été, au dix-neuvième siècle, le plus redoutable ennemi de l’Autriche : on peut le remarquer à l’honneur des lettres, que la cour de Vienne ne reconnait peut-étre pas pour une puissance. C’est une triste destinée pour ce gouvernement et pour ce peuple, de s’étre fait de Silvio Pellico un ennemi immortel. L’Europe ignorante hésiterait peut-être dans ses jugements sur la politique de l’Autriche sans ce cachot oà a si longtemps souffert le doux et héroïque auteur de Françoise de Rimini. Voilà bien le roseau pensant, plus fort que ce qui le tue.

On se consolerait de la Russie, à cause de l’esclavage et de la Sibérie, de l’Autriche à cause du Spielberg, de l’Espagne à cause des souvenirs de l’Inquisition ; mais que la terre nourricière de la république romaine, que le pays de la musique et de la peinture, de la poésie et du soleil, que cette riante et vaillante Italie, reine si longtemps par les armes, et plus tard par la politique et par le génie, vaincue par elle-même, par ses déchirements intérieurs avant d’être subjuguée, et si grande dans son abaissement par la persistance et la vigueur de son patriotisme ; que la patrie de Cicéron, de Dante et de Savonarole ne puisse plus même penser, voilà ce qui crie vengeance contre notre grand siècle de lumières[23]. Une partie de l’Italie est à l’Autriche ; une autre, la plus belle ! au roi de Naples. On ne peut guère attendre la liberté philosophique du gouvernement pontifical. C’est beaucoup qu’il exerce doucement le despotisme. Ce jeune enfant, baptisé par surprise, et enlevé par force à son père et à sa mère, a été un épisode triste et inattendu du gouvernement de Pie IX. Une telle violence faite à la famille en même temps qu’à la conscience n’était plus dans les mœurs de la cour de Rome, mais elle était, a coup sûr, dans la lettre et dans l’esprit de la constitution politique des États de l’Église. À Florence, la lecture de la Bible par un catholique est un crime puni par l’emprisonnement ou le bannissement. Reste donc, pour toute la péninsule, le Piémont, pays de liberté et de gouvernement représentatif, où le pouvoir civil reste laïque, quoique le premier mot de la constitution consacre l’existence d’une religion d’État. Les livres, les journaux et la parole ont là, au pied des Alpes, entre l’Autriche et Rome, quelques lieues carrées de liberté. Au delà commence le cordon sanitaire de la police, à travers lequel la vérité la plus inoffensive ne saurait passer sans estampille.

Ainsi la liberté philosophique est resserrée dans trois. pays de l’Europe : l’Allemagne, moins les pays de domination autrichienne, Angleterre et la France, avec la Belgique et la Suisse, deux terres françaises. Voilà tout empire de la liberté, il faut voir si elle est entière dans ces bornes étroites.

L’Allemagne est tellement divisée que pour savoir ce qu’il y a dans chaque État de liberté religieuse, de liberté de la presse et de liberté philosophique, il faudrait prendre l’une après l’autre toutes les constitutions. La liberté religieuse n’y est pas entière dans les mœurs : ce qui le prouve, c’est la pétition récente des marchands de Hambourg, demandant qu’il soit défendu aux Juifs de faire le commerce. Elle n’y est pas entière dans les lois : je ne citerai pour le prouver, que la persécution de l’Irvingianisme, qui ne remonte pas au delà de quelques années. En 1855, la Bavière a condamné à l’internement tous les irvingiens (cinq prêtres catholiques et quarante-neuf laïques). En 1857, a été publié un acte du gouvernement bavarois qui menace du bannissement ou de l’internement tous ceux qui à l’avenir se rattacheraient à cette secte. « ou seraient suspects de la favoriser[24]. » Je pourrais multiplier les exemples, mais ceux-là suffiront pour montrer qu’il reste encore dans les États allemands beaucoup de liberté religieuse à conquérir, La liberté de la presse : est fort limitée en Prusse, si tant est : qu’on puisse dire : qu’elle existe. Comment peut-il y avoir une très-grande liberté : philosophique dans des pays où la liberté de la presse est restreinte, et la liberté religieuse très-incompléte ? Cela ressemble à une contradiction, et pourtant cela est. On conçoit à la rigueur qu’un gouvernement veuille être maître des journaux, qui sont des pamphlets quotidiens, et laisser aller la librairie en liberté ; qu’il surveille les églises, et ne s’inquiète pas des chaires de haut enseignement ; en un mot, qu’il laisse penser, et ne permette pas d’agiter. Il faudrait le-tout ; ce serait plus logique, meilleur pour la pensée ; et même pour le pays ; mais c’est déjà une grande chose que l’ample liberté : — qui existe dans les régions élevées de la spéculation. Quelle que puisse être en tout le reste : la conduite de la Prusse, il faut la : louer d’avoir ouvert à toutes les doctrines sérieuses les chaires de Kenigsherg et d’Heidelberg, et d’avoir laissé publier et répandre sans aucune entrave les œuvres de Kant, de Hegel, de Fichte et de Shelling. Il y a d’ailleurs un caractère très-frappant et très-honorable de la nation allemande ; c’est son goût pour la liberté dans les recherches philosophiques. Dès qu’on ouvre un philosophe allemand, on s’aperçoit non-seulement que les institutions de son pays lui laissent la liberté, mais encore qu’il en use si naturellement, si instinctivement, qu’il ne lui paraît même pas possible d’être guidé dans ses affirmations ou dans ses négations par autre chose que par la vérité. C’est ce qui fait lire avec fruit même les écrits dont on repousse la doctrine générale ; car la bonne foi a une grâce qui attire, et absence de toute préoccupation intéressée produit toujours une certaine originalité. On s’instruit dans le commerce d’un esprit médiocre qui se montre tel qu’il est, parce qu’après tout, c’est un homme ; tandis que ces beaux esprits qui répètent une leçon et qui jouent un rôle, ne nous apportent que des idées et des sentiments que nous savons sur le bout du doigt, et dont tout leur beau style couvre mal la banalité. Kant, Hegel, Fichte, Schelling, pour ne parler que des morts, ont fait autant pour la splendeur et influence de l’Allemagne que Gœthe et Schiller. Ces beaux génies ne seraient pas éclos sans la liberté de penser ; et, par un juste retour, leur gloire protège dans leur pays les droits de la philosophie, et rend l’intolérance religieuse à jamais impossible.

Nous ne considérons ordinairement que deux choses en Angleterre : la politique et le commerce. Cette constitution libre et savante, cette fabrique inépuisable, ce commerce intelligent, actif, universel, voilà tout ce qui nous préoccupe de nos voisins. Nous allons chez eux pour voir leur parlement et leurs cours de justice, ou pour admirer leurs vaisseaux et leurs machines ; c’est à peine si nous pensons à leurs lettrés, à leurs philosophes et à leurs théologiens. Cependant la vie spéculative est aussi ardente en Angleterre que la vie active, quoiqu’elle fasse moins de bruit dans le monde. Nous n’entendons guère parler de ses poètes depuis Byron, Walter Scott et Thomas Moore, ni de ses philosophes depuis Reid et Dugald Stewart ; mais ce qui prouve que le mouvement des esprits y est toujours considérable, c’est la ferveur des disputes théologiques. L’Angleterre est peut-être le pays de l’Europe où il y a le plus de tolérance et le plus de controverse. Ces deux symptômes ne s’excluent pas le moins du monde, et ils sont excellents l’un et l’autre. Notre tolérance à nous, Français, qui ne sommes plus du tout théologiens, et qui sommes à peine philosophes, tient à l’indifférence ; mais chez les Anglais, qui se passionnent volontiers pour leurs sectes, c’est le sentiment même de la liberté. En matière de liberté des cultes, la situation de l’Angleterre diffère totalement de la nôtre. On peut résumer la différence de la législation des deux pays, de la manière suivante : En France, la profession religieuse n’est un obstacle pour aucun citoyen[25], mais les cultes ne sont pas libres. En Angleterre, les cultes sont libres ; mais la profession religieuse a été longtemps un obstacle pour les catholiques, et jusqu’à ces derniers temps un obstacle pour les israélites, Cette différence a une double cause : la plus profonde, c’est que les Anglais sont tolérants par amour de la liberté, et les Français par indifférence ; une cause accessoire, c’est l’existence en Angleterre d’une religion d’État. La religion d’État, qu’ils appellent la religion établie, est pour nos voisins une institution politique, et ils l’aiment par patriotisme. Beaucoup d’Anglais qui travaillent à répandre l’Église établie ne font en réalité qu’une propagande politique, sous couleur de propagande religieuse. Dans leur pays, ce qu’ils poursuivent en donnant au culte officiel une prépondérance, c’est la domination de l’élément anglais. Le fanatisme religieux avait peu de part dans le mouvement produit il y a quelques années par l’agression papale. Depuis l’admission de M. Rothschild au parlement, on peut dire que la profession religieuse n’établit plus de différence entre les sujets britanniques. Les juifs et les catholiques peuvent parvenir à tout, excepté pourtant à la dignité de lord chancelier, parce que le lord chancelier est le représentant du pouvoir spirituel attribué à la reine. Quant aux cultes, malgré un reste d’antipathie contre le papisme, antipathie de plus en plus concentrée dans les basses classes, ils jouissent de la pleine liberté d’enseigner, de construire des temples, de réunir les congrégations pour la prière en commun et la prédication. Seulement, c’est la liberté sans l’égalité, ou du moins sans l’égalité avec l’Église établie, qui reste largement traitée en honneurs, dotations, influence politique, et quia ses évêques et ses pasteurs même dans les provinces irlandaises où le catholicisme est, par Je fait, le culte de la majorité et presque de l’unanimité des habitants. L’ardeur des querelles théologiques s’explique par la coexistence d’un grand nombre d’églises dont deux ou trois ont une grande importance, et par les fondations publiques ou privées qui attachent à certains égards les intérêts religieux à des intérêts civils[26], Les deux universités d’Oxford et de Cambridge sont des corporations dont le caractère est politique et l’origine religieuse. À ce double titre, elles font profession d’orthodoxie, et les chefs des universités et de leurs collèges, principaux, professeurs ou fellows, ne peuvent cesser d’appartenir à l’Église officielle sans renoncer à leurs bénéfices. Les fellows gardent le célibat, tant qu’ils jouissent de leur prébende, et demeurent dans l’intérieur du collège. Une partie de leurs obligations consiste à assister régulièrement au service religieux. Ce caractère orthodoxe et clérical des deux anciennes universités anglaises, est la cause principale de la création moderne d’une université de Londres, où l’enseignement est étranger à toute préoccupation religieuse. Il convient peut être d’ajouter que le mot d’orthodoxie n’a pas parmi les protestants le même sens que parmi nous, et ce qui le prouve, c’est la quantité de sectes ennemies qui existent dans le sein de l’église anglicane. Il suffit d’adhérer extérieurement aux trente-neuf articles pour ne pas être rangé parmi les dissenters. Wesley, au dix-huitième siècle, remplit longtemps ses devoirs de paroisse après avoir commencé ses publications méthodistes, et de nos jours, on a vu le docteur Pusey, après avoir été interdit de la prédication pendant deux ans, conserver ses droits de fellow dans l’université d’Oxford.

6. Des instruments de l’intolérance : les croisades, l’inquisition, le bannissement, les lois pénales, la mort civile, la censure.

L’intolérance, suivant le souffle du temps et la force de ses ennemis, employa des instruments différents. Quand l’hérésie fut locale, et acquit rapidement des accroissements considérables, on la traita comme une invasion des barbares ; on leva contre elle des armées ; on prêcha des croisades ; on dévasta des provinces. Telle fut, au douzième siècle, la guerre contre les Albigeois, qui versa des flots de sang dans la Provence et le Languedoc. L’inquisition prit naissance pendant les horreurs de cette guerre[27]. En 1233, le pape Grégoire IX conféra les fonctions d’inquisiteurs aux dominicains, en leur donnant le pouvoir de diriger contre les hérétiques des procédures régulières, et de livrer les coupables au bras séculier. Ce tribunal s’est maintenu jusqu'à nos jours en Italie ; en Espagne, il a été aboli en 1820. Établi en France en 1255, par Alexandre III, sous le règne et avec le consentement de saint Louis, il n’a pu avoir qu’une existence éphémère, à cause de la double prétention des parlements et des officialités diocésaines. Ce n’est pas, comme on l’a dit, parce que la procedure de l’inquisition répugnait au caractére national, encore moins parce que nous jouissions de la liberté de conscience. Mais le parlement repoussait tous les empiétements du clergé, et le clergé tous ceux de la cour de Rome. L’inquisition n’a pu s’établir en France, simplement parce quelle y était inutile pour la répression, et parce qu’elle blessait des prétentions rivales. Berquin, Dolet, Anne Dubourg, Vanini et tant d’autres ont été régulièrement condamnés en justice au feu et la corde, celui-ci pour n’avoir pas cru à la suprématie du pape, celui-là pour avoir nié le dogme de la présence réelle. Les rois, comme souverains juges de leurs peuples, intervinrent directement dans les causes d’hérésie. Henri II fit saisir lui-même, en sa présence, sur les fleurs de lis, le conseiller Anne Dubourg. Henri III fut dans les prisons de Paris argumenter contre deux filles condamnées à mort. Il y resta deux heures à discuter avec elles. Il leur offrit la liberté sur l’heure si elles voulaient seulement promettre d’aller à la messe. Elles refusèrent. Elles furent pendues[28].

Quand laction réguliére des lois et des parlements parut insuffisante, les rois chassérent en masse leurs sujets hérétiques. Le bannissement des protestants fut la grande œuvre des dernières années de Louis XIV. Ils n’étaient plus Français, puisqu'ils n’étaient pas catholiques. Le chancelier Le Tellier se trouva consolé dans les horreurs de la mort, par la pensée qu’il avait scellé avant de mourir, de ses mains défaillantes, la révocation de l’édit de Nantes. Bossuet applaudit avec toute l’Église de France[29], Massillon[30], Fléchier[31], ne virent dans le bannissement général qu’une mesure de justice et de piété, digne du nouveau Constantin. Toutes les cours, tous les administrateurs épuisèrent toutes les formules de la louange. Les courtisans furent transportés d’admiration[32]. À Rome, le souverain pontife fit chanter un Te Deum d’actions de grâces. L’arrêt frappait de proscription cent cinquante mille Français, coupables d’adorer Dieu suivant leur conscience.

Il fut évident, au bout de quelques années, que la grande émigration des protestants n’avait pas détruit le protestantisme. Alors on porta contre les obstinés et les relaps des lois atroces. Les galères et, dans certains cas, la mort, purent être prononcées sans formalités judiciaires, par des intendants, des commissaires, des capitaines. Cette persécution dura longtemps. Quand elle eut lassé les juges et les bourreaux, il fut enfin permis aux protestants de respirer ; mais la loi, jusqu’à la Révolution de 1789, les frappa de mort civile. Ils ne purent ni se marier, ni posséder légalement, ni remplir un emploi. Ils ne furent pas seulement des étrangers dans leur propre pays, mais des parias.

Outre ces mesures répressives, l’intolérance arma le bras séculier d’un certain nombre de lois préventives, dont la plus considérable, parce qu’elle arrêtait à sa naissance l’essor de la pensée humaine, fut la censure des livres.

On sait que les libraires et les imprimeurs étaient organisés en corporation ; c’était un premier degré de censure, car la corporation des imprimeurs était à la fois très-surveillée, ce qui la rendait craintive devant le pouvoir, et très-privilégiée, ce qui la rendait difficile et exigeante pour les auteurs. Il n’y avait en France, en 1686, que trente-six imprimeurs, et, en 1778, il n’y en avait que soixante-quatre[33], malgré l’énorme quantité de gazettes, de mémoires, de pamphlets, de romans que le dix-huitième siècle ne cessait de produire. La censure avait été créée et mise au monde, au mois de mars 1515, par le pape Léon X, « le Père des lettres, » qui décida qu’aucun livre ne serait mis sous la presse sans l’approbation des supérieurs. Ce règlement fut renouvelé en 1546 par le concile de Trente. On trouve une décision analogue dans la dixième session du concile de Latran. Les évêques exercèrent eux-mêmes la censure au commencement, puis, le nombre des livres croissant, ils s’en reposèrent sur les théologiens ; et c’est ainsi qu’en France la Sorbonne devint très-promptement une grande commission de censure exerçant au nom de l’épiscopat, et à laquelle pourtant les évêques se soumirent[34], En 1542, un arrêt du parlement autorisant la Sorbonne à examiner les livres venus du dehors[35] donna un caractère civil à l’institution de la censure ; qui devint définitive par une ordonnance de Henri II, rendue le 11 novembre 1547 et confirmée le 10 septembre 1572 par Charles IX[36], Ce privilège accordé par les rois ne tarda pas à gêner l’autorité royale, qui s’efforça de le retirer ou de le restreindre. En 1623, la Sorbonne se partagea sur la question de l’infaillibilité du pape : aussitôt intervinrent des lettres patentes du roi, qui désignèrent quatre docteurs de la maison de Sorbonne pour exercer les fonctions de censeurs, à l’exclusion des autres membres de la Faculté. Les docteurs réclamèrent ; et ils l’avaient emporté lorsqu’un nouveau schisme s’éleva entre eux à l’occasion des disputes sur la grâce. Le chancelier Séguier en profita pour faire de la censure une institution uniquement dépendante de la chancellerie. La censure eut dès lors un double caractère : elle garantit l’Église contre les hérésies, et l’État contre les témérités politiques. Les censeurs choisis indifféremment parmi les laïques ou parmi les théologiens, eurent le droit d’exiger des modifications, des retranchements, ou de mettre un auteur dans l’impossibilité de publier son livre en lui refusant purement et simplement l’autorisation. En 1702, les évêques, en possession de faire imprimer sans autorisation leurs mandements, les livres d’églises et les catéchismes de leurs diocèses, voulaient avoir le droit exclusif d’accorder et de refuser l’impression des livres de théologie. La censure serait par là revenue à sa source et aurait cessé d’être politique pour être essentiellement ecclésiastique. Le chancelier Pontchartrain s’opposa à une prétention « aussi nouvelle que monstrueuse[37], » et tout ce qu’obtinrent les évêques (Bossuet, le cardinal de Noailles et l’évêque de Chartres, ami de Mme de Maintenon, étaient du nombre), ce fut d’imprimer sans permission les livres de religion dont ils étaient eux-mêmes les auteurs ; encore cette expression de livres de religion fût-elle restreinte aux missels, rituels et autres ouvrages de pure liturgie. Ainsi, la pensée humaine fut livrée au régime du bon plaisir. Les censeurs n’étant plus que des commissaires nommés par le chancelier et révocables par lui, la cour se passait fort bien de leur ministère quand elle jugeait à propos d’intervenir directement. Un exemple mémorable de ces coups d’autorité, c’est ce qui eut lieu en décembre 1763, lorsque l’archevêque de Paris voulut protester contre l’expulsion des jésuites. M. de Saint-Florentin se rendit chez lui de la part du roi pour lui défendre avec menaces de publier son mandement, et pour s’en faire remettre le manuscrit et les épreuves. M. de Saint-Florentin était ce qu’on appelait alors le ministre de Paris. L’archevêque n’en publia pas moins son instruction pastorale ; mais elle fut condamnée au feu par arrêt du 20 janvier 1764. On voit que les mandements des évêques ne gagnaient pas grand’chose à être dispensés de l’approbation.

Ajoutons que si approbation était nécessaire, elle ne couvrait pas. On ne pouvait paraître sans être approuvé, et on pouvait être condamné quoique approuvé. Le parlement brûlait des livres approuvés par centaines, et souvent il comprenait le censeur dans ses poursuites avec l’auteur, le libraire et l’imprimeur. Le chancelier, de son côté, ne se croyait pas lié le moins du monde par une approbation, et, de même que le parlement, il frappait à bras raccourcis sur les censeurs qui avaient le malheur d’être moins exigeants que lui[38]. L’approbation ne suffisait pas pour éditer un livre, il fallait encore un privilège, car, sans cela, grâce à la concurrence étrangère, nourrie en quelque sorte par les entraves de la législation française, toute opération de librairie aurait été ruineuse. En 1741, un chancelier qui n’était autre que Daguesseau, refusa de donner un privilège pour l’impression des Éléments de la philosophie de Newton. Il arrivait que les auteurs un peu hardis, n’obtenant ni privilège ni approbation, se faisaient imprimer au dehors : l’édit de 1728 soumit les ballots d’imprimés à un examen sévère, et, par ce moyen, les ouvrages qu’ils contenaient passèrent, comme les manuscrits, à la censure. Toutes les avenues étaient cernées.

Je me représente un auteur écrivant son livre dans un pays soumis a la censure, et se demandant à chaque mot s’il ne va pas trop loin, si cette opinion plaira à M. le chancelier, à Mgr l’archevêque, au procureur général, à la Sorbonne et au directeur de la librairie[39]. Je me le représente, effagant une grande vérité, mais trop hardie, pour ne pas perdre le reste[40] ; ou la voilant, pour qu’elle passe inaperçue ; ou achetant par quelque concession, par une bassesse, le droit de la glisser timidement dans un coin de son volume. Quand le livre est fait, il le met en tremblant dans les mains de son censeur. Si Galilée a dit dans son livre que la terre tourne autour du soleil contre l’avis de l’inquisition, trouvera-t-il un censeur assez courageux pour laisser passer cette témérité ? Il n’a tenu peut-être qu’une police bien faite et à une ligne de douanes assez serrée, qu’on enseigne encore aujourd’hui que la terre est immobile au centre du monde. La censure étant devenue une institution politique, soumise comme de raison, à toutes les vicissitudes de la politique, il se rencontrait, par hasard, des esprits forts parmi les censeurs, ou bien c’était le directeur de la librairie lui-même qui était un esprit fort, comme Malesherbes, fort ami de J. J. Rousseau, et qui voulut se charger en personne de lire les épreuves de l’Émile : alors, si le livre avait du bon, au lieu de le défendre brutalement, on argumentait avec l’auteur, on lui demandait des modifications, des retranchements. Passe encore pour Malesherbes, quoique ce fit un étrange précepteur pour J. J. Rousseau : mais l’Émile aurait pu tomber entre les mains du syndic Riballier, qui avait proserit Bélisaire, ou de tout-autre cuistre de cette farine. Malesherbes approuva l’Émile, non pas cependant sans y rien changer. « Quant aux changements a faire avant la publication, lui écrivait Rousseau, je voudrais bien qu’ils fussent une fois tellement spécifiés, que je fusse assuré qu’on n’en exigera pas d’ultérieurs[41]. » On sait que le livre fut brûlé en dépit d’une autorisation venue de si haut. M. de Malesherbes eut quelque peur : il redemanda ses lettres. Le bruit courut 2 Paris, en 1757, que le parlement demandait une loi pour punir de mort ceux qui feraient des brochures contre les Jésuites[42]. « France, France, disait Rousseau, poussé à bout par toutes ces procédures, vous dédaignez trop les hommes qui savent écrire ! Quelque méprisables qu’ils vous paraissent, ce serait toujours plus sagement fait de ne pas les pousser à bout[43]. »

Les livres entraient cependant, en dépit de toutes les entraves. L’Angleterre, la Hollande nous inondaient de livres défendus. Il y avait jusque dans Paris des imprimeries clandestines[44], Toute cette législation draconienne était mal appliquée, parce que les magistrats eux-mêmes en avaient peur et horreur. Ils étaient rigoureux par boutades, et souvent, parce que la punition aurait été atroce, ils feignaient de ne pas voir, pour n’être pas obligés de punir.

On a remarqué justement que l’administration d’alors, et quelquefois la justice comme l’administration, tempéraient par mille moyens la rigueur des règlements. On usait peu de la ligne droite ; on avançait, on reculait, on changeait la signification des mots et la signification des actes ; on mettait, jusque dans un arrêt, une clause secrète, un retentum. Il y avait mille procédés dilatoires à l’usage du ministère, des intendants et des juges. Pendant qu’un arrêt du conseil d’État[45] révoquait les lettres de privilège accordées à l’Encyclopédie, les libraires en imprimaient un volume, dans Paris, presque publiquement. Les premiers volumes du Voltaire de Kehl étaient publiés quand on se décida a le défendre. L’arrêt du conseil fut rendu à midi ; à onze heures on fit prévenir Beaumarchais de mettre en sûreté les exemplaires qu’il avait en magasin[46]. On avait fréquemment de ces complaisances. Avant de décréter J. J. Rousseau de prise de corps, le parlement voulut être sûr qu’il était décidé à partir. On prononça l’arrêt quand on sut qu’il se mettait en chemin. Il rencontra, en venant à Paris, les huissiers qui allaient tranquillement chez lui pour l’arrêter[47]. Au milieu de cette douceur éclataient des affaires comme celle de Delisle de Sales. Cela prouvait que les lois étaient mal faites, le gouvernement faible, les hommes modérés. La faiblesse, ou, si l’on veut, la bonté d’un prince, n’empêche pas la loi d’être tyrannique.

On est très-étonné quand on jette les yeux sur la législation de l’ancien régime et qu’on voit toutes ces forces liguées contre la pensée, ; de relire ensuite quelques ouvrages de Voltaire, de Diderot, de Bayle même, de J. J. Rousseau, et de se dire que ces mêmes livres ne paraîtraient pas impunément aujourd’hui. L’histoire de l’ancien régime abonde en contradictions de ce genre, surtout à l’approche de la Révolution : c’est que la législation restait despotique quand les magistrats se sentaient dominés et envahis par esprit nouveau. Les lois, à force d’être en désaccord avec le siècle, n’étaient plus que comminatoires ; les magistrats n’avaient ni la force ni la volonté de les appliquer. Quelquefois un tribunal, sans sortir de la légalité, en y rentrant plutôt, prononçait une sentence atroce, contre laquelle s’élevait, d’un bout de la France à l’autre, une clameur d’indignation. Tel est le malheur d’un gouvernement usé et arriéré, qui tantôt ne gouverne plus, et tantôt a des accès de violence.

7. Des causes qui entravent la liberté de penser en France.

On dit que noblesse oblige. En France, nous sommes la patrie de Descartes. Le monde sommeillait quand Descartes proclama l’absolue indépendance de la pensée. Un siècle après, toute une génération de penseurs se mit à l’œuvre pour fronder les préjugés, les routines, les grimaces, et pour dire enfin la vérité dans l’art, la science et la politique. L’Europe fut à l’école chez nous pendant le dix-huitième siècle ; les rois même et les empereurs prenaient de nos leçons. Tout n’est pas irréprochable, tant s’en faut, dans les écrits de Voltaire, de Diderot, de Jean-Jacques ; mais on y-sent la plus parfaite indépendance de l’esprit : c’est ce goût de la liberté qui fait leur nouveauté et leur force. Quand Voltaire nie la grandeur et la moralité du christianisme ; quand Diderot, pour rompre avec les trois unités, apporte en plein Théâtre-Français ses théories vivantes, mais barbares ; quand d’Holbach et Helvétius insultent l’esprit en haine du spiritualisme chrétien ; et quand Rousseau prend toute la société à partie, frondant le bien avec le mal, rendant la propriété solidaire de la tyrannie, et les arts solidaires de la corruption, on s’étonne, on s’indigne de ces doctrines, et malgré soi on applaudit à cette irruption fougueuse de la liberté d’examen dans tant de vieux sanctuaires si longtemps et si tristement redoutables : ce n’est pas parce qu’étant plébéiens, bâtonnés quelquefois par leurs maîtres, envoyés à l’office, traités en laquais, ils ont pris le haut du pavé par ascendant du génie et du caractère, ni parce que, évrivant sous le règne des Châteauroux, des Pompadour et des Dubarry, ils ont subi et bravé tour à tour Vincennes et la Bastille ; c’est parce qu’au milieu de cette implacable étiquette qui réglait les mœurs, les pensées et le langage, ils ont voulu et su être des hommes. Peu m’importe que Diderot extravague de temps en temps : ce qu’il me donne dans ses lettres, dans ses romans, dans ses drames, et jusque dans son Sénèque, c’est Diderot ; ce n’est pas un cent millième exemplaire du dix-septième siècle. On était déshabitué depuis cent ans de l’audace ; voilà précisément pourquoi on ne peut plusse rassasier de Voltaire. Je renferme dans ces trois mots la génération de esprit moderne : Descartes a fait l’Encyclopédie, l’Encyclopédie a fait la Révolution, et la Révolution tient tout entière dans la nuit du 4 août. À partir de Descartes, la France menait les idées ; à partir du 4 août, elle fut la maîtresse des législations : c’est par elle que la justice et la liberté, ces deux sœurs immortelles, reconquirent le monde. Nous, contemporains, nous voyons encore les échafauds et les guerres injustes ; la postérité de tous les peuples ne verra que égalité des enfants dans la famille, l’égalité des citoyens dans l’État, la loi faite par tous, égale et impartiale pour tous, le budget voté par les imposables, la dépense faite sous leur contrôle, la conscience humaine éclairée, la philosophie émancipée. Mais il ne faut pas que nos grandeurs historiques nous cachent nos misères présentes.

La société humaine est comme cet océan sans cesse agité par le flux et le reflux. Robespierre a beau dire : « Qu’y-a-t-il de commun entre ce qui fut et ce-qui-est ? » Quand huit siècles ont passé sur un édifice, on n’en balaye pas les ruines en trois années. 93 proscrivit tout, le bien comme le mal. Le bien revint, en grande partie du moins ; par la force de la vérité ; il ramena avec lui beaucoup de mal, par la force de l’habitude. Déjà, pendant la révolution, à chaque pas de fait, on peut voir, après le premier ébranlement, les hommes du passé revenir, avec les doctrines, les lois, les mœurs, s’accommoder à ce nouveau monde, et peu a peu le plier aux anciennes façons. Quand le Comité de salut public sentait cela, il recourait aux grands moyens : le passé avait là un rude jouteur, qui faisait de l’art pour l’art en matière de révolution, et qui voulait être révolutionnaire quand même, partout et toujours. Cela ne lui réussit pas. La mort, après tout, est une mauvaise politique. La révolution à tout prix ne pouvait pas durer longtemps : le lendemain de sa chute la réaction était établie partout, dans le conseil du gouvernement et dans le dernier directoire de district ; tant elle était restée prête pour tous les événements. De cette fusion entre l’ancienne France et la France révolutionnaire naquit notre société moderne, libérale et mobile à la surface, monarchique et routinière en dessous. On a beaucoup ri, et justement, de ces républicains à carmagnoles, qui, le lendemain de l’établissement de l’Empire, se trouvèrent experts dans l’art des révérences. Ce n’est là que la comédie, la petite pièce ; dans le fond, cette révérence si vite apprise, ou si secrètement retenue, c’est notre histoire à presque tous. Nous parlons la langue de Mirabeau, mais nous vivons de la vie que nous a faite Richelieu. Nous nous jouons des constitutions avec une témérité insensée ; mais nous sommes en respect et en soumission devant les routines administratives. Si Robespierre n’a pas eu de Bastille, c’est uniquement parce qu’il ne faisait pas de prisonniers de guerre.

Beaucoup de personnes disent que cette facilité à changer de formes politiques, et cette absence d’initiative personnelle dans les détails de la vie civile tiennent à ce que nous avons supprimé toutes les forces intermédiaires entre l’État et le peuple : la noblesse, les parlements. Cela est faux, et cela est vrai. Cela est vrai en principe ; car si l’individu est tout seul en présence de l’État, cette situation conduit tout droit à l’excès de la soumission avec des intervalles de révolte. Cela est faux en fait : car la noblesse n’était plus une force, mais un privilège, et le pouvoir des parlements n’a jamais été qu’une prétention. C’est pourquoi il n’y a pas à restaurer la noblesse, qui détruisait l’égalité sans donner la liberté ; mais à créer la vie communale et l’association libre, qui fondent la liberté et l’égalité à la fois, La liberté politique sans la liberté civile ne sera jamais qu’une théorie.

Dès qu’on regarde attentivement la société française, on est très-frappé de ce double fait, qu’elle est essentiellement changeante dans ses sympathies politiques, et essentiellement routinière dans ses habitudes domestiques. Elle a passé avec une facilité merveilleuse d’un régime à un autre, mais les socialistes n’ont jamais été pour la grande masse de la société française qu’un sujet d’étonnement et d’effroi. On a grand tort, en Europe, de croire que nous menaçons la famille, la propriété, la religion : nous n’avons jamais menacé que les trônes. Nous paraissions changés de fond en comble en 93 ; mais le gros de la nation jouait une comédie, une tragédie pour mieux dire. Les clubistes les plus forcenés trouvaient que la pièce durait trop longtemps, et avaient hâte de rentrer dans la coulisse. On peut en donner pour preuve ce qui est arrivé à la religion catholique. Pendant deux ou trois ans, une nuée de pillards s’est précipitée sur les églises pour les dépouiller et les incendier ; sur les prêtres pour les exiler, les transporter et les massacrer : on aurait bien juré, à ne regarder que l’extérieur, qu’il ne restait pas un seul vestige de la religion dans les âmes. Cependant quand Bonaparte rouvrit les églises, rappela les prêtres, conclut un concordat avec le pape, la congrégation accourut partout au premier son de la cloche. Il se trouva que la France était toujours restée chrétienne, et qu’elle avait fait la guerre non à la religion comme religion, mais à la religion comme institution politique. Dans le fond, si la religion et la politique n’étaient jamais mêlées, la religion, en France, n’aurait pas à craindre de la haine, mais seulement de l’indifférence.

C’est qu’en effet, la routine est persévérance et indifférence. Chez nous la bourgeoisie est plutôt hostile aux prêtres que bienveillante ; elle est, en majorité, incrédule ou indifférente pour les vérités de la foi, et pourtant elle se montre passablement assidue aux cérémonies de l’Église, telles que le baptême, la première communion, le mariage, les services funèbres. Passer sa vie dans l’apathie religieuse la plus profonde, railler le dogme, attaquer le clergé, et en même temps exiger impérieusement des prières pour un mariage ou pour une tombe, et crier à l’intolérance si les prêtres refusent d’admettre dans l’église ceux qui ne sont pas de l’Église : rien n’est moins sensé, et rien n’est plus commun. Pas de foi, beaucoup de routine, voilà le résumé de notre situation en religion et dans presque tout le reste. La cause psychologique de cette situation est l’habitude d’être protégé et gouverné jusque dans les détails de la vie. Quand on combat pour sa propre main, on a plus de convictions et moins d’obéissance.

C’est donc encore l’excès de la centralisation qui nous rend si dédaigneux pour les questions de liberté en matière de cultes et de libre examen. On ne prend pas ces questions vitales à cœur ; on ne voit pas où elles mènent. Nous que transporte si aisément le moindre pamphlet politique, il ne nous a fallu rien moins que l’Essai sur l’indifférence en matière de religion, pour nous arracher un moment à notre torpeur religieuse, Encore nous a-t-il causé plus d’admiration que d’émotion. Si, n’étant pas catholique, je me passionne pour la liberté des catholiques, ou si, étant ennemi du panthéisme, je me passionne pour la liberté des panthéistes, personne ne me comprend, parce qu’il n’y a que la foi qui enseigne le respect de la foi, et par conséquent le respect de la liberté. La philosophie spiritualiste est permise, elle est la seule permise dans |’enseignement officiel ; en même temps elle est menacée par un petit monde ardent et intelligent de novateurs, qui pousse l’originalité et la puissance de création jusqu’à recommencer Helvétius et Condillac après avoir effleuré Spinoza : dans ce péril éphémère, réel pourtant, si l’État voulait protéger : les doctrines spiritualistes, qui donc demanderait avec plus d’énergie que nous la liberté du matérialisme ? La vérité ne veut être protégée que par la raison, elle ne veut vivre que par la démonstration. C’est une triste condition pour une doctrine que de devoir sa sécurité à la force. Notre pays aurait besoin de voir les défenseurs de toutes les doctrines autorisées demander la liberté pour toutes les doctrines défendues. Ce lui serait un salutaire spectacle. Il apprendrait ainsi que la liberté doit être aimée pour elle-même, au lieu d’être prise et laissée tour à tour, selon qu’elle nous est un instrument ou un obstacle. On demande pourquoi nous n’avons pas l’entière liberté de penser que comporte l’esprit général de notre législation ? C’est parce que nos mœurs nous rendent indifférents à la liberté religieuse et philosophique. Un peuple n’a jamais que les libertés qu’il veut avoir. On nous enseigne, dès l’enfance, à pratiquer un peu, très-peu, et à ne pas croire du tout. Quand un père fait faire à son fils. sa première communion, et que le fils voit, à n’en pas douter, que le père ne croit pas ce qu’il l’oblige d’apprendre, c’est comme si on disait à l’enfant : « Suis la routine sans t’inquiéter du reste. Ne t’astreins qu’aux bienséances. La bienséance de ton âge est de pratiquer ; celle de l’âge mûr est de s’abstenir. » Une telle leçon n’est ni chrétienne, ni philosophique. Ce que absence d’initiative personnelle produit directement dans nos âmes et dans nos mœurs, elle le produit aussi dans nos institutions ; et cette cause et cet effet sont pour ainsi dire palpables dans la plus grande fonction sociale, qui est l’enseignement.

Il y avait sous l’ancien régime plusieurs congrégations enseignantes, sans compter l’Université, et un grand nombre d’institutions fondées. L’enseignement des jésuites n’était pas le même que celui de l’Oratoire ; le collège de Navarre et celui d’Harcourt ou celui du Plessis avaient chacun leurs traditions particulières. L’Université, corporation laïque où dominait l’esprit clérical[48], formait une sorte de petite république, sous l’administration, ou plutôt sous la présidence d’un recteur électif ; elle avait joui longtemps d’importants privilèges[49], et porté le nom fastueux de fille ainée de nos rois. Henri IV avait beau dire que c’était une fille crottée : bafouée à la cour, cette fille crottée était consultée par les souverains, et même au besoin par des souverains étrangers ; elle rendait des arrêts qui inquiétaient la cour de Rome ; la place de proviseur de Sorbonne était briguée par des cardinaux ; les licences étaient de véritables solennités où les évêques et toute la cour accouraient, pourvu qu’il fit question d’un candidat gentilhomme, Il est vrai que sur la fin, les prérogatives de l’Université lui furent disputées pied à pied par la centralisation déjà croissante. Le parlement, qui avait la police des mœurs, et qui augmenta sa compétence théologique par suite de la querelle des constitutionnaires, en vint à régenter et à dominer l’Université. Il manda le recteur à la barre, il se fit apporter les livres, il envoya des commissaires pour faire biffer des délibérations devant eux. L’enseignement subit donc, comme tout le reste, le despotisme de la cour et celui de la justice ; mais il n’en fut pas moins puissant, régulier, d’une grande indépendance intérieure, et surtout divers.

La Révolution, en absorbant les biens du clergé, emporta par la force du même principe toutes les dotations particulières, et notamment celles des hôpitaux et des collèges. Non-seulement l’Église disparut pour un temps, mais quand elle fut rétablie par le concordat, les congrégations demeurèrent abolies ; de : sorte qu’il n’y eut plus ni oratoriens, ni jésuites. On ne pouvait donc attendre désormais la restauration de l’enseignement que des efforts des particuliers ou de l’action directe de l’État. Les particuliers, on ne le sait que trop, ne font jamais rien en France ; ils s’appliquent tout au plus a leurs affaires privées, dont l’administration les soulage tant qu’elle peut ; mais ils se gardent bien de s’occuper des allaires générales : l’État est chargé de le faire pour eux. Cette disposition malheureuse de nos esprits servait à merveille un pouvoir nouveau, qui, pour se rendre stable, avait besoin d’attirer à lui toutes les fonctions, et de se rendre présent partout, et partout nécessaire. Il fit donc deux choses : l’une admirable, l’autre excessive. Il créa de nombreuses écoles ; il donna au corps enseignant qu’il fondait le monopole de l’enseignement et lui asservit tous les instituteurs privés.

Pour ceux qui regardent la centralisation comme la forme la plus parfaite de gouvernement, l’Université de France était une création merveilleuse. Trois ordres d’enseignements distincts, appropriés aux besoins des diverses classes de la société, et disposés de telle sorte que chaque enseignement inférieur pût servir de préparation l’enseignement immédiatement supérieur ; tous les établissements de chaque ordre formés sur le même modèle, soumis aux mêmes réglementes, et à des règlements à la fois très-sages, très-minutieux et très-pratiques ; une hiérarchie entre les divers établissements et entre les fonctionnaires, savante et exacte ; des agents administratifs sous le nom de recteurs, assez nombreux pour exercer leur surveillance sur toutes les parties de l’enseignement ; un conseil supérieur, assisté d’inspecteurs généraux, assez informé par ses inspecteurs, assez plein, par sa composition, d’autorité et de lumières, armé d’assez de pouvoir pour maintenir la discipline, et pour inspirer l’enseignement à tous ses degrés ; enfin, au sommet, un grand maître, qui ne dépendait que du chef de l’État, et qui était, à la tête du corps qu’il présidait, comme un général à la tête de son armée, ou plutôt, car il avait réellement le gouvernement des âmes, comme un pontife au milieu de son clergé : telle était, en gros, l’organisation de l’Université de France ; et pour que tous les esprits fussent imbus des mêmes idées, pourvus des mêmes enseignements, accoutumés aux mêmes méthodes, jetés, en un mot, dans le même moule, les quelques établissements privés que le clergé ou des particuliers créaient en dehors des écoles officielles, étaient soumis aux mêmes règlements, surveillés par les mêmes inspecteurs, et forcés dans certains cas, d’envoyer leurs élèves aux cours de l’Université, et dans tous les cas, aux examens de l’Université. Cet enseignement identique par le fond et par la forme, donné par un corps de professeurs qui n’étaient attachés d’une manière définitive ni à une école ni un territoire, mais qui restaient comme tous les fonctionnaires publics à la disposition de l’autorité centrale, devait produire à la longue une unité plus complète que le fameux décret de la Constituante qui avait brisé les provinces, et créé des départements. Richelieu avait perfectionné l’unité administrative, Louis XIV l’unité religieuse ; Bonaparte tendait à l’unité intellectuelle. Ce grand général voulait conduire les esprits comme il conduisait une armée, c’est-à-dire à la baguette.

On sait assez quels furent les services de l’Université ; la France lui dut de ne pas-déchoir-en Europe de son rang intellectuel et moral ; mais il faut dire le mal à côté du bien : elle nuisit certainement à la liberté, et par suite à l’originalité. Elle aggrava : le mal dont nous souffrons. Nous sortîmes de ses mains nourris de bons préceptes, éclairés par de bons enseignements, mais passifs, accoutumés à recevoir d’en haut la direction de nos idées et de nos actes.

À mesure que les nécessités d’ordre et de création rapide, qui préoccupaient le gouvernement à l’époque de la fondation de l’Université, devinrent moins pressantes, et que l’esprit de liberté prit quelques faibles accroissements, on commença à sentir le poids du monopole universitaire. Le clergé le sentit le premier, pour deux raisons : d’abord, parce quesa force est dans le gouvernement spirituel, que l’Université lui prenait ou lui disputait ; ensuite, parce qu’étant un corps, et un très-grand corps, par l’organisation et par le nombre, il avait en lui les moyens de lutter efficacement contre l’Université. Quelques esprits turbulents, comme il s’en rencontre partout, voulant réussir par agitation, et n’espérant l’agitation que du scandale, au lieu d’attaquer le monopole universitaire comme monopole, ce qui eût été juste et n’eût rencontré que de l’indifférence, attaquèrent l’Université comme immorale, ce qui était d’une injustice et même d’une ingratitude révoltante ; et, par ce moyen, ils produisirent, avec quelque peine, il est vrai, un mouvement d’opinion. La lutte parut être entre le catholicisme ultramontain et le corps universitaire ; elle aurait dû être entre l’esprit de monopole et l’esprit de liberté. Mais nous n’aimons pas la liberté, nous ne la comprenons pas, nous n’y songeons pas ; et je n’en veux d’autre preuve que celle-ci : pourquoi les catholiques ont-ils demandé la liberté d’enseignement ? La liberté d’enseignement et la tolérance religieuse ne sont pas des conséquences de l’esprit catholique. Ils ont demandé la liberté d’enseignement comme un pis aller, parce qu’ils n’avaient plus le monopole et n’espéraient pas le reconquérir. On le leur a dit, on a eu raison ; les esprits justes et droits, parmi eux, en sont tombés d’accord. Ce qu’on n’a pas dit, et ce qui était presque aussi vrai, c’est que la liberté en France n’est jamais demandée par personne que dans cette condition. On la demande d’abord, parce que c’est le commencement ; et à peine l’a-t-on obtenue, qu’on s’efforce à son tour de dominer. Quand l’enseignement officiel est entre les mains des philosophes, si un catholique demande la liberté d’enseignement, cela ne prouve pas péremptoirement qu’il soit libéral ; mais si un homme, quel qu’il soit, pouvant enseigner tout ce qu’il veut, demande la même liberté pour ses adversaires, voilà enfin un libéral : nous l’avons trouvé. J’ose dire qu’avant de mettre la main sur cet homme rare, sur cet amant de la liberté pour elle-même, on allumera plus d’une fois la lanterne de Diogéne. Dans la querelle de l’Université et du clergé, il fallut assez de temps aux intelligences impartiales pour reconnaitre la véritable nature de la question, au milieu des efforts tentés d’un côté pour souffler le fanatisme, de l’autre pour ressusciter le voltairianisme. Les lois, qui se succédèrent assez vite il y a quelques années, excédèrent tantôt dans un sens, tantôt dans un autre ; elles eurent pourtant cette importante conséquence, d’émanciper presque complétement l’enseignement primaire et l’enseignement secondaire. C’est surtout le clergé qui en profite ; mais cela n’empêche pas la liberté d’être bonne. Le clergé aime à faire ; il sait faire ; il excelle à créer des associations : les laïques devraient plutôt songer à limiter en cela qu’à le gêner.

Je n’ajouterai qu’une remarque sur les débats parlementaires dont la question de l’enseignement a été l’objet en 1850 ; c’est que les adversaires de la centralisation excessive n’avaient songé à la détruire qu’au profit des départements, tandis qu’il aurait fallu songer surtout à donner aux écoles un caractère communal ; mais nous ne comprenons pas encore la puissance de la commune, parce que nous n’avons pas la science de la liberté. La loi du 15 mars 1850 avait créé des recteurs départementaux que leur situation soumettait à l’influence du préfet et de l’évêque. La loi du 14 juin 1854, en rendant aux académies un vaste ressort, aux recteurs une grande importance personnelle et une autorité étendue, a pourtant distrait de leur compétence, et transporté aux préfets assistés d’un conseil départemental la direction de l’instruction primaire et les affaires disciplinaires et contentieuses qui concernent l’instruction secondaire libre. Le recteur n’est plus chargé, pour ces deux importants services, que d’attributions purement scolaires. Au milieu de ces bouleversements d’attributions et de compétences, dont on comprend aisément le caractère politique, il n’y a qu’un point qui soit demeuré ; c’est la suppression de ce qu’on appelait autrefois le monopole universitaire. Les fonctionnaires de l’Université sont plus gouvernés que jamais ; mais ils ne gouvernent plus les écoles libres, ils ne font que les surveiller. L’émancipation des écoles primaires et des collèges portera-t-elle des fruits importants dans l’avenir ? Donnera-t-elle aux jeunes générations plus d’accent, plus de verdeur, plus d’initiative ? Cela dépend maintenant de nous, puisque la loi ne nous gêne plus. N’oublions pas cependant, comme symptôme de la situation morale du pays, que tout le terrain que la liberté a ôté à l’État a été immédiatement envahi par le clergé catholique.

Pendant qu’on se relichait de la sévérité des principes centralisateurs en faveur de l’instruction primaire et de l’instruction secondaire, l’enseignement supérieur restait dans le statu quo. L’enseignement supérieur est donné en France par les Facultés, et par un certain nombre d’écoles de haut enseignement étrangères à l’Université, quoique soumises au ministre de l’instruction publique. Parmi ces écoles, il n’y a que le Collège de France qui ait, en philosophie et en histoire, une importance réelle. Reste donc, pour répandre en dehors de l’enseignement des classes, les grandes théories de la science, et pour donner l’impulsion aux esprits, les seules Facultés. On peut, avec l’autorisation du ministre et celle de l’autorité municipale, ouvrir des cours libres, des athénées, faire des lectures ; mais c’est à Paris seulement qu’il y a de temps en temps quelque tentative de ce genre ; et cela se passe obscurément, sans aucune influence sur le mouvement des idées, et sans aucun profit pour la science. L’usage n’est pas qu’un homme éminent prenne ce moyen pour faire connaître ses idées au public ; et comme cette sorte d’enseignement n’est que tolérée, il est hors de doute qu’un professeur qui s’écarterait trop des idées reçues en religion ou en politique serait immédiatement réduit au silence. Il est donc vrai de dire, malgré quelques rarissimes exceptions, que le seul enseignement public est celui des Facultés.

Or, c’est un enseignement très-savant, très-honnête, distribué par des hommes d’une moralité irréprochable, et dont quelques-uns, à Paris et en province, ont un mérite éclatant. Mais c’est un enseignement officiel. Il n’est pas libre, il ne peut pas, il ne doit pas l’être.

C’est une proposition qui paraîtra bien peu libérale ; peu de mots suffiront pour la justifier. Les professeurs de Facultés sont directement nommés par le ministre ; ils sont payés sur le budget de l’État ; l’assiduité à leurs cours pendant deux, trois ou quatre ans, suivant les cas, est exigée par les règlements pour l’obtention des grades ; ils sont spécialement et exclusivement chargés d’examiner les candidats, et tiennent ainsi la clef de toutes les carrières. Telle est l’organisation des Facultés ; je n’examine pas si elle est bonne : étant ce qu’elle est, je dis qu’elle a pour conséquence nécessaire et légitime, que les professeurs ne sont pas libres dans leur enseignement.

En effet, supposons un professeur qui enseigne une doctrine condamnée, l’athéisme par exemple. Conçoit-on qu’un professeur d’athéisme soit nommé par le ministre et salarié par le budget ? que les jeunes gens soient obligés de suivre son cours pendant deux ans ? qu’il ait le droit de les examiner et de les juger ? et qu’on ne puisse, sans sa permission, être ni médecin, ni avocat, ni professeur ? Je sais bien qu’il n’y aura pas de professeur athée ; mais s’il s’en présentait un, l’État devrait le destituer à l’instant. Est-ce seulement l’athéisme qui doit faire exclure un professeur ? Que dire d’un professeur matérialiste ? ou panthéiste ? on seulement empirique ? d’un jurisconsulte attaquant les principes du code qu’il est chargé de commenter, et peut-être les actes du pouvoir qui l’a institué et qui le paye ? Chacun peut dire jusqu’où, suivant lui, s’étendent la responsabilité de l’État et la Liberté du professeur ; mais quelle que soit la limite, il est constant qu’elle existe, et qu’un enseignement officiel ne peut ni ne doit être un enseignement libre.

Il serait assurément très-intéressant qu’il y eût à Paris une chaire d’histoire occupée par un protestant, et dans laquelle seraient racontées les origines de la Réforme dans notre pays, ses progrès, ses vicissitudes, les chances qu’elle a-pu avoir un moment de remplacer la religion officielle, ou du moins de conquérir l’entière liberté des cultes ; et je voudrais qu’il pût y avoir aussi, à quelques pas de là, une autre chaire où un catholique défendrait la politique suivie par l’Église, et parle roi de France, fils ainé de l’Église, depuis Frangois Ier jusqu’à la Révolution. C’est une question digne d’être débattue, que celle de savoir laquelle des deux religions convenait le mieux au caractère français et au rôle de la France en Europe. Je suis convaincu que si les protestants avaient le droit de fonder une chaire libre pour examiner cette question d’histoire et de philosophie politique à leur point de vue, il n’en résulterait aucun trouble, aucun scandale ; je dirai même que je suis trop rassuré à cet égard. Je voudrais, de grand cœur, qu’il y eût, dans cette société, assez d’énergie morale pour qu’une discussion purement religieuse y pût produire quelque émotion. Quand on ne s’irrite pas parce qu’on ne sent pas, je n’appelle pas cela la paix, mais la mort. Je regarderais donc cet enseignement comme utile et innocent, s’il était libre. Mais quel est le professeur protestant, régulièrement arrivé à une chaire de Sorbonne, qui voudrait le faire dans ce lieu, avec cette attache de l’État, et ces auditeurs contraints de l’écouter ou de renoncer à leur profession ? Il ne peut user de sa liberté comme homme, sans blesser dans ses auditeurs la liberté de conscience.

Cette absence de liberté tient-elle à l’essence de l’enseignement public ? Pas le moins du monde. Ce qui n’est pas possible avec la nomination ministérielle, le traitement sur le Trésor, l’obligation d’assiduité et les examens, devient très-possible au contraire si tout cela disparaît, s’il y a plusieurs universités, et si chaque université vit de son propre fonds, se recrute elle-même, n’est fréquentée que par des auditeurs libres, et ne répond de son enseignement que devant les tribunaux du pays.

Maintenant, est-il bon qu’il n’y ait qu’un seul enseignement public, inspiré, dirigé par le ministre ; ou vaut-il mieux que toutes les doctrines puissent se produire à leurs risques ? Je n’hésite pas à me prononcer pour le second parti : et je le fais avec d’autant plus d’autorité, ce me semble, que si la liberté existait, il est plus que probable que l’enseignement donné dans les chaires de l’État ressemblerait bien plus à ma doctrine que l’enseignement qu’on entendrait dans les chaires indépendantes. Je ne gagnerais rien à la liberté, si ce n’est la liberté elle-même. Mais la liberté dans la science, c’est la condition de l’autorité, la source de l’originalité et du progrès.

Je sais, et j’affirme que les hommes d’honneur qui occupent les chaires du haut enseignement, n’enseignent que ce qu’ils croient, mais s’ils n’avaient pas précisément cette croyance, on ne les aurait pas choisis pour la fonction qu’ils occupent. Je sais aussi que quand le professeur est un homme d’un talent exceptionnel, le ministre est désarmé contre lui, et ne peut plus user de son droit ; mais le jour où le professeur s’apercevrait que ses doctrines sont en désaccord, non pas avec la politique du gouvernement, la politique n’a rien à voir dans cette affaire, mais avec les nécessités de sa position, il se condamnerait lui-même au silence. En un mot, ce n’est pas sans raison que l’enseignement tel qu’il est constitué chez nous porte le nom d’enseignement de l’État ; c’est bien réellement l’État qui enseigne par la bouche des professeurs de Facultés. Une modification récente dans la condition des professeurs publics les a en quelque sorte rattachés à leur chef par de nouveaux liens ; ils étaient élus par leurs collègues, et inamovibles ; ils sont nommés par le ministre, et peuvent être révoqués par ordonnance.

On voit donc que le génie de la centralisation et de l’administration n’a pas plus épargné les idées que le reste. Il y a, en France, une administration des idées ; elle a son siège au ministère de l’instruction publique. On y choisit les professeurs, et on y règle, chaque année, les programmes. On s’y fait rendre compte de la teneur de chaque enseignement. La doctrine du professeur y arrive résumée par lui-même, annotée par l’inspecteur d’Académie, le recteur et l’inspecteur général. On délibère dans les bureaux du ministre pour savoir si elle est orthodoxe, je veux dire officielle. Les délibérants ne sont peut-être pas des académiciens ; mais j’avoue de bonne grâce qu’ils pourraient l’être. Je gage qu’on n’a pas moins horreur des nouveautés dans ce cénacle, que dans les assemblées du clergé. Je ne dis pas que cela puisse être autrement ni que cela soit mauvais. Je trouve excellent que cette institution réglée : et surveillée existe. Elle rend au pays d’éclatants services. Je voudrais seulement qu’elle n’existât pas seule. En un mot ; je suppose que auteur de l’Histoire de la Civilisation ne soit pas membre de l’Université, et je demande qu’il puisse, sans obtenir une faveur du ministère, enseigner l’histoire dans son pays.

L’objection est que par cette liberté on donnerait carte blanche à toutes les médiocrités et à toutes les perversités. Pour ma part, je n’en crois pas un seul mot. Je sais bien que la liberté est pour tout le monde, et pour toutes les doctrines ; mais il y a pourtant des réserves. Elle est pour tout le monde, avec cette restriction qu’on n’a des auditeurs que quand on a du talent ; elle est pour toutes les doctrines, avec cette restriction, qu’il n’est pas plus permis de prêcher la désobéissance aux lois, que de désobéir aux lois. L’autorité administrative doit être armée du droit de fermer immédiatement un cours qui lui semble dangereux, sauf à faire juger la question sans aucun délai, par les tribunaux. Il est bien étrange que nous ayons en France si peu d’idées, et tant de peur des idées. Il ne nous naît guère de Spinoza ; mais toute notre législation semble faite en vue d’un Spinoza qui pourrait naître. Tous ces règlements et tous ces inspecteurs existent depuis l’origine de l’Université, pour que. Spinoza, si jamais il se produit, ne puisse pas parler.

Si je voulais résumer la situation de l’enseignement à tous les degrés en France, je dirais : l’État d’un côté, et de l’autre les individus, sans aucune force ou puissance intermédiaire. Il en est de même pour toutes les branches d’administration, et c’est ce qui fait que la liberté n’est jamais chez nous que théorique. Je me trompe pourtant en ce qui concerne l’enseignement : outre la force collective de l’État, qui heureusement, est considérable, et celle des individus qui est à peu près nulle, il y a une action collective importante, c’est celle du clergé catholique. Lui seul n’est pas écrasé par l’État, parce qu’il est une association. Je le dis à son honneur, pour que son exemple nous serve de leçon et que nous apprenions enfin qu’en dépit des meilleures intentions et des meilleures lois, il n’y a de liberté pratique nulle part sans de fortes institutions communales, et sans l’habitude de l’association volontaire.

À défaut de l’enseignement oral, nous avons, en France, l’enseignement écrit, qui se fait par les journaux et par les livres. Nous savons assez combien l’administration française prend de précautions contre les journaux. On ne connaît en Angleterre, ni le timbre, ni l’autorisation, ni le gérant agréé, ni le rédacteur en chef agréé, ni les avertissements, ni la suspension, ni la suppression, ni les procès de presse. Tout le monde y peut fonder un journal, même politique, à la seule condition de déposer une certaine somme pour répondre des condamnations civiles, et de courir les chances d’un procès, si quelque personne privée ou publique juge à propos de poursuivre les éditeurs devant les tribunaux. La même liberté existe pour les pamphlets et les gravures. Une loi récente permet de saisir chez les libraires les livres et gravures obscènes exposés en vente. Cette loi, qui était devenue absolument nécessaire, surtout dans certains quartiers, est d’une exécution difficile. Il n’y a, dans les trois royaumes, que le théâtre qui, par une exception assez peu justifiée, soit soumis à des lois préventives[50]. Cependant, le gouvernement de la reine est, si je ne me trompe, assez généralement obéi dans les trois royaumes ; et quoique la première religion venue y puisse bâtir un temple sans la permission du maire et l’autorisation du ministre de l’intérieur, les mœurs n’y sont pas plus dépravées que de ce côté-ci de l’eau, et la foi religieuse dans les diverses communions n’y est pas moins vive. Il est juste cependant de dire que si les journaux et mêmes les revues sont surveillés de près chez nous, les livres ne dépendent que des tribunaux. Cette distinction est fondée sur ce que la presse périodique participe à la fois de la nature des livres et de la nature des théâtres. Elle agit par le raisonnement et par la passion. Or, c’est surtout la passion que nos lois ont eue en vue. Elles respectent le raisonnement, quand il est calme et qu’il se produit, non dans une chaire ni dans une brochure, mais dans un volume de juste épaisseur[51].

L’Assemblée constituante avait formulé la liberté de penser en ces termes : « La libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de homme ; tout citoyen peut donc parler, écrire, imprimer librement, sauf à répondre de l’abus de cette liberté dans les cas déterminés par la loi[52]. » Ainsi, d’après la définition même de l’Assemblée constituante, la liberté de penser consiste dans la suppression des mesures préventives et se concilie avec la nécessité de répondre de ses opinions devant les tribunaux. On ne peut affranchir de toute pénalité les crimes écrits. Le bras exécute, mais la tête conseille. L’écrivain qui fait l’apologie du crime en est le complice. Sans contester ces propositions, qui sont évidentes en morale, je ferai sur l’application quelques observations nécessaires.

Écartons d’abord les provocations directes à un crime ou à un délit, sur lesquelles il ne peut y avoir aucune difficulté. Exemple : « Le 5 du mois prochain, les ouvriers. en papier peint se rendront à l’endroit qui leur sera désigné par une communication ultérieure, et ils s’empareront de toutes les marchandises qu’ils y trouveront. » Quel que soit le papier qui porte ces lignes, voilà un complot formé pour le vol et le pillage. Si les chefs du complot, au lieu d’imprimer leurs ordres, les avaient écrits dans une lettre, le seul fait d’avoir écrit cette lettre constituerait un crime. Il n’est nullement nécessaire que le complot ait été poussé plus loin ; cet ordre précis et formel est à lui seul un commencement d’exécution. Il n’y a donc pas ici de délit de presse proprement dit, il n’y a qu’un crime ordinaire.

Voici maintenant un second exemple. On lit dans un journal les lignes suivantes : « Quand les lâches mandataires du peuple encouragent au crime par l’impunité, on ne doit pas trouver mauvais que le peuple, poussé au désespoir, se fasse lui-même justice. Laissons là les mesures répressives des lois ; il n’est que trop évident qu’elles ont toujours été et seront toujours sans effet. Dans tout pays ou les droits du peuple ne sont pas de vains titres consignés fastueusement dans une simple Déclaration, le pillage de quelques magasins à la porte desquels on pendrait les accapareurs mettrait fin aux malversations. » Je n’examine pas si ces lignes sont plus ou moins coupables que celles que je citais tout à l’heure. Il est clair pour tout le monde qu’elles sont une provocation directe à l’assassinat. S’il y a des magasins pillés à la suite de cette provocation, des marchands pendus à leur porte, le tribunal qui instruira de l’émeute devra comprendre l’écrivain dans ses poursuites, non à titre d’écrivain, mais à titre de complice ou de chef de cette agression sauvage contre la propriété et la vie des citoyens. Dans ces cas-là encore, il y aura un délit, ou plutôt un crime abominable commis par la voie de la presse, mais il n’y aura pas, à proprement parler, un délit de presse. Si, au contraire, les féroces exhortations de l’écrivain n’ont été suivies d’aucune tentative d’émeute, et que pourtant on le poursuive pour cette provocation non suivie d’effet, alors c’est comme écrivain qu’il est mis en cause. Voilà le plus légitime procès de presse que puissent poursuivre la vengeance des lois et l’indignation publique.

J’ai choisi tout exprès un exemple célèbre pour qu’on ne m’accuse pas d’inventer à plaisir des cas impossibles, Non-seulement, le crime est affreux, si affreux qu’il n’y a eu qu’un jour ou un pareil crime fût possible, et qu’un homme qui pût le commettre[53] ; mais il est-bien rare que les crimes commis par Ia voie de la presse prennent cette forme précise, explicite, et fournissent à l’accusation un texte portant l’évidence en lui-même et ne souffrant pas de commentaire. Dans la presque totalité des cas, la criminalité résulte ou d’expressions à dessein équivoques, ou allusions à demi voilées et qui offrent à la défense une échappatoire, ou de l’impression générale que laisse un écrit, dont aucune phrase en particulier ne peut être regardée comme coupable, ou enfin du rapprochement de plusieurs passages, innocents en eux-mêmes, mais qui s’expliquent et s’éclairent mutuellement. Souvent l’auteur a eu la résolution d’observer la loi, mais il ne l’a pas connue ; ou l’ayant connue, il a cru de bonne foi que sa discussion ne dépassait pas les limites permises, et qu’en montrant aux législateurs le vice de la loi, ce qui est le droit et même le devoir de tout homme éclairé, il n’avait, par aucune de ses paroles, provoqué les citoyens à violer cette même loi, tant qu’elle existe. Tous ceux qui tiennent une plume savent combien les esprits les plus lucides ont de peine à rendre complétement et clairement leur pensée. Il arrive que l’auteur, placé dans un certain courant d’idées, écrit une phrase très-simple et très-nette pour lui, très-obscure on très-équivoque pour le lecteur qui n’est pas placé au même point de yue, ou qui le lit avec un parti pris d’opposition. Nous voyons ce phénomène se produire tous les jours dans la critique. L’auteur s’écrie : « On ne m’a pas entendu ! » Cela ne prouve pas toujours que le critique ait été de mauvaise foi, ou que l’auteur ait été obscur. Quand on relit un chapitre avant de le livrer à l’impression, on a l’esprit assiégé de mille préoccupations : est-ce juste ? est-ce clair ? est-ce utile ? Et l’on se demande aussi : est-ce correct, élégant dans la forme, nouveau pour la pensée ? Car enfin, si un livre ne devait ni plaire ni instruire, il faudrait avoir le courage de le jeter aux flammes. Pendant qu’on délibère ainsi avec anxiété, on ne songe ordinairement qu’à ce qu’on a voulu dire ; on reste dans son propre camp : on parle avec ses propres sentiments et sa propre langue. C’est une bonne épreuve à s’imposer à soi-même, quand on le peut, de supposer à ce dernier moment, un adversaire, je dis tel ou tel, par son nom, lisant à son tour le même chapitre, et le jugeant d’un point de vue tout différent, L’auteur qui fera cela, découvrira à coup sûr dans ses idées des lacunes, dans son raisonnement des obscurités, dans son style des équivoques sur lesquelles, emporté par sa conviction, il aurait passé à pieds joints. Le même phénomène est bien plus frappant encore pour un orateur, parce que la l’opposition est réellement présente, présente en personne. Vous préparez à loisir votre harangue dans votre cabinet : vous êtes plein de votre matière ; vous l’ordonnez dans un bon ordre ; vous prévoyez les objections, vous arrêtez les principales réponses, et il vous semble, après avoir passé une dernière fois la revue de vos troupes, que si la parole ne vous trahit pas, cet ensemble, dont vous avez une idée si nette, va frapper tous les esprits avec la même évidence. Cependant, tandis que vous êtes aux prises avec votre auditoire, vous voyez tout à coup qu’une proposition selon vous incontestable, évidente, un axiome, rencontre de l’incrédulité ou de la répulsion. Vous lisez cela dans les yeux, sur la figure, dans l’attitude de ceux qui vous entourent, Et peut-être que, comptant sur l’effet contraire, vous avez joué, en quelque sorte, toute votre démonstration sur ce moyen qui se tourne subitement contre vous. Pendant une heure, si vous suivez votre projet conçu à l’avance, vous allez revenir sur cet ordre d’idées, l’amplifier, l’exagérer, augmenter par conséquent l’abîme qui, vous sépare de vos auditeurs. C’est là que l’orateur a besoin de toutes ses ressources : car s’il n’a pas de spontanéité, s’il ne sait pas retourner son plan de bataille sous les yeux de l’ennemi, il est perdu. J’ai pris cet exemple pour montrer qu’il y a des malentendus où involontairement celui qui parle veut dire une chose, et celui qui écoute en entend une autre ; et cela tient à des dispositions, à des origines différentes, quelquefois même à l’excès de la passion et de la conviction. Ce danger est bien plus grand pour la parole écrite. Une fois la phrase moulée par l’impression, il n’y a plus a y revenir. L’auteur a beau se récrier : l’ennemi lui montre implacablement ce passage où il voit, où il y a peut-être ce que l’auteur n’a jamais voulu y mettre. Voilà un livre condamné, et un auteur innocent.

Il faut tenir compte aussi de la passion. Dans l’ardeur qui s’empare d’un esprit, il va quelquefois plus loin qu’il n’avait résolu d’aller, Ce n’est pas seulement à la tribune, c’est dans le cabinet la plume à la main. La plume entraîne écrivain, comme la parole entraîne l’orateur. Il est vrai qu’on peut revenir sur ses pas, recommencer, se juger ; cela est surtout facile aux pauvres. Ceux qui n’ont pas beaucoup d’idées ont peu de difficulté et peu de mérite à les soumettre à une discipline exacte. On doit pardonner quelque chose à l’enthousiasme et à l’imagination. Bien peu d’hommes réunissent dans un juste équilibre ces deux dons qui font le génie : la flamme et la critique.

Que conclure de tout cela ? C’est que bien peu d’exceptions près, tout procès de presse est un procès de tendance. Et qu’en conclure encore ? C’est que, la plupart du temps, l’écrit incriminé est réellement susceptible de deux interprétations. On entend deux plaidoyers, également éloquents, également démonstratifs, l’un pour l’attaque et l’autre pour la défense. En supposant même que le délit soit réellement, soit matériellement dans l’ouvrage, il n’est pas sûr qu’il soit dans l’intention de l’écrivain. Il y a des organes du ministère public qui sont des critiques de premier ordre, et qui donnent à l’accusé à l’audience une véritable leçon de style et de logique, en lui révélant dans ses propres paroles un sens qu’il n’y avait jamais vu.

Les plus grands ennemis de la liberté de penser m’accorderont sans doute à présent, qu’excepté dans le cas ou la criminalité est évidente par les lois ordinaires, une juridiction spéciale sur la presse est très-périlleuse. Il faut au moins que le tribunal soit consommé, non-seulement dans la connaissance des lois, mais dans toutes les matières que l’écrivain a traitées, et dans tous les procédés de l’art de penser et d’écrire. Cette grande compétence technique est indispensable à la compétence judiciaire. On ne peut se dissimuler que la pensée de commettre un délit à son insu, et de tomber par ignorance, par imprudence sous la vindicte des lois, ne soit une grande gêne pour le travail du penseur, et par suite un grand obstacle à la découverte de la vérité. Spinoza, dont je parlais tout à l’heure, je le choisis exprès, parce que sa doctrine est l’opposé de la mienne, Spinoza, en écrivant son système, en le publiant, savait à merveille qu’il s’exposait à une condamnation légale ; que, s’il n’était pas régulièrement mis en cause, le moins qu’il pat lui arriver était de se voir proscrit par tous les gouvernements ; que la plupart des écrivains, et parmi eux tous les écrivains puissants et autorisés, loin de prendre sa défense, applaudiraient aux mesures rigoureuses dont il serait l’objet, et ajouteraient par la dureté de leurs attaques aux tristesses de sa vie. Il savait cela, et pourtant, croyant voir la vérité, il l’a exposée de son mieux ; et moi ; ennemi de sa doctrine, moi qui l’ai combattue de toutes mes forces, je me demande s’il y a un courage au-dessus de celui dont il a fait preuve. Je me sens obligé de l’admirer profondément pour ce courage. Je me demande si beaucoup d’esprits en seraient capables. Je suppose pour un instant une société organisée d’après les principes de Spinoza ; et je cherche si Leibnitz, vivant dans cette société, aurait fait pour la vérité ce que Spinoza a fait pour l’erreur. Et cette réflexion m’amène à cette conséquence que, pour pousser un peu loin, je ne dis pas le système préventif, mais le système répressif en matière d’idées, il faut presque se croire infaillible. S’il y avait eu au xiie siècle une législation répressive efficace, supposition absurde, puisque c’est supposer que la force matérielle soit plus forte que la force intellectuelle, mais enfin, s’il y avait eu ou pu y avoir une telle législation au xiie siècle, nous serions au xiie siècle encore aujourd’hui. S’il y en avait eu une au temps de Dioclétien, le christianisme serait étouffé. Il ne faut pas répondre à ces hypothèses, qui sont d’irréfutables démonstrations, en disant que Dioclétien était dans le faux, et que nous sommes dans le vrai ; car il est clair que c’est le langage et l’excuse des inquisiteurs de tous les temps. La liberté est nécessairement abstraite ; elle l’est par définition, par essence. Si on avait dit sous Louis XIV, après la révocation de l’édit de Nantes : Le culte catholique a seul la liberté en France, et les autres cultes ne l’ont pas, on aurait très-mal parlé. Il fallait dire : Aucun culte n’a la liberté en France ; mais le culte catholique n’en a pas besoin. En effet, le culte protestant n’était pas libre, puisqu’il était proscrit ; et le culte catholique n’était pas libre, puisqu’il était imposé. Que veut-on protéger ? Les mœurs, les religions ou le pouvoir politique ? car la loi peut avoir ce triple objet. On sent bien qu’il n’y a pas, aux yeux de la morale, de plus grand crime que de pervertir les âmes par des tableaux qui blessent la pudeur, par des apologies qui effacent la différence du bien et du mal, et détruisent tous les bons effets de l’éducation. Mais on peut se demander à ce sujet si la répression est intelligente, si elle peut l’être ; si elle est efficace, si elle peut l’être. À toutes les époques, il y a eu des ouvrages condamnés, et à toutes les époques, il a paru impunément à côté deux des ouvrages plus réellement condamnables. Pourquoi cela ? C’est en partie parce que ceux qui sont chargés de la répression ont d’honorables scrupules. Quand ils trouvent des expressions cyniques qui révoltent tous les honnêtes gens, et même, ce qui est assez différent, tous les gens comme il faut, cela les met à l’aise, parce qu’ils ont un corps de délit palpable ; mais le vice ainsi avoué, ainsi étalé, n’est pas dangereux, il n’est que dégoûtant. C’est une obscénité dont on est bien aise d’être débarrassé, pour peu qu’on soit délicat ; mais on n’en a pas peur, on est trop bien armé, par l’éducation la plus ordinaire, contre des appâts de cette nature. Où le péril est réel, c’est quand l’écrivain possède toutes les ressources de l’art ; quand il écrit dans une langue chaste des choses qui ne le sont pas ; quand il condamne en beaux termes le vice qu’il décrit mieux encore ; quand il en remplit imagination, quand il le rend aimable, peut-être sans le vouloir. Il se croit quitte à bon marché envers la morale, pour un jugement correct, pour quelques pages de saine philosophie, qu’on oublie aussitôt, tandis qu’on est hanté toute sa vie par des peintures passionnées qui font le succès de l’ouvrage. Comment la répression ira-t-elle chercher un pareil livre ? L’auteur parle à l’avance comme le réquisitoire. Combien il me serait aisé de démontrer tout cela, et de justifier tout le monde, si je pouvais prendre des exemples ! Il n’y a que le système de la répression qui en souffrirait, et qui paraîtrait peut-être inutile. Mais je ne veux pas nommer les vivants, et on ne connaît plus les morts. Chaque génération a ses scandales qu’elle préfère. Tout auteur qui frappe à cette porte est sûr de la popularité pour un an ou deux, et de l’oubli quand l’accès est passé.

C’est autre chose en religion et en politique, Dans ce cas-là l’inefficacité de la répression est beaucoup plus grande, elle est presque complète. On punit l’auteur sans doute, ce qui n’importe pas le moins du monde à ceux qui le punissent, mais on ne supprime pas le livre. Le feu que le bourreau de Paris allumait très-réellement et très-substantiellement au bas de grand escalier pour exécuter les arrêts de la grand’chambre, n’a jamais été qu’une hypothèse[54]. Si le livre n’a pas de valeur et ne contient pas une vérité, il meurt en dépit du jugement ; mais s’il contient une vérité, ne croyez pas qu’aucune force humaine puisse la détruire. Je suppose même un raisonnement faux, mais captieux ; ce n’est pas la prison qu’il faut lui opposer, c’est un raisonnement meilleur. Les sénateurs romains sont allés au-devant d’un général après une défaite pour le féliciter de n’avoir pas désespéré de la patrie. Eh bien ! les partisans du système répressif désesperent de la vérité. Ils ont recours au bâton, parce qu’ils ne savent pas se servir de la raison. Spinoza, j’y reviens, a été proscrit toute sa vie ; qu’est-ce que cela fait a son système ? Est-ce que ceux qui lisent le Traité théologico-politique s’inquiètent de savoir si auteur a été chassé de la synagogue ? Spinoza affirme qu’il n’existe rien hors de Dieu, et qu’on ne peut concevoir aucune substance hors de Dieu[55]. Je m’inquiète bien en vérité que les juifs aient prononcé contre lui l’anathème Schammata ; qu’il ait même failli être assassiné au sortir de la synagogue ; que ses contemporains l’aient traité d’impie et d’imposteur, et que, depuis près de trois siècles, toutes les religions et toutes les écoles s’accordent pour l’accabler de leurs malédictions. Toute la question est de savoir si sa proposition est fausse[56].

Il y a parmi les hommes deux courants contre l’erreur. Des qu’ils croient la voir poindre, les uns ont recours à la prison et aux tribunaux, les autres à imprimerie et à la chaire. Ceux-là ne rêvent que d’empêcher, et ceux-ci n’ont d’autre passion que de répondre. Je crains bien pour les premiers qu’ils ne fassent une besogne à la fois odieuse et inutile. Le bien et le mal ne croissent pas séparément dans le champ fécond de la vie ; ils germent l’un à côté de l’autre, et entrelacent leurs branches d’une manière inextricable[57]. La connaissance de l’un est donc nécessairement liée à celle de l’autre. Que sera-ce si, par malheur pour l’humanité, ce que les proscripteurs prennent pour l’erreur est au contraire la vérité elle-même ? Il ne suffit pas d’être éclairé et honnête, pour être infaillible. Si l’homme ne sait point aimer la vérité par-dessus tout, qu’il apprenne au moins à se défier de soi. Qu’il lise l’histoire de toutes les doctrines, même des plus glorieuses et des plus saintes. « La lumière luit dans les ténèbres, et les ténèbres ne l’ont point comprise… Il était de ce monde, et le monde a été fait par lui, et le monde ne l’a point connu. Il est venu chez soi, et les siens ne ont point reçu[58]. »

Qui sommes-nous, hommes du dix-neuvième siècle, pour marchander aux hommes la liberté de penser, au nom d’un prétendu intérêt social ? Sur quoi reponent toutes nos institutions ? Leur origine se cache-t-elle dans la nuit des temps ? Elles sont hier. Est-ce Dieu qui nous les a données, comme ces tables de la loi que Moise recueillit. au milieu des flammes du Sinaï ? Elles sont l’œuvre de nos pères ; elles sont encore toutes trempées du généreux sang de nos pères, Il n’y a pas un des principes que nous tenons deux qui ne soit fondé sur la raison, qui ne soit l’expression du droit naturel. Le monde qu’ils ont justement renversé avait sa grandeur ; il reposait sur la tradition, sur l’autorité ; c’était son principe, sa force, sa logique ; il appuyait tout sur cette base. Il existait par la grâce de Dieu, et par la volonté révélée de Dieu. Il pouvait imposer une croyance, car il était sorti tout entier d’une croyance. Il pouvait poser des limites aux lumières naturelles de la raison, puisqu’il invoquait une révélation surnaturelle. Mais aujourd’hui qui s’armera contre la raison ? Qui viendra lui dire où expire son droit et sa force ? Ce peuple, ce monde qui s’est livré à la raison, peut tout par elle ; mais contre elle il ne peut rien. S’il l’ébranle, tout ce qu’on croyait solide s’écroule en même temps, puisque rien n’est debout autour de nous que ce qu’elle a fondé. Je comprends ceux qui veulent effacer la date de 1789, qui adhèrent à la foi imposée et au droit divin, c’est une hypothèse régulière et complète, un système. Mais garder les conséquences de la Révolution, et en renier le principe ; vivre de la liberté, et tuer la liberté dans sa source ; parler d’égalité, de suffrage universel, de liberté civile, et remettre sous le joug la pensée ; remplacer la domination d’une Église sainte, savante et croyante, par une commission de censure et un commissaire de police : ce n’est pas seulement un sacrilège ; c’est une folie.

Sous ancien régime, l’État, catholique, pouvait s’adresser aux évêques catholiques, aux conciles, au pape, à la Sorbonne, à tous les définiteurs de la foi. Mais chez nous, mais aujourd’hui, avec nos lois, avec les soixante dernières années de notre histoire, avec nos habitudes d’esprit, que sont des magistrats civils devant un dogme ? Où peuvent-ils prendre le droit d’imposer ou d’interdire une religion, puisque l’État s’est déclaré indifférent à toutes les formes religieuses ? On ne commande pas la foi, on ne la gêne pas, au nom de l’indifférence. En se substituant au pouvoir religieux, le pouvoir civil ne peut pas avoir hérité des conditions et de la nature du pouvoir qu’il remplacait.

Le pouvoir religieux, là où il existe, a pour caractère l’immobilité, puisque son symbole est complet dès le premier jour : la science a pour essence la recherche indéfinie de la vérité, puisque le champ de la connaissance est infini, comme la curiosité humaine, et que la science humaine sera toujours bornée. Le pouvoir religieux est nécessairement exercé par une autorité établie, puisqu’il s’agit de conserver et de maintenir : le pouvoir scientifique n’appartient à aucun corps ni à aucun homme, il n’appartient qu’à l’idée ; et tous les membres de la famille humaine ont le droit égal, le droit absolu de chercher l’idée nouvelle, et, quand ils la possèdent, de l’exposer à tous les yeux et de l’entourer de lumière, pour quelle prenne son rang dans le gouvernement intellectuel. Le pouvoir religieux, qui ne souffrait ni changement dans la doctrine, ni recherches au delà de la doctrine, voulait, avec raison, rester maître des méthodes : la science cherche l’inconnu par tous les chemins ; l’impuissance est, dans le monde de la science, le seul châtiment de l’erreur. La croyance religieuse est le fruit de l’éducation, de habitude ; elle se produit par la démonstration quelquefois, mais plus souvent par la persuasion ; elle se prêche plus qu’elle ne s’enseigne ; la beauté des temples et la splendeur des cérémonies est un de ses arguments ; la prière pour elle n’est pas seulement la consécration de la foi, elle en est la source, la source la plus féconde. Pour arriver croire quand on ne croit pas, ou pour ne pas chanceler dans sa croyance, il est bon d’étudier, il vaut encore mieux prier, pratiquer. La pratique introduit la foi en disciplinant l’esprit, en l’adoucissant, en le mettant sous le joug des sentiments affectueux, et quelquefois en le détournant de la réflexion. La curiosité, dans la religion catholique, s’appelle une tentation ; ce seul mot donne le caractére de la foi. Le désir de se rendre compte, d’approfondir les preuves, est bon en lui-même ; et, pourtant, selon l’Église, il n’est pas licite pour toute nature d’esprit indifféremment. Il est voisin de l’orgueil ; il peut être, pour certains, une tentation. Au moyen âge, la lecture des livres saints n’était permise qu’aux forts. On refusait cette nourriture vivifiante à la foule, on combattait les aspirations trop ambitieuses de la pensée par une vertu qui est chère, à juste titre, à l’Église catholique, parce qu’elle est le fruit de ses entrailles, et la dernière conséquence de sa morale, l’humilité. Humilité, confiance, obéissance, foi imposée, tous ces fantômes d’un monde aboli ne doivent pas être ramenés, ne peuvent pas l’être sans folie, au milieu de notre monde moderne, gouverné par la raison, et de notre politique, dont le premier et le dernier mot est la souveraineté du peuple.

On veut combattre le scepticisme : rien de mieux ; mais il faut le combattre avec les armes qui nous sont propres ; ces armes sont celles de la liberté. La tendance de l’esprit humain laissé à lui-même n’est pas le scepticisme ; il est né pour la foi et la vérité. Nous ne songeons qu’à le conduire, quand il n’y a plus rien à tenter que de l’émanciper, et nous voulons le conduire avec des instruments qui ne sont plus notre main, dont nous ne savons plus user ; qui blessent à chaque instant ceux qui s’en servent, qui se rapportent à un état de choses aboli, qui supposent des principes auxquels nous avons renoncé, une foi qui n’est plus la nôtre. Je ne parle pas seulement des théoriciens de l’absolutisme qui voudraient effacer la Révolution et le dix-huitième siècle, mais de ceux d’entre nous qui se résignent à être de leur temps, qui tiennent aux grands souvenirs de la Révolution, qui en sont fiers, qui croient aimer la liberté, qui croient la connaître. Tous ou presque tous, nous mêlons des instincts de despotisme, des habitudes de compression, de domination, à un désir de liberté sincère, mais inintelligent. On le voit bien à nos lois qui, depuis soixante ans, sont libérales dans leurs préambules, sans réussir à l’être dans leur dispositif.

Si nous n’avons plus de croyances, ce sont ces contradictions qui en sont cause. La foi ne saurait se soutenir au milieu de toutes les contradictions dont se compose ce qu’on appelle aujourd’hui complaisamment le sens commun. Le bon sens ne change pas avec les époques, mais l’opinion des hommes sur le bon sens. Sous Louis XIV, on n’était pas de bon sens, quand on doutait de la religion catholique, et sous Louis XV, on n’élait pas de bon sens quand on avait, étant dans le monde, les opinions d’un religieux. Aujourd’hui nous avons fait à notre usage un bon sens qui consiste dans toutes sortes d’incrédulités, couvertes de toutes sortes de grimaces. Croire une religion, et la pratiquer sérieusement, en homme droit et intelligent qui ne ruse pas avec Dieu, c’est exagérer, selon nous, c’est sortir du bon sens ; ne rien croire, et en convenir tout haut, c’est exagérer encore, La première condition de notre nouvelle sagesse, c’est de fuir toute originalité et de n’aller jamais au fond des choses ; c’est ce qui nous permet de porter enseigne de vertu sans qu’il nous en coûte rien, et de sacrifier à tout moment la justice et la liberté, sous prétexte d’habileté pratique et d’obéissance aux usages. Nous avons trouvé un art nouveau de concilier le fanatisme avec le scepticisme. Nous admettons très-difficilement la sincérité d’une conviction que nous ne partageons pas. Nous exigeons des prêtres qu’ils soient tolérants, non-seulement en matière civile, ce qui serait trop juste, mais en matière de dogme, ce qui est absurde ; et nous exigeons des libres penseurs qu’ils soient intolérants, comme si la tolérance la plus absolue n’était pas la condition essentielle, et comme le fond même de la philosophie. Il n’est pas rare d’entendre le même publiciste soutenir que la loi doit être athée, et que le concordat doit être maintenu. Nous voulons vivre en esprits forts, et être enterrés en catholiques. Nous demandons bien haut la liberté des cultes, et nous la limitons à trois religions. Il nous arrive de prétendre, comme autrefois les inquisiteurs, qu’il y a des questions qu’il ne faut pas soulever, des opinions qu’il ne faut pas tolérer, quoique au fond elles ne blessent aucune loi. Nous vivons de bienséances (c’est le doux mot, Pascal aurait dit de grimaces) ; et nous voulons transporter nos bienséances jusque dans le monde de la pensée, comme si notre petite diplomatie, nos petites ruses, nos arrangements égoïstes avaient quelque chose à démêler avec la vérité et la science !

8. Toute restriction inutile à la liberté de penser est un
attentat à la dignité humaine.

« Un livre n’est point une chose absolument inanimée. Il est doué d’une vie active comme l’âme qui l’a produit ; il conserve même cette prérogative de intelligence vivante qui lui a donné le jour. Je regarde donc les livres comme des êtres aussi vivants et aussi féconds que les dents du serpent de la fable, et j’avouerai que, semés dans le monde, le hasard peut faire qu’ils y produisent des hommes armés. Mais je soutiens que l’existence d’un bon livre ne doit pas plus être compromise que celle d’un bon citoyen ; une est aussi respectable que l’autre, et l’on doit également craindre d’y attenter. Tuer un homme, c’est détruire une créature raisonnable ; mais étouffer un bon livre, c’est tuer la raison elle-même. Quantité d’hommes n’ont qu’une vie purement végétative, et pèsent inutilement sur la terre ; mais un livre est l’essence pure et précieuse d’un esprit supérieur ; c’est une sorte de préparation que le génie donne à son âme, afin qu’elle puisse lui survivre. La perte de la vie, quoique irréparable, peut quelquefois n’être pas un grand mal ; mais il est possible qu’une vérité qu’on aura rejetée ne se représente plus dans la suite des temps, et que sa perte entraîne les malheurs des nations[59]. »

Je n’étudie que pour obéir à l’instinct le plus impérieux, le plus noble, le plus nécessaire de ma nature ; pour arriver à savoir ce que je suis, où je vais. Le monde ne m’éclaire que sur le monde. Il me dit ce que je dois éviter de faire pour échapper au châtiment ; il règle ma propriété, mon travail, il règle mes relations sociales, et même il règle tout cela à l’excès. Mais si je crie que tous ces secours et toutes ces lois vont m’abandonner à la mort, et que la mort n’est pour le croyant que le commencement de la vie, et, pour les hésitants, qu’un problème, la société civile n’a plus rien à me dire : cette pierre du tombeau arrête la loi humaine, qui n’envisage plus rien au delà. Si je crie que ce monde ne remplit ni mon cœur ni ma pensée, que la science dès les premiers pas, m’ouvre des horizons où le corps disparaît, et me met en rapport avec ce monde invisible qui est la durable et définitive patrie, la société civile m’abandonne encore, parce quelle n’a plus de symbole à m’imposer, et qu’il n’est ni de sa compétence, ni de son droit, ni de son pouvoir de me convaincre. Je lui échappe alors ; j’entre seul dans ces plaines enchantées où le travail est un bonheur, où chaque effort conquiert un secret, où Dieu, dégagé de ses voiles, se fait sentir de plus près, où les préjugés et les vieilles traditions et toutes les chimères humaines s’effacent pour laisser à la pensée toute son indépendance, et, si j’ose le dire, toute sa virginale énergie. Qui viendra me chercher si haut et si loin pour décourager mon essor, pour se placer entre moi et le trésor que mon âme pressent, entre moi et la vérité dont je veux me repaître, entre moi, esprit vivant, déjà presque débarrassé du monde, et le Dieu tout-puissant qui m’appelle et qui m’accueille ? Voilà la liberté de la science, voilà la société religieuse.

La foi dans son essence est la complète et tranquille adhésion de l’esprit à une doctrine. Il ne faut pas que l’esprit conserve un doute, car alors il n’a pas la foi : il l’aperçoit devant lui, il la touche ; il ne l’atteint pas. Quand le dernier doute s’évanouit, la foi est entière. Cet état heureux de l’âme est souvent produit par la volonté ; mais la volonté peut agir de deux façons : ou bien, aspirant au vrai et ne le connaissant pas, elle force esprit à travailler pour le trouver, et à douter jusqu’à ce que l’évidence le terrasse ; ou bien, se proposant une foi, et résolue à l’adopter, elle empêche la pensée d’examiner, de douter ; elle étouffe sa curiosité, elle la détourne, elle l’occupe ailleurs, elle l’émousse, elle l’éteint. Ces deux procédés, dont l’un glorifie et exalte la puissance humaine, et l’autre l’abat, arrivent à deux résultats différents, quoiqu’ils engendrent l’un et l’autre la croyance ; car, dans le premier cas, l’homme s’empare en maître de la vérité, et dans le second, il s’y soumet en esclave. Le procédé de l’abêtissement, que l’on impute à tort au catholicisme comme un fruit de ses entrailles, est connu dans toutes les écoles ; le bonze l’emploie comme le fakir ; toute doctrine, vraie ou fausse, morale on dégradante, peut être inculquée par ce moyen. Vue du dehors, une conviction ainsi formée n’est qu’un état passif de l’esprit ; elle n’a aucune garantie : si elle est vraie, c’est par hasard. Au fond, elle ne produit la tranquillité dans l’âme qu’en diminuant et en supprimant la vie. L’homme s’humilie et se dompte ; et quand il s’est enfin rendu méthodiquement incapable, il est en paix : le doute ne le tourmente plus, parce qu’il a perdu jusqu’à la force de douter. Il y a une autre foi, une foi virile qui résulte, non de la diminution de l’homme, mais au contraire du développement le plus énergique et le plus complet de ses facultés : c’est l’adhésion à une doctrine dont on comprend le sens, dont on connaît la preuve, qu’on a librement cherchée, librement discutée ; avec laquelle on a contracté cette sainte et solide alliance qui s’établit après examen entre une proposition vraie et un esprit juste. Cette foi est la vraie foi ; cette fonction est la véritable fonction de l’intelligence. On se trompe sur tous les points et de toutes les façons, quand on dit qu’il faut empêcher l’homme d’étudier ; de penser ; lui ôter la curiosité, et la liberté ; le décourager du raisonnement, l’en rendre incapable ; tenir son esprit, son cœur et sa volonté en tutelle, l’attacher, en un mot, à la vérité par des procédés qui seraient tout aussi efficaces pour l’attacher à la superstition et à l’erreur. Le Créateur n’a pas si mal fait sa besogne qu’on soit obligé de mutiler l’homme et de le dégrader pour le sauver. Non-seulement la liberté nous est douce, mais elle nous est salutaire. Elle va au bien, c’est-à-dire au vrai, comme toutes les puissances que nous tenons de Dieu. La raison et la vérité ont été faites l’une pour l’autre.

« La religion est dans le cœur de l’homme le sommet des devoirs, des pensées et des affections. Elle est la justice à son plus haut degré, la lumière dans toute sa splendeur, l’amour dans son plus pur et son plus ardent foyer ; et, par cela même, elle a besoin, pour vivre, de toute la liberté de notre âme. Quiconque impose à notre âme un joug arbitraire, y affaiblit ou y étouffe la religion, parce qu’il est impossible de dégrader notre nature sans la rendre moins capable de ses élans vers Dieu. Pour aimer Dieu, il faut être doué d’un cœur chaste, généreux, sympathique, emporté facilement dans les sphères de l’invisible, et la servitude, en courbant l’homme sous la loi de la crainte, l’incline ordinairement à la bassesse des vues et des aspirations. Mais restât-il fidèle aux traditions de sa conscience, cherchât-il dans le Dieu de ses pères la consolation de l’esclavage, cette ressource ne lui demeurerait pas assurée. Tôt ou tard la tyrannie, après avoir anéanti le citoyen, s’attaque à l’homme lui-même ; elle veut pénétrer dans inviolable asile de ses sentiments les plus chers, et lui imposer, au nom d’une souveraineté impie, la religion qui convient à ses maîtres. La liberté de conscience n’a survécu nulle part à la chute des libertés civiles ; toutes les servitudes s’appellent l’une l’autre par la logique inhérente à tout, et qui fait que chaque chose se développe inévitablement dans le cycle entier de sa nature. L’esclave espère en vain sauver sa religion et s’y retenir ardemment, comme à une ancre de sainteté et d’élévation ; la main qui l’opprime ne saurait lui laisser ce recours intérieur à la majesté de son âme ; elle a trop d’intérêt à le corrompre et à l’avilir pour ne pas le poursuivre jusque là. C’est pourquoi la liberté est nécessaire à la religion[60]… »

Concluons que, dans la société moderne, la liberté de penser doit être absolue. Comme le monde du droit divin, pour être conséquent, avait à sa tête des conciles, il faut que le monde de la science, pour être conséquent, se garde d’attenter à la liberté et à la souveraineté de la science : c’est la science qui l’a fondé, et c’est elle aussi qui le répare, qui l’améliore, qui l’entraîne à sa suite. Le temps de l’immobilité n’est plus : le monde appartient sans retour à la raison, à la liberté, au progrès. On dirait, à entendre les ennemis de la liberté, que l’objet propre de la raison n’est pas la vérité, que la condition fondamentale de la liberté n’est pas la loi naturelle, que rien ne doit être stable dans nos lois, nos institutions et nos mœurs, si on ne s’empresse de déclarer que la société est dès à présent parfaite, et qu’on ne peut, sans imprudence, songer à la modifier. Ils ne voient pas que la raison porte en elle-même ses axiomes, qu’elle se développe suivant des lois inflexibles ; que dans ses applications aux actions humaines, elle est guidée par les faits et gouvernée par les principes ; que de tous les établissements qui nous entourent, ceux-là seuls ont besoin de stabilité, je dirais presque d’éternité, qui dépendent directement de la loi naturelle, comme la propriété et la famille, la justice et la liberté ; que le progrès qu’on appelle, la liberté qu’on invoque, n’est que pour les méthodes et non pour les principes ; qu’il n’est pas plus possible à une société libre de changer la morale, qu’à la raison de changer les axiomes ; qu’en demandant l’éternité pour des conventions arbitraires ou maladroites, ils commettent la faute d’enchaîner l’homme à de mauvaises lois, et le crime de compromettre les principes sacrés dont ils confondent la cause avec celle de leurs créations éphémères.

Est-ce qu’on n’a pas opposé l’éternité de la loi à Turgot, quand il abolit les jurandes ; à Malesherbes, quand il tenta d’abolir les lettres de cachet ; à Louis XVI quand il abolit la mainmorte dans ses domaines[61] ; à la Constituante, quand elle abolit la noblesse et les parlements ; à Louis-Philippe, quand il abolit la religion d’État, le double vote, le vote au chef-lieu, les grands collèges, la pairie héréditaire, les cours prévôtales ; au gouvernement de 1848, quand il abolit l’esclavage, et la peine de mort en matière politique ? Le monde avance plus par les institutions qu’il abandonne, que par celles qu’il édifie, semblable à un vaisseau qui accroît sa vitesse en jetant son lest. Il est fort heureux vraiment que la prétention de faire les lois éternelles ne soit qu’un vain et ridicule mensonge, et que nous ne soyons pas obligés aujourd’hui d’obéir aux lois de nos ancêtres barbares, Nous-mêmes, quand nous jetons les yeux autour de nous, avons-nous tant sujet de nous applaudir, et de souhaiter l’éternité pour nos conventions et nos établissements ? Sommes-nous bien ravis de nos sociétés anonymes, de nos actions à primes, de nos préciputs industriels, de nos jeux de bourse, de argent ôté à l’agriculture languissante et jeté dans la spéculation ; de nos myriades de fonctionnaires, de nos ouvriers mal nourris, mal logés et mal élevés : de notre luxe sans frein, de nos écoles impuissantes, de nos livrets, de nos lois prohibitives, de nos tarifs, de nos taxes, de nos mercuriales, de notre stupide admiration pour le sabre, de nos armées d’un demi-million d’hommes en pleine paix, de nos chemins de fer ruinés avant de naître, de nos diplômes et de nos patentes ; de nos passe-ports, de notre concordat, de nos lois sur la liberté de conscience et sur la presse ? Quand on se dégage de l’éducation et de la routine, est-ce qu’on ne voit pas dans nos grandeurs de profondes misères, dans nos créations des causes de ruine, et des ruines déjà croulantes ; dans nos règlements des entraves gothiques, qui prouvent notre force et causent notre faiblesse, semblables à quelque merveilleux cachot qu’un architecte aurait construit avec tout son art tout exprès pour s’y enfermer lui-même ? Pour que la loi humaine fit éternelle, il faudrait que la science ne fit pas la maîtresse de la loi, ou que la science fit stérile. Chaque forme est un temps d’arrêt, un provisoire. On s’arréte, on met à part quelques vérités suivant le principe de Descartes ; et, pendant qu’on est ainsi abrité, on cherche en avant. La mine est féconde, et chaque jour, oui, depuis un siècle, chaque jour on entend les pionniers crier : « Victoire ! » La société aujourd’hui ne se comprend plus sans un pouvoir législatif constamment à l’œuvre, et sans les écoles. L’école est la rançon du présent et l’atelier de l’avenir.

L’humanité est-elle capable de créer des institutions et des lois parfaites ? Non, elle n’en est pas capable ; elle doit donc toujours s’efforcer d’améliorer ses institutions et ses lois, Les besoins de l’humanité sont-ils les mêmes à toutes les époques de l’histoire ? Non : ils se développent, ils se transforment. Donc le système de l’immobilité est à la fois injuste et contre nature. Donc il faut permettre à la pensée de travailler aux améliorations nécessaires. Il faut mettre les questions à l’étude, pour que le progrès se fasse sans secousse et sans tâtonnement, avec maturité, avec sécurité. Il n’y a pas de milieu : il sera l’œuvre de la science, ou celle de la passion. Il viendra d’en haut par l’accroissement des lumières, ou d’en bas, par l’excès du mal et le besoin de vengeance. Les vrais, les intelligents conservateurs doivent se montrer les défenseurs les plus jaloux de la liberté de penser. Aimeriez-vous mieux une révolution[62] ?

Est-ce à dire que, parce que nous soutenons la légitimité et la nécessité du progrès, nous jetons l’interdit sur toutes les lois d’application ? Au contraire, en faisant dépendre leur améliorations des progrès de la science, nous leur donnons la seule immutabilité dont elles soient susceptibles. Les conservateurs aveugles veulent les rendre éternelles dans le mouvement de l’histoire ; les révolutionnaires veulent les briser, au hasard d’entraîner de sanglantes catastrophes, Nous disons qu’il faut les respecter et les améliorer. Plus nous voulons de liberté dans l’école, plus nous exigeons de respect pour la loi subsistante, expression de la volonté commune. Ainsi se concilient l’ordre et la liberté, la paix et le progrès. Le respect des lois, qui est le fondement de l’ordre, ne coûte rien à la liberté, parce que la science demeure maîtresse de chercher à rendre les lois meilleures, ou à les rendre inutiles.

Quant aux lois éternelles « que les hommes ne font pas, et qui font les hommes, » la science et l’État doivent s’attacher, d’un commun accord, à les promulguer avec clarté, à les maintenir avec fermeté. Elles sont le phare que Dieu nous accorde pour nous guider au milieu de l’instabilité des choses humaines. Ni le scepticisme, ni les révolutions ne peuvent les entamer. Il sera éternellement vrai qu’il n’y a qu’une seule morale, souveraine de nos consciences et de la conscience des nations ; que la liberté de l’homme n’est pas moins sacrée que sa vie ; que les lois humaines ne sont légitimes qu’à condition d’être nécessaires, et dans la mesure de leur nécessité ; qu’elles ne peuvent ni troubler l’ordre des affections de la nature, ni créer des priviléges, ni s’opposer au progrès, c’est-à-dire à la science, ni se placer entre l’homme et Dieu, par un attentat sacrilége et inutile.

Ces lois primordiales sont à la législation ce que les axiomes sont à la science de penser. Elles restent immuables, pendant que nous nous efforçons sans relâche d’améliorer les lois d’application, et de rendre ainsi chaque jour les méthodes plus simples, et la liberté plus entière. En un mot, il n’y a de solide et d’éternel dans la législation que la morale.


FIN.

    « Il a aujourd’hui (il parle de son frère) la commission de la librairie. Cette place lui procure deux avantages : l’un, de se trouver à la tête du parti moliniste, inquisiteur et persécuteur ; l’autre, d’être dans la familiarité du cardinal (Fleury), en le berçant d’amusettes littéraires. Mais aucun règlement n’est exécuté ; tout le monde se plaint, libraires et autres. Le prohibitif va roide, l’admissif mollement, et cet emploi n’est que celui de premier commis de la tyrannie. »

  1. Lucrèce, l. IV, v. 4.
  2. P. l’Estoile, journal d’Henri III, coll, Michaud, 2e série, t. I, première partie, p. 209.
  3. On dit que ce fut le roi lui-même qui, ayant lu par hasard un volume de l’Histoire philosophique des Deux-Indes, ordonna au parlement de poursuivre, Il se trouva que le chancelier et M. de Vergennes avaient souscrit chacun pour un exemplaire.
  4. Correspondance littéraire de Grimm, t. IX, p. 342 sqq.
  5. Delisle de Salles est mort en 1846.
  6. Cf. Alexis Monteil, Histoire des Français, etc., 4o édit., t IV, p. 344.
  7. Arrêt du parlement de Bretagne, 3 avril 1768.
  8. Beaumarchais fut arrêté au commencement de mars 1788, Le bruit courut que le roi avait voulu le mettre à Bicêtre, et que M. de Breteuil l’en avait détourné.
  9. L’arrêt est du 9 juin 1762. Le 18, Rousseau fut condamné à Genève. En même temps parut un mandement de l’archevêque de Paris contre l’Émile. L’archevêque répond à Rousseau par des passages de l’Écriture, dit Grimm dans sa Correspondance, et l’avocat général (Joly de Fleury), par un décret de prise de corps, L’une et l’autre façon de répondre est également solide, mais celle du prélat est plus honnête. »
  10. C’est après la Lettre sur les aveugles, imprimée en 1749, que Diderot avait été mis au donjon de Vincennes « pour quelques trails personnels, dont Mme Dupré de Saint-Maur et M. de Réaumur furent choqués. » Cf. J. J. Rousseau, les Confessions, partie II, livre VII, Musset-Pathay, t. XV, p. 447. Éd. Hachette, t. VIII, p, 247.
  11. Le 26 septembre 1780.
  12. On lit dans les Mémoires secrets sous la date du 49 décembre 1780 : « Il court un bruit sinistre, malheureusement trop accrédité, sur le compte de M. Linguel. C’est qu’il a été pendu au lieu de sa translation. (On le croyait aux îles Sainte-Marguerite.) Ce supplice, infligé sans aucune formalité légale, fait frémir d’indignation, et ne peut se croire sous le règne d’un roi qui vient d’abolir dans ses États les derniers vestiges de la servitude. » Les mêmes Mémoires racontent, à la date du 22 décembre 1784, que le bruit se répandit qu’un nommé Jacquet avait été pendu à la Bastille, comme auteur d’un mémoire contre la reine, publié en Angleterre. Il est plus que probable que ce bruit était sans fondement ; mais, sous un gouvernement régulier, de pareils bruits ne se répandent pas. Ils sont très-fréquents dans les mémoires sur l’histoire de France. En voici un, par exemple, qui se trouve dans Barbier, sous la date du mois de juin 1749 : « On dit que le bourreau est entré à la Bastille, et l’on compte que c’est pour le sieur Sigorgne, qui était un homme dangereux. En effet, on ne parle plug de lui, etc. »
  13. Correspondance littéraire de Grimm, t. IV, p. 204.
  14. Descartes, éd. Jules Simon, 1844, p. 12.
  15. Concordat, art. 2.
  16. Art. 8 et 4.
  17. Art. 4, § 5.
  18. Art. 5.
  19. Concordat, art. 8.
  20. Art. 9.
  21. Art. 44.
  22. Art. 10.
  23. Ceci était écrit avant les mémorables évènements qui ont rendu l’Italie à elle-même. Je le laisse subsister. Il est bon, en possession de la liberté, de se souvenir qu'on est séparé de l’oppression par si peu de temps. Je laisse aussi subsister ce qui a trait à l’Allemagne. Elle marche rapidement, sous la domination de la Prusse, à l’unité politique ; mais elle est encore loin de l’uniformité dans les lois et dans les mœurs.
  24. Allgemeine Kürchenzeitung de Darmstadt, février 1858.
  25. Cela est ainsi. Il peut pourtant ne pas être sans utilité de rappeler les principes professés par M. de Bonald dans sa théorie de l’Éducation sociale, liv. I, chap. vii, éd. de 1854, t. II, p. 373, « La Société, dit-il, admettra dans ses établissements d’éducation tous les enfants sains de corps et d’esprit dont les familles auront l’intention et les moyens de leur faire donner l’éducation sociale.
     « La Société admettra-t-elle les enfants des juifs ? Non : car les juifs sont hors de toute société politique, parce qu’ils sont hors de toute société religieuse chrétienne.
     « Admettra-t-elle les enfants de l’exécuteur des jugements publics, et n’exerce-t-il pas une profession sociale ? On ne doit admettre dans les établissements publics d’éducation que les enfants nés dans les professions sociales honorées et honorables, etc. »
  26. C. les articles de M. de Rémusat sur les Controverses religieuses en Angleterre, insérés dans la Revue des Deux-Mondes du 15 septembre et du 1er octobre 1856, et du 1er janvier : 1859.
  27. On trouve déjà des traces de l’inquisition en 1198. Le concile de Toulouse, en 1229, la régularisa. En 1233, Grégoire IX chargea les dominicains des fonctiuns d’inquisiteurs. Depuis ce temps, il y cut toujours des inguisiteurs dans le midi de la France, jusqu’au dix-hvi- tiéme siécle. En 1255, le pape Alexandre III, d’accord avec saint Louis, nomma à Paris deux inquisiteurs, le gardien des cordeliers, et le provincial des dominicains.
  28. P. L’Estoile, Journal d’Henri III, coll. Michaud, 2o série, t. I, Ire partie, p. 245.
  29. « Touchés de tant de merveilles, épanchons nos cœurs sur sa piété de Louis, poussons jusqu’au ciel nos acclamations, et disons à ce nouveau Constantin, à ce nouveau Théodose, à ce nouveau Marcien, à ce nouveau Charlemagne, ce que les six cent trente Pères dirent autrefois dans le concile de Chalcédoine : Vous avez affermi la foi, vous avez exterminé les hérétiques ; c’est le digne ouvrage de votre règne, c’en est le propre caractère. Par vous l’hérésie n’est plus. Dieu seul a pu faire cette merveille, Roi du ciel, conservez le roi de la terre : est le vœu des Églises, c’est le vœu des évêques, » (Bossuet, Oraison funèbre de Le Tellier.).
  30. Oraison funèbre de Louis XIV.
  31. Oraison funèbre de Le Tellier.
  32. « Vous aurez vu sans doute l’édit par lequel le roi révoque celui de Nantes. Rien n’est si beau que tout ce qu’il contient, et jamais aucun roi n’a fait et ne fera rien de si mémorable, » (Lettre de Mme de Sévigné au comte de Bussy, du 28 octobre 1685.) Bussy répond : « J’admire la conduite du roi pour ruiner les huguenots : les guerres qu’on leur a faites autrefois et les Saint-Barthélemy ont donné vigueur à cette secte. Sa Majesté l’a sapée petit à petit, et l’édit qu’elle vient de donner, soutenu des dragons et des Bourdaloue, a été le coup de grâce. » La Fontaine, dans gon Remercîment à l’Académie française (2 mai 1681), après avoir loué Richelieu d’avoir doublement triomphé de l’hérésie, et par la persuasion et par la force, dit en parlant du roi : « Quand Louis le Grand serait né dans un siècle rude et grossier, il ne laisserait pas d’être vrai qu’il aurait réduit l’hérésie aux derniers abois, accru l’héritage de ses pères, etc. » On pourrait aisément multiplier les citations ; mais ce spectacle est trop triste. Cf. la Liberté de conscience.
  33. En 1704, on comptait trente-six imprimeurs et dix-neuf veuves d’imprimeurs exerçant (les veuves d’imprimeur avaient privilège de maîtrise ; leurs fils ainés n’étaient qu’exemptés du chef-d’œuvre), Il y avait, à la même époque, cent soixante-dix-huit maîtres libraires en exercice, trente-cinq non établis et vingt-sept veuves tenant boutiques.
  34. En 1534, le cardinal Sadolet, évêque de Carpentras ; en 1542, le cardinal Sanguin, évêque d’Orléans.
  35. À l’occasion de l’Institution chrétienne, de Calvin.
  36. Un arrêt de 1861 condamne a être pendu tout libraire qui aura imprimé un livre quelconque sans permission.
  37. Mémoires de Saint-Simon, t. IV, p. 64 sqq.
  38. Entre mille exemples que je pourrais citer, en voici un que je choisis, parce qu’il est de 1785, et que la cause de la suppression le rend plus étrange. Avant la Révolution, la loi prononçai contre le vol domestique, quelle qu’en fût l’importance, la peine de mort, Le président Dupaty déterra une lettre du garde des sceaux d’Armenonville écrite en 1724 au conseil souverain de Colmar, et déposée dans les archives de ce tribunal, ou, en interprétant cette loi, le chef de la justice déclare que l’intention du roi n’a pas pu être de punir également le plus léger vol et le plus grave, surtout quand les circonstances sont en faveur de l’accusé. Le président inséra cette lettre dans la Gazette. Aussitôt le procureur général, voyant dans cette publication la censure d’une loi existante, fit supprimer la Gazette et interdire le censeur, Ainsi le censeur (Coquelay de Chaussepierre) fut puni, non pas même pour avoir réclamé de son chef contre un abus monstrueux, mais pour avoir publié, avec le concours d’un président au parlement de Bordeaux, une lettre authentique du chef de la magistrature.
     En 1786, le Mercure de France ayant publié un extrait de la Diatribe à l’auteur des Éphémérides (par Voltaire), un arrêt du conseil du 19 août supprima la Diatribe, raya le censeur de la liste, et interdit l’éditeur du Mercure de la profession de libraire et d’imprimeur.
     Quand Helvétius publia son livre de l’Esprit, il obtint le 12 mai 1758 le privilège nécessaire ; mais ce privilège fut révoqué le 10 août, et le censeur Jean Pierre Tercier, qui avait approuvé le livre, fut rayé de la liste des censeurs, et privé de sa place de premier commis des affaires étrangères. Le livre fut brûlé par arrêt du 6 février 1759. Cet arrêt comprenait dans la même proscription, avec le livre de l’Esprit, l’Encyclopédie, le Pyrrhonisme du sage, la Philosophie du bon sens, la Religion naturelle, etc.
     Marmontel fat privé en 1759 du privilège du Mercure pour avoir inséré la parodie d’une scène de Cinna, par Curis ; et Bret, le censeur qui l’avait approuvé, fut destitué.
     Voltaire écrivait à Palissot, le 16 mars 1767 : « J’ai vu Fréret, le fils de Crébillon, Diderot, enlevés et mis à la Bastille ; presque tous les autres, persécutés ; l’abbé de Prades, traité comme Arius par les Athanasiens ; Helvétius, opprimé non moins cruellement ; Tercier, dépouillé de son emploi ; Marmontel, privé de sa petite fortune ; Bret, son approbateur, destitué et réduit à la misère, » (Éd. Hachette, t. XLI, p. 265.)
     Un arrêt du conseil du 24 septembre 4774 condamna l’Éloge de Fénelon, par La Harpe, et, comme cet ouvrage avait été couronné, Jarret enjoignit à l’Académie française de « faire approuver désormais, comme autrefois, les discours de prix, par deux docteurs de Sorbonne. »
  39. Voici comment le marquis d’Argenson caractérise, dans ses Mémoires (éd. Janet, t. I, p. 228), la place de directeur de la librairie :
  40. Voltaire écrivait à Dalembert qui préparait un grand ouvrage : « Si vous y Mettez votre nom, vous n’oserez pas dire la vérité, » 8 mai 1764.
  41. J. J. Rousseau, Lettre à Malesherbes, du 8 février 1762 ; édit. Musset-Pathay, t. XIX, p. 267. Éd. Hachette, t. X, p. 311.
  42. Voyez la Correspondance de Grimm, lettre du 1er mai 1757, et une lettre de Dalembert à Voltaire, même année.
  43. J. J. Rousseau, Lettre à Malesherbes, du 11 novembre 1764 ; t. XX, p. 232. Éd. Hachette, t. XI, p. 475.
  44. « On imprimait a Paris, dans un chantier, la Gazette ecclésiastique, qui était défendue ; et chaque fois, un exemplaire tout humide était envoyé au lieutenant de police, qui ne put rien découvrir. » — Voyez la Lettre de Voltaire à Helvétius, du 26 juin 1765.
  45. 8 mars 1759.
  46. Mémoires secrets, 22 juin 1785.
  47. Le parlement agit de même envers l’abbé Raynal, en 1784. Il était à Courbevoie, chez M. Paulze, fermier général. On l’avertit qu’il allait être décrété. Il partit le jour même pour Spa.
  48. La Faculté de théologie était composée d’ecclésiastiques séculiers et réguliers, elle excluait les laïques ; la Faculté de décrets n’excluait personne ; la Faculté de médecine excluait les ecclésiastiques ; la Faculté des arts, composée de laïques et d’ecclésiastiques séculiers, excluait les réguliers. Le célibat était imposé aux laïques dans toutes les Facultés, Cependant les membres de la Faculté de médecine obtinrent, en 1452, la permission de se marier. Le recteur était toujours choisi dans la Faculté des arts ; mais toutes les Facultés concouraient également a l’élection, qui était à deux degrés, Certaines branches d’industrie, dont la librairie était la plus importante, étaient placées sous le contrôle absolu de l’Université.
  49. Une balle de Grégoire IX, en 1234, lui accordait le droit de suspendre ses leçons, ses exercices et les sermons, quand ses privilèges étaient violés. Le parlement, dans des cas analogues, cessait de rendre la justice.
  50. Aucune pièce ne peut être représentée sans que le manuscrit ait été déposé chez le lord chambellan, qui peut mettre opposition pendant un délai de quinze jours. Ce droit de censure, qui contraste singulièrement avec les institutions anglaises, n’est que très-rarement exercé, et toujours dans l’intérêt des mœurs.
  51. « Les écrits non périodiques traitant de matières politiques ou d’économie sociale, s’ils sont publiés en une ou plusieurs livraisons, ayant moins de dix feuilles d’impression de vingt-cinq à trente-deux décimètres carrés, seront soumis à un droit de timbre de cinq centimes par feuille. » (Décret des 17-28 février 1852, art. 9.)
  52. Art. 14 de la Déclaration des droits.
  53. Ce passage était écrit avant 1874.
  54. Les jésuites, faute d’un écrivain capable de réfuter les Lettres Provinciales, qui n’étaient pas irréfutables, les firent brûler par arrêt du parlement de Provence, en date du 9 février 1657. Voilà un fagot bien employé. Les Provinciales ont été condamnées en outre par arrêt du conseil d’État du 23 septembre 1660, et à Rome le 6 septembre 1657, Une traduction italienne a été condamnée à Rome le 27 mars 1762.
  55. Spinoza, Éthique, 1re partie, prop. 415.
  56. On lit dans les Mémoires du marquis d’Argenson, ce paragraphe : Le nommé Diderot a été interrogé dans sa prison à Vincennes. Il a reçu le magistrat (on dit même que c’est le ministre) avec une hauteur de fanatique. L’interrogateur lui a dit : « Vous êtes un insolent, vous resterez longtemps ici, » (Mém. d’Arg., t. III, p. 262.) La mort change terriblement les rôles entre Diderot et l’interrogateur.
  57. Mirabeau, Sur la liberté de la presse, opust. de 1788.
  58. Évangile selon saint Jean, chap. i, v. 5, 10 et 11.
  59. Passage de l’Areopagetica de Milton, traduit par Mirabeau.
  60. M. Lacordaire, Discours sur le droit et le devoir de la propriété. (Voy. le Correspondant du 24 septembre 1858, p. 44.)
  61. Dans la séance de l’Académie française du 25 août 1782, d’Alembert fit connaître au public que l’édit de 1779 par lequel Louis XVI abolissait la servitude dans ses domaines, n’était pas encore enregistré au parlement de Besançon.
  62. Revendication de la liberté de penser, discours par J. H. Fichte. (Traduction de M. Jules Barni, p. 6.)