Les Écrivains/La littérature en justice

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E. Flammarion (première sériepp. 41-45).


LA LITTÉRATURE EN JUSTICE


Il existe, de par le naturalisme, un M. Desprez, lequel vient d’être condamné à un mois de prison et mille francs d’amende, pour avoir écrit un livre obscène. Là-dessus, quelques bons esprits s’émeuvent et s’emportent. Ils déclarent que c’est opprimer la pensée humaine que de la traîner ainsi comme une fille sur les bancs de la police correctionnelle et demandent assez généralement que la justice de mon pays veuille bien s’occuper des voleurs, des assassins et des banquiers, mais qu’elle laisse la littérature tranquille. L’éditeur Kistemackers qui a, paraît-il, publié les cochonneries de M. Desprez, profite de l’occasion pour lancer une profession de foi littéraire d’un admirable belgisme et donner, du fond de son petit musée secret de Bruxelles, une leçon à la loi française, leçon sévère, je vous prie de le croire. D’après ce Kistemackers, la littérature sera obscène ou elle ne sera pas. Ce Kistemackers est un crâne bonhomme.

Je n’ai point lu le livre de M. Desprez et ne le lirai pas. Ces choses-là ne m’intéressent nullement. Quand, sur une route, je rencontre une ordure étalée, je l’évite ; quand je vois certains noms en tête de certains livres, je passe rapidement en me bouchant le nez. M. Catulle Mendès, M. Maizeroy, Mme de Martel, et Mlle Colombier ont le don de me faire prendre la fuite. Ils ont beau dire : « Joli jeune homme, écoutez donc », je n’écoute pas. Outre que les petites histoires de ces éminents pornographes ne me dépravent pas du tout, elles m’ennuient considérablement. Je ne sais rien de bête, comme ces aventures écrites avec l’eau sale des bidets, et je pense qu’il faut vraiment avoir du temps de reste et une bien pauvre imagination pour se monter le cerveau avec ces récits de corps de garde ou de maison publique. Mais c’est un goût, ou plutôt un dégoût particulier que j’ai comme cela. Le public, malheureusement, n’est pas ainsi. On le voit bien aux éditions qui s’enlèvent, et plus il sait trouver en un livre de saletés, plus il y flaire d’ordures, et plus il l’achète.

M. Catulle Mendès, pour ne parler que de lui aujourd’hui, n’a vraiment de succès et ne gagne vraiment de l’argent que depuis qu’il nous roule dans les draps de lit de ses héroïnes, et qu’il nous les montre dans des positions que ne désavouerait pas la baronne. M. Catulle Mendès — cet Onan de la littérature, ce Charlot qui s’amuse peut-être, mais qui ennuie toute une génération — avait débuté par la poésie. En mesurant la longueur de ses cheveux impeignés, en admirant la crasse de ses paletots de bohème, il s’était dit sans doute qu’il ne ferait pas trop méchante figure comme poète, car les poètes se reconnaissaient alors à leur mauvaise tenue, et plus leur linge était sale et puant, plus leurs vers devaient étinceler et sentir bon. Mais les vers ne se vendaient pas. Il avait beau les orner de son portrait gravé à l’eau-forte — il eût peut-être mieux valu qu’il le lavât à l’eau pure — les volumes pourrissaient aux devantures des libraires. Aucun ne les achetait. Il essaya du roman et tâta du théâtre, partout il eut des insuccès et ne recueillit que des fours.

C’est alors qu’avec son flair de juif, il se lança dans la cochonnerie et qu’il ouvrit, dans le livre et dans le journal, une véritable maison de passe. Il avait trouvé sa voie, ce Rabagas des alcôves ardentes et des lit banals. L’obscénité était sa carrière. Il réussit tout de suite. Depuis, pas un auteur n’est aussi populaire que lui parmi les filles et les collégiens. Les filles ont ses œuvres complètes entre des jeux de cartes transparentes et des photographies obscènes. Il est reconnu que rien ne rallume les flammes éteintes des vieillards comme un bon Catulle Mendès appliqué à l’endroit qu’il faut, et quant aux collégiens, ils s’en vont en des coins écartés, loin de l’œil du pion, demander à l’auteur de Tous les baisers de solitaires joies.

De pareils livres — me pardonne mon ami Émile Bergerat — ont une influence pernicieuse. S’ils ne nous dépravent pas, nous autres, qui ne nous laissons pas prendre à ces airs de vieille entremetteuse, ils en dépravent d’autres, et, croyez-moi, le nombre en est grand. Je trouve qu’on a raison de les poursuivre et d’en condamner les auteurs. Cela n’a rien de commun avec la littérature et ne relève pas de la critique ; cela rentre dans la prostitution et relève de la police des mœurs. Du moment qu’on n’a encore autorisé personne à montrer son derrière en public et à forniquer sur les bancs des promenades ; du moment qu’on cueille, dans les pissotières, les jolis messieurs qui se livrent à des ébats que la nature réprouve, je ne vois pas, au nom de quel principe, on permettrait à ces livres de s’étaler sur les trottoirs et de raccrocher les passants aux devantures des libraires.

La littérature ne tient point tout entière dans ces livres, de même que les arrière-boutiques des parfumeuses ne résument point tout le commerce. S’il vous répugne, au nom d’une liberté mal entendue et d’une sorte de solidarité mal comprise, de traîner ces livres en justice, au moins mettez-leur sur la couverture un marque d’infamie qui les fasse reconnaître. Inscrivez ces étranges littérateurs sur des registres spéciaux, ainsi que cela se pratique pour certaines créatures ; faites des écrivains soumis, comme nous avons des filles soumises, et astreignez-les aux mêmes règlements sévères, aux mêmes surveillances déshonorantes. Mais tant que vous n’aurez trouvé rien de mieux que la police correctionnelle, pour les punir et nous en défendre, tenez-vous en à elle.

La pensée humaine n’a rien à voir dans ces aventures. Quand, sous prétexte de document, d’analyse, de naturalisme, elle tombe à d’aussi basses exploitations du vice, elle n’a droit à aucun respect, à aucune indulgence, à aucun indifférent mépris. Il est utile, pour les belles œuvres, désintéressées et sincères, qu’elles ne soient pas confondues, dans l’esprit du public, inhabile souvent à les juger, avec l’ordure et la spéculation de l’ordure. La police correctionnelle est excellente en cela qu’elle a marqué, et que l’odeur, quoi qu’on fasse et quoi qu’en dise, en reste longtemps.

Je sais bien qu’elle se trompe quelquefois, et pour un Desprez qu’elle condamne justement, elle s’attaque parfois aussi à Flaubert. Mais il en est de même de toutes les choses humaines. On cite les gens qui étaient innocents et qui ont été condamnés à mort. Vous n’empêcherez jamais les magistrats d’être des hommes, et les hommes des imbéciles.