La Loi de Lynch/14

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Amyot (p. 146-157).

XIV.

Une ancienne connaissance du lecteur.

Après le combat, lorsque d’un côté les Apaches du Chat-Noir et de l’autre les Comanches de l’Unicorne se furent retirés, chaque détachement de guerre reprenant la direction de son village, et que les chasseurs se trouvèrent seuls de nouveau dans la prairie, Valentin aperçut la Gazelle blanche appuyée pensive contre un arbre, tenant d’une main distraite la bride de son cheval qui arrachait çà et là, du bout des lèvres, quelques brins d’herbe.

Le chasseur comprit que ses compagnons et lui devaient une réparation à la jeune fille, dont l’incompréhensible dévouement leur avait été si utile pendant les émouvantes péripéties de la tragédie qui venait de finir.

Il s’avança vers elle et s’inclina avec courtoisie en lui disant d’une voix douce :

— Pourquoi vous tenir ainsi à l’écart, madame ? votre place est à nos côtés ; entravez votre cheval avec les nôtres et venez, je vous en prie, vous asseoir à notre foyer.

La Gazelle blanche rougit de plaisir aux paroles de Valentin, mais, après un moment de réflexion, elle secoua la tète et lui jeta un regard triste en lui répondant d’une voix tremblante :

— Merci, caballero, de l’offre que vous daignez me faire ; mais je ne puis l’accepter : si vous et vos amis êtes assez généreux pour oublier ce que ma conduite a eu de répréhensible à votre égard, ma mémoire est moins complaisante ; je dois, je veux racheter par d’autres services plus efficaces que celui que j’ai pu vous rendre aujourd’hui, les fautes que j’ai commises.

— Madame, reprit le chasseur, le sentiment que vous exprimez vous honore encore plus à nos yeux ; ne résistez donc pas à notre invitation. Mon Dieu ! vous le savez, dans la prairie, nous n’avons pas le droit d’être bien sévères ; il arrive rarement que l’on rencontre des personnes qui réparent aussi noblement que vous l’erreur qu’elles ont pu commettre.

— N’insistez pas, caballero, ma volonté est immuable, dit-elle avec effort en dirigeant un regard vers l’endroit où se tenait don Pablo, il faut que je parte, que je vous quitte à l’instant ; laissez-moi donc m’éloigner.

Valentin s’inclina.

— Votre volonté est pour moi un ordre, madame, dit-il, vous êtes libre ; je tenais seulement à vous exprimer ma reconnaissance.

— Hélas ! nous n’avons rien fait encore ni vous ni moi, puisque notre plus cruel ennemi, le Cèdre-Rouge, nous échappe.

— Eh quoi ! fit le chasseur avec étonnement, le Cèdre-Rouge est votre ennemi !

— Mortel ! fit-elle avec une expression de haine terrible. Oh ! je comprends que vous, qui m’avez vue auprès de lui l’aider dans ses desseins, vous ne puissiez pas concevoir un tel changement. Écoutez : à l’époque où je cherchais à servir ce misérable, je le croyais seulement un de ces bandits comme il y en a tant dans le Far West.

— Au lieu qu’aujourd’hui ?

— Aujourd’hui, reprit-elle, je sais ce que j’ignorais alors, j’ai un compte terrible à lui demander.

— Loin de moi la pensée de pénétrer vos secrets ; seulement, permettez-moi de vous faire une observation.

— Faites.

— Le Cèdre-Rouge n’est pas un ennemi vulgaire, un de ces hommes que l’on puisse facilement réduire ; vous le savez aussi bien que moi, n’est-ce pas ?

— Oui, eh bien ?

— Ce que des hommes comme mes amis et moi aidés par des guerriers nombreux n’ont pu faire, auriez-vous la prétention d’y réussir ?

La Gazelle blanche sourit.

— Peut-être, dit-elle ; j’ai des alliés, moi aussi, et ces alliés, si vous le désirez, caballero, je vous les ferai connaître.

— Dites, madame, car, réellement, votre calme et votre assurance m’effrayent malgré moi.

— Merci, caballero, de l’intérêt que vous me portez ; le premier allié sur lequel je compte, c’est vous.

— C’est juste, fit le chasseur en s’inclinant ; quand mes sentiments pour vous ne m’y porteraient pas, le devoir et l’intérêt me le commanderaient. Et le second, pouvez-vous aussi me révéler son nom ?

— Sans doute, d’autant plus que déjà vous le connaissez ; le second, c’est le Blood’s Son.

Valentin fit un mouvement de surprise qu’il réprima aussitôt.

— Pardonnez-moi, madame, dit-il gracieusement ; mais vous avez réellement le privilège de me faire tomber dans une suite d’étonnements incroyables.

— Comment cela, caballero ?

— Parce que, pardonnez-moi, parce que je croyais que le Blood’s Son était au contraire un de vos ennemis les plus acharnés.

— Il l’a été, fit-elle avec un sourire.

— Et maintenant ?

— Maintenant c’est mon ami le plus cher.

— Voilà qui me passe ! Et depuis quand ce changement extraordinaire s’est-il opéré ?

— Depuis, répondit finement la jeune fille, que le Cèdre-Rouge, au lieu d’être mon ami, est devenu subitement mon ennemi.

Valentin laissa tomber les bras avec le geste d’un homme qui renonce à chercher le mot d’un problème insoluble.

— Je ne comprends pas, dit-il.

— Bientôt vous me comprendrez, dit-elle.

D’un bond elle se mit en selle, et se penchant vers Valentin :

— Adieu, caballero, reprit–elle ; je pars pour rejoindre le Blood’s Son ; bientôt nous nous reverrons, adieu !

Elle enfonça les éperons dans les flancs de sa monture, agita une dernière fois la main en signe d’adieu, partit au galop, et disparut presque aussitôt dans un nuage de poussière.

Valentin rejoignit tout pensif ses amis.

— Eh bien ? lui demanda don Miguel.

— Eh bien, répondit-il, cette femme est la créature la plus extraordinaire que j’aie jamais rencontrée.

Arrivée hors de vue des chasseurs, la Gazelle blanche ralentit le pas de son cheval et lui laissa prendre une allure plus conforme aux précautions dont tout voyageur doit user dans la prairie.

La jeune fille était heureuse en ce moment ; elle avait réussi non-seulement à sauver d’un danger terrible celui qu’elle aimait, mais encore à se réhabiliter aux yeux de Valentin et de ses compagnons.

Le Cèdre-Rouge s’était, il est vrai, échappé ; mais cette fois la leçon avait été rude, et le bandit, traqué partout comme une bête fauve, ne tarderait pas sans doute à tomber entre les mains de ceux qui avaient intérêt à se débarrasser de lui.

Elle marchait ainsi insoucieusement en jetant autour d’elle des regards distraits, admirant le calme de la prairie et les reflets des rayons du soleil sur les taillis.

Jamais le désert ne lui avait semblé si beau ; jamais tranquillité plus grande n’avait régné dans son esprit.

Déjà le soleil, arrivé à son déclin, allongeait démesurément l’ombre des grands arbres ; les oiseaux, cachés sous l’épais feuillage, chantaient au Tout-Puissant l’hymne du soir, lorsqu’elle crut distinguer un homme à demi couché sur le revers d’un de ces innombrables fossés creusés par les grandes eaux des pluies d’hiver.

Cet homme, auprès duquel se tenait un cheval, paraissait absorbé par une occupation que ne put comprendre la jeune fille, mais qui l’intrigua vivement.

Bien qu’elle approchât rapidement du lieu où il se trouvait, cet individu ne se dérangeait nullement et continuait impassible ce travail incompréhensible pour la jeune fille.

Enfin elle se trouva face à face avec lui ; alors elle ne put retenir un cri d’étonnement, et s’arrêta net en le regardant avec admiration.

Cet homme jouait tout seul au montè, le lansquenet mexicain, avec un jeu de cartes crasseux.

La chose lui parut si extraordinaire qu’elle partit d’un strident éclat de rire.

Au bruit, l’homme releva la tête :

— Tiens, tiens ! fit-il sans paraître autrement étonné ; j’étais bien sûr qu’il arriverait quelqu’un ; cela est immanquable sur cette terre bénie !

— Ah ! bah ! fit en riant la jeune fille, vous croyez ?

— Canarios ! j’en suis sûr, répondit l’autre, et vous en êtes la preuve, puisque vous voilà.

— Expliquez-vous, mon maître, je vous prie, car je vous avoue que je ne vous comprends pas le moins du monde.

— J’en doute, fit l’inconnu en hochant la tête ; cependant cela se peut, à la rigueur. Malgré cela, j’en suis pour ce que j’ai dit.

— Fort bien ; mais pourtant veuillez vous expliquer plus clairement.

— Rien de plus facile, señor caballero. Je suis de Jalapa, une ville que vous devez connaître.

— Oui, par les productions médicinales qui lui doivent leur nom.

— Bon, bon, fit l’autre en riant ; cela n’empêche pas que Jalapa soit une bonne ville.

— Au contraire ; continuez.

— Je continue. Donc vous saurez que nous avons à Jalapa un proverbe.

— C’est possible ; à la rigueur même cela n’a rien d’étonnant.

— C’est vrai ; mais ce proverbe, vous ne le connaissez pas, hein !

— Non, j’attends que vous me le citiez.

— Le voici : Voulez-vous de la compagnie ? battez les cartes.

— Je ne comprends pas.

— Bah !

— Ma foi, non.

— Cependant, rien n’est plus facile ; vous allez voir.

— Je ne demande pas mieux, fît la jeune fille, que cette conversation amusait outre mesure.

L’inconnu se leva, mit ses cartes dans sa poche avec ce respect que tout joueur de profession apporte à cette opération, et, s’appuyant nonchalamment sur le cou du cheval de la jeune fille :

— Par suite de raisons trop longues à vous raconter, je me trouve seul, perdu dans cette immense prairie que je ne connais pas, moi honnête habitant des villes, nullement au fait des mœurs et coutumes du désert, et, pour cette raison, naturellement en passe de mourir de faim.

— Pardon, si je vous interromps ; seulement je vous ferai observer qu’il y a quelque chose comme trois cents milles d’ici à la ville la plus proche, et que par conséquent il doit à la rigueur y avoir déjà quelque temps que vous, l’homme civilisé, vous vous trouvez dans le désert.

— C’est juste ; ce que vous dites est on ne peut plus vrai, compagnon ; mais cela tient à ce que je vous ai dit tout à l’heure, qui serait trop long à vous raconter.

— Fort bien. Continuez.

— Or, me voyant perdu, je me suis rappelé le proverbe de mon pays, et sortant des cartes de mes alforjas, bien que je fusse seul, je me suis mis à jouer, certain que bientôt il m’arriverait un adversaire de je ne sais d’où, non pour faire ma partie, mais pour me tirer d’embarras.

La Gazelle blanche reprit tout à coup son sérieux, et se redressant sur sa selle :

— Vous avez joué à coup sûr, dit-elle, car vous le voyez, don Andrès Garote, je suis venue.

En entendant prononcer son nom, le ranchero, car c’était effectivement notre ancienne connaissance qui faisait ainsi la partie du diable, leva soudain la tête et regardant en face son interlocuteur :

— Qui donc êtes-vous, dit-il, vous qui me connaissez si bien et que je ne me rappelle pas avoir jamais vu ?

— Allons, allons, fit la jeune fille en riant, votre mémoire est courte, mon maître ; comment, vous ne vous souvenez pas de la Gazelle blanche ?

À ce nom le ranchero fit un bond en arrière.

— Oh ! tonto ! – fou – s’écria-t-il ; c’est vrai. Mais j’étais si loin de supposer… Pardonnez-moi, señorita.

— Comment se fait-il, interrompit la Gazelle blanche, que vous ayez ainsi abandonné le Cèdre-Rouge ?

— Caramba ! s’écria le ranchero, dites que c’est le Cèdre-Rouge qui m’a abandonné ; mais ce n’est pas lui qui m’inquiète, j’ai une vieille rancune contre un autre de mes amis.

— Ah !

— Oui, et je voudrais bien m’en venger, d’autant plus que je crois en ce moment en avoir les moyens entre les mains.

— Et quel est cet ami ?

— Vous le connaissez aussi bien que moi, señorita.

— C’est possible ; seulement, à moins que son nom ne soit un secret…

— Nullement, interrompit vivement le ranchero ; vous savez ce nom aussi bien que moi : l’homme dont je vous parle est Fray Ambrosio.

La jeune fille commença, à ce nom, à prendre grand intérêt à la conversation.

— Fray Ambrosio ! dit-elle, et que lui reprochez-vous donc à ce digne homme ?

Le ranchero regarda la jeune fille en face pour voir si elle parlait sérieusement ; le visage de la Gazelle blanche était froid et sévère ; il hocha la tête.

— C’est un compte entre lui et moi, dit-il. Dieu nous jugera.

— Fort bien, je ne vous demande pas d’explication ; seulement, comme vos affaires m’intéressent fort médiocrement, d’autant plus que j’en ai d’assez importantes moi-même, vous me permettrez de vous quitter.

— Pourquoi cela ? fit vivement le ranchero ; nous sommes bien ensemble, restons-y ; à quoi bon nous séparer ?

— Dame, parce que probablement nous ne suivons pas la même route.

— Qui sait, Niña ? si je vous ai rencontrée, c’est que nous devions marcher de compagnie.

— Je ne suis pas de cet avis ; je vais rejoindre un homme que probablement vous ne seriez que fort médiocrement flatté de trouver devant vous.

— Où ne sait pas, niña, on ne sait pas, répondit le ranchero avec une certaine animation ; j’ai à me venger de ce moine maudit nommé Fray Ambrosio ; seul, je suis trop faible, tranchons le mot, trop poltron pour le faire.

— Bon, fit en souriant la jeune fille ; alors comment vous arrangerez-vous pour que cette vengeance ne vous échappe pas ?

— Oh ! bien simplement, allez ; je sais un homme au désert qui lui en veut mortellement et qui donnerait beaucoup pour avoir contre lui une preuve suffisante, parce que malheureusement cet homme a le défaut d’être honnête.

— Ah !

— Oui, que voulez-vous ? on n’est pas parfait.

— Et quel est cet homme ?

— Oh ! vous n’en avez jamais entendu parler, niña.

— Qu’en savez-vous ? Dites-moi toujours son nom ?

— Comme vous voudrez ; on le nomme le Blood’s Son.

— Le Blood’s Son ! s’écria-t-elle avec un mouvement de surprise.

— Oui ; vous le connaissez ?

— Un peu ; continuez.

— Voilà tout ; je cherche cet homme.

— Et vous avez, dites-vous, entre les mains les moyens de perdre ce Fray Ambrosio ?

— Je le crois.

— Qui vous le fait supposer ?

Le ranchero haussa les épaules en faisant une moue significative.

La Gazelle blanche lui lança un de ces regards profonds qui lisent au fond des cœurs.

— Écoutez, lui dit-elle en lui appuyant la main sur l’épaule : cet homme que vous cherchez, je puis vous le faire trouver, moi.

— Le Blood’s Son ?

— Oui !

— Est-ce sérieux ce que vous me dites-là ? fit le gambusino avec un soubresaut d’étonnement.

— On ne peut plus sérieux ; seulement je tiens à savoir si ce que vous avancez est vrai.

Andrès Garote la regarda.

— Vous lui en voulez donc aussi à Fray Ambrosio ? lui demanda-t-il.

— Peu vous importe ; répondit-elle, ce n’est pas de moi qu’il s’agit, mais de vous ; ces preuves, les avez-vous, oui ou non ?

— Je les ai.

— Véritablement ?

— Sur mon honneur !

— Suivez-moi donc alors, car avant deux heures vous serez en face du Blood’s Son.

Le ranchero tressaillit, un sourire joyeux éclaira son visage flétri.

— Vous parlez sérieusement ? s’écria-t-il.

— Venez, répondit-elle.

— Le gambusino sauta sur son cheval.

— Je suis prêt, dit-il, marchons.

— Marchons, fit la jeune fille.

Ils partirent.

Cependant le jour avait fait place à la nuit, le soleil était couché depuis longtemps déjà, un nombre infini d’étoiles plaquaient la voûte céleste ; les deux voyageurs marchaient toujours, silencieux au côté l’un de l’autre.

— Arriverons-nous bientôt ? demanda Andrès Garote.

La Gazelle blanche étendit le bras dans la direction qu’ils suivaient, et montrant au ranchero une lumière qui brillait à peu de distance à travers les arbres :

— C’est là, dit-elle.