La Loi de Lynch/32

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Amyot (p. 351-363).

XXXII.

Où Nathan se dessine.

Le Cèdre-Rouge, du haut de l’arbre où il était caché, avait aperçu son fils attaché au pied d’un arbre.

Cette vue l’avait subitement arrêté ; il se trouvait planer au-dessus du camp des Comanches, position des plus périlleuses, puisque le moindre faux mouvement, en révélant sa présence, suffisait pour le perdre.

L’un après l’autre, Sutter et Fray Ambrosio vinrent écarter les feuilles et regarder Nathan, qui, certes, était loin de se douter que si près de lui se trouvaient ceux qu’il avait quittés la veille.

Cependant l’ombre envahit peu à peu la clairière, et bientôt tous les objets furent confondus dans l’obscurité, rendue plus épaisse encore par la lueur des feux allumés de distance en distance et qui répandaient autour d’eux une lumière incertaine.

Le squatter n’aimait pas son fils ; cet homme était incapable d’éprouver deux sentiments d’amour à la fois : toutes ses affections s’étaient concentrées sur Ellen. La vie et la mort de Nathan, au point de vue de l’amour paternel, lui importaient donc fort peu ; mais dans la situation où sa mauvaise étoile le plaçait, il regrettait son fils comme on regrette un bon compagnon, un homme résolu et adroit tireur, un individu, enfin, sur lequel, dans un combat, on pouvait compter.

Nous n’avons pas besoin d’insister ici sur le caractère résolu du Cèdre-Rouge, le lecteur le connaît. Dans cette circonstance, une idée étrange lui traversa la cervelle ; et, comme toujours, lorsqu’une fois il avait pris une résolution, rien ne devait plus l’arrêter et il devait braver tous les périls afin de la mettre à exécution.

Le Cèdre-Rouge avait résolu de délivrer son fils, non pas, nous le répétons, par amour paternel, mais afin d’avoir un bon rifle de plus, au cas probable où il lui faudrait combattre.

Mais ce n’était pas chose facile que de délivrer Nathan. Le jeune homme était loin de se douter qu’au moment où il n’attendait plus que la mort, à quelques pas de lui à peine son père préparait tout pour sa fuite. Cette ignorance pouvait compromettre le succès du hardi coup de main que voulait tenter le squatter.

Celui-ci, avant que de rien entreprendre, appela auprès de lui ses deux compagnons et leur communiqua son projet.

Sutter, aventureux et téméraire comme son père, applaudit à sa résolution ; il ne voyait dans cette hardie entreprise qu’un bon tour à jouer à ses ennemis les Peaux Rouges, et se réjouissait, non pas d’enlever son frère au milieu d’eux, mais de la figure qu’ils feraient lorsque, l’heure du supplice arrivée, ils viendraient pour le chercher afin de l’attacher au poteau, et ne le trouveraient plus.

Fray Ambrosio envisageait, lui, la question à un point de vue diamétralement opposé : leur position, disait-il, était déjà assez critique sans aller encore, de gaieté de cœur, la rendre plus périlleuse pour essayer de sauver un homme qu’ils ne parviendraient pas à faire échapper, ce qui les perdrait sans ressource en donnant l’éveil aux Peaux Rouges.

La discussion fut longue et animée entre les trois aventuriers, chacun tenant opiniâtrement à son opinion ; ils ne parvinrent pas à se mettre d’accord ; ce que voyant le Cèdre-Rouge, il coupa péremptoirement court à toute observation en annonçant qu’il était résolu à sauver son fils, et qu’il le sauverait quand bien même tous les Indiens du Far West voudraient s’y opposer.

Devant une résolution aussi nettement formulée, il n’y avait plus qu’à se taire et à courber la tête ; c’est ce que fit le moine. Le squatter se prépara alors à mettre son projet à exécution.

Nous avons dit que la nuit était venue ; avec elle d’épaisses ténèbres avaient, comme un noir linceul, enveloppé la prairie ; la lune, parvenue à sa période décroissante, ne devait paraître qu’à deux heures du matin ; il était huit heures du soir environ, c’était six heures de répit que le Cèdre-Rouge avait devant lui, il résolut de les mettre à profit.

Dans une circonstance aussi grave que celle où se trouvaient les aventuriers, le temps se mesure avec une parcimonie d’avare enfouissant ses trésors, car cinq minutes gaspillées mal à propos peuvent tout perdre.

La nuit se faisait de plus en plus sombre, de gros nuages noirs et chargés d’électricité se heurtaient sourdement dans l’espace et interceptaient la vue des étoiles ; la brise du soir s’était élevée au coucher du soleil, et sifflait lugubrement à travers les branches des arbres centenaires de la forêt vierge.

À part les sentinelles disséminées tout à l’entour du camp, tous les Indiens étaient étendus autour des feux pâlissants, et roulés dans leurs robes de bison, ils se livraient au repos.

Nathan, solidement garrotté, dormait ou semblait dormir ; deux guerriers, couchés non loin de lui et chargés de le surveiller, voyant leur prisonnier si résigné en apparence à son sort, avaient fini par se laisser aller au sommeil.

Soudain un léger sifflement semblable à celui du serpent-ruban partit de la cime de l’arbre au pied duquel était étendu le jeune homme.

Celui-ci entr’ouvrit subitement les yeux et promena autour de lui un regard investigateur, sans cependant remuer d’aucune façon, de crainte de donner l’éveil à ses gardiens.

Un second sifflement plus prolongé que le premier se fit entendre, suivi presque immédiatement d’un troisième.

Nathan releva la tête avec précaution et regarda vers le haut de l’arbre, mais la nuit était si noire qu’il ne put rien distinguer. En ce moment un objet quelconque, dont il lui fut impossible de deviner la forme, toucha son front, et, agité par un mouvement de va-et-vient, frappa son visage à plusieurs reprises.

Cet objet descendait peu à peu et finit par tomber sur les genoux du jeune homme. Celui-ci baissa la tête et l’examina.

C’était un couteau !

Nathan retint avec peine un cri de joie. Il n’était donc pas abandonné de tous ! Des amis inconnus s’intéressaient à son sort et cherchaient à lui donner les moyens de se sauver.

L’espoir rentra dans son cœur, et, comme un lutteur un instant étourdi d’un coup qu’il a reçu, il rassembla toutes ses forces pour recommencer la lutte.

Si intrépide que soit un homme, bien que vaincu par une impossibilité il ait bravement et sans arrière-pensée fait le sacrifice de sa vie, cependant, lorsqu’au moment de marcher au supplice une lueur d’espérance semble luire à ses yeux étonnés, soudain il se redresse, l’image de la mort s’efface de son esprit, et il combat en désespéré pour reconquérir cette vie dont il avait si vaillamment fait le sacrifice.

Ce fut ce qui arriva à Nathan ; il se redressa peu à peu sur son séant, les yeux ardemment fixés sur ses gardiens toujours immobiles.

Que l’on nous pardonne ce détail peut-être trivial, mais trop vrai pour être passé sous silence. À l’instant où le premier sifflement s’était fait entendre, le jeune homme ronflait, bien que parfaitement éveillé ; maintenant il continua ce ronflement, mélodie monotone qui berçait le sommeil des guerriers chargés de sa garde.

Il y avait quelque chose d’étrangement saisissant dans l’aspect de cet homme qui, les yeux tout grands ouverts, les sourcils froncés, les traits contractés par l’espoir et la crainte, usait péniblement les cordes qui attachaient ses coudes à l’arbre en ronflant aussi paisiblement que s’il avait joui du sommeil le plus tranquille.

Avec des peines inouïes et des efforts incroyables, Nathan était parvenu à couper d’abord la corde qui liait ses poignets l’un à l’autre ; maintenant il usait celle qui attachait ses coudes.

Bientôt elle céda ; le reste n’était plus rien, ses mains étaient libres. En quelques secondes il fut complètement débarrassé de ses liens et s’empara du couteau qu’il passa à sa ceinture.

La corde qui avait servi à lui descendre le couteau remonta.

Nathan attendit dans une angoisse inexprimable.

Il avait repris sa première position et ronflait toujours.

Tout à coup un des deux guerriers commis à sa garde se tourna vers lui, étira ses membres engourdis par le froid, se leva et vint en baillant se pencher sur son corps.

Nathan, les yeux à demi fermés, épiait avec soin tous ses mouvements. Lorsqu’il vit à deux pouces du sien le visage du Peau Rouge, par un geste prompt comme la pensée, il lui jeta les mains autour du cou, et cela si brusquement, que le Comanche, saisi à l’improviste, n’eut pas le temps de pousser un cri.

L’Américain était doué d’une force herculéenne ; en ce moment l’espoir de la délivrance doublait ses forces. Il serrait comme dans un étau le cou du guerrier, celui-ci se débattait en vain pour tâcher d’échapper à cette étreinte mortelle ; les mains de fer du bandit le serraient de plus en plus par une pression lente, calculée, mais irrésistible.

L’Indien, les yeux injectés de sang, les traits de la face horriblement contractés, battit deux ou trois fois l’air de ses bras par un mouvement machinal, se roidit dans une convulsion suprême et resta immobile.

Il était mort.

Nathan le contint encore deux ou trois minutes pour être bien certain que tout était fini, puis il étendit le guerrier auprès de lui, dans une position qui simulait parfaitement le sommeil.

Alors il passa sa main sur son front pour essuyer la sueur froide qui l’inondait, et leva les yeux vers la cime de l’arbre ; rien ne paraissait.

Une effroyable pensée s’empara alors du jeune homme : si ses amis, désespérant de le sauver, l’avaient abandonné ? Une angoisse horrible lui serra la poitrine.

Pourtant il avait reconnu le signal de son père ; le sifflement du serpent-ruban était depuis longtemps convenu entre eux pour correspondre dans les circonstances périlleuses.

Son père n’était pas homme à laisser inachevée une œuvre quelconque commencée par lui, quelles qu’en dussent être les conséquences.

Et pourtant les minutes s’écoulaient les unes après les autres, et rien ne venait avertir le misérable qu’on travaillât à sa délivrance ; tout était calme, tout était sombre.

Près d’une demi-heure se passa ainsi. Nathan était en proie à une fièvre d’impatience et de terreur impossible à décrire. Jusqu’à présent, nul dans le camp ne s’était, il est vrai, aperçu des mouvements insolites auxquels il avait été obligé de se livrer, mais un hasard malheureux pouvait d’un instant à l’autre révéler ses projets de fuite ; il suffisait pour cela qu’un Indien réveillé par le froid piquant de la nuit vînt passer auprès de lui en cherchant par une promenade à rétablir la circulation du sang dans ses veines.

Puisque ses amis l’oubliaient, le jeune homme résolut de se tirer d’affaire tout seul.

D’abord il lui fallait se débarrasser de son second gardien, ensuite il aviserait. Alors, tout en demeurant étendu sur le sol et en continuant toujours à feindre un profond sommeil, il rampa doucement du côté du second guerrier.

Il n’approchait pour ainsi dire que ligne par ligne, pouce par pouce, tant son mouvement était insensible et calculé !

Enfin il arriva à deux pas à peine du guerrier, dont le sommeil paisible l’avertit qu’il pouvait agir sans crainte.

Nathan se recueillit un instant, se ramassa sur lui-même et, bondissant comme un jaguar, il posa le genou sur la poitrine de l’Indien, pendant que de la main gauche il lui comprimait fortement la gorge.

Le Comanche, réveillé en sursaut, fit un brusque mouvement pour se débarrasser de cette étreinte fatale et ouvrit des yeux égarés qu’il promena avec épouvante autour de lui.

Nathan, sans prononcer une parole, tira le couteau qu’il avait passé à sa ceinture et l’enfonça dans le cœur de l’Indien tout en continuant à le maintenir.

Le guerrier retomba en arrière comme foudroyé, et expira sans pousser un cri, sans exhaler un soupir.

— C’est égal, murmura le bandit en essuyant son couteau, voilà une bonne arme. Maintenant, quoi qu’il arrive, je suis certain de ne pas mourir sans vengeance.

Nathan, lorsqu’il avait vu son déguisement inutile, avait demandé à reprendre ses vêtements, ce qui lui avait été accordé. Par un singulier hasard, l’Indien qu’il avait poignardé s’était adjugé sa gibecière et son rifle, le jeune homme les lui reprit ; il poussa un soupir de satisfaction en se retrouvant en possession de ces objets pour lui si précieux, et revêtu de nouveau de son costume de coureur des bois.

Le temps pressait, il fallait à tout prix s’éloigner, tâcher de tromper les sentinelles et quitter le camp. Qu’avait-il à craindre ? d’être tué ? S’il restait, il savait parfaitement le sort qui l’attendait ; pour lui l’alternative n’était pas douteuse : il valait mille fois mieux jouer bravement sa vie dans une partie suprême que d’attendre l’heure du supplice.

Nathan promena un regard farouche autour de lui, pencha le corps en avant, prêta l’oreille et arma silencieusement son rifle.

Le calme le plus profond continuait à régner dans le camp.

— Allons ! murmura le jeune homme, il n’y a pas à hésiter, partons !

En ce moment le sifflement du serpent-ruban résonna de nouveau.

Nathan tressaillit.

— Oh ! oh ! fit-il, il paraît que l’on ne m’a pas abandonné comme je le croyais.

Alors il se coucha sur le sol, et en rampant il rejoignit l’arbre auprès duquel il avait été attaché.

Un lasso pendait jusqu’à terre ; ce lasso était terminé par un de ces doubles nœuds que les marins nomment chaise, dont la moitié passe sous les cuisses, tandis que l’autre maintient la poitrine.

— By God ! murmura Nathan tout joyeux, il n’y a que le vieux pour avoir des idées pareilles. Quel bon tour nous allons jouer à ces chiens de Peaux Rouges ! C’est pour le coup qu’ils me croiront sorcier ; je les défie bien de retrouver mes traces !

Tout en faisant à part lui ce monologue, l’Américain s’était assis sur la chaise.

Le lasso, enlevé par une main vigoureuse, monta rapidement, et Nathan disparut bientôt au milieu de l’épais feuillage du mélèze.

Lorsqu’il eut atteint les premières branches, qui se trouvaient à une trentaine de pieds de terre, le jeune homme se débarrassa du lasso, s’accrocha des pieds et des mains, et au bout de quelques instants il eut rejoint ses compagnons.

— Ouf ! murmura-t-il en respirant deux ou trois fois avec force tout en essuyant la sueur qui coulait abondamment sur son visage, je puis dire maintenant que je l’ai échappé belle. Merci à tous, car, le diable m’emporte ! sans vous j’étais mort.

— Assez de compliments, répondit brusquement le squatter ; nous n’avons pas de temps à perdre en simagrées. Hum ! vous avez hâte de vous éloigner, je suppose.

— By God ! je le crois ; ainsi je suis à vos ordres ; de quel côté allons-nous ?

— Par là, dit le Cèdre-Rouge en étendant le bras dans la direction du camp.

— Du diable ! fit vivement Nathan, êtes-vous fou, ou n’avez-vous semblé me sauver la vie que pour me livrer de plus belle à nos ennemis ?

— Que voulez-vous dire ?

— Une chose que vous verriez aussi bien que moi s’il faisait jour : c’est que la forêt se termine brusquement à quelques pas d’ici, au bord d’une immense quebrada.

— Oh ! oh ! dit le Cèdre-Rouge en fronçant les sourcils ; que faire alors ?

— Retourner sur nos pas, une demi-lieue à peu près, et puis prendre sur la gauche. J’ai assez vu le pays depuis que je vous ai quitté pour me rappeler confusément la configuration des montagnes, mais, ainsi que vous le disiez, le plus pressé en ce moment est de nous éloigner d’ici.

— D’autant plus que la lune ne tardera pas à se lever, observa Sutter, et que si malheureusement les Peaux Rouges s’apercevaient de la fuite de Nathan, ils ne tarderaient pas à nous dépister.

— Bien dit, fit Nathan ; en route !

— En route ! répétèrent les autres.

Le Cèdre-Rouge se remit en tête de la petite troupe, qui commença à rétrograder.

La marche était excessivement difficile par cette nuit noire ; il fallait à chaque pas tâtonner avec soin et ne poser le pied qu’après s’être assuré que le point d’appui était solide, sans cela on risquait de tomber de branche en branche et d’aller se briser sur le sol à une profondeur de soixante-dix ou quatre-vingts pieds.

À peine avaient-ils fait ainsi trois cents pas, qu’une clameur effroyable s’éleva derrière eux ; une grande lueur éclaira la forêt, et à travers les feuilles les fugitifs aperçurent les silhouettes noires des Indiens qui couraient dans tous les sens, gesticulant et hurlant avec fureur.

— Eh ! fit le Cèdre-Rouge, il paraît que les Comanches se sont aperçus que vous les avez abandonnés.

— Cela me fait cet effet-là, répondit Nathan en ricanant. Pauvres gens ! ils ne peuvent se consoler de ma perte.

— D’autant plus que probablement vous ne les avez pas quittés sans laisser des traces de votre passage.

— Comme vous dites, père, fit l’autre en soulevant sa blouse de chasse et montrant deux chevelures sanglantes pendues à sa ceinture ; je me suis livré à mon petit commerce, il ne faut pas négliger les affaires.

Le misérable, avant que de s’attacher au lasso, avait, avec un horrible sang-froid, scalpé ses deux victimes.

— Ah ! bien ; alors, dit Fray Ambrosio, ils doivent être furieux ; vous savez que les Comanches ne pardonnent pas. Comment avez-vous pu commettre une action aussi indigne ?

— Mêlez-vous de ce qui vous regarde, señor padre, dit brutalement Nathan, et laissez-moi agir à ma guise, si vous ne voulez pas que d’un coup de crosse je vous envoie prendre ma place.

Le moine se mordit les lèvres.

— Bête brute ! murmura-t-il.

— Allons, la paix, au nom du diable ! dit le Cèdre-Rouge ; songeons à ne pas nous laisser prendre.

— Oui, appuya Sutter ; lorsque nous serons en sûreté, vous vous expliquerez avec vos couteaux en vrais caballeros. Mais, en ce moment, nous avons autre chose à faire que nous disputer comme des vieilles femmes.

Les deux hommes échangèrent un regard chargé de haine, mais gardèrent le silence.

La troupe, guidée par le Cèdre-Rouge, continua à s’éloigner, poursuivie par les cris des Comanches qui se rapprochaient de plus en plus.

— Est-ce qu’ils auraient découvert nos traces ? murmura le Cèdre-Rouge en hochant tristement la tête.