La Métaphysique d’Aristote (Nau)/Livre V

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Chapitre 1[modifier]

Principe.

Ce mot s’entend d’abord du point d’où quelqu’un peut commencer le mouvement de la chose qu’il fait. Par exemple, pour une longueur qu’on parcourt ou pour un voyage qu’on entreprend, le principe c’est précisément le point d’où l’on part ; et il y a, par contre, l’autre point analogue en sens opposé.

[1013a] Principe s’entend encore du moyen qui fait que la chose est du mieux qu’elle peut être. Ainsi, quand on apprend une chose, le principe par où l’on doit commencer n’est pas toujours le primitif et le principe véritable de cette chose ; c’est bien plutôt la notion par laquelle il faut débuter, pour apprendre la chose avec la facilité la plus grande.

Principe signifie aussi l’élément intrinsèque et premier de la chose. Par exemple, le principe d’un navire, c’est la quille ; le principe d’une maison, c’est le fondement sur lequel elle repose ; le principe des animaux, c’est le cœur selon les uns, c’est le cerveau selon les autres, ou tel autre organe chargé arbitrairement de ce rôle selon d’autres hypothèses.

Principe veut dire encore la cause initiale qui fait naître une chose, sans en être un élément intrinsèque, et ce dont sort primitivement et naturellement le mouvement de la chose, ou son changement. C’est ainsi que l’enfant vient du père et de la mère, et qu’une rixe a pour principe une insulte.

Le Principe est encore l’être dont la volonté fait mouvoir ce qui est mû et fait changer ce qui change ; tels sont, par exemple, dans les États, les principes qui les régissent, gouvernements, dynasties, royautés, tyrannies.

Les arts, chacun en leur genre, sont appelés des Principes ; et ceux-là surtout sont considérés comme principes qui commandent à d’autres arts subordonnés.

Enfin, on entend par Principe ce qui donne la connaissance initiale de la chose ; et c’est là précisément ce qui s’appelle le principe de cette chose. C’est en ce sens que les prémisses sont les principes des conclusions qu’on en tire par démonstration.

Le mot Cause a autant d’acceptions que le mot Principe, attendu que toutes les causes sont des principes aussi.

Un caractère commun de tous les principes, c’est d’être le primitif qui fait qu’une chose est, ou qu’elle se produit, ou qu’elle est connue.

Entre les principes, les uns sont intrinsèques et dans la chose même ; les autres sont en dehors d’elle ; et c’est en ce sens qu’on dit que la nature est un principe, comme on le dit de l’élément d’une chose, de la pensée, de la volonté, de la substance des choses, et du but final, pour lequel elles sont faites ; car, dans une foule de cas, le bien et le beau sont les principes qui nous font savoir et qui nous font agir.


Chapitre 2[modifier]

Cause.

En un premier sens, Cause signifie l’élément intrinsèque dont une chose est faite ; c’est en ce sens qu’on peut dire de l’airain qu’il est cause de la statue dont il est la matière ; de l’argent, qu’il est cause de la coupe qui en est faite ; et de même pour tous les cas de ce genre.

En un autre sens, la cause est la forme et le modèle des choses, c’est-à-dire leur raison d’être, qui fait qu’elles sont ce qu’elles sont, avec toutes les variétés de genres que les choses présentent. Par exemple, la raison d’être de l’octave c’est le rapport de deux à un ; et d’une manière générale, c’est le nombre, avec les parties différentes qui composent le rapport.

La cause est encore le principe initial d’où vient le changement des choses, ou leur repos. C’est en ce sens que celui qui a conçu une résolution est la cause des suites qu’elle a eues ; que le père est la cause de l’enfant ; en un mot, que ce qui agit est la cause de l’acte, et que ce qui change une chose est cause du changement qu’elle subit.

Une autre acception du mot Cause, c’est le but des choses et leur pourquoi. Ainsi, la santé est le but de la promenade. Pourquoi un tel se promène-t-il ? C’est, répondons-nous, afin de se bien porter. Et, dans cette réponse, nous croyons avoir indiqué la cause. En ce sens, on nomme également causes tous les intermédiaires qui, après l’impulsion d’un autre moteur, mènent au but poursuivi. [1013b] Par exemple, on appelle cause de la santé le jeûne, les purgations, les remèdes qu’ordonne le médecin, et les instruments dont il se sert ; car tout cela n’est fait qu’en vue du but qu’on poursuit ; et l’on ne peut faire d’autres distinctions entre toutes ces choses, sinon que les unes sont des instruments, et que les autres sont des actes du médecin.

Telles sont donc à peu près toutes les acceptions du mot Cause.

Mais ce mot Cause ayant tous ces sens divers, il en résulte que, pour une seule et même chose, il peut y avoir plusieurs causes, qui ne soient pas des causes purement accidentelles. Ainsi, la statue a tout à la fois pour cause et l’art du sculpteur et l’airain dont elle est faite, sans que ces causes aient d’autre rapport avec elle si ce n’est qu’elle est statue. Il est vrai que le mode de causalité n’est pas identique ; car ici c’est la cause matérielle ; et là, c’est la cause d’où vient le mouvement, qui a produit la statue.

Parfois, les causes sont réciproquement causes les unes des autres. Ainsi l’exercice est cause de la bonne disposition du corps ; et la bonne disposition du corps est cause de l’exercice, qu’elle permet. Seulement, ici encore, le mode de la cause n’est pas identique ; d’un côté, elle agit comme but ; et de l’autre, elle agit comme principe du mouvement.

Parfois aussi, une seule et même chose est cause des contraires. Ainsi, telle chose qui, par sa présence, est cause de tel effet nous paraît, par son absence, mériter que nous l’accusions d’être la cause d’un effet tout contraire. Par exemple, l’absence du pilote est la cause de naufrage, tandis que sa présence eût été une cause de salut. Du reste, présence et absence du pilote sont toutes les deux des causes de mouvement.

Toutes les causes énumérées jusqu’ici tombent sous ces quatre classes, qui sont les plus évidentes. Ainsi, les lettres dans les syllabes dont se composent les mots, la matière pour les objets que façonne la main de l’homme, le feu, la terre, et tous les corps analogues, les parties qui forment un tout, les prémisses d’où sort la conclusion, ce sont là autant de causes d’où les choses peuvent provenir.

Et parmi ces causes, les unes sont causes comme sujet matériel, ainsi que sont les parties d’un tout ; les autres le sont comme notion essentielle de la chose. C’est ainsi que sont le tout, la combinaison des parties, et leur forme.

Les causes telles que la semence d’une plante, le médecin qui guérit, le conseiller qui a suggéré un projet, en un mot, tout agent quelconque, sont autant de causes d’où part l’initiative du mouvement ou du repos.

D’autres causes sont des causes en tant que but des choses, et en tant que bien de tout le reste. Le pourquoi dans toutes les choses est pour elles le bien par excellence, et vise à être pour tout le reste la véritable fin, que d’ailleurs ce bien soit un bien réel, ou qu’il ne soit qu’apparent ; différence qui est ici sans intérêt.

Telles sont les diverses espèces de causes, et tel est leur nombre. Leurs nuances doivent sembler très multipliées ; mais, en les résumant, on peut encore les réduire. Ainsi, même pour des causes d’espèce analogue, le mot Cause a des acceptions diverses selon que telle cause est antérieure, ou postérieure, à telle autre cause. Par exemple, la cause de la guérison, c’est bien le médecin ; mais c’est aussi l’ouvrier qui a fait l’instrument dont le médecin s’est servi ; la cause de l’octave, c’est bien le rapport du double ; mais c’est aussi le nombre ; et toujours les causes qui en enveloppent d’autres sont postérieures aux causes particulières.

Parfois encore, la cause n’est qu’indirecte, avec toutes les espèces que l’accident peut avoir. Par exemple, la cause de la statue, c’est bien, en un sens, Polyclète ; mais c’est aussi, d’une manière différente, le statuaire, parce qu’indirectement Polyclète se trouve être statuaire. [1014a] On peut encore aller plus loin, et considérer comme cause tout ce qui enveloppe et contient l’accident. Ainsi, l’homme se rait la cause de la statue ; et plus généralement encore ce serait l’être animé, puisque Polyclète est un homme et que l’homme est un être animé. Parmi les causes accidentelles ainsi considérées, les unes sont plus éloignées, et les autres plus proches ; et l’on pourrait aller jusqu’à prétendre que c’est le Blanc et le Musicien qui est cause de la statue, et que ce n’est pas seulement Polyclète ou l’homme.

Toutes les causes qui sont des causes proprement dites, ou qui ne sont que des causes accidentelles et indirectes, se distinguent encore selon qu’elles peuvent agir, ou qu’elles agissent effectivement. Ainsi, la cause de la construction, c’est le maçon qui est en état de construire ; mais c’est aussi le maçon qui est effectivement occupé à construire.

Des nuances pareilles à celles que nous venons d’indiquer, pourront également s’appliquer aux objets dont les causes sont directement causes : à cette statue, par exemple, en tant que statue, ou d’une manière générale en tant que portrait ; à cet airain en tant qu’airain, ou d’une manière générale en tant que l’airain est la matière de quelque chose. Et enfin, elles pourront s’appliquer d’une manière identique aux causes accidentelles elles-mêmes.

Parfois aussi, on réunit, les unes aux autres, les causes directes et les causes indirectes ; et par exemple, on peut ne pas isoler Polyclète et l’on peut dire que la cause de la statue, c’est Polyclète le statuaire.

Quoi qu’il en puisse être, toutes ces nuances sont au nombre de six, qui peuvent chacune être prises en un double sens. Ce sont la chose individuelle ou son genre ; ce sont l’accident ou le genre de l’accident ; ce sont la combinaison des termes ou leur isolement. Enfin ces six espèces peuvent être considérées comme agissant réellement, ou simplement comme pouvant agir.

Quant à ces deux dernières nuances, il y a cette différence entre elles que les causes actuelles, et les causes particulières, sont, ou cessent d’être, en même temps que les choses dont elles sont les causes. — Ainsi, par exemple, le médecin qui soigne actuellement un malade est, et cesse d’être, en même temps que ce malade qu’il soigne ; le maçon qui construit une maison, est, et cesse d’être, en même temps que cette construction qu’il fait. Mais les causes qui ne sont qu’en simple puissance ne soutiennent pas toujours ce rapport, puisque la maison et le maçon qui peut la construire ne disparaissent pas en même temps.

Chapitre 3[modifier]

Élément.

On nomme Élément d’une chose ce qui, composant primitivement et intrinsèquement cette chose, ne peut plus être divisé spécifiquement en une espèce autre que la sienne. Par exemple, les éléments d’un mot, ce sont les parties dont ce mot est formé, et dans lesquelles il est divisé définitivement, de telle façon que ces parties dernières ne puissent plus se diviser en sons d’une espèce différente de la leur.

En supposant même que la division soit possible dans certains cas, les parties sont alors d’espèce identique ; et par exemple, une particule d’eau est de l’eau, tandis que la partie d’une syllabe n’est plus une syllabe.

C’est de la même manière que les philosophes qui se sont livrés à ces études, définissent les éléments des corps, en disant que ce sont les particules dernières dans lesquelles les corps se décomposent, sans que ces particules elles-mêmes puissent se diviser en d’autres corps d’espèce différente. C’est là ce qu’ils entendent par Éléments, que d’ailleurs ils reconnaissent, ou un seul élément, ou des éléments multiples.

C’est dans le même sens à peu près qu’on parle aussi des Éléments des figures géométriques, et, d’une manière plus générale, des éléments des démonstrations ; car les démonstrations premières, qui se retrouvent ensuite dans plusieurs démonstrations subséquentes, [1014b] sont ce qu’on appelle les éléments des démonstrations. Tels sont, par exemple, les syllogismes premiers tirés des trois propositions, à l’aide d’un seul terme moyen.

En partant de ces considérations, et par une déviation de sens, on appelle encore Élément tout ce qui, étant individuel et petit, se trouve employé pour une foule de choses. Ainsi, tout ce qui est petit, simple, indivisible, est qualifié d’Élément.

Voilà encore ce qui fait que les termes généraux les plus universels passent pour des éléments, attendu que chacun de ces termes, étant par lui-même un et simple, se retrouve dans beaucoup d’autres termes, et si ce n’est dans tous, au moins dans le plus grand nombre. C’est ainsi qu’on a pris quelquefois pour éléments l’unité et le point.

Les genres, comme on les appelle, étant donc universels et indivisibles, car ils n’ont pas de définition possible, ont été quelquefois considérés comme des Éléments, plutôt que la différence. C’est que le genre est plus universel que ne l’est la différence, attendu que ce qui a la différence a aussi le genre à la suite, et que ce qui a le genre n’a pas toujours la différence.

Un caractère commun de toutes ces acceptions du mot Élément, c’est que, pour chaque chose, l’élément est la partie première et intrinsèque de cette chose.

Chapitre 4[modifier]

Nature.

En un premier sens, on entend par Nature la production de tout ce qui naît et se développe naturellement ; mais dans ce cas l’U du mot grec qui signifie Nature est long.

En un autre sens, la Nature est le principe intrinsèque par lequel se développe tout ce qui se développe.

Nature signifie encore le mouvement initial qui se retrouve dans tous les êtres naturels, et qui réside dans chacun d’eux, en tant que chacun est essentiellement ce qu’il est ; car on dit des êtres qu’ils se développent naturellement, quand ils reçoivent leur croissance de quelque autre être, soit qu’ils tiennent par contact à cet être, soit qu’ils empruntent leur développement à leur connexion intime avec lui, soit qu’ils y adhèrent à la manière des embryons. Il y a d’ailleurs cette différence entre la connexion et le contact, que, dans le contact, il n’y a, entre les deux êtres, rien absolument que le contact seul, tandis que, entre les êtres connexes, il existe une certaine unité qui est identique pour les deux, et qui fait que, au lieu de se toucher simplement, ils se pénètrent, et ne sont qu’un seul et même être comme étendue et quantité, bien que leur qualité puisse être différente.

La Nature est encore cette matière primordiale qui fait que tous les êtres de la nature sont ou deviennent ce qu’ils sont, matière inorganisée, et qui, par sa seule force, est incapable de se modifier, elle-même. C’est en ce sens que l’airain est appelé la Nature de la statue et de tous les ustensiles faits de ce métal ; que le bois est appelé la Nature de tout ce qui est fait en bois. Et de même pour tout le reste des choses ; car on dit de chacune des choses qu’elle est faite de ses éléments, tant que subsiste cette matière initiale.

C’est encore en ce même sens que l’on dit que les éléments sont la Nature de tous les êtres physiques. Selon quelques philosophes, cette Nature, c’est le feu ; pour d’autres, c’est la terre ; pour ceux-ci, c’est l’air ; pour ceux-là, c’est l’eau ; pour d’autres encore, c’est tel autre élément ; les uns ne combinant que quelques-unes de ces substances, tandis que les autres les combinent toutes ensemble.

A un autre point de vue, la Nature est la substance des êtres physiques, au sens où l’on dit que la Nature est l’organisation primordiale des êtres, [1015a] quoiqu’Empédocle soutienne qu’il n’y a pas à proprement parler de Nature pour un être quelconque :

Mais ce n’est que mélange ou séparation

D’Éléments mélangés ; la vague notion

De ce qu’on croit Nature est un rêve de l’homme.

Aussi, même pour les êtres qui existent naturellement, ou qui se développent, en ayant préalablement la matière d’où doit venir pour eux le développement ou l’existence, nous ne disons pas qu’ils aient leur nature propre, tant qu’ils n’ont pas revêtu leur espèce et leur forme. Tout être est naturel, en effet, quand il est composé de l’une et de l’autre, la forme et l’espèce ; et tels sont par exemple les animaux, et les parties diverses qui les composent.

Nature peut signifier aussi la matière première des choses. Ces mots mêmes de Matière première peuvent recevoir un double sens. D’abord, Première peut s’entendre, ou relativement à l’objet même, ou d’une manière absolue et générale. Par exemple, pour des objets en airain, l’airain est Premier en ce qui regarde directement ces objets ; mais, d’une manière absolue et générale, il est possible que ce soit le liquide qui, en ceci, soit le terme premier, si l’on admet que tous les corps fusibles soient du liquide. En second lieu, la matière première est encore la forme et l’essence des choses, puisque c’est là aussi l’objet final de tout ce qui se produit et se développe.

Par extension métaphorique et d’une manière générale, toute substance est appelée Nature, par analogie avec cette acception du mot Nature que nous définissons ici, et qui, elle également, est une sorte de substance.

D’après tout ce qui précède, la Nature, comprise en son sens premier, et en son sens propre, est la substance essentielle des êtres qui ont en eux-mêmes le principe du mouvement, en tant qu’ils sont ce qu’ils sont ; car, si la matière est appelée Nature, c’est uniquement parce qu’elle est susceptible de recevoir ce principe de mouvement, de même que toute production et tout développement naturel sont appelés Nature, parce que ce sont des mouvements qui dérivent de ce principe intérieur. Mais le principe du mouvement, pour tous les êtres de la nature, est précisément celui qui leur est intrinsèque en quelque façon, soit qu’il reste à l’état de simple puissance, soit qu’il se montre en une complète réalité.


Chapitre 5[modifier]

Nécessaire.

Nécessaire signifie d’abord ce dont la coopération est absolument indispensable pour qu’un être puisse vivre. Par exemple, la respiration et la nutrition sont nécessaires à l’animal, puisque, sans ces fonctions diverses, il ne saurait exister.

Nécessaire signifie encore ce sans quoi le bien qu’on poursuit ne saurait avoir lieu et se produire, ou ce sans quoi le mal ne pourrait être évité ou rejeté. Ainsi, il est nécessaire de boire une médecine pour prévenir la maladie, et de faire le voyage d’Égine pour recouvrer l’argent qu’on y doit toucher.

Nécessaire signifie de plus ce qui est forcé, la force qui nous contraint, c’est-à-dire ce qui nous empêche et ce qui nous retient malgré notre désir et notre volonté : Ce qui est forcé s’appelle Nécessaire, et de là vient qu’aussi la nécessité est très pénible ; car, ainsi que le dit Évenus :

Tout acte nécessaire est un acte pénible.

Et la force est bien encore une sorte de nécessité, comme le dit Sophocle :

La Force me contraint à, faire tout cela.

Aussi, la nécessité a-t-elle le caractère de quelque chose d’inflexible ; et c’est avec raison qu’on s’en fait cette idée, puisqu’elle est contraire a notre mouvement, soit spontané, soit réfléchi.

Quand une chose ne peut pas être autrement qu’elle n’est, nous déclarons qu’il est nécessaire qu’elle soit ce qu’elle est ; et, à dire vrai, c’est d’après le Nécessaire pris en ce sens qu’on qualifie tout le reste de nécessaire. Ainsi, l’idée de la force et de la contrainte, soit qu’on les emploie, soit qu’on les subisse, s’applique, en effet, [1015b] dans tous les cas où l’on ne peut pas agir selon sa volonté, parce qu’on est sous le coup de la contrainte, la contrainte étant alors regardée comme une nécessité qui fait qu’il n’en peut pas être autrement.

Cette nuance du Nécessaire s’applique également à tout ce qui coopère à faire vivre et à assurer le bien de la chose ; car, s’il n’est pas possible, ici, que le bien soit accompli, et là, que la vie et l’existence continuent sans certaines conditions, ces conditions sont dites nécessaires ; et la cause entendue en ce sens est bien aussi une sorte de nécessité.

A un autre point de vue, la démonstration doit être rangée parmi les choses nécessaires, parce qu’il n’est pas possible, quand une chose a été absolument démontrée, qu’elle soit autrement qu’on ne l’a démontrée ; et la raison en est que les propositions initiales d’où sort le syllogisme ne peuvent pas être elles-mêmes autrement qu’elles ne sont.

Il y a des choses qui ne sont nécessaires que grâce à d’autres, tandis qu’au contraire certaines choses n’ont besoin d’aucun intermédiaire, et que c’est elles qui donnent au reste le caractère de nécessité.

Par conséquent, le Nécessaire premier et proprement dit, c’est le Nécessaire pris en un sens absolu ; car l’absolu ne peut avoir plusieurs manières d’être. Par suite, il ne peut pas non plus être de diverses façons, les unes opposées aux autres, puisque dès lors il faudrait qu’il y eût des manières d’être multiples.

Si donc il est des choses éternelles et immobiles, il n’y a jamais pour elles de force qui puisse les contraindre ni violenter leur nature.


Chapitre 6[modifier]

Un.

Un se dit d’abord dans un sens accidentel, puis dans un sens essentiel et en soi. Par exemple, c’est une unité accidentelle que celle qui se forme des deux mots séparés, Coriscus et Instruction, quand on dit en les réunissant : Coriscus instruit. Car c’est une seule et même chose de dire Coriscus et Instruction, et de dire Coriscus instruit ; ou de réunir encore Instruction et Justice, et de dire Coriscus instruit et juste. Toutes ces locutions n’expriment qu’une unité purement accidentelle. D’une part, l’instruction et la justice forment une unité, parce qu’elles appartiennent accidentellement à une seule individualité substantielle ; et, d’autre part, l’instruction et Coriscus forment aussi quelque chose d’Un, parce que ce sont accidentellement les attributs l’un de l’autre.

De même encore, on peut aller jusqu’à dire que Coriscus instruit ne fait qu’un avec Coriscus, parce que l’une des deux parties de l’expression se rapporte à l’autre comme attribut, c’est-à-dire que le terme d’instruit est l’attribut de Coriscus ; de même que Coriscus instruit ne fait qu’un avec Coriscus juste, parce qu’une partie des deux expressions est l’attribut accidentel d’un seul et même sujet, qui est Un. Et en effet, il n’y a pas de différence à dire que l’instruction est l’attribut de Coriscus, ou que le second terme est, à l’inverse, l’attribut du premier.

Il en est de même aussi quand l’accident est l’attribut du genre, ou d’un des termes généraux. Par exemple, l’homme est la même chose et le même être que l’homme instruit ; soit parce que l’homme qui est une substance Une, a pour attribut l’instruction, soit parce que ces deux termes, homme et instruction, sont attribués à un seul individu, qui est, si l’on veut, Coriscus. Toutefois, on peut remarquer que les deux termes ne sont pas alors attribués de la même manière l’un et l’autre ; car l’un est attribué, si l’on veut, en tant que genre et comme inhérent à la substance, tandis que l’autre n’est qu’un état, ou une simple qualité, de la substance individuelle. Voilà donc en quel sens il faut entendre le mot Un, toutes les fois qu’il s’agit d’unité accidentelle.

Quant à tout ce qui est Un essentiellement et en soi, on dit d’une chose qu’elle est Une, uniquement à cause de sa continuité matérielle. Ainsi, grâce au lien qui attache le fagot, on dit que le fagot est Un ; la colle forte qui rassemble les morceaux de bois fait qu’ils sont Uns. [1016a] C’est encore ainsi que la ligne, même quand elle est courbe, est dite Une, parce qu’elle est continue, comme dans le corps humain un membre est Un à la même condition, la jambe, par exemple, ou le bras. Mais, sous ce rapport, il y a plus d’unité dans les objets continus de la nature que dans les objets qui sont le produit de l’art.

D’ailleurs, on entend par continu tout ce qui, essentiellement et en soi, n’a qu’un seul et unique mouvement, sans pouvoir en avoir d’autre. Le mouvement Un est celui qui est indivisible ; et je veux dire, indivisible selon le temps. Les choses qui sont essentiellement continues sont celles dont l’unité ne tient pas simplement au contact. Vous auriez beau placer des bouts de bois de manière à ce qu’ils se touchassent entre eux, vous ne pourriez pas dire pour cela qu’ils forment une unité, ni comme bois ni comme corps, ni qu’ils aient non plus telle autre espèce de continuité.

Les choses absolument continues sont Unes, même quand elles ont une courbure, mais, à plus forte raison, quand elles n’en ont pas. Ainsi, la jambe, ou la cuisse, est plus Une que le membre tout entier, parce que le mouvement de la jambe entière, cuisse et jambe, peut n’être pas Un. Par la même raison, une ligne droite est plus Une que ne l’est une ligne courbe. Une ligne qui est courbe, et qui a des angles, peut être considérée tout à la fois comme étant Une, ou n’étant pas Une, parce que le mouvement peut tout aussi bien, ou en être simultané, ou ne pas l’être. Mais, pour la ligne droite, le mouvement est toujours simultané, attendu que, parmi ses parties, ayant quelque étendue, aucune ne peut, celle-ci être en repos et celle-là se mouvoir, comme cela se peut pour la ligne courbe.

En un autre sens, une chose peut être considérée comme Une, par cela seul que le sujet en question ne présente pas de différence spécifique. Les sujets sont sans différence spécifique, quand l’observation sensible n’y découvre pas de division d’espèce. Par sujet, on entend ici, soit le terme primitif, soit le terme dernier, le plus rapproché de la fin de l’espèce même. Par exemple, on dit du vin qu’il est Un, et de l’eau qu’elle est Une, parce que spécifiquement ils sont indivisibles l’un et l’autre. Tous les liquides aussi peuvent être considérés comme formant une unité, l’huile, le vin et tous les corps liquéfiables, parce que pour tous les liquides le sujet dernier est le même, je veux dire, l’eau et l’air, dont tous sont formés.

On dit encore de certaines choses qu’elles sont Unes, toutes les fois que, le genre de ces choses restant Un, elles n’offrent néanmoins que des différences opposées. Alors, tous les objets que le genre renferme forment une unité, parce que le genre soumis à ces différences est Un et le même. Par exemple, le cheval, l’homme, le chien forment cette sorte d’unité, en tant qu’ils sont tous des animaux. Et en effet, tout cela se rapproche et se confond, de même que leur matière est Une.

Parfois, ce sont les espèces comme celles-là qui forment une unité ; d’autres fois, c’est le genre supérieur qui est considéré comme identique ; c’est-à-dire que quand les espèces sont les dernières du genre, c’est le genre qui est au-dessus d’elles. Ainsi, par exemple, le triangle isocèle et le triangle équilatéral sont une seule et même figure, en tant que ce sont des triangles ; mais ce ne sont pas les mêmes triangles.

On attribue encore l’idée d’unité à toutes les choses dont la définition essentielle, c’est-à-dire la définition expliquant que la chose est ce qu’elle est, ne peut être séparée d’une autre définition, qui exprime aussi la véritable essence de la chose et la fait ce qu’elle est ; car toute définition prise en elle-même est divisible et séparable.

C’est ainsi que l’être qui se développe et l’être qui dépérit sont cependant un seul et même être, parce que la définition reste Une, de même que la définition spécifique reste Une aussi pour toutes les surfaces, puisqu’elles ont toujours longueur et largeur.

[1016b] En général, on appelle éminemment Unes toutes les choses dont la pensée, s’appliquant à leur essence, est indivisible, et ne peut jamais en séparer quoi que ce soit, ni dans le temps, ni dans l’espace, ni en notion. Cette idée d’unité ainsi comprise s’adresse surtout aux substances. Ainsi, les termes généraux sont appelés Uns en tant qu’ils n’ont pas de division possible. Par exemple, l’homme est Un, parce qu’il est indivisible en tant qu’homme ; l’animal est Un, parce qu’il est indivisible en tant qu’animal ; la grandeur est Une, parce qu’elle est également indivisible en tant que grandeur.

Le plus souvent, les choses sont appelées Unes, parce qu’elles produisent quelque autre chose en commun, ou qu’elles la souffrent, ou qu’elle la possèdent, ou parce qu’elles ont une unité relative et indirecte. Mais au sens primordial du mot, les choses sont Unes quand leur substance est identique et Une. Or, la substance est Une, soit par la continuité, soit par la forme, soit par la définition ; car nous attribuons la pluralité numérique aux choses qui ne sont pas continues, ou dont la forme n’est pas la même, ou la définition n’est pas identique et Une.

Parfois encore, nous disons d’une chose quelconque qu’elle est Une, par cela seul que cette chose a une certaine quantité, et qu’elle est continue. Mais parfois cela même ne suffit pas, et il faut en outre que cette chose compose un tout ; en d’autres termes, il faut qu’elle ait une forme qui soit Une. Par exemple, nous ne dirions pas également d’une chaussure qu’elle est Une, par cela seul que nous en verrions les diverses parties posées dans un ordre quelconque, ces parties fussent-elles même continues ; mais la chaussure n’est Une à nos yeux que si les diverses parties représentent, en effet, une chaussure, et qu’elles aient une forme Une et convenable. C’est là ce qui fait que, parmi les lignes de divers genres, c’est celle du cercle qui est la plus Une, parce que cette ligne est entière et complète.

C’est la notion de l’unité qui est le principe du nombre, parce que c’est la mesure primordiale qui est le principe. Dans chaque genre de choses, c’est ce qui fait primitivement connaître la chose qui est la mesure première de ce genre. Or, le principe qui nous fait tout d’abord connaître les choses, c’est l’unité dans chacune d’elles. Seulement, l’unité n’est pas la même dans tous les genres sans distinction. En musique, l’unité est le quart de ton ; en grammaire, c’est la voyelle ou la consonne. Pour le poids, l’unité est autre, comme elle est différente aussi pour le mouvement.

Mais, dans tous les cas, l’unité est indivisible soit en espèce, soit en quantité. Ce qui est indivisible en quantité et en tant que quantité, et est indivisible en tous sens, mais sans avoir de position, c’est l’unité numérique, la monade. Ce qui est indivisible en tous sens, mais qui a une position, c’est le point. La ligne n’est divisible qu’en un sens ; la surface l’est en deux sens ; et le corps est divisible dans tous les sens, c’est-à-dire dans les trois dimensions. Et en descendant selon l’ordre inverse, ce qui est divisible en deux sens, c’est la surface ; ce qui l’est en un seul, c’est la ligne ; ce qui est absolument indivisible sous le rapport de la quantité, c’est le point, et l’unité ou monade, la monade n’ayant pas de position, et le point en ayant une dans l’espace.

On peut dire encore que l’unité dans les choses tient, soit à leur nombre, soit à leur espèce, soit à leur genre, soit à leur proportion relativement à d’autres. L’unité numérique résulte de ce que la matière est Une ; l’unité d’espèce, de ce que la définition est Une et la même ; l’unité de genre, de ce que les choses sont comprises sous la même forme d’attribution ou de catégorie ; l’unité de proportion résulte de ce que les choses sont avec d’autres dans une relation pareille.

D’ailleurs, les termes postérieurs sont toujours contenus dans les. termes précédents et à leur suite. Ainsi, tout ce qui est Un en nombre est Un aussi en espèce, bien que réciproquement tout ce qui est Un en espèce ne le soit pas toujours numériquement. Tout ce qui est Un en espèce est Un aussi en genre ; [1017a] mais tout ce qui est Un en genre n’est pas Un en espèce, si ce n’est proportionnellement et par analogie ; et tout ce qui est Un par proportion relative n’est pas toujours Un en genre.

Enfin, il est bien clair que la pluralité est l’opposé de l’unité. Ainsi, la pluralité pour les choses résulte, tantôt de ce qu’elles ne sont pas continues, tantôt de ce que leur matière spécifique, soit primordiale, soit dernière, est divisible, et tantôt de ce qu’il y a pour elles des définitions différentes, pour exprimer leur essence et ce qu’elles sont en elles-mêmes.


Chapitre 7[modifier]

Être.

Le mot d’Être peut être pris en un sens indirect et relatif, ou en un sens essentiel et en soi. Un sens indirect d’Être, c’est quand on dit, par exemple, que le juste est instruit et que l’homme est instruit, ou quand on dit l’être instruit est homme, s’exprimant en ceci à peu près comme on le fait quand on dit que l’homme instruit bâtit une maison, parce que l’architecte de la maison a la qualité indirecte d’être instruit, ou parce que l’homme instruit a la qualité indirecte d’être architecte. Car dire qu’une chose est telle chose, cela revient à dire que cette seconde chose est l’attribut de la première.

On voit qu’il en est ainsi pour les exemples que nous venons de citer ; car, lorsque nous disons que l’homme est instruit, ou quand nous disons que l’être instruit est homme, et encore quand nous disons que l’homme blanc est instruit, ou que l’homme instruit est blanc, c’est que, dans ce second cas, les deux termes sont les attributs ou accidents d’un seul et même être, et que, dans le premier cas, l’attribut s’applique à l’être directement. Quand on dit que l’homme est instruit, c’est que Instruit est son attribut. C’est encore ainsi que l’on dit que le Non-blanc est quelque chose, parce que la chose à laquelle on joint cet attribut a, en effet, l’existence actuelle qu’on lui prête.

Ainsi, les choses qui ne sont qu’indirectement et auxquelles on n’accorde qu’un rôle d’attributs, sont exprimées sous cette forme, soit parce que les deux attributs appartiennent au même être, soit parce qu’ils sont attribués séparément à cet être, soit parce que l’être dans lequel ils existent est précisément celui qui leur est attribué.

L’Être est en soi et est essentiellement dans toutes les nuances où l’expriment les diverses formes de catégories ; car autant il y a de classes de catégories, autant de fois elles expriment l’Être. Ainsi, parmi les catégories, les unes expriment l’existence de la chose ; les autres expriment sa qualité ; d’autres encore, sa quantité ; celles-ci, sa relation ; celles-là, son action et sa passion ; d’autres, le lieu où elle est ; d’autres enfin, le temps. L’Être a la même acception dans chacune d’elles ; car il n’y a pas la moindre différence à dire que l’homme Est bien portant, ou que l’homme se porte bien ; pas plus qu’il n’y en a à dire que l’homme Est en marche, qu’il Est occupé à couper quelque chose, ou bien à dire qu’il marche ou qu’il coupe. Même observation pour les autres catégories.

A un autre point de vue, l’idée d’Être, l’idée qu’une chose Est, signifie que cette chose est vraie. Dire qu’une chose n’Est pas, c’est dire aussi qu’elle n’est pas vraie et qu’elle est fausse. L’affirmation et la négation sont ici sur le même pied. Par exemple, on dit que Socrate est instruit, parce que cela est vrai ; ou que Socrate est Non blanc, ce qui est également vrai. Mais quand on dit que la diagonale est commensurable, cela n’Est pas, parce que c’est faux.

[1017b] Enfin, quand on dit d’une chose qu’elle Est, qu’on la dit être, cette expression peut signifier tout à la fois que les objets dont il est question sont en puissance, qu’ils peuvent être, ou bien qu’ils sont en pleine et entière réalité. Ainsi, quand nous disons d’un être qu’il voit, cela peut vouloir dire tout aussi bien que cet être a la puissance de voir, ou qu’il voit effectivement. De même Savoir peut signifier tout ensemble pouvoir se servir de la science, ou s’en servir actuellement et en réalité. De même encore, on dit d’une chose qu’elle est en repos, soit que cette chose soit déjà en repos réel, soit qu’elle puisse y être. La même distinction pourrait s’appliquer également à toutes les réalités. Ainsi, l’on dit que la statue de Mercure Est dans le marbre, où elle sera taillée, que la moitié Est dans la ligne, où elle sera prise ; et l’on parle du froment, même quand il n’est pas encore mûr.

Du reste, nous dirons plus tard les différents cas où la chose est en puissance, et ceux où elle n’y est pas.


Chapitre 8[modifier]

Substance.

Substance se dit des corps simples, tels que la terre, le feu, l’eau et tous les éléments analogues à ceux-là ; ce mot se dit des corps en général, et des animaux qui en viennent, ou des corps célestes, et des parties dont ils sont formés. Tous ces êtres sont appelés des substances, parce qu’ils ne peuvent jamais être pris pour attributs d’un sujet, et qu’au contraire ils sont les sujets auxquels tout le reste est attribué.

Dans un autre sens, on entend par Substance ou essence, tout ce qui est la cause intrinsèque de l’existence, dans les êtres qui ne sont pas faits pour être jamais les attributs d’un sujet quelconque. C’est ainsi qu’on dit de l’âme qu’elle est la substance, ou l’essence, de l’être animé.

Substance signifie encore toutes les parties qui, dans les êtres comme ceux dont : nous venons de parler, définissent et expriment ce que ces êtres sont en eux-mêmes, et dont la suppression entraîne la suppression de l’être total. Par exempte, la surface étant anéantie, le corps est anéanti en même temps, comme le disent quelques philosophes ; et la surface disparaît, si la ligne vient à disparaître. Aussi, et d’une manière plus générale encore, a-t-on dit qu’il en est de même du nombre ; car, le nombre étant anéanti, il ne reste plus rien, c’est à dire que le nombre est considéré comme tenant cette place et déterminant toutes choses.

Enfin, on appelle substance, dans chaque chose, ce qui la fait ce qu’elle est, et ce dont l’explication constitue la définition essentielle de cette chose.

En résumé, il y a deux acceptions de ce mot Substance : d’abord, c’est le sujet dernier, qui n’est plus l’attribut de quoi que ce soit, et qui est un être spécial, séparé de tout autre ; en d’autres termes, c’est précisément, dans chaque être individuel, sa forme et son espèce.


Chapitre 9[modifier]

Identité.

Les choses sont dites identiques entre elles en un premier sens, qui est indirect. Par exemple, on peut dire que le Blanc et l’Instruit sont choses identiques, parce que ce sont les attributs d’un même être identique. On peut dire aussi que Homme et Instruit sont identiques, parce que l’un de ces termes est réciproquement l’attribut de l’autre. De même, on dit que l’être instruit est homme, parce que l’instruction est l’attribut de l’homme. Instruit peut être à l’un et à l’autre séparément, de même que chacun de ces termes peut-être l’attribut d’Instruit. En effet, l’homme et l’être instruit sont dits identiques à l’homme instruit ; et l’homme instruit est identique aux deux autres termes séparés.

Aussi, aucune de ces expressions ne peuvent-elles jamais être employées d’une manière générale ; car il ne serait pas exact de dire que tout Homme sans exception et Instruit soient identiques. C’est que les termes généraux existent en soi et d’une existence propre, tandis que les attributs accidentels n’existent pas en eux-mêmes, [1018b] et qu’ils ne peuvent être attribués absolument qu’à des êtres particuliers et individuels. Si Socrate peut bien être pris pour identique à Socrate instruit, c’est que le terme de Socrate n’est pas applicable à plusieurs êtres, et que l’on ne dit pas : Tout Socrate comme on dit : Tout homme. Il y a donc des choses qu’on appelle identiques dans le sens qu’on vient d’exposer.

Mais il y a aussi des choses identiques en soi et essentiellement, ainsi qu’il y a des choses qui sont Unes en soi ; car pour tous les êtres dont la matière est une en espèce ou en nombre, on dit qu’ils sont identiquement les mêmes, comme on le dit des choses dont la substance est une et identique.

Il s’ensuit qu’évidemment l’identité est une sorte d’unité d’existence, soit qu’il s’agisse de plusieurs êtres distincts, soit qu’il s’agisse d’un être unique, qu’on regarde comme plusieurs. C’est ainsi qu’on dit, par exemple, qu’un seul et même être est identique à lui- même ; et alors, on considère cet être unique comme s’il était deux êtres au lieu d’un.

On dit des choses qu’elles sont Autres quand leurs espèces sont multiples, ou quand c’est leur matière ou leur définition essentielle qui le sont. D’une manière générale, Autre est une expression opposée à celle d’Identique.

On dit des choses qu’elles sont Différentes, lorsqu’elles sont Autres, tout en étant d’ailleurs identiques sous un certain point de vue, pourvu seulement que ce ne soit pas en nombre, mais que ce soit en espèce, ou en genre, ou par une analogie proportionnelle.

On appelle encore Différentes les choses dont le genre est autre, et les choses qui sont contraires entre elles ; en un mot, toutes celles qui, dans leur substance, renferment la diversité qui les fait Autres,

On appelle Semblables les choses qui éprouvent complètement la même modification, et celles qui éprouvent plus de modifications identiques que de modifications différentes. Les choses sont Semblables encore quand elles ont une seule et même qualité ; et dans les cas où les choses peuvent changer de contraires en contraires, la chose qui peut en subir aussi le plus, ou du moins en subir les principaux, est semblable à la chose qu’on lui compare.

Les choses dissemblables sont dites par opposition aux choses semblables.


Chapitre 10[modifier]

Opposé.

On appelle Opposés les deux termes de la contradiction, les Contraires, les Relatifs, la Privation et la Possession, et les états, soit primordiaux d’où sortent les êtres, soit derniers dans lesquels ils se dissolvent, c’est-à-dire, leurs productions et leurs destructions. Pour les attributs qui ne peuvent appartenir simultanément au même sujet, incapable d’ailleurs de les recevoir tous les deux l’un après l’autre, on dit qu’ils sont Opposés, soit qu’on les considère eux-mêmes, soit qu’on regarde aux principes d’où ils sont sortis. Ainsi, par exemple, le brun et le blanc n’appartiennent jamais à la fois au même objet ; et voilà pourquoi les principes d’où ils sortent sont également opposés entre eux.

On entend par Contraires les termes qui, étant de genres différents, ne peuvent se rencontrer simultanément dans un seul et même sujet ; les termes qui dans un même genre diffèrent le plus possible entre eux ; les termes qui diffèrent le plus possible dans un seul et même sujet, capable de les recevoir tour à tour ; les termes qui diffèrent le plus possible, tout en ayant la même puissance ; enfin, les termes dont la différence est la plus grande possible, soit absolument, soit en genre, soit en espèce.

Les Contraires autres que ceux-là sont appelés aussi de ce nom, tantôt parce qu’ils ont les mêmes contraires que ceux qu’on vient de dire, tantôt parce qu’ils sont susceptibles de les recevoir, tantôt parce qu’ils peuvent les faire ou les souffrir, tantôt parce qu’ils les font ou les souffrent effectivement, tantôt parce qu’ils les perdent ou les acquièrent, les possèdent ou en sont privés.

L’Un et l’Être étant pris en plusieurs acceptions, c’est une conséquence nécessaire que tout ce qui leur est attribué ait tout autant d’acceptions diverses. Ainsi, le Même ou l’Identique, l’Autre, le Contraire sont pris dans des sens aussi nombreux ; et par suite, le sens d’Autre est différent, selon chacune des catégories.

On appelle Autres, sous le rapport de l’espèce, toutes les choses qui, faisant partie du même genre, ne sont pas cependant subordonnées les unes aux autres ; [1018b] toutes celles qui, étant du même genre, offrent une différence entre elles ; enfin, toutes celles qui sont contraires en substance.

Les Contraires sont spécifiquement Autres aussi les uns à l’égard des autres, soit tous sans exception, soit du moins les contraires primitifs, soit lorsque, étant dans la dernière espèce du genre, les choses comportent des définitions Autres. Tels sont, par exemple, l’homme et le cheval, dont le genre est indivisible, mais dont cependant les définitions sont différentes.

Enfin, on appelle Contraires toutes les choses qui, étant dans la même substance, ont néanmoins une différence.

Les choses sont spécifiquement les Mêmes, quand elles sont exprimées d’une manière opposée à celles qu’on vient d’analyser.


Chapitre 11[modifier]

Antérieur et Postérieur.

Antérieur et Postérieur ne s’appliquent aux diverses choses que parce qu’on suppose, dans chaque genre, un certain primitif, et un certain principe, qui sert de point de départ ; et alors, l’Antérieur est ce qui se rapproche le plus du principe, qui est déterminé ou absolument et par la nature, ou qui est relatif, ou qui est dans certains lieux, ou qui est sous certaines conditions. Ainsi, pour ce qui regarde le lieu, les choses sont antérieures, parce qu’elles sont plus rapprochées d’un certain lieu déterminé, soit par la nature, comme le milieu par exemple, ou l’extrémité, soit d’un lieu pris arbitrairement. Ce qui en est plus éloigné est Postérieur.

A la place du lieu, ce peut être le temps, qui détermine l’Antériorité et la Postériorité. L’Antérieur, en ce cas, est ce qui est plus éloigné de l’instant présent, quand il est question du passé. Ainsi, la guerre de Troie est antérieure à la guerre Médique, parce qu’elle est beaucoup plus loin du moment où l’on parle. Parfois, les choses sont dites Antérieures dans le temps, parce qu’elles sont au contraire plus rapprochées du moment où l’on est, comme c’est le cas pour les choses de l’avenir. Ainsi, les Jeux Néméens sont Antérieurs aux Jeux Pythiques, parce qu’ils sont plus près de l’instant actuel, cet instant étant pris comme principe et point de départ primitif.

D’autres fois, l’Antérieur se rapporte au mouvement ; et alors, Antérieur signifie ce qui se rapproche davantage du premier moteur. C’est ainsi que l’enfant est Antérieur à l’homme ; et, dans ce cas, le principe qu’on adopte est considéré comme une sorte de principe absolu.

D’autres fois encore, l’Antérieur s’entend de la puissance ; et alors, l’Antérieur est ce qui a une puissance prépondérante, ce qui est plus puissant. Par là, on entend une chose qu’une autre chose doit suivre, de toute nécessité, dans ses tendances diverses, cette seconde chose ne venant qu’après l’autre, de telle sorte que, si la première ne donne pas le mouvement, la seconde ne l’a pas ; et que, si la première au contraire le donne, la seconde est mue à son tour. Or, c’est la tendance de la première chose qui est ici le principe.

L’Antérieur se rapporte encore à l’ordre et à la position ; et ce sens d’Antérieur s’applique partout où les choses ont une distance proportionnelle par rapport à un objet donné. Par exemple, le suivant du Coryphée est Antérieur à l’homme du troisième rang, de même que l’avant-dernière corde est Antérieure à la dernière. Ici c’est le Coryphée qui sert de principe ; et là, c’est la corde moyenne.

Voilà donc une première nuance du mot Antérieur, pour les choses dont on vient de parler.

Dans une autre nuance, l’Antérieur se rapporte à la connaissance ; et c’est aussi un Antérieur absolu. Pour ce genre d’Antériorité, les choses diffèrent selon que la connaissance s’adresse à la raison ou à la sensibilité. Dans l’ordre de la raison, c’est l’universel qui est Antérieur ; pour la sensibilité, c’est l’individuel. En raison, l’attribut est Antérieur au tout que forment l’attribut et le sujet, réunis. Par exemple, Instruit est Antérieur à Homme instruit ; car la notion totale n’est pas possible sans la partie, quoique Instruit ne puisse pas exister seul, s’il n’y a pas quelqu’un qui soit instruit.

Antérieur s’applique encore aux qualités des choses qui sont antérieures ; et c’est ainsi que la rectitude d’une ligne peut être dite Antérieure au poli d’une surface ; car l’une est une qualité essentielle de la ligne, tandis que l’autre ne concerne que la surface simplement.

[1019a] C’est bien là ce qu’on entend par Antérieur et Postérieur. Mais, en nature et en essence, les Antérieurs sont les choses qui peuvent exister indépendamment d’autres choses, tandis que ces autres choses ne peuvent pas exister sans elles, distinction établie déjà par Platon.

Mais, comme le mot d’Être peut s’entendre en plusieurs sens, c’est le sujet d’abord qui est Antérieur à tout ; et voilà comment aussi la substance est Antérieure au reste. Puis, à un autre point de vue, il faut distinguer ici les simples possibilités et les réalités. Il y a des choses qui sont Antérieures en puissance ; d’autres qui le sont en réalité. Par exemple, en puissance la moitié de la ligne est Antérieure à la ligne entière ; la partie est Antérieure au tout, et la matière l’est à la substance. Mais en réalité, elle est postérieure ; car il faut que d’abord l’actualité ait disparu pour que la puissance existe à son tour.

A certain égard, toutes les choses qu’on appelle Antérieures et Postérieures rentrent dans ces dernières nuances ; car, en fait de production, les unes peuvent être sans les autres, le tout, par exemple, pouvant être sans les parties, tandis qu’en fait de destruction, la partie peut être détruite sans que le tout soit détruit. Et ainsi du reste.


Chapitre 12[modifier]

Puissance.

Puissance désigne d’abord le principe du mouvement, ou du changement quelconque, dans un autre être, en tant qu’il est autre. Par exemple, la puissance de construire ne se trouve pas dans le bâtiment qui est construit ; et si la puissance de guérir peut se trouver dans l’être qui est guéri, ce n’est pas du moins en tant qu’il est guéri.

Si donc, généralement parlant, la puissance est le principe du mouvement, ou du changement, dans un autre en tant qu’il est autre, elle peut être aussi pour l’être lui-même la puissance d’être mû par un autre en tant qu’autre. C’est la Puissance qui fait qu’un être qui souffre, souffre une certaine action. Tantôt nous employons cette expression générale, parce que la chose peut souffrir une affection quelconque ; et tantôt, cette expression ne s’applique pas à toute affection indistinctement, mais aux seules affections qui améliorent.

Parfois encore, la puissance exprime la faculté d’achever une chose comme il convient, ou selon la libre volonté qu’on en a. C’est ainsi, en effet, que, de gens qui n’ont fait que venir ou que parler, mais qui ne l’ont pas bien fait, ou qui même seulement ne l’ont pas fait selon leur gré, nous disons qu’ils n’ont pas pu venir ou parler. Même remarque s’il s’agissait de la. passion au lieu de l’action.

On appelle encore Puissances tous les états dans lesquels les choses sont, ou absolument impossibles, ou immuables, ou tout au moins très peu susceptibles d’un mouvement qui puisse les détériorer ; car lorsqu’une chose est brisée, broyée, tordue, en un mot lorsqu’elle est détruite, ce n’est pas apparemment parce qu’elle peut, c’est au contraire parce qu’elle ne peut pas, et qu’il lui manque quelque chose. Sous ce rapport, on appelle impassibles les choses qui souffrent à peine, ou qui ne souffrent qu’à la longue, à cause de la puissance qu’elles possèdent, ou de la puissance qu’elles exercent, ou de l’état dans lequel elles se trouvent.

Comme le mot Puissance a tous les sens différents qu’on vient de voir, on dira aussi d’une chose qu’elle est Possible dans des acceptions diverses : l’une d’abord, quand la chose a son principe de mouvement, ou de changement quelconque, dans un autre en tant qu’autre ; car ce qui produit le repos est bien aussi une puissance d’un certain genre.

En second lieu, quand c’est une autre partie d’elle-même qui a cette puissance.

[1019b] Enfin, dans une troisième acception, quand la chose a cette puissance de changer, d’une manière quelconque, soit en bien, soit en mal ; car ce qui est détruit semble bien avoir la puissance d’être détruit, ou du moins il n’aurait pas été détruit s’il avait été dans l’impossibilité de l’être. Mais cet être qui peut être détruit doit bien avoir maintenant un certain état, un principe, une cause, qui fait qu’il souffre ce qu’il souffre.

Parfois, la chose semble être possible comme elle l’est, parce qu’elle a et possède certaines conditions ; d’autres fois, parce qu’elle en est privée. Mais si la privation, de son côté, est aussi une sorte de possession, alors tout ce qui est possible l’est sans exception par les propriétés qu’il possède. Dans ce cas, l’Être est homonyme ; et par suite, on dit d’une chose qu’elle est possible tout à la fois, parce qu’elle a telle disposition et tel principe, et aussi parce qu’elle en est privée, si toutefois on peut dire qu’on a une chose quand on en est privé.

En un autre sens, on dit d’une chose qu’elle est possible, quand elle n’a pas la puissance de détruire une chose, ou qu’elle n’a pas dans un autre, ou en tant qu’autre, le principe de destruction.

On dit encore de toutes les choses qu’elles sont possibles par cela seul qu’il leur arrive, ou de se produire, ou de ne pas se produire absolument, ou de se produire bien. Même dans les choses inanimées, on retrouve une puissance de ce genre : et par exemple, pour des instruments dont l’homme se sert ; car, en parlant d’une lyre, on dit de celle-ci qu’elle peut donner des sons, et de celle-là qu’elle ne le peut pas, par cela seul que les sons qu’elle rend ne sont pas tout ce qu’ils devraient être.

L’Impuissance est la privation de la Puissance ; et la disparition, quelle qu’elle soit, du principe en question, disparition qui a lieu, ou d’une manière absolue, ou dans l’être qui devrait naturellement avoir la puissance, ou bien à l’époque où il devrait naturellement déjà la posséder. Par exemple, en partant de l’impuissance à engendrer, on ne peut pas mettre sur la même ligne, et l’enfant, et l’homme, et l’eunuque.

Chacune des deux espèces de puissance a une impuissance qui lui est opposée soit que cette puissance soit cause d’un simple mouvement, soit qu’elle produise un mouvement qui mène la chose au bien.

On dit des choses qu’elles sont Impuissantes dans le sens qu’on vient d’indiquer. Mais l’Impuissance se prend encore en un autre sens, je veux dire, le sens de Possible et d’Impossible. On entend par Impossible tout ce dont le contraire est nécessairement vrai ; et c’est ainsi qu’il est Impossible que la diagonale soit commensurable au côté, parce que cette proposition est essentiellement fausse. Et ce n’est pas seulement, parce que le contraire est vrai, mais c’est encore parce qu’il est nécessaire. Ici, par exemple, la diagonale est nécessairement incommensurable. Donc, supposer qu’elle est commensurable, ce n’est pas simplement faux ; mais c’est nécessairement faux.

Le contraire de cet Impossible, c’est le Possible dans le cas où le contraire n’est pas nécessairement faux. Ainsi, l’on dit qu’il est Possible que telle personne soit assise ; car il n’est pas nécessairement faux qu’elle ne soit pas assise.

Le mot Possible signifie donc, d’une façon, et comme on vient de le dire, ce qui n’est pas nécessairement faux ; d’une autre façon, ce qui est vrai ; et enfin, ce qui peut être vrai.

Ce n’est que par métaphore qu’on parle de Puissance en géométrie.

En résumé, tous ces Possibles ne se rapportent pas à l’idée vraie de Puissance. Mais tous les Possibles qui s’y rapportent réellement, sont relatifs à la notion première et unique de puissance indiquée plus haut, [1020a] et celle-là c’est le principe qui cause le changement dans un autre en tant qu’autre. Tous les autres Possibles sont ainsi dénommés, les uns, parce que quelque autre partie d’eux-mêmes a une puissance de ce genre ; d’autres, au contraire, parce qu’ils ne l’ont pas ; d’autres enfin, parce qu’ils la possèdent dans telle ou telle mesure.

Mêmes remarques pour les Impossibles ; et par conséquent, on peut conclure que la définition principale de la Puissance première est celle-ci : « Le principe qui produit le changement en un autre en tant qu’autre. »


Chapitre 13[modifier]

Quantité.

Quantité s’entend de tout ce qui est divisible dans les parties qui le composent, et dont les deux parties, ou chacune des parties forment naturellement une certaine unité et quelque chose d’individuel.

La quantité est un nombre, quand elle se compte ; c’est une grandeur, quand elle se mesure. On entend par nombre ce qui peut se diviser en parties non continues ; et par grandeur, ce qui est divisible en parties qui tiennent les unes aux autres. Quand la grandeur n’est continue qu’en un seul sens, on l’appelle longueur. Quand c’est en deux, on l’appelle largeur ; et en trois, c’est profondeur.

Entre ces différents termes, la pluralité qui est délimitée et finie, c’est le nombre ; la longueur, c’est la ligne ; la largeur, c’est la surface ; la profondeur, c’est le corps.

De plus, il y a des quantités qui sont ainsi dénommées en soi et par elles-mêmes ; d’autres, qui ne le sont qu’indirectement. Ainsi, la ligne est en soi une quantité ; l’instruction ne peut être une quantité qu’indirectement.

Parmi les quantités en soi, les unes sont des quantités par leur substance propre. Ainsi, la ligne est par sa propre substance une quantité ; car dans la définition qui explique ce qu’est la ligne, on fait entrer l’idée de quantité. Les autres espèces de quantités en soi ne sont que les modifications et les qualités de la substance de ce genre : par exemple, le beaucoup et le peu, le long et le court, le large et l’étroit, le haut et le bas, le lourd et le léger, et toutes les nuances de cette sorte.

Le grand et le petit, le majeur et le moindre, qu’on les prenne, soit en eux-mêmes soit dans leurs rapports réciproques, sont des modifications essentielles de la quantité, bien que d’ailleurs ces mots puissent, par métaphore, s’appliquer aussi à d’autres choses que la quantité. Quant aux quantités qui ne sont appelées ainsi qu’indirectement, les unes reçoivent ce nom comme l’instruction, dont on parlait plus haut, et qui n’est une quantité, ainsi que la blancheur peut l’être, que parce que l’objet où elles sont est lui-même une quantité.

D’autres, au contraire, sont des quantités comme le mouvement et le temps. En effet, le temps et le mouvement sont des quantités d’un certain genre et sont des continus, par cela même que ce dont ils sont les affections est divisible. Et l’idée de division s’applique, non pas au corps qui est mis en mouvement, mais à l’espace parcouru ; car c’est parce que cet espace est une quantité que le mouvement en est une ; et le temps est une quantité, parce que le mouvement en est une aussi.


Chapitre 14[modifier]

Qualité.

Le mot Qualité, en un premier sens, indique la différence essentielle. Par exemple, l’homme est un animal doué d’une certaine qualité ; il est bipède, tandis que le cheval est quadrupède. Le cercle est une figure géométrique qui a une qualité particulière, celle de n’a voir point d’angle ; et c’est là la différence essentielle qui constitue sa qualité. Ainsi, dans ce premier sens, la qualité peut être définie la différence essentielle.

[1020b] En un autre sens, le mot Qualité s’applique aux êtres immobiles, aux êtres mathématiques ; et c’est de cette façon que les nombres peuvent avoir certaine Qualité. Tels sont, par exemple, les nombres multiples, ceux qui ne sont pas pris une seule et unique fois, mais qui ont quelque chose de la surface et du solide, comme sont les nombres multipliés une fois, ou deux fois, par eux-mêmes. La Qualité représente, en ce sens, ce qui subsiste dans l’essence du nombre après la quantité ; car l’essence de chaque nombre, c’est de n’être pris qu’une seule fois en lui-même. Soit, si l’on veut, le nombre six ; son essence n’est pas d’être pris deux fois, trois fois ; mais c’est d’être pris une seule fois ; six est une seule et unique fois six.

On entend, en un second sens, par Qualités les modifications des substances mises en mouvement : je veux dire, la chaleur, le froid, la blancheur, la noirceur, la légèreté et la pesanteur, et toutes ces variations qui font qu’on peut dire des corps, qui changent, qu’ils deviennent autres qu’ils n’étaient. La Qualité s’entend encore de la vertu et du vice, et, d’une manière plus générale, du bien et du mal.

Voilà donc, on peut dire, deux sens du mot Qualité ; et l’un de ces sens est le principal : la Qualité, dans son acception primordiale, est la différence de la substance. La Qualité, dans les nombres, fait partie aussi de la qualité ainsi entendue ; car là encore, c’est une sorte de différence des substances ; seulement, ce sont des substances qui ne se meuvent pas, ou qui du moins sont considérées en tant qu’elles ne sont pas mues.

Dans le second sens, le mot Qualité exprime les modifications des choses qui se meuvent, en tant qu’elles se meuvent, et aussi, les différences des mouvements.

La vertu et le vice peuvent également être rangés parmi les modifications de ce genre ; car le vice et la vertu expriment des différences de mouvement et d’action, qui indiquent que les êtres en mouvement font, ou souffrent, le bien ou le mal. En effet, ce qui peut être mû ou agir de telle manière est bon ; ce qui agit de telle autre façon, et d’une façon contraire, est mauvais.

D’ailleurs, ce sont surtout le bien ou le mal qui déterminent la Qualité dans les êtres animés, et, parmi ces êtres, dans ceux-là principalement qui sont doués de libre arbitre.


Chapitre 15[modifier]

Relatifs.

Par relatifs, on entend, par exemple, le double et la moitié, le triple et le tiers, et, d’une manière générale, le multiple et le multiplié, le surpassant et le surpassé.

Ce sont encore des relatifs que le corps qui échauffe et le corps échauffé, le corps qui coupe et le corps qui est coupé, en un mot, ce qui agit et ce qui souffre l’action.

Ce sont enfin des Relatifs que l’objet mesuré et la mesure, l’objet qui est su et la science qui le sait, l’objet qui est senti et la sensation qui le perçoit.

Les premiers relatifs, énoncés plus haut, sont des Relatifs numériques, entendus soit d’une façon absolue, soit d’une façon déterminée dans les rapports des nombres entre eux, ou par rapport à une certaine unité. Ainsi, le nombre Deux rapporté à Un est un nombre défini ; mais le multiple, s’il se rapporte encore numériquement à une unité, ne se rapporte plus à un nombre défini, comme serait tel ou tel nombre spécifié. [1021a] La relation de la moitié en sus à la moitié en moins, numériquement exprimée, s’applique à un nombre défini ; mais, quand on parle d’une partie en sus relativement à une partie en moins, c’est tout aussi indéterminé que le double relativement à l’unité, ou que le surpassant l’est relativement au surpassé ; car le nombre est commensurable, tandis que ces rapports ne se fondent pas sur un nombre commensurable. Le surpassant est d’abord le surpassé ; puis, il est quelque chose de plus ; et ce quelque chose d’excédant est absolument indéterminé, puisque, selon le hasard des cas, ce quelque chose peut être égal, ou peut n’être pas égal, au nombre surpassé.

Ainsi donc, tous ces Relatifs, dans leur expression verbale, se rapportent au nombre et à ses modifications possibles. L’Égal, le Pareil, l’Identique, sont bien encore des Relatifs, quoique la nuance en soit autre, puisque tous ces termes se rapportent aussi à une unité. Ainsi, on appelle Identiques les êtres dont la substance est une et même substance ; on appelle Pareils, ceux qui ont une même qualité ; de même qu’on appelle Égaux ceux qui ont une même quantité. Or, c’est l’unité qui est le principe et la mesure du nombre, de telle sorte que tous ces termes sont aussi des Relatifs numériques, sans que ce soit d’ailleurs au même point de vue.

Quant à tout ce qui produit une action et à tout ce qui en souffre une, ce sont encore là des Relatifs, qui se rapportent à la puissance de faire et de souffrir, et à toutes les manifestations de ces puissances. Telle est, par exemple, la relation de ce qui peut échauffer à ce qui peut être échauffé, parce qu’il y a là une certaine puissance. Telle est aussi la relation de ce qui échauffe actuellement à ce qui est actuellement échauffé ; de ce qui coupe à ce qui est actuellement coupé, parce qu’il y a là une réalité effective et actuelle.

Pour les Relatifs numériques, il n’y a rien d’actuel, si ce n’est au sens que nous avons dit ailleurs ; mais il n’y a point pour eux d’actes, ni de réalités de mouvement.

Les Relatifs de puissance sont aussi des Relatifs de temps. Par exemple, ce qui a fait est relatif à ce qui a été fait, ce qui fera est relatif à ce qui sera fait. C’est encore à ce point de vue du temps que le père est appelé père relativement à son fils ; car, d’un côté, il y a ce qui a fait, et, de l’autre, ce qui a été fait et a souffert l’action.

D’autres Relatifs, au contraire, le sont par la privation de la. puissance ; Par exemple, l’Impossibilité est un Relatif de ce genre, ainsi que toutes les choses exprimées sous la même forme ; et, par exemple, l’invisible est ce qui n’a pas la puissance d’être vu.

Tous les Relatifs de nombre et de puissance sont constamment Relatifs en ce sens que ce qu’ils sont essentiellement est dit d’une autre chose, et non pas, parce que réciproquement cette autre chose peut leur être appliquée. Par exemple, ce qui est mesuré, ce qui est su, ce qui est intelligible, sont appelés des Relatifs, parce que c’est une autre chose qui est mise en rapport avec eux. Ainsi, le mot d’Intelligible signifie qu’il y a intelligence de la chose à laquelle ce mot s’applique. Mais l’intelligence n’est pas un Relatif de la chose dont elle est l’intelligence ; car ce serait répéter deux fois la même chose. De même encore, la vue est la vue de quelque chose ; mais ce n’est pas de ce dont elle est la vue. Il est exact cependant de dire que la vue est un Relatif ; mais c’est par rapport à la couleur, ou à telle autre chose de ce genre. Autrement et de l’autre façon, on ne ferait que se répéter, en disant que la vue est la vue de l’objet dont elle est la vue.

[1021b] Les Relatifs qui sont des relatifs par eux-mêmes, le sont donc de la manière qu’on vient de dire, et aussi, quand les genres auxquels ils appartiennent sont également des relatifs. Par exemple, on dit de la médecine qu’elle est un Relatif, parce que le genre auquel elle appartient, à savoir la science, est aussi un relatif.

On appelle encore Relatifs tous les objets qui font que les choses qui les ont sont aussi nommées des Relatifs. Ainsi, l’égalité est un Relatif, parce que l’Égal en est un ; la ressemblance en est un, parce que le semblable est un Relatif, au même titre.

Il y a enfin des Relatifs purement indirects ; et c’est ainsi que l’homme peut être appelé un Relatif, parce qu’accidentellement il peut être considéré comme double, et que le double est un Relatif ; ou bien encore, le blanc peut être pris comme Relatif, quand le même objet est, accidentellement et tout à la fois, double et blanc.


Chapitre 16[modifier]

Parfait.

Parfait se dit d’une chose en dehors de laquelle il n’est plus possible de rien trouver qui lui appartienne, fût-ce même la moindre parcelle. Ainsi, pour une chose, quelle qu’elle soit, le temps qu’elle doit durer est Parfait, quand, en dehors de ce temps régulier, il n’est pas possible de saisir un temps quelconque qui soit une partie de celui qu’elle doit avoir.

Parfait se rapporte encore au mérite et au bien, qui ne peut plus être surpassé dans un genre donné. C’est ainsi qu’on dit d’un médecin qu’il est Parfait, ou d’un joueur de flûte qu’il est Parfait, quand rien ne leur manque du mérite qui leur est spécialement propre.

Par métaphore inverse, on applique le mot Parfait même à ce qui est mal, et l’on dit : « Voilà un Parfait sycophante ; Voilà un Parfait voleur, » tout aussi bien que parfois on dit de pareilles gens qu’on les trouve excellemment bons : « C’est un excellent sycophante ; c’est un excellent voleur. »

La vertu est aussi une sorte de perfectionnement ; car pour toute chose, pour toute substance, on la dit Parfaite, lorsque, dans le genre de vertu qui lui convient, il ne lui manque rien de ce qui doit en constituer l’étendue naturelle.

On appelle encore Parfaites les choses qui parfont et atteignent une bonne fin ; car elles sont Parfaites, par cela seul qu’elles parfont cette fin. Une conséquence de ceci, c’est que, la fin des choses étant une extrême et dernière limite, on transporte métaphoriquement le mot Parfait aux choses les plus mauvaises, et que l’on dit d’une chose qu’elle est Parfaitement perdue, qu’elle est Parfaitement détruite, quand il ne manque plus rien à la ruine et au mal, et qu’on est absolument au bout. C’est ainsi qu’en parlant de la mort, on dit, la fin dernière, parce que la fin des choses et la mort sont l’une et l’autre des extrêmes, de même que la fin et le pourquoi des choses sont des extrêmes également.

En résumé, les choses dites Parfaites essentiellement et en soi, sont ainsi dénommées selon les différents sens qu’on vient de voir : les unes, parce que, en fait de bien, rien ne leur manque, et qu’elles n’ont en bien, ni aucun excès, ni aucun défaut ; les autres, parce que, d’une manière générale, elles ne peuvent être surpassées en leur genre, et qu’il n’y a plus rien à demander en dehors de ce qu’elles sont.

[1022a] Quant aux autres choses qu’on appelle Parfaites, c’est par rapport à celles-là qu’on les nomme ainsi, soit parce qu’elles sont, ou qu’elles présentent, quelque chose d’analogue au Parfait, soit parce qu’elles s’accordent avec elles, soit parce qu’elles soutiennent tel ou tel autre rapport avec les choses qui sont primitivement appelées Parfaites.


Chapitre 17[modifier]

Terme.

Le Terme d’une chose quelconque, c’est son point extrême, en dehors duquel il n’y a plus rien à prendre du primitif, et en deçà duquel se trouve tout l’essentiel.

Le Terme est aussi la forme limitée d’une grandeur, ou de ce qui a une grandeur quelconque. C’est enfin le but de chaque chose ; et par là, j’entends le point où aboutit le mouvement et l’action, par opposition au point d’où il part.

Parfois cependant, le mot Terme a les deux significations, et il exprime tout ensemble, et le point de départ et le point d’arrivée, le pourquoi ou le but final de la chose, sa substance, et ce qui la fait être essentiellement ce qu’elle est. C’est là, en effet, le Terme et le but de la connaissance ; et si c’est le Terme de la connaissance, ce doit être aussi le Terme de la chose. Ainsi évidemment, toutes les significations que peut avoir le mot Principe, le mot Terme les a en nombre égal.

On peut même dire qu’il en a davantage ; car le principe est une sorte de Terme, tandis qu’un Terme n’est pas toujours un Principe.


Chapitre 18[modifier]

En soi.

L’expression de En soi peut avoir plusieurs acceptions diverses. Un premier sens, est la forme et la substance essentielle de chaque chose : Bon En soi, par exemple le bien En soi.

En un autre sens, En soi désigne le primitif ou une chose se trouve naturellement : la couleur, par exemple, est dans un primitif, qui est la surface des corps.

Ainsi, la chose à laquelle s’applique primordialement l’expression de En soi, c’est la forme ou l’espèce ; puis, en second lieu, En soi, signifie la matière et le sujet primordial de chaque chose.

L’expression de En soi a d’ailleurs autant de nuances que celle de Cause pourrait en avoir. Ainsi, quand on parle de l’objet En soi pour lequel telle personne est venue, cela signifie la cause qui l’a fait venir. Le sujet En soi sur lequel telle personne a eu tort ou a eu raison, dans une discussion, est la cause qui a rendu son raisonnement faux ou victorieux.

En soi peut s’appliquer encore à la position qu’on a prise, et l’on dit : En tant qu’il se tient debout, En tant qu’il marche, pour indiquer, dans toutes ces expressions, la situation et le lieu qu’on occupe essentiellement.

Par conséquent, l’expression de En soi se prend nécessairement en des acceptions diverses. En soi exprime d’abord pour chaque chose ce qu’elle est essentiellement : par exemple, Callias est Callias En soi, c’est-à-dire il est ce qu’est essentiellement Callias.

En second lieu, En soi exprime tout ce qui entre dans l’essence d’un être. Ainsi, Callias est En soi un être animé ; car la notion d’animal entre dans la définition de Callias, puisqu’il est un animal d’une certaine espèce, un être animé.

En soi s’entend encore de ce qui se trouve primitivement dans l’objet, ou dans une de ses parties. Par exemple, la surface est blanche En soi ; l’homme est En soi un animal, un être vivant, puisque l’âme est une partie de l’homme, et que c’est en elle que se trouve primitivement la vie dont il est animé.

On entend encore par l’expression En soi ce dont une autre chose n’est pas cause. L’homme peut avoir, si l’on veut, bien des causes, l’animal, le bipède, etc. ; mais néanmoins l’homme En soi est homme.

Enfin, on appelle En soi tout ce qui appartient à l’être seul, et en tant que lui seul possède la qualité en question. C’est en ce sens que tout ce qui est séparé est dit être En soi.


Chapitre 19[modifier]

Disposition.

[1022b] On appelle Disposition, dans une chose qui a des parties, l’ordre qu’elles présentent, soit relativement au lieu, soit relativement à la puissance, soit relativement à l’espèce.

C’est qu’il y a là une sorte de position, comme le mot même de Disposition le fait assez entendre.


Chapitre 20[modifier]

Possession.

En un premier sens, on doit entendre par Possession une sorte d’acte réciproque de ce qui possède et de ce qui est possédé : par exemple, un phénomène intérieur ou un mouvement ; car, lorsque l’un fait et que l’autre est fait, il y a, comme intermédiaire entre l’un et l’autre, l’action qui fait la chose. Ainsi, entre celui qui porte ou possède un vêtement, et entre le vêtement qui est possédé ou porté, il y a l’intermédiaire du port et de la Possession.

Il est évident, d’ailleurs, qu’on ne peut pas posséder cette Possession ; car alors la série irait à l’infini, si l’on pouvait dire qu’on possède la Possession de ce qui est possédé.

En un autre sens, Possession peut signifier la disposition d’après laquelle on dit d’un être, qu’il est en bon ou mauvais état, soit en lui-même, soit par rapport à une autre chose. C’est en ce sens que la santé est une Possession d’un certain genre ; car elle est une disposition toute spéciale.

Pour employer ce mot Possession, il suffit même qu’il y ait une partie seulement de la chose qui ait cette disposition ; et voilà comment le mérite de simples parties constitue. une certaine Possession pour la chose entière.


Chapitre 21[modifier]

Passion.

En un premier sens, Passion signifie la qualité qui fait dire d’un être qu’il peut devenir autre qu’il n’était. Ainsi, le blanc et le noir, le doux et l’amer, la pesanteur et la légèreté, et toutes les qualités analogues, sont des affections ou Passions des corps.

En un autre sens, Passion signifie encore les actes mêmes de ces qualités, et les changements effectifs des unes aux autres. Parmi ces changements et mouvements divers, c’est surtout aux changements et aux mouvements mauvais que le mot Passion s’applique, et très particulièrement à tous ceux qui sont pénibles ou dangereux.

Enfin, on applique ce mot Passion, d’affection, de souffrance, aux plus grandes infortunes et aux plus grands chagrins.


Chapitre 22[modifier]

Privation.

Le mot Privation s’emploie, en un premier sens, pour dire d’une chose qu’elle n’a point les qualités qui lui seraient naturelles. Il y a aussi Privation, même quand la nature n’a pas voulu que l’être eût cette qualité ; et c’est ainsi qu’on peut dire d’une plante qu’elle est privée de la vue.

En un autre sens, Privation signifie que la chose n’a pas la qualité qu’elle devrait avoir, soit qu’elle-même, ou au moins son genre, dût posséder cette qualité. Par exemple, on dit d’un homme aveugle qu’il est privé de la vue, tout autrement qu’on ne le dit de la taupe ; car, pour la taupe, c’est le genre qui est frappé de cette Privation ; pour l’homme, c’est l’individu pris en lui seul.

On emploie le mot Privation quand la chose n’a pas ce qui lui est naturel, au moment où elle devrait l’avoir. Ainsi, la cécité est bien une Privation de certain genre ; mais on ne dit pas d’un être, quel que soit son âge, qu’il est aveugle ; on le dit seulement quand il n’a pas la vue à l’âge où il devrait l’avoir naturellement.

De même, on dit qu’il y a Privation quand l’être n’a pas la qualité que la nature lui attribue, soit dans le lieu, soit dans la relation, soit dans la condition, soit de la manière où la nature voudrait qu’il possédât cette qualité.

L’ablation violente d’une chose quelconque s’appelle aussi Privation.

Toutes les expressions de négation qui se forment par des particules privatives, composent autant de Privations correspondantes. Ainsi, on appelle inégal ce qui n’a pas l’égalité que naturellement il devrait avoir ; on appelle invisible ce qui n’a pas du tout de couleur, ou ce qui n’a qu’une couleur insuffisante ; de même qu’on appelle apode, ou ce qui n’a pas du tout de pieds, ou ce qui n’en a que de mauvais.

Parfois, la Privation, c’est de n’avoir la chose qu’en petite quantité ; et c’est ainsi qu’on dit d’un fruit qu’il n’a pas de noyau, parce que son noyau est très petit ; [1203a] ce qui revient à dire qu’à un égard quelconque la chose est défectueuse.

Parfois encore, la Privation consiste en ce que la chose ne se fait pas aisément, ou en ce qu’elle se fait mal. Ainsi, l’on dit d’une chose qu’elle est indivisible, non pas seulement parce qu’elle n’est pas divisée, mais encore parce qu’elle ne peut pas l’être aisément, ou qu’elle l’est de travers.

Parfois, la Privation veut dire que la chose n’a rien absolument de la qualité en question. Ainsi, on ne dit pas d’un borgne qu’il est aveugle ; mais on le dit de celui dont les deux yeux ont perdu la vue. Voilà encore comment tout le monde n’est pas bon ou méchant, juste ou injuste, mais que l’on a aussi des qualités moyennes se fait mal.


Chapitre 23[modifier]

Avoir.

Avoir peut se prendre en plusieurs sens. Premièrement, cette expression peut signifier que la chose agit selon sa nature propre, ou selon son penchant. Ainsi, l’on dit que la fièvre A son empreinte sur le visage de telle personne, que les tyrans ont la domination des cités, que les gens enveloppés d’un habit ont cet habit.

Avoir s’applique aussi à la chose dans laquelle se trouve une autre chose, comme en son réceptacle. Ainsi, l’on dit que l’airain A la forme de la statue, et que le corps A la fièvre.

En un autre sens, Avoir se dit du contenant où se trouvent les choses contenues ; car, en parlant d’un objet contenu, on dit que le contenant l’A dans sa contenance. Par exemple, nous disons que le vase A telle capacité de liquide, que la ville A tant d’habitants, et que le navire A tant de matelots ; et c’est encore ainsi que le tout A telles et telles parties.

On dit encore d’une chose, qui en empêche une autre de se mouvoir, ou d’agir selon sa tendance, qu’elle A telle influence sur cette seconde chose. Ainsi, l’on dit des colonnes qu’elles Ont la force de soutenir les masses énormes qu’elles supportent. C’est de même encore que les poètes imaginent qu’Atlas A le poids du ciel sur les épaules, de peur sans doute que le ciel ne tombe sur la terre, comme se le figurent certains philosophes parmi ceux qui étudient la nature.

C’est aussi de cette manière qu’on dit, de ce qui retient les choses, qu’il A la force de les retenir, comme si, sans cette force de cohésion, toutes les parties allaient se séparer les unes des autres, chacune selon son impulsion propre.

Il est d’ailleurs évident que l’expression « Être dans quelque chose, », a des acceptions analogues et consécutives à celle du mot avoir.


Chapitre 24[modifier]

Provenir.

Provenir de quelque chose se dit, en un sens, d’une chose qui sort d’une autre, comme de sa matière ; et en ceci, il peut y avoir encore deux nuances du mot Matière : l’une, où la matière est le genre primordial ; l’autre, où elle est l’espèce dernière. Mais exemple, on peut dire que tous les liquides ou fusibles Proviennent de l’eau, c’est la première nuance ; ou que la statue Provient de l’airain, c’est la seconde.

En une autre signification, Provenir s’applique au principe d’où est venu le mouvement initial. Par exemple : D’où est Provenue cette rixe ? D’une insulte ; car c’est l’insulte qui a été le point de départ de la rixe qui a eu lieu.

Parfois, Provenir se rapporte au composé, à l’assemblage de la matière et de la forme. C’est ainsi qu’on dit des parties qu’elles Proviennent d’un tout, qu’on dit d’un vers qu’il Provient de l’Iliade, et que telles pierres Proviennent de telle maison. C’est que la forme des choses est leur fin ; et tout ce qui a atteint sa fin spéciale est fini et parfait.

Quelquefois, on entend le mot Provenir en ce sens où l’on dit que l’espèce Provient de la partie. Ainsi, l’on pourrait dire que l’homme Provient du bipède, et que la syllabe Provient de la lettre, bien que d’ailleurs ce soit en un autre sens. C’est encore ainsi que l’on dit que la statue Provient de l’airain ; [1023b] car la substance composée Provient d’une matière sensible ; mais l’espèce Provient de la matière de l’espèce.

Voilà déjà divers sens du mot Provenir ; mais il suffit qu’une de ces nuances existe seulement dans une partie de l’être, pour qu’on emploie ce mot. Ainsi, l’on dit que l’enfant Provient du père et de la mère, que les plantes Proviennent de la terre, parce que l’enfant et les plantes Proviennent de quelque partie spéciale de la terre et des parents.

En un autre sens, Provenir n’indique que la succession dans le temps. Par exemple, on dit que la nuit Provient du jour, que l’orage Provient du beau temps, parce que l’un Vient après l’autre. Parfois, l’on emploie cette expression pour des choses qui peuvent se changer. l’une dans l’autre, comme celles qu’on vient de citer. D’autres fois, on l’emploie quand il n’y a qu’une des choses qui puisse succéder chronologiquement à l’autre. Ainsi, on dit d’un voyage sur mer qu’il Part de l’équinoxe, parce que c’est après l’équinoxe qu’il a eu lieu ; de même qu’on dit des Thargélies qu’elles comptent à partir des Dionysiaques, parce qu’elles Viennent après.


Chapitre 25[modifier]

Partie.

Dans un premier sens, le mot Partie veut dire ce en quoi une quantité peut être divisée, de quelque manière que ce soit ; car toujours ce qu’on enlève à une quantité en tant que quantité est une Partie ; et c’est ainsi qu’on dit que Deux est une certaine partie de Trois.

D’autres fois, on n’applique le mot Partie qu’à ce qui peut mesurer exactement la quantité. C’est ainsi qu’on peut dire que si, en un sens, Deux est une Partie de Trois, il ne l’est pas en un autre sens.

Dans une acception différente, on entend par Parties ce en quoi le genre pourrait se diviser sans aucune intervention de quantité ; ce sont là ce qu’on appelle les Parties du genre ; et c’est en ce sens que les espèces sont les Parties du genre qui les comprend.

Partie signifie encore ce en quoi un tout se divise, ou ce dont le tout est composé, que ce soit d’ailleurs, ou l’espèce elle-même, ou la chose qui a l’espèce. Par exemple, l’airain peut être appelé Partie de la sphère d’airain, du cube d’airain, parce que l’airain est la matière où réside la forme. C’est encore ainsi qu’un angle est une Partie de la figure.

Enfin, on peut appeler Parties d’un tout les éléments qui entrent dans la définition essentielle expliquant de chaque chose ce qu’elle est. C’est ainsi que le genre même peut être considéré comme faisant Partie de l’espèce, bien que, à un autre point de vue, l’espèce fasse aussi Partie du genre.


Chapitre 26[modifier]

Tout.

Le mot Tout se dit d’une chose à laquelle il ne manque aucune des parties qui la constituent dans sa totalité naturelle ; et aussi du contenant, qui enveloppe les choses contenues, de telle sorte que ces choses forment une certaine unité.

Ceci encore peut s’entendre de deux manières : ou bien chacune des choses contenues est une unité individuelle ; ou bien l’unité ne résulte que de l’ensemble de ces choses. Ainsi, l’universel, et en général ce qui est exprimé comme formant un tout, est universel, en ce sens qu’il renferme plusieurs termes à chacun desquels il peut être attribué, et que tous ces termes n’en sont pas moins chacun une unité individuelle : par exemple, un homme, un cheval, un dieu, parce qu’on peut dire de tous qu’ils sont des êtres animés.

Dans le second sens, le mot Tout s’applique au continu et au fini, quand l’unité résulte de plusieurs parties intégrantes qui existent tout au moins en puissance dans le continu, lorsqu’elles n’y sont pas absolument réelles. Et ici, cette nuance du mot Tout se trouve bien plutôt dans les choses que crée la nature que dans les produits de l’art. Déjà, nous l’avons fait remarquer plus haut à propos de l’Un, quand nous avons dit que la totalité d’une chose est une sorte d’unité.

[1024a] En un autre sens, comme la quantité a un commencement, un milieu et une fin, on emploie le mot Tout au sens numérique là où la position des parties, que les choses peuvent avoir, ne fait aucune différence ; mais on le prend au sens de Totalité là où la position fait une différence.

Dans les cas où ces deux conditions à la fois sont possibles, on applique aux choses le mot Tout pris, soit numériquement, soit dans le sens de totalité. Les deux nuances du mot Tout sont possibles toutes les fois que le déplacement ne change rien à la nature de la chose qui reste la même, et qui ne change que de forme, comme il arrive pour de la cire, ou pour un vêtement. On peut dire également de ces choses Tout, soit au sens numérique, soit au sens de Totalité ; car elles ont ces deux caractères.

Mais en parlant de l’eau, des liquides ou du nombre, on emploie le mot Tout au sens numérique ; mais on ne dit pas Tout le nombre, Toute l’eau, dans le sens de totalité, si ce n’est par métaphore.

On dit Tous au pluriel numériquement, quand il s’agit d’objets auxquels le mot Tout peut s’appliquer au singulier, pour qu’ils forment une unité ; et le mot Tout s’y applique, parce qu’on les considère comme des objets séparés. Par exemple, Tout ce nombre, Toutes ces unités.


Chapitre 27[modifier]

Mutilé.

Le mot Mutilé, ou Incomplet, ne s’applique pas à toutes les quantités au hasard et indistinctement ; il s’applique seulement à celles qui peuvent être divisées, et qui forment un tout. Ainsi, le nombre Deux n’est jamais appelé un nombre Mutilé, quand on lui retranche une quelconque de ses deux unités, puisque jamais la mutilation, dans son sens vrai, ne peut être égale à ce qui reste.

D’ailleurs, on ne peut pas appliquer absolument à un nombre, quelqu’il soit, l’idée de Mutilation ; car il faut, pour qu’il y ait Mutilation, que l’essence de la chose demeure. Par exemple, pour dire d’une coupe qu’elle est Mutilée, il faut encore qu’il subsiste une coupe ; mais, pour le nombre, il cesse d’être le même.

Il faut de plus, pour qu’on puisse appeler les choses Mutilées, qu’elles aient des parties diverses. Et encore ne peut-on pas le dire de toutes choses ; car on ne peut pas le dire du nombre, par exemple, bien qu’il puisse avoir des parties dissemblables ; et c’est ainsi que Cinq se compose de Deux et de Trois.

D’une manière générale, on n’applique jamais l’idée de Mutilé aux choses où la position des parties est tout à fait indifférente, comme l’eau et le feu ; mais, pour que cette idée s’applique, il faut que la position des parties importe à l’essence même de la chose.

Il faut en outre que les choses soient continues, pour qu’on puisse voire qu’elles sont Mutilées. Ainsi, par exemple, l’harmonie se forme de parties dissemblables, qui ont une certaine position ; et cependant on ne dit jamais d’une harmonie qu’elle est Mutilée.

Même pour les choses qui forment une totalité, on ne dit pas qu’elles sont Mutilées, parce qu’une de leurs parties quelconques en a été retranchée ; car il ne faut pas que ce soient des parties essentielles, ni des parties placées d’une façon quelconque. Ainsi, une coupe n’est pas Mutilée, parce qu’on y fait un trou ; mais elle l’est, si on lui a brisé une anse ou un bord. L’homme n’est pas Mutilé, parce qu’on lui â ôté un peu de chair, ou la rate ; mais il l’est, s’il a perdu une de ses extrémités, et non pas même une extrémité quelconque, mais une extrémité qui ne peut plus revenir une fois qu’elle a été enlevée tout entière. Et voilà pourquoi l’on ne dit pas des gens chauves qu’ils sont Mutilés.


Chapitre 28[modifier]

Genre.

Genre s’entend de la génération successive et continue d’êtres qui sont de la même espèce. Ainsi l’on dit : Tant que le Genre humain existera, pour dire : Tant que continuera la génération successive des hommes.

On entend aussi par Genre, ou Race, l’origine d’où certains êtres ont reçu le mouvement initial qui les a amenés à la vie. C’est ainsi que l’on dit, de ceux-ci qu’ils sont de race Hellénique, de ceux-là, qu’ils sont de race Ionienne, parce que les uns viennent d’Hellen, et les autres, d’Ion, considéré comme leur premier auteur. L’idée de Genre se tire plutôt du générateur qu’elle ne se tire de la matière ; ce qui n’empêche pas qu’elle puisse se rapporter aussi à un auteur féminin ; et c’est ainsi qu’on parle de la race de Pyrrha.

[1024b] Genre a encore le sens qu’on lui donne quand on dit que la surface, parmi les figures de géométrie, est le Genre de toutes les surfaces, que le solide est le Genre de tous les solides, attendu que chacune des figures est telle ou telle surface, et que tout solide est également tel ou tel solide particulier ; et c’est toujours le genre qui est le sujet où se manifestent les différences.

Dans les définitions, on entend encore par Genre le primitif intégrant, qui exprime essentiellement ce qu’est la chose, et dont les qualités sont ce qu’on appelle les différences.

Telles sont donc les diverses acceptions du mot Genre. En un sens, il exprime la génération continue et successive de la même espèce ; en un autre sens, il exprime le moteur initial qui produit le semblable en espèce ; et enfin, il exprime la matière ; car ce qui reçoit la différence et la qualité est précisément le sujet que nous appelons la matière.

On dit des choses qu’elles sont autres en Genre, quand leur sujet primitif est autre, que l’une des deux choses ne se réduit pas à l’autre, ou que toutes deux ne se réduisent pas à une troisième. C’est ainsi que la forme et la matière sont d’un Genre différent.

Les choses diffèrent encore de Genre quand elles appartiennent à une autre forme de catégorie de l’Être. On sait que, parmi les catégories, les unes se rapportent à l’essence de la chose, les autres à la qualité, ou à telle autre des divisions que nous avons antérieurement indiquées ; car alors elles ne se résolvent, ni les unes dans les autres, ni dans une unité quelconque, où elles se confondraient.


Chapitre 29[modifier]

Faux.

Faux se prend d’abord en ce sens où l’on dit d’une chose qu’elle est fausse ; et une chose peut être fausse de deux manières, soit parce que la combinaison des mots qui l’expriment n’est pas d’accord avec la réalité, soit parce qu’elle est impossible. Ainsi, il est faux que le diamètre soit commensurable, ou que vous soyez actuellement assis ; car de ces deux assertions, l’une est toujours fausse ; l’autre ne l’est qu’à un certain moment ; mais, dans ces conditions, ni l’une ni l’autre ne sont vraies.

D’autres choses, bien qu’elles soient réelles, sont appelées fausses, parce qu’elles paraissent, à cause de leur nature propre, ou autrement qu’elles ne sont, ou ce qu’elles ne sont pas : telle est, par exemple, une peinture ; tel est un rêve. La peinture et le rêve sont certainement quelque chose ; mais ce ne sont pas les objets mêmes dont ils donnent une idée tout imaginaire.

Ainsi donc, on dit des choses qu’elles sont fausses, soit qu’elles-mêmes n’existent pas, soit qu’elles donnent l’image de quelque chose qui n’est point.

Une définition est fausse, en tant qu’elle s’applique, dans sa fausseté, à des choses qui ne sont pas. C’est ainsi que toute définition est fausse du moment qu’elle s’applique à une chose autre que celle dont elle est vraie : et, par exemple, la définition du cercle serait fausse pour le triangle.

D’ailleurs, pour chaque chose, il n’y a qu’une définition, qui tantôt est unique, et alors c’est celle qui s’adresse à l’essence de l’être ; ou tantôt, multiple. Mais c’est toujours un être identique qui est considéré, d’abord en lui-même, et ensuite, considéré dans les modifications qu’il présente. Tel est, par exemple, d’abord Socrate ; et ensuite, Socrate instruit et savant.

A vrai dire, la définition fausse n’est la définition de rien ; aussi Antisthène était-il assez naïf, quand il soutenait qu’on ne peut jamais appliquer à une chose que sa définition propre, une pour une, sans pouvoir en dire autre chose. D’où la conséquence nécessaire qu’on ne peut contredire quoi que ce soit, et qu’il y a presque impossibilité à rien dire de faux. Le fait est qu’il est possible, pour chaque chose, de lui appliquer sa définition propre, ou la définition d’une autre chose, cette seconde définition étant, ou absolument Fausse, ou pouvant être vraie aussi à certains égards, comme Huit peut être appelé le double de quelque chose, au point de vue de la définition du double.

[1025a] Voilà donc diverses acceptions du mot Faux, pour les choses.

En l’appliquant aux personnes, on dit que tel homme est Faux, ou menteur, quand il accepte aisément, ou qu’il invente de son plein gré, des propos de ce genre, sans autre motif que leur Fausseté même, et qu’il essaie de les faire croire à autrui. Il en est de lui comme des choses dont nous disons qu’elles sont fausses, quand elles provoquent dans l’esprit une fausse idée.

Aussi, est-ce une grande erreur dans l’Hippias de soutenir que le même homme est tout à la fois menteur et véridique ; car on y appelle Faux et menteur l’homme qui peut débiter des faussetés et des mensonges. Or, le vrai menteur est celui qui sait les choses et qui se rend compte de son mensonge. C’est par une erreur pareille qu’on soutient encore que l’homme qui est méchant parce qu’il le veut, est supérieur à celui qui est bon sans le vouloir. Mais c’est là une idée complètement fausse, à laquelle conduit une induction qui ne l’est pas moins. Car, dit-on, boiter parce qu’on le veut bien, vaut mieux que de boiter sans le vouloir. Mais ici l’on prend le mot boiter dans le sens de faire semblant de boiter, puisque celui qui se rendrait réellement boiteux par un effet de sa libre volonté, pourrait être pire, en effet, comme, par exemple, sous le rapport de la moralité, on est plus méchant quand on l’est volontairement ; et c’est là le cas du menteur.


Chapitre 30[modifier]

Accident.

Accident s’entend d’une chose qui est attribuée à une autre, dont elle est dite avec vérité, sans que ce soit cependant, ni une nécessité, ni même le cas le plus ordinaire. Par exemple, si quelqu’un vient à trouver un trésor en creusant un trou pour y planter un arbre, c’est un pur accident de rencontrer un trésor en creusant une fosse ; car il n’y a pas la moindre nécessité que cette découverte soit produite par cet acte, ni qu’elle en soit la conséquence ; et ce n’est pas davantage un fait ordinaire que de trouver un trésor en faisant un trou pour planter un arbre.

C’est également un simple accident qu’un homme instruit soit en même temps de couleur blanche ; et nous disons que c’est une qualité accidentelle, puisqu’il n’y a pas là non plus la moindre nécessité, et que ce n’est pas davantage un cas ordinaire.

Ainsi donc, quand une chose est réelle et qu’elle est attribuée à une autre, et que, selon les cas, elle existe dans tel lieu, ou dans tel instant, c’est un accident qui est bien réel sans doute, mais qui ne se produit pas néanmoins, parce que telle autre chose a été préalablement, soit dans tel temps, soit dans tel lieu. L’Accident n’a jamais une cause déterminée ; c’est une cause fortuite qui l’amène, et une telle cause est absolument indéterminée.

C’est un pur Accident, par exemple, d’aborder à Égine, lorsqu’on y est arrivé sans avoir du tout l’intention de s’y rendre, mais qu’on y a été jeté par la tourmente, ou qu’on y a été conduit par des pirates qui vous ont pris. Sans doute, l’Accident, en ce cas, s’est produit, et il n’est que trop réel ; mais il n’existe pas en soi, et il n’existe que par une autre chose. C’est la tempête, en effet, qui est la seule cause qu’on ne soit pas allé où l’on voulait, et que le terme du voyage ait été l’île d’Égine.

Le mot d’Accident a encore un autre sens, et il s’applique à tout attribut d’une chose quelconque qui ne fait pas partie de son essence, mais qui ne lui en appartient pas moins. Par exemple, c’est un attribut Accidentel pour le triangle d’avoir ses trois angles égaux à deux droits. Les Accidents de ce dernier genre peuvent être éternels, tandis que les autres ne le sont jamais. Mais c’est ailleurs que nous étudierons cette question.