La Maison Pascal/11

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Librairie Paul Ollendorff (p. 195-210).
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XI


Hercule, enfant, étouffait deux serpents dans ses mains ; à douze ans, Blaise Pascal retrouvait les premières propositions de géométrie d’Euclide ; à vingt ans, Victor Hugo avait du génie… Mais de tous les prodiges par quoi les hommes révélèrent leur précocité, on n’a jamais pu citer le cas d’un adolescent qui connût quelque chose au cœur des femmes.

Camille Champion en faisait la triste expérience. Relater certains faits sans manquer à la décence est une tâche délicate.

Ce préambule sert à préparer un récit difficile.

Ainsi qu’il l’avait confié à Lily, Camille s’imaginait que son séjour à la villa Pascal aurait la douceur d’une sinécure temporaire. Il tablait sur le prestige de sa haute naissance pour esquiver des obligations désagréables. L’étiquette ne nous commande-t-elle pas de n’adresser la parole aux grands que s’ils nous ont interrogés les premiers ? Camille escomptait la réserve de ses compatriotes.

Il fut cruellement détrompé.

Depuis de longues années, Mlle Pulchérie, Mlles Zoé et Anaïs Planchin, et beaucoup d’autres, avaient suivi d’un œil maternel le développement, la croissance du joli enfant — dauphin précieux et choyé — qui succéderait un jour à M. le magister. À cette époque, Camille avait un visage de petite fille et de belles boucles brunes qui tombaient jusqu’à sa ceinture. Au fur et à mesure que sa taille s’allongeait, au rebours de ses cheveux — qu’il coupait un peu plus courts, chaque saison — les regards de ces demoiselles se faisaient moins maternels ; elles jouaient à la jeune fille avec ce gamin qui avait grandi. Elles se figuraient qu’il avait rattrapé leur âge : les femmes oublient souvent de vieillir. Camille leur marquait une indifférence dédaigneuse à laquelle elles se résignaient, déférentes…

Et maintenant, il se leurrait au point de croire… Non ! La revanche est la seule invention divine qui nous empêche de nier le bonheur terrestre.

En reconnaissant Camille parmi les rhéteurs de M. Pascal, et bien qu’elles fussent prises à l’improviste, ces demoiselles n’avaient point soufflé mot. Qui plus est, les jours suivants, la nouvelle de l’événement ne transpira pas en ville. Pour observer une discrétion aussi étonnante, il fallait qu’elles méditassent quelque plan ténébreux…

Ce matin-là, Camille se répandait en amères doléances devant Lily qui était montée le rejoindre subrepticement, tandis que M. Pascal reposait encore.

— Lily, si vous saviez !

— Mais je savais, mon ami. Je vous avais averti.

— Je n’ose me révolter, appréhendant que tout ne se découvre…

Malgré ses penchants railleurs. Lily était fort touchée de la conduite du jeune Champion.

On a souvent donné à une femme la preuve d’amour qui consiste à manifester une abstention méritoire devant les rivales les plus subjugueuses. Par contre, peu de belles peuvent se vanter d’avoir inspiré le dévouement opposé : vaincre une tentation n’est rien ; contraindre ses répugnances est un sacrifice immense.

Lily se sentait attendrie. Elle ressemblait à ces élégantes raffinées qui se sont dit un soir : « Allons au théâtre de l’Ambigu pour rire du drame à notre aise. » Et qui, une fois installées, gagnées par les péripéties du mélo, pleurent avec autant de conviction que les petites ouvrières juchées aux troisièmes galeries. Lily ne ricanait plus en songeant à Camille Champion.

Elle le plaignit sincèrement :

— Mon pauvre Camille, vous vous êtes embarqué sur une drôle de galère…

— C’est atroce.

— Hélas !

— Lily, il me semble que je suis dans la situation d’un monsieur qui aurait un horrible cauchemar, la nuit, après avoir regardé trop de caricatures de vieilles dames d’Abel Faivre avant de s’endormir.

— Comment allez-vous sortir de là ?

— Si encore je pouvais vous voir, Lily… Mais, c’est une fatalité : en quinze jours, nous n’avons pas été une minute seul à seule, sans que l’on nous dérangeât aussitôt.

— Je suis astreinte à d’extrêmes précautions…

— Bref, me voilà aussi avancé avec vous qu’avant d’entrer ici. C’est réjouissant !

— Je n’en suis pas responsable, mon cher. Libre à vous de prendre la clé des champs.

— Lily, pardon… Excusez ma mauvaise humeur. Je suis si malheureux : l’épreuve est un peu dure…

— Coriace, même…

— Ce n’est pas gai !… Toutes ces vestales déchues qui rêvent d’éteindre leurs vieux brasiers…

— Vous êtes l’Ange des foyers.

Camille eut un geste de dépit ; ses prunelles tendres se foncèrent d’une teinte orageuse.

Lily jugea opportun de redevenir sérieuse.

Camille lui plaisait particulièrement ce jour-là. Ses joues pâles se fondaient, s’affinaient, claires et transparentes comme une cire modelée aux coups de pouce du bon sculpteur ; une fossette amusante se creusait juste au centre de son menton : Lily aurait juré que cette fossette n’y était pas la veille. Elle sentait un chatouillement voluptueux courir le long de sa nuque — rien qu’à considérer les lèvres rouges et charnues, duvetées de blondeur, de son amoureux. Il est des instants où tout notre être physique s’élance violemment, impérieusement, vers un autre être : l’esprit, le cœur n’y sont pour rien ; l’irrésistible attraction est rarement durable. Et pourtant, de cette fièvre fugace dépendent les catastrophes de notre existence : c’est la minute dangereuse où la femme s’engage pour toujours à celui qu’elle n’aimera plus demain ; où l’homme livre ses secrets précieux à l’amante qui, tout à l’heure, ne sera plus à ses yeux qu’une passante quelconque, quittée sans regret…

Lily proposa doucement, à voix basse :

— Écoutez, Camille… Je vous sens à bout de patience et je vous comprends… Eh bien !… je consens à tenter, en votre faveur, une folie devant laquelle j’ai reculé jusqu’à présent… M. Pascal habite un appartement séparé du mien : or, cette nuit, tandis qu’il me croira enfermée chez moi, j’essayerai, dès que je trouverai le moment propice, d’aller me cacher dans votre chambre où vous me rejoindrez… Là !

— Oh ! Lily…

Camille l’enveloppait d’une étreinte brusque, pressant la taille souple qui ployait sous ses doigts… Entendant du bruit dans le couloir, Lily se dégagea, murmura, prometteuse :

— Patience, vous vous rattraperez bientôt.

La journée, la soirée s’écoulèrent, semblables à beaucoup d’autres ; monotones, malgré les diversités amenées du dehors.

Vers une heure du matin, Lily songea à exécuter son projet.

Elle s’esquiva discrètement du salon, monta l’escalier avec une lenteur prudente, s’arrêtant à chaque instant : l’œil vigilant, l’oreille aux aguets…

Elle croyait percevoir ces murmures imaginaires, ces chuchotements mystérieux dont nos craintes peuplent le silence ; et se figurait que Lucien allait surgir, soudain, d’un coin d’ombre…

Elle atteignit le palier du second — l’étage maléfique qu’elle affectait dédaigneusement d’ignorer ; — le dépassa, franchit les quelques vingt marches qui restaient, et, traversant le couloir, courut se réfugier dans la chambre réservée à Camille.

Moins somptueuse que les boudoirs d’apparat, cette petite pièce était cependant confortable. Lily avisa tout de suite la garniture de toilette et l’armoire à glace : deux accessoires qui aident une femme à prendre patience lorsqu’elle est la première au rendez-vous.

Lily murmura : « Il est encore bien tôt… il ne sera pas ici avant une demi-heure. »

Elle s’approcha du miroir, se poudra délicatement le bout du nez, le dessous du menton et refrisa ses cheveux en roulant ses boucles autour de l’index.

Ces occupations — tout absorbantes qu’elles étaient — n’empêchaient pas Lily de réfléchir profondément.

Elle récapitulait son aventure avec Camille. (Expérience dangereuse durant laquelle nous nous persuadons raisonner de sang-froid sur les événements ; — alors que le recul estompe à nos yeux les petits détails prosaïques susceptibles d’atténuer notre flamme, et met en valeur les réminiscences délicieuses qui l’attisent, plus vivace que jamais.)

Obéissant à la loi commune, Lily laissait couler ses souvenirs sous le feu de son caprice : un à un, comme autant de gouttes d’huile…

Pauvre Camille ! Dans quelle invraisemblable intrigue l’avait-elle entraîné !… Il ne s’en doutait guère, le charmant garçon, par ce beau matin d’avril où il l’avait abordée. Et l’insidieuse mémoire des amants rappelait perfidement à Lily les moindres séductions de cette entrevue : l’exquise timidité, la jeunesse candide de Camille ; ses longs yeux bleus, caressants et passionnés ; sa grâce languide de bel Oriental ; et surtout ce respect flatteur qu’il lui témoignait, à elle — Madame Pascal ! C’était cela qui l’avait conquise. Pour la première fois, le désir de l’homme lui était apparu sous forme d’hommage et non d’offense. Les égards exercent un tel attrait sur l’esprit des femmes ! Le secret de plus d’un Don Juan est de ne point tutoyer les belles.

Lily murmura, songeuse : « Il m’a dit un jour que je suis créée pour occuper la première place, qu’il serait heureux de pouvoir m’arracher à cette existence ignoble… Il m’aurait bien enlevée si ç’avait été possible… Cher Camille ! »

Elle se reprocha d’avoir cédé à la crainte de la brutale jalousie conjugale, en supprimant ses promenades journalières : cette trop brusque décision avait affolé Camille, était la cause de son malheur.

Lily pensa : « Et la seule récompense qu’il ait jamais obtenue, en échange de ses peines, c’est un unique baiser sur la bouche, que je lui ai donné, et si vivement, qu’il n’a même pas eu le temps de le savourer. »

Une révélation subite illumina la jeune femme : « Mais je l’aime, ma parole ! Je l’aime pour de vrai. »

Lily constatait, avec une stupéfaction ingénue, qu’elle s’était entortillée dans ses propres filets : sa fantaisie pour ce joli adolescent — mâle et puéril à la fois — était devenue une solide et franche passion, qu’elle rougissait presque de se découvrir.

Elle détestait à présent ce qui l’avait fait rire hier : elle souhaitait que cessât au plus tôt l’avilissante position de Camille. Car elle commençait à éprouver, envers lui, de la considération et de la jalousie : les deux prodromes infaillibles de l’amour.

Elle se déclara fermement : « Je vais l’obliger à quitter ce toit, dès demain. » Mais auparavant, il méritait bien une compensation, le pauvre garçon…

Lily regarda la pendule ; puis le lit ; puis son image dans la glace… Elle soupira : « Il s’attarde joliment ! » réfléchit qu’il s’attarderait encore plus avec elle, s’il la trouvait à cette place en arrivant. Il était si peu hardi ! Il faudrait qu’elle l’encourageât. Elle s’interpella : « Allons, Lily, ne méprises-tu point les marchandages hypocrites, les vaines pudibonderies des préliminaires ? N’es-tu pas de celles qui ont le courage de leur opinion et la fierté de leurs actes, quels qu’ils soient ? »

Lily estima que sa conduite serait généreuse jusqu’au bout, si elle avait l’attention délicate d’épargner à son amoureux l’embarras des supplications galantes, la honte des mendicités suprêmes…

Au surplus, elle abhorrait ces marivaudages mesquins qui précèdent l’heure du berger.

Ma foi tant pis ! D’un geste prompt, elle porta les mains à son col, les petits doigts agiles dégrafèrent, ouvrirent, déboutonnèrent des attaches menues et compliquées : la robe glissa tout d’un coup, s’enroulant autour des chevilles ; le jupon suivit la robe ; le corset tomba à terre, les jarretelles entraînant les bas…

Et Lily — nue sous les transparences enrubannées d’une chemise de batiste bleue — eut l’air d’une poupée indécente.

Elle courut se cacher dans l’alcôve ; souriante et confuse — à la manière d’une petite sainte Élisabeth qui chiperait des sous de la tirelire conjugale, pour aller faire l’aumône à la dérobée…

Deux heures.

La porte s’ouvre silencieusement. Camille paraît.

Il se traîne languissamment, voûtant sa haute taille sans souci de la tenue ; se relâchant, s’abandonnant. Ses paupières se ferment à demi ; son visage est d’une pâleur terreuse…

Soudain, il aperçoit Lily qui, tirant modestement les draps jusqu’à son menton, regarde avancer ce spectre.

L’infortuné Camille est dans la situation d’un débiteur qui, un jour d’échéance — ayant passé son après-midi dehors, à se dépouiller de ses dernières ressources pour faire face à ses engagements, — trouverait en son logis le seul créancier qu’il eût eu plaisir à payer, alors qu’il rentre les mains vides.

Cependant, le jeune Champion tente un effort ; il s’écrie sans conviction :

— Que je suis heureux !… Vous êtes bonne d’avoir tenu votre promesse, Lily ; et si complètement !

Hélas ! un peu plus tard, il doit s’excuser, les larmes aux yeux, la rage au cœur, d’accueillir de façon aussi indigne la souveraine qui daigna lui rendre visite.

Il s’attend à la voir fuir, courroucée par la seule injure que les femmes ne pardonnent point.

Mais cette nuit-là, Camille est voué à toutes les surprises : une nouvelle Lily se révèle à lui ; une amie secourable, compatissante et maternelle ; une compagne indulgente, qui le console au lieu de le persifler ; une Lily dont la moue gouailleuse s’est changée en sourire mélancolique.

Et cette métamorphose amoureuse obtient que Lily absolve les méfaits de Cupidon grâce au magicien Éros.

Elle étreint fraternellement le pauvre Camille qui — trop ahuri pour comprendre, trop fatigué pour réfléchir, trop éreinté pour remercier — s’endort.

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Ainsi fut-il une fois où — rachetant son opprobre — la Maison Pascal put se targuer d’avoir abrité le sommeil pur d’un couple chaste.