La Maison Pascal/15

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Librairie Paul Ollendorff (p. 263-278).
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XV


Blême, affamé, furibond et brisé de fatigue, le docteur Antony arriva seulement à Marseille vers dix heures du soir.

Resté en panne à douze kilomètres de Montfleuri, au milieu d’une plaine marécageuse où nul secours étranger n’était espérable, le docteur avait laissé son mécanicien lutter contre la machine qui lui opposait la résistance ironique de sa force inerte, et s’en était retourné pédestrement à la ville.

Tandis que le chauffeur — avec la merveilleuse sérénité de ses pareils — grillait des cigarettes assis sur le marchepied de cette auto qu’il n’avait pu dompter, le malheureux Antony faisait trois lieues sous un soleil implacable ; rentrait chez lui, harassé ; et se résignait finalement à prendre ce train omnibus de seize heures qu’il avait fort dédaigné auparavant.

Le docteur était d’assez méchante humeur en abordant la cité phocéenne. Absorbé par ses réflexions, il avait déjeuné sommairement ; et, maintenant, un appétit tardif lui tenaillait l’estomac.

Malgré son désir d’une collation réconfortante, il eut la sagesse d’aller tout de suite à la recherche de son ami : le rejoindrait-il seulement ? Le magister n’avait-il point abandonné déjà la malencontreuse expédition inspirée par Laurenzi ? Tant d’heures s’étaient écoulées entre leurs deux voyages ! Antony se décourageait presque.

Il se dirigea vers l’hôtel de Russie.

Il jeta un coup d’œil dans le hall de l’établissement : plusieurs voyageurs y étaient installés ; mais, n’apercevant aucune figure de connaissance, Antony se décida à entrer dans le bureau de l’hôtel où un secrétaire, au mufle de vieux dogue gras et velu, somnolait sur son journal.

— Pardon, Monsieur… commença le docteur.

L’homme sursauta, lança à l’intrus un regard ensommeillé, chargé de reproches ; puis daigna proférer d’une voix pâteuse :

— Vous désirez ?

— Un simple renseignement, répondit Antony. Vous avez reçu ce matin la visite du magister de Montfleuri-les-Pins accompagné de son commissaire central… Sont-ils encore ici ?…

Le secrétaire de l’hôtel parut tout à fait réveillé. Il répliqua vivement :

— Nous avons reçu effectivement, à midi, deux individus prétendant être les personnages en question…

— Comment ! prétendant être ? interrompit le docteur stupéfait. Ce n’étaient donc pas eux ?

— Certes non ; ce gros homme et ce vieillard à favoris avaient usurpé une fausse qualité afin de pénétrer auprès d’un de nos voyageurs.

Antony, flairant un imbroglio, s’impatienta :

— Enfin, où sont-ils en ce moment ?

— Au poste.

— Ah ça ! qu’est-il arrivé ?

— Oh ! rien que de très banal et de très dramatique… On a essayé d’assassiner le général Tcherpoff, pour la dixième fois au moins…

— Mais quel rapport ?…

— Le général Tcherpoff, qui est un haut fonctionnaire de la police à Moscou, descend à notre hôtel chaque fois qu’il passe par Marseille… Il y a deux ans, un de ses compatriotes a tiré des coups de revolver sur lui, dans le hall même… La saison dernière, nous avons découvert une bombe sous son lit… Et ce matin les deux hommes dont je vous parlais, ont eu l’audace de s’introduire de force chez lui, le vieux jurant ses grands dieux qu’il s’agissait de son fils. Ils ont dérangé le général qui était couché — et pas seul ; cela a causé un énorme scandale… J’ai fait conduire tout le monde au poste et, comme les deux étrangers n’avaient pas de papiers, le commissaire n’a point voulu les relâcher…

Quoique le récit de l’hôtelier fût plutôt embrouillé, le docteur Antony finit par y démêler quelques éclaircissements. Il interrogea :

— Comment est-il physiquement, votre général ?

— Très bien ; c’est un beau jeune homme, grand et brun…

— Pardieu, c’est bien ça, murmura Antony… Ils ont confondu le signalement… Quelle brute, ce Laurenzi !

Laissant le secrétaire de l’hôtel en plan, Antony courut au commissariat afin de réclamer le magister.

Il pestait contre l’auteur de ces contretemps ; vraiment, c’était bien la peine d’être commissaire central de Montfleuri pour partir à l’aveuglette, en oubliant ses papiers d’identité — et se comporter si sottement — envahissant la chambre des gens ainsi qu’un malfaiteur ! — Antony mettait une certaine partialité à excuser Onésime Champion — de moitié dans la mésaventure, — l’angoisse paternelle justifiant les bévues de celui-ci.

Le docteur arriva au commissariat à l’instant même où le commissaire de police — qui, sur la prière de ses prisonniers, avait télégraphié à Montfleuri-les-Pins — recevait une réponse lui confirmant le départ du magister et concordant parfaitement avec les déclarations des deux inculpés.

Il ne fit donc aucune difficulté pour relaxer Onésime Champion et Laurenzi, quand le docteur les eut identifiés.

Dès qu’ils se retrouvèrent dehors, le magister et Laurenzi s’empressèrent d’exhaler leurs plaintes, leur colère et leurs revendications, contant leur odyssée à Antony.

Un agent de Marius Laurenzi, se méprenant sur les allures inquiètes d’un touriste russe que la crainte des vengeances personnelles incitait à la prudence, s’était imaginé reconnaître en lui Camille, avait signalé son passage à Marseille ; et, sur la foi de cette information, le magister, guidé par Laurenzi, était tombé à l’hôtel de Russie comme une trombe ; criant, tempêtant, exigeant qu’on lui rendît son fils. Étant donnée la fréquence des attentats dirigés contre lui, ce Tcherpoff, en voyant deux énergumènes enfoncer sa porte, les avait accusés d’assassinat. Emmenés au poste, obligés de se débattre contre ces assertions stupides, le magister et Laurenzi avaient tenté d’expliquer leur erreur, en pure perte. L’absence de pièces d’identité — Laurenzi avait oublié son portefeuille, et Onésime Champion s’était habillé à la hâte, laissant le sien dans son vêtement d’intérieur — avait produit une impression désastreuse. Et ce n’était qu’à sept heures du soir que le commissaire marseillais, voulant bien se souvenir d’eux, avait eu la condescendance d’envoyer une dépêche à Montfleuri, comme Onésime l’en suppliait depuis son arrestation.

Le magister, boudant Laurenzi, prit le bras d’Antony.

Onésime Champion semblait furieux.

Il était courroucé — non d’avoir passé une journée au poste — mais de constater combien sa puissance était méconnue, bafouée, ignorée, hors du sol natal.

Lorsqu’on est le premier à Montfleuri, il est pénible de s’apercevoir que l’on vous traite comme le dernier à Marseille.

M. le magister pratiquait la sagesse orgueilleuse de César.

Soudain, Onésime Champion songea à s’étonner de la présence du docteur en ces lieux.

Il demanda :

— On t’a donc averti assez tôt, que tu as eu le temps de venir nous délivrer ?

— Hum !…

Le docteur Antony, perplexe, cherchait ses mots pour commencer l’histoire embarrassante de Camille.

Il se décida ; s’écria — ainsi qu’on ouvre le feu :

— Voici. J’ai découvert la retraite de ton fils… Tu peux être tranquille : ce coup-ci, ce n’est pas un général russe qui occupe sa place… Malheureusement !

Et, bravement, le docteur Antony révéla tout ce qu’il savait, sans réticence

Onésime Champion se mit à pousser des cris d’orfraie, couvrant la Maison Pascal d’anathèmes — cette sale maison qu’on l’avait empêché de fermer ; — appelant la malédiction divine sur la tête d’un enfant dénaturé…

Les sergents de ville considéraient d’un œil soupçonneux cette ombre qui gesticulait dans la nuit.

Car le peuple marseillais — n’en déplaise à la légende — est aussi calme et pondéré que la plupart des septentrionaux ; et les manières exubérantes du magister le faisaient remarquer fâcheusement.

— Allons, allons, Onésime, intervint Antony. Apaise-toi. On nous regarde. Il n’est pas absolument nécessaire que l’on t’appréhende une seconde fois, tel un simple nervi.

Le magister s’arrêta ; approuva :

— Tu as raison… Il ne sert à rien de s’emporter. Des actes avant tout, et trêve de paroles. Nous allons repartir immédiatement pour Montfleuri et cette nuit même Camille aura réintégré l’hôtel de ville, ou je le déshérite…

Le docteur protesta énergiquement :

— Ah ! non !… Tu en as de bonnes, toi ! On voit bien que tu ne cours pas depuis une dizaine d’heures après tes amis… Je suis fourbu, mon cher ; je suis éreinté, aplati, exténué… Et puis, j’ai oublié de dîner : c’est ta faute… Je meurs de faim ; moi qui enjoins à mes clients d’observer la régularité dans leurs repas, sous peine de maux terrifiants ! Non : je ne m’en irai pas avant d’avoir soupé convenablement ! Souper : quel rêve ineffable ! Il me semble humer déjà une odeur de bisque et de langouste…

— Eh bien ! soupons, concéda le magister, mais après…

— Après, continua le docteur, je compte me coucher. Le lit le plus dur sera moelleux à ma fatigue.

— À ton aise… Nous nous passerons de toi. Laurenzi et moi prendrons le prochain train.

— Je ne t’engage pas à cela, répliqua Antony. Camille ne mourra point de rester là-bas quelques heures de plus ; et, en allant le relancer demain matin seulement, tu éviteras un esclandre regrettable : ne songes-tu pas que si tu arrives à la Maison Pascal au milieu de la nuit, tu t’y heurteras à un certain nombre de tes administrées ? Crois-moi : choisis une heure moins dangereuse…

— Et si Camille utilisait ce répit pour s’enfuir ?

— Bah ! la présence de Mme Pascal le retient au logis.

— Qu’en pensez-vous, Laurenzi ? dit le magister, indécis.

Le commissaire se récusa piteusement :

— Oh ! moi, monsieur le magister je n’ai plus d’avis. Vous comprenez, si je donnais un conseil, ça tournerait encore mal pour moi… Puisqu’il paraît que je ne fais que des gaffes !

Ces messieurs décidèrent enfin d’achever leur nuit à l’hôtel Terminus.

Le lendemain, à onze heures, les trois hommes rentraient à Montfleuri-les-Pins.

Dès qu’ils furent sortis de la gare, le magister héla une voiture ; et, tandis que le docteur Antony s’asseyait à sa gauche, le commissaire central ceignit gravement son écharpe rose et verte pour manifester l’importance de sa mission.

Au trot rapide des petits chevaux camarguais, la Corniche fut bientôt gravie. La Maison Pascal apparut gracieuse et troublante ; dressant ses tourelles claires sur le bleu profond du ciel indigo…

Les trois hommes se turent, impressionnés.

Ils descendirent de voiture, s’approchèrent… Ô surprise !

Sur la mignonne villa aux volets clos, suspendu au-dessus de la porte, un écriteau se balançait, agité par le siroco.

Et le magister lut avec stupeur :

VILLA MEUBLÉE

À VENDRE OU À LOUER

S’adresser au propriétaire


Il se tourna vers Antony :

— Qu’est-ce que cela signifie ? Est-ce une ruse du sieur Pascal ?

— Non, Monsieur, non, chevrota une voix flûtée à l’accent italien.

Et M. Léonid surgit devant lui, sortant de la maison qu’il venait de visiter de fond en comble.

Le Piémontais renseigna ces messieurs sur ce qui s’était passé, durant leur absence.

M. le magister témoigna une vive affliction.

Il gémit, accablé :

— Mon Dieu ! mon fils, mon unique enfant, enfui avec cette femme ! J’aurais préféré le surprendre dans cette turpitude ; au moins, j’aurais eu la consolation de le sentir ici… Tandis qu’à présent… Quand le reverrai-je, hélas ?

Le docteur Antony s’avança, saisit la main de son vieux compagnon et, l’étreignant d’une de ces accolades rudes et réconfortantes, d’homme à homme, — il murmura avec tendresse :

— Sois fort, mon camarade… Ton fils n’est guère coupable, en somme : il t’a simplement révélé son âge… Les pères ne voient pas grandir leurs gamins. Le mioche pousse petit à petit… On échange la robe contre un pantalon… Une année, ce sont les boucles brunes que les ciseaux emportent… Une autre, c’est la voix cristalline qui se mue en un organe rauque : l’accent mâle de demain… Enfin, la moustache frise et les femmes commencent à sourire, en croisant l’adolescent… Ton fils est parti : pour toujours, dis-tu ? Hélas ! formons le vœu qu’il rentre au bercail le plus tard possible !… Car, pourquoi notre Camille aurait-il rencontré cette exception : une belle, fidèle ?… Et l’enfant te reviendra, meurtri, à la première trahison. Souhaite donc de pleurer longtemps, mon pauvre magister !… Le bonheur des gosses, vieux papas, n’est-ce point la source éternelle de vos larmes, qui tombent — telles ces jolies pluies d’avril — en regardant les boutons éclore ? …

Ainsi finit la Maison Pascal.

L’auteur n’affirme point que cette historiette soit authentique : mais la vie même est quelquefois aussi immorale et moins vraisemblable.

Le conteur ne peut inventer d’anecdote plus incroyable que les faits secrets qui se produisent chaque jour dans l’intimité d’un bourgeois quelconque.

L’Histoire dépasse en fantastique l’imagination du grand Hoffmann.

Alors ?… À quoi bon tirer une conclusion de cette petite chose qui se nomme un roman, ou de ce souffle si bref qui s’appelle l’existence humaine ?

Puisque la route est courte, suivons-la avec insouciance ; et, comme dit Flaubert dans la Tentation de saint Antoine (1849) :


« Allons ! Sans t’inquiéter de l’ouvrage, tourne la meule de la vie et siffle en la tournant ! »



FIN