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La Maison de Claudine/20

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J’ai oublié son nom. Pourquoi sa triste figure émerge-t-elle encore, quelquefois, des songes qui me ramènent, la nuit, au temps et au pays où je fus une enfant ? Sa triste figure erre-t- elle au lieu où sont les morts sans amis, après qu’il eut erré, sans amis, parmi les vivants ?

Il s’appelait à peu près Goussard, Voussard, ou peut-être Gaumeau. Il entra, comme expéditionnaire, chez Me Defert, notaire, et il y resta des années, des années… Mais mon village, qui n’avait pas vu naître Voussard — ou Gaumeau — ne voulut pas l’adopter. Même à l’ancienneté, Voussard ne gagna point son grade d’« enfant du pays ». Grand, gris, sec, étroit, il ne quêta nulle sympathie et le cœur même de Rouillard, ce cœur expansif de cafetier-violoniste, attendri à force de mener en musique les cortèges de noces au long des routes, ne s’ouvrit jamais pour lui.

Voussard « mangeait » chez Patasson. « Manger chez un tel », cela signifie, chez nous, qu’on y loge aussi. Soixante francs par mois pour la pension complète : Voussard ne risquait pas d’y gâter sa taille, qu’il garda maigre, sanglée d’une jaquette vernissée et d’un gilet jaune, recousu de gros fil noir. Oui, recousu de gros fil… au-dessus de la pochette à montre… je le vois… Si je peignais, je pourrais faire de Voussard, vingt-cinq ans après qu’il a disparu, un portrait incompréhensiblement ressemblant. Pourquoi ? Je ne sais. Ce gilet, la couture de fil noir, le col en papier-carton blanc, la cravate, une loque à dessin cachemire. Au-dessus, la figure, grise le matin comme une vitre sale, parce que Voussard partait à jeun, marbrée d’un rouge pauvre après le repas de midi. La figure, longue, toujours sans barbe, mais toujours mal rasée. Une grande bouche, nouée serré, laide. Un nez long, un nez avide, plus gras que tout le visage, et des yeux… Je ne les ai vus qu’une fois, car ils regardaient d’habitude la terre et s’abritaient en outre sous un canotier de paille noire, trop petit pour le crâne de Voussard et posé en avant sur son front comme les chapeaux que portaient les femmes sous le second Empire, pendant la mode du chignon Benoiton.

À l’heure du pousse-café et de la cigarette, Voussard, qui se passait de tabac et de café, prenait l’air à deux pas de son étude, sur un des deux bancs de pierre qui doivent flanquer encore la maison de Mme Lachassagne. Il y revenait vers quatre heures, à l’heure où le reste du village goûtait. Le banc de gauche usait les culottes des deux clercs de Me Defert. Le banc de droite branlait, par beau temps, aux mêmes heures, sous une brochette de petites filles déjà grandes, serrées et remuantes comme des passereaux sur la tuile d’une cheminée chaude : Odile, Yvonne, Marie, Colette… Nous avions treize, quatorze ans, l’âge du chignon prématuré, de la ceinture de cuir bouclée au dernier cran, du soulier qui blesse, des cheveux à la chien qu’on a coupés — « tant pis ! maman dira ce qu’elle voudra ! » — à l’école, pendant la leçon de couture, d’un coup de ciseaux à broder. Nous étions minces, hâlées, maniérées et brutales, maladroites comme des garçons, impudentes, empourprées de timidité au son seul de notre voix, aigres, pleines de grâce, insupportables…

Pendant quelques minutes, sur le banc, avant la classe, nous faisions les belles pour tout ce qui descendait, sur deux pieds, du haut de Bel-Air ; mais nous ne regardions jamais Voussard, penché sur un journal plié en huit. Nos mères le craignaient vaguement :

— Tu n’as pas encore été t’asseoir sur ce banc, si près de cet individu !

— Quel individu, maman ?

— Cet individu de chez Defert… Ah ! je n’aime pas cela !

— Pourquoi, maman ?

— Je me comprends…

Elles avaient de lui l’horreur qu’on a pour le satyre, ou le fou silencieux tout à coup assassin. Mais Voussard semblait ignorer notre présence et nous n’avions guère l’idée qu’il fût vivant.

Il mâchait une petite branche de tilleul en guise de dessert, croisait l’un sur l’autre, avec une désinvolture de squelette frivole, ses tibias sans chair, et il lisait, sous son auvent de paille noire poussiéreuse. À midi et demi, le petit Ménétreau, galopin d’école l’an dernier, promu récemment saute-ruisseau chez Defert, s’asseyait à côté de Voussard, et finissait son pain du déjeuner à grands coups de dents, comme un fox qui déchire une pantoufle. Le mur fleuri de Mme Lachassagne égrenait sur eux et sur nous des glycines, des cytises, le parfum du tilleul, une corolle plate et tournoyante de clématite, des fruits rouges d’if… Odile feignait le fou rire pour frapper d’admiration un commis voyageur qui passait ; Yvonne attendait que le nouvel instituteur-adjoint parût à la fenêtre du cours supérieur ; je projetais de désaccorder mon piano pour que l’accordeur du chef- lieu, celui qui portait lorgnon d’or… Voussard, comme inanimé, lisait.

Un jour vint que le petit Ménétreau s’assit le premier sur le banc de gauche, mordant son reste de pain et gobant des cerises. Voussard arriva en retard, au coup de cloche de l’école. Il marchait vite et gauchement, comme quelqu’un qui se hâte dans l’obscurité. Un journal ouvert qu’il tenait à la main balayait la rue. Il posa une main sur l’épaule du petit Ménétreau, se pencha et lui dit d’une voix profonde et précipitée :

— Ybanez est mort. Ils l’ont assassiné.

Le petit Ménétreau ouvrit la bouche pleine de pain mâché et bégaya :

— C’est pas vrai ?

— Si. Les soldats du roi. Regarde.

Et il déploya tragiquement, sous le nez du saute-ruisseau, le feuilleton du journal qui tremblait entre ses doigts.

— Eh ben !… soupira le petit Ménétreau… Qu’est-ce qui va arriver ?

— Ah !… Est-ce que je sais !…

Les grands bras de Voussard se levèrent, retombèrent :

— C’est un coup du cardinal de Richelieu, ajouta-t-il avec un rire amer.

Puis il ôta son chapeau pour s’essuyer le front et demeura un moment immobile, laissant errer sur la vallée ses yeux que nous ne connaissions pas, les yeux jaunes d’un conquérant d’îles, les yeux cruels et sans bornes d’un pirate aux aguets sous son pavillon noir, les yeux désespérés du loyal compagnon d’Ybanez, assassiné lâchement par les soldats du Roy.