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La Maison de Claudine/27

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Je l’avais capturée au quai d’Orsay, dans un grand bureau dont elle était, avec une broderie chinoise, le plus magnifique ornement. Lorsque son maître éphémère, embarrassé d’un aussi beau don, m’appela par le téléphone, je la trouvai assise sur une table ancienne, le derrière sur des documents diplomatiques, et affairée à sa toilette intime. Elle rapprocha ses sourcils à ma vue, sauta à terre et commença sa promenade de fauve, de la porte à la fenêtre, de la fenêtre à la porte, avec cette manière de tourner et de changer de pied, contre l’obstacle, qui appartient à elle et à tous ses frères. Mais son maître lui jeta une boule de papier froissé et elle se mit à rire, avec un bond démesuré, une dépense de sa force inemployée, qui la montrèrent dans toute sa splendeur. Elle était grande comme un chien épagneul, les cuisses longues et musclées attachées à un rein large, l’avant- train plus étroit, la tête assez petite, coiffée d’oreilles fourrées de blanc, peintes, au dehors, de dessins noirs et gris rappelant ceux qui décorent les ailes des papillons crépusculaires. Une mâchoire petite et dédaigneuse, des moustaches raides comme l’herbe sèche des dunes, et des yeux d’ambre enchâssés de noir, des yeux au regard aussi pur que leur couleur, des yeux qui ne faiblissaient jamais devant le regard humain, des yeux qui n’ont jamais menti… Un jour, j’ai voulu compter les taches noires qui brodaient sa robe, couleur de blé sur le dos et la tête, blanc d’ivoire sur le ventre ; je n’ai pas pu.

— Elle vient du Tchad, me dit son maître. Elle pourrait venir aussi de l’Asie. C’est une once, sans doute. Elle s’appelle Bâ- Tou, ce qui veut dire « le chat », et elle a vingt mois.

Je l’emportai ; cependant elle mordait sa caisse de voyage et glissait, entre les lattes de la prise d’air, une patte tantôt épanouie et tantôt refermée, comme une sensible fleur marine.

Je n’avais jamais possédé, dans ma maison, une créature aussi naturelle. La vie quotidienne me la révéla intacte, préservée encore de toute atteinte civilisatrice. Le chien gâté calcule et ment, le chat dissimule et simule. Bâ-Tou ne cachait rien. Toute saine et fleurant bon, l’haleine fraîche, je pourrais écrire qu’elle se comportait en enfant candide, s’il y avait des enfants candides. La première fois qu’elle se mit à jouer avec moi, elle me saisit fortement la jambe pour me renverser. Je l’interpellai avec rudesse, elle me lâcha, attendit, et recommença. Je m’assis par terre et lui envoyai mon poing sur son beau nez velouté. Surprise, elle m’interrogea du regard, je lui souris et lui grattai la tête. Elle s’effondra sur le flanc, sonore d’un ronron sourd et m’offrit son ventre sans défense. Une pelote de laine, qu’elle reçut en récompense, l’affola : de combien d’agneaux, enlevés aux maigres pâtures africaines, reconnaissait-elle, lointaine et refroidie, l’odeur ?…

Elle coucha dans un panier, se confia au bassin de sciure comme un chat bien appris, et quand je m’étendis dans l’eau tiède, sa tête rieuse et terrible parut, avec deux pattes, au rebord de la baignoire…

Elle aimait l’eau. Je lui donnai souvent, le matin, une cuvette d’eau, qu’elle vidait à grands jeux de pattes. Toute mouillée, heureuse, elle ronronnait. Elle se promenait, grave, une pantoufle volée entre les dents. Elle précipitait et remontait vingt fois sa boule de bois dans le petit escalier. Elle accourait à son nom : « Bâ-Tou » avec un cri charmant et doux, et demeurait rêvant, les yeux ouverts, nonchalante, aux pieds de la femme de chambre qui cousait. Elle mangeait sans hâte et cueillait délicatement la viande au bout des doigts. Tous les matins, je pus lui donner ma tête, qu’elle étreignait des quatre pattes et dont elle râpait, d’une langue bien armée, les cheveux coupés. Un matin, elle étreignit trop fort mon bras nu, et je la châtiai. Offensée, elle sauta sur moi, et j’eus sur les épaules le poids déconcertant d’un fauve, ses dents, ses griffes… J’employai toutes mes forces et jetai Bâ-Tou contre un mur. Elle éclata en miaulements terribles, en rugissements, elle fit entendre son langage de bataille, et sauta de nouveau. J’usai de son collier pour la rejeter contre le mur, et la frappai au centre du visage. À ce moment, elle pouvait, certes, me blesser gravement. Elle n’en fit rien, se contint, me regarda en face et réfléchit… Je jure bien que ce n’est pas la crainte que je lus dans ses yeux. Elle choisit, à ce moment décisif, elle opta pour la paix, l’amitié, la loyale entente ; elle se coucha, et lécha son nez chaud…

Quand je vous regrette, Bâ-Tou, j’ajoute à mon regret la mortification d’avoir chassé de chez moi une amie, une amie qui n’avait Dieu merci, rien d’humain. C’est en vous voyant debout sur le mur du jardin — un mur de quatre mètres, sur le faîte duquel vous vous posiez, d’un bond — occupée à maudire quelques chats épouvantés, que j’ai commencé à trembler. Et puis, une autre fois, vous vous êtes approchée de la petite chienne que je tenais sur mes genoux, vous avez mesuré, sous son oreille, la place exacte d’une fontaine mystérieuse que vous avez léchée, léchée, léchée, avant de la tâter des dents, lente et les yeux fermés… J’ai compris : « Oh ! Bâ-Tou !… » et vous avez tressailli tout entière, de honte de d’avidité refrénées.

Hélas ! Bâ-Tou, que la vie simple, que la fauve tendresse sont difficiles, sous notre climat… Le ciel romain vous abrite à présent ; un fossé, trop large pour votre élan, vous sépare de ceux qui vont, au jardin zoologique, narguer les félins ; et j’espère que vous m’avez oubliée, moi qui, vous sachant innocente de tout, sauf de votre race, souffris qu’on fît de vous une bête captive.