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La Maison de la Courtisane (recueil)/À l’Éditeur du Daily Chronicle

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RÉFORME DES PRISONS

À l’Éditeur du "Daily Chronicle" (24 mars 1898).

Monsieur,

J’apprends que le Bill pour la Réforme des Prisons, du secrétaire de l’Intérieur, passera cette semaine en première ou en seconde lecture, et, comme votre journal a été le seul journal anglais qui ait pris un intérêt réel et vital à cette importante question, j’espère que vous me permettrez, comme à un homme qui connaît la vie dans une prison anglaise par une longue expérience personnelle, d’indiquer quelles réformes sont urgentes et nécessaires dans notre système actuel, si barbare et si stupide.

Par un article de fond qui a paru dans vos colonnes, il y a environ une semaine, j’apprends que la principale réforme proposée consiste à augmenter le nombre des inspecteurs et visiteurs officiels qui devront avoir accès dans nos prisons anglaises.

Une réforme de ce genre est absolument inutile.

La raison en est extrêmement simple.

Les inspecteurs et les juges de paix, qui visitent les prisons, y viennent pour s’assurer que les règlements de la prison sont exactement observés.

Ils viennent uniquement pour cela, et ils n’ont aucune autorité, alors même qu’ils en auraient le désir, pour changer un seul article des règlements.

Jamais un seul prisonnier n’a obtenu le moindre soulagement, la moindre attention, le moindre soin, grâce à des visiteurs officiels.

Les inspecteurs ne viennent point pour être utiles aux prisonniers, mais pour s’assurer que les règlements sont appliqués.

Le but de leurs visites est de veiller à ce que soit mis en pratique un code stupide et inhumain.

Et comme il faut bien qu’ils fassent quelque besogne, ils ont grand soin de s’en acquitter.

Un prisonnier, auquel aurait été accordée la plus mince faveur, redoute l’arrivée des inspecteurs.

Et le jour où une prison est inspectée, les fonctionnaires de la prison redoublent de brutalité envers les prisonniers.

Naturellement, ils ont à cœur de montrer la splendide discipline qu’ils maintiennent.

Les réformes nécessaires sont très simples.

Elles ont trait aux besoins de l’esprit de tout malheureux prisonnier.

Au premier point de vue, il y a trois peines permanentes autorisées par la loi dans les prisons anglaises :

    1° la faim. 2° l’insomnie. 3° la maladie.

La nourriture donnée aux prisonniers est absolument insuffisante.

Elle est en grande partie de nature répugnante ; en totalité, elle est trop faible.

Tout prisonnier souffre de la faim nuit et jour.

Une certaine quantité de nourriture est minutieusement pesée, once par once, pour chaque prisonnier : c’est juste ce qu’il faut pour entretenir, non pas la vie, mais l’existence.

Mais on est constamment torturé par la douleur et la faiblesse de la faim.

Le résultat de cette alimentation, — qui consiste presque toujours en une bouillie très claire, déchet de viande et eau, — c’est la maladie sous la forme de diarrhée continue.

Cette maladie, qui finit par devenir chronique chez la plupart des prisonniers, est une institution reconnue dans toutes les prisons.

Par exemple, à la prison de Wandsworth, où j’ai été enfermé deux mois, jusqu’à ce qu’il devint nécessaire de me transporter à l’hôpital, où je restai deux autres mois, les gardiens font une tournée deux ou trois fois par jour, avec des remèdes astringents, qu’ils donnent aux prisonniers comme une chose toute naturelle.

Après une semaine environ de ce traitement-là, ai-je besoin de dire que le remède ne produit plus aucun effet.

Le misérable prisonnier est alors abandonné en proie à la maladie la plus exténuante, la plus décourageante, la plus humiliante qu’on puisse imaginer, et si, comme cela arrive souvent, la faiblesse physique le met hors d’état d’achever le nombre de tours exigés à la manivelle ou au moulin, il est signalé pour paresse, et puni d’une façon aussi sévère que brutale.

Et ce n’est pas tout.

On ne peut rien imaginer de plus contraire à l’hygiène que l’aménagement d’une prison anglaise.

Au temps jadis, chaque cellule était pourvue de quelque chose comme des latrines.

Ces latrines ont été supprimées maintenant ; elles n’existent plus : à leur place on fournit à chaque détenu un petit baquet de fer-blanc.

Le détenu est autorisé à vider son baquet trois fois par jour, mais on ne lui permet pas d’avoir accès aux lavabos de la prison, excepté pendant l’heure unique qu’il passe à l’exercice.

Et après cinq heures du soir, on ne l’autorise à quitter sa cellule pour quelque prétexte, quelque raison que ce soit.

Un homme, atteint de diarrhée, est donc placé dans une situation si répugnante qu’il est superflu d’insister sur ce point, qu’il serait même inconvenant de le faire.

Les souffrances, les tortures qu’endurent les détenus par suite de cette disposition révoltante au point de vue de l’hygiène ne sauraient se décrire.

Et l’impureté de l’air dans les cellules de la prison, accrue par un système de ventilation absolument inefficace, est si écoeurant, si malsain qu’il n’est point rare de voir les gardiens violemment indisposés, quand le matin, venant du grand air, ils ouvrent et inspectent chaque cellule.

J’ai été témoin de ce fait plus de trois fois, et plusieurs gardiens m’en ont parlé comme d’une des corvées les plus écoeurantes que leur impose leur emploi.

La nourriture donnée aux prisonniers devrait être suffisante et saine.

Il faudrait qu’elle ne fût point de nature à produire la diarrhée continuelle qui, de simple indisposition, passe à la maladie chronique.

L’aménagement hygiénique des prisons anglaises devrait être entièrement modifié.

Il faudrait que tout prisonnier put avoir accès aux lavabos en cas de nécessité, et vider son baquet quand c’est nécessaire.

Le système actuel de ventilation de chaque cellule est absolument défectueux.

L’air arrive à travers des grillages serrés, passe par un tout petit ventilateur dans la haute fenêtre garnie de barreaux, ventilateur beaucoup trop petit, trop mal construit pour faire entrer une quantité suffisante d’air frais.

On ne vous accorde qu’une heure sur les vingt-quatre heures de la longue journée.

Ainsi, pendant vingt-trois heures, on respire l’air le plus impur qu’il soit possible.

Quant à ce qui concerne la punition de l’insomnie, elle n’existe que dans les prisons chinoises et anglaises.

En Chine, on l’inflige en mettant le prisonnier dans une petite cage de bambou, en Angleterre, au moyen du lit de planche.

Le but du lit de planche est de produire l’insomnie.

Il n’a pas d’autre objet, et il l’atteint invariablement.

Et même quand on finit par vous accorder un matelas dur, ainsi que cela se fait au cours de la détention, on souffre encore de l’insomnie.

Le sommeil est, en effet, une habitude, comme toutes les choses qui donnent la santé.

Tout détenu, qui a eu pour lit des planches, souffre de l’insomnie.

C’est une punition révoltante, ignorante.

Pour ce qui regarde les besoins de l’esprit, je vous demande de me permettre de dire quelques mots.

Le système actuel des prisons a presque l’air d’être fait exprès pour causer le naufrage et la destruction des facultés intellectuelles.

Si la production de la folie n’en est pas le but, elle en est certainement le résultat.

C’est là un fait bien établi.

Les causes sautent aux yeux.

Privé de livres, de toute relation avec des êtres humains, isolé de toute influence humaine et humanisante, condamné au silence éternel, soustrait à tout contact avec le monde extérieur, traité en animal dépourvu d’intelligence, dégradé au-dessous du niveau de n’importe quelle créature du monde des bêtes, le misérable, qui est enfermé dans une prison anglaise, n’a guère de chance d’échapper à la folie.

Je ne tiens point à m’étendre sur ces horreurs, et moins encore à exciter en ces affaires un intérêt sentimental passager.

Aussi, je me bornerai, avec votre permission, à dire ce qu’on devrait faire.

Tout détenu devrait avoir un assortiment suffisant de bons livres.

Présentement, pendant les trois premiers mois de sa détention, on ne lui accorde aucun livre, à l’exception de la Bible, du livre de prières et du livre de cantiques.

Après ce temps, on lui accorde un livre par semaine.

Non seulement ce n’est pas assez, mais encore les livres, qui composent la bibliothèque ordinaire d’une prison, sont absolument sans valeur.

Ce sont surtout des livres soi-disant religieux, de troisième catégorie, mal écrits, composés évidemment pour des enfants, et qui ne peuvent convenir ni à des enfants ni à d’autres.

Il faudrait encourager les prisonniers à lire, et avoir les livres dont ils ont besoin, et ces livres devraient être bien choisis.

Actuellement le choix des livres est fait par l’aumônier de la prison.

Sous le régime actuel, un détenu n’est autorisé à voir ses amis que quatre fois par an, et pendant vingt minutes chaque fois.

C’est très fâcheux.

On devrait permettre au détenu de voir ses amis une fois par mois, et pendant un temps raisonnable.

La mode actuelle, qui est en vogue, d’exhiber un détenu à ses amis, devrait être changée.

Dans le système d’aujourd’hui, le prisonnier est ou bien enfermé à clef dans une grande cage en fil de fer, ou bien dans une grande caisse de bois, avec une petite ouverture, et couverte d’un grillage en toile métallique.

Ses amis sont placés dans une cage semblable, à trois ou quatre pieds de distance.

Deux gardiens se tiennent dans l’espace intermédiaire pour écouter, et si cela leur plaît, interrompre la conversation, quelle qu’elle puisse être.

Je propose qu’on permette au détenu de voir ses parents ou amis dans une chambre.

Les règlements actuels sont révoltants et exaspérants à un point qu’on ne saurait dire.

Une visite de parents ou d’amis est pour chaque détenu un redoublement d’humiliation et de souffrance mentale.

Beaucoup de prisonniers, plutôt que de subir une pareille épreuve, se refusent entièrement à voir leurs amis.

Et je ne saurais trouver cela surprenant.

Quand on voit son solicitor, on le voit dans une chambre dont la porte est vitrée, et le gardien se tient de l’autre côté.

Quand un homme voit sa femme et ses enfants, ou ses parents ou ses amis, on devrait lui accorder le même privilège.

Etre exhibé comme un singe en cage, à des gens qui ont de l’affection pour vous, et pour qui on en a, c’est une inutile et horrible dégradation.

Il faudrait permettre à tout détenu d’écrire et de recevoir une lettre par mois.

À présent on ne permet d’écrire que quatre fois par an.

C’est absolument insuffisant.

Une des choses tragiques de la vie de prison, c’est de pétrifier le coeur de l’homme.

Les sentiments d’affection naturelle, comme tous les autres sentiments, ont besoin de nourriture.

Ils meurent aisément d’inanition.

Une carte-lettre, quatre fois par an, ce n’est pas assez pour faire vivre les affections plus douces et plus humaines, grâce auxquelles, en définitive la nature est entretenue dans un état qui la rende accessible aux influences du bien et du beau qui peuvent sauver une vie naufragée et ruinée.

Il faudrait supprimer l’habitude de mutiler et d’expurger les lettres.

Présentement, si dans une lettre, un détenu se plaint du système de la prison, cette partie de la lettre est coupée avec une paire de ciseaux.

Si d’autre part il formule quelque plainte quand il s’entretient avec ses amis à travers les barreaux de la cage, ou l’ouverture de la caisse de bois, il est malmené par le gardien, et inscrit au rapport pour une punition chaque semaine jusqu’à l’époque de la visite suivante.

On compte bien que dans l’intervalle il aura appris, non point la sagesse, mais la ruse, et cela s’apprend toujours.

C’est une des rares choses qu’on apprend en prison.

Malheureusement les autres choses sont de plus grande importance en certains cas.

S’il m’est permis de dépasser les bornes, puis-je dire ceci ?

Vous avez demandé dans votre article de tête qu’on ne permette à aucun aumônier de prison d’avoir aucune charge, aucun emploi en dehors de la prison même. Mais c’est là une affaire sans aucune importance.

Les aumôniers de prison ne servent absolument à rien.

Considérés en masse, ce sont des gens bien intentionnés, mais d’une sottise qui va jusqu’à la niaiserie.

Ils ne servent à rien au détenu.

Une fois toutes les six semaines, on entend la clef tourner dans la porte de la cellule, et l’aumônier entre.

Naturellement on est tout attention.

Il demande si on a lu la Bible.

On répond oui ou non, selon les circonstances.

Il cite alors quelques textes, sort et referme la porte à clef.

Parfois il laisse des tracts.

Les fonctionnaires, auxquels il devrait être interdit d’exercer quelque emploi hors de l’enceinte de la prison, ou d’avoir une clientèle particulière, ce sont les médecins des prisons.

Actuellement, le médecin de la prison à d’ordinaire, sinon toujours, une nombreuse clientèle privée et occupe des emplois dans d’autres institutions.

Il en résulte que la santé des détenus est entièrement négligée, que l’état sanitaire de la prison n’est pas du tout surveillé.

Je regarde, et dès ma première jeunesse, j’ai toujours regardé le corps médical, comme la profession de beaucoup la plus humaine de la société.

Mais je dois faire une exception pour les médecins des prisons.

Autant que j’ai pu le voir par mes rapports avec eux, par ce que j’ai vu d’eux à l’hôpital et ailleurs, ils sont butors de manières, d’un caractère grossier, et absolument indifférents à la santé ou au bien-être des détenus.

Si l’on interdisait aux médecins de prison la clientèle privée, ils seraient obligés de s’intéresser quelque peu à la santé, aux conditions hygiéniques des gens qui leur sont confiés.

J’ai tâché d’indiquer dans ma lettre quelques-unes des réformes nécessaires dans notre système des prisons anglaises.

Ce sont des choses simples, pratiques et humaines.

Ce n’est là, bien entendu, qu’un commencement.

Mais il est temps de commencer, et l’impulsion ne peut être donnée que par la forte pression de l’opinion publique formulée dans votre puissant journal et entretenue par lui.

Mais il y aura beaucoup à faire pour rendre effectives même ces réformes-là.

Et la première tâche, à entreprendre, et peut-être, la plus difficile, est d’humaniser les directeurs de prison, de civiliser les gardiens et de christianiser les aumôniers.

    Votre,… etc.
    L’auteur de la Ballade de la Prison de Reading.
    23 mars.