La Maison du péché (éd. 1941)/XXX

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Depuis le départ de Jacquine, Mme Angélique avait pris en main la direction du ménage. Elle ne se contentait plus de donner aux pauvres le superflu de ce qu’elle possédait : elle retranchait presque tout le nécessaire pour accroître la « part de Dieu ». Mlle Desfossés, la nouvelle gouvernante, vieille personne excessivement laide, était devenue le ministre des charités secrètes que Jacquine n’eût point tolérées. Le semblant de bien-être, que la Chavoche entretenait à force d’industrie, disparaissait peu à peu. Le cheval et la voiture étaient vendus. M. de Chanteprie remplaçait au jardin l’homme de peine. Et comme Mlle Desfossés avait plus de piété que de vertus ménagères, la vaisselle s’ébréchait, les rideaux troués pendaient sur les vitres ternies ; les araignées filaient leur toile aux angles des plafonds ; l’extrême charité avait les mêmes effets que l’extrême avarice. Ce désordre du logis, l’indifférence de la maîtresse et l’incurie de la gouvernante, désolaient Cariste Courdimanche. Aux discrètes observations de son amie, Mme Angélique répondait qu’elle et son fils étaient des pauvres devant Dieu et ne devaient pas vivre plus délicatement que les pauvres.

Le bahut du grand salon disparut, puis les tapisseries de la salle à manger, des tableaux, une pendule ancienne. L’abbé Le Tourneur s’étonna.

« Vous vendez vos antiquités ? dit-il à Mme de Chanteprie. Je connais un marchant de Paris qui cherche partout des meubles Louis XVI. N’avez-vous pas toute une chambre de style très pur et parfaitement conservée, dans le pavillon ?

— La chambre du Pavot, le meuble jaune et gris ? Ces vieilleries ont une valeur ?…

— Il paraît. Voulez-vous que j’avertisse le marchand ?… Il donnerait peut-être un bon prix de ces « vieilleries ».

— Qu’il vienne à Hautfort ! Augustin lui montrera…

— Hé ! dit l’abbé, Augustin se défera malaisément de cet héritage de famille. »

Mme Angélique comprit l’intime pensée du curé. Elle réplique durement :

« Augustin m’obéira. Vraiment, je les donnerais pour rien, ces meubles qui rappellent des abominations ! »

Le soir même, elle déclara sa volonté au jeune homme, qui fit en vain de timides objections, et, le surlendemain, le marchand parisien, M. Guibert, vint voir M. de Chanteprie.

C’était un vieillard très doux, très blanc, qui affectait des airs d’artiste et portait un chapeau de soie à bords plats. La violette académique fleurissait sa boutonnière.

Il remarqua l’aspect minable du salon, les vêtements d’Augustin en velours à côte, d’un brun terreux, râpés et ternis, et il flaira la « bonne affaire ».

M. de Chanteprie le conduisit au pavillon. Les persiennes du premier étage étaient fermées depuis un an, mais à travers les vitres du rez-de-chaussée on apercevait les volets intérieurs à filets d’or. Le toit, mouillé par la pluie récente, luisait au soleil ; le seuil disparaissait sous les feuilles pourries et les herbes folles. Des gouttes cristallines tombaient du lierre arborescent.

La clef grinça dans la serrure rouillée. Augustin ne pouvait ouvrir.

« Personne n’habite ce petit paradis ? demanda M. Guibert.

— Personne. »

La porte cédait. Un souffle de sépulcre vint au visage d’Augustin. La salle basse apparut, avec son pavé de mosaïque, ses boiseries, ses amours qui brandissaient des trophées parmi des guirlandes de pavots.

« Montons au premier étage, monsieur… je vous précède. »

Le marchand s’attardait à regarder le détail des sculptures.

M. de Chanteprie répéta :

« Il n’y a rien à vendre ici. Montons vite. »

La nervosité de ses gestes, l’impatiente brusquerie de ses paroles surprirent M. Guibert. Ce M. de Chanteprie était sans doute un noble gueux, fort humilié d’avouer sa gueuserie en brocantant des souvenirs de famille. Doucement, le marchand répondit :

« Pardon ! il y a ici des boiseries, fort abîmées, mais que j’achèterais peut-être si vous…

Augustin était déjà dans l’escalier. M. Guilbert pensa :

« Il est… bizarre, ce jeune homme !… »

Dans la bibliothèque, le bureau Empire attira d’abord son attention.

« Permettez ! dit-il, nous verrons tout à l’heure le Louis XVI. »

Son regard, ses doigts caressaient l’acajou sombre et satiné, les chimères de bronze, le tambour rabattu du beau meuble.

« Et maintenant voulez-vous me montrer la chambre ?

— Vous… Vous y tenez absolument ? dit Augustin.

— Mais je suis venu pour la voir ! s’écria M. Guibert, qui trouvait son client un peu trop original. Si je vous dérange, ou si vous n’avez pas envie de faire marché avec moi, je m’en irai… Vous êtes peut-être souffrant ? reprit-il.

— Oui, un peu… ce n’est rien…

— Ah ! les premiers soleils d’avril sont dangereux. Il faut y prendre garde… Passez devant, monsieur ; vous connaissez les aîtres… moi, je n’y vois goutte… C’est la chambre de la Belle au Bois dormant !… »

Une ligne de jour séparait les volets. Les yeux d’Augustin, éblouis d’abord par les ténèbres, reconnaissaient peu à peu les formes et les nuances des choses qui dormaient sous un velours de poussière. Entre les colonnettes de la pendule, le scarabée du balancier pendait immobile, avec un rehaut de lumière sur ses élytres d’or. Le miroir n’était plus qu’un lointain reflet vert, une eau morte et moisie. Deux fauteuils proches semblaient écartés par une fuite soudaine…

Tremblant comme un violateur de tombes, Augustin poussa les volets : le plein jour inonda la chambre.

« Des bois sculptés, des soieries… Il faudra réparer tout ça. Voyez ces piqûres de vers… et l’étoffe toute usée… »

Guilbert allait et venait, déplaçait les sièges où Rosalba et Fanny s’étaient assises ; il maniait la pendule qui avait sonné les heures blanches des belles nuits ; il tâtait les rideaux de la couche, secouant la poussière des souvenirs. Et M. de Chanteprie, tout frémissant du désir de chasser cet homme, baissait la tête, et regardait les cendres du foyer.

« Nous avons bien de la peine à vendre… Il y a tant d’imitations, tant de vieux neuf… Enfin, j’irai jusqu’à seize cents francs… »

Augustin dit comme en rêve :

« Nous réfléchirons l’un et l’autre… Je vous écrirai.

— Mais…

— Je vous écrirai… Demain… Excusez-moi. Je ne me sens pas bien. Je ne suis pas en état de discuter.

— Soit ! dit M. Guibert stupéfait. Je vous fais toutes mes excuses… Si j’avais su… Enfin, vous m’écrirez ?

— Demain… »

Augustin accompagna le marchant jusqu’à la petite porte du parc et remonta dans la chambre profanée. Il suffoquait de colère et de honte, devant les choses salies par le contact et la convoitise de l’étranger ; il avait envie de les baiser l’une après l’autre et de leur dire : « Pardon ! »

Pour la première fois, il secouait sa passivité coutumière… Qu’avaient donc comploté l’abbé Le Tourneur et Mme de Chanteprie ? Ils voulaient de l’argent pour leurs pauvres… Eh bien, Augustin vendait ses terres, ses fermes, ses livres, et jusqu’aux draps de son lit. Il mangerait dans une écuelle et boirait dans un gobelet de bois comme les ermites des légendes, car il n’avait pas besoin d’argent et de bien-être !… Quel paysan vivait plus pauvrement que lui ?… Mais voir les reliques de son enfance et de sa jeunesse s’en aller chez des inconnus… Non, c’était plus qu’un sacrifice, c’était un sacrilège !

« Des gens s’assiéraient dans ces fauteuils, vautreraient sur ce lit leur sommeil ou leur débauche… Il y aurait, là, des amants… »

Il souleva le rideau de soie safranée, contempla la couche un peu basse, la courtepointe à dessins mauves représentant l’ermitage d’Ermenonville et le tombeau de Jean-Jacques… Enfant, il s’amusait des paysages composites, saules et sarcophages, répétés à intervalles égaux sur la toile de Jouy… Plus tard, une nuit d’octobre, il avait vu la vieille étoffe tout empourprée par les reflets dansants du feu… Dehors la rafale effeuillait les trembles ; la pluie crépitait : les paroles balbutiées bouche à bouche n’étaient plus que des soupirs dans le silence enchanté de la chambre…

« Non, pensait Augustin, notre amour n’était pas seulement l’appel de la chair à la chair, le déguisement sentimental de la luxure. Si je m’abandonnai jamais aux seules impulsions de l’instinct, si je m’enivrai d’impureté, ce ne fut pas cette nuit-là… Je dois, je veux expier ces heures : je ne peux pas les regretter…

« Là, elle était là, debout au chevet du lit, ni perverse, ni provocante, mais si simple, si sincère, et si heureuse de se donner !… Comment oublier l’infinie tendresse de ses yeux, ses beaux yeux qui m’aimaient, qui semblaient me plaindre et demander pardon du bonheur qu’ils promettaient ?… Ah ! ces yeux… ces yeux chéris !… Toujours je les vois, toujours je sens sur mon âme leur regard mouillé de larmes, qui m’interroge, et ne comprend pas !…

« Ô Fanny, ma Fanny, comprendras-tu jamais ?… Devineras-tu, par une intuition du cœur, le secret de mon silence ? Est-il possible que tu m’aimes encore, et ne cesseras-tu pas de m’écrire, comme on oublie de mettre des fleurs sur une tombe, quand le temps du deuil est passé ?… »

Étendu en travers du lit, la face sur le chevet, il pressa de ses lèvres, de ses mains, la toile de la courtepointe.

« Fanny, où es-tu, que fais-tu, pendant que j’embrasse ton fantôme, sur ce lit glacé ?… Entends-moi, bien-aimée, réponds-moi, parle à mon âme !… Ah ! si tu me voyais en ce moment, tu aurais pitié de moi, ma chérie… Quelles douces paroles tu saurais me dire ! Comme tu bercerais ma peine sur ton sein !… Je souffre, ma Fanny, je souffre d’être seul et de n’être plus aimé… Dieu est si haut, si loin !… J’ai besoin de tendresse humaine. Je voudrais, aux bras d’une femme, redevenir un petit enfant… »

Les rideaux, mollement rejoints, refermaient leur muraille soyeuse dont la trame usée montrait par places l’or atténué du jour. Une plainte confuse mourait dans leurs plis, un nom répété cent fois par des lèvres balbutiantes… L’enchantement d’amour avait repris Augustin.

Quand Mme de Chanteprie l’interrogea, il répondit :

« M. Guilbert m’écrira. »

De bonne foi, il oubliait que lui seul avait promis d’écrire. On n’entendit plus parler du marchand.

Mais Augustin restait comme ensorcelé. Avril pluvieux et doux lui versait la fièvre. Les murs de sa chambre l’étouffaient.

Il reprit l’habitude des longues promenades : on le vit au Chêne-Pourpre, à Rouvrenoir, devant les Trois-Tilleuls. Le terreau de feuilles, amassé sous les arbres depuis l’automne, exhalait une odeur cimetière autour de la petite maison. Sur la porte un écriteau pendait, comme une épitaphe. Augustin lut : « Propriété à vendre… » Une pointe aiguë lui pénétra le cœur. Il s’enfuit.

Il revint. Il rôda sous les châtaigniers et les chênes, près du presbytère de Rouvrenoir, dans la forêt. Il traîna partout son corps exténué, son âme déchirée aux mille épines des souvenirs, et toujours un charme, une suggestion invincible, le ramenèrent dans la Maison du Pavot.

Car la Bien-Aimée l’attendait, dans la chambre aux boiseries couleur de perle, aux tentures couleur d’aurore, pour un étrange et merveilleux entretien. Elle n’était pas la maîtresse impatiente de volupté ; elle était l’amie consolatrice, la « tendresse humaine » qu’appelaient tous les vœux muets d’Augustin. Quand il essayait de lire ou d’écrire, quand il travaillait au jardin, une voix intérieure lui disait : « Va !… » Il se raidissait contre la tentation : « Je n’irai point… » Malgré lui, ses pas le conduisaient vers le Bosquet de Julie : « Je n’entrerai pas ; je ne monterai pas l’escalier ! » Il entrait, il montait ; il s’asseyait au coin de la cheminée, dans la bergère, – et Fanny, évoquée par son désir, lui tendait les bras.

Pendant ces jours troubles et doux, M. de Chanteprie n’eut plus de pensée que pour la lettre qui allait venir. Celle-là, s’il avait le courage de ne point la lire, il n’aurait point le courage de la brûler… Comme il déplorait, maintenant, d’avoir détruit les autres ! Le calendrier s’effeuilla ; mais pour la première fois depuis l’automne, l’espérance d’Augustin fut déçue, la lettre de Fanny ne vint pas… Elle ne vint jamais…

Alors M. de Chanteprie connut ce supplice de l’attente qu’il avait tant de fois infligé à sa maîtresse. Il imagina toutes sortes d’hypothèses pour ne pas accepter la vérité… Fanny était malade ; elle voyageait peut-être… Pourquoi n’écrirait-elle plus ?… Il n’osait pas dire : « Pourquoi écrirait-elle encore ? » Et pourtant, après un an d’espoir déçu, la malheureuse femme devait être lasse d’implorer une fatalité sourde et muette. L’habitude émoussait sa peine. Elle se résignait enfin… Elle se consolerait bientôt.

Les jours passèrent. Les mois ardents succédèrent aux mois fleuris. Un soir d’été, Augustin entra chez Jacquine.

Dès ses premières paroles, la Chavoche l’interrompit :

« Mon pauv’fieu, je savais bien que vous reviendriez pour me parler d’elle, mais je n’ai rien à vous dire… ou si peu !

— Dis-moi ce que tu sais.

— Pourquoi ? fit la vieille, hésitante. Vous avez bien vécu des mois, sans rien savoir… ne pensez plus à Mme Fanny, mon fieu. Ça n’est plus la peine…

— Elle s’est consolée… oui… avec l’autre ?… Cela devait arriver, tôt ou tard… Je n’avais plus aucun droit sur sa vie… Oh ! je ne lui en veux pas… mais… »

Il mordait sa lèvre pâle, et sa poitrine haletait.

« Mon fieu ! répéta Jacquine, effrayée. Est-il possible que ça vous remue comme ça !

— Dis-moi tout, vite, je t’en supplie.

— Hélas ! tout, ce n’est pas grand-chose, mon fieu. Mme Fanny est venue très souvent l’hiver dernier. Mais vous n’avez jamais répondu à ses lettres… Alors, elle a pensé que vous n’aimiez plus que le bon Dieu… Dame ! c’était mortifiant pour une femme, d’attendre après vous…

— Et puis ?…

— Et puis, dans le milieu d’avril, elle est encore venue, mais si changée, si triste, cette fois !… Elle est allée revoir votre maison, les Trois-Tilleuls, Rouvrenoir, et je lui ai fait son dîner, ici même, sur cette table… Elle pleurait beaucoup. Elle disait : « Jacquine, j’aurais dû mourir tout de suite, quand il m’a quittée, mais j’espérais… J’attendais… Et maintenant, il est trop tard : je suis lâche. Je n’ose plus… » Et elle disait encore : « Qu’a-t-il fait de moi, Jacquine ! Où m’a-t-il jetée ?… Je suis perdue, maintenant, perdue !… Si vous le revoyez, dites-lui seulement : que les choses sont arrivées comme il l’a voulu… » Elle a pleuré et sangloté jusqu’au soir, et elle est partie… Reviendra-t-elle ?… Je ne sais pas.

— Elle ne reviendra plus… dit Augustin. Adieu, Jacquine. »

La Chavoche s’élança, rattrapant le jeune homme par son vêtement, et, le ramenant de force en arrière :

« Écoutez !

— Quoi ?

— Vous vous faites des idées !… Qu’est-ce que ça prouve, des paroles qu’on dit dans le chagrin, ou dans la colère ?… Nous ne savons rien…

— Si, je sais…

— Puisque ça vous chavire le cœur, c’est donc que vous l’aimez encore, Mme Manolé !… »

Il repoussa Jacquine, sans répondre.

« Vous l’aimez ! cria la Chavoche, vous l’aimez ! Bon Dieu de bois ! Quelle misère !… Ça vous était si facile d’être heureux !… Et maintenant, vous voilà à des cent et mille lieues l’un de l’autre… Ô mon fieu, dites un mot, et je vous jure que je vas la chercher, que je la trouve, et que je vous la rends, votre Fanny ! »

Elle s’accrochait à Augustin, le fascinant de ses yeux d’or, mais il l’écarta doucement et s’en alla, en haussant les épaules comme pour dire :

« À quoi bon ? »