La Maison du péché (éd. 1941)/II

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Une servante, âgée, très haute, très maigre, coiffée d’un bonnet noir, entra dans le salon. Elle déposa sur la cheminée une lampe de porcelaine commune dont la lueur fit bleuir les fenêtres. M. Forgerus restait immobile, un peu gêné, son chapeau à la main.

C’était un homme de cinquante ans, chauve, à barbe grise, le nez aquilin, les sourcils gros, le regard ferme et circonspect. Il tenait de l’universitaire et de l’ecclésiastique. Sa redingote était fort démodée, et le cordon de son binocle cassé et renoué en plusieurs endroits.

« Soyez le bienvenu, monsieur, dit Mme de Chanteprie. Vous n’êtes pas trop fatigué de ce long voyage ?… M. de Grandville se porte bien ?… Il ne songe pas à revenir en France ?

— L’abbé de Grandville est en parfaite santé, malgré son grand âge, répondit M. Forgerus. Il appartient, corps et âme, à son cher collège de Beyrouth. Certes, si j’avais mieux supporté le climat de la Syrie, je n’aurais pas quitté mon vénérable ami. Mais j’espère lui revenir, madame, dans sept ou huit ans, quand votre fils n’aura plus besoin de mes leçons. »

Mme de Chanteprie appela :

« Augustin ! Venez saluer et remercier M. Forgerus qui veut bien se charger de vous.

— Nous serons de bons amis, j’en suis sûr, dit Forgerus, en posant les mains sur les cheveux blonds de son élève comme pour prendre possession d’Augustin.

— Je tâcherai de mériter vos bontés, monsieur. »

L’enfant paraissait accablé de fatigue et d’émotion, et ses cils penchaient sur ses prunelles bleues pareilles à des violettes fanées.

« Montez dans votre chambre jusqu’au dîner : Jacquine vous donnera de la lumière…

— Oui, mon fieu, dit la servante. Venez. »

Mme de Chanteprie s’était rassise, le buste droit, les coudes à peine appuyés. Sa figure fine, entre des bandeaux blonds, n’exprimait aucun autre sentiment qu’une douceur impassible. Elle avait le teint jaune des recluses, – plus jaune près de l’éclatante blancheur d’un col uni, – un front haut, serré aux tempes, un nez délicat, une bouche scellée par l’habitude du silence, des yeux sans lumière et sans couleur, dont le regard semblait tourné en dedans, vers le mystère intérieur de l’âme.

« Je vous dois la vérité, madame, dit M. Forgerus. Lorsque M. de Grandville me proposa de revenir en France pour faire l’éducation de votre fils, j’éprouvai quelque répugnance. Quitter ce collège que nous avions fondé ensemble, abandonner mes élèves, mes travaux, pour une misérable raison de santé !… M. de Grandville insista. Il me dépeignit votre caractère, votre existence, la difficulté où vous étiez de trouver un homme qui pût instruire votre enfant, près de vous. Il affirma que j’étais cet homme, malgré mes imperfections, et que je ne pouvais refuser une tâche imposée par Dieu.

— L’abbé de Grandville a raison. Vous ferez œuvre utile, monsieur, et vous augmenterez vos mérites devant le Seigneur, si, par vos soins, mon fils remplit mes espérances. Dès ce jour, ma maison vous est ouverte ; ma gratitude vous est acquise… Vous connaissez l’histoire des Chanteprie ? Vous savez comment ils sacrifièrent affections, repos, fortune, à ce qu’ils croyaient être la vérité ? Eh bien, ce n’est pas leur doctrine, c’est leur constance qu’il faut donner en exemple à Augustin. Fils des Chanteprie, il doit rester Chanteprie, attaché à sa foi plus qu’à ses biens, plus qu’à sa fortune, plus qu’à sa vie. Oui, dans ce siècle d’impiété et d’insolence où tant de chrétiens se relâchent et se déshonorent par des compromissions, je veux que mon fils soit un chrétien véritable, chrétien par ses sentiments et par ses actes, scrupuleux, tenace, intransigeant.

— Eh ! madame, dit M. Forgerus en souriant, il n’y a pas deux manières d’être chrétien.

— Cet enfant n’est point gâté. Vous trouverez en lui une âme simple et fervente. J’ajoute qu’Augustin est fort ignorant. Un ami, le capitaine Courdimanche, lui a enseigné tant bien que mal les premiers principes des sciences et du latin. Il n’a guère lu que le Martyrologe, La Vie des Pères du Désert, des Récits tirés de la Bible, et quelques ouvrages d’histoire. Jamais il n’a quitté Hautfort-le-Vieux. Il n’a pas de camarades de son âge, et son plus grand plaisir est de travailler au jardin… Faites donc comme il vous plaira votre plan d’études. Je désire qu’Augustin reçoive une instruction générale et une éducation religieuse… Je ne vois en lui ni un futur savant, ni un futur officier, ni un futur magistrat : je vois l’homme et le chrétien. Dieu lui révélera plus tard sa vocation particulière. »

M. Forgerus sourit.

« J’ai connu des mères de famille qui choisissaient, vingt ans à l’avance, la carrière de leur fils. Il portait encore les lisières, que l’orgueil des parents prophétisait déjà : « Tu seras préfet !… Tu seras général !… Tu entreras à l’Académie !… » Ou plus simplement : « Tu feras fortune !… » Et ces parents étaient chrétiens !… Préoccupés de donner un élève de plus aux écoles, un fonctionnaire de plus aux administrations, ils ne songeaient guère à donner un soldat de plus au Christ et un défenseur à l’Église. L’éducation religieuse, la formation d’une conscience chrétienne, cela regarde monsieur le vicaire chargé du catéchisme de la paroisse. Qu’est-ce qu’un jeune homme « bien pensant » ? C’est un garçon qui a fait sa première communion, qui garde une certaine sympathie pour le culte et pour le clergé. Mais sa tendresse pour la religion ne vas pas jusqu’à la défendre – pas même jusqu’à la pratiquer.

— Oui, dit Mme de Chanteprie, ces jeunes gens ont appris les sciences, la littérature, les beaux-arts, mais ils connaissent peu, ou point, la doctrine chrétienne. Ils n’ont jamais lu les livres des saints docteurs… Nourris à l’école des poètes et des païens, ils ignorent les Pères de l’Église. Regardez ce portrait, monsieur : c’est Gaston de Chanteprie. Il fut instruit aux Petites Écoles du Chesnai, par M. de Beaupuis. Nos Mémoires de familles racontent qu’il fut chrétien austère et grand savant. Il possédait à merveille les ouvrages de saint Augustin, et pouvait tenir tête à quatre jésuites… Avec toute sa vertu et toute sa science, il était simple comme un enfant. »

M. Forgerus souleva la lampe vers le cadre. Un pourpoint sombre, des cheveux sombres, se perdaient dans le bitume du fond, mais la face émergeait, la face d’une pâleur ardente, où vivaient les yeux bleus.

« C’est une peinture de Philippe de Champaigne, dit le précepteur. Je reconnais le style du vieux maître.

— Après l’exode des Chanteprie en Hollande, ces portraits tombèrent aux mains de mon arrière-grand-oncle Adhémar, qui les donna par testament à mon trisaïeul. Cet Adhémar affligea sa famille par le libertinage de son esprit et le désordre de ses mœurs. Il prétendait que l’homme était naturellement bon, et préconisait « le retour à la nature ».

— C’était un disciple de Rousseau, un « homme sensible » !

— Oui, le sophiste de Genève avait corrompu son esprit et son cœur. La lecture de l’Héloïse acheva de le dépraver. Il fit construire un pavillon au fond du jardin et planter un bouquet d’arbres qu’il appela le « Bosquet de Julie ». Ce pavillon devait abriter une danseuse, une certaine Rosalba-Rosalinde, transfuge de l’Opéra et que les gens du roi recherchaient pour la conduire aux Repenties. Pendant trois ans, M. de Chanteprie et cette créature vécurent ensemble, secrètement, occupés de musique et de jardinage. Ils cultivaient toutes les variétés du pavot, la fleur préférée d’Adhémar. Puis, un soir, le vieux laquais qui les servait trouva M. Chanteprie étendu sur un banc du Bosquet… mort d’apoplexie… La Rosalinde passa en Angleterre.

— Et le pavillon existe encore ? demande M. Forgerus.

— Oui. J’ai fait réparer le premier étage, et vous y trouverez un agréable logement… Ainsi cette maison du péché deviendra la maison de l’étude et de la prière. J’ai résolu de ne point intervenir dans l’éducation de mon fils, car la femme ne sait pas élever l’homme… Vous vivrez donc chez vous, servi par Jacquine, libre de sortir à votre fantaisie et de recevoir qui vous plaira. »

M. Forgerus comprit que Mme de Chanteprie ne voulait pas loger sous son toit un homme qui n’était point son parent.

« Je vous remercie mille fois, madame. Mais je n’userai guère de cette liberté que vous m’accordez. Je n’ai plus de famille, je n’ai pas d’amis, et j’aime la solitude. »

Soudain, un bruit de voix retentit dans le vestibule, et la porte s’ouvrit, livrant passage à un ecclésiastique. Un vieux monsieur et une vieille dame suivaient.

« Nous sommes allés jusqu’aux ruines, dit le prêtre, et Mlle Cariste a senti l’heure du dîner…

— Monsieur le curé, dit Mme de Chanteprie, voici M. Élie Forgerus, professeur au collège français de Beyrouth, qui veut bien faire l’éducation de mon fils… Monsieur le curé de Hautfort… Mademoiselle Cariste Courdimanche… Le capitaine Courdimanche… »

Jacquine annonçait :

« Madame est servie. »

Après des saluts et des paroles cérémonieuses, la compagnie passa dans la salle à manger.

Cette grande pièce, dallée en losanges blancs et noirs, boisée de noyer brun, s’ouvrait quatre fois l’an, aux jours des quatre fêtes principales. Thérèse-Angélique de Chanteprie – Mme Angélique, comme on l’appelait familièrement – n’y recevait jamais que l’abbé Le Tourneur, curé de Hautfort, et le couple fraternel des vieux Courdimanche.

Le capitaine, âgé de soixante-cinq ans, prêtait à rire, par l’exagération d’un nez saillant et d’un menton osseux qui faisaient penser à Don Quichotte. Et c’était un Don Quichotte, en effet, pacifique et tendre, qui n’avait d’autre amour que l’amour des pauvres, et d’autre folie que la folie de la Croix. Dans la cour de son logis, il nourrissait des lapins, par centaines, et la vente de ces bêtes augmentait le « budget des charités ». Tel qu’il était, avec son profil comique, son œil gauche crevé par un coup de baïonnette et noyé dans un larmoiement perpétuel, avec ses rudes cheveux gris, sa moustache en brosse, son cuir tanné et coloré, avec sa piété puérile, avec ses manies, avec ses lapins, le capitaine Courdimanche eût mérité une petite place, dans le ciel, à côté du Père Séraphique, amant de Dame Pauvreté et charmeur d’oiseaux.

On disait bien qu’il avait vécu dans l’indifférence jusqu’à son tardif mariage, et que la mort de sa pieuse jeune femme avait opéré le miracle de sa conversion. Mais le capitaine n’avait jamais oublié tout à fait la religion pratiquée dès l’enfance, négligée pendant la jeunesse, retrouvée dès le premier deuil de l’âge mûr. Il avait besoin d’adorer, de vénérer, de servir. Esprit simple et simple cœur, incapable de discuter, il n’était pas redevenu chrétien : il n’avait jamais cessé de l’être.

La sœur du capitaine ne lui ressemblait pas.

Elle gardait, à cinquante ans, un charme puéril et candide, et ce n’était guère qu’une vieille enfant. À force de traîner dans les chapelles, ses robes conservaient une odeur d’encens, de jacinthe, de rose blanche. Ses joues étaient pâles comme des hosties. Ses mains semblaient modelées dans la cire des cierges neufs. Mlle Cariste ne soupçonnait même pas l’amour, la curiosité, l’ambition, cette « triple concupiscence » qui est l’effet du péché originel. Son âme, engourdie dans l’innocence et l’ignorance, était toute fraîche encore du baptême. Ses jours s’égrenaient comme un chapelet d’ivoire. Elle brodait des nappes d’autel, faisait des sirops et des confitures, reprisait les housses des meubles et les rideaux éblouissants des fenêtres. Chaque fois que l’heure sonnait, elle poussait une oraison jaculatoire qui lui valait cinquante jours d’indulgence… Et c’était le bonheur, un bonheur tiède comme une chaufferette de vieille fille, clos comme un béguinage, pâle comme un printemps du Nord.

L’abbé Le Tourneur, placé à sa gauche, s’empressait à la servir. Jeune encore, avenant, de belle taille, le menton gras et la joue rose, l’œil à fleur de tête, les cheveux argentés, il représentait le type accompli du curé de grande paroisse, excellent fonctionnaire et gentleman correct. Depuis quelques années, il collaborait à un journal du chef-lieu, La Croix Rambolitaine, où il prêchait l’union « entre tous les gens honnêtes, mécontents du régime actuel ».

Il raconta qu’il avait une conférence chez son doyen, le curé du Petit-Neauphle, et qu’un sien confrère, le curé de Rouvrenoir lui avait reproché d’être trop bénévole et conciliant.

« Le zèle de l’abbé Vitalis est parfois imprudent. À trop presser les âmes paresseuses, on risque de les fatiguer… et de les dégoûter. Dieu ne veut pas la mort du pécheur…

— Mais il veut sa conversion, dit Mme de Chanteprie.

— Vous êtes sévère pour les tièdes, répondit M. Le Tourneur sur un ton d’affectueux respect. Oui, oui, par l’esprit, par le tempérament, vous êtes un peu janséniste… Oh ! je ne mets pas en doute la pureté de votre foi !… Mais, je reconnais en l’admirant votre… votre intransigeance, naturellement opposée à mon opportunisme, si j’ose employer ce mot emprunté au jargon parlementaire. Moi, je suis plein de miséricorde pour les gens qui veulent bien donner un peu d’eux-mêmes au bon Dieu… Quand ils ont mis un doigt dans l’engrenage, je sais bien que le corps tout entier y passera… Il y a beaucoup de ces âmes qui tiennent encore à nous par le lien de la tradition, de l’habitude, et… faut-il le dire ?… de la couardise. Le petit effort qu’elles ne feraient pas pour gagner le paradis, elles le feront pour éviter l’enfer… Faut-il les abandonner au démon ? Ah ! que non point ! En temporisant, en profitant des circonstances favorables, je les conduis où elles ne croyaient point aller, peut-être pas tout près du bon Dieu, au premier rang des saints, mais fort loin du diable.

— Pourtant, dit Forgerus, Jésus n’aimait pas les tièdes. Il a dit : « Je les vomirai de ma bouche… » Je ne suis pas sûr que l’extrême indulgence des prêtres fortifie la foi des pénitents. Considérez la rigueur des évêques et des papes, dans l’Église primitive, lorsque la légèreté des paroles, l’imprudence des écrits, le mépris des sacrements étaient tenus pour des crimes, et sévèrement châtiés. Alors les jeûnes étaient fréquents et rigoureux, les pénitences publiques et terribles. Cette rude discipline faisait des âmes vigoureuses.

— Il faut marcher avec son temps, répliqua M. Le Tourneur, embarrassé. Mais cette discussion doit ennuyer notre jeune ami, le troubler peut-être… Eh bien ! mon petit Augustin, le voilà donc achevé, ce grand jour, cet heureux jour… »

M. Forgerus admira la diversion. L’habile prêtre ne voulait pas blesser Mme Angélique en faisant le procès des « grands ancêtres », mais il savait donner une leçon de convenances à ce professeur laïque qui osait le contredire devant Augustin, le catéchumène d’hier.

« C’est un moliniste égaré en pays étranger, pensa Forgerus. Que fait-il ici ?… Nous sommes en plein XVIIe siècle. N’est-ce pas une sœur des Agnès et des Angélique qui préside le repas ? Augustin ne ressemble-t-il pas à M. de Séricourt ou à M. de Luzanci enfant ? Est-ce Mlle Courdimanche ou Mlle de Vertus, qui est assise près de moi ? Le capitaine n’offre-t-il pas quelques traits de M. de Pontis, ou de ce M. de la Petitière qui se fit, par humilité, le cordonnier de Port-Royal ?… »

Les grâces dites, Mlle Cariste demanda son manteau, et les convives présentèrent leurs compliments à Mme de Chanteprie. Augustin avait disparu.

La vieille servante, balançant contre sa jupe une lanterne allumée, vint chercher M. Forgerus pour le conduire au pavillon. Ils traversèrent ensemble un vestibule, et descendirent un perron de trois marches. Alors le faisceau lumineux éclaira la cour sablée, une avenue de tilleuls qui faisaient dans l’ombre deux grands murs d’ombre plus opaque. Forgerus devina une terrasse surplombant un gouffre noir, un balustre demi-ruiné, des vases de pierre…

L’odeur de la nuit était fraîche et sauvage. Les fleurs refermées n’y mêlaient pas leur parfum, mais tous les arômes verts et rustiques de l’herbe, des sèves, des feuilles, composaient en s’unissant un accord indéfinissable. C’était comme une longue vibration embaumée où se mariaient des philtres et des baumes, l’odeur âpre du thym, l’odeur glacée de la menthe, l’odeur fade du sureau.

« Vous voilà chez vous, monsieur », dit Jacquine.

Levant sa lanterne, elle montrait le pavillon aux balconnets cintrés, aux œils-de-bœuf ronds sous un toit d’ardoise. À travers les vitres des quatre fenêtres et de la porte, apparaissaient les volets blancs à filets d’or et ternis par la poussière d’un siècle.

La porte grinça. Forgerus pénétra dans une salle qui occupait toute la longueur du rez-de-chaussée. Les moulures des boiseries imitaient un treillage qui s’arrondissait en dôme aux angles du plafond. Quatre figures d’enfants – l’Amour, la Morte, le Sommeil et le Songe – les yeux baissés, un doigt sur la bouche, retenaient de lourdes guirlandes tressées de myrte et de pavots. Partout, du fronton des portes aux entrelacs de la mosaïque, du bronze ciselé des serrures au piédestal d’une Flore mutilée, on retrouvait la fleur chérie d’Adhémar, le Pavot, dont l’âme secrète enchantait la vieille maison.

Cependant le Chevalier n’eût pas reconnu sa retraite. Des cordes tendues supportaient les herbes sèches, des oignons en bottes, des chapelets de mousserons. Des pommes de terre s’entassaient parmi les faïences et les ferrailles. Une araignée, en boule, pendait à un long fil invisible et des papillons pelucheux, étourdis par la clarté, restaient collés contre le vitrage. Sous les pieds de Jacquine, une souris fila. La bonne femme ne s’en émut guère. Éclairée de bas en haut par la lanterne qui projetait au plafond son ombre comique et démesurée, elle semblait la marraine de Cendrillon cherchant la citrouille magique ou le gros rat moustachu. Chacun de ses mouvements, déplaçant l’ombre et la lueur, éveillait des reflets nacrés sur la robe soyeuse des oignons et révélait des objets entassés par terre : chaudron vêtu par la suie d’un beau noir velouté, cuivre jaune d’un flambeau, cuivre rouge d’une bouilloire pansue, cabossée à plaisir pour les jeux errants de la lumière.

« Ah ! dit la vieille, notre Augustin, mon cher fieu, venait jouer dans cette salle quand il était encore tout petit. Bien souvent je l’ai mené au grenier par l’échelle, pour lui montrer les bric-à-brac de l’ancien temps, les tableaux crevés, les sièges défoncés, les musiques qui ne chantent plus. Il y en a, là-haut, des choses :… des choses d’avant la Révolution !… Tout ça, c’était à l’ancêtre de madame, l’Homme aux Pavots, comme on dit. »

Elle ouvrit une porte dissimulée dans un panneau et démasqua le couloir qui conduisait à l’escalier.

« Dites, monsieur le maître, reprit-elle en montant, vous ne le ferez pas trop travailler, mon petit fieu ? C’est un enfant délicat, qui n’a pas beaucoup de sang… son pauvre père est mort de la poitrine. Il est habitué à la douceur, notre Augustin.

— Rassurez-vous, Jacquine, je suis doux et patient.

— Quand je dis la douceur… faut s’entendre… Madame ne l’a jamais battu et jamais caressé. C’est une sainte, madame ; ce n’est pas une mère comme les autres. Elle ne voulait pas le mariage, elle voulait le couvent. Toute sa vie, elle pleurera de n’être pas religieuse… Allons, vous voilà arrivé, monsieur le maître. Votre chandelle est là, sur le carreau, et voici des allumettes. Bien le bonsoir… »

Elle salua Forgerus comme un égal. Son pas décrut dans l’escalier sonore ; la porte du rez-de-chaussée gémit sourdement, et tout rentra dans le silence.




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