Mozilla.svg

La Marche à la lumière, Bodhicaryavatara/5

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
Traduction par Louis Finot.
Editions Bossard (p. 52-68).

V

LA GARDE DE LA CONSCIENCE


1. Celui qui veut garder la règle doit garder soigneusement son esprit ; la règle est impossible à garder pour qui ne garde pas l’esprit volage.

2. Les éléphants sauvages, dans la fureur du rut, ne causent pas autant de malheurs que n’en cause, dans l’Avîci et les autres enfers, cet éléphant : l’esprit débridé.

3. Mais si l’éléphant Esprit est lié complètement par la corde Attention, alors tout danger disparaît et tout bien est accessible.

4-5. Tigres, lions, éléphants, ours, serpents, tous les ennemis, tous les geôliers infernaux, les Ḍâkinîs, les Râkshasas35, tous sont liés dès que l’esprit est lié, tous sont domptés dès que l’esprit est dompté.

6. Car tous les dangers, car les souffrances sans pareilles procèdent de l’esprit seul, a dit le Véridique.

7. Qui a diligemment fabriqué les engins de l’enfer ? Qui le pavé de fer rouge ? Et ces femmes36, d’où sortent-elles ?

8. C’est de l’esprit mauvais que tout cela procède, a dit le Saint : donc il n’y a que lui de redoutable au monde.

9. Si la perfection de charité consistait à enrichir le monde, comment les anciens Sauveurs l’auraient-ils possédée, puisque le monde est toujours pauvre ?

10. La pensée de sacrifier à tous les êtres tout ce qu’on possède et le fruit même de son sacrifice, voilà ce qu’on appelle la perfection de charité : elle est donc esprit et rien d’autre.

1 1. Où mettre les poissons et autres animaux pour être sûr de ne pas les tuer ? La perfection de moralité, c’est l’esprit de renoncement.

12. Combien tuerais-je de méchants ? Leur nombre est infini comme l’espace. Mais si je tue l’esprit de colère, tous mes ennemis sont tués en même temps.

13. Où trouver un cuir assez grand pour couvrir toute la terre ? Mais le simple cuir d’une sandale y suffit.

14. De même je ne puis maîtriser les états extérieurs ; mais je maîtriserai mon esprit : que m’importent les autres maîtrises !

15. Même avec l’aide de la parole et de l’action, l’esprit pesant n’obtient pas ce qu’obtient à lui seul l’esprit délié : la dignité de Brahmâ et d’autres récompenses.

16. Prière, ascèse prolongée, tout est vain si l’esprit est distrait et pesant, a dit l’Omniscient.

17. Pour abolir la souffrance et atteindre le bonheur, vainement ils errent à travers l’espace, ceux qui n’ont point cultivé cet esprit mystérieux qui contient en lui la totalité des phénomènes.

18. Il faut que mon esprit soit bien surveillé, bien gardé : hormis l’exercice de la garde de l’esprit, que valent tous les autres ?

19. De même qu’un blessé, entouré d’étourdis, protège avec précaution sa blessure, ainsi doit-on, parmi les pécheurs, protéger, comme une plaie, son esprit.

20. De peur d’éprouver un atome de souffrance, je protège avec soin ma blessure ; d’où vient que, menacé du choc des « montagnes écrasantes »37, je ne songe pas à protéger cette blessure : mon esprit ?

21. Quand il se conforme à cette règle de conduite, l’ascète, même parmi les pécheurs, même parmi les femmes, demeure ferme et imperturbable.

22. Que je perde ma fortune, et mes honneurs, et ma vie, et même tout autre bien spirituel, mais mon esprit, jamais !

23. À ceux qui veulent garder leur esprit, j’adresse ce salut : « Gardez à toute force l’attention et la conscience ! »

24. Comme un homme troublé par la maladie est incapable de toute action, de même l’esprit troublé dans ces deux facultés est incapable de toute action.

25. L’esprit est-il inconscient, tout ce que produisent l’étude et la réflexion s’échappe de la mémoire, comme l’eau d’un vase fêlé.

26. Beaucoup d’hommes instruits, croyants, zélés, encourent, faute de conscience, les souillures du péché.

27. L’inconscience est un voleur qui guette une éclipse de l’attention : dépouillé par elle du mérite accumulé, on tombe dans les destinées funestes.

28. Les Passions sont une bande de pirates qui cherchent un passage ; s’ils le trouvent, ils nous pillent et anéantissent les chances de notre vie future.

29. Donc que l’attention ne s’écarte jamais de la porte de notre cœur ; si elle s’en écarte, il faut l’y ramener, se souvenant des supplices de l’enfer.

30. Heureux ceux qui agissent avec crainte et déférence, d’après les instructions de leurs maîtres ! De la société des maîtres naît aisément l’attention.

31-32. « Les Buddhas et les Bodhisattvas portent partout leurs regards sans obstacle ; tout est en leur présence, et moi aussi je suis en leur présence ! » Dans cette pensée, tiens-toi avec modestie, respect et crainte, et que le souvenir des Buddhas te revienne à chaque instant.

33. La conscience vient, et une fois venue ne s’en va plus, lorsque l’attention se tient à la porte de l’esprit pour la garder.

34. Il me faut donc tout d’abord surveiller constamment mon esprit de cette manière. Il faut ensuite que je me tienne comme privé d’organes, comme une souche.

35. Jamais de coups d’œil jetés çà et là sans utilité ; la vue doit être toujours baissée, comme dans une profonde méditation.

36. Pour se délasser la vue, on peut de temps en temps regarder l’horizon ; ou, si on aperçoit l’ombre d’un passant, on peut lever les yeux sur lui et le saluer.

37. En se mettant en route, pour se rendre compte des dangers possibles, on peut examiner successivement les quatre points cardinaux, mais on doit pour cela s’arrêter et se retourner.

38. Ayant ainsi regardé en avant et en arrière, on peut avancer ou reculer et faire à bon escient ce qui convient en chaque occurrence.

39. « Telle doit être la position du corps », se dit le néophyte en commençant une action ; et, tandis qu’elle est en cours, il doit vérifier de temps en temps sa position.

40. Il doit surveiller de près l’esprit, cet éléphant en rut, de peur qu’il ne rompe le lien qui l’attache à ce grand poteau : le respect de la Loi.

41. « Où est mon cœur ? » se dit-il, et il le surveille, de manière qu’il ne rejette pas en un clin d’œil le joug du recueillement.

42. Si toutefois il ne le peut en certaines circonstances, telles qu’un danger, une fête, à son gré ! Car il est dit qu’au temps de la charité, la moralité peut être négligée.

43. Si on a entrepris une œuvre à bon escient, il ne faut pas penser à une autre ; on doit d’abord l’achever en y mettant tout son cœur.

44. De la sorte tout sera bien fait ; autrement l’une et l’autre action seront manquées, et le vice de l’inconscience prendra un nouveau développement.

45. Il faut étouffer en soi tout intérêt pour les causeries variées auxquelles on se livre trop souvent, et pour les choses merveilleuses.

46. Écraser de la terre, couper des herbes, tracer des lignes sont des actes stériles ; pensant à la règle des Buddhas, on doit les craindre et y renoncer à l’instant.

47. Quand on veut bouger ou parler, il faut d’abord examiner son esprit et le mettre en état de tranquillité.

48. Si on se sent le cœur attiré ou repoussé, il ne faut ni agir ni parler, mais rester immobile comme une souche.

49-50. Lorsque le cœur s’avère hautain, railleur, orgueilleux, infatué, brutal, insidieux, fourbe, présomptueux, malveillant, dédaigneux, querelleur, il faut rester immobile comme une souche.

51. Mon esprit est en quête de gain, d’honneurs, de gloire, de popularité, d’hommages : je resterai donc immobile comme une souche.

52. Mon esprit est rebelle à l’intérêt d’autrui, appliqué au mien, friand de clientèle et enclin à parler : je resterai donc immobile comme une souche.

53. Il est intolérant, indolent, timide, téméraire, bavard, uniquement dévoué à sa coterie : je resterai donc immobile comme une souche.

54. Quand il voit son cœur ainsi troublé, en proie à d’inutiles projets, toujours le vaillant doit le brider fortement par la méthode des contraires.

55-57. Déterminé, bienveillant, ferme, soumis, respectueux, ayant la pudeur et la crainte du péché, apaisé, appliqué à satisfaire les autres ; jamais excédé par les désirs contradictoires des insensés, mais au contraire compatissant envers eux, dans la pensée que c’est là l’effet des passions ; toujours soumis à moi-même et aux autres en toutes choses permises ; sans intérêt personnel, comme une création magique : tel je garderai mon esprit.

58. Me rappelant sans cesse le moment unique obtenu après un si long temps, je garderai mon esprit immuable comme le Sumeru.

59. Traîné çà et là par les vautours avides de chair, pourquoi le corps inanimé ne fait-il aucune résistance ?

60. Pourquoi, ô mon cœur, veiller sur cet amas, le prenant pour ton moi ? S’il est distinct de toi, que t’importe sa disparition ?

61. Insensé ! tu ne prends pas pour ton moi une poupée de bois, qui est propre ; pourquoi veiller sur une machine composée d’éléments impurs et destinée à la pourriture ?

62-63. Enlève d’abord par la pensée cette enveloppe de peau ; puis, avec le couteau de l’intuition, sépare la chair de son armature d’os ; romps les os eux-mêmes, regarde la moelle qui est à l’intérieur et demande-toi ce qu’il y a là-dedans d’essentiel.

64. En regardant avec le plus grand soin, tu ne vois rien d’essentiel ! Réponds à présent : pourquoi maintenant encore gardes-tu ton corps ?

65. On ne mange pas le sperme, on ne boit pas le sang38, on ne suce pas les entrailles : que veux-tu faire de ton corps ?

66-67. S’il est utile à garder, c’est pour servir de pâture aux vautours et aux chacals.

Sans doute ce misérable corps est pour les hommes un instrument d’action. Mais tu as beau le garder : la Mort impitoyable te l’arrachera pour le jeter aux vautours : alors que feras-tu ?

68. Si un serviteur ne doit pas rester dans la maison, on ne lui donne ni vêtements ni autres cadeaux. Le corps, ayant mangé, s’en ira : pourquoi te mettre en frais pour lui ?

69. Donne-lui son salaire, puis, ô mon cœur, occupe-toi de ton propre intérêt : car on ne donne pas à un salarié tout ce qu’il gagne.

70. Il faut voir dans le corps un vaisseau qui va et vient ; fais que le corps aille et vienne à ton gré pour conduire les êtres à leur but.

71. Ainsi maître de son moi, que le Bodhisattva soit toujours souriant ; qu’il évite les froncements de sourcils ; qu’il soit le premier à adresser la parole ; qu’il soit l’ami du monde.

72. Qu’il ne laisse pas tomber un siège ou un autre meuble avec fracas et brusquerie ; qu’il ne heurte pas bruyamment aux portes ; qu’il se plaise à ne pas faire de bruit.

73. Le héron, le chat, le voleur marchent silencieux et inaperçus, et ainsi ils obtiennent ce qu’ils ont en vue : que l’ascète fasse toujours comme eux.

74. De ceux qui sont habiles à diriger les autres et qui rendent service sans en être priés, qu’il porte la parole sur sa tête ; qu’il soit pour tous les êtres un disciple.

75. À tous les discours élogieux, qu’il témoigne son approbation ; s’il voit quelqu’un faire une bonne œuvre, qu’il l’encourage par ses louanges.

76. Qu’il vante dans le privé les qualités des autres, et qu’il s’associe avec joie à l’éloge public qui en est fait ; si c’est son propre éloge qui est énoncé, qu’il le considère seulement comme un hommage à la vertu.

77. Tous les efforts ont pour but la satisfaction, mais celle-ci est difficile à obtenir, même au moyen de la richesse. Donc je goûterai le plaisir d’être satisfait par les mérites issus de l’effort des autres.

78. Dans cette vie, je n’y perds rien, et j’y gagnerai dans l’autre la grande félicité. Au contraire, les haines engendrent dans ce monde la souffrance du mécontentement, et dans l’autre la grande souffrance.

79. Que sa parole soit correcte et bien ordonnée, claire, séduisante, agréable à l’oreille, empreinte de compassion, d’un ton doux et calme.

80. Qu’il regarde toujours droit les créatures, comme s’il les buvait des yeux, en pensant : « C’est grâce à elles que l’état de Buddha sera mon partage. »

81. Une constante dévotion, les antagonistes, les champs des qualités et des bienfaiteurs, les malheureux : autant de sources d’un grand mérite39.

82. Qu’il soit habile, énergique, agissant toujours lui-même ; dans toutes les affaires, qu’il ne cède la place à personne.

83. Les perfections, à commencer par celle de la charité, croissent en excellence à mesure qu’on remonte la série ; qu’il n’en sacrifie pas une supérieure à une inférieure, hormis la « digue de la conduite » [qu’il faut respecter avant tout].

84. Cela étant bien compris, qu’il travaille avec une constante énergie au bien des autres ; même ce qui est défendu devient permis pour le compatissant qui voit le bien à faire.

85. Après avoir fait leur part aux malheureux, aux faibles, aux religieux, qu’il mange avec modération ; qu’il sacrifie tout, hormis les trois robes.

86. Son corps est l’auxiliaire de la Bonne Loi : qu’il ne le torture pas en faveur d’un être médiocre ; de cette façon, il remplira promptement l’espérance des hommes.

87. Donc qu’il ne sacrifie pas sa vie pour celui dont les dispositions de compassion sont de mauvais aloi ; mais si elles sont égales aux siennes, il doit la sacrifier, car son sacrifice n’est pas perdu.

88. Qu’il n’enseigne pas la Loi à un homme irrespectueux ou qui, tout en étant en bonne santé, est coiffé d’un turban, porteur d’un parasol, d’un bâton, d’une épée, ou qui a la tête couverte.

89. Qu’il ne l’enseigne pas, profonde et sublime comme elle est, à des créatures vulgaires, ni à des femmes hors de la présence d’un homme ; qu’il témoigne un égal respect aux Lois supérieures et inférieures40.

90. Si quelqu’un se montre digne de la Loi sublime, qu’il ne l’affecte pas à la Loi inférieure ; mais qu’il n’aille pas, en le dispensant des devoirs pratiques, le gagner par l’attrait des Sûtras et des Mantras41.

91. Il est incorrect de jeter son cure-dents ou de cracher en public ; il est funeste et blâmable de souiller l’eau potable et le sol cultivé.

92. Il ne doit pas manger à pleine bouche, avec bruit ou en ouvrant largement la bouche, ni s’asseoir les pieds pendants, ni se gratter les deux bras en même temps.

93. Il ne doit pas voyager ou loger avec la femme d’autrui, si elle est seule. Ayant observé et interrogé, qu’il évite tout ce qui est choquant pour le monde.

94. Qu’il ne fasse pas signe avec le doigt ; mais qu’il se serve poliment de la main droite entière, même pour indiquer le chemin.

95. Qu’il ne hèle personne en agitant les bras, sauf dans un cas pressant, mais qu’il fasse entendre un claquement de doigts ou un autre bruit ; une conduite différente serait déréglée.

96. Qu’il se couche dans la posture du Nirvâṇa du Buddha, tourné vers la direction qu’il préfère, conscient, prompt à se lever avant d’y être strictement forcé.

97. Les pratiques édictées pour les Bodhisattvas sont innombrables. Mais celle qu’il faut observer rigoureusement, c’est la Purification de l’esprit.

98. Trois fois par jour et par nuit, qu’il mette en œuvre les trois éléments (moralité, méditation, sagesse) ; par eux, par la pensée de la Bodhi et par le recours aux Vainqueurs, il efface en lui-même la dernière trace du péché.

99. Dans quelque situation qu’il se trouve, soit de son propre gré, soit par soumission à un autre, qu’il pratique soigneusement les règles qui y sont applicables.

100. Il n’est rien que ne doivent pratiquer les Bodhisattvas pour le salut de tous ; et pour celui qui agit ainsi, il n’est rien qui ne soit méritoire.

101. C’est uniquement dans l’intérêt direct ou indirect des êtres qu’il doit agir ; c’est pour eux qu’il doit tout employer à l’acquisition de la Bodhi.

102. Qu’il n’abandonne pas, même au prix de sa vie, un saint ami, pratiquant la règle des Bodhisattvas et expert dans le sens du Mahâyâna.

103. Qu’il étudie dans le Çrîsaṃbhavavimoksha42 la conduite à tenir envers les gurus. Les préceptes exposés ici et les autres enseignements du Buddha sont à apprendre par le texte des Sûtrântas.

104. Les règles sont énoncées dans les Sûtras : qu’il récite donc les Sûtras, et qu’il apprenne les péchés graves dans l’Akâçagarbhasûtra.

105. Il est nécessaire de lire sans cesse le Çikshâsamuccaya43, parce que la pratique des bons y est expliquée en détail.

106. Ou bien encore qu’il étudie, comme abrégé, le Sûtrasamučcaya44 et le second ouvrage de même titre composé par le vénérable Nâgârjuna.

107. Par là il verra ce qui lui est défendu et prescrit ; l’ayant vu, il pourra pratiquer la règle pour garder en lui la pensée des créatures.

108. Voici en résumé la définition de la conscience : c’est l’examen répété de notre état physique et moral.

109. C’est en actes que je proclamerai la Loi ; à quoi bon en réciter seulement les paroles ? Quel bien le malade tirerait-il de la seule lecture d’un traité médical ?


NOTES


35. Râkshasas, dâkinîs : ogres et ogresses.

36. Aux enfers, les adultères sont contraints de monter sur l’arbre taçâlmalî, où des femmes gigantesques aux dents de fer les étreignent et les déchirent.

37. Montagnes de l’enfer qui, en se rapprochant, écrasent les damnés.

38. Les deux éléments formatifs du corps, d’après l’embryologie indienne.

39. Antagonistes : par exemple, la méditation du vide, antagoniste des passions ; champs des qualités : buddhas et bodhisattvas ; champs des bienfaiteurs : père et mère, etc.

40. À celles du Mahâyâna et du Hînayâna.

41. En lui laissant croire que l’étude des textes ou la connaissance des formules magiques peut tenir lieu, pour la sanctification, de la pratique des devoirs.

42. Chapitre du Gandavyûha, un des neuf Dharmas du Népal. V. R. Mitra, Nepalese Buddhist Literature, p. 90.

43. Ouvrage de Çântideva lui-même. Ed. C. Bendall (Bibliotheca buddhica).

44. Ouvrage du même auteur, aujourd’hui perdu.