100%.png

La Maremme toscane, souvenirs de voyage/01

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
LA
MAREMME TOSCANE
SOUVENIRS DE VOYAGE.

I.
LE LITTORAL DE LA MER TYRRHENIENNE.

Au commencement du mois de septembre 1858, je me trouvais à Livourne. Je revenais d’une excursion à Pise, Lucques, Florence et Sienne, ces grandes cités toscanes que nul voyageur en Italie ne saurait se dispenser de visiter, et que j’avais déjà plusieurs fois parcourues. Le port franc de Livourne, sans cesse animé et bruyant, me présentait pour unique spectacle sa population de marchands affairés, venus de tous les coins de la Méditerranée. Tous les jours, vers l’heure de midi, la via Ferdinanda se changeait en bourse en plein vent, où se pressait une foule compacte sur la chaussée et les trottoirs. Dans le quartier nommé la Nouvelle-Venise à cause des nombreux canaux qui le coupent, le mouvement commercial ne le cédait en rien à celui de la rue Ferdinande ; mais j’étais un voyageur de passage qu’aucune affaire n’amenait. Aucun navire chargé de blé arrivant des bords du Danube n’était dirigé à mon adresse, et à part la nécessité où j’étais quelquefois de troquer avec perte quelques pièces de 20 francs contre l’affreuse monnaie du pays, je n’avais avec les changeurs juifs de Livourne aucune relation qui pût me retenir dans ce port. Si ces honnêtes négocians ne se souciaient que médiocrement de mon humble clientèle, les commis de place, les ciceroni, tous les facchini que Livourne entretient en si grand nombre, me proposaient au contraire leurs services avec une insistance fatigante. Ils m’accompagnaient en bandes dès qu’ils me voyaient dans la rue, et à leur troupe se joignait celle des mendians effrontés, non moins acharnés que les facchini contre ma signoria illustrissima. Ce fut donc autant pour échapper au bruit de la cité marchande qu’aux poursuites des commis de place et des mendians que je me décidai un matin à traiter avec le vetturino Gamba Corta pour aller visiter la Maremme toscane. Cette partie de l’Étrurie est peu connue des voyageurs, et les Toscans eux-mêmes en redoutent le climat malsain ; mais elle est très intéressante à étudier au point de vue minéral et archéologique, et je bravai volontiers les fièvres pour entreprendre une excursion que si peu de touristes ont faite.


I. — LA VOIE EMILIENNE. — POPULATION.

Gamba Corta m’avait été présenté par il signor De’ Vecchi l’heureux patron de l’hôtel Victoria-et-Washington. Cet hôtel, l’un des plus élégans de Livourne, attire, à la faveur de sa double enseigne, les Anglais et les Américains qui abordent en Toscane. Ils y fraternisent à la table d’hôte, ils y vivent porte à porte, en bons voisins. J’étais venu me perdre au milieu d’eux par suite d’une vieille habitude, car j’étais déjà le client du signor De’ Vecchi à l’époque où son hôtel, plus modeste, dédié seulement à la » Victoire, et non à la reine d’Angleterre, ne portait encore que le nom d’Albergo della Vittoria. Mon hôtelier occupait alors l’entrée de la rue Ferdinande, et n’étalait pas sur les quais l’orgueilleuse façade de sa maison.

Le voiturin que m’avait proposé De’ Vecchi, fidèle à l’heure du rendez-vous, vint me prendre devant l’hôtel, et nous sortîmes bientôt de la ville par la Porte-Maremmane. Là j’eus toutes les peines du monde à faire comprendre à un douanier récalcitrant qui bouleversait ma malle qu’un vêtement dont il voulait me faire payer la sortie avait déjà été porté. Douce compensation qu’offrent au voyageur les douaniers d’un port franc de l’ennuyer quand il quitte la ville, s’ils ne le tracassent pas à l’entrée ! Gamba Corta criait comme moi, et déplorait en termes énergiques l’incident malheureux qui marquait d’un si fâcheux début notre course vers les maremmes. Le trop fidèle agent du fisc se rendit de guerre lasse à nos raisons, et mon cocher, autant pour célébrer sa victoire que pour réparer le temps perdu, fit claquer son fouet et lança ses chevaux au galop. Nous entrâmes en triomphateurs sur la voie Émilienne, tracée le long du littoral. Elle a été ainsi nommée parce qu’elle occupe, sur une grande partie de son parcours, l’emplacement même de l’ancienne voie Emilia Scaurra, qui de Rome conduisait dans les Gaules en suivant le bord de la mer.

L’aspect de la route au sortir de Livourne est des plus ravissans. Aux flancs des montagnes se dessinent d’élégantes villas, de gracieux jardins, et le tableau a pour cadre ce beau ciel d’Italie célébré par tant de poètes. À droite s’étend la mer, séparée de la route par une faible distance. La Gorgone et la Capraia apparaissent au loin, élevant au-dessus des ondes leurs rocs dénudés, jadis repaire des pirates, aujourd’hui refuge des contrebandiers et des pêcheurs. Gamba Corta, joignant à sa qualité de voiturin celle de cicérone, me déclina le nom de ces deux îles. Comme tout bon Toscan, il savait par cœur des vers de Dante ; de plus, il était Livournais, et il lança avec le poète irrité l’anathème contre Pise :

Poichè i vicini a te punir son lenti,
Movasi la Capraia e la Gorgona,
E faccian siepe ad Arno in su la foce,
Si ch’egli annieghi in te ogni persona [1].

Gamba Corta ne prolongea pas la citation, et s’interrompit pour me montrer l’ermitage de la Madone de Monte-Nero, au pied duquel nous passions en ce moment. L’église est en grande vénération auprès des gens du pays, et la madone à laquelle elle est dédiée est pour les matelots livournais ce que la vierge de La Garde est pour les marins de Marseille. Il y a mieux : tous à Livourne, Grecs schismatiques et unis, Arméniens, Maronites, Turcs eux-mêmes, aussi bien que catholiques romains, rendent à Notre-Dame de Monte-Nero le culte le plus assidu. Et comment en serait-il autrement ? « La Vierge un jour, me raconta mon voiturin, laissa Jérusalem et s’éleva dans les airs. Fatiguée de son vol, elle vint s’abattre sur Monte-Nero et ordonna à un Livournais qu’elle y rencontra de lui bâtir un temple en ce lieu. Elle orna elle-même sa chapelle d’une vierge noire sculptée par saint Luc, auteur de tant d’autres tableaux et statues représentant la mère du Christ, » A des faits si pieux, qui aurait pu refuser sa croyance, hormis quelqu’un de ces Juifs endurcis, très nombreux à Livourne ?

À peine Monte-Nero eut-il disparu derrière nous, que nous arrivâmes au Romito, puis à Castiglioncello, poste de douane et station militaire fortifiée. La route est ouverte dans un terrain montagneux très accidenté, tombant d’aplomb dans la mer. Les serpentines d’un vert sombre apparaissent ça et là, roches aujourd’hui solides, mais sorties jadis à l’état pâteux de ce grand laboratoire toujours en travail au centre de notre globe. Comme pour témoigner de l’énorme degré de chaleur qu’elles possédaient aux temps primitifs, les serpentines ont calciné toutes les couches du terrain de sédiment qu’elles ont traversé. Ce terrain a pris la couleur rouge de la brique cuite, ses élémens constitutifs ont été modifiés, et les nouvelles roches qui se sont ainsi produites ont reçu des géologues toscans le nom caractéristique de gabbro rosso. La serpentine et le gabbro rouge sont généralement métallifères. C’est dans ces roches que se rencontrent une partie des gisemens de cuivre de la Toscane, et, non loin du point où nous étions, se trouvent les fameuses mines de Monte-Catini, qui donnent à leurs trois heureux propriétaires plus de douze cent mille francs de bénéfices nets par année.

De Castiglioncello nous descendîmes à Vada, aujourd’hui rade presque déserte, autrefois port important au temps de l’occupation romaine. Ce lieu est nommé par Strabon, ainsi que le fleuve Cecina, que nous ne tardâmes pas à traverser sur un bac. Les dernières pluies avaient emporté le pont jeté sur ce capricieux cours d’eau. Nous dételâmes à Cecina, qui a pris le nom du fleuve sur lequel elle est bâtie. Pendant que mon automédon soignait ses bêtes et commandait le repas, j’allai visiter les hauts-fourneaux. Je n’eus pas besoin de me les faire indiquer ; ils dominaient la plaine, et les mugissemens de la machine soufflante, qui lançait l’air par les tuyères, s’entendaient d’une lieue à la ronde. On traite dans ces foyers le minerai de l’île d’Elbe. Ces mines renommées appartiennent à la Toscane depuis l’époque des Médicis, et c’est l’un des grands-ducs de cette famille qui a eu le premier l’idée de construire une usine à Cecina.

L’île d’Elbe, voisine de cette partie du rivage, ne tarda pas à m’apparaître sur la mer, quand nous quittâmes le relais. Je distinguai d’une façon de plus en plus nette le mont Campana et le mont Volterraio détachant sur l’azur du ciel, l’un ses pics dentelés de granit, l’autre sa cime arrondie de roches serpentineuses. Au pied du dernier de ces massifs, la ville de Porto-Ferrajo, voilée dans un rideau de vapeur, semblait sortir du sein des eaux, tandis que les marines de Rio et de Porto-Longone, les deux rades les plus fréquentées de l’île, restaient encore cachées à ma vue. Sur la terre ferme, une ligne continue de montagnes bornait brusquement l’horizon. Perchés sur les hauteurs se montraient quelques villages aux blanches maisonnettes, entre autres celui de Gherardesca. Le château domine le bourg de sa massive construction. Il rappelle un grand nom et une grande infortune que Dante a rendus à jamais célèbres dans l’épisode si connu d’Ugolin. Ugolino della Gherardesca possédait en effet ce fief au XIIIe siècle. Une plaque de marbre que j’ai vue scellée dans un mur de la cour du château constate que la postérité de Gherardesca ne s’est pas éteinte tout entière dans la tour de la Faim, comme les vers du poète florentin pourraient le faire croire. Un membre de la famille a été miraculeusement sauvé, et le nom d’Ugolin de Gherardesca est encore aujourd’hui porté avec honneur par le chef d’une des grandes familles de Florence, propriétaire du château de ses aïeux.

Dans les plaines, au pied de ces montagnes, sont de vastes champs depuis peu défrichés et plantés surtout de maïs, de blé et de pommes de terre. On y cultive aussi l’olivier et la vigne, qui donnent d’excellens produits. Ces champs s’étendent jusqu’aux dunes et aux étangs de la mer, et le long de la route je voyais des corps de fermes d’une élégante architecture où résident les métayers. Le style que les Toscans ont adopté pour ces constructions est des plus heureux. À l’intérieur, le parquet est en brique rouge ; les murs, crépis à la chaux, sont souvent ornés de fresques, et les plafonds sont en forme de larges voûtes, sous lesquelles on respire une agréable fraîcheur. Ces métairies ou fattorie appartiennent pour la plupart à de riches Pisans, entre autres le comte Alliata et le chevalier Serristori. Les gardes, le baudrier en sautoir, coupé sur le milieu par une plaque luisante de laiton portant les armoiries de leur maître, nous regardaient curieusement passer, car à l’époque de l’année que j’avais choisie on ne voit guère les touristes parcourir la Maremme. Sur le devant de la ferme, les animaux de basse-cour se disputaient quelques grains oubliés, pendant qu’autour des colombiers, formant l’une et l’autre aile de la maison, volaient en se poursuivant les pigeons et les tourterelles. Sur la porte, entourée d’une bande d’enfans, se montrait la fermière, fidèle compagne du métayer. Tout cet ensemble rustique composait un fort gracieux tableau, ayant pour horizon d’un côté les verdoyantes montagnes, et de l’autre la nappe azurée de la mer.

Gamba Corta, que cette scène champêtre laissait indifférent, fouettait et excitait ses chevaux. Il avait hâte d’arriver à San-Vincenzo, deuxième relais de la route où il est de tradition qu’on donne le picotin aux bêtes pendant que le voiturin avale le bicchierino de rigueur. L’auberge où nous nous arrêtâmes avait pris le nom d’Albergo reale depuis que l’ancien grand-duc, dans une de ses courses en Maremme, s’y était arrêté pour souper et passer la nuit. Le vieux Léopold aimait ainsi arriver à l’improviste sans se faire annoncer, et savait toujours se contenter de ce qu’il trouvait au logis. Sa suite se montrait souvent plus difficile, mais le prince laissait murmurer. Il est d’usage en Toscane, quand un souverain a séjourné ainsi dans la première maison venue, ne fût-ce que pour s’y reposer un instant, de célébrer avec pompe cet événement, et, afin que le public n’en ignore, de relater les circonstances qui s’y rapportent sur une immense plaque de marbre exposée en lieu apparent. L’aubergiste de San-Vincenzo n’avait eu garde de manquer à cette coutume. Il est seulement probable qu’à cette heure la plaque a été enlevée et prudemment reléguée au grenier.

J’étais en train de déchiffrer péniblement cette inscription lapidaire, d’un style des plus obscurs, quand Gamba Corta, tout guilleret, vint me prévenir qu’il était à mes ordres. Je montai en voiture, et nous continuâmes notre route. Aux allures rapides que nous prîmes dès le début, je n’eus pas de peine à reconnaître les bons effets du picotin et du bicchierino. À peine avions-nous parcouru un mille, allant ce train de poste, que Gamba Corta, se retournant vers moi, me montrait sur une butte élevée une autre ville et un autre château : c’était Campiglia. En Livournais bien appris, qui connaît ses proverbes, il me jeta par la portière le dicton qu’on a fait sur cette localité :

Il pian di Campiglia,
T’ingrassa, ti piglia ;


ce qui, traduit en bon français, signifie que la plaine de Campiglia vous engraisse et vous tue, en d’autres termes qu’on y prend ces fièvres intermittentes des maremmes sous l’effet desquelles à la longue la chair se gonfle par l’appauvrissement du sang et la prédominance de la lymphe, maladie incurable qui vous conduit peu à peu au tombeau.

La Maremme toscane, au milieu de laquelle nous nous trouvions, commence, à proprement parler, à partir de la Cecina. Une végétation et un relief du sol particuliers caractérisent cette région de l’Étrurie. Le terrain est d’abord en plaine, puis légèrement ondulé. Il se termine par une rangée de collines et de montagnes élevées, presque partout couvertes de maquis, ainsi nommés de l’italien macchie. Ce sont des bois de bruyères, d’arbousiers et autres taillis, auxquels se mêlent diverses variétés de chênes, notamment le chêne vert. Parfois se montre aussi le chêne blanc, dont la dénomination toscane de rovere est calquée sur le latin robur. Des lièvres et des lapins sauvages, des perdrix, des merles et des grives, enfin des sangliers en assez grand nombre, vivent dans les maquis. Quelques vipères à la morsure venimeuse et quelques tarentules sont les seuls hôtes malfaisans de ces bois. Sur le rivage règne une sorte de cordon littoral formé par l’accumulation des sables. La dune s’avance, insensiblement ; poussée par les vents du large. Devant elle s’étendent des marais aux eaux basses, stagnantes et délétères. Il s’en dégage des émanations putrides, cause prédominante des fièvres qui désolent ce pays, d’où la malaria éloigne la majeure partie des habitans pendant quatre ou cinq mois de l’année.

Le climat de la Maremme n’a pas toujours été aussi malsain et le sol toujours aussi inculte. On sait que l’état d’abandon où furent laissées les terres de la Toscane ne date que de la décadence de l’empire romain. Aux beaux temps de la république, l’Étrurie était l’un des greniers de Rome. À l’époque des Étrusques, la splendeur et les richesses de ces contrées étaient plus grandes encore. C’est là en effet que florissait la ville fameuse de Vetulonia, l’une des douze capitales ou lucumonies de l’Étrurie du centre. Les ruines de cette cité sont aujourd’hui perdues, et c’est en vain que les antiquaires ont cru les rencontrer soit sur les bords de la Cornia, soit dans l’emplacement de Massa maritime, la Massa Veternensis des Romains. On a été plus heureux pour d’autres villes étrusques de la Maremme, et à Roselle on a trouvé de nombreuses ruines qui rappellent l’éclat du passé. Populonia, la Pupluna des Rasènes, nommée par Virgile, est encore debout aujourd’hui à la même place et avec le même nom. Son enceinte de murs pélasgiques n’est qu’en partie détruite, et comme à Volterra, la Vèlathri des Étrusques, cette enceinte fait honte au peu d’étendue de la ville actuelle. Toutes ces cités si puissantes répandaient autour d’elles le mouvement et la richesse, tandis que de nos jours les hommes ont presque disparu de ces contrées, chassés par l’insalubrité du climat.

Je n’avais pas entrepris mon voyage avec l’intention de rechercher après tant d’autres l’emplacement de Vetulonia, et d’enrichir l’archéologie de cette, importante découverte. Néanmoins je ne pouvais passer au pied de Populonia, qui m’apparaissait sur une hauteur, sans me sentir pris d’un vif désir de la visiter. Ici aucune fouille n’était à faire, la ville étalait généreusement ses ruines. Je donnai donc l’ordre au cocher de tourner à droite, et bientôt, laissant la voie Émilienne, nous arrivâmes devant l’ancien port de la ville étrusque, aujourd’hui Porto-Baratti. Comme au temps de Strabon, qui a fidèlement décrit le havre et la ville qui le domine, on fait toujours dans ces parages la pêche du thon avec grand profit [2]. Le phare dont parle le voyageur grec a disparu, et l’on en trouverait sans doute les ruines en cherchant bien au fond de la mer. Les usines à fer que cite encore Strabon sont également absentes. Dans l’antiquité, elles projetaient l’éclat de leurs feux sur ces rivages, et éclairaient, elles aussi, les navigateurs qui fréquentaient la mer tyrrhénienne. L’île d’Elbe, d’où l’on tirait le minerai, avait ellemême ses fours métallurgiques : de là, selon Diodore de Sicile, le nom d’Æthulia, c’est-à-dire l’île brûlée ou l’île des feux, que lui avaient donné les Grecs.

On voit encore le long du rivage, à Porto-Baratti, les scories provenant des fours à fondre le fer que les Étrusques avaient construits à Populonia. Sur une longueur de plus de six cents mètres et une hauteur moyenne de deux existe un immense dépôt de matières ferrugineuses que viennent battre les eaux de la mer. Çà et là se retrouvent aussi les pierres dont les fours étaient bâtis. Elles ont été fortement calcinées par la flamme, et présentent même sur plusieurs points un commencement de fusion. Les scories analysées indiquent chez les fondeurs étrusques une connaissance parfaite du traitement du minerai de fer. On sait d’ailleurs comment les scories se forment dans tout travail métallurgique : c’est la partie terreuse et stérile du minerai qui se combine dans la fusion avec les métaux étrangers et une certaine portion du métal utile. Étant plus légère que ce dernier, elle surnage et se sépare de lui à la coulée. Dans le travail des usines à fer étrusques, le rôle de la scorie était un peu différent, car les anciens ne traitaient pas le minerai comme on le fait aujourd’hui dans les hauts-fourneaux où l’on obtient la fonte. Ils retiraient dans une première fusion une masse de fer spongieux dont ils extrayaient par compression la scorie adhérente ; on réchauffait ensuite cette masse dans un deuxième foyer pour l’étirer en barres sous le marteau. On produisait de la sorte un fer doux ou aciéreux suivant les cas, et les instrumens de ce curieux travail, le marteau, l’enclume et les tenailles, sont encore représentés sur les monnaies de Populonia. Il n’y manque que le dessin des fours, et il est probable qu’ils devaient ressembler à ceux que divers pays, notamment la Catalogne et la Corse, ont continué d’employer jusqu’à ce jour. Le combustible en usage était le bois et le charbon de bois, dont on retrouve encore des débris au milieu des tas de scories. Il est facile de s’assurer par l’examen des rondins carbonisés que les essences qui végétaient à cette époque dans la Maremme étaient les mêmes qu’aujourd’hui. Les soufflets étaient alors inconnus, et pour lancer l’air dans le foyer, on comptait sans doute sur la brise de mer, ce qui explique la position littorale des usines de Populonia.

Après la conquête de l’Étrurie, les Romains laissèrent ces fours allumés, et nous voyons dans Tite-Live qu’à l’époque de la seconde guerre punique, Populonia fournit à Scipion l’Africain tout le fer dont il avait besoin pour son expédition contre Carthage [3]. Sylla ravagea la ville étrusque, mais dut respecter ses usines, dont l’utilité était si grande pour Rome. Ces fours restèrent également allumés sous les empereurs. Un voyageur latin, Rutilius Numatianus, qui passa en cet endroit vers le Ve siècle de notre ère, et qui a laissé de son voyage une pittoresque description, parle en effet du travail du fer à Populonia. En supposant que l’invasion des Barbares ait mis fin à ce long travail métallurgique, il n’en reste pas moins très curieux, non-seulement par la manière si intelligente dont il a été conduit en ces temps reculés, mais encore par la durée de dix ou douze siècles sans aucune interruption qu’on lui attribue.

Après avoir longuement visité les ruines de ces fonderies étrusques, je gravis à pied la montée qui conduit à Populonia. Les chevaux, fatigués d’un voyage un peu long, purent ainsi souffler tout à leur aise. Gamba Corta marchait à côté d’eux, faisant claquer son fouet. Dilettante comme tous ses confrères, il sifflotait, pour égayer sa marche et exciter ses bêtes, le brindisi de la Traviata. Tout entier à ses chants, il s’inquiétait peu des Étrusques et de leur glorieux passé. Cependant de temps à autre il daignait jeter un regard sur les pans de murs cyclopéens qui d’un côté bordent la route. D’immenses blocs à paremens polygonaux sont entassés les uns sur les autres, s’emboîtant avec une parfaite régularité. C’est à peine si l’on aperçoit les joints. Aucun ciment ne relie entre elles ces énormes masses, et après trois mille ans elles sont encore en place comme au premier jour. De quels puissans engins devaient être munis les hommes de cette époque pour traîner à cette hauteur et disposer si bien d’aussi lourds matériaux ! En quelques endroits, le chemin est parqueté de larges dalles, découpées en polygones comme la façade des murs. Puis la muraille et le parquet disparaissent tout à la fois. Les Barbares, et après eux les habitans aussi peu policés auxquels Populonia a successivement donné asile, n’ont pris aucun souci de ces restes d’une civilisation à la fois si ancienne et si avancée, et tour à tour ils se sont servis d’une partie des matériaux étrusques pour élever leurs petits monumens. Le Colisée lui-même n’a-t-il pas été exploité comme une carrière, et n’a-t-il pas fourni pour une large part à la construction des palais édifiés à Rome pendant le moyen âge et le commencement des temps modernes ?

On entre à Populonia par une porte ouverte dans le mur qui entoure la ville moderne, car les murailles étrusques comprennent un trop grand espace pour la population actuelle. Au bruit que fit la voiture dans la principale et je dirais presque l’unique rue sur laquelle la porte donnait accès, tout le monde se mit aux fenêtres : chacun voulait voir le forestiere, l’étranger qui arrivait. Aucune auberge n’existant dans l’endroit, j’allai frapper à une maison hospitalière dont on m’avait donné l’adresse à Livourne. Le seigneur du lieu, le chevalier Desiderii de Pise, était absent ; mais le majordome me reçut avec autant d’amabilité que son maître aurait pu le faire. Il indiqua la remise au voiturin, et après un instant de repos il me proposa d’aller jouir du coucher du soleil sur la terrasse du château.

Comme nous passions dans le jardin, il me montra un boulet qui était venu s’y perdre en 1812, lancé par une frégate anglaise. Du balcon du château, on dominait la mer, et la vue s’étendait au loin. Sur le premier plan, on distinguait l’île d’Elbe, et auprès d’elle, comme deux, fidèles satellites, Palmaiola et Cerboli. La Pianosa, aux terres basses, apparaissait sur l’eau comme une ombre indécise. On embrassait d’un seul coup d’œil presque toutes les îles qui composent l’archipel toscan. Sur le dernier plan se dressait, comme une forme vague, l’île de Corse, dont les pitons élevés se détachaient plus nettement, colorés des derniers feux du jour. Le soleil venait de disparaître ; mais quelques nuages, qui s’étaient tout à coup formés à l’horizon, lui empruntaient leur teinte vive et rougeâtre. Sur la terre ferme, la ville de Piombino, voisine de Populonia, restait entièrement masquée par les montagnes du littoral. On avait peine à apercevoir le port et quelques navires au mouillage. Les bateaux pêcheurs avaient laissé tomber leurs voiles et regagnaient le rivage à la rame. La mer était calme, aucune ride ne se formait à sa surface, et une douce brise parfumait et rafraîchissait l’air. Tout entier à ce grand spectacle, je me reportais par la pensée aux temps de l’ancienne Étrurie. Je voyais les trirèmes quittant la rade de Populonia et sillonnant la mer Tyrrhénienne. Les unes voguaient vers l’île d’Elbe pour y porter des vivres et embarquer le minerai de fer ; d’autres, plus hardies, s’avançaient vers la haute mer, et allaient échanger les produits de l’Étrurie du centre contre ceux de l’Étrurie du nord. Dans ces parages éloignés florissait Luna, riche en métaux comme Populonia, et produisant l’argent, tandis que celle-ci fondait le fer. Luna avait en effet pour armes un croissant, l’emblème de Diane, à qui était dédié l’argent. Les relations de Populonia avec l’Étrurie du sud avaient dû être non moins fréquentes, et le commerce des Étrusques dans la mer Tyrrhénienne avait sans doute présenté autant d’activité que celui des Phéniciens le long des rivages de l’Égypte et de la Syrie.

Pendant que j’étais plongé dans ces réflexions, et que je comparais avec tristesse la décadence du présent avec la grandeur du passé, la cloche du dîner sonna. Le majordome avait amené un nouveau convive, et le curé du village vint prendre part au repas. Le festin fut des plus gais, et, comme on le pense, la conversation roula tout entière sur les Étrusques. Le curé, en sa qualité de latiniste, cita Virgile. Il rappelait avec orgueil que Populonia avait jadis fourni à Énée pour la conquête du Latium six cents jeunes guerriers, juste le double de ce qu’avait donné l’île d’Elbe, malgré ses inépuisables richesses minérales.

Sexcentos illi dederat Populonia mater
Expertes belli juvenes, ast Ilva trecentos
Insula, inexhaustis Chalybum generosa metallis [4] ;

Au milieu de ces dissertations savantes que ne put interrompre ni la fumée des cigares, ni la flamme d’un punch à l’italienne, notre réunion se prolongea bien avant dans la nuit. Le majordome et le curé m’apportèrent des médailles et des monnaies, des scarabées gravés sur des pierres dures et rappelant ceux de l’Égypte, enfin une foule d’objets d’art de tout genre. Il y avait des miroirs métalliques en bronze, si communs chez les Étrusques, des vases en terre ou en métal, des chaînes et des anneaux en or du travail le plus délicat. Je passe sous silence l’arsenal obligé des piques, des sabres et des casques tout vert-de-grisés, et qui eussent suffi et au-delà, arrangés en panoplies, à orner un musée d’amateur. Je touchai à tout, j’examinai tout avec un soin curieux ; mais les monnaies attirèrent principalement mon attention, car c’était la première fois qu’elles passaient sous mes yeux. Elles sont presque toutes à l’effigie de Vulcain, qui personnifie le travail des métaux dans les religions antiques des Phéniciens, des Étrusques et des Grecs. Les monnaies de Populonia, comme pour mieux expliquer encore ce que la tête du dieu forgeron signifie dans ce cas, portent pour emblèmes le marteau, l’enclume et les tenailles. Le nom de Populonia, en étrusque Pupluna, est gravé autour de la pièce, et se lit de droite à gauche, comme l’écriture des langues orientales. Les caractères rappellent ceux que les Grecs ont plus tard employés, et le mot de Pupluna a, d’après certains archéologues, la même signification que le mot metalla des Grecs et des Latins. Pupluna était en effet pour les Étrusques la ville aux mines : elle faisait le commerce des métaux, et elle jouissait, avec Volterra, du droit de battre monnaie pour toute la confédération du centre. Quelques-unes de ces monnaies sont en or ou en argent ; presque toutes sont en bronze et d’un volume et d’un poids que les énormes baïoques de la Rome d’aujourd’hui n’égalent qu’à moitié. La valeur est indiquée en unités du temps par des boules en relief venues sur l’exergue à la fonte, ou au moyen du poinçon, car très peu. de monnaies sont fondues. Quelques signes particuliers, par exemple des étoiles, se font aussi remarquer à côté des emblèmes précédemment décrits. Il est difficile de deviner ce que veulent dire ces signes. La tête de Vulcain est quelquefois remplacée par une tête de Minerve étrusque coiffée de son casque, comme la Minerve athénienne. Sur l’exergue est la chouette, l’oiseau fidèle de la déesse. Enfin on a aussi représenté sur ces pièces une figure de gorgone tirant la langue.

Le majordome et le vieux curé avaient mêlé leurs monnaies étrusques, à la fois si curieuses et si intéressantes, avec des médailles romaines. Ils ne faisaient aucune différence entre celles-ci et les premières, confondant la tête des césars et celle de Vulcain. Le pupluna des sous étrusques et le S. C. (Senatûs-Consultû) des as romains avaient à peine frappé leurs yeux. Ceci prouve qu’on peut citer à propos Virgile et professer pour les Étrusques une grande admiration, sans rien entendre à la chronologie.

Le lendemain d’une journée si bien remplie, j’allai visiter au dehors de Populonia, dans une vigne du chevalier Desiderii, une magnifique mosaïque. Elle date certainement de l’époque étrusque et représente une grande pêche. La barque apparaît au milieu de la mer ballottée par les vagues, pendant que les pêcheurs tirent leurs filets. Sous l’eau, suivant l’usage admis par les mosaïstes représentant ces sortes de scènes, nagent différens poissons. Quelques-uns sont parfaitement réussis. Cette mosaïque devait faire partie d’une chambre de bain, comme des restes de canaux découverts dans le voisinage semblent l’indiquer. Malheureusement le propriétaire n’a nul souci de ses richesses souterraines ; il ne veut faire entreprendre aucune fouille, et la mosaïque reste à moitié cachée sous la terre. On ne la découvre qu’aux rares voyageurs que le hasard ou l’étude amène à Populonia. Un seau d’eau jeté à la hâte sur le dessin, d’après la méthode italienne, lui rend momentanément un peu de sa netteté ; puis on recouvre le tout de terre jusqu’à une prochaine visite. Cette admirable relique reste ainsi exposée à toutes les intempéries. Elle a été par hasard découverte quand on a creusé le sol pour y planter la vigne, et la bêche du vigneron l’a en partie dégradée. À côté est un pan de mur auquel sont adossées des arcades qui paraissent dater de l’époque romaine. Elles sont tapissées de lierre, et composent une ruine de l’effet le plus pittoresque.


II. — LES MINES ET LES FONDERIES ETRUSQUES DE CAMPIGLIA.

De Populonia, je me dirigeai vers Campiglia, où m’attendait un ami établi dans la contrée. Gamba Corta, que les fièvres de la Maremme remplissaient d’épouvante, commençait à regretter l’aspect plus riant de la plage livournaise. Il m’avait demandé instamment son congé, sous prétexte qu’il m’était désormais inutile, et je l’avais renvoyé vers son patron avec la buona mano de rigueur. Pour moi, je m’établis sans façon et sans nulle crainte dans la maison hospitalière qui m’était ouverte. En compagnie du géologue de l’endroit, l’egregio signore Tito Nardi, que me présenta mon ami, je ne tardai pas à parcourir les montagnes voisines. Outre la beauté sauvage de leurs sites, elles m’offraient un autre attrait, celui d’une étude sur place, après un intervalle de trois mille ans, des exploitations minérales et métallurgiques des Étrusques. Cette grande nation, qui a peuplé la Toscane avant les Romains et commencé avant le peuple-roi la civilisation de l’Italie, n’est encore connue des historiens que sous le point de vue de l’art. Très peu se sont inquiétés de sa langue, qu’on parlait, dit-on, encore au temps d’Auguste ; très peu aussi ont pu interroger dans tous leurs détails les événemens eux-mêmes, car l’histoire de l’Etrurie qu’avait écrite l’empereur Claude est aujourd’hui perdue. Il n’a jamais même été question, que je sache, dans aucune étude sur les Étrusques de l’état de l’industrie chez cette nation si avancée, et c’est ce vide que je vais essayer de combler. À défaut d’histoire écrite, les faits parleront d’eux-mêmes.

Le génie des Étrusques, population éminemment industrielle et trop peu connue sous ce rapport, a surtout brillé dans le travail des métaux, tels que le bronze ou l’airain. S’il faut en croire Lucrèce, ce métal a chez les anciens précédé le fer, car il est plus facile à travailler. Or la chimie moderne a démontré que l’airain des anciens n’est qu’un alliage dans lequel entre principalement le cuivre, et les mines de cuivre que les Étrusques ont exploitées en Italie sont surtout celles du Campigliais, la partie de la Maremme toscane où j’étais venu planter ma tente.

M. Tito Nardi, qui connaissait par cœur tous les points qu’avaient exploités les Étrusques, me les fit visiter avec une complaisance et une aménité dont je garde encore le souvenir après trois ans. Sur les flancs du Monte-Calvi courent deux rangées parallèles de déblais : ce sont les parties stériles des deux filons excavés par les Étrusques. En certains endroits, des bouches encore béantes conduisent dans l’intérieur des exploitations. Munis de cordes et de lampes, nous descendîmes dans ces profondes cavernes. Il nous fut aisé de suivre sur les parois de la roche métallifère la trace du coin et des marteaux à tête pointue qui avaient jadis servi à désagréger ces masses résistantes. La marque est parfois aussi fraîche que si le travail datait d’hier. Quelquefois aussi l’excavation s’est faite extérieurement, à ciel ouvert, comme disent les mineurs, et alors le filon apparaît dans toute sa puissance et sa hauteur. Le minerai brille de son éclat métallique dans sa gangue pierreuse et cristalline, et la roche se présente à l’œil sous le véritable aspect que la nature lui a donné. Les travaux des Étrusques se terminent sur la cime ; du Monte-Calvi, où deux vastes puits, mesurant chacun plus de cent mètres en profondeur, marquent la limite de cette antique exploitation. En quelque point qu’on la visite, elle étonne par son immensité même, et des chambres aux gigantesques proportions vont se succédant, communiquant entre elles par d’étroits boyaux. Ceux-ci se prolongent quelquefois jusqu’à la surface comme des ; cheminées d’aérage destinées à ventiler les travaux. Autour des chambres, dont la hauteur effraie presque le visiteur, sont disposés des massifs en gradins sur lesquels s’élevaient les ouvriers pour l’abatage du minerai. Nous montâmes sur ces larges marches et visitâmes en détail la partie supérieure des chantiers. Pour ne pas nous égarer dans ce dédale, nous fixâmes de loin en loin des chandelles allumées, qui nous servirent au retour pour retrouver notre chemin. Rien ne saurait dépeindre la majesté que ces souterrains empruntent à leur silence et à leur immensité, et le bruit monotone de l’eau s’échappant des parois à intervalles réguliers trouble seul le calme de cette étrange solitude. Aucun son du dehors ne pénètre, et les animaux eux-mêmes qui cherchent un abri dans ces cavités ne s’aventurent guère dans l’intérieur. Retenus par une espèce d’effroi, les rats et les chauves-souris s’établissent prudemment à l’entrée des galeries, et ne poussent pas plus loin leur visite intéressée.

Quelquefois l’ampleur des vides inquiétait les mineurs eux-mêmes, et ils remblayaient et soutenaient alors une partie de leurs chantiers par des roches stériles et des étais en bois que l’on retrouve encore aujourd’hui en place. Les moellons, au milieu desquels on jetait de la terre ou du sable, ont formé une espèce de béton dur comme le ciment romain, et que l’on ne peut plus détruire qu’à la poudre ; les bois se sont en partie carbonisés, mais non pourris. L’eau qui arrive dans ces vides par les fissures du sol traverse un terrain de marbres. Elle se charge de parties calcaires, et, filtrant goutte à goutte dans les excavations, dépose au toit et au seuil des galeries des aiguilles et des stalactites qui finiront par se rejoindre. Les atomes de carbonate de chaux se reforment un à un à mesure que l’eau s’égoutte ou s’évapore lentement. Cependant quelques-unes de ces colonnes cristallines mesurent déjà plusieurs mètres de hauteur, et ces faits nous démontrent que le temps comme nous le comprenons n’est guère un élément avec lequel compte la nature dans les œuvres qu’elle se plaît à créer.

Les mines que les Étrusques ont exploitées à Campiglia sont des mines de cuivre, de fer et de plomb argentifère. Des premières on tirait l’airain, l’œs des Romains. Ce métal n’est, comme on le sait, qu’un alliage de cuivre avec le zinc, le fer et l’étain, qui se trouvaient naturellement mêlés au minerai, surtout les deux premiers. On produisait l’airain tout d’une pièce dans le four ou après deux coulées successives, et la relation que nous a faite Pline des opérations métallurgiques des anciens ne laisse à ce sujet aucun doute. Les mines de plomb argentifère étaient surtout exploitées pour l’argent qu’elles renfermaient plutôt que pour le plomb, dont les Étrusques ne paraissent pas avoir connu l’usage comme les Romains. Ainsi l’on n’a trouvé dans aucune ville de l’Étrurie des tuyaux de plomb comme on en rencontre dans les ruines romaines. Les archéologues pensent cependant que certaines balles de plomb en forme de glands que l’on trouve à Campiglia sont d’origine étrusque, et qu’on les lançait au moyen de la fronde ; mais les soldats de Rome et les condottieri du moyen âge peuvent aussi revendiquer leur part dans l’usage de cette arme, aujourd’hui passée de mode. Quant au minerai de fer exploité à Campiglia par les Étrusques, on le mélangeait à celui de l’île d’Elbe, dont la nature calcaire était ainsi corrigée dans le fourneau par la qualité siliceuse du minerai campigliais, facilitant singulièrement la fusion. Aujourd’hui encore, dans les hauts-fourneaux de Marseille, le même procédé est en usage. On y traite du minerai de l’île d’Elbe mêlé à celui de Monte-Valerio, près Campiglia, provenant du filon même des Étrusques.

J’ai déjà dit que l’exploitation des mines de fer, dans l’Étrurie comme dans tous les autres pays de l’antiquité, est venue bien après celle du cuivre, donnant ainsi raison aux poètes, qui mettent l’âge d’airain avant l’âge de fer. Sans plus s’attacher aux récits poétiques, un passage d’un livre attribue à Aristote nous apprend d’ailleurs que les mines de cuivre chez les Étrusques ont ’été fouillées avant celles de fer [5] ; mais le temps a passé sur les excavations du Campigliais, et il est maintenant impossible de déterminer les véritables époques de ces travaux successifs, qui ont dû. cependant procéder de la sorte : cuivre, plomb et argent, fer. La première exploitation a sans doute commencé lors de l’arrivée des Tyrrhéniens en Toscane, et ils auront ainsi importé sur le sol italien une industrie déjà florissante en Égypte et dans l’Asie Mineure. C’est un point de rapprochement de plus des Rasènes ou des Étrusques, comme on voudra les appeler, avec les anciens peuples de l’Orient. L’exploitation de l’argent a peut-être été contemporaine de celle du cuivre, et après est venue celle du fer. Dans tous les cas, les exploitations réunies ont très probablement duré, sauf à faire la part de certaines interruptions inévitables, du Xe au IIIe siècle avant notre ère.

Les travaux entrepris par les Étrusques sur les mines du Campigliais frappent encore aujourd’hui d’étonnement le géologue comme le simple touriste. Les habitans de la localité, à qui la tradition, malgré la conquête romaine et l’invasion des Barbares, a transmis le souvenir des Étrusques, ont donné aux ruines de ces exploitations des noms significatifs, tels que le Poggio alle fessure. le Campo alle bucche, les Cento Camerelle, la Gran Cava, etc. Les ruines des usines métallurgiques où se traitaient les minerais existent également ; elles ont reçu en un point où ce travail s’est principalement développé le nom caractéristique de la Fucinaja ou la forge, la fonderie. On y rencontre des tas énormes de scories cuivreuses disposées le long d’un ravin ; au milieu de ces scories, on découvre quelques pierres réfractaires, un peu rougies par le feu, et qui servaient à la construction des fourneaux. On s’était placé sur ce point sans doute afin de profiter des courans d’air naturels pour souffler le foyer. Malgré les pluies qui entraînent au loin chaque année dès quantités assez considérables de scories, tous ces tas réunis cubent encore l’énorme volume de plus de cent cinquante mille hectolitres, correspondant à un poids de trente millions de kilogrammes de scories et à autant de minerai traité. Je parle d’ailleurs de la partis des tas qui est visible, car l’on ne peut juger que par approximation de la véritable hauteur de ces monticules, dont quelques-uns sont enfoncés dans le sol. Quoi qu’il en soit, en ce seul point, le travail de fusion des Étrusques aura duré certainement plusieurs siècles. Dans une autre vallée, dépendant du village de Gherardesca, on trouve une accumulation de scories cuivreuses et plombifères presque aussi considérable que celle de la Fucinaja.

À mesure que le minerai, extrait de la mine, arrivait au jour, on le transportait à l’usine et on le jetait dans le fourneau. Il en sortait à l’état d’airain, dont la composition variable se rapprochait tantôt de notre cuivre rouge’, tantôt du cuivre jaune ou laiton, tantôt enfin, mais plus rarement, du bronze. On envoyait alors le métal à l’atelier de moulage. Là on devait généralement le raffiner et le refondre avec l’étain pour fabriquer le bronze, qui n’est qu’un alliage de cuivre et d’étain. Ce dernier métal n’existant nulle part en Toscane, les Tyrrhéniens devaient le recevoir des Phéniciens et des Carthaginois, qui allaient le chercher aux Cassitérides ; Une fois le bronze obtenu et moulé, les ouvriers achevaient de lui donner, par le marteau ou sur le tour, ces mille formes élégantes que les Étrusques, et après eux les Romains (pour ne parler que de l’Italie), ont transmises, comme une sorte de défi, à nos ouvriers modernes. De ces ateliers sortaient les lampes à trois becs montées sur un pied commun, et encore conservées en Toscane, où le peuple de la Maremme en fait un si grand emploi. Les casques, les piques, les cuirasses, les sabres, les vases et les statues de tout genre étaient également façonnés dans ces ateliers de l’Étrurie. Ainsi nous lisons dans Tite-Live qu’Arezzo fournit la plus grande partie de l’équipement des soldats de Rome en casques et lances pour la seconde guerre punique. Arezzo, l’une des lucumonies étrusques, possédait des mines de cuivre dans ses environs et une manufacture centrale d’objets en bronze. Le travail de cette ville industrielle se continua sous les Romains, qui s’y approvisionnèrent pour leurs armées et le service de leurs maisons. Plus tard, après la conquête de la Grèce, l’airain de Corinthe et de Chypre dut remplacer celui de l’Étrurie.

Ayant eu souvent occasion d’analyser les scories étrusques provenant du traitement des minerais de cuivre et de plomb argentifère du Campigliais, je n’ai trouvé, dans les unes comme dans les autres, que peu de traces des métaux utiles au milieu desquels elles ont été fondues. Cette pauvreté des scories en cuivre, plomb et argent indique le soin avec lequel était conduite la fusion. La perte si minime qui se produisait dans le traitement montre le peu d’avantage qu’il y aurait aujourd’hui à reprendre ces scories pour en retirer la faible quantité de métaux qu’elles renferment encore. Elles ne peuvent que servir de fondans dans certaines opérations métallurgiques, et les habitais de Campiglia les emploient à remblayer leurs routes.

À une époque très reculée, les Étrusques étaient donc aussi habiles dans le travail de la métallurgie qu’on l’est de nos jours. Cette connaissance profonde qu’avaient les anciens de la fusion des métaux a du reste été partout constatée. En Espagne, les Phéniciens et après eux les Carthaginois, qui ont exploité des mines de cuivre et d’argent, ont laissé des résidus presque purs de tout métal. Dans l’île de Chypre, le pays d’où le cuivre a pris son nom, les scories cuivreuses ont également été reconnues très pauvres. Les moines eux-mêmes du moyen âge, qui dans certaines forêts de la France ont fondu les minerais de notre sol, se sont si bien acquittés de ce travail, qu’ils n’ont laissé aux métallurgistes de nos jours rien à faire après eux. Il est donc vrai de dire avec le proverbe qu’expérience passe science. Les Étrusques, qui ne pouvaient avoir aucune teinte de la chimie, science toute moderne, ont justifié le vieil adage mieux peut-être qu’aucun autre peuple. Ajoutons que, s’ils n’avaient pas directement importé en Italie, dans leur grande migration vers la péninsule, l’art de travailler les mines et les métaux, ils l’avaient sans doute appris des Phéniciens, qui plus tard l’enseignèrent aussi aux Carthaginois et aux Grecs, comme eux-mêmes l’avaient connu des Égyptiens. Des relations commerciales suivies répandaient ainsi, à défaut de livres, chez les divers peuples de l’antiquité, la pratique des arts minéralogiques ; mais les Étrusques ont surpassé les Égyptiens et les Phéniciens, égalé tous les autres peuples de l’antiquité dans l’art de travailler le bronze. Les objets de cette époque, répandus avec tant d’abondance dans les différens musées de l’Europe, surtout dans ceux de l’Italie, prouvent amplement la vérité de cette assertion.

J’ai retrouvé au milieu des résidus de la fusion, devant les ruines des fourneaux eux-mêmes, des morceaux de minerai de la grosseur du poing, tels que les Étrusques les jetaient, après un triage et un cassage préalables, dans la gueule du foyer embrasé. Ces échantillons accusent tous une teneur en cuivre très faible, la même qu’on rencontre encore aujourd’hui, où le minerai présente une richesse moyenne de 4 à 6 pour 100 au plus. Cette teneur, dont se contentaient les Étrusques, est pour nous à peine suffisante malgré nos méthodes de fusion, que nous croyons perfectionnées. Devant de pareils faits, on se demande comment les anciens, qui ne possédaient ni la poudre ni les moyens mécaniques puissans qui sont à notre disposition, ont pu poursuivre avec profit les exploitations du Campigliais. Est-ce par le travail des prisonniers de guerre, des esclaves condamnés aux mines ? Mais ce genre de travail coûte plus cher que celui des ouvriers ordinaires, et ce qui s’est passé dans les colonies de l’Amérique et de l’Inde après l’affranchissement des esclaves prouve la supériorité du travail libre sur le travail forcé. On objectera que cette expérience n’a eu lieu que pour les exploitations agricoles, et je réponds que le fait est vrai à plus forte raison pour les mines, où la surveillance est si difficile et quelquefois impossible. Qui donc rendait si avantageuse l’exploitation des Étrusques sur un gîte métallifère si pauvre et d’une attaque si pénible ? C’est, je pense, le haut prix du bronze et l’application de ce métal à tous les usages de la vie civile et militaire, à une époque où le fer était d’un emploi très restreint, et plus coûteux d’ailleurs que le bronze. Ajoutons que l’Étrurie était alors partout cultivée, surtout en céréales, et que ses campagnes n’offraient pas le désolant aspect qu’elles présentent aujourd’hui. L’ouvrier y vivait donc à très bon compte, sous un climat salubre, et par suite le prix de la journée devait être très peu élevé.

Maintenant on se demandera peut-être ce que sont devenues chez les Romains, plus tard dans le moyen âge et les temps modernes, ces mines du Campigliais, dont l’exploitation était prospère à une époque si reculée. Sous les Romains, ces mines n’ont pas été exploitées, et ce qui le prouve, c’est d’abord un décret du sénat, trois fois cité par Pline dans son Histoire naturelle. Ce décret, pour des motifs que Pline ne fait pas connaître, mais qu’il est aisé de concevoir, défendait l’exploitation des mines dans toute la péninsule. Le sénat eut sans doute en vue de favoriser par là les développemens de l’agriculture sur le sol italien et les progrès de ses colonies lointaines. Ainsi, à la même époque où Rome achevait la soumission de l’Étrurie, elle conquérait l’Espagne, et elle avait déjà fait de l’île de Sardaigne, qu’elle arrachait aux Carthaginois, une province de la république. L’Espagne et la Sardaigne étaient alors célèbres, elles le sont encore aujourd’hui, pour le travail des mines et les richesses qui en proviennent. Défendre l’exploitation minérale sur le sol de l’Italie, et la permettre, l’encourager même dans les pays conquis, c’était donc appeler au loin des colons, c’était répandre dans les provinces récemment annexées la langue, les mœurs, la religion de Rome, et c’est ce que demandait le sénat. À une époque plus rapprochée de nous, n’avons-nous pas vu l’Espagne faire usage d’une telle politique, et prohiber le travail des mines sur son propre sol pour le transporter dans le Nouveau-Monde ? Quoi qu’il en soit des idées du sénat au sujet de l’exploitation des mines en Italie, il est certain que les mines du Campigliais, si activement fouillées par les Étrusques, restèrent inexploitées après la conquête romaine. Strabon, dans sa Géographie, dit en propres termes qu’en passant à Populonia il y trouva d’anciennes mines abandonnées, et c’est certainement aux mines de Campiglia qu’il fait allusion, ces mines étant les seules voisines de Populonia. Dans les tas de scories de Fucinaja et de Gherardesca, où quelques objets ont été retrouvés, on n’a jamais rencontré d’ailleurs que des restes de l’époque étrusque, comme des scarabées ou des amphores de forme spéciale. Qu’il me soit permis d’ajouter qu’au point de vue de l’art des mines et de la métallurgie, les travaux du Campigliais présentent un cachet d’unité qui est le signe d’une seule et même époque.

Pendant le moyen âge, les mines de la Toscane ont été le siège de travaux très actifs ; mais on n’a pas recommencé les exploitations du Campigliais, et il faut arriver jusqu’aux temps modernes pour assister à la reprise des travaux étrusques. Deux essais ont été tentés, l’un vers le milieu du XVIe siècle par le premier des grands-ducs de Toscane, Cosme Ier de Médias, dit le Grand, l’autre de nos jours même. La première de ces tentatives n’offrit qu’un intérêt passager. Aussi profond politique que bon administrateur, Cosme joignait à ces qualités celle d’habile commerçant qu’il tenait de sa race. Le pouvoir ne le fît renoncer ni à la banque ni au négoce, et plus d’une fois la ruse italienne inspira ses opérations de marchand. Devinant tout le parti qu’il pourrait tirer des mines si abondamment répandues sur le sol de la Toscane, si activement travaillées par les Étrusques et après eux par les républiques italiennes, il essaya d’en reprendre quelques-unes, notamment celles du Campigliais, respectées par le moyen âge. Il fit venir d’Allemagne un maître mineur et fondeur, et s’adressa au célèbre banquier d’Augsbourg, à Fugger, le Rothschild de l’époque. Les mines de plomb argentifère furent surtout celles qui tentèrent Cosme ; mais bientôt, distrait par les intérêts plus graves de la politique, il oublia la métallurgie, pour laquelle il avait cependant une si grande passion qu’il allait jusqu’à travailler lui-même dans le laboratoire de son palais. Les descendans de Cosme s’occupèrent aussi de l’exploitation des mines, mais portèrent leurs regards sur d’autres localités, et c’est de nos jours seulement que nous assistons à une reprise sérieuse des travaux de Campiglia. Jusqu’à présent toutefois les recherches dans les anciennes excavations, notamment pour les mines de cuivre, n’ont donné que de très faibles résultats, et, chose curieuse, le minerai que les Étrusques avaient si bien et si longtemps exploité paraît jusqu’ici trop pauvre à la science moderne ! La roche se montre aussi très résistante pour nos outils d’acier qui s’y émoussent, pour la poudre, qui l’entame et la désagrège à peine. Enfin nos fourneaux semblent rebelles à la fusion de ce minerai, qui, composé de matières essentiellement fusibles, comme l’amphibole, a parfois présenté ce phénomène singulier de se reconstituer dans la coulée sans abandonner le métal qu’il contient.

Un ingénieur civil, M. Blanchard, mon ami et mon hôte, car c’est chez lui que je séjournais à Campiglia, était naguère encore directeur de ces mines et fonderies de cuivre pour le compte d’une compagnie parisienne. C’est lui qui m’a conduit dans l’intérieur des carrières étrusques, comme un géologue, M. Nardi, m’en a fait visiter l’extérieur. Avec l’aide de ces savans et si aimables compagnons, j’ai pu explorer aussi, au pied d’un château en ruine, celui de la Roche-Saint-Sylvestre, les anciennes carrières d’où les Étrusques tiraient les pierres pour leurs fourneaux. Ce sont des roches volcaniques de la nature des trachytes et qui résistent très bien au feu. L’éruption de ce terrains eu lieu à une époque géologique plus moderne que l’apparition des gîtes métallifères. Les trachytes sont arrivés tout d’une pièce, et les ruines du château de Saint-Sylvestre, pittoresquement assises sur la cime d’une butte élevée formée de ces roches volcaniques, présentent un paysage de l’effet le plus heureux. Les filons de cuivre et de plomb ont été en partie disloqués par l’apparition de ces roches ; les couches elles-mêmes du terrain des marbres, qui composent presque tout le sous-sol de cette localité, ont été violemment soulevées jusqu’à la hauteur du Monte-Calvi, point culminant de la contrée.

Les Étrusques ne se sont pas contentés de l’exploitation des gîtes métallifères de Campiglia, et aux flancs de la montagne de marbre dont est formé le Monte-Calvi se dessinent nettement d’anciennes carrières jadis exploitées par les Étrusques, et après eux par les Romains. On enlevait avec le pic et le coin d’immenses blocs que l’on précipitait ensuite dans la vallée. Quelquefois ces masses se brisaient en route et encombraient le chemin qu’elles auraient dû parcourir entières de débris et de tronçons épars, Ce mode barbare d’exploitation est encore usité aujourd’hui à Carrare et à Seravezza, dans le nord de la Toscane, d’où se tirent ces marbres blancs et gris employés dans le monde entier pour la statuaire et l’ornement. Ceux de Seravezza ont été découverts par Michel-Ange lui-même, qui connaissait aussi ceux de Campiglia. Ces derniers imitent, par le grain et la transparence, le marbre si estimé de Paros, et on a peine à comprendre qu’ayant été à plusieurs époques si utilement exploités, ils soient aujourd’hui tombés dans l’oubli. Les Étrusques, pour une partie de leurs tombeaux et de leurs bas-reliefs, ont fait venir la pierre de Campiglia, et les Romains connaissaient si bien ces carrières que le long de la voie Émilienne on a découvert une borne milliaire faite de ces marbres. Dans les mosaïques que l’on a aussi rencontrées sous le sol dans ces localités, les pièces rapportées de couleur blanche sont formées du marbre campigliais. Les anciennes exploitations de ces carrières ont d’ailleurs laissé des traces visibles sur le sol, et l’on peut presque déterminer, par la différence de teinte que présente le marbre sur les parois restées visibles, l’époque relative où la carrière a été exploitée.


III. — FOLLONICA ET MONTIONI.

Pendant tout le temps que je séjournai à Campiglia, je trouvai non-seulement l’accueil le plus gracieux auprès de mon hôte, mais il voulut bien m’accompagner aussi dans quelques excursions hors du lieu de sa résidence. Le cocher qu’il avait à son service prit les fonctions de Gamba Corta, et deux chevaux à l’allure rapide remplacèrent l’attelage beaucoup plus calme de l’automédon livournais. Follonica et ses hauts-fourneaux furent le but d’une première excursion. À peine sortis de Campiglia, nous rejoignîmes la voie Émilienne au petit hameau de Caldana, ainsi nommé parce qu’une source thermale y sort de terre. Ces eaux sont aujourd’hui sans emploi ; mais du temps des Romains, peut-être même des l’époque étrusque, on les avait soigneusement captées, et des thermes existaient en ce lieu. Nous ne tardâmes pas en effet, vis-à-vis de la rade de Torre-Mozza, à passer devant une bâtisse de construction moderne qui renferme une mosaïque romaine. On dit que c’est le dernier grand-duc Léopold qui a forcé le propriétaire de ce terrain à prendre soin de cette œuvre d’art, le menaçant de la faire transporter à Florence, s’il ne la recouvrait pas dignement. Plût à Dieu que celle de Populonia se fût aussi trouvée sur le chemin du grand-duc dans son excursion à la Maremme !

Nous demandâmes à visiter la mosaïque, et la permission nous en fut gracieusement accordée. Cette mosaïque décore le parquet d’une salle de bain, et a seule été déblayée. L’ouvrage porte le cachet de l’époque romaine, et il n’y a pas lieu de penser qu’il puisse être attribué aux Étrusques.

À peine eûmes-nous quitté Torre-Mozza que nous entrâmes dans les maquis. La route est ouverte au milieu des bois, et c’est pendant l’été le rendez-vous des birbanti ou brigands, qui y détroussent à leur aise les rares voyageurs que leurs affaires amènent en ce lieu désert. L’été est la plus mauvaise saison pour la Maremme ; c’est celle où tout le monde fuit, effrayé par l’aria cattiva. Chacun demande alors à faire ce qu’on appelle en Toscane l’estatura, c’est-à-dire à prendre ses vacances, ou si l’on veut ses quartiers d’été. La sous-préfecture de Grosseto déménage, et le tribunal de cette ville emporte momentanément vers des lieux plus sains ses précieuses archives. Les gendarmes eux-mêmes désertent quelquefois leur poste, avec permission s’entend. Les casernes disposées le long de la route entre Torre-Mozza et Follonica sont alors ouvertes par les voleurs, qui y établissent tranquillement leur domicile ; ils attendent pour décamper et transporter ailleurs leur industrie que le mois d’octobre soit revenu, et qu’il ait ramené les gendarmes.

La partie du littoral de la Maremme que nous traversions est citée comme un des points les plus malsains de toute la Toscane, et l’étang de Follonica est pour les malheureux qui habitent dans le voisinage un véritable foyer de peste. De ce point, les marais du littoral se prolongent, mais sans continuité apparente, jusqu’à la limite sud du grand-duché, par Castiglion della Pescaia, Grosseto et Orbetello. Ils traversent ensuite les états de l’église des embouchures du Tibre aux Marais-Pontins, et s’étendent jusqu’à Terracine. Pour ne parler que de la Toscane, la surface qu’occupent ces marécages y est toujours très considérable malgré tous les travaux de dessèchement, de colmatage et d’endiguement entrepris jusqu’à ce jour. Vers Follonica et Castiglion della Pescaia, des lieux autrefois foulés par le pied de l’homme sont toujours immergés, et l’on peut voir sous ces eaux stagnantes les dalles de l’ancienne voie romaine Émilia. Les habitans de ces pays désolés, ceux que leur métier force à y séjourner toute l’année, ne bravent pas impunément un air aussi méphitique. Ils y acquièrent en peu de temps un teint jaune et maladif, caractéristique de la fièvre paludéenne qu’ils portent pour jamais avec eux et qui les consume lentement. « Nous ne vivons pas, nous mourons, » disait un pauvre contadino ou paysan de la Maremme à un touriste anglais qui lui demandait comment l’on pouvait vivre sous un climat aussi dangereux.

L’écoulement rendu facile aux eaux littorales, le drainage, le défrichement des maquis et l’introduction de la grande culture, enfin la plantation des dunes, sont des moyens excellens pour écarter le mal. On régularise ainsi le régime des eaux, on modifie la composition de l’humus et on purifie l’air. Le mélange des eaux salines de la mer avec les eaux douces du rivage doit être aussi soigneusement empêché, parce que les sels contenus dans l’eau de mer facilitent l’altération des substances organiques renfermées dans les eaux douces du littoral, et que ces substances, en se décomposant, étonnent naissance à des gaz méphitiques. C’est par de tels moyens que l’on arrivera graduellement à l’assainissement complet de ces contrées. Depuis les Médicis, les gouvernans de la Toscane ont eux-mêmes, il faut le reconnaître, donné l’exemple pour atteindre à ce but désiré, à ce qu’on a nommé en style officiel le bonificamento della Maremma. Le dernier grand-duc, entre autres, a poursuivi pendant tout son règne et avec de louables efforts de grands projets d’assainissement. Son exemple a entraîné les riches propriétaires, et de Torre-Mozza à Follonica le chevalier Franceschi a commencé de faire ce que M. Desiderii a si bien exécuté dans la plaine de Populonia.

La nuit était venue quand nous sortîmes des maquis et des terres de M. Franceschi. Nous quittâmes la voie Émilienne pour suivre l’embranchement qui mène à Follonica. Les chevaux prirent le galop. À droite, et à gauche de la route, des milliers de lucioles volant au-dessus des bruyères répandaient dans L’air une éclatante lumière. La température était douce et fraîche à la fois ; les étoiles brillaient au ciel, où resplendissait aussi le disque de la lune ; la comète elle-même, la comète de 1858, si belle alors en Italie, traçait au firmament sa courbe étincelante. La clarté transparente de la nuit excitait nos bêtes, déjà aiguillonnées par le voisinage de l’écurie. Jamais promenade triomphale ne fut si poétiquement éclairée, jamais voyageurs de la Maremme n’arrivèrent à Follonica avec des chevaux plus fringans et par une plus belle nuit.

Nous descendîmes à l’auberge en y demandant un gîte. On nous regarda curieusement, car l’on avait peine à se figurer que deux forestieri pussent ainsi faire un voyage de plaisir à Follonica. La bonne saison en effet était loin d’être venue sur ce point désolé de la Maremme. On était aux premiers jours d’octobre, et les pluies d’automne avaient déjà grossi le volume de l’eau impure de l’étang, sans que pour cela elle pût mieux s’écouler. Dans les maquis, la terre était comme inondée. Le soleil, apparaissant après la pluie, avait facilité les émanations d’un sol vierge, d’un terreau qui n’a pas été remué depuis des siècles. La chaleur était en quelque sorte intervenue comme un agent de laboratoire, et avait rendu encore plus considérable la décomposition des matières végétales et animales contenues dans l’humus. Aussi tout le monde avait fui de Follonica ; une auberge seule restait ouverte. Les nombreux cafés, qui pendant l’hiver reçoivent dans leurs salles bruyantes les ouvriers de l’usine à fer et les matelots de la rade, étaient aussi presque tous fermés. Le marchand avait clos sa boutique ; les hauts-fourneaux étaient éteints, et l’usine, abandonnée à la garde d’un seul surveillant, ne devait rouvrir ses portes qu’au commencement de novembre. Sur la jetée en charpente, où quelques mois auparavant de nombreux navires partis de l’île d’Elbe débarquaient le minerai, se promenait alors un seul douanier, triste et pâle, les yeux mélancoliquement fixés sur la pleine mer, où ne se montrait aucune voile.

Tel fut le spectacle que nous présenta la ville le lendemain de notre arrivée. Il n’avait rien de bien attrayant ; mais mon ami et moi étions aguerris contre l’ennemi invisible, la fièvre maremmane, dont le nom n’est cependant prononcé par les Toscans qu’avec une sorte de terreur. Le matin, nous avions soin de ne pas sortir à jeun, et nous allumions un cigare pour chasser, par la fumée du tabac, les miasmes fiévreux. Le jour, nous prenions quelques poncini, mélange d’eau-de-vie ou de rhum, de sucre, de citron et d’eau chaude, consacré par l’expérience pour maintenir le corps en éveil. Enfin le soir nous commandions qu’on passât dans nos draps cette espèce de bassinoire particulière à ces localités, et que l’on a décorée, je n’ai jamais pu savoir pourquoi, du nom pieux de prêtre. Quelques charbons allumés qu’on y dépose répandent dans le lit une agréable chaleur, et enlèvent leur humidité aux draps, ce qui prévient un accès de fièvre. En Maremme, on est du reste exposé à s’étendre dans un lit où s’est déjà roulé plus d’un voyageur, et l’usage du prêtre ne laisse pas, en ce cas, d’avoir son bon côté.

L’usine métallurgique de Follonica, but de notre visite, contenait trois hauts-fourneaux, où l’on fondait le minerai de l’île d’Elbe. Ils avaient chacun reçu un nom particulier, et le curé de l’endroit, en les baptisant et bénissant la première coulée, n’avait point oublié d’en dédier un au grand-duc Léopold et de décorer les deux autres des noms de saint Jean et de saint Etienne, patrons vénérés des Toscans. La fonte obtenue était moulée au sortir du fourneau, ou bien transformée en fer dans des foyers de forme spéciale et rappelant, sauf les dimensions, les forges des maréchaux. Ces foyers sont du reste encore employés en France dans beaucoup d’usines, notamment celles de la Franche-Comté, ce qui a valu à ces fours le nom de feux comtois. Le combustible dont on faisait usage était le charbon de bois préparé l’hiver dans les maquis.

L’usine appartenait au grand-duc. Édifiée par un Médicis au commencement du siècle passé, d’autres disent par les princes de Piombino un ou deux siècles auparavant, elle avait subi peu à peu diverses transformations ; mais le progrès était lent à venir et s’avançait à pas de tortue. Ainsi à côté d’une machine soufflante mue par une roue hydraulique on voyait encore dans la forge grand-ducale ce genre de soufflet particulier aux vieilles usines à fer, et que l’on nomme une trompe. L’eau s’y précipite dans un tuyau élevé formé de troncs d’arbres joints bout à bout, et composé quelquefois d’un seul tronc. Elle entraîne dans son parcours une certaine quantité d’air qui se rend d’abord dans un tonneau servant de régulateur, et de là dans le fourneau lui-même. Ce système de soufflage a pris naissance avec la métallurgie ; il présente aussi peu d’avantages qu’il est curieux, et comme il utilise à peine dix pour cent de la force de l’eau, il a été généralement relégué en Europe dans les usines presque inaccessibles des montagnes. Là les vieilles méthodes de fusion, transmises de siècle en siècle, se sont conservées intactes comme aux premiers jours ; ainsi en Corse ou en Catalogne. En Toscane, on a suivi l’exemple de ces deux pays, et si les foyers catalans ont été remplacés à Follonica par les hauts-fourneaux il y a quelques années, on a toujours maintenu les trompes avec un religieux respect. L’ancien ingénieur du grand-duc, un ténébreux Allemand venu de Frey-berg, prétendait là-dessus que Rome n’avait pas été fondée en un jour, et qu’il devait en être de même pour Follonica. En fait de mines, il n’était guère plus avancé. Il était resté presque seul, parmi les Saxons, disciple fervent de Werner, qui, à la fin du siècle passé, créa la géologie ; mais la science a marché depuis, et la vérité de la veille est devenue l’erreur du lendemain. C’était là le moindre souci de l’ingénieur grand-ducal, et, fidèle aux idées neptuniennes du maître, il niait l’école plutonique et les phénomènes volcaniques de notre globe. Il prétendait, en manière de spirituelle moquerie, que les roches granitiques de l’île d’Elbe lui brûlaient les pieds dans ses courses, et, superstitieux comme tous les vieux mineurs allemands, il croyait a priori à la richesse des filons dirigés au sud et à la stérilité de ceux qui marchaient vers le nord.

C’est à ce curieux personnage que Léopold II avait confié le soin de diriger les usines de Follonica ainsi que les mines de l’île d’Elbe. Sur ces dernières, on exploitait toujours le minerai à ciel ouvert comme une carrière, et sans aménager le gîte. Ainsi avaient fait les Étrusques, et après eux les Romains ; ainsi faisait notre Saxon. Depuis trois mille ans, des bourriquets étiques descendaient le minerai de fer des montagnes de l’Elbe, et sur un petit pont en charpente, renouvelé quand il était pourri, des porteurs, la face rougie par la poussière ferrugineuse, jetaient corbeille par corbeille le minerai dans de petits bateaux. Le directeur des mines grand-ducales se fût bien gardé de rien changer à une aussi ingénieuse méthode. Fier de son titre officiel, sonnant haut, comme il convient pour un tel emploi, celui de reggio consultore pegli affari di miniere, il habitait tranquillement Florence, paraissait souvent à la cour, mais rarement dans l’Elbe ou la Maremme. Les princes n’aiment guère qu’on les conseille, même pour leurs affaires de mines ; aussi l’ingénieur royal se bornait-il à ne conseiller le grand-duc que lorsque celui-ci réclamait un avis. Léopold avait bien le goût de la métallurgie et des mines, et il ne demandait qu’à conduire sagement tant ses forges de terre ferme que ses mines insulaires ; cependant, depuis plusieurs années, il était visiblement occupé d’autre chose, et tournait fréquemment ses regards vers l’Autriche, comme pour conjurer avec son aide un orage qui devait finir par l’emporter.

De graves préoccupations politiques pesaient donc sur le gouvernement de la Toscane quand je visitai Follonica ; mais le minerai de l’île d’Elbe est si pur, si riche et en même temps si fusible que tout marchait à souhait dans les usines grand-ducales, sauf les améliorations. Le reggio consultore n’en recueillait pas moins sa part de complimens à chaque visite du maître, et, comme la mouche du coche, s’attribuait presque tout le succès. Aujourd’hui tout a changé : la révolution italienne, en éloignant le prince autrichien, a forcément amené la démission de son ignorant conseiller, et un ingénieur français sorti d’une de nos écoles à pris la place du manœuvre allemand. Follonica est transformée ; les habitans étonnés ont pour la première fois entendu les mugissemens de la machine à vapeur. De nouveaux fourneaux ont été construits, et le bruit métallique des laminoirs a remplacé le son étourdissant des vieux marteaux ; ceux-ci sont allés avec la trompe rejoindre les mânes des Étrusques. Il faut espérer que ce n’est là qu’un premier pas. L’usine de Follonica ne peut aujourd’hui racheter l’insalubrité de sa position par l’abondance de ses chutes d’eau, moteurs gratuits, car les flammes perdues des hauts-fourneaux chauffent les chaudières à vapeur également pour rien. Dans les deux cas, la force motrice n’est donc plus un élément économique à considérer, et l’avantage reste tout entier à la vapeur. Le but qu’il faut désormais poursuivre est d’établir une usine à l’île d’Elbe, où les bateaux de commerce qui viennent charger le minerai pour le porter en Angleterre amèneront à bon compte la houille et le coke, aujourd’hui indispensables aux usines à fer. Presque partout en Europe, et notamment en France, la méthode de traitement à l’anglaise s’est introduite dans les anciennes forges. Nous avons pu ainsi, décuplant notre production, satisfaire aux exigences de nos chemins de fer en même temps que nous avons ménagé le bois de nos forêts. Que notre exemple serve de guide à l’Italie, qui a encore presque tous ses rail-ways à construire, que la Toscane enfin se persuade que si ses mines de l’île d’Elbe, bien qu’exploitées depuis trente siècles d’une manière continue, sont aussi riches qu’au premier jour, et paraissent à peine effleurées, il n’en est pas de même de ses bois, qui ne fourniront pas pour de longues années encore et à des prix convenables du charbon à ses usines.

En quittant Follonica, je me dirigeai vers les alunières de Montioni, situées à quelques lieues de distance, au milieu des maquis, et appartenant également au grand-duc. Le paysage dont je jouis au départ était vraiment pittoresque. Un vaste cirque, s’étendant de la pointe de Piombino à celle de la Troja, est pour ainsi dire jalonné par les forts et les batteries édifiés le long du rivage. Vers le milieu de la corde de cet arc de plus de dix lieues s’élève en pleine mer la tour de Cerboli, semblable à la pyramide qu’on érigeait jadis au milieu des amphithéâtres. À gauche de la route, les bois de chênes clair-semés et les fourrés de bruyère ferment brusquement l’horizon. À droite, la Pecora vient se perdre dans l’étang de Follonica, à un niveau plus bas que celui de la mer, et annonçant ainsi un pays désolé par la fièvre. Je ne tardai pas à découvrir sur les hauteurs le village de Scarlino, dont le clocher blanchi dégage sa flèche au milieu des arbres. Gavorrano, connu par ses bains d’eaux thermales, ses carrières de granit et ses filons de fer, m’apparut ensuite perché sur une montagne à pic. On comprend dans la Maremme l’élévation de ces lieux habités.

La route se bifurque à moitié chemin, et j’entrai dans les maquis, où se montre çà et là une fattoria ou vaste ferme. J’arrivai bientôt aux alunières de Montioni, terme de ma course. Comme les forges que je venais de visiter, elles étaient en chômage. La nouvelle campagne n’était pas encore commencée ; mais la géologie plutôt qu’un simple but de curiosité m’amenait à Montioni, et, accompagné du gardien, je pus parcourir ces carrières curieuses et la fabrique qui en dépend.

Les carrières sont très anciennes ; pendant tout le moyen âge, elles ont été activement exploitées. Elles appartenaient, ainsi que beaucoup d’autres, à la république voisine de Massa-Maritima, qui vendait l’alun à Florence. On l’y employait comme mordant pour la teinture dans le travail de la laine, l’arte della lana, comme on le nommait. C’est ce travail qui contribua surtout au renom de cette grande cité, et qui fut la principale source des richesses de ses illustres marchands. Sous les grands-ducs, les carrières de Montioni continuèrent d’être exploitées ; mais l’industrie et la fortune des Florentins avaient disparu avec la liberté. Néanmoins Cosme Ier fit travailler activement sur les alunières de la Toscane, non-seulement celles de Montioni, mais encore celles de Campiglia. Il avait même confié la direction de celles-ci à un maître-ouvrier qu’il fit venir expressément de la Toi fa, près de Rome. Les carrières de la Tolfa étaient alors et sont aujourd’hui encore les plus réputées de l’Italie, on en exporte les produits dans le monde entier ; mais l’extraction a bien diminué depuis que d’autres agens chimiques, notamment les sulfates de zinc et d’alumine, sont venus remplacer en partie l’alun comme mordant pour fixer les couleurs.

C’est à la princesse Elisa Bacciochi, un moment grande-duchesse de Toscane, et à un Français, M. Porte, qui l’avait accompagnée dans sa principauté de Piombino, qu’est due la reprise active des travaux de Montioni. Depuis cette époque, ils n’ont plus été interrompus. Ils sont très curieux à visiter, et le sol, tout autour des exploitations, présente une apparence volcanique due à d’anciennes sources thermales alcalines et sulfureuses qui ont sillonné la surface, et aussi à des émanations gazeuses qui se sont fait jour à travers les fissures des roches environnantes. Il est resté comme témoin de ce phénomène géologique, qui s’est produit à une époque antédiluvienne, une source sulfureuse chaude où l’on a établi des bains pour les habitans de la localité. L’action des eaux et des gaz dont j’ai parlé a été de modifier profondément la nature des terrains qu’ils ont traversés, et de transformer en alunites ou pierre d’alun les schistes alumineux de Montioni. Aussi le relief du sol aux points où la roche est à nu se présente-t-il à l’œil du géologue dans un état de métamorphisme prononcé. On dirait un terrain volcanique et non plus un terrain de sédiment. Les lignes mêmes qui délimitent les assises des roches neptuniennes ne sont plus apparentes, et l’exploitation des carrières se fait sans aucune méthode. On frappe au hasard, et c’est à la couleur et à l’aspect de l’alunite que l’on juge du plus ou moins de richesse du minerai. Ce mode d’exploiter a fini par produire sur certains points des vides énormes, effrayans, et qui parfois cependant se soutiennent d’eux-mêmes. Ils me rappelaient les chambres étrusques des mines de Campiglia. Ils communiquent d’ailleurs naturellement avec la surface, et l’on descend au fond de ces immenses cavernes soit par une corde enroulée sur un treuil, soit par des escaliers qui font le tour de l’excavation, et qui sont taillés dans le roc. On n’a ménagé aucun appui, et il est bon, si l’on veut s’aventurer sur ces marches, de n’être pas sujet au vertige.

Le directeur que le grand-duc avait installé à Montioni se piquait de progrès. Malgré la vive opposition du reggio consultore, il avait renoncé en partie au système barbare d’exploitation que je viens de décrire, et travaillé, comme un vrai mineur, au moyen de puits et de galeries. Il n’était pas alors sur les lieux, et faisait l’estatura, comme tous les employés du grand-duc ; mais un jour que, passant près des alunières, je me détournais de ma route pour aller le voir, il fut fier de me montrer lui-même ses travaux. Il avait enfin trouvé un homme à qui développer ses idées. J’étais un peu du métier comme lui, et il m’accompagna dans sa plus belle galerie. Il avait préalablement donné ses ordres : le pertuis, tracé en ligne droite, comme un tunnel de chemin de fer et avec des dimensions presque aussi considérables, était tout illuminé aux chandelles, ni plus ni moins que pour une visite du grand-duc. Il me fallut entrer dans cette galerie encore tout suant d’une longue course que nous venions de faire sur les carrières de la surface, et le directeur, pour jouir plus tôt de son triomphe, ne m’accorda aucun répit. Par politesse et en ma qualité de mineur, je n’osais faire aucune observation. J’entrai donc bravement dans le tunnel, au risque d’y prendre la fièvre en passant subitement et tout en transpiration de l’air chaud du dehors à l’air glacial du souterrain. Le tunnel était resplendissant de clarté, et mon conducteur rayonnait de joie. Bientôt nous arrivâmes par un assez long détour, où nos lampes nous éclairèrent seules, au pied d’une immense excavation. On y avait établi les chantiers d’abatage. Les mineurs avaient été prévenus, et trois coups de mine partirent à la fois, faisant voler la roche en éclats ; mais les précautions avaient été mal prises : l’air, subitement refoulé dans les galeries, alla sortir par le tunnel, où il renversa toutes nos chandelles ; nos lampes elles-mêmes s’éteignirent, et nous ne pûmes songer à reprendre le chemin par où nous étions venus. Nous fîmes contre mauvaise fortune bon cœur en adoptant la voie la plus courte, sinon la plus commode. Suspendus au câble du puits, nous allâmes sortir au pied du treuil devant les ouvriers étonnés. Mon guide ne soufflait mot : il avait peine à digérer sa mésaventure ; il était furieux d’un si triste dénoûment après un si beau début. Cependant il commença peu à peu à se dérider, et m’accompagna devant les fours où l’on calcine la pierre, et qui sont semblables aux fours à chaux. De là nous passâmes aux chaudières de dissolution et de concentration, puis l’atelier de cristallisation nous fut ouvert. Je pus y admirer à mon aise l’étrange phénomène en vertu duquel les cristaux d’alun se rassemblent en grappes autour d’un obstacle quelconque, un fil ou un bâton, jeté dans les tonneaux où sont amenées les solutions. Je passai enfin aux magasins où les cristaux sont séchés et mis en caisse. Le directeur m’y montra avec orgueil ses produits d’une blancheur et d’une netteté remarquables ; il me vanta sa marchandise, à la fabrication de laquelle il avait certainement contribué pour une bonne part ; il me dit qu’il en faisait pour cent cinquante mille kilogrammes chaque année, et m’assura, en forme de péroraison, que son alun était plus estimé dans le commerce et se vendait mieux que celui de Rome. Je n’engageai là-dessus aucune discussion par motif d’incompétence, et parce qu’aussi l’heure du dîner était venue. J’allai partager le repas de famille que m’offrit l’excellent directeur, et dans l’après-midi de cette journée si bien remplie je quittai Montioni le cœur content et l’esprit satisfait.

Nous venons de parcourir la partie la plus pittoresque et la plus curieuse du littoral de la mer Tyrrhénienne, celle qui s’étend entre Livourne et Grosseto. En chemin, nous avons même poussé quelques pointes dans l’intérieur, comme à Campiglia, et en dernier lieu à Montioni. La partie de la Maremme toscane comprise entre l’Ombrone et la Fiora, c’est-à-dire entre Grosseto et la limite sud du grand-duché, présente, comme la première, un rivage malsain et presque désert, mais riche aussi de souvenirs. C’est là que le promontoire Télamon, et sur la péninsule pittoresque formée par le mont Argentario, le port d’Hercule, se retrouvent, aussi bien que le cap Troja, avec les mêmes noms qu’ils portaient dans l’antiquité et que leur avaient donnés les Pélasges. Orbetello, sur une langue de terre s’avançant au milieu d’un étang marin, et Porto-San-Stefano, opposé à Télamon à la base du mont Argentario, sont les deux principales villes littorales de cette portion de la Maremme. Les ruines étrusques sont ici éloignées de la côte : c’est Roselle près d’Orbetello, Cosa, Saturnia, Sovana, vers la frontière des États-Romains. Sur la mer est l’île granitique de Giglio ; plus bas, on rencontre celle de Giannutri. Au nord, quelques îlots à fleur d’eau, perdus au loin, vis-à-vis de l’embouchure de l’Ombrone, semblent placés dans ces parages comme des sentinelles avancées qui les annoncent au marin. Ces écueils ont été appelés du nom original de Fourmis de Grosseto, et forment, avec le Giglio, Giannutri et Monte-Cristo, isolé en pleine mer, les dernières îles de l’archipel toscan. Dans l’intérieur des terres, on rencontre de vastes fermes, ça et là disséminées, dont une celle de l’Alberese, est une propriété grand-ducale. Le sous-sol n’est pas non plus stérile, et les mines d’antimoine de Pereta, de Montauto, les mines de mercure de Capalbio, et, au pied du mont Argentario, celles, de cuivre vers Capo-d’Uomo, rappellent, bien que sur une moins grande échelle, les richesses minérales des localités déjà visitées.

Sur tout le littoral de la mer Tyrrhénienne, de Livourne à l’embouchure de la Fiora, la pêche et le cabotage, aussi bien que le travail des champs et l’exploitation des mines, font vivre les populations clair-seméés. les thons et les sardines qui fréquentent ces eaux sont renommés comme autrefois, et le transport des produits minéraux et des récoltes, ainsi que du charbon végétal, du tan, des bois, donne lieu, entre les divers ports du littoral et celui de Livourne, à un mouvement assez actif. Les mouillages de Vada, San-Vincenzo, Porto-Baratti, le port de Piombino, les rades de Torre-Mozza, Follonica, Castiglion della Pescaia, Télamon, enfin Porto-San-Stefano, se distinguent parmi les points les plus favorisés, ceux qui font avec Livourne le commerce le plus important.

Telle était en 1858 et telle est encore aujourd’hui la situation du littoral du sud de la mer toscane. Cette situation ne pourra s’améliorer qu’avec l’entier achèvement des grands travaux d’assainissement depuis si longtemps commencés, qu’avec l’établissement d’une voie ferrée tracée le long du rivage entre Livourne et Civita-Vecchia. Alors seulement cette intéressante région maritime, mieux connue, attirera le mouvement des voyageurs et des colons, et l’activité européenne se portera aussi avec plus d’ensemble dans la région de l’intérieur, qu’il nous reste à visiter.


LOUIS SIMONIN.

  1. Dante, la Comedia, — Inferno, chant XXXIII, vers 81-84.
  2. Strabon, Géographie, liv. V, chap. 2.
  3. Tite-Live, déc. III, liv. VIII.
  4. Enéide, liv. X, vers 172.
  5. Le lecteur curieux de vérifier ce point peut consulter, dans les éditions complètes d’Aristote, le livre qui porte ce titre : ΙΙερί Θαυμασίων αχχούσμάτων, et dans la traduction lutine de Mirandis auditionibus.