La Mirlitantouille (Lenotre)/1

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Librairie académique Perrin (p. 7-59).

I

BOISHARDY

I


De tous les intrigants qui, au cours de nos diverses révolutions, se sont posés en sauveurs du pays, le plus entreprenant, le plus présomptueux, le plus effronté et le plus pernicieux, fut peut-être le comte de Puisaye.

De très haute taille, de figure régulière, de manières distinguées, voire imposantes, Joseph de Puisaye, cadet d’une famille noble du Perche[1], était de ces hommes qui, infatués de leur physique avantageux, se croient destinés à réussir dans toutes leurs entreprises. Aussi, certain de son mérite et impatient de parvenir, avait-il, dès l’adolescence, tâté de bien des choses : du séminaire d’abord, de l’armée ensuite ; mais, comme, au terme de son noviciat, on ne l’avait point sacré archevêque, comme, après six mois de régiment, il n’était pas promu maréchal de camp, il prit en dégoût les lenteurs hiérarchiques impertinentes à sa supériorité, rentra dans la vie civile et, par la grâce de sa belle prestance et de son nom brillant, épousa, en 1781, à trente-trois ans, la fille et unique héritière du marquis de Ménilles[2], très riche gentilhomme normand, possesseur d’un grand domaine et d’un magnifique et ancien château situé à trois lieues d’Évreux.

Ainsi nanti, et pour se rapprocher de la Cour, Puisaye achète une charge d’exempt dans la garde suisse du Roi, ce qui lui vaut le grade de colonel et la résidence de Versailles. Élu en 1789, député du Perche, il prend siège aux États Généraux parmi Nosseigneurs de l’ordre de la Noblesse ; mais il y figure sans éclat, ses opinions étant vacillantes et le classant parmi les modérés ; si bien que, la session close, il fait retraite à son château de Ménilles. La royauté abolie, Louis XVI mort, il ne reste à Puisaye que la situation modeste de capitaine de la garde nationale de son district ; mais il est né pour commander et, six mois plus tard, le voilà général d’armée. Les députés girondins, proscrits au 31 mai, se sont réfugiés à Caen ; ils vont soulever la province et marcher sur Paris, à la tête de tous les bataillons fédérés de la Normandie et de la Bretagne, révoltées contre la Terreur. C’est à Puisaye qu’est confié l’honneur de diriger l’avant-garde et d’entrer le premier dans la capitale. Il se met en mouvement le 14 juillet 1793, rencontre aux abords de Vernon les troupes révolutionnaires commandées par le suisse de l’église Saint-Eustache ; il prend ses dispositions de combat ; mais, au premier coup de canon, les deux armées lâchent pied ; celle de la Convention recule en désordre jusqu’à Versailles, tandis que le sauve-qui-peut des fédérés de Puisaye ne s’arrête qu’au delà d’Évreux. En vain le général improvisé tente-t-il de lancer sa cavalerie en reconnaissance ; il ne peut réunir que trois dragons… Cette bataille fameuse de Pacy-sur-Eure est plus connue dans les fastes militaires sous le nom de bataille sans larmes, parce que, dans les deux camps, les seules victimes furent quelques lourdauds éperdus que piétinèrent dans la bousculade des camarades plus ardents à la fuite.

Puisaye rentra à Caen ; il y fut mal reçu, la population dans l’épouvante se sentant menacée des représailles de la Convention implacable ; quand il insinua qu’il avait découvert une position inexpugnable où, avec six cents hommes, il se flattait de tenir en échec l’adversaire le plus aguerri, on lui fit comprendre sans détours que ses talents stratégiques n’inspiraient plus la moindre confiance : le seul service qu’on réclamât de lui était qu’il disparût au plus tôt. D’ailleurs tous les bataillons fédérés s’étaient déjà dispersés ; les députés girondins eux-mêmes, empruntant la blouse et l’équipement des gardes nationaux bretons, s’étaient mêlés à un détachement de volontaires du Finistère pour gagner, à la faveur de ce travestissement, un port de l’Océan où ils espéraient s’embarquer[3]. Puisaye jugea la partie perdue : il détacha de sa manche la tête de mort et les ossements en croix, insignes de son grade éphémère et partit, emmenant avec lui l’un de ses officiers d’ordonnance, le colonel Le Roy[4], et son médecin Focard qui lui servait d’aide de camp[5].

Où allaient-ils ? Eux-mêmes l’ignoraient. Puisaye avait de l’argent[6], et, le plus urgent était de gagner Rennes où un ami leur remit des passeports en blanc, signés de toutes les autorités[7]. Ils y inscrivirent des noms de fantaisie et continuèrent leur route. On était au 3 août 1793. Leur passage fut signalé à Gevezé, à Irodouër, à La Chapelle-Chaussée ; Puisaye cherchait, dit-on, grâce à la fausse personnalité que lui créait son passeport, « à se mêler dans les rangs des républicains[8] ». S’il y avait réussi, peut-être son histoire serait-elle celle d’un impitoyable terroriste… Le jeu lui parut périlleux, il l’abandonna et s’éloigna, toujours suivi de Focard et de Le Roy. Voyageant à cheval, par les landes et la forêt de Paimpont, ils atteignirent Plélan et se dirigèrent vers Ploërmel qui est à six lieues de là : Le Roy, originaire de cette ville, espérait s’y procurer un asile ; mais aucune porte ne s’ouvrit devant des proscrits si compromettants. Ils revinrent donc à Plélan, s’abritèrent durant trois jours dans un château inhabité[9] ; avertis par un billet anonyme, tombé du ciel, qu’il était temps de déguerpir, ils retournèrent à Ploërmel et y arrivèrent juste au moment où l’on affichait à la municipalité le décret mettant Puisaye et ses complices hors la loi : défense de les héberger sous peine de mort. Le Roy, découragé, quitta ses amis ; Puisaye et Focard restaient sans guide dans ce pays qui leur était inconnu, dont ils ne parlaient pas la langue et, par surcroît de disgrâce, signalés à tous les postes. Focard, à bout de forces, s’abandonnait ; Puisaye, tenace, gardait confiance en sa fortune ; sans but, tous deux reprirent, en pleine nuit, le chemin de Rennes ; leurs chevaux fourbus ne pouvaient plus les porter ; il fallait trouver un refuge avant le jour, ou c’était la mort.

Comme l’aube allait poindre, ils avisèrent, à l’entrée du bourg de Beignon, qu’ils avaient traversé la veille, une misérable auberge, dont l’écurie n’était pas fermée. Focard y plaça les chevaux sans être aperçu et constata qu’une porte laissée entr’ouverte, donnait accès à une soupente garnie de lits. Tout était silencieux dans la maison ; sans bruit, les fugitifs se couchèrent ; ils dormirent durant quatorze heures. Au réveil, en plein jour, nul des habitants de l’auberge ne semblait s’apercevoir de leur présence ; ils questionnèrent prudemment ; ils se trouvaient chez « de très braves gens » ; l’hôtelier, trop souvent molesté par les Bleus, avait « le cerveau dérangé » ; sa nièce tenait l’auberge ; elle eut vite discerné que les deux voyageurs étaient des proscrits ; elle les engagea à rester dans le pays ; le bourg, ainsi que la Bretagne entière, disait-elle, « tenait pour les royalistes » ; elle envoya les chevaux dans un endroit sûr ; elle conseilla à ses hôtes d’alléger leur équipement de tout vestige d’élégance et, par excès de prudence, elle leur procura un abri, plus isolé que son auberge, « à deux lieues de là, chez des métayers bien pensants ».

Ce répit ne fut pas pour Puisaye du temps perdu. Il put se procurer les gazettes ; Le Roy, terré aux environs, lui communiquait les nouvelles. Le vaincu de Pacy-sur-Eure apprit à connaître la Bretagne ; il sut que beaucoup de « bons prêtres » vivaient cachés à proximité de leur paroisse ; il se mit en rapport avec quelques-uns de ces ecclésiastiques, et connut ainsi que, dans la région de Fougères et de Vitré, un grand nombre de paysans, irrités par la persécution religieuse, étaient en insurrection et reconnaissaient comme chef un enfant de dix-sept ans, Piquet du Boisguy[10]. Puisaye partit, emmenant Le Roy et Focard. Parvenu sans malencombre aux confins du Maine, comme il traversait la forêt du Pertre, il découvrit, dans un épais taillis, une cabane abandonnée, ayant probablement servi d’abri à des prêtres traqués et il s’y logea avec ses compagnons. On se trouvait là, à l’écart de tout endroit habité ; le bourg du Pertre était distant d’une longue lieue ; mais en explorant la forêt, Puisaye constata qu’elle servait de refuge à un certain nombre de malheureux, réduits, comme lui, à vivre cachés. Il lia connaissance avec deux de ces robinsons, deux frères nommés de Legge, l’un ci-devant capitaine au régiment de Brie, l’autre prêtre réfractaire[11]. Ils contèrent comment, depuis plus de deux ans, un gentilhomme campagnard des environs d’Antrain, le marquis de la Rouerie, fort de l’approbation des princes émigrés, frères de Louis XVI, avait organisé une vaste conjuration dont les ramifications s’étendaient sur toute la Bretagne. Très ardent, très autoritaire, très aimé des paysans, la Rouerie s’était appliqué à choisir dans chaque paroisse un chef influent et résolu portant le titre de « capitaine ». Les chefs de cantons étaient « majors », les chefs de districts « colonels », les commandants d’un département « maréchaux de camp ». Ainsi s’étaient constitués les cadres d’une nombreuse armée recrutée parmi tous ceux, hobereaux ou villageois, qu’indignaient les nouveautés sacrilèges émanées des assemblées révolutionnaires. Le château de la Rouerie, transformé en arsenal, fournissait des fusils, de la poudre et même des canons ; pour communiquer avec ses partisans, le marquis avait établi des « lignes de correspondance » sillonnant tout le pays, depuis les côtes de Saint-Malo jusqu’au fond du Morbihan et assurant à ses émissaires, presque en chaque village, un abri et des affiliés accueillants. Le soulèvement général était imminent quand, au début de 1793, vendu au gouvernement par son plus cher compagnon, la Rouerie mourut de saisissement en apprenant l’exécution du Roi. Douze de ses complices, hommes et femmes, avaient été guillotinés, en juin, à Paris ; mais l’un des lieutenants du marquis était parvenu à soustraire la liste de ses officiers et le contrôle des compagnies de paroisse, de sorte que l’association, en sommeil depuis le décès de son chef, pourrait être en peu de temps tirée de sa léthargie, s’il se trouvait un homme assez hardi et assez autorisé pour assumer la succession de la Rouerie.

Ces révélations suggèrent à Puisaye un plan de salut : son existence est à la merci d’un hasard : la seule chance d’échapper à l’échafaud est la débâcle de cette révolution contre laquelle il s’est imprudemment mis en guerre. Pourquoi ne tenterait-il pas de l’abattre ? — Tout de suite, sa résolution est prise… Qu’un homme dont la tête est mise à prix, n’osant sortir du bois où il gîte, sans toit, sans soutien, sans autres amis que deux proscrits aussi compromis, aussi errant que lui, forme le dessein d’entrer en lutte contre un ennemi disposant des ressources de la nation la plus puissante du monde, voilà qui passe la vraisemblance : c’est pourtant ce que méditait de tenter Puisaye, tapi sous sa hutte de branchages. Sans doute se rémémorait-il le roman de sa vie lorsqu’il écrivait plus tard : « En révolution, si quelque chose a le droit d’étonner, c’est qu’il y ait des gens qui s’étonnent[12]. »

Il était trop madré pour ne pas discerner, dès le début de cette téméraire partie, que son jeu manquait d’atouts : aucun titre à se poser en mandataire des Princes ; ceux-ci, bien probablement, ignoraient qu’il existât ; son nom, d’ailleurs, au jugement des purs royalistes, était celui d’un traître, puisque Puisaye, gentilhomme et officier de la garde du roi, avait servi la cause des Girondins régicides ; aux Bleus, il paraissait tout aussi méprisable, comptant parmi ceux que l’on appelait, dans le jargon de l’époque, les « restes impurs de l’infâme fédéralisme ». Par surcroît d’achoppement, il n’était pas breton, tare irrémédiable aux yeux de quiconque est né dans le pays qui s’étend de Cancale au Croisic et d’Ingrandes à Ouessant. Il rusa : s’étant attaché un homme du pays, Laurent, d’une fidélité candide et quasi dévotieuse, il enrôla, par l’intermédiaire de ce serviteur, une fille de vingt-deux ans, matoise et intrépide[13] ; cette luronne affrontait audacieusement tous les périls ; elle traversait chaque jour les postes de l’armée républicaine et ne fut pas une seule fois suspectée. Bientôt, grâce aux insinuations de cette acolyte bien stylée, la rumeur s’infiltra dans la région que, au fond de la forêt du Pertre, vivait un personnage mystérieux, — le comte Joseph, — un proscrit de marque, un prince du sang royal peut-être… Ses générosités accroissaient son prestige ; il distribuait l’argent sans compter, laissant croire qu’il disposait de sommes inépuisables « en raison de ses relations avec l’empereur d’Autriche et le roi d’Angleterre ». La mystification eut son plein effet sur les paysans révoltés, épris de légendes, et dont le nombre s’était augmenté, au printemps, de tous les réfractaires à la levée de 300.000 hommes décrétée par la Convention. Outre les bandes dont dispose le jeune Boisguy, autour de Fougères, il y a, aux environs de Laval, celle de Jean Cottereau, dit Jean Chouan, celle de Jambe d’Argent dans la Mayenne, celle de la Vache noire que commande Courtillier, dit Saint Paul, et quelques-uns de ces groupements obéissent à un certain Monsieur Jacques, ancien officier de la garde du Roi. Car, pour dérouter les dénonciateurs, ces révoltés ont adopté des sobriquets : Sans peur, Cœur de lion, Monte à l’assaut, Brave la mort, Sans quartier ; sur un ordre ils prennent le fusil, s’embusquent, harcèlent les Bleus, tracassent les acheteurs de biens nationaux et les prêtres « sermentés », puis le coup fait, ils se dispersent, rentrent chez eux, reprennent la charrue ou l’outil habituel, leur nom légal, et cette double personnalité les fait insaisissables.

Puisaye projetait de rallier ces éléments disséminés et d’en être le chef. Ses premières propositions à Boisguy furent reçues froidement ; une autre démarche auprès des généraux vendéens n’eut pas meilleur succès. C’était à la fin d’octobre 1793, époque où l’armée royale de Vendée, repoussée de son territoire, émigrait en masse sur la rive droite de la Loire[14]. Troupeau lamentable de combattants affamés et ralentis dans leur marche par une longue suite de femmes et d’enfants piétinant pêle-mêle dans la boue, de charrettes portant des blessés livides et des vieillards épuisés ; par deux fois elle passa à proximité de la forêt où Puisaye se tenait reclus sans qu’il se décidât à la rejoindre ; mais le désastre des Vendéens le servit : beaucoup quittaient la colonne et s’enfonçaient dans les bois pour échapper aux poursuites des Bleus. La forêt du Pertre en reçut un grand nombre. Le comte Joseph les accueillit comme dans son domaine : à certains officiers il offrit de partager l’abri de sa hutte ; aux hommes il enseignait le moyen de se terrer en creusant des fossés qu’on recouvrait de branches et de gazon. Il enrégimenta ainsi un assez important contingent de soldats armés qu’il destinait à former sa garde. Chaque fosse, — ou loge, — contenait sept hommes dont l’un commandait aux six autres ; sept fosses composaient un cantonnement ; sept cantonnements une division. Les approvisionnements ne faisaient pas défaut, les paysans de la région amenant en grande quantité au campement de la forêt leurs bestiaux et leurs grains pour les soustraire aux réquisitions des républicains. La troupe de Puisaye se renforçait donc de jour en jour quand, à l’aube du 29 novembre 1793, les Bleus pénètrent dans la forêt, marchent droit à la cabane où dort le comte Joseph, aux côtés de son médecin Focard, de son ami Le Roy et de trois officiers royalistes. Fusillade : deux des officiers sont tués ; Puisaye et Le Roy se sauvent, en chemise, et disparaissent dans l’épaisseur du bois, traînant Focard, grièvement blessé, qu’ils abandonnent dans un taillis. Le malheureux ne tardera pas à être pris ; son aventure se terminera à Rennes, sur l’échafaud révolutionnaire.

Dépisté, Puisaye va reprendre la vie nomade ; du moins marche-t-il maintenant entouré d’une garde de chouans résolus ; il rayonne autour de Rennes, tente même de s’emparer par surprise de la ville, sans succès ; on le voit avec sa troupe, parfois forte d’un millier d’hommes, à Beignon, sur la route de Ploërmel, là même où il a trouvé son premier gîte en Bretagne, à Concoret dans le Morbihan, à Maure, à Bain, à Liffré ; il séjourne fréquemment au château du Plessis, près de Vern, cherchant, non sans déconvenues, à se mettre en relations avec les insurgés royalistes qui pullulent dans la région ; et tout à coup le hasard lui confère enfin la suprématie si obstinément convoitée. Une femme lui remit, certain jour de janvier 1794, des dépêches officielles arrivant d’Angleterre et adressées au commandant en chef des armées royales de Bretagne. Ces dépêches étaient apportées de Jersey par un ancien agent de la Rouerie, Noël Prigent, maraîcher à Saint-Malo, qui, depuis deux ans, à la barbe des gardes-côtes et de la douane, assurait, avec une impunité surprenante, les communications entre les royalistes bretons et les îles anglaises. Cette fois il était chargé de transmettre aux chefs vendéens, qu’il croyait trouver maîtres de Granville, l’assurance d’un prochain concours de l’Angleterre et de l’arrivée imminente de la flotte britannique.

Retardé dans son voyage, apprenant, au débarqué, que l’armée vendéenne s’était depuis longtemps repliée et se traînait maintenant au delà de Nantes, brisée, dispersée, sur le point d’être anéantie, Prigent se trouva fort embarrassé du courrier dont il était porteur. Il entendit parler de ce grand personnage qui, sous le nom de Comte Joseph, se dérobait mystérieusement au fond des bois ou dans les landes et passait pour être en Bretagne le plus actif représentant des Princes exilés : il lui fit tenir les dépêches anglaises, et Puisaye, par la lecture de ces lettres, destinées à d’autres, apprit, le premier, que le cabinet de Londres se montrerait disposé à soutenir, dans certaines conditions, l’effort des insurgés de l’Ouest et à concourir au rétablissement de la monarchie légitime. La possession d’une si grave et décisive communication centuplait sa propre importance ; il passait de l’humble rôle de mouche du coche à l’enivrant emploi de grand diplomate, et aussitôt il fut à la hauteur de sa tâche : bien persuadé que le gouvernement britannique ne soutiendrait jamais une cause perdue, il décida, tout d’abord, de le convaincre que le désastre de l’armée vendéenne n’était pas, pour le parti royaliste, un coup mortel, les Bretons, secrètement enrégimentés, n’attendant qu’un signal pour se soulever en masse et jeter bas la République. Il importait surtout de présenter aux ministres du roi George un projet d’action économique permettant de réaliser la contre-révolution sans qu’il en coûtât un schelling à l’Angleterre ; et c’est alors que Puisaye conçut ce séduisant et déloyal stratagème, qui lui fut personnellement très profitable, mais ne lui valut point la gloire.

Il partait de cet axiome que la Révolution, en gageant ses assignats sur les propriétés volées aux Princes, au clergé et aux émigrés, émettait de la fausse monnaie. Le propriétaire injustement dépossédé ayant le droit de reprendre son bien par tous les moyens en son pouvoir, il en concluait que les Princes, les émigrés et le clergé étaient seuls désignés pour mettre en circulation un papier-monnaie honnêtement et solidement gagé. Il se proposait donc d’établir à Londres une vaste imprimerie « d’assignats royaux », absolument semblables aux assignats de la Nation, sauf un signe secret, perceptible aux seuls initiés[15], et qui permettrait de déclarer ce papier-monnaie remboursable en numéraire, à l’exclusion de tout autre, dès la restauration de la monarchie. Cette conception ruinerait indubitablement le crédit de la République et la mettrait à merci en quelques semaines. À ce titre, elle ne déplut pas ; d’irréprochables gentilshommes, susceptibles sur le point d’honneur et qui auraient individuellement mieux aimé mourir que faire tort d’un liard au plus avéré fripon, goûtèrent fort cette ruse de guerre[16]. On était, il est vrai, au printemps de 1794, la terreur faisait rage ; pas une ville où l’échafaud ne fût en permanence, et la proposition de Puisaye s’adressait à des hommes que la ruine, les deuils, la persécution réduisaient au désespoir et qui s’accoutumèrent à le considérer comme leur chef en raison même de l’audace et de la nouveauté de ses projets.

L’un des premiers qu’il s’attacha appartenait à une antique et noble famille ; c’était le chevalier de Tinteniac, romanesque et touchante figure : au début de sa carrière, brillant officier aux chevau-légers, puis de la marine royale, ardent au plaisir, il a aimé, il a joué ; de retentissants duels et de mauvaises affaires ont compromis son avenir ; sa famille l’a renié ; la Révolution venue, enrôlé dans l’état-major de la Rouerie, puis émigré en Angleterre, il continue à servir la cause royale ; en août 1793, il débarque, un soir, sur la côte de Saint-Malo, marche jusqu’au matin dans la campagne, parcourt cinquante lieues en cinq nuits, passe la Loire à la nage, se présente aux chefs vendéens. Un si tenace dévouement de la part de cet inconnu étonne ; Tinteniac est reçu avec méfiance ; il confesse qu’il cherche à expier par quelque action d’éclat « les fautes de sa jeunesse ». Il retourne à la côte, s’embarque, aborde en Danemark, pousse jusqu’en Westphalie à la recherche du comte d’Artois dont il veut prendre les instructions. Le voici, de nouveau en France ; il se met aux ordres de Puisaye. Il a trente ans ; il est de petite taille, mais d’une figure séduisante qu’éclairent des yeux pleins de franchise et de bravoure. Par son active entremise, il rallie à Puisaye le chevalier de Silz, chef d’une légion du Morbihan, puis un ancien officier de la Rouerie, le comte de Lantivy, puis encore un paysan chef de bande, Jean Jan, que rendirent fameux son intrépidité et sa haine farouche des Bleus, et aussi un petit hobereau des environs d’Auray, au nom encore obscur et qui s’appelle Georges Cadoudal ; d’autres enfin qui seront marquants, Guillemot, Saint-Régent, Mercier la Vendée. Malgré leur dispersion, Puisaye correspond régulièrement avec tous ; il est parvenu à rétablir et à amplifier ces lignes de communication clandestine créées par la Rouerie et le long desquelles un émigré arrivant de la côte ou un émissaire porteur de dépêches sont certains de rencontrer, de distance en distance, refuge sûr dont la porte est toujours ouverte, hôte discret, guides et, en cas de besoin, assistance toute dévouée. C’est dans un de ces abris que, sans le savoir, est entré Puisaye au début de son séjour en Bretagne.

Pour qui débarque, par exemple, dans le golfe de Saint-Brieuc, à la plage d’Erquy, la première maison de correspondance est à Nantois, tout près des ruines du château de Guémadeuc ; la seconde à la Villegourio, d’où la piste se dirige vers la Villeneuve, au nord de Lamballe ; là, dans la maison d’une dame Kerverso est une belle « cache » pratiquée sous une passerelle reliant le grenier à un bâtiment de service : quand on presse une cheville, l’une des planches de ce pont rustique « se coule », — « si, en la poussant, elle ne vient pas tout de suite, c’est signe qu’il y a quelqu’un dedans, car la cache se ferme de l’intérieur à l’aide d’un crochet assez fort », au dire d’un dénonciateur anonyme qui connaît manifestement, pour s’y être blotti, la cachette de la Villeneuve[17]. À Quessoy, la station suivante est chez « les filles du Gage ». — « Lorsqu’elles voient la troupe arriver, elles affectent beaucoup de politesse et, pendant ce temps-là, elles font disparaître ce qu’elles veulent dérober aux recherches[18]. » De Quessoy, on oblique vers Bréhand : refuges à la Ville-Louët et au manoir de Boishardy ; puis, sans traverser Moncontour, la piste gravit les pentes du Mené et atteint la Mirlitantouille, hameau de deux maisons situées à trois cents pas de la crête de la colline ; de ces deux maisons l’une est abandonnée, dans l’autre la fille Plé et son père tiennent cabaret. La Mirlitantouille est au carrefour de quatre chemins : celui de Moncontour, celui de Plœuc par Plémy, conduisant à la forêt de Lorges ; celui de Collinée et celui de Loudéac. De la lande immense qui commence à cet endroit et qui monte aux crêtes du Mené, la vue s’étend au loin sur les deux versants de la montagne : au nord, vers Saint-Brieuc, c’est la région de Moncontour, bien cultivée, couverte de vergers et de prairies ; au sud, vers le Morbihan, pas un hameau, pas une maison n’apparaissent, rien que des bois et des landes ; à l’horizon, une longue ligne sombre d’épaisses forêts. Tracé parmi les ajoncs et les genêts d’or, les bruyères rousses et les robustes blocs de granit qui, çà et là, percent le sol, le chemin des chouans gagne les sommets du Mené, le Bel Air, puis la Butte à l’Anguille où se trouve une maison de correspondance : l’endroit est redouté ; Jean Villeneuve, — surnommé Jean de la Butte, — le seul habitant de ce désert, égorge, dit-on, les voyageurs qu’il soupçonne bien munis d’argent et enfouit leurs corps dans la lande[19]. De cette hauteur la piste descend sur Saint-Gilles-du-Mené, et à travers un pays âpre, couvert de bois, coupé de ravins profonds, elle passe au manoir de Bosseny où les émissaires royalistes sont assurés d’un bon accueil ; elle se dirige ensuite vers la hutte d’un sabotier de Saint-Vran, du nom de Jacques Lacroix, pour gagner Ménéac et la sombre forêt de La Nouée, domaine de Saint-Régent, dit Pierrot, l’un des plus actifs adversaires de la République. Il vit dans les bois ; il a sa « loge » à droite du chemin qui va du village de La Nouée au Pas-aux-Biches ; il circule sans appréhension ; on le voit souvent au Questel, en Pleugriffet, où il mange ; il est habituellement vêtu d’une pelisse de hussard, jaune et garnie d’hermine, d’un pantalon de peau, d’un gilet moucheté couleur café[20] ». C’est un homme de très petite taille, — quatre pieds, quatre pouces[21], — d’aspect malingre, « en raison d’une balle qu’il a reçue dans le côté gauche », avec un visage maigre, le nez long et effilé, les yeux bleus et vifs, d’ailleurs très courtois, très doux et d’un enjouement inaltérable.

L’étape suivante est à la Ville-Bouquet, en Guégon, près de Josselin ; puis on va à Kerdaniel, vieille gentilhommière percée de caches et voisine de souterrains ; les chefs royalistes s’y réunissent quelquefois. Non loin de là, au passage de la Claye qui coule au fond d’un ravin à pic, est « la maison du Roc », ferme proprette, juchée sur un promontoire de rochers gris ; un grand sapin signale de loin ce refuge, le plus renommé de toute la Bretagne ; là habite la veuve Lohezic, la mère aux chouans, bonne femme qu’on dit riche et qui prodigue ses gâteries aux partisans de la « bonne cause[22] », La dernière station de la route est Camezon[23], à quelque cent toises du Pont-du-Loc. On est là dans la région dont Georges Cadoudal est le maître et quand il fixe sa résidence à Grandchamp, se trouve toujours à Camezon un de ses agents pour recevoir hommes et dépêches[24].

On bornera à ces indications sommaires la description de cette voie clandestine ; elle était la plus fréquentée de la Bretagne mais non la seule : une autre, également très suivie, bifurquait de la première à Ménéac vers le cap Fréhel et la baie de la Fresnaye, lieux propices aux débarquements ; elle passait par Plumaugat ; les chouans s’y hébergeaient soit chez Pierre Ballu, où ils étaient à peu près sûrs de trouver « un bon prêtre » en cas qu’ils voulussent se confesser, soit chez « la nommée Robinault », sœur de Saint-Régent. — « Cette fille, écrit un espion de police, professe des opinions fanatiques et on lui attribue le massacre de vingt militaires[25]. » Une autre route de correspondance se dirigeait vers Rennes et Paris ; une autre atteignait les bords de la Loire, aux environs de Savenay, se prolongeait dans la Vendée et, par le Blésois, le Berry et le Bourbonnais, permettait de gagner la Suisse sans trop mauvaises rencontres[26]. Quant aux courriers, comme ils effectuaient de longs trajets, ils adoptaient les plus rustiques travestissements, témoin ce Pierre Olivier, du village de La Nouée, qu’on voit souvent, revenant du bois, chargé d’un gros fagot dans lequel sont cachés ses papiers et ses
Lenotre - La Mirlitantouille, épisode de la Chouannerie bretonne, 1925 0037.jpg
armes, ou cet autre, nommé Molard, de Plumieux, qui, lorsqu’il porte la correspondance, « a toujours deux formes derrière le dos et son tablier sur le ventre, comme un cordonnier qui va à sa journée[27] ». Sans cesse ces facteurs arpentent les chemins entre le Morbihan et la côte de Saint-Brieuc ou de Saint-Malo ; leur service est presque régulier : — « C’est une véritable poste qui rivalise avec celle du gouvernement et arrive à faire mieux qu’elle » ; d’où, en décembre 1795, cette plainte du district de Josselin à l’administration départementale : — « les Chouans reçoivent leur courrier deux et trois fois par semaine et les républicains une fois seulement par décade[28] ! »

Cette organisation créée par la Rouerie[29], servit grandement les ambitieux desseins de Puisaye ; il fut aidé aussi par l’indéniable séduction de sa prestance et de sa parole ; son aplomb fit le reste. Dès le printemps de 1794 on le voit se parer du titre de général qu’il s’est à lui-même décerné. Il parlera bientôt des pouvoirs à lui confiés par les Princes, frères de Louis XVI, bien avant que ceux-ci, — dont l’un est à Vérone et l’autre à Arnheim, — aient entendu parler de lui. L’été ne sera pas écoulé qu’il signera général en chef, sans soulever aucune protestation ; voilà comment, en moins d’un an, ce proscrit, ce condamné à mort, cet hors la loi parvint à conquérir la Bretagne, de toutes les provinces la plus hostile à ce qui n’est pas autochtone. Aux royalistes, très nombreux, mais sans lien, un chef était indispensable ; aucun d’eux ne présentait alors assez de surface pour prendre le pas sur les autres qui, probablement, n’y auraient pas consenti ; cet inconnu s’offrait, semblait s’imposer, on l’accepta, sans l’acclamer : il y eut toujours une sorte d’antipathique réserve dans la soumission des Bretons à Puisaye ; mais bien des préventions tombèrent du jour où, par l’intermédiaire de Tinteniac, il eut rallié Boishardy.

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Quoique sa renommée soit demeurée purement locale, Boishardy[30] reste une de ces attachantes figures qui, parmi la froide phalange des morts dont l’Histoire recueille les noms, semblent garder quelque chose de la chaleur entraînante et de la pathétique sympathie dont surabonda leur vie fougueuse. Il était beau ; de taille moyenne mais naturellement élégante, il avait des traits réguliers, le regard ouvert, des cheveux châtain clair, donnant à sa physionomie martiale un aspect de douceur que ne démentait pas son caractère[31]. Sa courtoisie, sa franchise, sa générosité et aussi la simplicité de ses manières lui gagnèrent l’affection des paysans de la région de Moncontour où était situé, dans la paroisse de Bréhand, son manoir héréditaire, simple gentilhommière, plus ferme que château, entourée d’un potager et de vergers, mais à laquelle une tour du xve siècle, coiffée en poivrière et de hautes et vastes pièces prêtaient assez noble allure[32].

Boishardy était fils d’un ancien mousquetaire, mort en 1767. Lui-même, lieutenant au Royal-Marine, devenu bientôt le 60e régiment d’infanterie, se trouvait en 1792, en garnison à La Rochelle ; il y prêta le serment civique, mais il se démit peu après et revint en Bretagne, appelé par le marquis de la Rouerie qui lui confia le commandement de la division des Côtes-du-Nord[33]. Boishardy avait alors trente ans ; il recruta activement ; costumé en paysan, en « marchand d’œufs », il courait les foires, endoctrinant les villageois ; son éloquence était si persuasive « que l’on quittait tout pour l’entendre[34] ». La Rouerie mort, Boishardy ne désarme pas ; on est au printemps de 1793 ; la Convention vient de décréter la levée des 300.000 hommes ; avec une témérité insolente, il ameute les gas de Bréhand ; debout sur le mur du cimetière, il les exhorte, se met à leur tête ; il est vêtu « d’une veste de cultivateur », il porte un fusil sur l’épaule, des pistolets sont à sa ceinture. Sa troupe grossit en route de tous les jeunes gens qui répugnent à servir « les régicides », ceux de Meslin, de Coëtmieux, de Pommeret, de Quessoy, de Plaintel ; il les passe en revue à la lande du Gras, qui domine Meslin, marche sur Pommeret « pour y chercher le rôle des conscrits et le mettre en pièces » ; puis il se poste sur le grand chemin de Lamballe à Saint-Brieuc, attaque, au pont sur l’Évron, la diligence qui porte le courrier de Paris, disperse à coups de fusil la garde nationale de Lamballe qui s’oppose mollement à sa marche. Dans la nuit il rentrait victorieux à Bréhand. L’événement mit en grand émoi les autorités du chef-lieu ; on assurait que Boishardy, sur un simple appel, avait réuni pour ce coup d’essai quatre mille paysans suffisamment armés. En groupant toutes les forces dont disposaient les autorités du département, on n’aurait pas mis en ligne pareil nombre d’hommes.

Il fallait sévir : or Saint-Brieuc comptait parmi son tribunal, deux magistrats mal disposés à composer avec les rebelles : le président Leroux de Chef du Bois, — qui se nommait maintenant Leroux, tout court, — homme sévère et sombre, d’autant plus désireux de réprimer toute tentative contre-révolutionnaire que, acheteur de biens nationaux, il arrondissait un domaine aux portes de Tréguier ; — et l’accusateur public, Besné de la Hauteville, — qui lui aussi, depuis peu, signait démocratiquement Besné, sans plus, — républicain renommé pour son intégrité dont il ne cessait de faire étalage. Écrivain d’une prolixité redoutable, il submergeait les ministres et les comités d’un déluge de protestations, de flatteries, voire de conseils ou d’admonestations, certain que son patriotisme éclairé lui procurait des vues lumineuses sur la situation politique générale et sur celle de la Bretagne en particulier[35]. Il se vante à tout propos « d’avoir secoué, le premier, le joug de la tyrannie, proclamé la République dès 1791 ! » et fondé une loge maçonnique, modestement intitulée loge de la Vertu triomphante. Il signe ces élucubrations Besné, vétéran de la Révolution[36]. Ce magistrat modèle approchait, en 1793, de la cinquantaine[37]. De taille presque gigantesque[38], il avait les yeux bruns et renfoncés, le nez gros et rouge, le teint fortement couperosé ; il couvrait son crâne chauve d’une perruque marron[39]. Sans fortune et père de treize enfants, il pratiquait, pour améliorer ses maigres émoluments, des trafics assez inquiétants : ainsi on vit, non sans étonnement, cet accusateur public se poser en avocat de certains prévenus ; ou bien, quoique ardent démagogue, il se déclarait adjudicataire de propriétés d’émigrés comme prête-nom de familles nobles désireuses de racheter secrètement leurs biens confisqués[40]. Ce cumul louche effarouchait les honnêtes administrateurs du département ; mais comment soupçonner de péculat, ou même d’indélicatesse, l’homme pur à qui Saint-Brieuc devait la loge de la Vertu triomphante ?

On lança des mandats d’amener contre le châtelain de Bréhand et quelques-uns de ses complices dont on était parvenu à se procurer les noms ; le président Leroux les appela à son tribunal, Besné requit contre eux le châtiment suprême : Boishardy et neuf de ses partisans furent condamnés à mort[41], pour la forme et par défaut, car on n’avait réussi à capturer aucun des accusés. Jamais, d’ailleurs, contumaces ne portèrent plus allègrement si redoutable verdict : Boishardy n’avait même pas quitté le pays : on le voyait partout mais on ne le trouvait nulle part. En vain, durant près d’un an les autorités des Côtes-du-Nord lancèrent à sa poursuite des détachements de troupes ; ceux-ci cernèrent des villages, fouillèrent des châteaux, firent perquisition dans des fermes où l’on supposait que le proscrit pouvait être caché ; on ne découvrît rien. On mobilisa même contre lui vingt-cinq canonniers de Guingamp, pourvus d’une pièce d’artillerie, sous le commandement d’un administrateur du département, Hello[42], mais sans meilleur succès. On mit en arrestation toute la municipalité de Bréhand, et aussi celle de Quessoy, et encore celle de Hénon, coupables d’avoir souffert sur le territoire de leurs communes la présence du factieux ; nul ne tenta de se soustraire à l’emprisonnement en révélant sa retraite. On essaya de lui tendre un piège : il y avait en Bréhand, un manoir, celui de la Ville-Louët, où, disait-on, Boishardy était fréquemment attiré par son affection pour une très jeune fille, presque encore une enfant, mademoiselle Joséphine de Kercadio. Ayant, depuis huit ans, perdu son père, mademoiselle de Kercadio vivait à la Ville-Louët, seule avec sa mère[43]. On arrêta celle-ci comme suspecte et on la dirigea vers la prison de Lamballe, sans lui accorder, malgré ses instantes prières, l’autorisation d’emmener avec elle Joséphine qui dut rester à la Ville-Louët, sous la garde de ses domestiques[44]. Sans doute espérait-on que l’isolement de l’orpheline conduirait dans le voisinage, Boishardy, soucieux de veiller sur sa jeune amie. Il ne parut pas. Le jugement qui l’avait condamné, ordonnait la confiscation et la vente, au profit de la Nation, de tous les biens du contumace. Le manoir de Boishardy, son mobilier, les terres, les métairies, le moulin qui en dépendaient, — environ 130 journaux de terre dont 50 au moins de landes et de bois[45], furent mis en adjudication et passèrent à un intrus. Boishardy laissa faire sans se manifester. Le seul résultat de cette spoliation fut d’établir que ce n’était pas « à prix d’or » qu’il achetait le dévouement de ses paysans : il était presque pauvre : tous ses biens, y compris une maison sise à Lamballe, ne lui avaient jamais fourni plus de 1.600 livres de revenu[46].

Quoique insaisissable, il n’a pas quitté la région de Moncontour, propice aux refuites et aux échappées : prés enclos de hauts talus plantés de chênes étêtés, de haies épaisses ; fourrés inextricables, labyrinthe de chemins creux qui, au fond de cette mer d’arbres, serpentent, se croisent, s’écartent, se nouent, se détournent… Boishardy circule en plus complète sécurité que les détachements lancés à sa poursuite ; pour ceux-ci « chaque champ est une forteresse, chaque arbre masque un piège » ; lui, pas un jour il n’arrête de renforcer sa troupe et de l’exercer : les Bleus l’ont surnommé le sorcier. Quelqu’un l’a vu, dans les bois de Caurel, à une demi-lieue de Mur-de-Bretagne : au cœur de la forêt, est un placis d’environ quatre journaux[47] qui lui sert de terrain de manœuvre. On a laissé, au centre de cette esplanade un grand hêtre à la cime duquel est fixé un crucifix d’étain. Parfois se réunissent là 3 à 4.000 chouans ; on y procède à l’élection des sergents et des caporaux. Boishardy préside, vêtu d’une carmagnole bleue, coiffé d’un chapeau à grande cuve ; il est armé d’un sabre et d’un fusil à deux coups[48]. On croirait que les Bleus, égarés sur de fausses pistes le cherchent partout où il n’est pas, comme dans cette expédition où cent hommes de la 17e demi-brigade envahissent les villages de Plédran et de Hénon, visitent toutes les maisons sans rien découvrir[49] : peut-être Boishardy, tandis qu’on perquisitionne dans Hénon, pêche-t-il tranquillement à la ligne, à une demi-lieue du village, au bord de l’étang du Colombier ; car il consacre ses loisirs à cette occupation pacifique, ainsi qu’en témoigne l’un des officiers municipaux de l’endroit[50]. De temps à autre, il arrive qu’un maladroit de ses bandes se laisse prendre ; on l’amène à Lamballe ou à Saint-Brieuc ; on le menace de mort, on le presse de questions et l’on apprend des choses terrifiantes : telles que les révélations d’un certain Gilles Garandel annonçant que « sous quinze jours ou trois semaines, Boishardy aura 90.000 hommes armés et équipés ; le duc de Chartres commandera cette armée ; tous les patriotes, et particulièrement les corps constitués doivent périr : la cavalerie est dans la forêt de La Nouée, un camp dans celle de La Hunaudais[51]… » Il est aussi fait mention, dans ces délations, d’une belle jeune fille qu’on voit quelquefois, « les cheveux dénoués, montée sur un petit cheval gris »… Mademoiselle de Kercadio évidemment, galopant vers la retraite de son ami.

Ces effarants propos sont, en quelque sorte, confirmés par le juge de paix de Quintin, Dubouilly, un bon patriote, celui-là, qui écrit : — « Boishardy fréquente le village de Plaintel depuis six mois… Je l’ai épié plusieurs fois sans avoir pu le rencontrer… Ses gens ont des mouches partout.. Ma femme passant un jour près de la Ville-Hamon, — écart de Plaintel, non loin de la forêt de Lorges, — rencontra sur la route différents feux avec des gardiens à peu de distance les uns des autres… Dans son retour elle trouva plusieurs autres feux et fut abordée par un homme qui lui dit : — « Madame, vous êtes trop hardie, je vais vous conduire… » L’imprudente s’était bien probablement aventurée dans les environs du quartier général de Boishardy. Et Dubouilly ajoute : — « À la Ville-Menguy », — ferme-manoir presque dans la forêt de Lorges, à cent toises de l’étoile de Gourlay, — « il y a des souterrains : l’une de mes mouches m’a dit que l’ouverture est dans une armoire, vis-à-vis la porte d’entrée[52]… » Dubouilly avait trop parlé : huit jours plus tard, aux portes même de Quintin, il fut, en plein jour, accosté par cinq chouans « qui lui tirèrent chacun un coup de fusil et lui écrasèrent la tête à coups de crosse[53]. » Boishardy était bien servi.

Constatant l’impuissance de la répression, l’accusateur public Besné trépignait de rage ; à ses titres s’ajoutait maintenant celui de capitaine des chasseurs de la garde nationale[54]. Que n’allait-il, à la tête de sa compagnie, explorer ces manoirs mystérieux, à la lisière des grands bois ? Il se contentait de rédiger sans lassitude sa propre apologie, et les cartons des comités s’encombraient de factums portant ce titre pompeux : Vie politique et publique de Malo, Henri, Julien Besné, né à Dinan, le 26 juin 1744, père de treize enfants vivants, ennemi déclaré de tous les abus[55]. Il se flattait d’avoir, en moins de deux ans, fait juger 53 procès criminels, obtenu 48 arrêts de mort, 19 déportations, 48 condamnations aux fers, 6 à la gêne, 27 à la détention, 5 à la réclusion, 20 à la prison avec amende, 32 à l’arrestation jusqu’à la paix… Et ce scélérat de Boishardy lui échappait !

Besné retardait. Depuis trois mois bientôt, la chute de Robespierre avait marqué la fin de la Terreur et si les lois restaient implacables, les palliatifs étaient à l’ordre du jour. Le comte de Puisaye, ayant réussi à reconstituer et à compléter l’œuvre de La Rouerie, pensait maintenant à passer en Angleterre afin d’obtenir du cabinet britannique des armes et des munitions ; il se flattait de décider l’un des princes français à prendre le commandement des légions bretonnes ; il avait hâte aussi de mettre en action la fabrique d’assignats au moyen desquels il comptait achever la ruine de la République, déjà obérée. En sa qualité de général en chef commandant pour le roi l’armée catholique de Bretagne, — tel était le titre dont il se parait maintenant, — il assembla une dernière fois ses lieutenants et leur soumit le texte d’une proclamation adressée « à tous les Français et particulièrement aux Bretons, les invitant à se réunir sous les drapeaux de la Religion et du Roi », déclarant rebelles « les nobles qui oublieraient leur devoir, ceux qui espéreraient rester neutres, et tous les sujets en état de porter les armes et qui ne marcheraient pas[56] ». Il obtint l’adhésion de quarante-et-un chefs royalistes qui signèrent avec lui cet appel aux armes, et parmi lesquels étaient Le Roy, son ancien compagnon de cache dans la forêt du Pertre, Boisguy, Guillemot, Saint-Régent, Boishardy… Une seconde proclamation, destinée aux officiers et soldats de l’armée de la Convention, les engageait à quitter le service « d’une république monstrueuse », et leur spécifiait les avantages de la désertion[57]. Sur quoi, Puisaye, s’étant ainsi manifesté publiquement, laissant toute la Bretagne persuadée qu’elle avait en lui un chef véritablement investi des pleins pouvoirs des Princes et reconnu par le roi d’Angleterre, leur allié, jugea qu’il était temps d’obtenir, si possible, la confirmation de son mandat usurpé. Il se rapprocha de la côte dans le dessein de s’embarquer, tentative toujours périlleuse, « les grèves, les anses, les criques et tout le rivage de la mer étant gardés par une ceinture de tentes dressées à cinquante pas l’une de l’autre et occupées chacune par quinze hommes sous le commandement d’un officier[58] ».

Puisaye, résolu à prendre la mer sur la côte du Clos Poulet[59], avisa de cette décision celui de ses agents qui dirigeait dans cette région le service de la correspondance : c’était Mathurin Dufour, marin intrépide, de la paroisse de Saint-Coulomb. Il ne cacha point qu’on risquait gros ; la manœuvre imposée était celle-ci : « Attendre une nuit très sombre, passer la ligne des tentes à plat ventre, le fusil armé et « en banderole » ; ne répondre jamais à un qui-vive que par un coup de fusil » ; moyennant ces précautions, on pouvait atteindre la grève et si l’on avait la chance de trouver une barque échouée sur le sable on était sauvé. Pour épargner ces difficultés à « M. le commandant en chef des armées royales de Bretagne et pays adjacents », Dufour s’occupa de repérer l’endroit le moins exposé de tout son canton. Cette exploration se prolongea, non sans alertes, durant une quinzaine de jours. Puisaye, réfugié à l’intérieur des terres avec quelques-uns de ses officiers[60], eut tout le loisir de réfléchir à sa situation : il songea que sa disparition risquait de susciter parmi ses lieutenants des rivalités ; l’un d’eux n’en profiterait-il point pour usurper le commandement laissé sans titulaire ? Ne serait-il pas prudent de désigner lui-même un remplaçant ? Mais qui ? Boishardy ? Il était Breton et on devait craindre que cette qualité ne lui conférât bientôt, sur le chef absent auquel elle faisait défaut, une imprescriptible prépondérance. Le hasard, qui avait déjà comblé Puisaye, le tira encore de cette perplexité.

Dufour, toujours à la recherche d’un point favorable à l’embarquement, lui amène, un jour, trois émigrés qui viennent d’aborder à la côte. Ils ont « traversé » sous la conduite du jeune Prigent, effectuant, et toujours sans l’ombre d’un désagrément, son cent quarantième voyage entre les îles anglaises et la Bretagne. Ces émigrés sont Mathias de Jouette[61] et le chevalier de Solilhac[62] que Puisaye enrôle immédiatement dans son état-major. Le troisième arrivant, que personne ne connaît, se présente : « baron de Cormatin. » Il est originaire de Paris, propriétaire d’une terre en Bourgogne et n’a jamais mis le pied en Bretagne. Quarante ans, de bonne taille, de manières distinguées, s’exprimant avec facilité et doué d’une faconde qui, tout de suite, se dénonce inépuisable, il raconte abondamment son histoire, non sans l’enjoliver, probablement, de quelques traits avantageux. Sous-lieutenant, en 1772, au Royal Navarre, il a quitté l’armée pour voyager, parcouru toute l’Europe, repris du service à l’époque des guerres d’Amérique, épousé une veuve très riche, fait partie, en 1791, de l’état-major de Bouillé, puis de la garde constitutionnelle du Roi. Émigré à Coblence, de là en Angleterre, il s’est lassé de la vie oisive et il passe en France dans le vague espoir d’y trouver un emploi. Puisaye écoute ce récit, prend à part le nouveau venu qui n’offre, comme référence, qu’un certificat « flatteur » du marquis de Bouillé et une recommandation du « Conseil des Princes ». Cela paraît très suffisant ; d’ailleurs le temps manque ; Dufour, renonçant à déjouer la surveillance du Clos Poulet, se décide à chercher du côté de Saint-Briac une plage moins hérissée d’obstacles. Ainsi pris de court, Puisaye n’hésite pas : il confie à Cormatin, stupéfait, le gouvernement de toute la Bretagne et des provinces avoisinantes, le nomme, sans désemparer, major général de l’armée catholique et royale, et le présente comme tel à ses compagnons d’armes. Suprême hâblerie, car, bien certainement n’osa-t-il pas tout de même avouer qu’au hasard seul était due l’éminente promotion de cet inconnu ; c’eût été, dès l’abord, ruiner le crédit de son intérimaire improvisé ; sans doute déclara-t-il que, s’il s’attardait depuis une quinzaine de jours, c’était dans l’attente de ce suppléant, choisi entre mille par la sagesse des Princes et qu’il se portait garant de ses hautes qualités administratives et stratégiques[63]. Là-dessus il partit, suivant Dufour, emmenant avec lui son fidèle domestique Laurent, et Prigent que, de ce jour-là, il attacha à son service[64]. Expédition mémorable. Sur la plage de Saint-Briac, pas un bateau ; l’ordre est venu, sous peine de mort, de désarmer toutes les embarcations et de les engraver à portée du canon des forts. Deux nuits se passent à explorer la grève. Voici enfin un vieux canot, échoué sur le sable, en si mauvais état qu’on l’a considéré comme hors d’usage. Un pied de jeune chêne servira de mât ; deux draps de lit seront les voiles ; un mauvais aviron fera office de gouvernail. Le canot est poussé à l’eau ; on embarque. À peine est-on au large que la mer devient houleuse ; « le bateau fait eau de toutes parts ; chacun s’escrime, à l’aide de son chapeau, pour l’épuiser et la jeter par-dessus bord. Au matin, on aperçoit les Minquiers, îles anglaises ; on y aborde vers dix heures et, dans l’après-midi, Prigent et Dufour continuent jusqu’à Jersey afin de réclamer aide et secours. Le gouverneur de l’île envoya aux naufragés une canonnière où Puisaye prit place avec ses compagnons, voguant vers un avenir aussi orageux que l’avait été son passé.

Ce que l’on ne connaîtra jamais, sans doute, c’est l’impression intime de Cormatin, brutalement jeté dans cette formidable aventure. On n’est pas davantage renseigné sur le motif de sa rentrée en France : — besoin d’argent ? Désir d’amadouer sa femme dont il avait dilapidé la fortune et qui venait d’obtenir le divorce ? Espoir de faire sa soumission à la République et d’obtenir un grade dans l’armée ? On ne sait. On peut seulement imaginer — difficilement, il est vrai, — l’ahurissement émerveillé de cet homme qui, dans l’incertitude morale et le désarroi financier où il se trouve, se voit inopinément bombardé major général en chef d’une armée dont, la veille, il ne soupçonnait pas l’existence et gouverneur pour le Roi d’une province où il n’a jamais mis le pied. De la chouannerie, de son personnel, de ses ressources, il ne connaît absolument rien, et, il est visible que, tout d’abord, il ne sait où tourner, qu’il hésite à se manifester car, plus d’un mois après son débarquement, il erre encore sur la côte avec Dufour, revenu de Jersey[65] et ramenant un chargement de munitions de guerre destinées à Boishardy. Une nuit, comme Dufour et Cormatin sont réfugiés dans une maison de correspondance, non loin du rivage[66], en compagnie du chevalier de Busnel et d’un ecclésiastique du voisinage, on entend tout à coup « un mouvement considérable de pas précipités » ; les deux portes et la fenêtre s’ouvrent à la fois ; une fusillade éclate ; des Bleus envahissent l’unique pièce de la chaumière, où sont rangés, près du foyer, vingt-neuf barils de poudre. Les émigrés sautent sur leurs armes, ripostant à coups de pistolet ; une mêlée s’engage dans l’ombre et dans la fumée. Dufour abat un homme, puis un autre, s’élance au dehors, renverse une sentinelle, franchit une haie et se sauve à toutes jambes, croyant ses compagnons massacrés[67]. Il les retrouva, le lendemain, sains et saufs ; mais cette bagarre instruisait Cormatin de ce qu’allait être désormais sa vie, et ce fut peut-être là ce qui décida de ses préférences marquées pour une rapide pacification.

L’heure était favorable : depuis la fin d’août, Hoche commandait les troupes républicaines de Bretagne et ses premières proclamations attestaient sa modération. Au nombre des députés de la Convention que le Comité de Salut public déléguait dans les provinces de l’Ouest, comptaient deux hommes disposés, l’un par politique, l’autre par sentiment, à la réconciliation, Bollet et Boursault. Celui-ci, Parisien adroit, rompu aux affaires et à l’intrigue, violent, « toujours prêt à prendre une voix de tonnerre », ancien acteur, auteur, directeur de théâtre, « vous déclamait sans le moindre à-propos des vers de Voltaire ou des siens[68]. » Fort attaché, d’ailleurs à la Révolution, il y trouvait l’occasion d’une fortune dont plus tard son nom reçut quelque éclat[69]. Bollet, paysan picard[70], plus modeste mais plus sûr, avait des formes rudes, le ton sévère, mais, quoique régicide, l’âme droite et compatissante ; déjà bien des cachots s’étaient ouverts à son passage en Bretagne[71]. Chacun d’eux méprisait l’autre ; Bollet traitait d’histrion Boursault, qui le qualifiait d’imbécile. De ces législateurs et de leurs collègues, Hoche, dédaigneux, disait, en mettant la main sur son épée : — « Croyez-vous que ce soit pour de semblables J…-F… que je porte cela[72] ? » Seule unissait députés et généraux la crainte d’un soulèvement simultané de tous les chouans bretons, angevins, manceaux, normands, qui, conduits par un prince français, s’unissant aux Vendéens de Charette, aux soldats de Stofflet et, peut-être à des troupes étrangères amenées par vaisseaux anglais, auraient vite eu raison des bataillons indisciplinés et des gardes nationaux indécis dont se composait, dans l’Ouest, la débile armée de la République[73].

Il faut se résigner à l’évidence : en cet automne de 1794, les royalistes sont maîtres de la Bretagne, d’autant plus redoutables qu’on ne peut les atteindre. Hoche, à la tête d’un petit corps de troupes, entreprend une tournée dans le pays, pousse jusqu’au fond du Morbihan ; il écrit : — « Nous voyons à chaque instant les sentinelles des brigands ; marchons-nous dessus ; tout disparaît ; il ne reste aucun vestige… On dirait qu’ils ont des télégraphes. » Paris s’émeut et voit déjà les chouans en grands chapeaux et en peaux de bique, campés dans les Champs-Élysées. La Convention décide « la paix à tout prix », et, de Rennes, Boursault, prenant les devants, proclame, dès le 17 octobre, « sa loi de pardon et d’humanité ». Il accorde grâce à tous, même aux déserteurs, s’ils se rendent dans le délai d’un mois. Nul effet ; à peine soixante ou quatre-vingts rebelles de la Mayenne consentent-ils à déposer les armes. La Bretagne reste sourde. Que veut-elle donc ? Ses prêtres ? Eh bien, puisqu’il le faut, on les lui rendra. Et, de nouveau Boursault, à grands cris, réclame du Comité de Salut public une nouvelle reculade : — « Liberté des cultes ! Liberté des cultes ! » ou bien tout est perdu, ajoutant, en penseur libéré qui s’est absorbé dans la méditation de ces graves sujets : — « Il faut des siècles pour créer ou détruire les erreurs et les préjugés religieux. » Il parcourt les campagnes, semant sa proclamation, la commentant par des harangues : à Moncontour, à Dinan, à Lamballe, à Ernée et ailleurs, dans les églises, du haut de la chaire, il pérore, s’attendrissant sur les « trop crédules habitants des campagnes », séduits ou contraints par de misérables exploiteurs de leur naïveté. À tous ces humbles, à tous ces égarés, la République octroie le plus généreux pardon. Malgré qu’il parsème ses discours de tirades empruntées aux tragédies de son ancien répertoire, son éloquence est en pure perte. Comment n’aperçoit-il pas que tout en lui froisse et révolte ces « paysans crédules » qu’il imagine débrutir ? Dans cette église que la Révolution leur a volée, d’où elle a chassé leur curé, leur bon Dieu, leur Sainte Vierge pour y installer deux intrus, l’Être suprême et la Raison, ils se refusent à rentrer sur l’invitation de ce sacrilège qui, le chapeau à plumes en tête, du haut de la chaire, prétend leur prêcher la philosophie. Ce qu’il dira est d’avance taxé de mensonge et de blasphème.

Un effroyable malentendu est le fond de ces guerres fratricides : au début, — et c’est à l’honneur des deux partis, — la haine réciproque naissait d’une égale sincérité de convictions : la révolution, certaine qu’elle apportait l’âge d’or avec les idées nouvelles, se heurta à la ténacité d’un peuple instinctivement convaincu, comme l’a écrit un sage « qu’il ne peut y avoir de bon temps à venir que celui qui ressemblera au bon temps passé. » Au lieu de se convaincre on s’égorgea tout de suite, les théoriciens siégeant à Paris, loin des combats, n’admettant pas qu’on discutât leurs oracles. De là tout le malheur. Quels apôtres dépêchèrent-ils dans l’Ouest pour porter le nouvel Évangile ? Des Billaud-Varenne, des Le Carpentier, des Carrier, avec comme seuls arguments l’échafaud, la fusillade et la noyade ; des satrapes frénétiques et débauchés, tels que Bourdon qui, pris de vin, toujours en fureur, veut, certain jour, « faire arrêter comme conspirateur un cheval emporté qui passe au galop sous ses fenêtres[74] ». À ces populations austères et pieuses « l’exécrable Convention qui a tout gâté[75] », expédie comme échantillons de ses missionnaires, de solennels Mascarilles qui prônent l’irréligion, profanent les vases sacrés, souillent les autels au nom de la République. Ses généraux sont Sépher, cet ancien suisse de Saint-Eustache qui a jeté la hallebarde aux orties[76], Grammont, comme Boursault, ex-comédien ; un ci-devant danseur à l’Opéra, Muller[77] ; un ex-hercule de foires, Turreau, qu’on avait vu, assure Danican, sur les marchés, soulever une table entre ses dents[78] ; un curé défroqué, Carpentier[79] ; un ridicule matamore, Santerre ; un garçon orfèvre, Rossignol, « le fils aîné du Comité de Salut public », proclamant lui-même « qu’il n’est pas f… de commander une armée[80] ». Ces états-majors font bombance, ripaillent insolemment, exhibent des filles… on a vu le général Ronsin, — autre baladin, — « dans un char fastueux, escorté par cinquante hussards, assis en compagnie de quatre courtisanes[81]. » Alors les paysans bretons et vendéens comparent : leurs chefs à eux sont La Rouerie, Lescure, Bonchamp, La Rochejacquelein, Boisguy, Boishardy, dont leurs pères ont connu et vénéré les pères ; ils sont avec eux en communion de croyances et de traditions ; comment auraient-ils hésité quand il fallut choisir ?

Depuis l’arrivée de Hoche en Bretagne, les scandaleuses mascarades avaient pris fin ; il imposait à ses subordonnés la discipline et, de cette nouveauté, naissait une sorte d’accalmie entre soldats et chouans ; mais ceux-ci gardaient méfiance aux conventionnels, trop prodigues de harangues insidieuses, de proclamations hypocrites, d’arrêtés incohérents et de mesures contradictoires. Comment Boursault, par exemple, ose-t-il parler de concorde quand, six semaines auparavant[82], il a promis 3.000 livres de récompense à qui livrera morts ou vifs Boishardy ou d’autres chefs bretons ? Aussi, quand est promulgué le décret d’amnistie voté par la Convention, les Bretons soupçonnent un nouveau piège[83] et Boishardy va témoigner avec éclat de leur mépris pour de si fallacieuses promesses.

Le décret est affiché à Rennes le 14 décembre : le 15, au jour tombant, un mot d’ordre chuchoté se répand dans les villages et les métairies de la région de Bréhand et de Quessoy. À neuf heures du soir, au fond des chemins creux, des petits groupes d’hommes armés circulent silencieusement ; à mesure qu’ils avancent d’autres détachements les rejoignent, émergeant sans bruit de l’ombre ; un personnage singulier préside à ce rassemblement : c’est un des lieutenants de Boishardy, un Anglais, dit-on ; on ne lui connaît d’autre nom que Pipi ; il est vêtu d’un habit bleu et il porte a son chapeau une plume blanche[84]. Bientôt sa troupe débouche sur le chemin qui va de Moncontour à Dinan ; elle est au complet : quatre à cinq cents hommes. On marchera toute la nuit ; vers l’aube, on fait halte ; on est aux abords de Jugon, bourg important, fameux dans l’histoire de Bretagne. À huit heures du matin le signal est donné ; subitement la petite ville est envahie : d’abord une longue file, rasant les murs, avançant vite ; des postes sont établis sur chacune des routes, un autre chez le maire ; le gros de la troupe est déjà massé sur la place, autour de l’arbre de la Liberté qu’on voit bientôt vaciller et s’abattre, scié au pied. De grands cris : Vive le Roi ! Vive la religion et les bons prêtres ! Les Jugonnais, saisis au saut du lit par cette irruption inopinée, sortent de leurs maisons, surpris, non effrayés ; ils s’approchent, entourent Boishardy que distingue son panache blanc. Très accueillant, très gai, très familier, plein d’entrain, il accorde des laissez-passer à tous ceux qui le sollicitent[85]. Il raconte qu’il aurait pu, récemment, tuer ou enlever Boursault, aventuré dans ses cantonnements : — « C’est un bon bougre, qu’il aille se faire f… ! » Il signe un passeport à un bouvier qui conduit des bestiaux à Lorient pour le ravitaillement de l’armée : — « Va-t-en ; je ne veux pas des bœufs destinés à ces pauvres bougres de républicains qui crèvent de faim !… » Par contre, il autorise ses hommes à se partager le chargement de deux voitures d’équipements militaires. L’aumônier de la bande n’est pas moins fêté : on le voit distribuant des bénédictions, faisant baiser aux fidèles une petite croix de bois. Ce que l’on regarde aussi ce sont les chouans, — ces chouans de Boishardy dont on parlait tant sans les voir jamais : quelques-uns portent « l’uniforme national » ; déserteurs des Bleus, probablement ; d’autres ont l’ancienne tenue de l’infanterie royale, habit blanc à parements et à revers noirs ; la plupart sont en vestes de paysans. À tous les chapeaux la cocarde blanche. Ils sont armés de fusils simples ou à deux coups. Ils vont et viennent en grande animation, entrant dans les maisons, se faisant servir à manger, réquisitionnant les armes ; plusieurs, sans vergogne, se groupent autour de la fontaine et, comme le temps est beau, se déshabillent et se lavent. Un seul incident : vers midi, rassemblement. Boishardy avise un de ses hommes qu’attarde un lourd fardeau. Qu’y a-t-il là-dedans ? Sous ses yeux on ouvre le paquet : cinq couvertures de laine, une canne à pomme d’or, une épée à garde brillante. L’homme est fouillé ; dans sa poche une montre en or. C’est un pillard. Ordre de le fusiller sur-le-champ. On intercède ; on obtient sa grâce. Les objets volés sont renvoyés à leur propriétaire avec les excuses du « général » : — « Boishardy ne veut pas commander à des brigands. » À midi et demi toute la bande s’éloigne par la route de Dinan. On apprit le soir qu’elle avait fusillé, en passant à Lescouët « un ouvrier occupé à démolir l’église ; puis qu’elle traversa Plestan vers le petit jour, se dirigeant vers Bréhand[86]… Boishardy s’était promené durant trente-six heures avec une partie de ses légions ; il avait parcouru douze à quinze lieues de pays sans rencontrer une patrouille ni un poste de gardes nationaux ; il avait laissé les gens de Jugon « charmés de ses manières affables et avenantes » et disparu avec ses cinq cents hommes sans qu’on put imaginer dans quel gouffre ils s’étaient engloutis. La réussite de ce coup d’audace, ripostant aux avances de la Convention, inspirait aux autorités locales des réflexions peu réjouissantes. Comment pacifier sans le concours d’un tel homme ? Comment entrer en pourparlers avec lui ?

La difficulté de l’entreprise tenta Hoche ; il était attiré, d’ailleurs, presque séduit, par ce mystérieux rival si malaisé à vaincre. Usant des pleins pouvoirs dont il était investi, il « se porta garant de l’indulgence nationale envers Boishardy et ses lieutenants » et publia que « s’ils se rendaient à lui, ils n’auraient rien à craindre pour leur tête. » À la prière de Hoche, Bollet et Boursault signèrent avec lui cette pressante invite à la soumission. Cette fois Boishardy ne pouvait s’abstenir de répondre : Boursault trouva dans son courrier cette fière réplique[87] :

— Vous voulez avoir Boishardy coûte que coûte. Vous nous avez accusés dans la chaire de Moncontour d’être des assassins et des dévastateurs. Vous ignoriez sans doute que vous nous deviez la vie. Oui, nous savions l’heure à laquelle vous deviez passer sur le grand chemin ; nous connaissions la force de votre escorte et nous avons retenu nos gens…

Il est temps de vous faire part de la sincérité de nos intentions… Ce n’est point lorsqu’on a fait la guerre de la Vendée, lorsque, depuis deux ans, on travaille avec constance à rassembler les sujets de Louis XVII au milieu de vos soldats, que la mort peut effrayer. Faites-nous envisager un gouvernement solide et fondé sur la justice, alors vous verrez ces prétendus brigands se déclarer en votre faveur et vous faire un rempart impénétrable aux vrais factieux.

Mais quelle foi voulez-vous qu’on fasse sur vos promesses ?… Vous nous reprochez des meurtres et des assassinats ! Mais lavez-vous auparavant de toutes les atrocités qui ont cruellement souillé vos armes dans la Vendée et qui, nous ne craignons pas de le dire, vous ont rendu l’exécration de ce peuple. On vous faisait des prisonniers ; et vous, non contents d’exercer vos fureurs sur les malheureux que le sort faisait tomber entre vos mains, vous brûliez encore les chaumières du paysan et assassiniez les femmes et les enfants… Nous vous parlons avec loyauté ; nous espérons de vous la même franchise. Décidez des sentiments avec lesquels vous voulez que nous soyons

Vos très humbles serviteurs.

À côté de Boishardy signaient ses lieutenants de Jouette et Solilhac.

Boursault riposta à cette verte apostrophe par quelques phrases boursouflées[88] que les chouans laissèrent sans réponse et la pacification aurait été une fois de plus compromise si Hoche, qui en sentait l’impérative urgence et voulait compter Boishardy au nombre de ses conquêtes, n’eût ordonné à son subordonné le général Humbert, commandant à Moncontour, d’entrer en relations avec le chef des rebelles.

Vingt-huit ans, brave, généreux, plein de fougue[89], Humbert était « le plus bel homme de l’armée ». Fils de pauvres gens, réduit, par défaut d’instruction, aux plus humbles métiers, — marchand de peaux de lapins, ouvrier en chapeaux, maquignon[90], — enrôlé en 1792 au 13e bataillon des volontaires des Vosges, son département d’origine[91], il savait à peine écrire quand, un an plus tard, il fut nommé colonel. En avril 1794 il était général. La lettre que, conformément aux ordres de Hoche, il adressa, tracée de sa main malhabile, à Boishardy, vaut d’être reproduite dans son incorrection originale :

Tu adeja reut une lettre du representant du peuple Bonem qui tengagent a rentry dans le sin de ta patry et la serrevire dans toutes autres sens que tu ne le fait aujourhuit tu doit connettre les intentions de la convention et celles des representant près cette armée à légar de ceu qui ont porreté les arme contre la République tu sais par conséquent quiles pardoné à tout ceux qui reviendron de bonne foi et qui promettront daitre fidelle et bien moi qui comande la deuxième division de cette arme je me (illisible) je donne ma parole honneur que (illisible) amène avec toi tous ceux qui peu aitre egarez venez ensemble jouire avec nous des bienfait d’une aussi belle revolution… accorde-moi une entreveu indique moi dans ta répons lheurre ou je pourait tevoirre seul ou avec un second tu enfera au tant et soies surre que jeme repose parfaitement surre ta parole que tu me donnera comme tu peu compte surre la mienne.

Humbert[92].

La lettre écrite, où l’envoyer ? Comment découvrir Boishardy ? Il se tient, bien certainement, dans le pays tout près, à Bréhand peut-être ; ne traverse-t-il pas souvent Moncontour même ? Mais, toujours insaisissable ; on n’apprend qu’il a été aperçu que lorsqu’il est déjà loin. Un sous-officier, le citoyen Poussepain[93], se charge de porter le billet d’Humbert. On lui a signalé, sur la route de Loudéac, « une maison isolée qui sert de point de correspondance aux chouans » ; la Mirlitantouille, bien probablement, ce cabaret posé au croisement des quatre chemins du Mené, avant la lande de Phanton. Poussepain se met en route, arrive, — au bout d’une heure de trajet, — à la maison de correspondance, s’informe, mais n’apprend rien. Il attend toute la journée ; nul ne passe en ce lieu désert. On est au ci-devant jour de Noël ; le pays, muet et sombre, semble mort. Le sous-officier se décide à rester là toute la nuit ; le lendemain, comme personne ne s’est présenté pour lui servir de guide, il laisse la lettre et revient à Moncontour[94].

Le jour suivant le cabaretier de la maison de correspondance fit savoir à Poussepain que, « dans la nuit du 26 au 27, un homme qu’il croit être Boishardy lui-même, est venu prendre la lettre et, l’ayant lue, a paru très satisfait, disant : — « Nous pourrons bien nous parler un de ces jours. » En effet, le 28, un avis écrit ou oral dut parvenir à Humbert dans la matinée, car on le vit, au début de l’après-midi, monter à cheval devant son quartier général. Toute la petite ville devinait qu’il se rendait auprès des chouans pour parlementer avec eux. Il sortait de la ville par la porte d’En Haut et s’engageait sur le chemin qui gravit les pentes de Mené. Il partait avec un seul aide de camp, sans un homme d’escorte, bravade d’autant plus élégante que, chez ce vaillant et naïf soldat, elle était pure de toute affectation. Ainsi la guerre fratricide finirait avec cette sanglante année 1794 qui avait marqué l’apogée de la Terreur ; le beau sang de France cesserait de couler sur la terre bretonne, grâce à cet enfant du peuple, parvenu par son seul courage aux grades éminents et qui semblait incarner les temps nouveaux.

Le rendez-vous était à la lande de Gausson, à l’extrémité des plateaux du Mené[95]. Humbert, — coiffé
Lenotre - La Mirlitantouille, épisode de la Chouannerie bretonne, 1925 0069.jpg
du chapeau à plumes tricolores, le grand manteau sombre posé sur l’habit bleu à revers rouges, l’écharpe aux couleurs de la République tortillée en ceinture, — allait, montant vers Mirlitantouille, à travers ce pays de rebelles où, la veille encore, il n’aurait pas fait vingt pas sans recevoir un coup de fusil, mais qu’il parcourait aujourd’hui plus en sécurité qu’entouré de toute sa brigade, parce que telle était la consigne transmise, ce matin même, à ses chouans par M. de Boishardy.



  1. Il était né à Mortagne, le 6 mars 1755.
  2. À ces avantages, mademoiselle de Ménilles ajoutait celui d’être « très jolie », à ce qu’assure Louvet qui, d’ailleurs, ne l’a peut-être jamais vue. (Louvet : Quelques notices pour l’Histoire et le Récit de mes malheurs.)
  3. C’étaient Pethion, Barbaroux, Louvet, Sales, Buzot, Cussy, Lesage (d’Eure-et-Loir), Bergoing (de la Gironde), Giroust, Meillant, Guery-Dupré et « un digne jeune homme, nommé Riouffe » qui était venu les retrouver à Caen. Buzot emmenait son domestique ; Guadet s’était écarté du groupe et gagnait seul Quimper par la grand’route ; Valadi, resté en arrière, ne les rejoignit que tardivement ; Larivière se cacha dans les environs de Falaise ; Duchâtel et Kervélégan avaient pris les devants pour préparer la route à leurs collègues ; Gorsas restait à Rennes avec sa fille.
  4. Le Roy, de Bayeux, ancien député à l’Assemblée législative, employé comme adjudant général dans l’armée fédérée.
  5. Joseph Focard, né à Semur-en-Auxois, neveu et élève d’un chirurgien de cette ville. Étant venu se perfectionner à Paris, il s’y était fixé et avait réussi.
  6. Il avait vendu ses propriétés du Perche ; il portait, en outre, sur lui, le prix du remboursement de sa charge d’exempt de la Garde du Roi et tous les diamants de madame de Puisaye.
  7. Cet ami était le Deist des Botidoux ; il avait été le collègue de Puisaye aux États Généraux. Voir sur ce personnage et son rôle dans l’exode des Girondins, la brochure de P. Hémon : Le Deist de Botidoux a-t-il trahi les députés Girondins ? Saint-Brieuc, 1907.
  8. Archives Nationales, F1 C3, Côtes-du-Nord, 10.
  9. Au château de Coëtbo, non loin de Beignon, et dont le possesseur, le marquis de Guer, était émigré.
  10. Puisaye écrit : de quatorze ans. Aimé du Boisguy était né le 15 mars 1776. (Un chouan : le général du Boisguy, par M. le vicomte du Breil de Pontbriand.)
  11. Rapports du général Rossignol. Archives du Ministère des Affaires étrangères, France 1411, cité par Chassin, Vendée patriote, III, 462.
  12. Mémoires de Puisaye, IV, 231.
  13. Peut-être la fille Potin, ainsi notée plus tard : — « Célèbre à Rennes au temps de la guerre de Vendée, ayant pendant ce temps et depuis récelé les chefs des Chouans… dénoncée et livrée nombre de fois aux tribunaux d’où ses connaissances et son infatigable activité l’ont toujours arrachée. » Archives de la Préfecture de police, A, A/278.
  14. Puisaye, désireux de jouer un rôle qui mît fin à sa vie errante, dépêcha aux chefs de l’armée vendéenne son émissaire femelle, avec une lettre par laquelle, après des compliments emphatiques, il annonçait, sans se nommer qu’il disposait aux environs de Rennes, de 50.000 hommes prêts à s’insurger et dont les chefs attendaient dans des greniers, le moment propice à l’action. Il sollicitait pour eux des sauf-conduits. L’émissaire de Puisaye trouva l’état-major vendéen à Laval ; la lettre fut remise à Lescure, sans qu’il pût savoir de qui elle émanait ni qui l’avait apportée. Il la communiqua à ses collègues. Lescure atteint de la blessure dont il allait mourir avait cédé le commandement de l’armée à La Rochejacquelein. On suit ici le récit de madame de Lescure qui ouvrit la lettre et en fit lecture à son mari (Mémoires de madame de la Rochejacquelein, p. 296). Les braves Vendéens qui depuis un an avaient livré cent batailles et qu’avaient déjà rejoints les bandes de Jambe d’Argent et de Jean Chouan, s’amusèrent beaucoup de ces révoltés trépignant d’impatience dans leurs greniers. Lescure fit répondre : — « Si ces messieurs ont 50.000 hommes, qu’ils les mettent en mouvement ; ils n’ont pas besoin, de sauf-conduits ; on a bien apporté la lettre sans cela… » On conclut que l’avis cachait quelque piège et qu’on ne devait pas en tenir compte. Toutefois il n’est pas bien sûr que la missive de Puisaye n’influa pas sur la décision des Vendéens qui, jusqu’alors hésitants, résolurent de se diriger vers Fougères, avant de gagner Granville d’où ils espéraient pouvoir se mettre en communication avec les émigrés de Jersey. On sait comment cet espoir fut déçu.
  15. « Ce signe secret ne put être découvert par les commissaires de la République qui firent l’examen le plus minutieux des assignats royaux saisis. » A. Rouillé, Assignats et papiers-monnaie, Guerre de Vendée et Chouannerie, p. 48. D’après les papiers de Puisaye, explorés par Louis Blanc, ce signe distinctif était : — « pour les assignats de cinq livres, à la bande de droite, le premier azur en descendant, le plus près et au bout du mot Mort, un peu émoussé par un coup de burin, dans la partie droite, à côté du filet extérieur. Pour les assignats de cinquante livres : au filet d’en bas, en dehors, sous le troisième chiffre de la série, un point rond, etc… » Louis Blanc, Hist. de la Révolution : Chute des assignats.
  16. Elle fut probablement inspirée à Puisaye par une proposition à peu près semblable adressée dès mars 1793 au gouvernement anglais par l’Écossais William Playfair.
  17. Archives nationales, F7 36692.
  18. Archives nationales, F7 6147.
  19. « La justice entreprit à ce sujet des recherches restées sans résultat : deux des frères de Jean de la Butte furent cependant poursuivis ; lui-même échappa. Il vécut dans le pays jusqu’à l’âge de 88 ans. » B. Jollivet, Les Côtes-du-Nord, IV, 324.
  20. Archives du ministère de la Guerre, Armée d’Angleterre, mai 1799.
  21. Un mètre quarante cent. É. Sageret, Le Morbihan sous le Consulat, I, 173.
  22. Le Fahler, Le Royaume de Bignan, p. 557.
  23. Commune de Loqueltas.
  24. Archives nationales, F7 36692.
  25. Archives nationales, F7 3330.
  26. Souvenirs de la Comtesse de La Bouëre, 197.
  27. Archives du Ministère de la Guerre, Armée d’Angleterre, mai 1799.
  28. G. Le Fahler, Monographies chouannes, 106, n. 3.
  29. Puisaye se flatte de l’avoir créée : Mémoires, II, 384. — « Nous établîmes des courriers de ville à ville, de bourg à bourg, presque de ferme à ferme… » Il prétend aussi avoir établi les maisons de correspondance offrant des retraites aux émissaires ; d’autres, plus retirées, servent d’hôpitaux pour les blessés. « Ces maisons, dit-il, étaient connues de tous les royalistes. »
  30. Amateur-Jérôme-Sylvestre Bras de Forges de Boishardy. Son père, marié une première fois avec Sylvie-Louise-Françoise Couppé des Essarts, avait eu deux filles de cette union, Jeanne-Scholastique et Émilie. De son second mariage avec Marie-Anne du Bosq de Quemby, il eut une fille, Marie-Anne et un fils, Amateur-Jérôme-Sylvestre, né au manoir de Boishardy, le 13 octobre 1762. P. Hémon, Le Comte du Trévou.
  31. Signalement de Boishardy en mai 1793 : — « 28 ans, taille 5 pieds, 3 pouces, 3 lignes, cheveux et sourcils châtains, yeux bleus, figure ovale. » Archives municipales de Moncontour, communication de M. le docteur O. Sagory, maire de Moncontour.
  32. Levot, Biographie bretonne, V. aussi Geslin de Bourgogne et Barthélemy, Études sur la Révolution en Bretagne, 1858. Ces derniers ont reçu communication d’un manuscrit de M. Ludovic de Foucaud qui avait connu plusieurs des anciens compagnons de Boishardy, notamment Guérin, son aide de camp.
  33. Hémon, le Comte du Trévou, et Chassin, Préparation à la guerre de Vendée, II, 518.
  34. Geslin de Bourgogne, Études, 135.
  35. Il est difficile d’ouvrir un carton d’archives ayant trait aux Côtes-du-Nord sans y trouver de nombreuses lettres de Besné s’épanchant sur tous les sujets : erreurs judiciaires, troubles de Lyon, l’adultère, la trahison de Dumouriez, les moyens de détruire d’un mot les derniers vestiges de la féodalité en ordonnant de brûler tous les titres ; longues dissertations tracées d’une écriture torturée, bossue, rageuse, souvent illisible, sur un papier ayant pour vignette un petit bonnet phrygien.
  36. V. notamment le carton D111 58, Archives nationales.
  37. Il était né à Dinan en 1744.
  38. Un mètre 90 cent. Archives nationales F7 6147.
  39. Archives de la Préfecture de Police, A B/332, f° 127.
  40. Voir sur ces agissements de Besné : Léon Dubreuil, La vente des biens nationaux dans les Côtes-du-Nord, notamment, p. 303 et 376.
  41. Le 2 avril 1793. Hémon, Comte du Trévou, p. 60.
  42. Aïeul du philosophe chrétien Hello, mort en 1887. (Hémon, Comte du Trévou, p. 61, note 1.)
  43. Née Charlotte-Jeanne Le Bottey. Archives municipales de Moncontour.
  44. On mit aussi en arrestation et on emmena également à Lamballe un parent de madame et de mademoiselle de Kercadio qui s’était fixé près d’elles à Bréhand.
  45. À peu près 60 hectares, le journal valant 48 ares 624. (Léon Dubreuil, La vente des biens nationaux dans les Côtes-du-Nord.)
  46. La métairie du chêne jaune, le moulin Herry, le château et la ferme de Boishardy se voient encore aux environs de Bréhand. La maison de Lamballe était située rue de la Pique.
  47. Deux hectares à peu près.
  48. Geslin de Bourgogne, Études, p. 136 n.
  49. Archives des Côtes-du-Nord, 19-20 vendémiaire, an III.
  50. « Cyprien Villemain et Pierre Richecour, secrétaire greffier de la commune de Hénon, ont déclaré que François Duroz, gardien au Colombier, a dû boire avec Boishardy qui était à pêcher près l’étang du Colombier, il y a environ trois mois et que Boishardy tira deux coups de pistolet sur le nommé Pierre Gatain ( ? nom peu lisible) du Tertre-Moro, qui lui avait demandé de quel droit il pêchait dans cet étang… » Archives des Côtes-du-Nord, 15 vendémiaire, an III.
  51. Archives des Côtes-du-Nord, 5 frimaire, III.
  52. Archives des Côtes-du-Nord, 25 frimaire, III. Le rapport est cité intégralement par M. Émile Bernard. (Un chef de chouans des Côtes-du-Nord, Revue des Études historiques, 1915, p. 384-385.)
  53. Émile Bernard, loc. cit., p. 398 n.
  54. Archives nationales, D111 58.
  55. Archives nationales. Même dossier
  56. La peine de mort était prononcée contre « la rébellion » ; l’article IV enjoignait aux receveurs et payeurs des municipalités, des districts et des départements de ne remettre qu’aux agents royaux les fonds dont ils seraient détenteurs. Toute la chouannerie, la saisie des deniers publics, les arrestations de diligences sont en germe dans cette proclamation, datée du 26 juillet 1794. Une copie de cette pièce est aux Archives de la Préfecture de Police. A A/295.
  57. Cette proclamation est datée du 20 août 1794. Elle promettait la conservation des grades, et aussi des appointements, des gratifications, des améliorations de retraite.
  58. V. Un chef de la correspondance des Princes français pendant la Révolution. Mémoires du colonel Dufour, de Saint-Coulomb, publiés par P. Delarue, Saint-Servan, 1906.
  59. On nommait et on nomme encore ainsi la contrée qui s’étend, le long de la mer, depuis les bords de la Rance jusqu’à Cancale.
  60. Il écrit, Mémoires, II, 588, qu’ « il avait à ce moment auprès de lui la plupart des principaux chefs convoqués pour connaître avec lui la conduite à tenir pendant son absence. »
  61. Louis-Martin de Jouette, jeune émigré, originaire de Saint-Domingue. Enrôlé par Puisaye dans son état-major, il passa à celui de Boishardy. Il fut nommé colonel à l’époque de la Restauration.
  62. Chevalier de Chabron de Solilhac, survivant de l’armée vendéenne, avait gagné la frontière déguisé en volontaire de la République : il passa en Angleterre, en revint avec Cormatin qui en fit l’un de ses aides de camp. Solilhac fut nommé colonel en 1816.
  63. Puisaye n’hésite pas à avouer que Cormatin auquel il confiait une si lourde tâche, lui était tout à fait inconnu : — « Quand Cormatin arriva en Bretagne, cet officier m’était absolument étranger… Pendant mon séjour en Angleterre, le comte de Contades, frère du gendre du marquis de Bouillé, fut chargé par ce général de me donner sur le compte de M. de Cormatin quelques notions qui s’accordaient mal avec les expressions du certificat qu’il lui avait remis.. Il n’était plus temps !… » Mémoires, IV, 146. Et plus loin : — « Je n’ai vu de ma vie M. de Cormatin que deux jours. » Mémoires, IV, 153.
  64. Dufour, Mémoires.
  65. — « J’y restai (à Jersey) quinze à vingt jours, et j’en repartis pour transporter à Saint-Briac des munitions de guerre… Je fis encore deux autres voyages de Saint-Briac à Jersey, sans être troublé. Mais le troisième et dernier ne fut pas heureux. » Dufour, Mémoires, 13.
  66. Maison appartenant à une veuve Briand qui y vivait avec sa fille.
  67. Dufour, Mémoires, 15.
  68. Mémoires d’un bourgeois de Paris, par le docteur Véron, I, 39.
  69. Une rue du XVIIe arrondissement de Paris, tracée par lui, sur ses propriétés, porte son nom.
  70. Lors de son élection à la Convention, maire de Quincy-la-Bassée, Pas-de-Calais.
  71. Sur Bollet, voir les pages charmantes de madame de La Villirouët, Souvenirs, publiés par M. le marquis de Bellevue.
  72. Souvenirs vendéens, par A. de Béjarry, cité par Welschinger, Aventures de guerre et d’amour du baron de Cormatin, p. 76, n.
  73. Bollet écrivait au Comité de Salut Public : — « Je n’ai jamais vu d’armée où il y ait tant de désordre et si peu de subordination. » Chassin, Pacifications, I, 53 n.
  74. Louis Blanc, Histoire de la Révolution : la Vendée menace.
  75. Danican, Les brigands démasqués, p. 69
  76. Chassin, Vendée patriote, III, p. 315.
  77. François Muller. Chassin, Vendée patriote, III, p. 195.
  78. Les brigands démasqués, p. 103 note.
  79. Chassin, La Vendée patriote, III, 413.
  80. Chassin, Idem, 323.
  81. Louis Blanc, Révolution Française, La Vendée menace.
  82. Le 24 septembre 1794. L’arrêté n’était pas rapporté à l’époque de l’amnistie.
  83. Une lettre de Londres, adressée à Boishardy (?) témoigne de cet état d’esprit : — « … Je pense que la proclamation dernièrement envoyée par la Convention n’a produit aucun effet parmi vos braves soldats. Je plaindrais beaucoup ceux qui seraient assez dupes pour se rendre à des promesses aussi trompeuses. Le système modéré que la Convention affecte n’est qu’un piège tendu aux gens de bonne foi pour mieux les égorger. L’expérience nous a appris à nous tenir en garde contre un ennemi aussi fourbe… » La Robrie (Archives de la Préfecture de Police, A A/295.)
  84. Archives des Côtes-du-Nord, 25 frimaire, III. Déposition de Pierre Hélio, déserteur de la 92e demi-brigade. Citée par M. É. Bernard, loc. cit.
  85. Ces laissez-passer sont ainsi libellés : — « De par le Roi, les généraux en chefs de l’armée catholique et royale de Bretagne. Déffense à aucun sujet du Roi de faire en aucune façon le moindre mal au porteur de la présente, 18 décembre 1794, l’an 2 de Louis XVII. » Ces laissez-passer étaient délivrés le 16 décembre. Il est probable que Boishardy les « postdatait » pour éviter qu’on en fît usage avant qu’il eût rentré sa troupe dans ses cantonnements.
  86. Lettre des administrateurs du district de Lamballe aux administrateurs du district de Port-Brieuc. — Lettre de l’ingénieur des Ponts-et-Chaussées Beaugrand à l’ingénieur en chef Jacques Piou, citées par É. Bernard, loc. cit.
  87. L’original de cette lettre est aux Archives historiques de la Guerre, Armée des côtes de Brest et de Cherbourg réunies, à la date. Une copie, probablement saisie sur Cormatin, se trouve aux Archives d « la Préfecture de Police.
  88. « L’humanité sans cesse en guerre avec elle-même, des hommes organisant le meurtre et le pillage, égorgeant leurs semblables désarmés, tout me force à répondre à votre lettre… Vous m’avez, dites-vous, sauvé la vie ; je la compterais pour peu si je devais être longtemps témoin des crimes qui se commettent en votre nom et que vous ordonnez… Quand la victoire et la justice ont sanctionné les droits du peuple, quand ce peuple peut exercer librement sa générosité, lorsqu’il accorde une amnistie, méritez d’en jouir et n’en doutez plus… » etc.
  89. Moreau de Jonés, Aventures de guerre. On sait que c’est Humbert que Ponsard a pris comme modèle pour son Lion amoureux.
  90. Frédéric Masson, Napoléon et sa famille, II, 230.
  91. Il était né à Saint-Nabord, le 26 août 1767.
  92. Archives historiques de la Guerre, Armée des côtes de Brest et de Cherbourg, à la date.
  93. De la 17e demi-brigade.
  94. Archives de la Guerre. Le rapport de Poussepain est cité par Chassin.
  95. « Dans une lande, près d’un bois, à moins d’une lieue de Moncontour », écrit Chassin, d’après les documents d’archives du ministère de la Guerre. Ceci semblerait indiquer que le rendez-vous eut lieu à La Mirlitantouille même, à l’endroit de la Lande du Val que les cartes anciennes nous montrent boisée. M. Émile Bernard, dans l’ouvrage déjà cité, place le lieu de la rencontre sur le territoire de la commune de Plémy, ce qui concorde avec les indications de Chassin. Mais il faut s’en tenir aux termes mêmes du rapport de Humbert à Hoche, rapport dont les deux auteurs ci-dessus désignés ne semblent point avoir fait usage : — « Une petite chaumière, située dans la lande de Gausson, à trois lieues de Moncontour et proche la forêt de Lorges, a été le point du rendez-vous. » Archives de la Guerre, Armées des Côtes de Brest et de Cherbourg réunies, 11 nivôse, III.