La Monnaie et le mécanisme de l’échange/21

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Germer Baillière (p. 216-236).


CHAPITRE XXI
le clearing-house.


Grâce au système des agences de Londres, les transactions des banques de la province sont, ainsi que nous lavons vu, concentrées dans la cité de Londres comme dans un foyer. Le règlement des dettes-comptes réciproques de vingt-six principales banques de la cité est donc une affaire d’une importance et d’une gravité extraordinaires, puisqu’il s’agit là de régler définitivement les affaires d’une grande partie du globe. Dans une salle de dimensions médiocres, où l’on entre par un passage étroit qui vient du bureau de poste de King William Street, à Lombard Street, des dettes, qui se montent en moyenne, à peu près à vingt millions sterling par jour, sont liquidées sans qu’on emploie une seule pièce de monnaie, un seul billet de banque. Dans ces parages classiques de la finance, dans le voisinage de Lombard Street, ou pour mieux dire, dans cette salle même, le système du commerce par le papier a été porté tout près de la perfection. L’histoire des débuts du Clearing-House de Londres et de ses progrès est enveloppée d’obscurité, et il est fort à souhaiter que ceux qui en connaissent les incidents principaux les arrachent à l’oubli avant qu’il ne soit trop tard.

La première création du Clearing-House parait remonter Juste à un siècle. Vers 1775. quelques-uns des banquiers de la cité louèrent une chambre où leurs commis devaient se réunir pour y échanger des effets et des billets, et régler leurs dettes mutuelles. La société était une sorte de club d’un caractère complètement privé ; le public ne la connaissait pas le moins du monde, et les transactions étaient conduites avec un secret absolu. M. Gilbart nous apprend que, même sous cette forme, l’innovation n’inspirait qu’une confiance médiocre, et quelques-uns des principaux banquiers refusèrent toutes relations avec elle. Peu à peu cependant, les avantages de cette pratique se manifestèrent ; la société admit un plus grand nombre de banquiers ; on forma pour la diriger un comité spécial, et on lui donna un règlement. Quoi qu’il en soit, aujourd’hui encore, une association privée et libre, sans statuts, et en fait inconnue à la loi, le Clearing-House a constamment grandi en importance et donné de la publicité à ses opérations.

Dans les vingt-cinq dernières années, le travail de la liquidation a accompli plusieurs progrès considérables. Les Banques par actions de Londres (London Joint Stock Banks), fondées après 1833, ne purent pendant longtemps se faire admettre au Clearing-House ; mais, en juin 1854, on les autorisa enfin à se joindre à l’association. Longtemps, la Banque d’Angleterre est demeurée tout à-fait en dehors de la confédération ; mais, plus récemment, elle y est entrée, quoiqu’elle se contente d’y présenter des effets sur d’autres banques. Les banques de West End à Londres ne sont pas encore associées au Clearing-House : c’est peut-être qu’en raison de la distance de Lombard Street, elles ressemblent sur ce point aux banques provinciales, et doivent comme elles opérer les liquidations par leurs agents de la cité.

Avant 1858, les opérations du Clearing-House étaient restreintes à l’échange de chèques et de billets réellement tirés sur les banquiers associés. Les banquiers de province, qui recevaient des chèques tirés sur d’autres banques de province éloignées, avaient l’habitude de les adresser directement par la poste ; la banque payante effectuait le paiement en ordonnant à son banquier de Londres de verser la somme à l’agent que la banque créancière avait à Londres. En 1858, sur la proposition de M. William Gillett, mais surtout grâce aux efforts de sir John Lubbock, le système de liquidation pour la province fut organisé. Le banquier de province, au lieu d’envoyer chaque jour par la poste une foule de chèques dans toutes les parties du royaume, les envoie, en un seul paquet, à son agent de Londres, qui les présente, par l’intermédiaire du Clearing-House, aux agents qu’ont a Londres les banques débitrices.

Cet échange se fait, ainsi que nous le verrons, à différentes heures du jour ; mais les résultats sont additionnés dans la balance générale des affaires du jour.

fonctionnement du clearing-house de londres.

Il y a chaque jour trois liquidations au Clearing-House de Lombard Street. La liquidation du matin commence d’ordinaire à 10 heures et demie ; les traites ne sont plus reçues après 11 heures, et le travail doit être terminé à midi. La liquidation des provinces commence alors ; les traites sont reçues jusqu’à midi et demi, et le travail est terminé a 2 heures et quart. Mais la liquidation la plus chargée est celle de l’après-midi, qui commence à 2 heures et demie. La fougue et la furie du travail touchent au comble à quatre heures ; les courriers se précipitent sans relâche dans la salle, avec les derniers paquets de traites, jusqu’au moment où la porte est définitivement fermée. Le 4 de chaque mois, époque à laquelle le travail est le plus considérable, le nombre des heures est augmenté, et c’est à neuf heures du matin qu’a lieu l’ouverture.

Le Clearing-House est une salle oblongue, d’une grande simplicité, garnie sur trois côtés et dans le milieu de pupitres placés dans des compartiments. À l’une des extrémités s’élève un petit bureau pour les deux surveillants. Chaque banque envoie autant de commis qu’il en faut pour exécuter le travail rapidement, et quelques banques n’ont pas moins de six commis. Les chèques et effets que l’une de ces banques, par exemple, l’Alliance Bank, doit présenter aux autres, ont été inscrits d’abord dans les bureaux de cette banque, sur un livre appelé Out clearing book », puis divisés en vingt-cinq paquets, d’après le nombre des autres banques de liquidation, dont chacune recevra un de ces paquets. En arrivant au Clearing-House ces paquets sont distribués, autour de la salle, aux pupitres des commis qui représentent les différentes banques payantes ; ceux-ci les inscrivent immédiatement sur les livres appelés « In clearing books », aux colonnes qui portent en tête le nom de la banque qui les présente. Après avoir été enregistrés, les effets sont aussitôt que possible envoyés aux bureaux de la banque. Tous les chèques ou billets dont le paiement est refusé sont appelés « renvois » (returns) ; ils peuvent d’ordinaire être adressés de nouveau au Clearing-House le même jour, et sont alors inscrits comme revendication inverse faite par la banque qui les refuse sur les banques qui les lui ont présentés. À la fin de la journée, les commis de l’Alliance Bank sont en état de faire le total des sommes que réclament d’eux les vingt-cinq autres banques, et ils voient dans l’Out clearing book le total des sommes que l’Alliance Bank réclame aux autres banques. La différence est la balance pour laquelle l’Alliance Bank devra, suivant les circonstances, payer ou être payée. Les balances sont communiquées aux surveillants du Clearing-House ; ils les inscrivent sur une sorte de feuille des balances. Quand les additions totales sont faites, les colonnes du crédit et du débit de la feuille doivent se balancer exactement, puisque chaque penny qu’une banque doit recevoir est nécessairement payé par une autre banque.

Autrefois la balance due par, ou à chaque banque se payait en banknotes, et en 1839, des transactions journalières qui montaient en moyenne à trois millions se liquidaient avec 200,000 livres en billets et 20 livres en espèces, c’est-à-dire avec une somme de numéraire égale au plus au quinzième des dettes liquidées. Plus récemment, on a appliqué une idée de feu Charles Babbage, et les balances ont été payées par des traites sur la Banque d’Angleterre, à laquelle chaque banquier de la Cité dépose une grande partie de ses fonds de réserve.

Un arrangement ingénieux de détail dans l’organisation du Clearing House de Londres, c’est la répartition des vingt-six banques en trois groupes ; ainsi l’un des commis de liquidation de l’Alliance Bank correspond avec un groupe déterminé des autres banques, un autre commis avec le second groupe, et de même pour le troisième. De cette manière, lorsque deux banques confrontent ou corrigent leurs comptes, on sait sûrement quel commis doit répondre aux questions qui se croisent à travers la salle.

Quoique la rapidité et la sûreté avec laquelle les affaires se règlent dans le Clearing House de Londres méritent toujours d’exciter l’étonnement, il est bien permis de se demander s’il n’y aurait pas lieu d’y introduire des améliorations. La salle ne me parait pas assez spacieuse pour l’exécution commode et parfaite d’un travail si vaste et qui ne fait que s’accroître. Bien que certaines banques n’emploient pas moins de six commis, parfois ceux-ci sont surchargés. La facilité que l’habitude donne a ces commis, pour faire et additionner les inscriptions, est fort remarquable ; mais le travail de tête si intense qu’ils exécutent en très-peu de temps, dans une atmosphère qui est loin d’être pure, au milieu du bruit et du tapage produits par les rectifications que s’adressent mutuellement les commis d’un côté a l’autre de la salle, doit être singulièrement fatigant. Il en résulte parfois des maladies du cerveau.

On doit aussi se demander si le privilège du Clearing sera pour toujours restreint à vingt-six banques importantes de la Cité, lorsqu’il y a certainement beaucoup d’autres banques existantes, ou en voie de formation, qui gagneraient comme les autres à posséder l’entrée du Clearing House. Nous verrons qu’à New-York le cercle est beaucoup plus étendu. À présent les banques secondaires de Londres sont obligées d’employer comme agents les banquiers qui font partie du Clearing, ou de renoncer complètement aux avantages de cette institution. Il n’est guère juste et il me parait impossible qu’un monopole si étroit, et cependant si précieux, soit toujours maintenu.

le clearing-house de manchester.

Quoique le Clearing House de Londres soit incontestablement le berceau du système, et que nulle part ce travail ne soit organisé sur une si grande échelle, il ne s’ensuit pas qu’il mérite, plus que tout autre, d’être imité dans des villes d’une moindre importance. Deux villes de province au moins, Manchester et Newcastle, ont établi des Clearing-Houses locaux. On m’a dit aussi que les banquiers de Liverpool avaient récemment combiné entre eux un système du même genre, et il est possible que les banquiers de quelques autres villes l’aient fait aussi, sans que le fait soit généralement connu. Grâce à l’obligeance de quelques membres du comité, j’ai reçu des renseignements complets sur le fonctionnement du Clearing-House de Manchester. L’organisation, si je ne me trompe, parait en avoir été dirigée surtout, et avec beaucoup de succès, par M. E. W. Nix. Il est peut-être bon de la décrire en détail, car elle pourrait être appropriée aux besoins de beaucoup de villes de l’Angleterre, de l’étranger ou des colonies, qui sans doute établiront avant peu des Clearing-Houses.

Dans celui de Manchester, le travail s’exécute entièrement à l’aide de tableaux détachés, et non sur des livres de comptes comme à Londres. Quoique ces tableaux puissent paraître un peu nombreux et compliqués, ils sont d’un grand secours pour régler la balance d’une manière sûre et régulière. Le commis de liquidation, avant de quitter sa banque, trie les effets qu’il doit remettre, et en fait treize paquets, un pour chacune des treize autres banques, puis il remplit treize listes, une pour chaque paquet ; chaque liste est conforme à la formule ci-dessous, et chaque chèque est représenté seulement par le chiffre de la somme qu’il porte. Une copie de la liste est enregistrée dans un des livres de la banque destiné à cet usage.

Formule no 1

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Il fait le total de chacune de ces listes, et il l’inscrit dans une des colonnes de gauche du tableau n° 2. Il obtient ainsi un relevé complet de toutes les sommes qu’il doit réclamer aux autres banques, et le total de la colonne détermine le montant de « l’Out Clearing » ou liquidation pour le dehors.

Formule no 2

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En arrivant au Clearing House, le commis fait le tour de la salle et dépose, sur le pupitre appartenant à chacune des autres banque, le paquet de chèques et la liste correspondante mentionnée plus haut. En très-peu de temps, treize paquets et treize listes semblables seront déposés sur son bureau par les commis des autres banques. À mesure qu’ils lui sont remis il compare la liste avec les chèques, vérifie l’addition, et si tout est correct, il inscrit le total dans une des colonnes de droite du second tableau, en face du nom de la banque qui présenta les effets. Ces paquets sont appelés « In Clearing » ou liquidation à l’intérieur, et représentent toutes les créances des autres banques sur la banque en question, de sorte que lorsqu’il a enregistré les treize totaux et additionné la colonne, le commis voit le total des sommes que sa banque doit payer.

À Manchester il y a chaque jour deux liquidations ou clearings. La première à 11 heures 15 du matin n’est que préparatoire, et l’on n’y fait aucun paiement de balances, Aussitôt que les colonnes pour la première liquidation (first clearing) sont remplies, le commis sort et retourne à son bureau avec les paquets de chèques et d’effets présentés à sa banque pour remboursement. Ces titres sont immédiatement examinés par les employés chargées de ce service ; ils cherchent s’il y en a d’irréguliers, de frauduleux ou qui, par suite d’un manque de fonds ou pour d’autres raisons, ne doivent pas être payés. Au Clearing House le commis a déjà fait l’inspection sommaire et le renvoi des titres qui étaient manifestement irréguliers ; mais aucun effet n’est considéré comme définitivement accepté qu’une heure après l’achèvement de la liquidation. Les effets repoussés sont relativement peu nombreux, et, à peine découverts, ils sont retournés directement à la banque qui les avait présentés.

Le second Clearing a lieu à 2 heures 15 de l’après-midi, et s’opère exactement comme celui du malin. Les secondes colonnes de l’out et de l’in-clearing du tableau formule no 2, ayant été remplies et additionnées, on réunit les totaux avec ceux des premières colonnes, et le commis voit ainsi quelles sommes doivent être payées, et en même temps quelles sommes doivent être reçues par sa banque. La différence est la balance qu’il a, soit à recevoir, soit à payer. Il copie ces totaux et la balance dans le tableau résumé suivant, formule numéro 3, qu’il remet à l’inspecteur du Clearing House.

Formule no 3

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L’inspecteur s’occupe alors de vérifier les balances en inscrivant les montants sur la formule numéro 7, laquelle est reproduite ci-dessous dans une forme abrégée ; il écrit seulement, pour ménager l’espace, les noms de quatre banques. Dans ces formules, les noms des banques sont indiqués de la manière la plus brève, et la succursale de la Banque d’Angleterre y est simplement appelée « Bank ».

Formule no 7

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Il est évident que le total des sommes à recevoir par quelques-unes des banques est égal au total que les autres ont à payer, puisque chaque chèque a été additionné deux fois, une fois au crédit d’une banque, et une fois au débit d’une autre banque. Si les colonnes du débit et du crédit du septième tableau, lorsqu’on a fait le total des sommes qui les remplissent, ne se balancent pas parfaitement, il faut qu’il y ait eu quelque erreur de commise ; tout le travail est soumis de nouveau à un examen rigoureux jusqu’à ce que l’erreur soit découverte. Lorsque tout est correct, il ne reste plus qu’à faire les billets de crédit et de débit ordonnant sur les livres de la succursale de la Banque d’Angleterre, des transferts au profit ou au débit des banquiers qui font partie du Clearing House. Les paiements se font au profit ou pour le compte du Clearing, qui devient ainsi une sorte d’être fictif ; mois comme ses paiements et ses recettes se balancent exactement chaque jour, le Clearing House n’a pas besoin d’un grand-livre particulier, si ce n’est pour de faibles dépenses courantes ou pour des erreurs peu considérables.

Pour effectuer le transfert, le commis de chaque banque débitrice remplit la double formule numéro 4, ainsi qu’il suit.

Formule no 4

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Le coupon de gauche est une traite qui doit être signée par le commis, s’il a les pouvoirs nécessaires, ou, s’il ne les a pas, présentée à la signature de ses supérieurs, et remise ensuite à la Banque d’Angleterre. Cette pièce ordonne au caissier de créditer le Clearing-House du montant de la balance, et de débiter de cette même somme la banque débitrice indiquée. Lorsque le paiement est effectué, l’employé autorisé par la Banque d’Angleterre signe la formule correspondante à la colonne de droite, comme reçu de cette somme pour le compte du Clearing-House.

Lorsqu’au contraire la balance est en faveur d’une banque, on fait usage de la formule numéro 5, imprimée sur papier vert afin qu’on la reconnaisse plus facilement. Elle s’explique assez d’elle-même, d’après ce qui précède, car elle est simplement la contre partie de la précédente.

Formule no 5

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Il ne nous reste plus qu’à parler des chèques renvoyés. Même pour ceux-là il n’y a pas besoin de paiements réels. La balance n’est payée à la fin de la journée que provisoirement, et les chèques qui ont été refusés sont renvoyés en une heure à la banque qui les avait présentés. Si les irrégularités ne sont pas expliquées ou supprimées, le caissier qui avait présenté les chèques signe alors le tableau suivant (numéro 6) par lequel il reconnaît qu’il a reçu telle somme en trop au dernier clearing. Cette formule est jointe, par la banque qui a repoussé le chèque, à son paquet « out clearing », et la rectification est faite dans la balance du clearing suivant.

Formule no 6

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Le règlement de comptes, au Clearing-House de Manchester, est souvent effectué en moins de temps qu’il n’en faut pour lire cet exposé de la méthode, et le travail s’exécute avec une commodité et un silence qui contrastent singulièrement avec le tohu-bohu du Clearing de Londres. Il est vrai que les sommes liquidées sont relativement insignifiantes à Manchester ; car elles ont été par jour, dans les années 1872, 1873 et 1874, respectivement de £ 226,160, de £ 237,150, et de £ 247,030, c’est-à-dire un peu plus du centième des transactions du Clearing de Lombard-Street.

Le Clearing-House de Manchester est dirigé par un comité de banquiers dont le président est l’agent principal de la Banque d’Angleterre à Manchester ; la surveillance du travail de liquidation est confiée à un employé de la Banque d’Angleterre. Ainsi la Banque, tout en prenant naturellement la préséance, agit en parfaite harmonie avec les banquiers locaux.

le clearing-house de new-york.

Le Clearing-House de New-York, établi en octobre 1853, est devenu une institution extrêmement importante. Il comprend 59 banques, tandis que celui de Londres n’en a que 26, et les transactions qu’il règle sont à peine inférieures, si tant est qu’elles le soient, au total de celles qui se règlent à Londres. La manière de procéder au règlement doit nécessairement se rapprocher beaucoup de celles que nous avons décrites précédemment ; mais elle parait être, à quelques égards, combinée d’une manière plus satisfaisante qu’à Londres. Le travail s’exécute dans une belle salle, l’« Exchange Room » ; le directeur et ses employés ont une installation commode, au lieu de cette petite cage vitrée où les inspecteurs sont assis dans la salle de Lombard Street.

Chacune des banques de New-York a un commis chargé de faire les règlements de comptes à l’Exchange Room, sans compter un messager qui apporte et remet à destination les paquets de chèques et de billets. Les commis aux règlements sont assis devant une série de pupitres disposés en ovale au milieu de la vaste salle, et les échanges sont effectués par un nombre égal de messagers qui font en même temps le tour des pupitres, remettent les paquets « d’out clearing », et reçoivent ceux de « l’in clearing » ou, comme on les appelle a New-York, les bourses du débit et du crédit (Credit et Debit Exchanges). On trouvera des détails relativement à cette institution dans l’ouvrage de Gibbon sur « les Banques de New-York ». La manière de procéder se rapproche tellement de celle qui est en usage en Angleterre, que je n’ai pas besoin d’entrer de nouveau dans les détails.

Outre le Clearing-House de New-York, il existe maintenant quinze Clearing-Houses provinciaux dans les principales villes des États-Unis.

extension du système du clearing.

Il y a peu d’années encore il existait seulement deux Chambres de liquidation pour les banquiers, celle de Lombard Street et celle de New-York ; mais on a fait récemment beaucoup de progrès en étendant un système semblable à d’autres places de commerce et même à d’autres genres d’affaires. Le Clearing-House de Manchester fut établi en juillet 1872, et Newcastle possède un établissement semblable. Sur le continent il n’y a encore que deux villes qui aient adopté cette méthode. Dix-huit banquiers ont formé à Paris une association appelée « Chambre de compensations », qui a son siège Place de la Bourse, et qui balance les dettes réciproques de ces maisons à peu près comme dans les Clearing-Houses d’Angleterre. En France, en Allemagne et dans les autres pays du Continent, l’usage des chèques de banquiers est beaucoup moins développé qu’en Angleterre et en Amérique. En Allemagne, une personne qui veut envoyer deux mille francs amasse souvent les espèces nécessaires, les scelle dans un sac avec cinq cachets, et les fait enregistrer au bureau de poste. Grâce à l’excellent système de postes gouvernementales qui existe en Allemagne, cette méthode est assez sûre. À Berlin toutefois une association de banquiers nommée le Cassenverein opère les échanges par une méthode très-analogue à celle d’un Clearing-House. La méthode des compensations n’est pas nécessairement restreinte aux affaires de banque ; il s’en faut de beaucoup. Sans doute, les transactions monétaires d’une localité quelconque se concentrant dans les banques comme dans des foyers, la principale liquidation se fera toujours par l’intermédiaire des banquiers. Mais partout où un grand nombre de négociants ont beaucoup de créances réciproques, ils pourront trouver avantage à établir une Chambre des compensations. Dès l’année 1842 Robert Stephenson et M. K. Morison avaient pensé que le principe du Clearing-House de la Cité pouvait être appliqué avec avantage au règlement des comptes fort compliqués, qu’avaient entre elles les compagnies de chemins de fer, et qu’elles réglaient jusque-là à l’aide de livres. Le travail, qu’exécutent sans relâche une multitude de comptables dans le grand établissement d’Euston Square, est beaucoup plus compliqué et sans comparaison plus varié que celui d’un Clearing-House de banquiers ; mais le résultat final est d’établir combien chaque compagnie doit à chaque autre. La balance due à ou par chaque compagnie est alors soldée par un transfert chez les banquiers.

Dans ces derniers temps on a fait une tentative, qui jusqu’à présent n’a pas réussi, pour introduire l’usage général des chèques à Liverpool, où il s’échange continuellement des sommes considérables, surtout dans le commerce des cotons. Pour des raisons qu’il serait difficile d’expliquer d’une manière satisfaisante, les commerçants et banquiers de Liverpool n’ont jamais adopté l’usage des chèques au même degré et de la même manière que ceux des autres villes de commerce. Il y a encore beaucoup de maisons à Liverpool qui refusent de recevoir des chèques en paiement, et même, il n’y a de cela qu’un an ou deux, on voyait souvent une maison de Manchester envoyer un commis à Liverpool, par le chemin de fer, avec une liasse de banknotes pour faire des paiements. On m’apprend qu’aujourd’hui des effets de banque, payables à vue et envoyés par la poste, sont substitués aux billets de la Banque d’Angleterre.

Un négociant de Liverpool, qui a besoin de faire un paiement, tire de sa banque des fonds en or ou en billets, et ses commis les transportent à destination dans la ville. Tous les soirs un grand nombre de petites caisses, contenant de fortes sommes d’argent, sont déposées dans la boutique d’un orfèvre bien connu, en face de l’Hôtel-de-Ville, pour y être gardées pendant la nuit. Une grande quantité de capitaux reste ainsi improductive ; il est étonnant que les banquiers ne se chargent pas de cette somme, et ne l’ajoutent pas, en supprimant tous les obstacles, aux dépôts qu’ils gardent déjà. Actuellement on a l’habitude de prendre une commission de 1/8 ou 1/4 pour cent, tandis que le coût réel du travail de comptabilité par lequel s’opèrent les transferts est presque purement nominal par rapport à l’importance des transactions.

On a fait une application importante du principe des compensations en établissant à Londres, en 1874, le London Stock Exchange Cleaning-House qui se charge de balancer ensemble non des sommes d’argent, mais des quantités de titres. Comme les agents de change ne règlent leurs transactions que tous les quinze jours, et même que tous les mois pour les Consolidés, il en résulte naturellement que, pendant ces intervalles, le même agent de change a d’ordinaire vendu pour un client et acheté pour un autre le même genre de titres. Le même titre peut avoir passé par plusieurs mains différentes, et les mêmes agents de change peuvent avoir conclu les uns avec les autres des ventes réciproques. Alors, au lieu d’opérer pour chaque transaction des transferts de titres et de payer avec des chèques qui compliquent singulièrement la besogne du Clearing-House de Lombard Street les jours de règlement, on a fait un arrangement on vertu duquel chaque membre du Clearing-House prépare un état du montant net de chaque espèce de titres qu’il doit recevoir de chaque autre membre ou lui délivrer. Le directeur de l’établissement, après avoir vérifié ces comptes dont l’ensemble doit se balancer parfaitement, invite les membres débiteurs à transférer aux membres créanciers les quantités de titres nécessaires pour terminer toutes les transactions. On remarquera que, pour des raisons assez visibles, les transferts s’exécutent par l’échange de titres, directement d’agent de change à agent de change, et non par l’intermédiaire du directeur du Clearing-House, comme dans les affaires de banque. Il faut naturellement établir une compensation particulière pour chaque genre de titres, On a reconnu que les quantités réellement transférées n’excèdent pas 10 pour cent du total des transactions liquidées, et les chèques tirés diminuent de dix millions sterling (250 millions de francs) chaque jour de règlement.

Plus récemment encore, l’association des courtiers en cotons de Liverpool, quoiqu’elle ne puisse jusqu’à présent appliquer à ses transactions en argent le système du Clearing, a organisé un système de ce genre pour régler les affaires où il s’agit de ventes de coton « à arriver ». Avec cette nouvelle combinaison le premier vendeur et le dernier acheteur sont mis en contact, et toutes les affaires intermédiaires, qui occasionnent parfois de grandes discussions et de longs délais, à cause de contrats comprenant une foule d’intéressés, sont pour ainsi dire annulées par le Clearing-House. Ses opérations s’étendent d’ailleurs de plus en plus, de sorte que tous les contrats, déclarations et paiements seront effectués par l’intermédiaire de l’association.

On peut très-bien se demander si nous avons atteint les limites jusqu’auxquelles l’application du principe des compensations reste avantageux. Des affaires de banque il s’est étendu à celles des chemins de fer, des agents de change et des courtiers en cotons. On comprend que tout autre corps de marchands, de courtiers, ou d’autres personnes ayant souvent de l’argent à réclamer les unes aux autres, ait intérêt à se réunir une fois ou deux par semaine pour une séance de liquidation. On a déjà émis des propositions à cet effet, et j’entends dire que, sur le marché des fers de Glasgow, on vient de fixer un jour pour le règlement périodique des transactions mutuelles.

avantages que présente le système des chèques et du clearing.

Pour revenir aux Clearing-Houses des banquiers, nous devons remarquer que le vaste système de relations, qui relie maintenant entre elles les banques anglaises, s’est développé spontanément, sans être institué ni même autorisé par la loi ; il n’a été reconnu par les juges que lorsqu’il était solidement établi et tout à fait entré dans la pratique des hommes d’affaires. Aucun Acte du Parlement n’a été rendu pour faciliter les opérations du Clearing ; c’est seulement à la suite d’une entente entre les banques que la présentation des chèques ou des effets par l’intermédiaire du Clearing House, et leur règlement par le paiement d’une balance, sont regardés comme légalement valables.

Les avantages du système ont une importance énorme. Dans cette manière d’effectuer les grands paiements, tous les risques, les pertes de temps, les dérangements et l’emploi des métaux précieux, sont réduits au minimum. Tandis que le chèque qui représente un paiement circule et parcourt le pays, l’argent dont il transfère la propriété repose dans les caves de quelque banque, ou plutôt, comme il n’est pas du tout nécessaire aux opérations, il est prêté ou exporté hors du pays, de sorte qu’on bénéficie des intérêts. Nous avons trouvé que la perte d’intérêt sur la monnaie métallique actuellement en circulation ou accumulée dans le Royaume-Uni, est de cent à cent vingt-cinq millions par an. Et, si les paiements se faisaient tous en espèces, il nous en faudrait encore beaucoup plus que nous n’en avons.

La sécurité avec laquelle s’effectuent les paiements est aussi un fait considérable. Lorsque de grosses sommes sont transportées en espèces, c’est toujours une forte tentation pour les voleurs, et d’ordinaire il faut un ou deux gardes pour les accompagner. Grâce à l’intermédiaire des banques, soit qu’on emploie les chèques ou les billets de crédit, les paiements les plus considérables peuvent être faits presque à l’abri de tout risque. Les chèques, billets et autres titres transférés dans les Clearing-Houses sont en général tellement couverts de notes et d’endossements qu’ils n’ont de valeur que pour leur propriétaire légal, et qu’ils sont regardés par les voleurs comme des objets dangereux auxquels ils n’osent pas toucher.

dans quelle proportion se font les paiements en numéraire.

On ne peut voir sans surprise jusqu’à quel point le papier a remplacé la monnaie comme moyen d’échange dans quelques-uns des principaux centres financiers. Dans le Statistical Journal de septembre 1805, Sir J. Lubbock a publié quelques détails sur les affaires de sa banque dans les derniers jours de 1864. Les transactions qui y furent effectuées atteignirent le total de vingt-trois millions sterling (575 millions de francs) ; et le papier et les espèces y furent employés dans les proportions suivantes :

pour cent
Chèques et billets qui ont passé au Clearing-House 70,8
Chèques et billets non liquidés au Clearing-House 23,3
Billets de la Banque d’Angleterre 5,0
Espèces 0,6
Billets de banques provinciales 0,3

100,0

Les sommes versées par les clients de la ville montaient à dix-neuf millions sterling, et donnaient à l’analyse les résultats suivants :

pour cent
Chèques et billets 96,8
Billets de la Banque d’Angleterre 2,2
Billets de banques provinciales 0,4
Espèces 0,6

100,0

Nous ne devons pas supposer un instant que ces nombres représentent la moyenne de l’emploi des espèces dans les transactions de banque. Les montants proportionnels des différents genres de monnaie et des effets de commerce employés dans les diverses parties du pays, dans des commerces différents, ou dans des banques d’importance et de caractère divers, varient singulièrement. Il est fort à désirer que les banquiers et les autres personnes qui possèdent les faits veuillent bien publier à ce sujet des informations plus complètes. À Manchester les billets de la Banque d’Angleterre semblent être plus employés qu’à Londres. M. R. H. Inglis Palgrave a donné dans le Statistical Journal de mars 1873 (p. 86), un travail préparé pour lui par M. Langton, Président de la Banque de Manchester et de Salford, sur la proportion du numéraire dans les paiements effectués à cette banque. Il parait que les espèces et les billets de banque formaient 53 pour 100 du total en 1859, 42 pour 100 en 1864, et seulement 32 pour 100 on 1872, ce qui représente, on le voit, une diminution rapide. Mais nous voyons qu’en 1872 le montant des billets de banque était encore assez élevé, puisque les sommes versées par les clients étaient ainsi composées :


Pour cent
Chèques, effets, etc. 68
Billets de banque 27
Espèces 5

100

J’ai essayé de donner une idée des montants comparés des chèques et des effets qui sont liquidés à des périodes successives dans l’organisation du système des banques. Il est fort à souhaiter que nous sachions dans quelle proportion se trouvent les transactions du Clearing-House relativement à l’ensemble des transactions des banques du royaume. Il ne serait pas bien difficile d’évaluer cette proportion d’une manière satisfaisante, si l’une ou plusieurs des banques établies dans chacune des villes principales donnaient un relevé des montants comparatifs des chèques qui leur passent dans les mains de manière ou d’autre. D’après les informations qu’ont bien voulu me fournir les administrateurs d’une des principales banques de Manchester, je vois que, du mois de juillet au mois d’octobre 1874, les chèques et les effets présentés sur la banque ou par son intermédiaire étaient répartis comme il suit :

Pour cent
Chèques payés comptant en espèces et en banknotes 34,2
Chèques tirés sur la même banque, payés au Crédit des comptes 23,4
Chèques présentés par l’intermédiaire du Clearing-House de Manchester 22,5
Chèques présentés par l’intermédiaire du Clearing-House de Londres 10,8
Chèques des banquiers des provinces présentés par l’intermédiaire du Clearing-House de Londres 3,5
Chèques des banques provinciales présentés directement 3,6

100,0

Quoique la préparation de ce relevé ait exigé un travail considérable, il me semble douteux que les indications diverses en soient complètes et correctes ; je le donne plutôt comme un spécimen du genre d’informations dont le besoin se fait vivement sentir, que comme un exposé auquel on puisse se fier.

des cas où le système du clearing n’est pas applicable.

Il est assez clair à présent que, tant que le commerce est réciproque, les chèques et les compensations peuvent régler tous les échanges sans que l’emploi des espèces soit nécessaire. Les valeurs des marchandises sont estimées et exprimées en or ; c’est ce métal qui est le commun dénominateur de valeur ; mais la monnaie métallique cesse d’être le moyen de l’échange. Les effets que produit cette organisation des banques sont, ainsi que je l’ai entendu dire par M. W. Langton, comme une restauration du troc. Mais il arrive dans certains cas que les transactions ne sont pas réciproques et ne peuvent être mises en balance. Dans certains commerces il y a un écoulement perpétuel de marchandises suivant une certaine direction déterminée. Par exemple, dans le commerce de coton à Manchester, les manufacturiers achètent le coton aux négociants de Liverpool, et paient ou au comptant ou à de courtes échéances. Quand le coton a été manufacturé, il est souvent embarqué de nouveau à Liverpool pour des destinataires étrangers qui ne paieront qu’à longue échéance ; mais généralement il n’est pas acheté par des commerçants de Liverpool. Par conséquent, tandis que le manufacturier de Manchester est débiteur du commerçant de Liverpool pour le prix entier de la matière brute, pour les frais de navigation et le fret des marchandises exportées, les marchands de Manchester n’ont pas de créances équivalentes sur ceux de Liverpool : en effet, les destinataires étrangers des marchandises les paient en effets sur Londres. Si les manufacturiers de Manchester avaient leurs fonds à Manchester, et les négociants de Liverpool leurs fonds à Liverpool, il y aurait un courant constant de monnaie de Londres à Manchester et de Manchester à Liverpool ; et c’est de cette dernière ville que la monnaie serait exportée pour payer la matière brute envoyée par l’étranger. Ce qui remédie en partie à cet inconvénient, c’est, ainsi que nous le verrons au chapitre XXIII, que Londres devient le quartier général et le clearing-House des transactions intérieures et des transactions extérieures en même temps.

Mais il est souvent à craindre que des créances exprimées en monnaie métallique, et dont le porteur peut, s’il le désire, réclamer le paiement sous cette forme, ne deviennent parfois une source d’embarras. Dans certains états du commerce, ou sous l’influence de certaines circonstances, les porteurs de chèques réclament de l’or ; dans ce cas les banquiers, qui se sont accoutumés à considérer les réserves métalliques comme presque superflues, se trouvent tout à coup dans une position difficile. Telle est, ainsi que nous le verrons au chapitre XXIV, la cause réelle de l’instabilité actuelle du marché monétaire en Angleterre.