La Monnaie et le mécanisme de l’échange/26

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Germer Baillière (p. 273-280).


CHAPITRE XXVI
de la quantité de monnaie nécessaire à une nation.


On trouvera sans doute que, dans un essai sur la monnaie, la quantité de monnaie nécessaire à une nation devrait être un des sujets de discussion les plus importants. Rien à coup sûr ne paraîtrait plus désirable que d’établir combien il faut pour chaque personne de monnaie de papier, d’or, d’argent ou de bronze, afin que le gouvernement pût veiller à lui en assurer la quantité nécessaire. Il n’est pour ainsi dire pas de pays où ne se soient élevées souvent les plaintes les plus vives sur la rareté de la monnaie en circulation, et sur le besoin urgent d’en avoir davantage. Tous les maux dont on souffrait, langueur du commerce, baisse des prix, diminution du revenu public, pauvreté du peuple, manque de travail, mécontentement politique, banqueroutes et paniques, ont été attribués au manque de monnaie : le remède qu’on proposait était autrefois de mettre les monnayeurs à l’œuvre ; aujourd’hui, c’est une émission nouvelle de papier-monnaie.

La véritable réponse à toutes les plaintes de ce genre, c’est que personne ne peut dire combien il faut de monnaie à une nation, c’est que rien ne convient moins à un homme d’État que d’essayer de régler la quantité de la monnaie. Presque toujours, la rareté apparente de la circulation vient d’un emploi inintelligent du numéraire métallique, d’une mauvaise réglementation du papier-monnaie, de spéculations illégitimes, ou de quelque malaise du commerce qui serait encore accru par une augmentation nouvelle de la circulation en papier. Quand nous essayons de fixer la quantité de monnaie dont une nation a besoin, nous trouvons que c’est là un problème qui contient beaucoup de données inconnues, de sorte qu’on n’en peut jamais donner une solution satisfaisante.

somme totale des échanges que la monnaie doit opérer.

Pour décider combien il faut de monnaie à une nation, nous devons d’abord déterminer la quantité des échanges que la monnaie doit opérer. Cette quantité sera, toutes choses étant égales d’ailleurs, proportionnée au chiffre de la population. Une population double d’une autre, si son commerce est aussi actif et emploie les mêmes procédés, aura évidemment besoin d’une quantité de monnaie double. Cette quantité sera proportionnée aussi à l’activité et à l’organisation plus ou moins complexe de l’industrie. Plus il y a de marchandises achetées et vendues, plus elles passent souvent de main en main, et plus aussi il faudra de monnaie pour les mettre en mouvement. Elle sera encore proportionnée au prix des marchandises ; et si l’or baisse et que les prix s’élèvent, il faudra plus de monnaie pour payer les dettes dont le montant nominal s’accroîtra.

Nous ne connaissons qu’un petit nombre des données comprises dans de pareilles considérations. Nous savons approximativement le chiffre de la population et les nombres qui représentent le commerce extérieur ; mais les quantités de marchandises achetées et vendues dans le commerce intérieur sont presque entièrement inconnues. Il est d’ailleurs inutile de nous arrêter sur ce côté de la question, car nos connaissances sur d’autres points sont encore plus incomplètes.

efficacité de la monnaie.

Par ces mots « efficacité ou action utile de la monnaie, » nous entendons désigner le nombre moyen d’échanges opérés par chaque pièce de monnaie dans une unité de temps, soit en un an. Pour obtenir la somme des échanges que la monnaie opère, nous devons multiplier la quantité de la monnaie par le nombre moyen de fois que chaque pièce ou chaque billet change de propriétaire dans le cours d’une année. Or nous ne connaissons que d’une manière imparfaite la quantité de monnaie que possèdent la plupart des pays, et nous ne savons rien du tout sur la rapidité moyenne de la circulation. Certaines pièces, surtout les petites pièces d’argent ou de bronze, peuvent chaque jour changer plusieurs fois de propriétaire. D’autres pièces ou billets peuvent être gardés en poche pendant des semaines entières, ou même être mis de côte pendant des mois et des années. Je ne sache pas qu’on ait jamais essayé de déterminer dans aucun pays la rapidité moyenne de la circulation ; et je n’ai jamais pu imaginer aucun moyen d’approcher du résultat de cette investigation, si ce n’est en suivant la voie inverse. Si nous connaissions le total des échanges effectués et la quantité de numéraire employé, nous pourrions obtenir par une division le nombre moyen des mains par lesquelles le numéraire passe successivement ; mais les données, ainsi que je l’ai déjà dit, nous manquent totalement.

Il est certain que la rapidité de la circulation varie considérablement d’un pays à l’autre. Un peuple économe, à qui ses banques n’offrent que peu de facilités, comme les Français, les Suisses, les Belges et les Hollandais, amasse beaucoup plus d’espèces qu’un peuple imprévoyant, comme les Anglais, ou même qu’un peuple prudent, pourvu d’un système de banques parfait, comme les Écossais. Il y a aussi une foule de circonstances qui influent sur la rapidité de la circulation. Les chemins de fer et les paquebots nous permettent de faire bien plus promptement qu’autrefois des envois d’or et de lingots ; les télégraphes nous dispensent de déplacer l’argent sans nécessité, et le service des postes, devenu bien plus rapide, produit le même effet. Il y a eu en Angleterre, vers 1842, une diminution dans la circulation des billets de banques provinciales ; elle a été attribuée à la réforme postale et aux facilités plus grandes qu’elle donnait pour renvoyer les billets par la poste.
effets du système des chèques et des compensations

Mais il est un fait bien plus important que toutes ces considérations, c’est que, partout où il existe un système étendu de banques, on n’opère plus à l’aide de la monnaie qu’une partie des transactions. Je n’attache pas grande importance à l’usage des lettres de change pour remplacer la monnaie, parce que leur emploi est nécessairement renfermé dans des limites restreintes ; elles sont moins une monnaie qu’une marchandise qui se vend et s’achète avec de la monnaie. Mais nous avons suivi pas à pas dans son développement le système par lequel les chèques et les compensations permettent de balancer les dettes les unes par les autres, de sorte que la monnaie n’est plus jamais déplacée, et n’intervient que pour fournir l’unité de valeur servant à exprimer les sommes sur lesquelles on opère. Actuellement, les échanges importants se font presque uniquement à l’aide d’un système compliqué et perfectionné de troc. C’est ainsi que s’effectuent chaque année, au Clearing-House de Londres, des transactions dont le total s’élève au moins à 6 000 000 000 sterling (150 milliards de francs), sans qu’on ait jamais recours au numéraire. Encore ce total ne donne-t il qu’une idée fort incomplète des transactions se réglant avec les chèques. On opère en réalité des transactions tout aussi nombreuses dans les banques des provinces, soit entre les succursales, agents ou correspondants d’une même banque, soit entre des banques ayant à Londres les mêmes correspondants.

Si nous n’avons que des idées très-incomplètes sur le total des transactions de l’Angleterre, nous savons bien moins encore comment les paiements ont lieu dans d’autres pays. Les transactions du Clearing-House de New-York sont très-considérables, ainsi que nous l’avons vu, et il existe un système de banques qui s’étend sur la surface entière des États-Unis. Mais il faudrait faire, sur place de longues investigations, pour savoir si les correspondances qui existent entre ces banques leur permettent d’économiser autant de numéraire qu’on le fait en Angleterre, grâce aux systèmes des agences de Londres. En France et dans la plupart des contrées du continent, à peine peut-on dire que le système des chèques et des compensations existe, si ce n’est dans quelques grandes villes. Paris a sa Chambra des compensations, qui ne fait que naître, et la Banque de France opère, de son côté, entre ses clients, des transferts qui montent à deux ou trois millions par jour. À Berlin les transactions mutuelles des banquiers s’effectuent au Cassen-verein. Toutes les banques doivent produire une économie de numéraire plus ou moins considérable ; celles d’Amsterdam et de Hambourg pratiquent depuis plusieurs siècles un système de transferts qui est le vrai prototype du nôtre.

Il est vrai que de grands changements s’opèrent maintenant, sur plusieurs points du Continent, dans la manière de conduire les affaires. Le professeur Cliffe Leslie, bien connu pour la connaissance complète qu’il possède des systèmes économiques suivis par les nations continentales, attribue en grande partie la hausse des prix en Allemagne à la circulation plus active de la monnaie, et à l’usage plus libre des instruments de crédit. Dans la Fortnightly Review de novembre 1870 (pp. 568-9), il dit : — « Les améliorations dans la locomotion et dans l’activité commerciale, qui ont si fort accru la puissance industrielle de l’Allemagne, ont activé aussi la circulation de la monnaie d’une manière prodigieuse ; et le développement du crédit, en suivant les progrès de l’industrie, a ajouté à la monnaie en circulation une certaine quantité de substituts de la monnaie qui se meuvent avec plus de rapidité. Il suffit maintenant, pour opérer une quantité donnée d’échanges, ou pour élever les prix dans une proportion donnée, d’une quantité de monnaie beaucoup plus faible qu’autrefois. Nous devons encore ajouter au total beaucoup plus considérable de la monnaie réelle qui circule maintenant en Allemagne, une circulation plus rapide des instruments de crédit. Si le médium circulant était uniquement composé de monnaies métalliques, quelle que fût la quantité des métaux précieux extraits des mines, ou circulant dans d’autres contrées, quel que fût le prix des marchandises allemandes sur les marchés étrangers, le prix des marchandises allemandes à l’intérieur ne pourrait jamais s’élever, s’il n’était soutenu par une quantité plus grande d’espèces. »

Les habitudes commerciales des différents peuples sont si variées, qu’on ne peut évidemment établir aucune proportion entre le total du numéraire que possède un pays et celui des échanges qui peuvent être effectués avec ce numéraire. Quand même nous aurions des données suffisantes sur le montant du numéraire dans tel ou tel pays, nous devrions penser que ces données nous indiquent, non pas l’abondance ou la rareté relative de la monnaie, mais le degré auquel s’élèvent dans ce pays la civilisation et la prévoyance, ou la perfection à laquelle il est arrivé dans l’organisation de ses banques.

conclusion.

De toutes ces considérations il résulte, que la seule bonne méthode pour régler la quantité totale du numéraire, c’est de le laisser parfaitement libre de se régler lui-même. Il faut que la monnaie trouve son niveau comme l’eau ; il faut qu’elle afflue dans un pays ou s’écoule au dehors, suivant les fluctuations du commerce, qui ne peuvent être ni prévues, ni prévenues par aucun gouvernement. La manière dont on emploie le papier, pour représenter et remplacer une partie du numéraire métallique, doit être réglée d’une manière rigoureuse ; car, autrement, on ferait croire à l’existence d’une monnaie métallique qui n’existerait pas. Mais la quantité de la monnaie elle-même ne peut pas plus être réglée que les quantités de blé, de fer, de coton ou d’autres marchandises ordinaires produites ou consommées par une nation. Nous devons aussi reconnaître qu’il est bien difficile de distinguer avec précision et avec sûreté les points où le législateur doit intervenir dans la surveillance du numéraire et établir une règle fixe, de ceux où il faut laisser faire, laisser passer.

Si nous comparons nos lois d’aujourd’hui relatives au numéraire et au commerce, avec celles qui existaient presque partout entre le dixième et le quatorzième siècle, nous constaterons un double progrès fort curieux. On s’accorde unanimement aujourd’hui à laisser libres une foule de choses que nos ancêtres essayaient de régler par des lois ; mais d’autres choses qu’ils laissaient libres, ou peu s’en faut, sont maintenant soumises a une réglementation sévère. Le taux des salaires, le prix du pain, l’exercice de divers métiers étaient alors réglés par le législateur, quoique nous sachions à présent qu’on aurait tort de vouloir les soumettre au contrôle législatif. D’un autre côté, on employait autrefois dans les diverses parties du pays, une diversité infinie de poids et de mesures ; et l’on n’essayait guère, ou l’on n’essayait pas du tout, de les ramener à un système bien précis et déterminé. Autrefois il n’y avait guère de ville importante qui n’eût son Hôtel des Monnaies ; les barons et les grands seigneurs ecclésiastiques exerçaient souvent le droit d’émettre leur propre monnaie. Il y a encore un très-petit nombre de personnes qui défendent la liberté du monnayage ; mais, d’un accord presque unanime, la fabrication des monnaies métalliques est aujourd’hui, dans presque tous les pays civilisés, confiée aux soins de l’État. Nous ne tenons pas moins à un système uniforme de monnaie qu’à un système national de poids et de mesures. Mais, tandis que d’un côté nous veillons ainsi avec le plus grand soin sur notre monnaie métallique, de l’autre nous avons complètement renoncé aux tentatives impuissantes qui furent faites autrefois pour attirer les métaux dans le royaume et fournir du travail à nos monnayeurs.

Nous devons tenir, relativement au papier-monnaie, une conduite semblable, et le régler plus et moins qu’on ne l’a fait jusqu’à présent. Le papier-monnaie des particuliers doit disparaître, de même que les monnaies particulières ; chaque État doit avoir une circulation uniforme en papier, émise par une seule administration centrale dépendant de l’État, et plus semblable à une Monnaie qu’a une banque. L’émission de ce numéraire en papier doit être strictement limitée dans un sens ; on fera croître et diminuer la circulation du papier avec la quantité d’or déposée en échange. En même temps, il est inutile de se préoccuper de la somme totale du numéraire émis de cette façon. On se propose, par cette réglementation exacte, non pas de fixer le total, mais de laisser ce total varier conformément aux lois naturelles de l’offre et de la demande.

Dans mon opinion l’émission de billets représentatifs en papier, acceptés à la place des monnaies métalliques, constitue une intervention arbitraire dans les lois naturelles qui gouvernent les variations d’une circulation purement métallique, de sorte qu’un contrôle législatif sévère appliqué dans un sens amène plus de liberté réelle dans un autre sens. Toutefois, j’accorde sans difficulté que ce sujet soulève des questions très-délicates et fort complexes, auxquelles les progrès graduels de la science économique peuvent seuls donner une solution définitive.