La Mort d’Achille et la dispute de ses armes/Acte V

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

ACTE V.


Scène premiere.

AGAMEMNON, LE CONSEIL DES GRECS, AJAX, ULISSE.
Et les armes d’Achille au milieu.


Harangue d’Ajax.


Quoy grands Dieux ! qu’un debat aujourd’huy s’accompliſſe,
Et devant nos vaiſſeaux, & d’Ajax contre Uliſſe ?
Moy qui les preſervay lors que Mars furieux
Y mit le fer, la flame, Hector, Troye, & ſes Dieux,
Je ſoutins tout cela, luy n’oſa les deffendre,
À ce que je merite il oſe bien pretendre.
Combattons-nous de langue, & d’un parler ſubtil ?
Je luy cede, & me rends, couronnez ſon babil,

Il a de l’eloquence, & ſa voix a des charmes,
Mais combattons demain en demandant des armes,
Cognoiſſons leur uſage, & ſi Vulcan les fit,
Ou pour un bon ſoldat, ou pour un bon eſprit.
Il n’eſt pas neceſſaire (illuſtres Capitaines)
Que de mes actions vos oreilles ſoient plaines,
Vous en fuſtes témoins, tout le monde les ſçait,
Et la nuit ſeule a veu tout ce qu’Uliſſe a fait.
La gloire que je veux me doit eſtre aſſuree,
Elle eſt grande, il eſt vray, mais elle eſt meſuree,
Et puis à mon mérite Uliſſe la debat,
Et cette concurrence en avilit l’éclat :
Sa plus ſuperbe gloire eſt un honneur frivolle,
Et d’où s’éleve Ajax, c’eſt là qu’Uliſſe volle.
Quand il n’obtiendra pas les armes qu’il pretend,
Il a deſ-ja ſon prix en me les diſputant :
Et quand j’auray ſur lui remporté la victoire,
Nous aurons combatu, ce ſera là ſa gloire.
Si j’eſtois ſans l’éclat dont je ſuis reveſtu,
La Nobleſſe chez moy tiendroit lieu de vertu,
Les Dieux, Achille, & moi, ſommes de meſme race,
Et j’obtiendrois ce bien de naiſſance, ou de grace.
Mais je le haïrois, je le veux meriter,
Et l’avoir comme un prix, non pas en heriter.
Je ſçay l’humeur d’Uliſſe, & voy qu’il apprehende
D’obtenir ſur le champ les armes qu’il demande :

Quand pour luy plaire Ajax s’en voudroit départir,
Il feroit l’inſenſé pour ne les pas veſtir,
Comme autrefois charmé de ſa natalle terre
Une feinte fureur l’exempta de la guerre,
Quand ſon eſprit touché d’une ordinaire peur
Fuioit ce qu’il recherche avecque tant d’ardeur :
Il ſera preferable à tant d’autres perſonnes,
Et qui n’en voulut point en aura de ſi bonnes ?
Le merite éclattant ne ſera point cognu ?
Il fuira tout armé, je combatray tout nu ?
Ha que ſi la fureur dont il eut l’ame eſmuë
Euſt eſté veritable, ou qu’elle euſt eſté cruë,
Il nous en ſeroit mieux, nous aurions de l’apuy,
Et nous n’aurions point vu ni ſes crimes, ni luy ;
Tu ſerois avec nous, malheureux Philoctete,
Lemnos ne ſeroit pas ton affreuſe retraitte,
Et tu n’y perdrois point par occupation
Les traits qui ne ſont deubs qu’au deſtin d’Ilion,
C’eſt là que tu languis dans une maladie,
Que tu te plains d’Uliſſe, & de ſa perfidie,
Implorant contre luy le Ciel à ton ſecours ;
(Vœux qui ſeront ouys, ſi les Dieux ne ſont ſours)
Palamede vivroit, ou ſeroit mort ſans crime,
Sans qu’à tort l’avarice euſt taché ſon eſtime.
Il affoiblit ainſi les forces d’un Eſtat,
C’eſt comme on le doit craindre, & c’eſt cõme il combat :

Ailleurs il prend la fuitte en toute diligence,
Lors que Neſtor bleſſé reclame ſa deffence ;
Diomede le ſçait qui meſme s’en facha,
Qui rougit de ſa honte & la luy reprocha :
Cette action des Dieux ne fut pas oubliée,
Mais en un meſme temps fut veuë & chaſtiée,
Tout außi-toſt luy-meſme a beſoin de ſecours,
M’implore, & ſe raſſure außi-toſt que j’accours,
J’empeſchay qu’à ſon corps l’ame ne fut ravie,
C’eſt la ſeule action qu’on reproche à ma vie.
Ingrat, ſi tu me veux diſputer cet honneur,
Retourne aux ennemis, à ta playe, à ta peur,
Que je t’aille aſſurer lors que ton ame tremble,
Et que ſous ce bouclier nous querellions enſemble.
Tout fuit, Hector paraiſt, il amene avec ſoy
Pour vaincre ſans combattre, & la crainte, & l’effroy,
Se diſpoſe à brûler nos voilles, & nos rames,
Mon bras ſeul repouſſant Hector, ſes dieux, ſes flames,
Couvre toute la Grece avec ce large écu,
Nous en venons aux mains, je n’en ſuis pas vaincu,
Nous nous craignons tous deux, quel honneur, quelle gloire,
Ne triomphois-je pas empeſchant ſa victoire ?
Et quand tout furieux ſous les murs d’Ilion
Je repouſſois l’effort de ce jeune lion,
Que faiſoit lors Uliſſe avec ſa Rhetorique ?
Qui vous ſervoit le mieux ou ſa langue, ou ma pique ?

Quels eſtoient nos vaiſſeaux en ce triſte accident ?
N’alloient-ils pas ſans moy faire un naufrage ardẽt ?
Par les feux noſtre flotte euſt eſté conſommee,
Et l’eſpoir du retour s’en alloit en fumee,
Songez quels nous eſtions quand Hector arriva.
Vos vaiſſeaux ſont entiers, armez qui les ſauva.
Ces armes dont jadis la gloire fut ſi grande,
Vous demandent Ajax, comme Ajax les demande,
Qui ſi voſtre Juſtice honore ma valeur,
J’en augmente mon luſtre, & je maintiens le leur.
Voyons qui les merite, & que ce brave Uliſſe
Compare à ma vertu ſon infame artifice,
Qu’il compare à ces faits glorieux à mon nom,
Et les chevaux de Rheſe, & la mort de Dolon :
Il n’a rien fait de jour, & rien ſans Diomede,
Qu’il en ait la moitié, ſi l’autre les poſſede.
Mais qu’Uliſſe n’ait rien puis qu’il eſt ſans vertu,
Il a bien dérobé, mais j’ay bien combattu.
Ha certes ſa folie eſt digne de nos larmes,
Il demande ſa perte en demandant ces armes,
L’éclat de cet armet de qui l’œil eſt touché,
Le pourroit deſcouvrir quand il ſe tient caché :
Ses lueurs trahiroient ſes ruſes, & ſa gloire,
La nuit ſa confidente en paroiſtroit moins noire ;
Acheveroit-il mieux ſes illuſtres deſſeins ?
Que feroit cette eſpée en ſes debiles mains ?

Au lieu de récompence il recherche un ſuplice,
Ne fuſſe rien qu’un bras que tout le corps d’Uliſſe,
Ce grand, & large écu que j’ay ſeul merité,
Qui porte tout le monde, en ſeroit-il porté ?
Si voſtre jugement à cet honneur le nomme,
Vous ruinez la Grece, & perdez ce grand homme,
Comme dans un cercueil ce ſera l’enfermer,
Et vous l’étouferez en le penſant armer.
Ce prix de la valeur, ces armes deffenduës
Par un ſi foible corps, ſeront bien-toſt perduës,
Uliſſe ſe verra de tous coſtés atteint,
Et ſera deſpouillé avant que d’eſtre craint.
J’ay donné de moy-meſme une aſſez ample preuve,
Ma cuiraſſe eſt uſee, il m’en faut une neuve,
Qu’eſt-il beſoin qu’Uliſſe ait un autre bouclier ?
Le mien eſt tout percé, le ſien eſt tout entier.
Mais c’eſt trop diſcourir, ces armes diſputees
Entre les ennemis doivent eſtre jettees,
Meritons par le ſang un ſi glorieux prix,
Et qu’enfin il demeure à qui l’aura repris.


Harangue d’Ulisse.


Sy le Ciel m’euſt ouy (juſtes, & braves hommes)
On ne nous verroit pas en la peine où nous ſommes,
Je me tairois, Ajax ſeroit moins animé,
Car tu vivrois (Achille) & tu ſerois armé.

Mais puis que le treſpas qui ſe rit de nos larmes
En nous l’ayant oſté n’en laiſſe que les armes,
Qui par ſes actions les peut mieux meriter
Que celuy d’entre nous qui les luy fit porter ?
N’eſtimez point qu’Ajax ait obmis quelque choſe
Dont le reſſouvenir ſoit utile à ſa cauſe.
Que ſi de ſes raiſons le poids n’eſt pas trop grand,
Croyez qu’il eſt injuſte encor plus qu’ignorant,
Pour en venir au point où ſon audace aſpire
Il a dit, quoy que mal, tout ce qu’il pouvoit dire.
Si j’ay de l’éloquence, au jugement de tous,
Souffrez que je m’en ſerve, elle a parlé pour vous.
Je m’en puis bien ayder en cette procedure,
Et me ſervir d’un don que m’a fait la Nature.
Je ne veux point briller de l’éclat d’un ayeul,
Et je ne vante icy que mon merite ſeul,
Mes peres dans le Ciel ont pourtant une place,
Le crime, ny l’exil ne ſont point dans ma race,
Mais quelques grands honneurs qu’ayent reçeu mes ayeux,
Uliſſe rougiroit s’il n’eſtoit pas comme eux,
Et ſi vos jugements rendant ſes vœux proſperes
Récompenſoient en luy la vertu de ſes peres.
Ses geſtes sont preſents, leurs geſtes ſont paſſez,
Honorez leur memoire, & le recompenſez.
Je voudrois en ce lieu tous mes faits vous déduire,
Mais j’en ay bien plus fait que je n’en ſçaurois dire.

Parlons-en toutes fois. Quand l’eſprit de Thetis,
Eut lû dans les ſecrets du deſtin de ſon fils,
Par le conſeil ruſé d’une crainte ſubtille
Sous l’habit d’une femme elle déguiſe Achille,
Et cette invention la tire de ſoucy,
Tous les yeux ſont trompez, & ceux d’Ajax außi ;
Que fera mon eſprit pour le bien de la Grece ?
S’il ne trompe une mere, & meſme une Deeſſe ?
Pour eſtre mieux Uliſſe il faut ne l’eſtre point,
À mon déguiſement l’artifice ſe joint,
J’étalle ce qui rend les filles mieux parees,
Et parmy tout cela quelques armes dorees,
La curioſité fait que je les cognois.
L’une orne ſes cheveux, l’autre pare ſes doigts,
L’une prend des habits qui relevent ſes charmes,
L’autre prend des joyaux, Achille prend des armes.
Je le voy, je l’amene, & luy dis à l’inſtant,
Marche contre Ilion, ſa ruïne t’attend.
Tous ſes faits ſont les miens, par moi Thebes fut priſe,
Et Lesbos ſacagée, & Tenede conquiſe,
Troye en la mort d’Hector commença de perir,
Je ne l’ay pas tué, mais je l’ay fait mourir ;
Enfin par le ſecours de mon ſage artifice
Tout ce qu’a fait Achille eſt ce qu’a fait Ulyſſe.
À ſes armes (Seigneurs) puiſ-je pretendre à tort ?
Vif, il en eut de moy, qu’il me les rende mort.

Et quand le port d’Aulide envieux de nos palmes
Retenoit nos vaiſſeaux ſur des ondes trop calmes,
Que Neptune craignoit nos glorieux combas,
Qu’Eole eſtoit Troyen, & ne nous ſouffloit pas,
Qu’il falloit par la voix d’un ſevere Genie
Meſme acheter les vens du ſang d’Iphigenie,
Qui pût jamais reſoudre Agamemnon que moy ?
Il eſtoit pere, & Roy, mais il demeura Roy.
Si ſeulement Ajax euſt par la meſme voye
Tenté ce que je fis, nous n’aurions pas veu Troye,
Je croy que ſon diſcours euſt eſté ſans pareil,
Et qu’il euſt bien émû Priam, & ſon conſeil,
Si ce grand Orateur s’expoſant à la haine
Euſt eſté chez Pâris redemander Helene,
Il eût bien évité de ſi forts ennemis,
C’eſt le premier danger où nous nous ſommes mis.
Je voudrois bien ſçavoir à quel utile ouvrage
S’eſt touſjours exercé ton valeureux courage,
Il s’eſt paßé des jours qu’on n’a point combatu,
Toy qui n’as que ton bras, à quoy t’occupois-tu ?
Quel eſtoit ton travail ? car ſi tu me demandes
Mes occupations, elles ſont touſjours grandes,
Je veille quand tu dors, je ne pers point de temps,
Ou je te fortifie, ou bien je te deffens,
Tu n’és point aſſeuré, ſi mon eſprit ſommeille,
Et ſi je ne combas, il faut que je conſeille,

Je n’ay jamais perdu mes diſcours, ny mes pas,
Je creuſe des foſſez, j’exhorte nos ſoldats,
Mon eſprit pour objet n’a que de grandes choſes,
Sans ceſſe je travaille, & ſouvent tu repoſes.
Et lors que le Gregeois d’un ſonge eſpouvanté
Quittoit ce qu’en neuf ans ſon bras avoit tenté,
Qu’on voyoit de nos gens le courage s’abatre,
Que ne combatois-tu pour les faire combatre,
Mais tu fuiois toy-meſme, & tu te diſpoſois
À ce retour honteux au Gendarme Gregeois,
Ma remontrance utille à la gloire des noſtres
Te fit tourner viſage außi bien comme aux autres.
Voilà ce que j’ay fait pour noſtre commun bien,
Je le dis pour ma cauſe, & ne reproche rien.
Me refuſerez-vous ce que je vous demande ?
Quoy ? qu’un autre qu’Uliſſe à cet honneur pretende ?
Il n’eſt point de dangers qu’Uliſſe n’ait tentez,
Vous le ſçavez (Gregeois) ou ſi vous en doutez,
J’en porte dans le ſein des aſſurances vrayes,
Et nous avons außi de glorieuſes playes,
Regardez-les, de grace, au point où je me voy,
Ces bouches ſans parler haranguent mieux que moy.
Qu’a de plus cét Ajax ? quoy m’eſt-il preferable,
À cauſe que ſa main par un coup favorable
A couvert nos vaiſſeaux de ſon large bouclier ?
Il fit bien ce jour là, je ne le puis nier,

Et je ne ſuis pas homme à luy ravir ſa gloire,
Mais bien d’autres qu’Ajax ont part à la victoire.
Un myſtere ſecret à ces armes eſt joint,
Quoy poſſederoit-il ce qu’il ne cognoiſt point ?
Les Cieux, les eaux, les champs, & les villes gravees,
Ouvrage de Vulcan, ſeroient mal obſervees,
Cet écu pour Ajax a-t’il eſté formé ?
Un ſoldat ignorant n’en doit pas eſtre armé.
Je me ſuis feint, dit-il, de la guerre incapable,
Si ma feinte eſt un crime, Achille fut coupable,
Deux femmes ſur nous deux l’emporterent jadis,
Nous n’en rougirons point, je fus mary, luy fils,
Elles ont obtenu par un pouvoir celeſte,
Un peu de noſtre temps, vous avez eu le reſte.
Mais ſans toy, pourſuit-il, Palamede euſt veſcu,
Car tu l’as accuſé ſans l’avoir convaincu,
Ailleurs ſon innocence euſt trouvé des refuges,
Vous l’avez condamné, deffendez-vous, mes Juges ;
Non, non, vos jugements ne ſont point éblouys,
Ses crimes furent veus devant que d’eſtre ouys,
Et je n’ay point cauſé les maux de Philoctete,
Ny voulu que Lemnos luy ſerviſt de retraite.
Mais malgré ſon couroux qui contre nous s’émeut,
Il faut pourtant qu’il vienne, & le deſtin le veut,
Qu’Ajax l’aille trouver, & qu’il le perſuade,
Si vous luy commettez une telle ambaſſade :

Le ſuperbe Ilion ſera long-temps debout,
Fuſt-il plus animé, j’en viendray bien à bout,
Ses fléches, & ſa main déjà vous ſont aquiſes,
Et cela n’eſt qu’au rang des moindres entrepriſes,
Uliſſe a bien ſué par de plus grands travaux,
Dolon en eſt témoin, & Rheſe, & ſes chevaux,
Et ſur tout, & ſur tout l’image de Minerve
Où la fatalité d’Ilion ſe conſerve ;
Ma genereuſe main l’arracha de l’autel,
Avecque ta vaillance as-tu rien fait de tel ?
Troye eſtoit invincible en eſtant deffenduë,
J’ay fait qu’on la peut vaincre, ainſi je l’ay vaincuë,
J’ay vollé ce threſor, le Ciel m’apercevant,
Le jour, dans Troye, au Temple, & meſme Hector vivant.
À quelque haut deſſein où ta vaillance butte,
Oſerois-tu tenter ce qu’Uliſſe execute ?
Tu fais ce que tu peux alors que tu combas,
Mais j’ay le jugement außi bien que le bras.
Accordez-moy (Gregeois) une faveur ſi grande,
J’ay merité ce prix, & je vous le demande,
Souvenez-vous d’Uliſſe, & de ce qu’il a fait,
Ses ſervices de vous exigent cét effet,
Pour les recompencer, qu’il ſe puiſſe deffendre,
Par ceux qu’il vous rendit, par ceux qu’il vous peut rendre,

Par ſes conſeils ſuivis, par ſes ſoins vigilans,
Par Troye à demy priſe, & par ſes murs branlans,
Que les armes d’Achille animent mon courage,
Au moins honorez-en Uliſſe, ou cette image.

Il montre le Palladion.



Scène derniere.

Icy le conseil delibere avec Agamemnon.
AJAX, ULISSE, AGAMEMNON.


Ajax.


Le vice, & la vertu tendent à meſme fin,
Je montre nos vaiſſeaux, il montre ſon larcin,
À perſonne (Gregeois) ne ſoyez favorables,
Je vous ay bien ſervis, vous eſtes équitables,
Des effects d’un cauſeur ne ſoyez point charmez,
Eſcoutez-le, je pers, voyez-moy, vous m’armez,
Ce prix à l’eloquence eſt un prix inutille,
Ornez-en voſtre Ajax, il ſera voſtre Achille.
Uliſſe eſt mon rival, & vous deliberez ?
Soyons ſeulement veus, & non pas comparez.


Ulisse.

La Grece a par mes ſoins la fortune proſpere,
Elle cognoiſt Uliſſe, elle eſt juſte, j’eſpere.

Oublieriez-vous (Gregeois) mes ſervices paſſez ?
J’attens ma recompence, & vous en jouïſſez.
Comme vous le ſçavez, mes parolles ſont vrayes,
Voyez cette Pallas, vous avez veu mes playes,
Quoy qu’Uliſſe ait ravy par de nobles moyens
Tout ce qui ſouſtenoit l’Empire des Troyens,
Il vous peut rendre encore un fidelle ſervice.


Ajax.

Souvenez-vous d’Ajax.


Ulisse.

Souvenez-vous d’Ajax. Souvenez-vous d’Uliſſe.


Agamemnon.
Tout le Conſeil s’eſtant raſſis.

Que ne ſuis-je privé du Sceptre, & du pouvoir
Que malgré mes deſirs le Ciel m’a fait avoir,
Je n’obeïrois pas à cette loy ſevere
Qui tout Roy que je ſuis veut que je la revere,
Et veut que je prononce un arreſt importun
Qui de deux concurrens n’en peut obliger qu’un.
Ma fille par ma voix ſervit au ſacrifice,
Parce que je commande il faut que j’obeïſſe,
Que ſi l’un de vous deux ſe voit deſ-obligé,
Je parle ſeulement, les autres ont jugé,

Qu’il teſmoigne pourtant une conſtance inſigne,
Et s’il n’a pas ce prix qu’il en paroiſſe digne,
Supportant ce refus ſans en eſtre eſtonné
Il eſt plus glorieux vaincu que couronné,
Ces armes qu’on luy nie apres luy ſeront deuës,
Ou ne les gagnant pas il les aura perduës.
Ulyſſe, on vous cognoiſt, & non pas d’aujourd’huy,
Pour Ajax, tout ſalaire eſt au deſſous de luy.
Ouy, brave, & fort Ajax, j’ay charge de vous dire
Que la Grece vous doit l’honneur de voſtre Empire,
Contre Hector, & pour nous parut voſtre vertu,
Vous l’avez repoußé, vous l’avez combatu,
Enfin vous meritez agiſſant de la ſorte,
Au deſſus de ce prix, mais Uliſſe l’emporte.


Ulisse prend les armes.

Pour ces armes mon cœur a fait des vœux ardens,
Aſſurez-vous (Gregeois) que je mourray dedans.


Agamemnon à Ulisse.

Ses yeux, & ſon ſilence expliquent bien ſa rage,
Ulyſſe, adouciſſons ce violent courage.


Ulisse.

J’y conſens, j’ay mon prix. Que veux-tu, cher Amy ?
Ces armes ne t’auroient ſatiſfait qu’à demy,

C’eſt trop peu pour Ajax, c’eſt aſſez pour Uliſſe,
Si tu crois que par là ta gloire s’accompliſſe,
Accepte-les, j’eus tort de te les diſputer,
Et perſonne que toy ne les ſçauroit porter.


Ajax monſtrant l’eſpée d’Achille au coſté d’Ulisse.

Vous avez pour ce fer des mains aſſez robuſtes,
Ajax eſt moins qu’Uliſſe, & mes juges ſont juſtes.


Agamemnon.

Ne vous irritez point d’un jugement forcé,
Eſperez d’eſtre ailleurs bien mieux recompencé.


Ajax.

Je ne m’irrite point de vos arreſts auguſtes,
Ma cauſe eſtoit mauvaiſe, & mes Juges ſont juſtes.
Qu’eſperois-je, ingrats, quelle faveur, quel bien,
Puis que du grand Achille il ne reſte plus rien ?
Il eſt vray, ce ſalaire eſtoit digne d’Uliſſe,
Je vous l’ay demandé, j’ay fait une injuſtice,
Comme pour vous j’eus tort d’exercer ce bras cy
En me recompençant vous auriez tort außi,
Et puis mon eſperance eſtoit illegitime,
Qu’attendrois-je de vous n’ayant point fait de crime ?
Vous, diſ-je, dont l’eſprit laſchement abatu
Recompence le vice, & punit la vertu ?

Ne ſoyez point ingrats, c’eſt aſſez d’eſtre iniques,
Rappellez du paßé vos miſeres publiques,
Remettez voſtre flotte en ſon premier malheur,
Reſſuſcitez Hector, ſa force, & voſtre peur,
Fuiez bien loin des murs d’une ſuperbe ville,
Implorez mon ſecours, qu’il vous ſoit inutille,
Empeſchez que mon corps n’ait reçeu tant de coups,
Rendez-moy tout le ſang que j’ay verſé pour vous,
Et qu’apres, s’il le faut, Uliſſe me ſurmonte,
Et qu’il demeure apres glorieux de ma honte,
Cœurs ſans recognoiſſance ! il vous faut un tel bras,
Vous voulez qu’il vous ſerve, & vous ne l’armez pas,
On me prefere Uliſſe !


Agamemnon.

On me préfère Ulysse ! Ha ! ſa fureur l’emporte.


Ajax, il tire ſon eſpee.

Mais ſçachez que ma cauſe eſt toujours la plus forte,
Ce fer au lieu de vous me recompenſera,
Et d’Ajax ſeulement Ajax triomphera,
L’honorable ſecours de ma fidelle eſpee
Qu’au ſang des ennemis j’ay trop ſouvent trempee
Me rendra glorieux par le reſte du mien,
Uliſſe, elle eſt à moy, vous n’y pretendez rien ?


Agamemnon.

Eſtouffez, brave Ajax, cette fureur extréme,
Vous aurez tout vaincu vous ſurmontant vous-meſme.


Ajax le regardant de travers.

Qu’on ne m’approche pas, ou je me vangeray
Dy moi, mon deſeſpoir, quel chemin je ſuivray,
Que feray-je vaincu ?


Agamemnon.

Que feray-je vaincu ? Son courage eſt à craindre.


Ulisse.

C’eſt enflamer ce feu que le vouloir eſteindre,
Empeſchons ſeulement qu’il ne ſe faſſe tort.


Ajax dans une ireſolution.

Voicy mes ennemis, voilà Troye, & ma mort,
Nous vangerõs nous d’eux ? j’aurois trop peu de gloire,
Feray-je qu’Ilion ait ſur eux la victoire ?
Je ne leur veux point faire un ſi ſenſible affront,
Tous lâches, tous meſchants, & tous ingrats qu’ils ſont,
Mais leur faux jugement m’a traité de la ſorte,
Ajax eſt ſans deffence, Uliſſe armé, n’importe,

Cela ſentiroit trop ſon courage abatu,
Laiſſons-les dans le vice, & ſuivons la Vertu,
Mourons, c’eſt le dernier, & le plus ſeur remede
Que je doive appliquer au mal qui me poſſede.

Il ſe donne un coup

Agamemnon & les Autres.

Hé, de grace !


Ajax, il s’en donne encore un.

Hé, de grace ! Mourons, ha qu’aujourd’huy ma mort
Affoiblit, & r’enforce, eſt utille, & fait tort !
Mais dans mon ſang ma vie, & ma honte ſe noye,
Puis qu’Ajax eſt tombé, ſubſiſte, heureuſe Troye.

Il tombe mort.

Agamemnon.

Ô Ciel ! de ſa main propre il s’eſt ouvert le flanc,
Et ſon courroux éteint fume encor dans ſon ſang ;
Cette mort de nos Dieux eſt donc veuë, & ſoufferte ?
Ha que nous faiſons bien une ſeconde perte !


Ulisse.

Je goute peu l’honneur de ce prix obtenu,
Pleuſt aux Dieux qu’il fuſt vif, & que je fuſſe nu !
Mais puis que c’eſt un mal qui n’a point de remede ;
Dißimulons au moins le deuil qui nous poſſede.


Agamemnon.

Il eſt vray qu’Ilion, s’il ſçait cet accident,
S’animera bien mieux, deviendra plus ardent.
N’encourageons pas tant cette orgueilleuſe ville,
Soupirons pour Ajax, éclatons pour Achille ;
Brulons l’un en public, brulons l’autre en ſecret,
Et de tant de regrets ne montrons qu’un regret,
Affin que le Troyen n’y puiſſe rien comprendre,
Nous en pleurerons deux ſur une meſme cendre.


FIN