La Néerlande et la vie hollandaise/09

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LA NEERLANDE
ET
LA VIE HOLLANDAISE

IX.
L'HISTOIRE ET LES HISTORIENS DE LA HOLLANDE.


Il n’est guère d’histoire plus mal connue que celle des Pays-Bas. Les limites imposées par un territoire restreint à la langue nationale, la réserve naturelle au caractère hollandais, l’orgueil blessé des grandes puissances auxquelles la petite république des Provinces-Unies a autrefois disputé si vaillamment la terre et la mer, telles sont sans doute les causes du peu de retentissement qu’ont eu, au-delà du théâtre où ils se sont accomplis, des événemens dignes de mémoire. Des écrivains néerlandais ont à la vérité réclamé contre ce silence et cet oubli ; mais qui les a lus ? Je me propose d’indiquer quelques-unes des sources auxquelles l’histoire des Pays-Bas doit être puisée. J’ai dit ce qu’est aujourd’hui la nation hollandaise : je dois montrer encore comment se sont développés ses institutions, son commerce et ses rapports extérieurs. Ainsi se compléteront mes précédentes études sur la Néerlande.

Quelles sont les origines de la population actuelle des Pays-Bas ? L’opinion, générale des historiens, et notamment de Junius, Dousa, Grotius et Scriverius, est que les modernes Néerlandais descendent des anciens Bataves. Les Bataves furent de tout temps les alliés des Romains. Même après l’insurrection de ces barbares sous Civilis, des rapports d’amitié se rétablirent entre eux et les conquérans du monde. On comprend que l’amour-propre national des Hollandais attache une certaine importance à une filiation, qui leur donne pour souche une race vaillante, libre, combattant à côté du premier peuple de l’univers. Ce point d’histoire a pourtant été controversé. Epuisés par de continuelles levées de troupes et par de sanglantes batailles, dont le succès fut souvent dû à leur valeur, les Bataves, ces derniers soutiens de l’empire chancelant, ont, dit-on, vraisemblablement été écrasés et anéantis dans la chute de l’ancienne Rome. Les flots de nations germaniques, les Saxons, les Franks, les Cauches, en se précipitant sur les limites de l’empire romain, durent balayer au loin les alliés, les frères d’armes du peuple déchu (socii, amici et sodates populi romani), et effacer les traces d’une existence sociale qui leur était odieuse. En fait, vers 470, le nom des Bataves disparaît de l’histoire pour ne plus se montrer ; il n’en est fait aucune mention dans la suite des changemens que subit le théâtre de leur ancienne puissance. « Cette nation, dit un historien hollandais du XVIIIe siècle, Wagenaar, semble avoir été en partie exterminée par les armées latines, en partie transplantée par les Romains, en partie détruite par les aventuriers venus du Nord ou arrachée du sol natal, en partie mêlée aux Franks, aux Saxons, aux Frisons, tellement qu’à dater du Ve siècle il est difficile de trouver beaucoup de sang batave dans les veines de ceux qui habitent l’ancien territoire de ces barbares. » De telles raisons doivent sembler spécieuses au point de vue de l’histoire ; mais la physiologie moderne apprécie autrement les faits. Des déluges d’hommes peuvent accourir, remuer la terre et la couvrir comme font les flots de l’océan : les qualités de la race originelle n’en restent pas moins empreintes sur l’histoire, sur le sol, sur les mœurs, sur le caractère national ; elle a créé le moule. La science ethnologique donne ainsi raison à l’opinion de Grotius, qui veut que les envahisseurs de l’île de Batavie, insula Batavorum, aient été absorbés l’un après l’autre par l’influence des Bataves.

J’indiquerai seulement à grands traits les principaux changemens qu’a traversés la Néerlande sous la période de la féodalité. Dès le Xe siècle (923), la Hollande a été gouvernée par des comtes. Les autres provinces avaient également des chefs qui relevaient plus ou moins de l’empereur : l’Utrecht avait ses évêques, la Gueldre ses ducs, la Frise ses princes ou rois. Toutes ces provinces et celles de la Belgique moderne, — l’Artois et les Flandres françaises, — s’entre-déchiraient et s’opprimaient l’une l’autre tour à tour, tandis que presque toutes avaient cruellement à souffrir des invasions des Normands. Peu à peu, soit par des mariages, soit par des conquêtes, se forma l’agglomération politique des diverses parties de la Néerlande, quoique jusqu’à nos jours les traces des anciens états séparés et presque indépendans de l’empire se retrouvent, ici dans les Frisons, là dans les habitans de la Gueldre, plus loin dans les Hollandais proprement dits, comme en Belgique dans les Wallons et les Flamands. La célèbre et romanesque Jacqueline de Bavière se vit forcée de se démettre du comté de Hollande, lequel passa alors à la maison de Bourgogne. Déjà Charles le Hardi, duc de Bourgogne, avait réuni sous son autorité presque toutes les parties de la Néerlande et de la Belgique : il avait conçu le projet de les ériger en un royaume auquel il voulait donner le nom de son duché. L’empereur Frédéric III et le roi de France Louis XI contrarièrent ce plan. Enfin Charles Quint étendit son sceptre sur toutes les provinces des Pays-Bas, dont il laissa l’héritage à Philippe II. Toutefois il s’en fallait de beaucoup que ces membres formassent un corps : chaque province gardait ses états, avec un gouverneur, un lieutenant ou un stadhouder. Aussi, lorsque Philippe II, aspirant à une sorte d’unité politique et religieuse, voulut violenter ces restes de nationalités éparses, il rencontra dans les esprits une résistance indomptable. Sous son gouvernement, les Pays-Bas étaient d’ailleurs inondés par ses compatriotes, dont le caractère hautain et fastueux froissait le simple et libre génie des Frisons, des Saxons et des Flamands. Une catastrophe était inévitable. Déjà la province de Hollande formait le noyau de l’union qui s’était préparée depuis longtemps contre l’unité artificielle essayée par l’étranger. Cette province, successivement possédée par les maisons de Lorraine, de Hainaut, de Bavière, de Bourgogne et d’Autriche, puis par les Espagnols, avait passé par des fortunes diverses, mais toujours plus ou moins imposées, jusqu’au jour ou, suivant l’exemple des autres provinces confédérées, elle ressaisit enfin son indépendance nationale.

La vie des peuples commence avec la liberté. Aussi, malgré l’intérêt que peuvent présenter les âges chevaleresques [1], mes recherches historiques se limiteront à la renaissance des Pays-Bas, sous l’empire d’une constitution qu’ils s’étaient donnée. L’histoire de la Hollande, à partir de cette époque, nous est conservée par trois ordres de témoignages bien distincts, d’abord les monumens et les traditions locales, puis les travaux historiques proprement dits, enfin les relations des hardis marins qui fondèrent la grandeur coloniale du pays.


I

Une des périodes de l’histoire de la Hollande qui a laissé le plus de traces dans les monumens et dans la physionomie extérieure des cités néerlandaises est le grand mouvement qui, au XVIe siècle, souleva les forces vives de la nation contre la domination étrangère. À partir de Briel, la première place dont s’emparèrent les Hollandais, on peut suivre pas à pas les progrès et les alternatives de cette guerre sainte. La ville de Harlem, par exemple, porte encore les cicatrices de la lutte héroïque et désespérée qu’elle soutint contre les Espagnols. Je me suis promené plus d’une fois autour des vieux remparts de cette ancienne place forte, aujourd’hui déchirés par des lézardes, percés de maisons neuves qui s’encadrent fièrement entre les bastions troués par les arbres qui végètent jusque dans la pierre, et dont l’ombre se prolonge à la surface du canal : la vue de cette enceinte et des portes, sombres défilés qui serpentent jusque dans la ville, me retraçait les principales circonstances du siège. Dès ce temps-là, les remparts de Harlem étaient mauvais, je parle des murailles ; mais le patriotisme des habitans se chargea de couvrir cette vieille cité, et un tel boulevard se montra inexpugnable.

Le siège de Harlem, précéda celui de Leyde. Les avertissemens ne manquaient pas, Amsterdam, qui ne s’était point encore déclarée ouvertement pour la cause de la réformation et de l’indépendance, représenta aux habitans de Harlem les dangers de la résistance dans laquelle ils s’engageaient, le nombre et la discipline de l’armée ennemie, le peu de confiance qu’on devait placer dans le prince d’Orange, lequel n’avait pas encore réussi à délivrer une seule ville assiégée. Devant ces conseils de la prudence humaine, les citoyens hésitaient. Une harangue, hardie et animée de Wybald yanRipperda, capitaine de la garde bourgeoise, domina leur irrésolution. Il leur rappela le sang de leurs concitoyens qui venait de couler sur les ruines de Naarden et la fidélité qu’ils avaient jurée au prince d’Orange. Ce discours fut accueilli par un cri unanime d’enthousiasme : « Oui, répondirent les citoyens de Harlem, chacun de nous donnera sa vie pour la défense de la ville et le triomphe de la bonne cause. » Les images furent aussitôt arrachées des églises, et on établit partout le service du culte réformé. Le 9 décembre 1572, don Frédéric, lieutenant du duc d’Albe, marcha contre Harlem avec soixante compagnies d’infanterie espagnole, seize d’Allemands vingt de Wallons, et quinze cents chevaux. Ces forces étaient accablantes, comparées à celles des assiégés ; la garnison ne comptait guère tout d’abord au-delà de quinze cents hommes ; mais chaque citoyen devint soldat. Les femmes elles-mêmes coururent aux armes. Kenau Hasselaer, veuve d’un certain rang et d’une assez grande fortune, forma un régiment de trois cents femmes, qui, tout en conservant le costume de leur sexe, n’en montrèrent pas moins une intrépidité virile. Les opérations du siège s’ouvrirent toutefois sous de mauvais auspices pour les assiégés. Don Frédéric, couvert par un épais brouillard comme par un manteau, s’empara du fort de Sparendam, situé à peu de distance de la ville. Il put ainsi jeter ses ouvrages d’attaque et de retranchemens sans être inquiété par le feu de la garnison. J’abrège l’histoire de ce siège mémorable. À peine une brèche était-elle ouverte qu’on la fermait aussitôt avec du bois, des sacs, de la terre et tout ce qu’on avait sous la main. Les habitans passèrent les longues nuits d’hiver à construire un mur intérieur, plus haut et plus fort que l’ancien, dont l’ensemble menaçait ruine. Riches et pauvres, adultes et enfans, hommes et femmes, tout le monde concourut aux travaux de défense mania la bêche et la pioche. Il ne se passait presque pas un jour sans qu’un assaut fût livré par les assiégés aux assiégeans. Plus d’une fois les Hollandais s’élancèrent sur les tranchées de l’ennemi, pillèrent et brûlèrent ses tentes.

Le froid était rigoureux, mais l’hiver devint un allié ; les élémens semblaient prendre le parti de la Hollande. Les habitans de Harlem recevaient, constamment des habitans de Leyde des vivres et des munitions qu’on conduisait sur des traîneaux à travers le lac changé en une mer de glace. Des renforts de troupes leur arrivaient par la même voie. Malheureusement pour les assiégés, la sévérité de la saison se détendit, et le printemps, qui réjouit toute la nature, vint aggraver la triste situation de la ville. Quoique les Espagnols eussent fait de larges brèches près de la porte de la Croix et de Saint-Jean, leurs assauts furent repoussés à deux reprises, et, après sept mois d’hostilités infructueuses, après avoir essuyé une perte de dix à douze mille hommes, ils furent, obligés de lever le siège, en se bornant à tenir la place bloquée. Bossu néanmoins profita du dégel pour couper la digue qui retenait les eaux entre l’Y et la mer de Harlem. Il ouvrit par ce moyen un passage à travers lequel une escadre composée de soixante chaloupes de guerre entra dans le lac et vint stationner devant la ville. Ce lac a été puni : l’historien chercherait aujourd’hui vainement les vagues de celui qui, enfant de la Hollande, dit un poète, osa porter les vaisseaux ennemis jusque dans l’intérieur des terres.

Cependant la situation de cette ville bloquée devenait chaque jour plus lamentable. Les provisions commençaient à manquer. Un grand nombre des habitans avaient péri par la faim. Les rues étaient encombrées de malades et de mourans. Les amis des assiégés essayèrent à plusieurs reprises de leur envoyer des vivres, mais sans succès. Les habitans prirent alors la résolution de se former en un corps d’armée, de mettre leurs femmes et leurs enfans au centre, et de s’ouvrir un chemin, l’épée au poing, à travers les lignes de l’ennemi. Les troupes allemandes qui étaient dans la ville refusèrent seules de se joindre à une entreprise si audacieuse. Instruits de cette intention et craignant les effets du désespoir, les Espagnols envoyèrent un parlementaire qui promit grâce et amnistie à la condition que la ville se rendrait et remettrait cinquante-sept de ses principaux membres entre les mains des maîtres légitimes. Il était convenu aussi que les habitans pourraient racheter du pillage leurs maisons et leurs biens en payant une somme de 240,000 florins. Des conditions aussi dures n’auraient jamais été acceptées, si le mot de clémence n’avait point été prononcé par l’ennemi. Lorsque les Espagnols firent leur entrée dans la place, ils trouvèrent la garnison réduite de quatre mille à dix-huit cents hommes. Trois jours s’écoulèrent ; on comptait sur la parole donnée, et les habitans avaient mis bas les armes. Tout à coup Ripperda, le gouverneur de la ville, et les cinquante-sept notables qui avaient été remis en otage subirent le dernier supplice. Quatre bourreaux furent ensuite requis pour une autre tâche, et deux mille hommes, parmi lesquels des soldats de la garnison, des habitans de la ville, des ministres du culte protestant, furent froidement immolés. La boucherie touchait à sa fin, les assommeurs étaient fatigués ; les victimes qui restaient dans les prisons furent liées deux à deux et jetées dans le lac de Harlem. Le siège avait duré du mois de décembre 1572 jusqu’au mois de juillet 1573. Le triste dénoûment d’une résistance si longue et si vaillante jeta d’abord la consternation dans les Provinces-Unies ; mais une cause n’est point perdue tant que le sentiment du droit n’est point éteint. Quatre ans plus tard, les Hollandais rentrèrent en possession de Harlem. Les souvenirs du siège sont conservés dans l’hôtel-de-ville, élégant édifice : là j’ai vu, non sans émotion, un vieux tableau qui représente l’état de cette malheureuse cité durant les sombres jours où elle donna à la Néerlande l’exemple d’un héroïque dévouement [2].

L’histoire de la Hollande, nous l’avons dit, se raconte elle-même dans les monumens ; elle est là partout visible et en quelque sorte vivante : il ne manque jusqu’ici que l’historien. S’agit-il, par exemple, de la mort tragique du Taciturne ? Les moindres circonstances du crime sont expliquées, commentées par la vue drs lieux et des objets que l’esprit conservateur des Hollandais a sauvés de l’oubli. Tout cela donne la physionomie des faits. Le lieu de la scène est à Delft, dans un vieux bâtiment massif avec des fenêtres cintrées, une porte étroite et un bas-relief de style bourgeois au-dessus de la porte. Cette maison, dont on a fait une caserne, a conservé le nom de Prinsenhof (cour du prince). C’était la résidence du prince d’Orange. Le prince ce jour-là venait de dîner. On peut suivre de l’œil le chemin qu’il parcourut à travers une cour qui conduit à un antique escalier dans le goût flamand. Là se tenait caché l’assassin. Une inscription hollandaise vous dit sur quelle marche de l’escalier le père de la patrie tomba. Des traces sur le mur vous indiquent où les balles ont frappé. Le coup de feu fut nécessairement tiré à bout portant. La balle de plomb extraite de la blessure est conservée au musée de La Haye avec l’habillement que portait ce jour-là le prince d’Orange, un simple pourpoint de cuir, taché de sang, percé par les balles, et qui porte encore la trace de la poudre. Vous pouvez suivre la fuite de l’assassin Balthazar Gerards : voici, derrière la maison du Taciturne, les remparts qu’il escalada et le canal qu’il se proposait de traverser à la nage. En face de l’habitation du prince d’Orange s’élève une vieille église, et au-dessus de cette église une tour qui penche. La tour est surmontée au sommet par quatre cônes de pierre. L’église, d’une architecture sévère et dont les lignes ont été effacées par le temps, semble comme attristée par le souvenir d’un crime [3]. C’est dans une des chambres de cette tour séculaire que fut enfermé Gerards pendant la nuit qui suivit l’assassinat. La copie de la sentence par laquelle il fut condamné à mort se trouve au musée de La Haye. J’ai vu à Delft la salle dans laquelle fut transporté le prince d’Orange blessé. Dans cette salle sombre et morose, je crus entendre les dernières paroles du Taciturne : « Mon Dieu, mon Dieu, ayez pitié de moi et de mon pauvre peuple ! » Il expira dans les bras de sa sœur et de sa femme, la fille de Coligny, qui avait déjà vu son père tué d’une manière semblable à la Saint-Barthélémy [4].

Après la mort l’apothéose. Comme il arrive souvent, l’assassin avait manqué son but : il avait cru frapper dans le prince d’Orange la cause de la réformation, il venait au contraire de donner à cette cause la consécration du martyre. Il existe à Delft, sur la grande place, devant l’hôtel-de-ville, une église d’un goût plus délicat que le vieil édifice qui fait face à la maison du Taciturne. Cette église neuve est le Westminster de la Hollande. Là s’élève le tombeau érigé par les provinces-Unies à la mémoire du libérateur. Sans partager l’admiration des Hollandais pour ce monument, qui laisse beaucoup à désirer au point de vue de l’art, j’ai visité avec un intérêt profond la dernière demeure d’un grand homme qui sut fonder et respecter les libertés de la vieille Néerlande. Le Taciturne n’était point exempt de défauts : quelques historiens lui reprochent, non sans raison, une ambition dissimulée : peut-être mourut-il à temps pour sa gloire ; mais il serait injuste de méconnaître les services qu’il rendit aux Pays-Bas. Les Hollandais n’ont pas oublié une des circonstances de la vie du prince et un de ses attachemens. Ils lui ont donné pour compagnon de son dernier sommeil un allié fidèle, un ami, — son chien. La figure de l’animal est sculptée en marbre et repose au pied de l’image de son maître. Ce chien sauva, dit-on, la vie au prince dans une surprise de nuit ; la tradition ajoute qu’après la mort du Taciturne, il se laissa périr de faim. En Hollande, la poésie s’attache à ces souvenirs de la vie privée.

L’histoire de la Néerlande contient des pages sanglantes : quelle histoire n’a pas les siennes ? Dans la ville de La Haye se dresse le Binnenfwf, berceau de la résidence, masse d’édifices et de maisons qui appartiennent à différens styles d’architecture, un peu étonnés de se voir réunis, mais dont l’ensemble est imposant. Là siégeaient les anciens états-généraux et les états de la province de Hollande. Dans l’enceinte de cette cour tomba au commencement du XVIIe siècle la tête du vieux Oldenbarneveldt, un des fondateurs de la république des Provinces-Unies, qui mourut martyr d’un dogme politique, celui de la délimitation des pouvoirs dans un état libre. Là j’ai visité, non sans intérêt, la salle où la première chambre du royaume tient aujourd’hui ses séances : cette salle est pleine de souvenirs. Sur les murs, ornés comme ils l’étaient alors, on croit voir se lever, pour prendre part aux délibérations, les ombres des frères de Witt et de tous les hommes d’état qui ont fondé la grandeur maritime et politique des Provinces-Unies. L’œil de l’historien cherche encore leur place dans ces lieux témoins de leur élévation et de leur chute honorable. La mort tragique des frères de Witt est pour ainsi dire écrite sur les pierres de la prison située à deux pas du Binnenhof. Cette prison, dite Gevangenpoort, existe encore ; elle s’étend dans l’épaisseur de vieux murs creusés en arcade. J’ai vu la chambre dans laquelle fut enfermé Cornelis de Witt sur la fausse inculpation d’avoir voulu attenter à la vie du prince d’Orange. Le prisonnier venait de subir la question : il reposait sur son lit, le corps brisé, l’âme indomptable. Tout le temps qu’avait duré la torture, il avait opposé à la douleur un front calme, à ses accusateurs un regard ferme et dédaigneux, à ses juges ces vers d’Horace : Justum et tenacem propositi virum… A côté de lui, son frère lui lisait la Bible. Jean de Witt, ex-pensionnaire de Hollande, était venu à la prison sur l’avis que son frère Cornelis le demandait : c’était un piège. Des hommes armés de haches et de marteaux frappent à la porte ; le geôlier, intimidé ou séduit, cède à leurs menaces. Les furieux s’élancent par un escalier vers la chambre où étaient les frères de Witt, qui, au milieu de tout ce tumulte, avaient conservé un admirable sang-froid. On forcé les victimes à se lever et à suivre leurs ennemis sur la place. Les deux frères s’embrassent dans un dernier adieu et se mettent en devoir de descendre l’escalier. Ils avaient à peine fait deux ou trois pas, lorsqu’un coup vigoureux, asséné par derrière, précipita au bas de l’escalier Cornelis, qui s’appuyait au bras de Jean. Traîné à quelque distance de là par les rues, foulé aux pieds et hideusement frappé, il ne fut bientôt plus qu’un cadavre.

On montre encore, sous l’arche qui sert de communication entre le Birinenhof et le Plaats, une petite porte enchâssée dans la muraille : c’est par cette porte qu’on fit sortir Jean de Witt. Le Plaats est une place entourée de maisons, où le sang a plus d’une fois coulé. Une espèce de triangle en pavés blancs, avec une pierre au milieu, indique qu’en cet endroit, le 22 décembre 1392, fut massacrée Adélaïde de Poelgeest, maîtresse d’Albert, comte de Hollande. Sur cette place, Jean de Witt parut la tête nue et ensanglantée devant la multitude. C’est entre le lieu où périt Adélaïde de Poelgeest et les arbres du Vijverberg que, frappé d’un coup de lance dans la figure, insulté, blessé au cou, il tomba sur ses genoux en tournant les yeux vers le ciel et en priant. Un coup de feu l’abattit. Le Vijverberg (montagne de l’étang) forme une plaine qui d’un côté est couverte par des allées d’arbres, et de l’autre côté se creuse en un étang ou vivier. Ce n’est que dans un pays plat comme la Hollande qu’une élévation de terrain aussi peu sensible peut obtenir le nom de berg (colline). Le cadavre, hideusement maltraité, fut traîné sur une petite pelouse qui s’élève tout près du lieu de supplice, et qu’on nomme Groene zoodje. Je laisse à l’histoire le triste soin de raconter les actes de barbarie commis sur les restes inanimés de ces deux grands citoyens. Des gravures du temps, conservées dans la collection de M. Wintgens, représentent ces atrocités, auxquelles les femmes prirent une part active et exécrable. La nuit cacha du moins sous son voile une partie de ces horreurs.

À côté de la trace des événemens tragiques, l’historien aime à retrouver le souvenir des inventions utiles qui ont accru le bien-être et les lumières du genre humain. Douze villes de la Grèce se disputaient l’honneur d’avoir donné naissance à Homère : il n’est donc point étonnant que deux cités de l’Europe moderne réclament la gloire d’avoir servi de berceau à la découverte de l’imprimerie, J’ai lu dans la ville de Harlem, au pied d’un monument élevé à la mémoire de Laurent Coster, cette inscription hardie : Laurentio Costero, Harlemensi viro consulari, typographiœ inventori vero monumentum hoc erigi curavit collegium medicum. Les titres sur lesquels s’appuie cette prétention nationale sont déposés à l’hôtel-de-ville de Harlem, à la bibliothèque publique de La Haye et dans quelques collections particulières, entre autres celles de MM. Enschédé et Schinkel. Ces monumens typographiques, qui sont en même temps les pièces du procès, méritent à coup sûr l’intérêt de l’historien. Un des premiers livres qu’on suppose avoir été imprimés dans les ateliers de Jean Coster est le Spéculum salvationis humanœ. On le conserve dans l’hôtel-de-ville avec l’Apocalypse, l’Art de bien mourir [Ars moriendi), l’Histoire de la vierge Marie, et quelques autres ouvrages. L’inépuisable obligeance des bibliothécaires de La Haye m’a ouvert les trésors de la collection d’incunables, une des plus riches et des plus curieuses qui existent au monde. Là existe un exemplaire de la Bible des Pauvres, imprimée en caractères fixes. On peut suivre en quelque sorte à vue d’œil, sur des fragmens réunis et confrontés avec art, le passage de l’imprimerie tabellaire aux lettres mobiles. La bibliothèque de La Haye possède entre autres une pièce de conviction unique : c’est un Donat [5] des plus anciens et complet. Plus de six cents monumens typographiques racontent ainsi l’enfance d’une invention à laquelle la civilisation moderne doit une partie de ses conquêtes morales. La plupart des premiers spécimens de l’art typographique ont été retrouvés par hasard dans les reliures d’anciens livres. La conséquence que les bibliophiles néerlandais tirent de cette collection d’incunables, c’est que de 1420 à 1440 il existait à Harlem un atelier dans lequel les caractères mobiles ont été pour la première fois employés.

L’impartialité m’oblige à dire que l’Allemagne traite ces prétentions avec un suprême dédain. « Si vous avez, dit-elle, des monumens typographiques dont la date soit antérieure à la Bible de Mayence, imprimée en 1457, montrez-les ; autrement résignez-vous au silence. Qu’est-ce que prouvent vos pages informes de livres oubliés, anonymes, sinon que vos imprimeurs étaient maladroits ? Parce qu’ils faisaient mal, vous en concluez qu’ils ont fait les premiers ; nous en concluons, nous, qu’ils n’ont pas su imiter les bons modèles. » A cela que répondent les Hollandais ? « Une découverte ne se produit point tout de suite avec un caractère de perfection. Cette période d’enfance et de tâtonnement, qui signale l’aurore de toutes les inventions humaines, nous la retrouvons précisément, dans les traits de notre typographie embryonnaire. Votre Bible de Mayence porté au contraire le cachet d’un art très avancé. L’imprimerie n’a pas dû commencer par là. Une chronique allemande de 1499 reconnaît que si l’art de la typographie a été développé à Mayence, cet art avait d’abord été trouvé en Hollande. Les expressions latine et germanique dont se servent les chroniqueurs allemands pour désigner l’imprimerie indiquent plutôt le perfectionnement d’une découverte que la découverte elle-même ; ils attribuent à Harlem l’adinventio, l’uyrbitdung. »

J’ai cherché, entre les deux camps, à me faire une conviction réfléchie : la chose m’était peut-être plus facile qu’aux Allemands et aux Hollandais, car je suis juge désintéressé dans le débat. Si l’on s’arrête uniquement aux faits matériels, aux dates connues, l’invention de l’art typographique revient sans contredit à l’Allemagne ; mais si l’on consulte les inductions morales, si l’on prend la peine de confronter et de vérifier les types, si l’on recueille les indices historiques, on arrive à cette conclusion, qu’antérieurement à la Bible de 1457 il existait en Hollande, selon toute vraisemblance, une école de typographie. Cette école avait son caractère à elle, caractère informe, enfance de l’art [6]. Elle s’est maintenue et conservée quelque temps, n’empruntant rien à l’Allemagne, se perfectionnant elle-même pas à pas, mais toujours dans son type, dans sa donnée. Elle a laissé en Hollande des monumens nombreux qui ne se retrouvent nulle part ailleurs, ni en Allemagne, ni en Angleterre, ni en Italie, ni en France. L’imprimerie continua d’être ainsi dans les Pays-Bas en progrès sur elle-même jusqu’au jour où des ouvriers allemands vinrent s’y établir et apportèrent avec eux les types de Guttemberg.

Laurent Coster, dont le vrai nom était Lourens Janszoon Koster, était un citoyen de la ville de Harlem, dans laquelle il naquit vers 1370. Il remplissait les fonctions de trésorier de la ville et quelques autres charges importantes. On voit encore sur la place, en face de la cathédrale, l’endroit où étaient ses ateliers, Costeri œdes typographioe natales. En 1823, lors du quatrième jubilé séculaire de cette invention, que s’attribuent les Hollandais, un monument fut érigé en l’honneur de Jean Coster dans le bois de la ville (Haarlemmerhout). La Hollande a encore élevé, en 1856 à l’inventeur présumé de la typographie, une nouvelle statue, qui a été l’occasion de fêtes enthousiastes. Les Hollandais réclament, en fait de typographie, une autre gloire que nul ne leur conteste : on leur doit ces belles éditions qui font la joie des connaisseurs. C’est dans les Pays-Bas qu’il faudrait écrire l’histoire des Elzevirs. Le Museum Weslreenianum [7], à La Haye, ouvert une fois par mois au public, selon les intentions du légataires contient plusieurs de ces petits chefs-d’œuvre qu’on dirait imprimés avec des lettres de diamant. L’imprimerie néerlandaise, a aussi rendu à la littérature et à la philosophie un autre ordre de services en accueillant, au XVIIe et au XVIIIe siècle, la pensée française, alors proscrite en France et dans le monde entier. Presque tous les grands écrivains du siècle de Louis XIV, puis les encyclopédistes ont trouvé dans les presses d’Amsterdam le moyen de répandre leur influence en Europe. Ces éditions d’ouvrages qui ne pouvaient voir le jour dans le pays où ils avaient été conçus ont fait la réputation de plusieurs maisons de librairie. La révolution de 1789, en introduisant en France la liberté de la presse, soutira bientôt toute la sève qui alimentait cette branche de commerce dans les Pays-Bas. Aujourd’hui ces librairies qui ont donné l’hospitalité à la pensée libre, et qui ont fait la fortune de certains noms tout en s’enrichissant elles-mêmes, ne sont plus qu’un souvenir ; mais ce souvenir mérite qu’on s’y arrête.

Si l’on voulait raconter l’histoire économique de la Hollande [8], l’aspect du pays et des populations attentivement interrogé pourrait aussi servir à compléter en plus d’un point les documens écrits. À observer de près le Hollandais, on reconnaît tout de suite qu’un des principaux traits de son génie industriel est de tirer les infiniment grands des infiniment petits. Nulle part ailleurs, je crois, on ne trouve tant de mains occupées à recueillir et à transformer des objets doués par la nature d’une mince utilité. J’ai vu à Zwol des bateaux à voile entièrement chargés de joncs qui croissent dans les îles et les marais de la Nord-Hollande. Ces joncs servent à tresser des nattes, industrie obscure, mais qui occupe des milliers de familles. Z Noordwolde, la fabrication des petits paniers est une source de travail et d’aisance. Tout ce qui fait vivre l’homme, tout ce qui donne du pain et des vêtemens à la population ouvrière ou agricole est respectable. Les ruisseaux de la Néerlande nourrissent de petits poissons dont l’écaille sert à faire des perles ; la pêche de ces poissons, l’engraissage des veaux sur les côtes du Zuiderzée, la culture des navets dans la Hollande septentrionale, la fabrication des sabots, l’entretien des arbres à fruit, toutes ces forces humbles et occultes de la fortune publique ont contribué pour une certaine part à l’état florissant d’un pays qui a soutenu de longues guerres contre les élémens et contre les puissances étrangères. Dans l’Overyssel, la chasse aux canards sauvages donne des résultats qui ne sont point à dédaigner [9]. N’oublions pas les industries maritimes ; La pêche des huîtres et des moules est une source de produits pour les populations de la Zélande et du Texel [10].

L’esprit hollandais, si minutieux et si pratique, n’a pourtant pas toujours résisté à l’attrait des chimères. Certaines vieilles maisons de Harlem portent des inscriptions hollandaises annonçant que les propriétaires de ces antiques et vénérables demeures ont subi autrefois de grandes pertes, par suite des perturbations nombreuses introduites dans les fortunes. Ces inscriptions mystérieuses font allusion à la manie des tulipes. L’amour des fleurs ne jouait d’ailleurs dans ces combinaisons financières qu’un rôle très secondaire. Les innocentes tulipes étaient le prétexte, non le but de marchés à terme dans lesquels s’engageaient avec une fureur extrême les boursiers du temps. Les fameux oignons furent assimilés aux différens effets des fonds publics, et, comme ceux-ci, achetés ou vendus à des prix qui variaient de jour en jour. Les parties liquidaient ensuite leurs comptes à des époques fixes. C’était ainsi un jeu nouveau et prodigieux, où tous les citoyens pariaient les uns contre les autres. « Avant que la saison des tulipes fut passée, dit un écrivain hollandais, il y avait plus d’oignons cotés sur la place que, selon toute vraisemblance, les jardins de la Hollande n’en pouvaient fournir. » Quelques-uns de ces oignons célèbres n’ont en effet jamais existé. Le semper auqustus, qui fut l’objet d’achats et de ventes frénétiques, n’a nulle part été vu en fleur. On jouait alors sur les tulipes comme on a joué de nos jours sur les actions de chemins de fer. Le gouvernement de la Hollande dut prendre des mesures pour réprimer cette soif d’agiotage. Aujourd’hui les tulipes ont cessé d’être des valeurs financières, mais elles n’en continuent pas moins de s’épanouir, précieuses et fières, dans les plates-bandes des jardiniers fleuristes. J’ai visité dans la ville de Harlem ces cultures historiques. Les tulipes de choix réunies dans ces musées de la nature m’ont paru fort belles, mais pas plus belles (j’avoue humblement mon ignorance) que d’autres tulipes vulgaires devant lesquelles les connaisseurs lèvent les épaules. Quelques-unes de ces folles maîtresses pour lesquelles d’anciens amans se sont ruinés coûtent encore des sommes assez considérables (1,000 florins par exemple) ; ces prix, quelque extravagans qu’ils soient, ne sont plus en rapport avec les évaluations chimériques attachées jadis à des fleurs qu’on n’a jamais vues. C’était peut-être là leur mérite.

Deux établissemens publics jettent encore un jour précieux sur l’histoire de la Néerlande, — le cabinet de médailles à La Haye et les archives du royaume. La collection numismatique est fort riche. Toute l’époque de la réformation, la guerre de l’indépendance, les principaux événemens de la république, les hommes célèbres, revivent là sur le bronze, l’or, l’argent ou les pierres précieuses. Les archives de La Haye occupent sur le Plein un bâtiment considérable [11]. C’est là que logeaient autrefois les députés de la province de Hollande. L’archiviste actuel, M. Backhuyzen, est un homme d’esprit et de savoir qui a découvert de nouveaux trésors pour les études historiques dans ce monde de vieux papiers. Il a bien voulu me servir de guide à travers les salles où les époques s’étagent de rayon en rayon, depuis les temps anciens jusqu’à nos jours [12]. Parmi les vénérables parchemins qui se déroulèrent sous mes yeux, je signalerai surtout un document précieux : c’est une adresse des différentes villes de la Néerlande qui proposent de conférer au prince d’Orange le titre de comte, titre qui équivalait presque à celui de souverain des Pays-Bas. Le sceau de toutes ces villes, moulé en cire vierge, constitue à lui seul un curieux monument héraldique. Cette adresse fut rédigée, par le consentement de quelques provinces, peu de temps avant la mort du Taciturne. Le savant jurisconsulte J.-D. Meyer a consacré un discours académique à l’examen des projets qui existaient alors pour donner une couronne au Taciturne. Il explique et défend à son point de vue les motifs de cette résolution. Les communes néerlandaises échappées à la domination espagnole avaient besoin, dit-il, d’un lien pour remplacer la suzeraineté féodale. La mort du Taciturne ajourna la réalisation de ces plans, en donnant naissance à une république mixte, composée, d’une part d’élémens aristocratiques et fédéralistes, de l’autre d’élémens démocratiques, mais dans laquelle, en somme, l’aristocratie dominait. Le stadhouder ou le pouvoir exécutif s’appuyait sur les masses, lesquelles cherchaient en lui un chef suprême dont la main pût les défendre contre la tyrannie des grands ou des patriciens ; leur cri de ralliement était : « Orange boven, l’orange en haut ! » Les états, eux, s’appuyaient sur les régences des villes, souveraines dans leur district. Il résultait de cet antagonisme des deux pouvoirs, dont le premier cherchait toujours à déborder le second, des luttes incessantes, luttes pleines de péripéties. Le stadhoudérat fut de temps en temps aboli ; les guerres que le pays eut à soutenir ramenèrent toujours cette autorité vague, mal définie, mais à laquelle le souvenir du Taciturne donnait un prestige dangereux pour les libertés publiques. À tous les momens de crise, la nation éprouvait le besoin de se personnifier dans un homme, et cet homme était alors d’autant plus prépondérant que son autorité reposait sur la nécessité, sur l’enthousiasme quelquefois aveugle de la multitude et sur l’ombre d’un grand nom. Dans les mêmes archives, j’ai vu le manuscrit de l’union d’Utrecht. Ce traité fut écrit et signé sur un cahier de gros papier commun. Toutes les Provinces-Unies s’y engagèrent à former une ligue pour secouer le joug de l’Espagne. Ce manuscrit historique, d’une forme simple et rude, contraste singulièrement avec le traité de Westphalie, tracé sur du magnifique parchemin et conservé dans une boîte de velours, à coins et à fermoirs dorés. L’une de ces deux pièces est en quelque sorte la crèche de la liberté hollandaise, l’autre en est la résurrection. Le traité de Westphalie commence par une phrase curieuse : « Voulant mettre un terme aux maux que la guerre perpétue entre les peuples… » L’archiviste, M. Backhuyzen, me faisait observer avec raison que le gouvernement espagnol avait mis un bien longtemps à s’apercevoir de ces maux et à y compatir. L’acte d’union qui fonda l’existence nationale de la Hollande date de 1579 ; l’acte qui la consacra, par la déclaration solennelle de l’Espagne, date de 1648. Un autre acte important, celui qui rendit la paix à l’Europe en terminant la guerre de la succession espagnole, fut signé en 1713, dans l’ancien hôtel-de-ville d’Utrecht, communément nommé het Huis van Loo, et qui se trouve aujourd’hui transformé en caserne. La Hollande était alors le théâtre des négociations politiques entre les grands états. À une lieue de La Haye s’élève la flèche de l’église de Rijswijk, un petit village près duquel, en 1697, fut conclu un autre traité de paix entre la Hollande, l’Angleterre, la France et l’Espagne. Ce traité fut signé dans une maison du prince d’Orange, qui a aujourd’hui disparu, mais dont l’emplacement est marqué par un obélisque. Les villes, souvent même les simples villages de la Hollande ont conservé surtout deux ordres de souvenirs, dont l’un se rapporte à la grande lutte de l’indépendance, et l’autre aux guerres que le pays soutint contre Louis XIV. C’est ainsi que Groningue célèbre par une fête commémorative l’anniversaire du siège que cette ville soutint en 1672, sous son grand capitaine Rabenhaupt, contre les troupes de l’évêque de Munster, allié du roi de France.


II

Nous venons d’indiquer quelques-uns des vestiges qu’aurait à consulter celui qui voudrait écrire une histoire des Pays-Bas par les monumens. Si l’on s’adresse maintenant à la littérature historique proprement dite, on rencontrera tout un groupe de documens non moins dignes d’une attention sérieuse. Les Hollandais se sont toujours montrés très fiers de leur langue nationale, à laquelle certains d’entre eux assignent d’ailleurs une antiquité fabuleuse. Un certain Jan van Gorp a écrit un livre dans lequel il se proposait de prouver qu’Adam et Eve parlaient hollandais dans le paradis terrestre. En même temps, et par une contradiction assez curieuse, ce philologue, dédaignant la langue la plus ancienne du monde, écrivait sa pensée en latin. Longtemps ce dédain du dialecte vulgaire se maintint parmi les savans et les lettrés. Les grands écrivains de la grande époque, Érasme, Grotius, Heinsius, Vossius, Spinoza, Barlœus et Arminius, se sont exprimés dans la langue de Pline et de Cicéron. On ne saurait dire pourtant qu’il n’existât point alors de littérature néerlandaise. L’idiome des anciens Frisons, des Bataves et des Belges était le teuton dans ses divers dialectes, dont on retrouve encore plusieurs vestiges dans la langue néerlandaise. De la fusion de ces dialectes se forma l’ancien néerlandais, qui remonte jusqu’au VIe siècle de notre ère [13]. Il subit au moyen âge les vicissitudes qui atteignirent tous les idiomes de l’Europe, et passa par diverses phases normandes, germaines et françaises ; mais le fonds de l’idiome primitif se conserva, et la branche frisonne surtout resta presque intacte. Des chroniques du XIIIe et du XIVe siècle, en langue nationale, existent, parmi lesquelles on cite celles de Maerlant, de Melis Stoke, de Louis de Velhem, de Jean de Helu, qui ont été rééditées ou annotées au milieu de ce mouvement d’exploration qui s’est développé depuis un quart de siècle dans toute l’Europe. Les travaux de MM. les professeurs Jonckbloet, de Vries, David et autres témoignent assez que la Hollande et la Belgique ne sont point restées en arrière dans la recherche des trésors historiques et littéraires. Je me bornerai à citer un très ancien poème intitulé Natuurkunde {Philosophie de la Nature), dans lequel l’auteur parle des étoiles, « ces chandelles de l’air, » des astres « qui chantent entre eux des chants merveilleux, » des démons, « chevaliers des ténèbres qui vivent dans l’éther et qui font toute sorte de mal aux hommes. » Un catholique hollandais, M. Alberdingk Thijm, a rendu le service d’exhumer plusieurs autres monumens primitifs de la langue néerlandaise [14].

L’influence bourguignonne avait cependant altéré le caractère original de l’ancienne littérature de la Hollande. La langue néerlandaise perdait chaque jour du terrain dans les classes élevées. Il est certain que les racines de l’idiome national se trouvaient fortement atteintes par les secousses politiques, les émigrations, l’invasion des réfugiés de tous les pays, qui cherchaient un asile en Hollande. Cet idiome fut en conséquence négligé par les beaux esprits et les écrivains qui visaient à la célébrité. Van Baarle, qui vivait à la fin du XVIe siècle, adresse cette remontrance à deux jeunes poètes dont il était le patron : « Quelle langue parlons-nous, nous autres Néerlandais ? Un idiome composé de mots empruntés à un jargon étranger. Nous ne sommes qu’une bande nomade de Cattes conduits par le hasard vers les bouches du Rhin. Pourquoi donc ne pas adopter de préférence la langue sacrée de Rome ? Les puissans descendans de Romulus ont autrefois campé dans ces plaines que nous habitons. » Il est heureux que ce conseil n’ait point été suivi. Si les Hollandais n’avaient point eu de langue, ils n’auraient point ressaisi leur nationalité. Sans le secours des prédications faites dans l’idiome vulgaire, sans les publications en vers et en prose de van Breederode et des chefs de chambres de rhétorique, les populations néerlandaises n’auraient jamais été remuées par le souffle de la parole et de l’idée au point où elles le furent au milieu du XVIe siècle. On doit donc un souvenir respectueux aux fondateurs de la langue et de la littérature nationales. Déjà les écrits de Philippe de Marnix avaient paru ; déjà dans la cité d’Amsterdam s’était formé un noyau de littérateurs distingués autour de deux hommes, Coornhert et Spieghel, présidens de la chambre de rhétorique, qui portait pour devise : In liefde blœyende (elle fleurit au sein de l’amitié). C’était le berceau de la régénération littéraire qui devait préparer la régénération politique et religieuse.

Tel était l’état des esprits et le mouvement de la littérature nationale lorsque parut Hooft. Peter Cornelisszon Hooft avait fait ses études à l’université de Leyde, sous Joseph Scaliger. Encore jeune, il éprouva le besoin d’affermir et de développer ses connaissances à l’école des voyages. L’Allemagne, la France et l’Italie lui présentèrent successivement un théâtre de faits qu’il observa en homme mûr pour la réflexion. Sur les bords de l’Arno, admis à la cour du grand-duc et introduit dans la société de la Crusca, il se familiarisa avec les meilleures productions de la littérature italienne. Dante lui apprit comment on tire une langue vulgaire des ténèbres de l’enfance, et ces leçons ne furent point perdues. De retour dans les Pays-Bas, Hooft témoigna un grand amour pour le langage de sa terre natale ; il se montra dès-lors soucieux de répandre dans le dialecte hollandais ce caractère d’éloquence et ces grâces de l’esprit qui relèvent d’autres idiomes. Retiré dans son château de Muiden, où il recevait une société choisie, Hooft se livrait alternativement aux joies sévères de l’étude et aux délassemens de l’amitié. Un de ses grands plaisirs était la musique. Les vieux murs, aujourd’hui noirs et chancelans, du château de Muiden ont plus d’une fois tressailli sous le timbre des voix les plus harmonieuses de l’époque. Les contemporains de Hooft vantent sa mémoire infatigable et son jugement. Dans les matières religieuses, il se montrait d’une tolérance rare pour le temps où il vivait. Un pasteur réformé, qui résidait à Muiden, avouait lui-même qu’il devait beaucoup, sous ce rapport, à la société de son hôte et de son ami. Lorsque ce ministre, homme excellent du reste, avait par hasard tonné du haut de la chaire contre les dissidens, Hooft l’invitait à sa table, et là il lui donnait de si bonnes leçons de charité, que le prédicateur s’adoucissait par degrés, apprenait à supporter les opinions de ses adversaires, et se montrait plus indulgent. Dans la conversation, le propriétaire du château de Muiden faisait preuve d’une affabilité exquise. Son extérieur, son costume et ses manières, qu’il ne voulut jamais soumettre aux caprices et aux fluctuations de la mode, exprimaient la vieille simplicité hollandaise, laquelle n’était d’ailleurs pas sans noblesse. Un homme d’une impartialité d’esprit si grande, d’une sagesse si antique, d’une condition sociale qui le mettait en rapport avec les principaux personnages de son temps, était naturellement préparé à écrire l’histoire. Hooft était poète, et même un des plus grands poètes de la Hollande, ce qui n’altérait point son jugement ; mais nous nous occupons surtout de l’historien. Versé dans les affaires de l’état, témoin des luttes glorieuses qui avaient tiré son pays du néant, enthousiaste de la grandeur politique et de la gloire maritime des Provinces-Unies, assombries pourtant par un nuage de sang, il entreprit un volumineux ouvrage auquel il donna le titre de Nederlandsche historien (histoire de la Néerlande).

Déjà avant cette histoire plusieurs ouvrages, mémoires ou récits spéciaux sur les combats, les sièges, les événemens mémorables, avaient paru en Hollande et en Belgique. Il nous suffira de signaler l’Histoire des Événemens de 1500-1566, par Jacques van Wesenbeeck, conseiller pensionnaire d’Anvers, et les récits très détaillés de Bor et de van Meteren [15]. Tous ces ouvrages péchaient par la forme ; c’était le style prolixe et monotone des chroniques. Hooft vint, et la Hollande, qui avait tout dernièrement reconquis ses droits, retrouva aussi ses annales. Il avait préludé à la grande œuvre de sa vie en écrivant dès 1618 la vie de Henri IV, où l’on remarque une peinture vigoureuse du massacre de la Saint-Barthélémy. En 1626, Hooft commença enfin son histoire, Nederlandsche historien, à laquelle il consacra tout le reste de ses jours, jusqu’en 1647. Ses lettres, dont on vient de publier une nouvelle édition, attestent la peine incroyable qu’il s’est donnée pour se prémunir contre toute erreur. Il s’entourait des conseils et des lumières des hommes spéciaux, tels que Jacques Wytz, son ami Huygens, le père du grand géomètre, et quelques autres diplomates qui avaient eu une large part dans les négociations. Ce qui frappe dans cet ouvrage, c’est un air de vérité, de grandeur et de majesté historique. Seulement l’auteur, tout en fondant la langue nationale, ne peut s’isoler complètement des influences littéraires de son époque ; l’étude des auteurs classiques lui était trop familière pour ne point poursuivre et asservir sa pensée jusque sous la forme nouvelle qu’il voulait réhabiliter. L’imitation de l’antique a étouffé chez lui, du moins en partie, l’originalité qu’on aimerait à retrouver dans un historien primitif. On en jugera par quelques lignes qui servent d’exposition à son récit.


« J’entreprends d’écrire une histoire riche en vicissitudes et en incidens, terrible en batailles, en combats sur mer, en sièges, pleine d’une sombre animosité, agitée par la rébellion, pénible à raconter à cause des meurtres dont elle est souillée par l’oubli des droits de la guerre, histoire navrante par les cruautés commises même dans la paix. Des succès sur les puissances étrangères, des trêves ; des factions intestines et des guerres qui en surgissent ; les flammes tout à coup étouffées ; la paix de nouveau, mais non durable. Les habitans frémissant sous le fouet et poussés aux armes, des cités troublées, des églises violées, des provinces dévastées, la morale et la religion ruinées. Les hommes se frappant les uns les autres, et appelant sur eux les fléaux du ciel ; des tremblemens de terre, des maladies épidémiques, la famine, de sévères hivers, d’épouvantables inondations ; des villages, des bestiaux, des hommes submergés. Les chefs du gouvernement chassés ; des princes proscrits, dépouillés de leurs états et de leurs sujets ; toute l’Europe encombrée d’exils ; d’âpres hostilités à la cour ; les lois, les privilèges, les règlemens foulés aux pieds ; deux des plus nobles têtes de la chrétienté [16] tombant, avec celles des plus braves gentilshommes, sur l’échafaud ; le prince d’Orange, au cœur de la Hollande, malgré la surveillance des courtisans et des gardes, odieusement assassiné : La maison régnante (dont le sort ne dépend que de deux personnes) divisée, et le fils unique du roi [17], le seul héritier présomptif de l’empire, mis à mort par les ordres de son père ; nombre d’habitans tombant sous la main de l’exécuteur pour cause de religion. L’action de répandre le sang innocent estimée comme u exploit ; la vie, la propriété de chacun menacée, et rarement épargnée. Ceux qui ne pouvaient être convaincus d’hérésie ou de rébellion accusés de connivence avec les hérétiques ou les rebelles ; la naissance et la richesse imputées à crime ; la vertu devenue la plus dangereuse des possessions, surtout la modération et le silence. Des coquins et des brigands promus aux charges publiques, élévation toujours plus odieuse que ne sont dégoûtons les actes de ces hideux scélérats ; quelques-uns d’entre eux saisissant les évêchés et les diverses dignités ecclésiastiques, les autres s’emparant des honneurs temporels, faisant tout ce qui leur passait par l’esprit, et mettant sur le gouvernail de l’état une main brutale. Les citoyens poussés contré les citoyens, les parens contre les parens ; et celui qui n’avait point d’ennemis trahi par ses propres amis…

« Cependant ces temps malheureux ne furent point tellement dénués de vertus qu’ils ne puissent offrir, quelques exemples édifians. La vie et la fortune d’un frère confiées à un antre frère, et ce dépôt respecté ; une foi immuable conservée par des hommes appartenant à différentes croyances ; de secrètes épargnes volontairement offertes pour la cause de la Néerlande et de la liberté ; une piété profonde, un grand zèle pour les bonnes œuvres ; la maison, le foyer, abandonnés par attachement pour dEs convictions désintéressées ; la mort, que dis-je ? même les plus sévères tortures, supportées avec constance ; la plus grande générosité jusqu’au milieu de la rage du combat ; un courage surhumain enfanté par le désespoir ; la miséricorde dominant l’amour du gain et épargnant un ennemi, sans aucune espérance de retour ; la sagesse, l’exactitude et la prévoyance dans les conseils. Lès négociations les plus délicates et les plus difficiles menées à terme par une réserve extrême, par une infatigable persévérance, et le vaisseau de l’état dirigé heureusement vers le port au milieu des plus terribles tempêtes, — de telle sorte que, dans le cours de plusieurs siècles, on ne trouverait point la matière d’événemens plus instructifs pour ce qui regarde la marche des affaires humaines, ni plus étranges et dignes d’observation, ni plus propres à fonder les principes et à instruire les peuples. »


Cette citation suffit à donner une idée des qualités et des défauts de Hooft comme historien. Ses qualités sont l’énergie, la concision, la gravité ; ses défauts sont l’emphase, la recherche de l’expression, et surtout l’imitation de Tacite. Quoique Hooft soit sans contredit le premier historien et l’un des plus remarquables écrivains de la Hollande, j’aime à chercher dans la littérature néerlandaise un esprit plus naïf, plus original, qui ait vu son temps et son pays à travers ses impressions personnelles et non à travers un reflet de l’antiquité. Cet historien, le trouvera-t-on dans Jan Wagenaar ? Ce dernier n’a point la phrase sévère et magistrale de Hooft. On peut même dire avec M. Groen van Prinsterer que c’est un écrivain médiocre. Ne lui demandez ni l’enthousiasme, ni les vues élevées, ni la couleur. Son style est clair, mais froid et traînant, sa pensée sans élévation. On l’a surnommé avec trop d’indulgence le Hume néerlandais. Né à Amsterdam en 1709, il avait été nourri dans la pratique du commerce, circonstance à laquelle on peut attribuer le caractère positif de son esprit, enclin surtout aux détails, et son style, auquel convient assez bien l’épithète de bourgeois. On a reproché en outre à son ouvrage l’étendue disproportionnée qu’occupe l’histoire de la Hollande, comparée à celle des autres Provinces-Unies. Il serait pourtant injuste de lui refuser un mérite assez rare : Wagenaar est un collecteur scrupuleux des faits et des documens. Il a rendu sous ce rapport un grand service à ceux qui ont écrit et qui écriront après lui l’histoire des Pays-Bas. Son ouvrage, publié successivement de 1749 à 1759, parut d’abord en vingt gros volumes ; mais le nombre en fut doublé par les additions et par des suites, que rédigea en grande partie l’élève de Wagenaar, l’archiviste van Wyn : ces suites embrassent la seconde moitié du siècle. Ce volumineux travail a pour titre : Histoire de la Patrie et des Provinces-Unies, spécialement de la Province de Hollande, depuis les temps les plus reculés Jusqu’en 1751.

L’Histoire de la Patrie a joui pendant longtemps en Hollande, surtout dans la classe moyenne, d’une vogue prodigieuse. Wagenaar, malgré de grandes prétentions à l’impartialité, avait ouvertement embrassé la cause des éclats dans cette longue lutte historique entre les deux pouvoirs. On aime à suivre dans son livre, au milieu des orages, le berceau dès institutions représentatives flottant sur une mer agitée. Un succès si durable, si exclusif, qui défiait tous les autres essais historiques, suscita enfin un contradicteur, et ce contradicteur fut Bilderdijk. Le poète hollandais avait commencé en 1811 une Histoire nationale, dont la police ombrageuse de l’empire, d’accord peut-être avec les anciens magistrats d’Amsterdam, avait gêné la publication. Bilderdijk, dégoûté par ces obstacles, abandonna son œuvre pendant quelques années. Plus tard il y revint, et cela par la voie de l’enseignement. Il avait formé parmi les élèves de l’université de Leyde une sorte d’école historique, d’où sortit M. Groen van Prinsterer, aujourd’hui conservateur des archives de la maison d’Orange. Bilderdijk réunit les cahiers de ses cours, et céda, dès 1832, son travail remanié à M. Tydeman, le vénérable professeur que j’ai visité à Leyde. M. Tydeman ne commença la publication de cette histoire qu’après la mort de l’auteur : il y ajouta des notes savantes, des explications, le tout formant treize volumes. La manière dont Bilderdijk envisage et présente les faits racontés avant lui par Wagenaar froissa bien des opinions reçues ; ce fut toute une levée de boucliers. Il se forma ainsi deux écoles, dont l’une continuait de s’appuyer sur l’autorité de Wagenaar, et dont l’autre tenait pour Bilderdijk. Le professeur Siegenbeek se constitua le défenseur du vieil historien profané. Des voix s’élevèrent du camp opposé ; la lutte continua et continue encore avec une extrême ardeur, car la publication posthume de l’ouvrage de Bilderdijk vient seulement de finir.

Il faut dire un mot des opinions de l’historien pour expliquer le tumulte des esprits auquel donna lieu cette discussion littéraire. Bilderdijk était ultra-monarchique : son idéal était l’ancien état féodal tel qu’il avait existé dans les Pays-Bas sous les anciens comtes, souverains de fait, mais non absolus. Ces idées dominent dans son livre : de là un esprit de dénigrement systématique contre Oldenbarneveldt, les frères de Witt et tous les hommes d’état qui ont lutté contre le stadhoudérat. Bilderdijk avait été proscrit par le parti anti-stadhoudérien, et les animosités politiques ou religieuses étaient vivaces dans le cœur du poète. On ne peut du moins s’expliquer autrement ces diatribes amères, ce ton militant et dogmatique, dont s’arrangent les sectaires, mais qui conviennent si peu à l’historien. La lecture de ces pages, quelquefois éloquentes, fait naître une impression pénible : je regrette pour mon compte de voir un esprit distingué, mais chimérique, s’égarer violemment dans les rêves du passé, et chercher parmi des ruines, souvent même au milieu des ténèbres de l’ignorance, le type d’une société dont les esprits ne voulaient déjà plus au XVIe siècle. Tel qu’il est, l’ouvrage de Bilderdijk n’en doit pas moins être consulté par quiconque veut s’initier aux annales de la Néerlande ; il a d’ailleurs rendu des services, il a fait naître la critique historique. L’admiration exclusive de Wagenaar avait posé des bornes à l’examen des faits et à l’esprit de curiosité ; ces bornes, on ne pouvait les renverser « qu’en déclarant, comme dit M. Groen van Prinsterer, une guerre à mort à cette histoire stéréotypée qui avait pris possession des esprits [18]. » Depuis ce temps-là, grâce à la publication de nombreux documens, l’horizon historique s’est élargi ; on a défriché le vaste champ des archives, on a écrit des histoires spéciales, des biographies ; vienne maintenant un Hooft moderne, et en fait d’histoire la Néerlande n’aura plus rien à envier aux autres nations de l’Europe.

Cette histoire est attachante à plus d’un point de vue, mais surtout comme indiquant le berceau des institutions représentatives. Après les moyens à l’aide desquels les Provinces-Unies ressaisirent leur indépendance, il n’est rien de plus digne d’attention que la sagesse et l’énergie développées par elles dans le maintien, des libertés reconquises. Les anciens croyaient que la fortune ne résistait point à l’audace ; les modernes Bataves ont montré qu’elle cédait surtout à la persévérance. Ils se servirent de la tranquillité que leur procurait un état de paix entrecoupé d’ailleurs par des guerres glorieuses, pour fonder la puissance du travail et la prospérité du commerce. La navigation néerlandaise prit alors des développemens dont on retrouve les traces aux deux extrémistes du monde. Les vaisseaux, ces maisons voyageuses, saluaient en passant les autres maisons, immobiles, enracinées au sol, demeures fixes de l’homme, partagé, lui aussi, entre les travaux de la terre et ceux de l’industrie. Au fond, il existe une certaine ressemblance entre le caractère de la nation hollandaise et celui que la classe moyenne montra en France dans la révolution de 89 ; l’une et l’autre, mais à des intervalles de temps éloignés, dégagèrent leurs institutions politiques des besoins du commerce et des droits de l’activité humaine. L’économie, la prévoyance, le respect des intérêts matériels dans ce que ces intérêts ont de légitime, toutes les vertus domestiques élevées à l’état de religion sociale, tels sont les élémens à l’aide desquels s’est constitué dans un coin de la terre le gouvernement des Provinces-Unies. . À une époque où toute l’Europe vivait encore sous l’empire des institutions militaires, la république des marchands de fromage, comme on l’appelait dédaigneusement à la cour de Louis XIV, a révélé ce qu’il y avait de grandeur solide et de dignité dans un état libre qui assurait à chacun la propriété de ses œuvres. Le gouvernement représentatif est d’un enfantement difficile : aussi l’éducation des mœurs politiques en Hollande fut-elle lente et laborieuse, et plus d’une fois interrompue par des catastrophes. Le sentiment de la nationalité, une foi vaillante dans le principe auquel la république devait sa naissance et ses prodigieux succès, un amour de l’indépendance qui savait s’imposer des bornes, toutes ces qualités pratiques soutinrent la confédération des Provinces-Unies au milieu des rudes épreuves qu’elle eut à traverser [19].

Hooft, Wagenaar et Bilderdijk sont les trois principaux historiens de la Hollande. À côté de leurs travaux, il faut mentionner cependant quelques ouvrages de date plus ou moins récente. Peu d’années avant, la publication de l’ouvrage de Bilderdijk, le gouvernement avait mis au concours le sujet suivant : De la meilleure méthode d’écrire l’histoire nationale. Plusieurs savans, MM. Royaards, Scheltema, Jonge et Groen van Prinsterer, répondirent à cet appel ; mais le projet d’écrire une histoire officielle n’a pas eu de suite. Le vœu du gouvernement seconda toutefois la renaissance des études historiques en Hollande ; M. Groen van Prinsterer a publié un Manuel de l’Histoire nationale, écrit dans un esprit systématique, mais qui se distingue par des qualités magistrales. Le professeur Arend, mort récemment, avait commencé une histoire générale du pays qui se continue aujourd’hui par la main de M. van Ree. Le professeur Visscher, d’Utrecht, a défriché le champ ingrat de la bibliographie. M. Knoop, officier et écrivain, a ouvert la voie de l’histoire militaire, où il a été suivi par MM. Sypesteyn, de Bordes, Netscher et quelques autres. Enfin M. Bosscha, professeur d’Amsterdam, vient de terminer un ouvrage intitulé Fastes militaires de la Néerlande. Le docteur Backhuysen, M. de Jonge, le docteur Nyhoff, conservateur des chartes dans la Gueldre, MM. Halbertsma, de Vries, Scheltema fils, ont répandu une lumière nouvelle sur certaines parties obscures des annales hollandaises. Déjà dans la dernière moitié du siècle précédent l’histoire du droit public et de la diplomatie avait trouvé de savans interprètes. Le professeur Kluit avait écrit une Histoire de la Constitution hollandaise ; le baron de Spaan, très versé dans l’histoire du moyen âge, publia depuis une excellente Introduction critique à l’Histoire de la Gueldre. Tout récemment M. le professeur Vreede a mis au jour Une Histoire de la Diplomatie néerlandaise. L’histoire de la réformation a été surtout l’objet de travaux recommandables. En pouvait-il être autrement ? Les Pays-Bas ont extrait du dogme religieux une partie de leurs institutions politiques. La Vie de Merula, martyr protestant, par le professeur Moll, est une esquisse émouvante qui devait attrister et flatter en même temps les croyances nationales. MM. Dermout et Ypey ont écrit une Histoire de la Réformation aux Pays-Bas ; la monographie de M. Koenen sur kes réfugiés réformés français, d’autres études sur les diverses communautés établies l’une à côté de l’autre en Hollande ne sauraient être oubliées ici.

La Néerlande a des historiens ; mais la philosophie de l’histoire y a compté jusqu’à ce jour peu de représentans [20]. Cette lacune tient probablement à la nature du génie hollandais, plus enclin à raconter les faits qu’à en rechercher les causes. Ce ne serait pourtant pas sortir du caractère pratique que de remonter à la source des événemens qui ont successivement réduit l’importance de cette nation, autrefois prépondérante sur les mers et dans les conseils de l’Europe. La décadence !… je ne veux point donner à ce mot une signification amère : plus d’un grand état aurait à envier la tranquillité, la richesse et les libertés vraies dont jouissent les Pays-Bas à l’ombre de leurs institutions tutélaires. Tous les Hollandais de bonne foi s’empressent pourtant de reconnaître que la Hollande n’est plus aujourd’hui ce qu’elle était au XVIIe siècle. Les causes qui ont amené cet amoindrissement sont nombreuses : il me suffira d’en indiquer une, et je la prendrai dans l’ordre moral. La réformation calviniste avait communiqué aux Provinces-Unies un mouvevement d’expansion immense. La Néerlande dut à cette influence religieuse, âme de l’affranchissement politique, une partie de son audace sur les mers et de sa merveilleuse force de résistance devant la coalition des armées étrangères. Depuis ce temps-là, le protestantisme a cessé d’être militant : si un long état de repos n’a point enlevé l’énergie aux croyances nationales, il en a du moins diminué la puissance d’impulsion. Au sein de cette tranquille victoire, les Pays-Bas n’ont pas su trouver dans un autre ordre d’idées une nouvelle source d’inspirations héroïques. Réduite à un rôle à peu près passif au milieu des convulsions qui ébranlèrent la société vers la fin du XVIIIe siècle, et qui rajeunirent les forces de quelques états, la Néerlande dut subir une révolution qu’elle n’avait pas faite. Pour que les nations résistent à l’influence étrangère, il faut qu’elles soient heureuses chez elles, il faut qu’elles jouissent d’institutions libres, solides, spontanées, dont le jeu flexible et naturel s’accorde avec leurs mœurs. La Hollande réunissait ces rares avantages : aussi, tout en acceptant quelques conquêtes de la révolution française, défia-t-elle le système impérial d’anéantir la nationalité. Là se borna son action dans le grand drame historique qui ouvrit le XIXe siècle. Isolée du mouvement de sympathie ou de résistance qui agitait alors toute l’Europe, traversée par les armées françaises, attendant avec patience son salut des événemens, elle vit tomber en silence son commerce maritime. À la suite des désastres de Moscou et de Waterloo, la paix rétablit, en même temps que la nationalité néerlandaise, les branches d’industrie et de travail que la guerre n’avait point mortellement frappées. Sous une constitution nouvelle, qui admettait l’intervention du pays dans les affaires de l’état, la Hollande put vivre et prospérer encore, mais non ressaisir son ancienne splendeur. En 1830, la défection de la Belgique lui enleva les avantages que les traités de 1815 lui avaient promis, laissant ainsi à la Néerlande la seule grandeur politique qui puisse encore relever l’importance des petits états, la liberté.


III

Après les annalistes politiques, les chroniqueurs maritimes nous montrent le génie néerlandais sous un de ses plus glorieux aspects. La Hollande a fourni une des plus belles pages à l’histoire des entreprises navales pendant le XVIe et le XVIIe siècle. L’art de la navigation et la stratégie maritime ne peuvent se développer dans un pays sans un ensemble de circonstances géographiques et de dispositions morales que la force des événemens révèle, mais n’engendre pas. La constitution exceptionnelle des Pays-Bas, les coutumes des habitans et leur manière de vivre appellent surtout ici l’attention de l’historien.

J’ai visité dans la Nord-Hollande, à quelque distance d’Amsterdam, des villages sur l’eau : il me serait difficile de donner un autre nom à des groupes de quinze, vingt ou trente barques surmontées de huttes en bois dans lesquelles logent des familles de cinq ou six personnes. Ces villages changent quelquefois de place. Les habitans, qui sont des pêcheurs ou des femmes de pêcheurs, suivent, comme certaines tribus nomades, leur humeur vagabonde, assurés qu’ils sont de trouver toujours leur vie dans les eaux. Il est curieux de voir, dans ces maisons qui nagent, la cheminée faite d’une plaque de tôle, les petites fenêtres ornées de rideaux et les lits en forme de tiroir. Quand on se trouve las de cette existence flottante, on est toujours libre d’attirer le bateau à terre. À quinze minutes de La Haye, sur le bord d’un canal qui mène à Delft, j’ai rencontré, en me promenant, une de ces embarcations échouée et transformée en une résidence fixe. Une vieille femme demeure là dans la carcasse d’un ancien bateau surmontée d’une petite maison construite avec de vieilles planches ; le tout est recouvert d’une toile cirée qui fait l’office de toiture et qui défend l’intérieur de la maison contre la pluie. Il y a deux chambres, l’une dite chambre à coucher, avec deux lits, et l’autre dans laquelle une vieille étagère d’un bon style supporte des verres de Bohême, des tasses en porcelaine du Japon, et tout un luxe de chinoiseries qu’envierait plus d’un salon ou plus d’un cabinet d’antiquaire. À côté du bateau converti en cabane est la basse-cour, dans laquelle se promènent en caquetant quelques poules. Une portion de terre, cultivée en forme de jardin et entourée d’une haie vive, fournit les fruits, les légumes et les racines pour la provision d’hiver. À quelques pas de là est un autre bateau habité de même par une autre famille, qui défriche aussi un coin de terre, mais qui, se défiant sans doute de son humeur voyageuse, n’a point voulu attirer sa demeure hors de l’eau. Ces pénates flottans sont seulement amarrés au bord du canal par une corde. Des barques qui deviennent des maisons, des maisons qui au besoin redeviennent des barques, tout cela constitue un ordre de faits qu’on ne rencontre guère qu’en Hollande. De telles mœurs n’ont point été sans influence sur la fortune maritime des Pays-Bas. Aussi la littérature hollandaise n’a-t-elle été que l’expression du sentiment populaire en célébrant les exploits des marins hollandais et leurs rapports avec les peuples les plus éloignés. Antonides van der Goes a écrit sur le golfe de l’Y un poème où le génie des Péruviens, Ataliba, apparaît, appelant les Hollandais dans les eaux des tropiques et leur demandant de venger les indigènes écrasés par la tyrannie des Espagnols. Cet épisode, rappelle, quoique de loin, l’Adamastor de Camoëns.

Quand on considère en combien peu de temps et dans quelles circonstances difficiles cette puissance maritime s’était élevée, on ne sait ce qu’on doit admirer davantage, ou le caractère entreprenant des Hollandais, ou la position géographique des Pays-Bas, formés par les eaux. Vers la fin du XVIe siècle, c’est-à-dire quelques années après l’indépendance nationale, les vaisseaux hollandais couvraient déjà toute l’étendue des mers. Grotius assure que les Pays-Bas avaient alors plus de soixante-dix mille hommes occupés aux travaux de la navigation. Le même publiciste ajoute que la marine de ce petit, coin de terre ne le cédait en rien à celle d’aucune grande puissance, et qu’on y construisait annuellement deux mille bâtimens de mer, sans doute en comptant les barques. Les Pays-Bas avaient la même année jusqu’à quatre cents vaisseaux employés au commerce de Cadix et de Lisbonne. En 1598, quatre-vingts navires partirent pour les Indes ou pour l’Amérique.

L’histoire de la marine hollandaise a été écrite par M. de Jonge [21]. Les traces de cette histoire maritime ne doivent cependant pas être cherchées uniquement ; dans les livres ; on en trouve à chaque pas des monumens visibles sur le sol de la Néerlande. En me promenant sur les quais d’Amsterdam, j’ai rencontré la petite maison du grand de Ruyter. Né de parens pauvres et obscurs, l’amiral ne rougissait point de son origine : il en parlait au contraire devant les personnages, les plus considérables de l’époque, et proposait son exemple aux simples marins comme un motif d’émulation. Tout enfant, il avait été envoyé à la mer en qualité de mousse. Ruyter conserva toute sa vie les mœurs et le train d’un modeste bourgeois. On cite de cette simplicité qui lui était naturelle quelques traits amusans. Le comte de Guiche raconte qu’un matin, se rendant au navire de l’amiral hollandais après la bataille des quatre jours, en 1666, il le trouva qui balayait lui-même sa cabine et qui donnait à manger à ses poules. Un tel caractère était aisément incorruptible. Il refusa plusieurs fois l’invitation qui lui était faite de se rendre près des cours étrangères. Cette grandeur personnelle ; ses victoires, les immenses services qu’il avait rendus à son pays, tout cela ne put le protéger contre la violence des mouvemens politiques soulevés dans les Pays-Bas par le grand duel du pouvoir exécutif et des états-généraux. Après le massacre des frères de Witt, cette maison qui logeait à Amsterdam le marin le plus habile de son siècle, l’homme qui en quatre jours, comme on disait alors, avait sauvé quatre fois son pays, cette maison, dis-je, fut assaillie par une multitude furieuse. La seule accusation qu’on eût à produire contre lui était son attachement aux de Witt. Sans le courage et la fermeté du capitaine de la garde bourgeoise, la maison de l’amiral eût été pillée. À quelque distance de cette humble habitation, où de Ruyter a passé, est dans l’Église-Neuve (Nieuwe Kerk) la tombe où il demeure maintenant. Les circonstances de sa mort doivent être rappelées. De Ruyter avait été envoyé dans la Méditerranée avec une flotte de dix-huit vaisseaux : il était attendu par un ennemi dont les forces consistaient en trente voiles. Vainement l’amiral hollandais représenta-t-il lui-même qu’il y avait de la témérité à exposer ainsi le drapeau des états, par un esprit de bravade, aux insultes de l’étranger. La seule réponse qu’il reçut à ses remontrances fut une imputation étrange : on osait insinuer que l’amiral devenait timide en vieillissant. Vainement aussi ses amis cherchèrent-ils à lui persuader que l’intérêt de sa gloire et de sa patrie voulait qu’il refusât d’aborder la mer avec des forces si inégales. « Mon devoir, répondit-il, est d’obéir aux ordres des états. » Puis, après avoir dit un dernier adieu à sa famille et à ses amis, après avoir exprimé lui-même l’opinion qu’il ne reviendrait pas, il partit. L’amiral s’embarqua à Helvoetsluys ; un bon vent le conduisit, et il rencontra entre les îles de Stromboli et de Salino la flotte française, qui était sous les ordres de Duquesne. Les deux flottes se joignirent dans une première bataille qui fut sans résultat. Ayant opéré sa jonction avec dix vaisseaux espagnols misérablement équipés, de Ruyter chercha un second engagement sur les côtes de la Sicile. Duquesne avait, de son côté, reçu un renfort de quatre frégates. Presque dès le commencement de la bataille, de Ruyter reçut un boulet de canon qui lui enleva une partie du pied gauche et qui lui brisa deux os de la jambe droite. Il continua de donner ses ordres avec une activité que rien ne put ralentir, et il dissimula si bien la gravité de sa blessure, que nul, ami ou ennemi, ne conçut le moindre soupçon du désastre qui venait de frapper la flotte néerlandaise. Les relations que les témoins et les acteurs de cette bataille navale nous ont laissées diffèrent grandement entre elles : les deux partis s’y adjugent l’un et l’autre la victoire. Dans tous les cas, la plus terrible et la mieux constatée des défaites n’aurait point été pour les Hollandais une calamité égale à la perte de leur amiral. Là était tout l’événement de la bataille. De Ruyter succomba en peu de jours aux suites de ses blessures. Il mourut à soixante-neuf ans. Un monument lui fut érigé, aux frais de la nation, dans le chœur de l’Église-Neuve à Amsterdam. Une inscription latine rappelle ses titres à l’éternelle reconnaissance des Hollandais, ses combats dans l’Océan et dans la Méditerranée, ses entreprises le long des côtes de l’Atlantique, où il réprima l’insolence des pirates, ses victoires que n’obscurcit pas un seul revers, sa mort grande comme sa vie. Je ne citerai de cette inscription, trop longue et trop pompeuse pour un grand homme, que les derniers mots : Immensi tremor Oceani.

La vie et les actions glorieuses des marins hollandais occupent une place considérable dans l’histoire de la Néerlande ; mais il faut surtout que l’historien recherche l’origine des institutions qui élevèrent la fortune maritime des Pays-Bas à un tel degré de splendeur. Au premier rang de ces institutions figure la compagnie des Indes-Orientales. Cette société n’existait pas encore, que déjà des vaisseaux marchands de la Hollande se livraient à d’assez longs voyages. Une disette ayant éclaté en Italie, ils portèrent sur les côtes de cette péninsule des grains achetés sur les bords de la Baltique. La fertilité naturelle du sol italien s’étant rétablie après quelques années, cette branche de commerce tomba. Les marins de la Hollande et de la Zélande cherchèrent alors un autre marché sur lequel pût s’exercer leur industrie. Un navigateur, Cornélius Houtman, de Gouda, qui avait séjourné plusieurs années à Lisbonne et y avait eu des démêlés avec l’inquisition, retourna sur ces entrefaites à Amsterdam. Là il vanta avec enthousiasme les profits que le commerce néerlandais pourrait retirer, lui aussi, des nouvelles relations ouvertes par les Anglais et les Portugais avec les îles de l’Inde. Ses observations engagèrent neuf marchands d’Amsterdam à se former en une société pour l’établissement du commerce avec les peuples de l’Orient. Ils équipèrent à leurs frais quatre vaisseaux également propres à la guerre et au transport des marchandises. Le 2 avril 1595, ces quatre bâtimens partirent du Texel et arrivèrent le 2 août au cap de Bonne-Espérance ; mais, retenus par des vents contraires, retardés dans leur course par des disputes qui s’élevèrent entre les équipages, ils n’atteignirent qu’au mois de juin de l’année suivante l’île de Java. Là ils eurent à essuyer l’opposition d’une compagnie de marchands portugais établis à Bantam, la capitale de l’île. Ces derniers firent de grands présens au chef indien pour obtenir de lui qu’il empêchât le trafic des nouveau-venus avec les habitans de Java. Ils excitèrent même à un tel degré de violence les soupçons des indigènes, que les vaisseaux hollandais se virent attaqués et perdirent quelques hommes dans cet engagement. Quittant alors Java, ces vaisseaux se dirigèrent sur Bali, où ils reçurent un meilleur accueil et purent se procurer à bas prix une abondante cargaison d’épices. Cependant l’un des navires, l’Amsterdam, avait tellement souffert, qu’on jugea à propos de le briser. Les trois autres bâtimens, après un voyage de plus de deux ans, rentrèrent en 1597 dans la ville d’Amsterdam, chargés de poivre, de muscade, de girofle, de cannelle et de gingembre. Leur arrivée fut saluée par une fête populaire. Hélas ! plus d’un marin manquait à cette fête. De deux cent cinquante hommes partis pour l’expédition des Indes, quatre-vingt-dix seulement retournèrent dans leur patrie ; le reste était mort en chemin de maladies, de privations et de tortures morales.

Depuis l’expédition de 1595, le commerce entre les Provinces-Unies et les Indes-Orientales alla toujours se développant, malgré les pertes et les désastres qu’occasionnaient de temps en temps les hostilités combinées des indigènes et des Portugais. Bientôt même les commandans des navires hollandais commencèrent à combattre efficacement dans l’esprit du peuple indien l’effet des faux rapports que les Espagnols et les Portugais avaient répandus contre eux. Ils firent des alliances avec les habitans de l’île de Banda, avec le roi de Ternate et celui de Candy dans l’Ile de Ceylan. Le roi d’Achem s’était montré jusque-là l’ennemi le plus intraitable des Hollandais. Un capitaine de vaisseau zélandais lui donna le conseil d’envoyer deux ambassadeurs aux Provinces-Unies, afin de s’assurer lui-même que les Hollandais n’étaient point tels que les Espagnols et les Portugais les avaient représentés. Le roi se laissa persuader. Un de ses ambassadeurs mourut à son arrivée dans les Pays-Bas et fut enterré avec pompe à Middelburg. L’autre visita le prince Maurice dans son camp, où il fut reçu avec une extrême magnificence. Un traité d’alliance et de commerce fut conclu entre le roi d’Achem et le prince au nom des états. À son retour dans les Indes, l’ambassadeur remplit tout le pays du récit de ses impressions de voyage. Il ne laissa échapper aucune occasion de combattre les fables absurdes que l’intérêt égoïste des marchands espagnols et portugais avait répandues sur le compte des Hollandais [22]. Quant à lui, il parlait avec une estime profonde de l’excellence de la nation qu’il avait vue, de la richesse et de l’intégrité des commerçans néerlandais, de la puissance de leur marine naissante. Sous l’influence de ces conjonctures favorables, des compagnies s’établirent dans plusieurs villes de la Hollande et de la Zélande ; mais elles ne tardèrent point à reconnaître qu’elles se portaient innocemment préjudice les unes aux autres. Plusieurs vaisseaux, à leur arrivée dans les îles des Indes-Orientales, trouvèrent le marché déjà occupé. La concurrence des acheteurs engageait les marchands indiens à élever le prix des épices. D’un autre côté, la grande quantité de marchandises que les navires hollandais rapportaient en même temps dans les villes des Pays-Bas, n’étant ni dirigée par une pensée unique, ni distribuée par une main suprême, amenait sur certains points des engorgemens. Ces considérations déterminèrent les états à réunir toutes ces compagnies isolées, éparses, incohérentes, dans une seule compagnie des Indes-Orientales. Cette fameuse institution naquit en 1602 : elle fut pour la Néerlande la source d’une immense richesse et aussi de jalousies incessantes entre les autres nations et les Pays-Bas. La compagnie des Indes-Orientales, formée à l’origine pour vingt et un ans, obtint le privilège exclusif de la navigation à l’est du cap de Bonne-Espérance et à l’ouest du détroit de Magellan. Le capital de la société s’élevait à 6,600,600 florins. La moitié de cette somme avait été fournie par Amsterdam, un quart par la Zélande, et le reste par les villes de Delft, de Rotterdam, de Hoorn et d’Enkhuysen. À peine installée, cette compagnie forma des alliances avec les souverains de l’Inde pour bâtir des forts et placer des gouverneurs néerlandais dans l’intérieur des îles. Comme les naturels de l’Inde n’auraient rien compris à la souveraineté des états, les alliances furent généralement conclues au nom du stadhouder. Un des avantages immédiats qu’apporta l’établissement de la compagnie des Indes fut de concentrer les forces navales des Pays-Bas. La nation hollandaise fut ainsi à même de repousser les attaques du roi d’Espagne, qui, depuis quelque temps, réunissait tous ses efforts pour arrêter les progrès du commerce néerlandais dans les Indes. Il ne se passait presque pas d’année sans que les vaisseaux marchands de la Hollande se rencontrassent avec les navires de l’Espagne dans les mers orientales. Il s’ensuivait des engagemens sérieux et opiniâtres, dans lesquels l’avantage demeurait le plus souvent aux marins hollandais. La compagnie, pour mettre un terme à ces violences, équipa une flotte de quatorze vaisseaux bien armés, dont Wybrand van Warwyk fut nommé amiral. Wybrand demeura près de cinq années dans ces mers, où il rétablit la sécurité. En 1606, il découvrit l’île à laquelle il donna le nom de Maurice.

Cependant la compagnie des Indes s’était élevée en quelques années à un état florissant. Elle jouissait aux Indes d’une autorité absolue. Elle nommait elle-même son gouverneur-général, ses magistrats, ses amiraux et tous ses officiers de mer et de terre, lesquels prêtaient d’ailleurs serment d’obéissance aux états. Elle faisait la guerre et la paix. Elle recevait les ambassadeurs des rois qui voulaient traiter avec elle et leur envoyait ses représentans. Elle avait obligé plusieurs petits princes à lui céder leurs possessions ou à devenir ses tributaires. Elle avait fondé des colonies, bâti des forts et des villes partout où elle le jugeait utile à ses intérêts. Elle entretenait un bon nombre de troupes réglées et une quantité innombrable de vaisseaux qui couvraient les mers des Indes, ou qui revenaient en Hollande chargés des richesses de tout l’Orient. Cette prospérité souveraine éveilla la jalousie de la compagnie anglaise des Indes [23]. La compagnie hollandaise accusait de son côté la Grande-Bretagne d’exciter parmi les naturels des sentimens d’hostilité et de leur fournir des armes, des munitions contre les marins des Pays-Bas. En 1615, Grotius essaya d’accommoder quelques différends qui avaient surgi entre les deux compagnies. Les négociations étaient encore pendantes lorsque les Hollandais, animés par un sentiment de défiance, jetèrent les fondemens de la ville de Batavia, dans l’île de Java. Cette ville devint bientôt le centre de leur commerce dans le Levant. Maîtresse des îles d’Amboine, de Banda, de Ternate, de Malacca, de Ceylan, de Macaçar et du cap de Bonne-Espérance, la compagnie hollandaise tenait d’une main, dit un poète, l’urne des mers, et de l’autre une corne d’abondance d’où s’échappaient les fruits et les épices. Avant que les Hollandais n’en prissent possession, les terres du cap de Bonne-Espérance étaient condamnées à la stérilité ; mais depuis l’établissement de ce peuple industrieux à la pointe de l’Afrique, le sol produisit du froment, une quantité de fruits excellent rassemblés des quatre parties du monde, et des vins de différentes qualités. La mémoire de van Riebeek, fondateur de cette colonie importante, y est toujours en grand honneur.

La compagnie des Indes-Orientales avait des comptoirs sur toute la côte de Coromandel : elle possédait la ville de Nëgapatnam et le fort de Gueldre ; sur la côte de Malabar, elle commandait à Cochin, à Cananor et à Coula. Elle faisait un grand commerce avec Moka, Gameron, Surate, le Bengale, le Japon, la Chine, le Tonquin, Sumatra et Bornéo. À Moka, elle portait les épices, dont les Arabes font une grande consommation, et elle en rapportait de l’encens, de la myrrhe, des gommes, de la casse, du baume, de l’aloès, du café et d’autres marchandises. Ses vaisseaux fréquentaient aussi les autres ports de l’Arabie, tels que Aden, Mascatte et Bassorah. Le commerce des Hollandais s’étendait jusqu’à Ispahan. Ils ne payaient au roi de Perse aucun droit d’entrée ni de sortie ; la compagnie était seulement obligée de prendre tous les ans à Gameron, ville située sur le sol persique, une certaine quantité de balles de soie à un prix réglé. Elle tirait de la Perse des étoffes d’or et d’argent, des tapis d’une beauté incomparable, et aussi des laines de Caramanie, des perles, des turquoises. Le royaume de Pégu lui fournissait de la laque, de l’or, de l’argent, du rubis, des saphirs. Elle avait un comptoir à Siam, où elle entretenait quelques commis. Là elle trouvait abondamment du riz, des dents d’éléphant, de l’étain, du plomb, des bois précieux, des peaux de cerf, beaucoup d’or et de très belles porcelaines. Un traité de commerce conclu avec le Japon lui assurait le commerce exclusif avec cet empire. La compagnie faisait des échanges très avantageux avec la Chine ; elle en rapportait de la soie, des toiles de coton, du chanvre, du très beau marbre, du thé, du sucre, du musc, et des ouvrages d’un art inimitable. Quand on embrasse d’un coup d’œil ce vaste mouvement commercial, quand on se figure ces vaisseaux faisant pénétrer jusqu’à l’extrême Orient les merveilles de l’industrie européenne et en rapportant toutes les richesses de la nature, quand on se dit que cette prospérité incommensurable était sortie d’un marais, d’un pauvre village de pêcheurs (tel était Amsterdam à l’origine), on a une grande idée de ce petit peuple navigateur qui, fort de ses institutions et de ses libertés, sut étendre sa main sur toutes les terres et toutes les mers. Un voyageur anglais qui avait visité les Pays-Bas au commencement du XVIIe siècle résume ainsi ses observations : « J’ai vu un peuple dont le territoire restreint et inondé ne produit guère naturellement que de l’herbe, mais qui, par son industrie, a su s’approprier en abondance les fruits du monde entier. »

À côté de la compagnie des Indes-Orientales florissait la compagnie des Indes-Occidentales. L’établissement de cette institution ne remonte qu’à 1621 : elle fut dissoute en 1674 et rétablie, par octroi des états-généraux, le 20 septembre de la même année. Cette société regardait du côté du Nouveau-Monde. La riche moisson que les découvertes des navigateurs faisaient éclore comme par enchantement dans les solitudes de l’Atlantique laissa tomber quelques gerbes entre les mains des vigoureux marins hollandais. Les principales colonies que possédait la compagnie des Indes-Occidentales étaient Surinam, Curaçao, Aruba et Bon-Aire. Les états de Zélande, auxquels la colonie de Surinam appartenait d’abord, en transportèrent la possession à la nouvelle société, qui, n’étant pas en état d’y envoyer elle-même tous les secours nécessaires, en céda un tiers aux magistrats d’Amsterdam et un autre tiers à M. d’Aarsen, seigneur de Sommelsdyk. Les productions de cette colonie étaient le sucre, le café, le cacao, le coton et l’indigo.

Outre ses établissemens en Amérique, la compagnie des Indes-Occidentales en possédait quelques autres en Afrique. Près du Cap-Vert, dans la petite île de Gorée, les forts de Goor et de Nassau lui étaient d’une grande importance pour protéger le commerce du Cap. Sur la côte d’Or, elle tenait Saint-George-de-las-Minas et Nassau, elle commandait les forts d’Achem, de Darmbo, d’Acaro, de Sanca et de Benden. Cette compagnie traitait avec les indigènes depuis la côte d’Or jusqu’à la région des Cafres, dans les royaumes d’Aden, de Bénin, de Congo et d’Angora [24]. Elle ne permettait à personne de trafiquer sur les côtes de l’Afrique. En Amérique, au contraire, la compagnie ne faisait presque point d’expéditions pour son compte ; elle autorisait tout le monde à pratiquer le commerce des Indes-Occidentales, pourvu qu’on lui payât certains droits ; mais tous les navires, sans exception, étaient obligés de revenir en Hollande avec leur cargaison de retour. La direction était partagée entre cinq chambres, dont l’administration était confiée à cinquante-sept directeurs. Les Espagnols appelaient la Hollande l’araignée des mers. La métaphore est juste, si l’on veut dire qu’avec un très petit corps de nation elle atteignait par ses extrémités à tous les points du globe. Ce vaste réseau de relations maritimes ne profitait pas seulement d’ailleurs au commerce. Depuis l’année 1616 jusqu’en 1626, les Hollandais découvrirent tout le pays connu sous le nom de la Nouvelle-Hollande. Le Carpenter-Land, au sud de la Nouvelle-Guinée, la terre de Van-Diémen et la Nouvelle-Zélande furent également tirés de l’obscurité des mers par la main de ces infatigables navigateurs. Les noms des gouverneurs-généraux Koen, Maetsuycker, van Diemen et Imhoff se lient surtout à cette grande histoire de conquêtes et de découvertes.

La plupart des colonies et des établissemens de la Néerlande lui ont été arrachés par les Anglais durant les guerres de l’empire. La puissante compagnie des lndes-Orientales avait d’ailleurs sombré avant la chute de la république des Provinces-Unies. Après avoir réalisé des bénéfices immenses, après avoir fourni vers 1660 des dividendes annuels qui montaient jusqu’à 40 et 60 pour 100, cette colossale institution avait fini en laissant des affaires fort embrouillées, que les états-généraux furent appelés à liquider. Une partie des possessions coloniales qui avaient été ravies à la Néerlande pendant la guerre lui furent restituées après les traités de 1815. Ce qui lui reste, quoique peu considérable si on le compare à ses anciennes conquêtes, est encore important, et peut être la source d’une grande prospérité commerciale et financière. Vers 1824, la Société du commerce néerlandais fut établie pour l’exploitation des Indes-Orientales. La direction générale de la société, d’abord résidant à La Haye, se trouva par la suite transportée à Amsterdam : le capital fut fixé à 24 millions de florins. Des agens de la société se répandirent dans les différentes villes commerçantes du royaume. On institua une intendance principale à Batavia et des sous-intendances de la société dans les autres possessions d’outre-mer. Le commerce du thé fut en outre organisé à Amsterdam et à Rotterdam par des associations de négocians connus sous le nom de directeurs des magasins [pakhuismeesteren). Les directeurs des magasins remplacèrent, pour cet article de commerce, la ci-devant compagnie des Indes. La direction des colonies hollandaises et en particulier de Java constitue aujourd’hui une des branches les plus importantes et les plus délicates de l’administration publique. On calcule que les ressources fournies annuellement par les Indes néerlandaises suffisent à payer les intérêts de la dette nationale. Je ne doute point que ces ressources ne puissent encore s’accroître avec les progrès de la culture et sous un meilleur régime colonisateur. La presse a vivement attaqué dans ces dernières années tout le système du gouvernement hollandais à l’extérieur, et en particulier les lois d’exception qui régissent les habitans de Java. Je n’entrerai point dans cette discussion, les Indes-Orientales qui appartiennent à la Hollande ayant été dans cette Revue même l’objet d’une étude intéressante [25].

Une plaie ancienne afflige malheureusement les possessions de la Hollande connues sous le nom d’Indes-Occidentales, et cette plaie, c’est l’esclavage. Bien peu d’hommes d’état hollandais soutiennent en principe une institution contraire à l’esprit du christianisme, mais quelques-uns d’entre eux se fondent sur des considérations économiques pour apporter quelques délais à l’abolition de l’esclavage des noirs. Cette question a été plusieurs fois, au sein des états-généraux, le terrain de discussions orageuses qui se sont prolongées dans la presse quotidienne. Les choses en étaient là lorsque parut il y a trois ans, dans les Pays-Bas, un livre [26] qui, pour l’effet et le retentissement, sinon pour la forme, ne peut guère être comparé qu’à la Case de l’oncle Tom. L’auteur est un ancien ministre protestant, aujourd’hui membre des états-généraux, M. van Hoevell. Son caractère honorable, son nom déjà connu dans la littérature néerlandaise, ses longs rapports avec les populations exotiques, tout donnait à cette publication un cachet d’autorité. Les gravures jointes au texte étaient de nature à provoquer l’horreur, la pitié, l’indignation, tous les sentimens énergiques du cœur humain. Aussi l’émotion fut-elle profonde et étendue. Ce livre obtint dans l’espace d’une année les honneurs de trois éditions réelles, succès rare en Hollande.

Le docteur van Hoevell choisit pour théâtre de ses observations une des possessions hollandaises, l’île de Surinam. Son ouvrage n’est ni un roman, ni une histoire, ni un voyage : c’est une enquête. Une suite de témoignages, de récits et d’épisodes, dont il écarte, dit-il, avec soin toute fiction littéraire, telles sont les pièces à l’aide desquelles l’auteur instruit avec une résignation triste le procès de l’esclavage.

La possession de Surinam ou la Guyane néerlandaise est un des plus beaux pays du monde. M. van Hoevell décrit avec enthousiasme, avec amour, cette opulente et heureuse nature, ces savanes embaumées, ces bois de palmier-pina, de tamarins, d’orangers, de cactus, de bananiers, ces lacs ombragés par les lianes aux fleurs grimpantes. Dans certains districts, le génie hollandais a transporté ses préoccupations et ses habitudes favorites. Plusieurs colons se sont établis de préférence dans des zones marécageuses, où ils ont continué les traditions de la patrie absente en suspendant les rivières entre de gigantesques digues, en creusant des canaux, en assujettissant les fleuves à leurs moyens de locomotion, en rectifiant le cours des eaux, en forçant cet élément de désordre ou de destruction à devenir sous leur main une source d’abondance, de mouvement et de fertilité agricole. Au milieu de ce luxuriant paysage, où tout croît, prospère, chante, vit, rayonne, un être souffre : l’homme. On s’aperçoit bientôt que le narrateur a voulu faire ressortir le contraste amer qui existe entre les bontés de la nature et les maux qu’engendre l’esclavage. La population esclave ou métisse est environ de quarante mille âmes. La race éthiopienne oppose aux lois meurtrières de l’asservissement sa fécondité, sa douceur, son caractère insouciant et enjoué ; cependant elle décroît à Surinam depuis l’abolition de la traite. M. van Hoevell réfute l’opinion soutenue par quelques voyageurs que le nègre accepte l’esclavage, qu’il ne conçoit rien au-delà, que la liberté même lui fait peur, et cette opinion, il la réfute par des faits.

Une foule de noirs transplantés des côtes de l’Afrique dans les établissemens de Surinam eurent le courage de se soustraire à la domination de leurs maîtres. Ils pénétrèrent successivement dans les forêts, y formèrent peu à peu des villages, et cultivèrent le sol. Les fruits de cette culture, joints aux produits de la chasse et de la pêche, leur assurèrent une existence chétive, mais indépendante. L’exemple fut contagieux, la désertion s’accrut. Les nègres affranchis par la fuite, se sentant à leur tour les plus forts, ne se contentèrent bientôt plus du repos égoïste que leur offraient les solitudes du Nouveau-Monde. Ils nouèrent des relations avec leurs frères soumis encore à l’esclavage, et, après avoir fait de vigoureuses incursions sur les domaines qu’ils avaient quittés, emmenèrent avec eux les esclaves dans leurs retraites impénétrables. Le gouvernement néerlandais jugea à propos d’intervenir. Ce fut une guerre longue, ruineuse, à peu près inutile. Ayant découvert quelques-uns de leurs villages entre la Saramacca et la Surinam, on les anéantit ; mais la campagne coûta cher, et les nègres, repoussés plus avant dans les solitudes, en sortaient de nouveau pour reprendre leurs habitations, dès que les troupes s’étaient éloignées. L’autorité se résigna donc à une transaction. Par une convention solennelle, le gouvernement néerlandais céda aux esclaves fugitifs la partie intérieure et inhabitée de la colonie. Il leur accorda la permission de venir par groupes déterminés à Paramaribo pour y faire le commerce, et il s’engagea même à leur distribuer tous les quatre ans des cadeaux de poudre, d’armes, de toiles et de couteaux. Depuis la déclaration de leur indépendance, ces anciens esclaves se sont formés en trois tribus distinctes. Chacune de ces tribus obéit à un chef ou granam, qui porte un uniforme militaire ainsi qu’un bâton avec une pomme dorée. Sur tous ces insignes sont marquées les armes des Pays-Bas. On évalue le nombre des nègres libres à huit mille. Les nègres forestiers se distinguent des nègres des plantations par une constitution physique plus robuste. Dans leurs villages, ils courent le plus souvent nus, n’ayant qu’une sorte de ceinture nouée autour de la taille ; mais lorsqu’ils descendent à Paramaribo, ils portent des vestes courtes en indienne. La vie de ces nègres est toute primitive. Le peu de culture qu’on remarque chez eux est l’ouvrage des femmes. Les hommes sont d’ailleurs d’excellens bûcherons et de hardis chasseurs. Le gouvernement néerlandais leur donne une prime de quatre florins pour chaque peau de cougouar qu’ils apportent à Paramaribo. Cet argent est employé par eux à acheter des fusils, du plomb, de la poudre, des briques, des haches, des habillemens. M. van Hoevell attribue l’enfance sociale des nègres aux circonstances dures et difficiles qui les entourent, à leur vie solitaire, surtout au préjugé qui règne dans le pays sur les travaux agricoles, considérés comme le dernier degré de l’avilissement. « L’idée du travail agricole, dit-il, entraînant une idée d’esclavage, il est naturel que le nègre l’évite comme l’ombre d’un passé qu’il déteste. » Le germe de l’amélioration et du développement social se trouve comprimé chez les nègres réduits à une condition aussi misérable ; mais l’auteur ne doute point que ce germe n’existe, et les faits confirment son opinion. En 1852, les nègres forestiers ont descendu le cours des rivières avec des bois de construction dont le produit s’est élevé à 100,000 florins. Le goût du travail libre, élément générateur de la civilisation, n’est donc pas éteint chez ces anciens esclaves.

Longtemps les noirs de Surinam ont été livrés à l’arbitraire de leurs maîtres. En 1851, le gouvernement néerlandais adopta des règlemens qui témoignaient d’une certaine sollicitude pour le sort de la population noire. M. van Hoevell ne nie point que des motifs louables n’aient dicté cet acte d’humanité relative ; mais il s’attache à prouver que de tels règlemens sont impuissans, inefficaces, et le plus souvent éludés par les maîtres des plantations. Le législateur autorise d’ailleurs les punitions corporelles sous le contrôle de l’autorité, et à ce propos M. van Hoevell ouvre devant nous le registre pénal, ce livre rouge de l’esclavage. La rédaction en est simple et concise : un numéro d’ordre, le nom du propriétaire, le nom de l’esclave, son âge, le nombre de coups, la nature de la faute, voilà tout. Presque toujours le motif de la punition est indiqué d’un seul mot : négligence, brutalité, entêtement. Le cas de vol est excessivement rare ; encore les vols portent-ils sur des objets de peu de valeur, généralement sur des fruits, des bananes. D’après ce registre, du 1er janvier à la fin de décembre 1851, cinq cents esclaves, hommes, femmes, filles, garçons, nègres, mulâtres et métis, avaient été fouettés au piquet de justice de Paramaribo par des agens de l’autorité néerlandaise, et cela sur la demande des propriétaires. Ce piquet de justice où, conformément à la loi, les esclaves sont châtiés par la main de l’exécuteur, qui est lui-même un esclave, est entouré d’instrumens sinistres : des colliers de fer, des courroies, une hideuse table à bascule qui sert d’échafaud pour les esclaves frappés d’une condamnation capitale. Les fouets sont noirs de sang. « Ce n’est pas la couleur naturelle de cette lanière » » fit observer le visiteur. L’exécuteur sourit. « Que diriez-vous donc, répondit-il, si vous voyiez les verges de tamarin ? C’est bien autre chose : sous ces verges, les morceaux de chair éclatent de toute part. »

Dans cet enfer de l’esclavage, dont il parcourt les cercles avec le courage du moraliste, l’auteur nous promène ainsi de supplice en supplice. Je ne le suivrai point dans cette voie douloureuse : ce qu’on peut reprocher à son livre, c’est la monotonie dans l’horrible et dans le révoltant. Il est vrai que ce défaut, si défaut il y a au point de vue de l’art, peut être rejeté sur la nature même du sujet. Pour se défendre du reproche d’exagération, M. van Hoevell engage fièrement les partisans de l’esclavage à recueillir, dans une enquête officielle, les témoignages des hommes qui lui ont fourni les élémens de son livre ; ce défi n’a point été relevé.

Les règlemens de la colonie ont établi que les enfans esclaves ne pourraient pas être séparés de leur mère. C’est un progrès sur le système des États-Unis. M. van Hoevell signale néanmoins les moyens dont on se sert à Surinam pour éluder le texte de la loi. Et puis, si l’enfant noir a une mère, il est censé ne point avoir de père : la nature proteste contre cette demi-négation de la famille. On a vu dans les plantations des nègres réduits à la terrible nécessité de flageller leur propre fils par les ordres du maître. D’autres fois cette paternité anonyme, sans droits, sans devoirs, se révolte à ses risques et périls, mais au nom de la voix du sang, contre certaines transactions que réprouve la morale. Un vieux nègre avait été enfermé dans un grenier ; là, exposé aux flèches de plomb d’un soleil tropical, livré à toutes les tortures de la faim et de la soif, fou de douleur et de désespoir, il se brisa le crâne. Ce vieillard était père et n’avait pas voulu consentir au déshonneur de sa fille.

M. van Hoevell a extrait des sombres annales de l’Inde-Occidentale [27] néerlandaise beaucoup d’autres pages touchantes et dramatiques. Son livre a fait plus pour la cause de l’abolition que tous les raisonnemens philosophiques : il a ému. C’est au cœur et à la conscience qu’il s’adresse. Quoique M. van Hoevell démontre que l’esclavage est une mauvaise institution, même au point de vue économique, le fait de l’affranchissement des esclaves dans les colonies néerlandaises peut encore être retardé de quelques années par des considérations d’intérêt matériel ; mais dès aujourd’hui l’opinion publique réclame en Hollande un ordre de choses plus conforme à la morale et à l’humanité.

L’histoire de l’esclavage dans les colonies néerlandaises se rattache à l’histoire de la métropole : on ne pouvait la passer sous silence ; mais quelques taches que le temps fera certainement disparaître ne sauraient effacer un ensemble d’efforts imposans. Dans leurs rapports extérieurs aussi bien que dans leur vie politique, les Pays-Bas nous présentent un assez grand théâtre d’idées, de faits, d’enseignemens et d’exemples qui méritent d’être recueillis. Une petite nation, fille de ses œuvres, qui devance presque tous les grands états de l’Europe et du Nouveau-Monde dans la pratique des libertés, qui s’empare des mers avec une poignée d’hommes et de vaisseaux, qui ouvre à travers les tempêtes la voie du commerce, et trace chez elle, au milieu des agitations politiques, les limites du droit constitutionnel, n’est point une nation que l’historien doive dédaigner. Ce qui la distingue surtout, c’est un esprit de calcul intrépide. Une nation douée d’un sens si pratique devait inaugurer de bonne heure le gouvernement de la classe moyenne. Ici pas plus qu’ailleurs le régime représentatif ne s’est improvisé : il a exigé de longues études, des sacrifices et des luttes ; le bon sens obstiné de la race a triomphé de ces obstacles. Les événemens extérieurs et intérieurs ont depuis un siècle amoindri le rôle politique de la Hollande et réduit sa prospérité commerciale ; mais elle garde dans sa constitution et, ce qui vaut encore mieux, dans ses mœurs le germe impérissable d’une liberté qui sait se maintenir.

La Hollande a perdu dans les hasards de la guerre ce qui fait les peuples grands : elle conserve ce qui fait les peuples heureux. Il est à désirer que la Néerlande persévère dans sa voie : tout en agrandissant le cercle de ses rapports avec les autres états de l’Europe, tout en s’assimilant les progrès des nations étrangères, elle ne doit point abjurer ses traditions historiques, son individualité naïve et forte, son esprit religieux greffé sur l’amour du sol, et sur le respect des ancêtres. D’autres sociétés modernes peuvent éblouir par une action plus grande exercée sur les destinées du monde ; mais il n’en est guère où se révèle plus clairement l’influence de sages institutions sur l’accroissement de la fortune publique. Après avoir laissé dans le passé un long sillon de lumière, les Pays-Bas jouissent encore dans le présent d’une valeur morale qui, durant les quinze premières années de ce siècle, a su résister aux entraînemens de la force matérielle et aux séductions de la gloire. Enclavés, au milieu des grandes puissances rivales, les états de second ordre comme la Hollande n’en sont pas moins nécessaires à la paix et à la tranquillité de l’Europe, dont ils maintiennent l’équilibre.


ALPHONSE ESQUIROS.

  1. Il est curieux de voir comment le régime du moyen âge a fini dans les Pays-Bas. La souveraineté de ces petits états féodaux a été plus d’une fois un objet de commerce. La seigneurie indépendante de l’Ile d’Ameland fût vendue par les héritiers du dernier seigneur van Cammiuga, en vente publique, pour une somme de 170,000 florins, et cela au stadhouder de la Frise. Une autre seigneurie, Westerwolde en Groningue, fut achetée par un négociant d’Amsterdam, Willem van den Hoove, qui la revendit en 1619 à la ville de Groningue pour la somme de 140,300 florins.
  2. On m’a également montré des pièces relatives à l’histoire du siège dans les archives de la maison de ville, où j’ai été conduit par M. le professeur van Breda.
  3. Il y a deux ou trois années, un libraire de La Haye acheta à une vente publique la confession de Balthazar Gerards, qualifiée d’authentique et d’autographe. Cette pièce, qui a donné lieu à beaucoup de discussions historiques entre les savons de la Hollande et de la Belgique, a passé dans les archives de ce dernier royaume.
  4. La maison de Louise de Coligny est à La Haye sur le Plein ; on en a fait le ministère des colonies.
  5. On appelait Donats, du nom de l’auteur, Donatus, des livres d’instruction élémentaire.
  6. Il existe sur cette question de priorité un livre, quelque peu tranchant, de M. J. Scheitema. Faust, à l’en croire, ne serait qu’un ravisseur qui aurait volé le secret de son maître.
  7. Le créateur de ce musée était un excentrique : personne de son vivant, pas même ses amis, pas même ses collègues, les directeurs de la bibliothèque royale de La Haye, a’avait été admis à visiter les richesses qu’il accumulait secrètement et sans cesse. Un jour cependant il s’était décidé à introduire les directeurs de la bibliothèque dans cet Eldorado de l’art typographique, à la condition qu’ils seraient vêtus de robes de chambre sans poches, qu’il les conduirait et les ramènerait lui-même ; mais au moment de l’exécution de ce singulier programme, le cœur lui manqua, et il ne fut plus question d’aucune visite au Musée Westréenien jusqu’à la mort du fondateur.
  8. Pour s’initier aux ressources économiques du pays, on peut consulter l’ouvrage du Frison Simon Styl, celui de M. E. Lusac, la Richesse de la Hollande, publiés dans le siècle précédent ; puis les travaux du comte de Hogendorp, dont une nouvelle édition annotée vient d’être donnée par M. Thorbecke ; l’Histoire du commerce de la Hollande, de M. van Rooy ; des traités séparés de MM. Koenen, van Heemskerk, Sloet, Moltzer, etc.
  9. Cette chasse est d’ailleurs une des plus ingénieuses qu’on puisse voir : des canards apprivoisés s’élèvent dans l’air et attirent les canards sauvages ; de petits chiens, dressés à un tel exercice, poursuivent ces derniers dans des marécages ou sur les bords d’un canal où ils vont se prendre eux-mêmes dans des filets. L’homme qui préside à la chasse tient dans la main un charbon flambant pour se dissimuler dans la fumée : il a ainsi trouvé l’art de se rendre invisible.
  10. La partie ouest de l’île de Texel fournissait en 1853 quarante petits bateaux chargés de disputer ces coquillages aux vents et aux marées. Les habitans de l’Ile s’occupaient de cette pêche pendant une partie de l’année et obtenaient 590,000 huîtres, dont la Venté s’élevait à 6,000 florins. Dans la Zélande, la pêche des moules et des huîtres se faisait à Bruinisse en 1833 avec soixante-dix bateaux. On tire ces coquillages hors de la mer dans des filets à mailles de fer. Un poissonnier de La Haye me racontait un jour ses tribulations et son désappointement à propos d’une entreprise qui se présentait d’abord sous d’heureux auspices. Les pêcheurs de Scheveningen étaient venus lui rapporter qu’ils avaient découvert à quelque distance de la côte un banc d’huîtres. Le marchand, séduit par cette perspective, fit acheter dans la Zélande tout un matériel considérable et s’embarqua lui-même avec les pêcheurs pour diriger l’expédition. On rencontra le banc d’huîtres à l’endroit indiqué ; mais les bâtimens de Scheveningen n’étaient pas construits de manière à réussir dans cette nouvelle manœuvre. Ils ne se trouvèrent ni assez forts ni assez profonds pour résister au roulis de la mer ; ballottés par le mouvement des vagues, les filets ne firent qu’effleurer le banc d’huîtres, qui demeura insaisissable, il fallut abandonner cette mine, qui promettait des résultats si fructueux. Le marchand revint avec une douzaine d’huîtres qui lui avait coûté 6,000 florins. « Et pourtant, ajoutait-il, le banc est encore là ! » Cette industrie est d’ailleurs pleine de hasards ; il y a des hivers où dans les parcs le propriétaire perd jusqu’à dix mille huîtres d’un coup. Ces chances expliquent le prix élevé de ce mets, fort recherché sur les tables riches de la Hollande.
  11. Il y a seulement cinquante ans que M. Henri van Royen, membre de la première chambre de l’assemblée législative de cette époque, proposa de rassembler toutes les chartes et autres documens confiés autrefois à la garde des diverses administrations publiques et provinciales. Cette proposition fut acceptée, et M. van Wijn, chargé de ce travail, reçut le titre d’archiviste. Un nombre considérable de mémoires du temps des comtes de Hollande et une grande quantité de chartes furent découverts par lui dans les greniers, sous les combles et dans une des tours du Binnenhof à La Haye. Ces documens et ces manuscrits n’avaient pas vu le jour depuis des siècles. M. van Wijn explora aussi les archives de la Zélande et du Hainaut ; il rapporta de son voyage plus de deux cents chartes des XIIe, XIIIe et XIVe siècles, et le sceau original du roi des Romains, Guillaume. Outre les archives du royaume à La Haye, on s’est appliqué, depuis quelques années, à mettre en ordre des archives provinciales et locales qui offrent une mine féconde pour une meilleure appréciation de faits peu connus ou mal interprétés jusqu’ici. C’est ainsi que les archives d’Utrecht, celles de la Gueldre, de la Frise, d’Amsterdam et d’autres villes ont fourni d’amples matériaux aux recherches des archivistes, MM. Nyhoff, Eekhoff, Scheltema, etc.
  12. Dans les premières salles se trouvent les archives du temps des comtes de Hollande, dans les salles suivantes sont classés les registres des résolutions de leurs hautes puissances les états-généraux des Provinces-Unies, puis les registres et les archives de l’ancien conseil d’état de la république, puis les registres des états de Hollande, parmi lesquels vingt volumes contiennent des notes écrites la plupart de la main du grand-pensionnaire Jean de Witt. « J’ignore, dit un écrivain hollandais, M. Schotel, si ceux qui ont écrit l’histoire de de Witt ont jamais jeté les yeux sur ces lettres, mais ce dont je suis certain, c’est qu’il n’est pas de meilleure source à consulter pour ceux qui osent esquisser le caractère de ce grand homme. » La correspondance diplomatique des états-généraux et des états de Hollande contient aussi un grand nombre de lettres importantes. On vient d’ajouter à cet établissement public les archives de l’ancienne compagnie des Indes.
  13. Histoire de la Langue néerlandaise, par M. Ypey, professeur de Groningue.
  14. Ces travaux ont paru pour la première fois dans un recueil estimable, l’Astrée, dirigé par Dr Wap.
  15. Pour les historiens nationaux ou étrangers qui ont écrit sur l’histoire de la Néerlande ou de la Belgique jusqu’au milieu du XVIIe siècle, on doit consulter l’ouvrage intitulé Bibliothèque des Historiens des Pays-Bas, par M. de Wind ; Middelbourg 1833.
  16. Les comtes d’Egmond et de Horn.
  17. Don Carlos.
  18. Les Archives de la maison d Orange.
  19. Le lien entre les institutions politiques et la prospérité commerciale de la Néerlande n’a point échappé à Swedenborg. Comme tous les libres penseurs, comme tous les hommes excentriques du XVIIe et du XVIIIe siècle il avait à plusieurs reprises cherché un asile dans les Pays-Bas. Se trouvant à Rotterdam durant la kermesse, il observait en silence les amusemens du peuple, les saltimbanques, les exhibitions foraines, tout cela lui inspira les réflexions suivantes : « Je recherchai, dit-il, les causes en vertu desquelles une nation aussi grossière que la nation hollandaise a élevé son commerce au-dessus de toutes les autres nations et a fait de ses provinces les marchés de l’Europe. La première cause est que la Hollande est une république, forme de gouvernement plus agréable à Dieu que la monarchie absolue ; la seconde est que la Hollande jouit d’une grande liberté. Ici vous ne trouvez point d’esclaves : tous les Hollandais sont maîtres, tous se regardent comme les égaux des princes et des empereurs ; ils portent ce caractère dans leur maintien… » Puis il ajoute : « Mais ils adorent Mammon, et ce culte de l’or est incompatible avec une longue et réelle prospérité. » C’est en effet le culte des intérêts matériels qui a amené le déclin de la puissance néerlandaise.
  20. Il y a cependant un écrivain qui a su, dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, appliquer les procédés de la philosophie historique à un sujet important, l’origine et la prospérité des Pays-Bas. C’est Simon Styl. Il se distingue surtout par une rave habileté à démêler la cause des événemens et à dessiner vivement les caractères des personnages.
  21. A côté de cette histoire générale, il faut citer quelques monographies. Ainsi Brandt, pasteur des remonstrans à Amsterdam, biographe de Hooft, dont il avait été le contemporain et l’ami, célèbre par une Histoire de la Réformation, a raconté la vie de Ruyter. M. van Kampen a consacré une étude à Tromp, et les Evertsen ont trouvé un biographe dans l’historien même de la marine hollandaise. On ne saurait non plus passer sous silence les Hollandais au Brésil, notice historique sur les Pays-Bas et le Brésil, par P. M. Netscher ; La Haye 1853.
  22. Les Portugais avaient imaginé de dire que les Espagnols et les Portugais étaient les seuls peuples blancs de l’Europe, et que les Hollandais vivaient à l’état de corsaires sur les uns et les autres.
  23. Quiconque voudra écrire avec impartialité l’histoire maritime de la Hollande devra consulter à Londres les archives de l’Angleterre. Dans ce riche et immense dépôt, nous avons trouvé une foule de pièces relatives aux différends survenus entre les deux peuples qui se sont si longtemps rencontrés dans la paix et dans la guerre.
  24. Les principales marchandises qu’elle tirait de ces régions étaient de l’or, de l’ivoire, des cuirs, des gommes, du riz, et, il faut bien le dire, des esclaves.
  25. Voyez les livraisons du 1er novembre, 1er décembre 1848 et 1er février 1849.
  26. Slaven en Vrijen onder de Nederlandsche Wet. Une bonne étude intitulée Liberté et Esclavage, par M. Hubert van Soest, a été publiée sur ce livre de M. van Hoevell, en 1856, à La Haye.
  27. Dans les colonies de l’Inde-Orientale, l’esclavage proprement dit n’existe pas.