La Neige et le feu/06

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Les Éditions Variétés Dussault et Péladeau (p. 91-109).


II

La Maison canadienne


Boureil se dirigeait vers le Jardin du Luxembourg quand il reçut sur l’épaule une forte tape qui faillit lui faire rendre son premier déjeuner :

— Bonjour, Philippe ! crièrent ensemble quatre voix.

C’étaient d’anciens condisciples dont Boureil avait oublié jusqu’aux noms :

— Bonjour, vous autres, répondit-il.

— Qu’est-ce que tu viens faire ici ?

Boureil continuait à marcher :

— Et vous-mêmes ?

— Parfaire notre culture, fit l’un d’eux, le plus gros, rougeaud et blond.

Ses compagnons pouffèrent de rire.

— Entre nous, dit un petit homme ventru, on peut en remontrer pas mal aux Français !

— Il fallait alors rester au Canada.

— Mais il y a surtout une question de prestige, dit le gros blond. Paris en impose encore beaucoup par chez nous.

Boureil trouvait leur parler rude, leurs gestes gauches, leurs démarches lourdes. Il ne savait que répondre et pressait le pas.

— Où habites-tu ? Viens donc t’installer à la Maison canadienne. Tous les compatriotes s’y trouvent. C’est pas cher. Et un confort américain : des douches, etc.

Flanqué de quatre médecins courant presque, Boureil entra dans le jardin. Comme il cherchait un prétexte pour se débarrasser d’eux, il aperçut une jeune fille assise :

— Veuillez m’excuser. J’ai un rendez-vous… Et il alla s’asseoir près de l’inconnue.

Boureil se demandait comment amorcer la conversation quand une vieille femme à veste de laine noire vint vers eux, la main tendue. Boureil qui la prit pour une quêteuse ne trouva sur lui qu’un billet de mille :

— On m’a déjà fait ce coup-là ! fit la vieille.

À ce moment, sa voisine, qui avait elle-même envie de causer avec lui, s’offrit de lui prêter le prix de sa chaise.

C’était la première fois que Simone Audigny rencontrait un Canadien. Elle trouvait son accent bien extraordinaire, ni étranger ni familier. Toute la personne de Boureil lui parut d’abord rude, un peu gauche, mais, somme toute, sympathique.

*

À un petit homme à grosse trogne, il demanda à voir le directeur :

— Vous avez de la chance : nous avons plusieurs chambres libres, en ce moment. Il ne nous reste que le Père Bondi ; les autres Canadiens s’en vont en Normandie. Oui, ensemble. Oh ils sont bons camarades ! Moi, je les aime, les Canadiens. Ce sont de bien braves garçons, et tranquilles avec cela ! Je vais prévenir tout de suite M. Bellarmin.

En attendant, Boureil se dit que le poste du directeur de la Maison conviendrait tout à fait bien à un intellectuel canadien : rien à faire, nourriture et logis.

Un grand vieillard d’une élégance tout impersonnelle et presque anglaise vint au-devant de lui :

— Excusez-moi de vous avoir fait attendre un peu : je reviens de Londres, et, pendant mon absence, mon courrier s’est accumulé ! Je commence seulement à y voir clair. Vous excuserez bien aussi le désordre que vous pourrez remarquer sur ma table.

Il éternua.

— J’ai attrapé ce vilain rhume à Londres où le président Lebrun m’avait demandé d’aller pour m’occuper d’une chose à laquelle il s’intéresse beaucoup. Mais asseyez-vous donc, je vous prie.

Interrogé sur ses projets, Boureil lui fit part de son désir d’écrire un parallèle entre les Canadiens et les Français. M. Bellarmin se prit à marcher entre les étagères remplies de brochures couleur de papier tue-mouches, et semblant s’adresser à un peuple jeune, ou comme à quelqu’un derrière Boureil :

— Votre projet m’enchante, lui dit-il. Nul n’est mieux placé que le Canadien français pour nous dépeindre. Le Suisse n’est pas bon juge en la matière. Il est juché sur un pic : il regarde tout de suite en bas… Son pays ressemble trop à un tribunal. Le Belge, lui, est trop près : s’il ne se guinde pas, il devient français. Quand il nous juge, il redevient trop belge : le meâ-culpâ ne résonne pas dans ses jugements. Quant aux Français, envers eux-mêmes ils se montrent par trop sévères. Je ne vois donc que les Canadiens qui puissent nous rendre justice.

Boureil jugea que M. Bellarmin garderait longtemps son poste.

— Vous ne pourriez trouver meilleur lieu d’observation que cette maison que j’ai l’honneur de diriger. Je dispose juste d’assez de temps pour vous la faire visiter. Ici vous verrez tous les jours se côtoyer Canadiens et Français. Dans cette galerie exposée en plein sud, toujours claire et de bonne heure ensoleillée durant la belle saison, le matin, les étudiants prennent leur petit-déjeuner. Dans cette première heure matinale, il y a pour vos étudiants une émotion que ne connaissent pas les étudiants de chez nous. La table de ping-pong est encombrée de lettres du pays à chaque arrivée du paquebot.

Deux jeunes gens jouaient. M. Bellarmin les présenta à Boureil :

— Monsieur Varile est un violoniste. Monsieur Poillon est l’espoir de la biologie française.

Puis il l’introduisit dans le salon :

— La journée finie, viennent les heures de délassement et de ce qu’on appelle au Canada de ce vieux nom si français et si charmant : la veillée. Elle commence au salon. Nos divans, vous le voyez, nos fauteuils invitent au repos. Comme il fait bon, l’hiver surtout, y fumer sa cigarette et même sa pipe en écoutant une représentation de l’Opéra ou de l’Opéra-comique : la T.S.F. permet de s’offrir ce plaisir sans sortir de chez soi ! Et il y a aussi des journaux sur la table, les revues ; dans la bibliothèque, il y a même quelques ouvrages relatifs à la civilisation française, à l’art français, à l’état présent de Paris ou à son histoire. Dans le jour, leurs occupations dispersent les étudiants. C’est le matin et le soir surtout que la maison prend son aspect d’intimité et se montre telle que l’avaient sans doute vue dans leur rêve ceux qui l’ont fondée.

Au piano, dans un coin, un étudiant en kilt s’était arrêté de jouer. Grosse tête à face concave.

— Monsieur Mack est déjà un savant philologue.

M. Bellarmin éternua de nouveau :

— J’ai attrapé ce vilain rhume à Londres où le président Lebrun m’avait demandé d’aller pour m’occuper d’une chose à laquelle il s’intéresse beaucoup. Veuillez m’excuser maintenant, M. Boureil, il faut que je rejoigne tout de suite votre ministre qui m’attend peut-être déjà à l’église. Mais je vous laisse en excellente compagnie.

Boureil pria Mack de jouer et fit le tour du salon. Il y avait partout, sur les meubles et sur le tapis, des journaux, comme dans un cabinet de campagne. Dans la bibliothèque, plusieurs ouvrages, en anglais et en français, traitaient de la syphilis et d’autres maladies vénériennes.

Mack jouait des morceaux du Carnaval de Schumann, d’une manière saccadée.

Il s’arrêta net : « Ça m’intéresse, ces petites choses, parce que, sous cela, il y a la vie. » Il avait comme besoin de s’excuser. Boureil l’invita à dîner avec lui.

On lui avait donné une chambre du côté du boulevard Jourdan. Il serait ennuyé par le tintamarre des autos, mais l’autre côté était exposé au soleil. Il tira le store et ouvrit la fenêtre ; des pollens du parc Montsouris entrèrent comme une neige à gros flocons chauds. Cela lui sembla de bon augure.

Boureil alla frapper à la porte de Mack. Celui-ci corrigeait les épreuves de sa thèse :

— Ça m’intéresse, dit-il, parce que, derrière les mots, vous savez, il y a la vie.

Pour dissiper sa gêne, Boureil lui dit qu’il préparait lui-même une thèse. Même, il le mit au courant de ce qu’il voulait prouver.

— Il ne fait pas bon parler en mal contre la traduction dans l’empire britannique, dit Mack. La vie morale y repose toute sur une version de la Bible.

Boureil admirait le beau portrait de Mme Récamier reproduit dans un manuel resté ouvert sur la table de travail :

— Elle est probablement morte vierge, parce qu’elle avait le vagin obstrué, chuchota Mack, gêné par son propre propos.

Il tourna une page :

— Ce n’est pas que je sois Écossais, dit-il, mais ce Chateaubriand m’est antipathique au possible à cause de ses folles dépenses comme ambassadeur en Italie. C’est un grand poète, pour sûr. Mais moi, c’est dans la musique que je satisfais mon besoin de poésie. Dans les livres, je cherche des idées.

« Maintenant encore la lecture de Mme Sévigné me gêne : On y parle tout bonnement de tant de mauvaises épouses et de maîtresses ! À venir jusqu’à vingt-trois ans, je ne soupçonnais pas l’existence des filles de joie. C’est même à partir de l’âge de trente ans que j’ai reconnu celle des méchantes gens. Mon cas est commun en Écosse. »

Dans le corridor, ils rencontrèrent un nommé Soulieu que Mack présenta à Boureil. Soulieu les quitta en sifflant un air de jazz :

— Son goût musical est perverti ! soupira Mack.

Puis, une fois dehors :

— Soit dit entre nous, Soulieu m’a demandé hier de lui prêter cinq cents francs. J’ai refusé en me rappelant un beau vers de Shakespeare où il est dit que l’argent nuit à l’amitié. Ce qui me choque, dans cette affaire, c’est qu’il ait voulu emprunter à un étranger plutôt qu’à l’un de ses compatriotes. Chez nous, on ne montre aux étrangers que le beau côté des choses. Prenez mon grand ami Roblot. De tant d’années que nous avons vécues ensemble, l’un à côté de l’autre, il ne m’a pas demandé un sou. C’est épatant, cela, n’est-ce pas ?

« Son père est mort il y a peu. C’était un riche propriétaire de vignobles. Je me propose d’aller passer quelques jours là-bas. Par amitié et aussi parce que, en ma qualité de professeur de français, je dois m’intéresser à la vie française sous tous ses aspects. Et puis, Roblot est riche, mais il est intelligent, lui. À côté de l’Écossais avec qui je viens de faire un voyage !… Nous avons fait un bon voyage. Mais ce dernier ami est d’une parcimonie bête. J’ai dû payer tous mes repas et complimenter tout seul les serveuses. Rien de moins intelligent que ces gens qui ne pensent jamais à se montrer généreux. »

Tout en parlant, il entraîna Boureil dans un restaurant minable situé dans une petite rue à côté du parc. Après le repas, ils allèrent se promener sur la pelouse.

— Entre le parc et la Cité, dit Mack, quel besoin d’aller à la campagne ? Je plains ceux qui doivent sortir de Paris pour respirer dans le grand air.

Mack entraîna encore son compagnon chez un marchand de fruits :

— Souvent, expliqua-t-il, les pêches les plus chères ne sont pas assez mûres. Elles se conservent mieux peut-être. Mais moi, c’est pour les manger tout de suite dans ma chambre.

Il pivota sur un pied, et salua Boureil :

— Courage ! fit-il.

Souvent il avait l’air d’ébaucher un pas de danse écossaise.

En repassant dans la galerie, Boureil vit Poillon qui jouait encore au ping-pong. Il lui demanda s’il connaissait Ambroise Audigny :

— C’est plutôt un philologue, répondit-il.

Le lendemain, Mack frappa de bonne heure à la porte de Boureil pour lui emprunter ses mules ; et comme il s’arrangeait, sans qu’il y parût, pour prendre trois petits-déjeuners, Boureil en fut privé tout l’avant-midi. Quand Mack vint les lui rendre, il lui emprunta cette fois un Montaigne :

— Là-dedans, ce que j’aime, c’est la vie. Excusez-moi si, hier soir, j’ai oublié de vous offrir une pêche. J’ai de ces mauvaises habitudes de solitaire.

— Connaissez-vous Ambroise Audigny ?

— Le biologue ? Oui, un peu.

Boureil voulut savoir ce qu’il penserait de son parallèle :

— En tout cas, dit Mack, inutile de comparer entre eux les jeunes gens des différentes nations : tous poseurs. Il n’est rien de moins cosmopolite de mœurs que la Cité Universitaire.

Mack tourna sur lui-même :

— Courage !

« Du courage, pensa Boureil, j’ai bien trop de cœur pour en avoir ! »

Il alla téléphoner à Mlle Audigny dans le bureau du secrétaire. Ils convinrent de se rencontrer place de la Madeleine dans l’après-midi. Comme il raccrochait l’écouteur, ses quatre médecins rentraient. Boureil était content de les revoir.

*

Poillon n’avait presque pas de menton, mais une grosse pomme d’Adam en tenait lieu chez lui : quand il parlait, son front large et haut semblait manquer subitement d’assise et l’on y devinait tout de suite une pensée sans point d’appui solide dans le réel.

D’instinct, par conséquent, Boureil eût évité la compagnie de cet idéologue par constitution ; mais Poillon passait pour très sévère à l’égard des Canadiens, et Boureil voulait savoir tout ce que l’on pensait sur leur compte. Il alla donc frapper à sa porte.

Pour cela, d’ailleurs, il choisissait un moment où il savait que les paroles les plus désagréables qu’il pût là entendre seraient compensées par la joie qu’il éprouvait depuis son premier rendez-vous avec Simone Audigny.

Boureil se croyait parvenu à un âge où l’on peut jouir seul d’un sentiment : il apprendrait donc sans trop de chagrin qu’aux yeux des Français, les Canadiens manquent de séduction. Ajoutons que ces derniers sont accoutumés à l’état de l’amant malheureux, à aimer sans posséder.

Poillon, étendu sur son lit avec un roman, pria gentiment Boureil de s’asseoir à sa table, sans lui demander la raison de son intrusion, comme si l’amitié les réunissait à cette heure. La conversation commençait sous les meilleurs auspices.

Ce ne fut pas Poillon qui se montra désagréable, mais Boureil qui dit tout ce que les Canadiens ont sur le cœur contre leur mère-patrie, fournissant ainsi à son interlocuteur l’occasion de les juger défavorablement sur leur rancune.

Poillon regrettait les quelques boutades qui lui avaient échappé contre certains étudiants issus d’un petit peuple dont l’histoire commande la sympathie. À certaines injustices ou négligences citées, il avait eu envie d’apporter des excuses propables ; mais il avait laissé dire jusqu’au bout. Et il avait bien fait. Tout Français doit d’abord écouter les Canadiens avec la patience du confesseur s’il veut qu’il n’y ait plus entre eux d’arrière-pensées, qui sont les pensées les plus noires.

Sitôt dans le corridor, les reproches qu’il venait d’exprimer apparurent à Boureil comme autant de préjugés absurdes, et il eut honte de leur avoir donné voix sans un examen sérieux. Comme pour se rattraper, imprudence pire que la première, il entra en coup de vent dans la chambre du P. Bondi, et déclara sans préambule : « Ceux qui mènent chez nous d’insidieuses campagnes de francophobie sont les profiteurs de l’ignorance du peuple. »

« Quelque étudiant français l’aura monté contre notre clergé », pensa le bon père qui prit un parti semblable à celui de Poillon : laisser passer l’orage. Nul ne connaissait mieux que lui les faiblesses du corps incriminé ; mais il en connaissait aussi les vertus. Il souffrit en silence les critiques de Boureil ; quand ce dernier se fut tu, il prit la défense.

Pendant une heure, Bondi parla bon sens, et, mieux encore que Poillon, fit comprendre à Boureil qu’il avait parlé à tort et à travers. Après cette leçon, pouvait-on espérer jamais retenir l’attention d’une Simone Audigny ? Boureil alla se coucher.

À son insu, toutefois, cette fin de journée n’était pas toute à son désavantage. Bondi avait été bien impressionné par la promptitude avec laquelle Boureil s’était rangé à son avis ; d’autre part, Poillon avait jugé son visiteur bon orateur.