La Nièce de l’oncle Sam/XV

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Les Annales politiques et littéraires (Feuilleton paru du 4 août au 6 octobrep. 107-115).
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XV

Warton revint au jour dit. Par une inspiration délicate, il apportait une gerbe de roses à Mme d’Hersac, des roses-thé cueillies dans les jardins de Neuilly-sur-Marne. Les fleurs odorantes et chaudes, brûlées de soleil, exhalaient tous les parfums du dehors ; l’air pur, l’herbe coupée, la brise tiède d’un beau jour d’automne s’offraient à la recluse avec l’arôme des pétales brunis. La malade, à leur vue, eut un petit sourire de bonheur qui anima son visage creusé. Puis, elle s’assoupit doucement, le nez sur son bouquet.

Ils la regardaient dormir ce sommeil d’enfant qui ramenait une expression ingénue sur ses traits pacifiés. Sommeil béni, laps de détente qui coupe les heures d’inquiétude, repos précurseur de la convalescence.

Jack Warton se retirait sur la pointe des pieds. Au moment où il allait partir, un coup de sonnette brusque et bref retentit à la porte d’entrée. Laurence eut un frémissement d’impatience en regardant vers le lit : mais la malade n’avait pas été réveillée.

La bonne était en courses. La jeune fille alla ouvrir elle-même. Sur le seuil, une élégante silhouette féminine : Bessie Arnott. L’Américaine commença, en souriant malicieusement :

— Vous ne me reconnaissez pas ? Laurence répondit d’une voix morne :

— Si, mademoiselle… Le docteur Warton m’a déjà mise au courant…

— Ah ! l’indiscret…

Bessie ébaucha une petite moue, et murmura :

— Décidément, il est écrit qu’avec vous je manquerai tous mes effets.

Elle ajouta, en s’écartant, d’un air mutin :

— Pas celui-ci, toujours.

Son geste démasqua François d’Hersac qui la suivait. Laurence se jeta dans les bras de son frère. Le jeune homme balbutia :

— Maman ?

— Elle est sauvée.

Le frère et la sœur se regardaient avec une joie sans mélange. Non, pourtant. Laurence avait le cœur serré. Pourquoi ? Elle s’était promis de ne penser qu’à sa mère, d’effacer l’ombre de Warton. Elle était troublée, étreinte d’une sourde angoisse : et cependant, elle ne songeait pas à Jack.

Était-ce le bonheur de revoir son frère qui l’accablait ainsi ; les sentiments extrêmes se touchent par une même intensité douloureuse. Un grand frisson de peur vague passait en elle.

Miss Arnott aperçut Warton, resté un peu en arrière. Avec sa belle spontanéité qui lui permettait d’esquiver les explications gênantes, elle bondit à la rencontre de son fiancé et lui jeta les bras autour du cou :

— Jack, Jack, que je suis heureuse de vous revoir ! s’écria-t-elle en l’embrassant à plusieurs reprises.

Le chirurgien se déroba imperceptiblement à cette impétueuse accolade ; ses mains, tout en serrant celles de Bessie, l’écartaient tout doucement, tendues en avant.

Laurence et François, dénouant leur étreinte, regardèrent les Américains d’un même regard blessé : l’amour, l’envie, l’amertume les faisaient souffrir devant ce baiser de fiancée. Ils éprouvaient un vide affreux, et ils étaient honteux de leur jalousie injustifiée ; — mais le propre de la jalousie, n’est-ce pas précisément son iniquité, puisqu’on est jaloux de ce qu’on ne possède pas ou de ce qu’on ne possède plus ?

Soudain, un faible appel — la chambre de Mme d’Hersac donnait sur le vestibule — rappela Laurence à son devoir. S’élançant dans la pièce voisine, elle en ressortit au bout d’un instant en disant à son frère :

— Tu peux venir, elle t’a entendu… elle a reconnu ta voix.

François se précipita. Warton et Bessie le suivirent ; mais ils restèrent discrètement sur le seuil de la chambre, tandis que le jeune homme s’avançait vers le lit maternel.

Douloureuse surprise pour François : alors que Laurence et Warton, avant suivi la maladie jour par jour, appréciaient l’amélioration survenus et diraient : « Elle est sauvée », lui qui avait quitté sa mère bien portante, éprouvait une impression de terreur à la revoir si faible, si pâle, avec ce je ne sais quoi de lointain, de surnaturel, d’au delà, qu’il avait déjà surpris sur le visage de certains camarades grièvement blessés.

Mon fils…

François se sentit défaillir de pitié devant la faiblesse de la pauvre créature qui lui souriait ineffablement. Le sourire des malades, chose émouvante et attendrissante dans sa grâce morbide : lèvres décolorées dont le rictus creuse dans les joues frêles deux rides qui encadrent la bouche et semblent mettre ce sourire débile entre parenthèses.

— Mon petit… tu pleures ?

Une larme tombait sur sa main que François baisait, d’une bouche tremblante.

— C’est de joie, maman : je suis si heureux d’être enfin près de toi !

Laurence, figée d’angoisse, analysait machinalement sa tristesse avec une espèce de stupeur : « Et moi qui m’étais représenté cette réunion comme une heure de bonheur intense… Ah ! la douleur s’infiltre en nous, tel le froid dans une maison : même après le retour des beaux jours, les murailles conservent de l’humidité. Je voudrais rire, et j’ai froid au cœur. »

La malade couvrait son fils d’un regard ravi :

— C’est vrai que tu n’as pas mauvaise mine… tu es fort… on dirait que tu as grandi… on grandit jusqu’à vingt-cinq ans, tu sais !

Jack Warton fit deux pas en avant et gronda doucement :

— Il ne faut pas parler autant… vous allez vous fatiguer.

Mme d’Hersac répliqua, avec un mouvement de tête volontaire :

— Docteur, vous m’ennuyez… On ne revoit pas son fils tous les jours ; je vous obéirai demain, mais aujourd’hui m’appartient… Il y a quatre mois que je n’avais pas embrassé François !… Je ne me fatigue pas, je suis guérie maintenant.

D’un geste de défi, pour prouver sa vaillance, elle se redressait toute seule sur son séant, et tendait les bras vers son fils…

Au moment où le jeune homme se penchait, elle ouvrit démesurément la bouche et retomba raide en arrière, son crâne cognant rudement contre le bois de lit.

Laurence cria :

— Maman !… Docteur !… Elle s’est évanouie ? Warton se jeta sur le corps, y colla son oreille, puis s’arrêta tout à coup. Il se releva, impassible, immobile, impuissant, atterré.

— Qu’est-ce que ?… murmura François d’une voix éteinte.

Jack baissa la tête en déclarant brièvement :

— L’embolie.

Le jeune homme, fébrile, saisit les mains du chirurgien, implora d’un accent saccadé :

— Elle n’est pas morte, voyons… Ce n’est pas ça que vous voulez dire ?… C’est une syncope… Vous allez essayer quelque chose… On ne meurt pas si vite. Alors, je serais revenu pour la voir partir ? Ce serait trop horrible, c’est impossible… Il y a trois ans que je vis loin d’elle… Nous faisons la guerre pour défendre notre foyer, et la vie civile tuerait nos parents !… Mais soignez-là donc… Vous ne faites rien… Oh ! c’est atroce… Je ne mérite pas ça !

Déprimé, devant le silence du docteur, François se mettait à gémir tout haut, pleurant sa douleur filiale avec les larmes d’un petit garçon.

Laurence restait inerte, elle. Ses yeux fixés sur Mme d’Hersac avec une expression d’hébétude contemplaient ce visage que la mort transformait déjà. Les joues prenaient une nuance verdâtre, le regard n’existait plus au fond des yeux immobiles, les traits devenaient rigides ; mais, la suprême horreur, c’était cette bouche ouverte, pendante, laissant apercevoir la langue accrochée au palais.

Jack Warton considérait la morte avec ce malaise du praticien, une fois la science devenue inutile.

Il regarda Laurence, la vit abîmée de désespoir ; if écouta la plainte de François ; pensa que ces deux peines allaient se fondre l’une dans l’autre, puisant une consolation à se sentir pareilles.

Alors, discrètement :

— Venez, Bessie, dit-il.

Et ils s’éloignèrent sans bruit, délivrant de leur présence étrangère ces deux enfants abrutis de chagrin.

Dans le vestibule, Jack proposa :

— Occupons-nous de toutes les formalités, afin de leur épargner ces coups d’épingle dans leur plaie.

— Je m’en charge, répondit Bessie.

— Alors, je puis rentrer à Neuilly ?

— Allez.

Ils se séparèrent. Bessie était trop impressionnée par la mort à laquelle elle venait d’assister pour remarquer l’attitude compassée de son fiancé envers elle. Elle était d’ailleurs très préoccupée par la mission qu’elle s’imposait, attristée d’avance à la pensée des formalités funéraires.

En une demi-heure, l’expéditive petite Américaine sut se débrouiller, envoyer le concierge à la mairie, tandis qu’elle courait à la maison de pompes funèbres qui « se charge de tout », et s’arrangea de manière à pouvoir cueillir le médecin des morts à la porte, dès qu’il arriva rue Vaneau, afin d’offrir aux deux orphelins le seul bien qu’elle pût leur faire : la grande charité du silence, de la solitude et du recueillement.

Tandis que le médecin de l’état-civil déposait dans l’antichambre sa canne et son chapeau, Miss Arnott entrait dans la chambre où François et Laurence, écroulés au pied du lit, restaient prostrés, anéantis, pétrifiés par la rapidité avec laquelle le sort nous frappe. Pan ! la vie, subitement, nous assène son coup de poing en pleine figure : « Saigne, tombe, relève-toi… peu m’importe : j’assomme et je passe », dit son indifférence.

Bessie tira les jeunes gens en arrière et murmura, avec une brusquerie émue :

— Allez de l’autre côté… j’ai arrangé toutes les choses… et ne vous mêlez de rien.

François reprit courage le premier, plus familiarisé avec la mort quotidienne et foudroyante. Il saisit la main de sa sœur et l’entraîna, obéissant docilement aux injonctions de Bessie.

Laurence et son frère s’asseyaient machinalement dans la pièce voisine : la salle à manger.

Maria y dressait le couvert. Ils la regardaient, d’un œil stupide, poser les verres et les assiettes sur la nappe. Ils ne savaient plus à quoi pouvaient servir ces objets, ayant perdu la notion du boire et du manger, ne pensant guère que l’heure du repas approchait et que la vieille servante, immuable en ses habitudes, mettait la table parce que c’était le moment habituel, tout en pleurant silencieusement parce que « Madame » venait de mourir.

Laurence murmura tout à coup, sortant de sa torpeur :

— Je comprends maintenant la raison de ma tristesse depuis ce matin : avertissement, pressentiment… Est-il possible, François, mon cher François, que tout soit fini ?

Le jeune homme mit la tête dans ses mains, cachant son visage, étouffant ses cris. Sa sœur pensait, en considérant ce dos secoué de sanglots : « Si je pouvais pleurer aussi, moi… peut-être que cela soulage… Mais je ne peux pas ; je ne peux rien faire ; je suis comme ankylosée. »

— Mademoiselle… Monsieur, disait timidement Maria. C’est servi.

— Oh ! non.

D’un même geste d’écœurement, ils refusaient de dîner.

La domestique insista :

— C’est miss Bessie qui m’a ordonné…

— Parfaitement, c’est moi.

Bessie allait et venait dans l’appartement, dirigeant tout, veillant à tout, ayant pris déjà pleine autorité sur Maria.

Voyant qu’ils s’obstinaient, elle leur dit :

— Vous n’allez pas me laisser seule à table.

Résignés, ils s’installaient afin qu’elle cessât ses instances. Ils ne touchaient pas à ce qu’elle mettait dans leur assiette. Dépitée, Bessie intima :

— Il faut manger… Oh ! je vais bien vous forcer.

Et, piquant au hasard un morceau dans un plat, elle se pencha vers François et le visa d’une fourchette menaçante.

François refusait, d’un geste implorant. Mais, malgré lui, touché par cette grâce qui voulait être mutine et qu’on sentait si profondément émue, il eut un demi-sourire qui éclaira son visage ravagé ; un sourire attendri, reconnaissant, admiratif, qui remerciait intensément Bessie d’être bonne, d’être jeune et séduisante ; de combattre, par sa fraîche frimousse blonde épanouie de santé, l’odieuse obsession du malheur inexorable…

Laurence surprit ce sourire au passage.

Comment : il pouvait sourire ?

Choquée dans sa féminité sensible, la jeune fille souffrait de retrouver le jeune homme sous son frère, le jeune homme aux instincts impérieux que la vie sollicite à travers son chagrin.

Elle pensa, clairvoyante : « Je n’aurais pas pu le faire sourire, moi. » Trop ulcérée à cet instant pour songer sans amertume et sans jalousie à l’avenir inévitable où François, en dépit de sa tendresse fraternelle, se laisserait emporter par d’autres affections, étrangères, inconnues, victorieuses.

Laurence eut des larmes dans les yeux à cette pensée de la pire détresse :

— Je suis toute seule.

L’amour, l’affection, l’espérance s’échappaient de son être comme l’eau s’écoule d’un vase brisé.

La seule créature pour qui elle fût tout serait clouée demain dans une bière.

(A suivre.) JEANNE MARAIS,

(illustrations de Suz. Sesboué).