Les Écrivains/La noblesse et la littérature

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E. Flammarion (première sériepp. 65-71).
La noblesse et la littérature


LA NOBLESSE ET LA LITTÉRATURE


Nous ne sommes plus au temps où les belles lettres étaient, en quelque sorte, l’apanage des grands seigneurs, où les d’Aubigné, les Larochefoucauld, les Montesquieu, les Chateaubriand illuminaient une époque de leurs œuvres. À mesure que nous avançons, la noblesse française va se découronnant davantage de ces privilèges de l’esprit. Hormis le duc de Broglie et le vicomte d’Haussonville, nous ne rencontrons plus, dans ses rangs, de ces écrivains passionnés de littérature, comme tous les autres temps nous en ont donné.

Il y a bien encore, de-ci de-là, quelques amateurs, mais en si petit nombre et de si mauvaise qualité qu’il vaut mieux n’en pas parler, et l’on regrette qu’ils aient, un instant, abandonné leurs chevaux, leurs chiens, leurs palefreniers pour des délassements supérieurs pour lesquels ils ne sont pas faits. Nous les voyons très bien dans les bottes du jockey ou sous la blouse bariolée de clown et la perruque poudrée du marquis de Saint-Lambert, et les manchettes de dentelles de M. de Buffon leur sont des ajustements fort ridicules, aussi ridicules que l’étaient au geai de la fable les brillantes plumes du paon.

Aucun ne laissera même pas quelques pages volantes de ces mémoires piquants et joliment bavards, comme beaucoup en écrivaient au dix-huitième siècle. La raison est, qu’à part des anecdotes de tailleur et des propos d’écurie, aucun n’a plus rien à dire, plus rien à conter. Il serait pourtant intéressant que l’un d’eux, entre une cabriole au cirque Molier et une partie de quinze au club élégant, voulût bien nous confier quelques notes historiques sur l’abaissement intellectuel de leur milieu social. Celui-là ne ferait point une mauvaise besogne, ni une sotte affaire.

À quoi cela tient-il ? À beaucoup de causes particulières qui amènent chaque jour, plus graves et plus irrémédiables, les abdications morales de cette vieille société française ; cela tient surtout au cosmopolitisme financier dont elle s’est laissé envahir et dont elle s’est assimilé les goûts malsains, les passions âpres, les plaisirs sans idéal, les corruptions sans grandeur. Le monde parisien, dont on a vanté toujours, par un reste d’habitude, d’entraînement, les politesses, les délicatesses, et, Dieu me pardonne, l’esprit aussi, ne se compose plus guère que d’étrangers venus de tous les coins de l’Orient se ruer à la curée française, sans autres préoccupations que les affaires d’argent et les conquêtes de la vanité en étalant un grand faste, semant l’or à pleines mains, décorés de titres bizarres et de renommées douteuses, parfois sanglantes. On les a tenus à l’écart pendant quelque temps, puis on leur a entrebâillé la porte d’un club, d’un salon ; et un beau jour on s’est trouvé tout étonné de les voir installés en maîtres partout. À Paris, si l’on résiste quelquefois à un homme, on ne résiste ni à ses paires de chevaux, ni à ses voitures, ni à ses maîtresses, ni à ses chasses. La fusion s’est donc opérée au point que cette fusion ressemble beaucoup à une conquête. Car, depuis, nos pauvres noms français font bien piteuse mine et sont en quelque sorte perdus au milieu de ces noms étrangers, à désinences barbares. Et les salons parisiens, quand on lit dans les journaux le compte rendu des fêtes, des dîners et des bals, nous apparaissent comme des casinos de stations thermales où vient se donner rendez-vous toute la pègre cosmopolite.

Cette invasion, à main armée… de billets de banque, a eu des conséquences sociales dont l’effet, par un travail inconscient et rapide, se fait cruellement sentir aujourd’hui. Elle a pour ainsi dire dénationalisé la société parisienne en bouleversant ses habitudes, en lui imposant des goûts nouveaux, en ébranlant chaque jour son génie d’antique politesse, en ajoutant aux vices aimables d’une civilisation déjà attaquée aux moelles les décompositions des civilisations orientales, décadentes et pourries.

Ce qui restait d’idéal et de grandeur épars, dans ces écroulements commencés, a disparu ; ce que l’on pouvait attendre d’espérances et de redressements héroïques, aux jours difficiles, tout cela s’est enfoui. L’invasion est complète, non seulement dans les salons, mais aussi dans les cœurs. Nous n’avons même plus de jeunes gens ; ce sont les leurs qui se sont installés à leur place, partout, jusque dans les lieux de plaisir, où l’on ne rit plus d’ailleurs, car cette jeunesse est triste, mal élevée. Jetés, presque enfants, à la Bourse, n’ayant appris qu’à gagner de l’argent, ils ne se sont jamais arrêtés aux belles études généreuses, ni aux sublimes rêves de l’art. À dix-sept ans, leur cerveau n’a jamais travaillé qu’à des combinaisons de chiffres, et leur âme ne s’est éveillée qu’à la douceur des gains rapides ou à l’angoisse des pertes vertigineuses. La gaîté n’habite point ces cœurs hantés d’inquiétudes, oppressés par les terreurs des liquidations et ne battant qu’au tintement de l’or et au froissement des billets de banque. Jeunesse morte aux belles choses de la vie, qui a communiqué une partie de sa mort à notre jeunesse, prise aussi des folies énervantes du million et qui se tourne vers la Bourse, comme vers le seul temple où repose la seule divinité qu’on puisse désormais adorer.

Aussi, quand on voit un homme de ce milieu emporté à la déroute, un jeune homme surtout, qui pourrait si bien faire comme les autres, se redresser et lutter victorieusement contre le courant qui entraîne autour de lui les choses et les êtres, pêle-mêle, celui-là, on doit le saluer doublement, car son mérite — à mérite égal — est plus grand que celui d’un simple bourgeois ou d’un homme du peuple, qui ont pour les porter au combat la volonté et l’ambition puissante de s’élever et d’arriver.

M. le vicomte Melchior de Vogüé est un de ces jeunes hommes courageux qui cherchent autre part que dans la fortune et la vanité mondaine d’un beau nom des jouissances ardentes, des intérêts nobles.

Écrivain de talent, instruit, chercheur, passionné d’art et de belles lettres, ce n’est point un littérateur d’occasion qui égaye ses heures d’oisiveté, en composant pour un salon ou pour une représentation de club, des saynètes ridicules, en argot de cabinet de toilette. Il est de la forte race de ces écrivains qui ont choisi la littérature, non point comme un passe-temps dont on s’amuse, non point comme une profession dont on vit, mais comme une vocation d’instinct vers laquelle leur esprit les a portés par une irrésistible et naturelle pente. M. de Vogüé est vraiment un homme de lettres, dans la belle et tranquille acception du mot, et non pas un gendelettre, lequel sent toujours le boulevard, le café et le journal. Qu’ambitionne-t-il ? L’Académie peut-être, où il ferait très bonne figure et où il entrera très certainement. Mais j’imagine qu’il ambitionne surtout, en ce moment, les jouissances délicates et sereines que l’art procure à ceux qui le servent.

M. de Vogüé publie chez l’éditeur Calmann-Lévy, Les Nuits d’hiver, des études russes du plus haut intérêt, et qui avaient déjà paru à la Revue des deux mondes, où elles avaient obtenu un succès très vif. M. de Vogüé a été, je crois, secrétaire d’ambassade à Pétersbourg ; il a fait du peuple russe une étude spéciale, parfois profonde, et d’autant plus neuve que beaucoup d’écrivains français nous ont donné, jusqu’ici, M. Tissot par exemple, les idées les plus fausses de ce peuple, en des livres mal écrits — aussi mal écrits qu’ils étaient mal informés.

Les Nuits d’hiver sont une série de nouvelles, à la manière de Tourgueneff, très pittoresques, très dramatiques, et toutes pleines d’observations sincères, curieuses, de vues modernes, avec un tour hardi de pensée. On sent que M. de Vogüé a la très rare et très excellente habitude de penser par lui-même et de n’être jamais embarrassé par les préjugés étroits et conventionnels de son monde. Sous la forme dramatique de ses récits, on sent aussi un esprit politique d’une grande netteté et d’une sagacité pénétrante, qui ne va point sans une mélancolie profonde, comme il arrive à tous ceux qui connaissent les hommes. M. de Vogüé me charme surtout par les qualités de poète qui sont en lui, et qui complètent admirablement l’observateur et l’historien qu’il est à un haut degré. Il éprouve devant la nature des sensations vives, des émotions lyriques qu’il sait rendre en un style coloré, très artiste, abondant d’expressions, un style d’impression et de mouvement où l’image des choses surgit éclatante et nette, où l’âme des êtres apparaît avec ses joies et ses douleurs d’humanité.

M. Melchior de Vogüé s’est montré, en ce volume, écrivain de grand mérite, et j’ai plaisir à constater qu’il continue la grande tradition des écrivains-gentilshommes qui dotèrent la littérature française de tant de chefs-d’œuvre, et dont les petits-fils semblent aujourd’hui ne plus illustrer que par leur ignorance et leur mépris des belles choses, les races qui s’éteignent et les sociétés qui s’en vont.