La Nouvelle Emma/Texte entier

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Traduction par anonyme.
Arthus Bertrand Libraire (1 & 2p. NP-293).
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LA


NOUVELLE


EMMA,


OU


LES CARACTÈRES ANGLAIS


DU SIÈCLE.







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DE L’IMPRIMERIE DE LEBÉGUE,

rue des Rats, n° 14, près la place Maubert.

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LA


NOUVELLE


EMMA,


OU


LES CARACTÈRES ANGLAIS


DU SIÈCLE,


par l’auteur d’Orgueil et Préjugé, etc., etc.

TRADUIT DE L’ANGLAIS.


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TOME PREMIER.
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PARIS,


Chez ARTHUS BERTRAND, LIBRAIRE,
rue Hautefeuille, n° 23.
COGEZ, LIBRAIRE, rue du Cimetière
Saint-André-des-Arts, n° ii.


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1816.




AVERTISSEMENT.


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La Nouvelle Emma n’est point, à proprement parler, un roman ; c’est un tableau des mœurs du temps. Les Français qui ont fait quelque séjour en Angleterre, y reconnaîtront les coutumes, les habitudes et les manières des petites villes, ou de ce qu’on appelait jadis chez nous la province. Ceux au contraire qui ne sont jamais sortis de chez eux, apprendront, sans se déplacer, à connaître nos voisins.

On prévient ici le Lecteur qu’il ne trouvera dans cet ouvrage aucune aventure merveilleuse, point de châteaux enchantés, point de géans pourfendus : tout est naturel. Après avoir lu Emma, on croirait que l’auteur a tracé ses portraits d’après nature, et que les faits qu’il raconte se sont passés dans son voisinage. Cet ouvrage, dédié à Son Altesse Royale le Prince Régent d’Angleterre, a été favorablement accueilli par la nation pour laquelle il a été écrit, et cela devait être ; car le lecteur anglais, s’il ne se reconnaissait pas lui-même dans les portraits tracés par l’auteur, pouvait y reconnaître ses amis, ses parens ou ses voisins. Parmi un grand nombre de personnages qui figurent dans cette brochure, il y a quelques caractères neufs pour nous, et ils sont en général bien soutenus.

Comme chez nous, on y trouvera des parvenus, insolens, des bavards, des gens fiers de leur naissance et de leur fortune ; et comme chez nous aussi, on rencontrera des personnes qui pensent que les avantages de la naissance et de la fortune (dont le premier est toujours accidentel, et très-souvent le second) ne devraient inspirer, à un vrai gentilhomme d’autre orgueil que celui de surpasser les hommes qui sont placés au-dessous de lui dans l’ordre politique, par son équité, par sa générosité et ses talens.

Emma, personnage principal, joue, comme de raison, le premier rôle. Jeune, belle, spirituelle et riche (il ne faut pas oublier cette bonne qualité-là), maîtresse de bonne heure, non-seulement de ses actions, mais même de toute sa maison, par la mort prématurée de sa mère, et l’excessive tendresse d’un père qui la gâta autant qu’il put, avait cependant des qualités éminentes ; mais ce qui la distingue le plus, c’est l’amour filial qu’elle possède à un tel degré, qu’elle forme le projet de ne se jamais marier ; mais reléguée dans une campagne, elle crut que, pour le bien de son pays en général, celui de ses amis en particulier, et surtout pour se procurer quelque amusement, elle devait faire des mariages.

Heureusement pour elle, ainsi que pour ceux en faveur de qui elle travaillait, elle ne réussit ni à en faire ni à en empêcher, et qu’elle finit elle-même par épouser un véritable gentilhomme. En Angleterre, ce titre de gentleman se donne à tout le monde, comme chez nous celui de monsieur ; dans sa véritable acception encore aujourd’hui, gentleman signifie un homme accompli, possédant, outre de belles manières, toutes les qualités de l’esprit et du cœur. On pourrait même assurer que le titre de gentleman est au-dessus de lord : car c’est encore en Angleterre comme chez nous, où tous les nobles ne sont pas gentle-men ; c’est ce que prouve le bon mot d’un satirique anglais. Apprenant qu’un lord avait été fait duc, il s’écria :

The king may make him a duke if he pleases, but I’ll be D…d if he can make a gentleman of him.

Le roi peut le faire duc ; mais il n’en fera jamais un gentilhomme.

Quant à la morale, on peut dire de la Nouvelle Emma ce qu’un auteur disait de son livre :

Les mères peuvent le faire lire à leurs filles.








CHAPITRE PREMIER.


Emma Woodhouse, belle, bien faite, riche, pleine d’heureuses dispositions, et dans une maison agréable, semblait réunir tout ce qui peut rendre l’existence heureuse. Elle avait déjà passé dans ce monde près de vingt et un ans, sans avoir non-seulement éprouvé de malheurs, mais même sans avoir eu presque aucun sujet de chagrin.

Elle était la seconde fille d’un père extrêmement affectueux et indulgent. Le mariage de sa sœur aînée l’avait rendue de très-bonne heure la maîtresse de la maison. Il y avait si long-temps que sa mère était morte, qu’elle se ressouvenait à peine de ses caresses, et sa place avait été remplie, en qualité de gouvernante, par une excellente personne qui lui avait en quelque sorte tenu lieu d’une seconde mère, par l’affection qu’elle lui portait.

Mademoiselle Taylor passa seize ans dans la famille de M. Woodhouse plutôt comme amie que comme gouvernante, très-affectionnée aux deux demoiselles, mais surtout à Emma. Entre elles existait l’intimité de deux sœurs. Avant même que mademoiselle Taylor eût cessé d’exercer les fonctions de gouvernante, la douceur de son caractère ne lui avait pas permis de la gêner en rien ; et l’ombre de l’autorité étant depuis long-temps effacée, elles avaient vécu en amies extrêmement attachées l’une à l’autre, et Emma ne faisait que ce qu’elle voulait ; malgré la haute opinion qu’elle avait du jugement de mademoiselle Taylor, elle ne se conduisait cependant que d’après le sien.

Le plus grand malheur d’Emma, à la vérité, était d’avoir trop de liberté et de trop présumer d’elle-même ; c’est ce qui pouvait un jour porter obstacle au bonheur de sa position. Le danger néanmoins était quant à présent si peu imminent, qu’on ne pouvait en appréhender aucun malheur réel. L’affliction arriva. Une douce affliction, mais elle ne venait pas par sa faute. Mademoiselle Taylor se maria. Ce fut sa perte qui causa le premier chagrin qu’Emma eût ressenti. Le jour des noces de cette bien-aimée compagne, Emma resta, pour la première fois, long-temps absorbée dans de tristes pensées. Les noces finies et les mariés partis, son père et elle restèrent seuls, et dînèrent ensemble sans l’espoir d’un tiers pour leur aider à passer une longue soirée. Après le dîner, son père, comme à l’ordinaire, fit la sieste, et elle n’eut autre chose à faire que de rester assise et songer à la perte qu’elle venait de faire.

Cet événement promettait cependant de faire le bonheur de son amie. M. Weston était un homme d’un excellent caractère, d’un âge convenable, et doué de manières agréables ; il jouissait d’une fortune compétente ; et elle ressentait quelque satisfaction d’avoir toujours désiré et fait tous ses efforts pour faire réussir ce mariage, preuve certaine de ses sentimens désintéressés ; mais elle regardait cette perte comme un mauvais augure. La perte de mademoiselle Taylor devait être vivement sentie chaque heure de chaque jour. Emma se rappela ses bontés, bontés et affections qui duraient depuis seize ans, ce qu’elle avait appris, et leurs jeux communs depuis l’âge de cinq ans. Comment elle avait employé tous ses moyens à l’amuser, lorsqu’elle jouissait d’une bonne santé ! et avec quelle tendresse elle l’avait soignée dans les diverses maladies de l’enfance !

Cette conduite méritait toute sa reconnaissance ; mais leur commerce pendant les sept dernières années, leur égalité, leur intimité sans réserve, depuis le mariage d’Isabelle, qui les laissa seules, furent le sujet des souvenirs les plus doux et les plus tendres. Elle avait été son amie et sa compagne, compagne telle qu’on en trouve rarement, intelligente, instruite, utile, douce, connaissant les usages de la famille, intéressée à ce qui la regardait, et surtout elle particulièrement quant à ses plaisirs ou à ses projets, à qui elle pouvait communiquer toutes ses pensées à mesure qu’elle les formait, et qui avait tant d’affection pour elle, qu’elle ne trouvait jamais rien à redire.

Comment supposer un tel changement ? Il est vrai que son amie ne s’éloignait de sa maison que d’un demi-mille, mais Emma savait bien qu’il y avait une grande différence entre une madame Weston à un demi-mille de chez elle, et une demoiselle Taylor dans sa maison ; et, malgré tous ses avantages naturels et domestiques, elle courait le risque de souffrir beaucoup de cet état de solitude. Elle aimait tendrement son père, mais il ne pouvait lui tenir compagnie ; elle ne pouvait converser ni jouer avec lui.

Le mal de la disproportion de leur âge (et M. Woodhouse ne s’était pas marié jeune) était de beaucoup augmenté par ses habitudes et sa mauvaise constitution ; car ayant été toute sa vie valétudinaire, sans la moindre activité de corps ni d’esprit, il était beaucoup plus vieux par ses habitudes que par l’âge ; et, quoique chéri de tout le monde par la bonté de son cœur, l’amabilité de son caractère, ses talens ne pouvaient en aucune manière lui servir de recommandation. Sa sœur, quoique peu éloignée par son mariage, étant établie à Londres, distant seulement de seize milles, l’était cependant trop pour la voir tous les jours, et il fallait passer à Hartfield plusieurs soirées désagréables pendant les mois d’octobre et de novembre, avant que Noël procurât la visite d’Isabelle, de son mari et de ses enfans pour remplacer le vide qui se trouvait dans sa maison, et lui former de nouveau une société agréable.

Highbury, grand village bien peuplé qu’on pouvait presque appeler une ville, et auquel Hartfield, malgré ses plaines séparées, ses vergers et son nom, appartient véritablement, ne pouvait lui en fournir de semblables. Les Woodhouse tenaient le premier rang dans le pays ; ils y jouissaient d’une grande considération. Elle y avait beaucoup de connaissances, car son père était civil avec tout le monde ; mais aucune de ces connaissances n’aurait pu remplacer mademoiselle Taylor, même pendant une demi-journée.

Un pareil changement était dur, et Emma ne put s’empêcher de soupirer en y pensant ; elle formait des vœux impossibles à réaliser, lorsque son père s’éveilla, et la força de paraître gaie. Ses esprits avaient besoin d’être soutenus. Il était nerveux, aisément abattu, aimant ceux qu’il avait coutume de voir, et désolé de les quitter, haïssant toute espèce de changement. Le mariage, comme origine d’un déplacement, lui était désagréable ; et il n’était pas encore réconcilié à celui de sa fille, et ne parlait d’elle que pour la plaindre, quoique cette alliance eût été formée par une affection mutuelle, lorsqu’il fut obligé de se séparer aussi de mademoiselle Taylor ; et, d’après sa douce habitude de croire que les autres pussent penser autrement que lui, il était persuadé que mademoiselle Taylor avait aussi mal fait pour elle-même que pour eux, et qu’elle aurait été beaucoup plus heureuse si elle avait voulu finir ses jours à Hartfield. Emma sourit, et se mit à causer avec autant d’enjouement qu’elle put pour lui faire oublier son sujet ; mais lorsqu’on servit le thé, il lui fut impossible de ne pas répéter tout ce qu’il avait dit à dîner.

« Pauvre demoiselle Taylor ! je désirerais bien qu’elle fût encore ici. Quel dommage que M. Weston ait jamais pensé à elle ! »

« Je ne suis pas de votre avis, papa, vous savez que je ne le puis. M. Weston est un si aimable homme, si bon, d’une humeur si joviale, qu’il méritait bien d’avoir une excellente femme ; et vous ne pouvez désirer que mademoiselle Taylor demeurât toujours avec nous et supportât ma mauvaise humeur, lorsqu’il était en son pouvoir d’avoir une maison à elle. »

« Une maison à elle ! Mais à quoi bon d’avoir une maison à elle ! celle-ci est trois fois plus grande que la sienne. Et vous n’êtes jamais de mauvaise humeur, ma chère Emma. »

« Combien nous leur ferons de visites, et combien de fois ils viendrontchez nous ! Nous serons toujours les uns chez les autres ! C’est à nous de commencer, nous leur devons une visite de noces ! »

« Mais, ma chère, comment pourrai-je aller si loin ? Randalls est si éloigné, que je ne saurais faire à pied la moitié autant de chemin. »

« Non, papa, personne n’a jamais pensé que vous iriez à pied. Nous irons en voiture. »

« En voiture ? mais Jacques n’aimerait pas d’atteler pour une si petite course ; et puis où mettrons-nous les chevaux pendant notre visite ? »

« On les mettra dans l’écurie de M. Weston ; vous savez, papa, que c’est une affaire arrangée. Nous en avons causé hier au soir, M. Weston et moi. Et quant à Jacques, vous pouvez être certain qu’il ira toujours à Randalls avec plaisir, sa fille étant servante dans la maison. Je crains seulement qu’il ne veuille plus nous mener ailleurs. C’est votre faute, papa. Personne ne pensait à Anne, avant que vous n’en ayez parlé. Jacques vous a tant d’obligations ! »

« Je suis enchanté d’avoir pensé à elle. C’était fort heureux, car je n’aurais pas voulu, pour tout au monde, que le pauvre Jacques pût penser qu’on le négligeât ; et je suis assuré qu’elle fera un bon domestique ; elle est civile et parle poliment : j’ai une très-bonne opinion d’elle. Quand elle me voit, elle me fait toujours la révérence, et me demande comment je me porte, et cela d’une manière très-gentille ; et lorsqu’elle venait ici travailler à l’aiguille avec vous, elle tournait toujours la clef du bon côté, et fermait doucement la porte. Je suis persuadé qu’elle fera une bonne servante, et que ce sera une grande satisfaction pour la pauvre mademoiselle Taylor d’avoir auprès d’elle une fille de connaissance. Chaque fois que Jacques ira voir sa fille, on saura de nos nouvelles à Randalls, et il leur dira comment nous nous portons tous. »

Emma fit tous ses efforts pour le maintenir dans l’heureux changement de ses idées, et eut lieu d’espérer qu’à l’aide du trictrac elle parviendrait à faire passer la soirée à son père, et qu’elle seule sentirait des regrets. Le trictrac fut placé ; mais une visite le rendit inutile.

M. Knightley, homme de sens, d’environ trente-sept à trente-huit ans, était non-seulement un ancien et intime ami de la maison, mais encore était allié à la famille, en qualité de frère aîné du mari d’Isabelle. Il habitait à un mille d’Highbury, faisait des visites fréquentes à Hartfield, où il était toujours bienvenu, et ce jour-là encore plus que de coutume, parce qu’il revenait de Londres où il avait vu ses amis et ceux de la famille. Après quelques jours d’absence, il se rendit après dîner à Hartfield pour annoncer que tout allait bien dans le Brunswich-Square. C’était une heureuse circonstance qui ranima M. Woodhouse pendant quelque temps. Les manières enjouées de M. Knightley lui faisaient toujours du bien, et ses nombreuses questions sur la pauvre Isabelle et ses enfans reçurent des réponses satisfaisantes. Après cela, M. Woodhouse lui fit gracieusement les observations suivantes.

« Vous êtes bien obligeant, M. Knightley, de venir à une pareille heure nous rendre visite. Je crains que vous n’ayez eu une promenade bien désagréable. »

« Pas du tout, monsieur, il fait un clair de lune superbe, et le temps est si doux, que je suis obligé de me reculer du feu. »

« Mais vous avez dû trouver le temps bien humide et la route pleine de boue. Je crains que vous ne vous soyez enrhumé. »

« La route pleine de boue ! Regardez mes souliers, il n’y a pas une mouche. »

« Bien. Cela est surprenant ; car nous avons eu ici beaucoup de pluie. Il est tombé une averse effroyable, pendant une demi-heure, tandis que nous déjeûnions. Je désirais qu’ils eussent remis la noce à une autre fois. »

« À propos, je ne vous ai pas fait compliment, certain de l’espèce de joie que vous deviez en ressentir, je ne me suis pas pressé. – Mais je me flatte que tout s’est fort bien passé. – Quelle conduite avez-vous tenue ? Qui criait le plus fort ? »

« Ah, pauvre demoiselle Taylor ! c’était pour elle une mauvaise affaire. »

« Pauvres M. et mademoiselle Woodhouse, s’il vous plaît ; mais je ne saurais absolument dire, pauvre demoiselle Taylor ! J’ai le plus grand respect pour vous et pour Emma ; mais quand il s’agit de la dépendance ou de l’indépendance ! Quoi qu’il en soit, il vaut mieux n’avoir à plaire à une seule personne qu’à deux. »

« Surtout lorsque l’une des deux est une créature fantasque et turbulente ! dit Emma, plaisamment. C’est ce qui vous trottait par la tête, je le sais, et c’est ce que vous n’eussiez pas manqué de dire, si mon père n’eût pas été présent. »

« Je crois, en vérité, ma chère, que vous dites vrai, s’écria M. Woodhouse, en poussant un soupir. Je crains bien d’être de temps en temps fantasque et turbulent. »

« Mon très-cher papa ! vous ne pouvez pas croire que j’aie voulu parler de vous, ni supposer que ce fût l’intention de M. Knightley. Quelle horrible idée ! Oh non ! J’ai voulu parler de moi-même. Vous savez que M. Knightley aime à me trouver des défauts. – C’est une plaisanterie. – Ce n’est qu’un jeu. Nous nous permettons toujours de nous dire ce que nous pensons. »

En effet, M. Knightley était du petit nombre de ceux qui pouvaient découvrir des défauts dans Emma, et le seul qui osât lui en parler : et quoique cette franchise ne lui fût pas très-agréable à elle-même, elle savait qu’elle le serait d’autant moins à son père, qu’elle ne voulait pas qu’il pût soupçonner que tout le monde ne la trouvât pas aussi parfaite qu’elle lui paraissait être.

« Emma sait que je ne la flatte jamais, dit M. Knightley ; mais je n’ai eu l’intention d’attaquer personne. Mademoiselle Taylor était obligée de plaire à deux personnes : elle n’en aura plus qu’une à contenter. Les chances étant en sa faveur, elle doit y gagner. »

« Fort bien, dit Emma, désirant changer de conversation, vous voulez savoir ce qui s’est passé à la noce, et j’aurai le plaisir de vous le dire, car nous nous y sommes conduits à merveille. Tout le monde a été exact et de bonne humeur. Pas une larme, et peu de figures alongées. Oh ! non, nous avons tous senti que nous ne nous éloignions les uns des autres que d’un demi-mille, et que nous nous verrions tous les jours. »

« La chère Emma supporte tout si bien, dit son père. Mais, M. Knightley, elle regrette infiniment la perte de mademoiselle Taylor, et ]e suis certain qu’elle la regrettera plus qu’elle ne pense. »

Emma tourna la tête, ne sachant si elle devait pleurer ou sourire.

« Il est impossible que la perte d’une telle compagne n’affecte pas Emma, dit M. Knightley ; nous ne l’aimerions pas autant que nous l’aimons, si nous pouvions le supposer. Mais elle sait combien ce mariage est avantageux à mademoiselle Taylor ; elle sait combien il doit être agréable, à l’âge qu’elle a, d’être établie dans sa propre maison, et combien il lui importe de s’être assuré un douaire qui ne lui laisse aucune crainte de l’avenir ; ainsi je pense qu’Emma doit ressentir plus de plaisir que de peine. Tous les amis de mademoiselle Taylor doivent être charmés de la voir si bien mariée. »

« Et vous avez oublié une autre cause de ma joie, dit Emma, et une cause qui la met à son comble ; c’est que c’est moi qui ai fait ce mariage. Il y a quatre ans que je l’ai fait ce mariage, vous le savez ; de le voir réussir, d’avoir eu raison, lorsque tant de monde disait que M. Weston ne se remarierait jamais, peut me tenir lieu de tout »

M. Knightley lui fît un signe de la tête. Son père répliqua avec douceur : « Ah, ma chère ! je désire que vous ne fassiez plus de mariage, et que vous ne prédisiez plus rien ; car toutes vos prédictions s’accomplissent. Je vous en prie, ne faites plus de mariages. »

« Je vous promets, papa, de n’en faire aucun pour moi, mais il faut que j’en fasse pour les autres. C’est le plus grand amusement du monde ! et après un pareil succès !… Tout le monde disait que M. Weston ne se remarierait jamais. Oh ! mon Dieu, non. M. Weston, qui était resté veuf si long-temps, et qui paraissait si heureux de n’avoir plus de femme, si constamment occupé de ses affaires en ville, ou parmi ses amis ici ; toujours bien reçu partout, toujours joyeux. M. Weston ne pouvait jamais passer une soirée seul, à moins que cela ne lui plût. Oh ! non, M. Weston ne se remariera jamais. Il y avait même des gens qui disaient qu’il l’avait promis à sa femme mourante ; d’autres que son fils et son oncle ne le lui permettraient pas. On faisait à ce sujet des contes à dormir debout ; mais je n’y ai pas cru. Depuis le jour (il y a environ quatre ans) que mademoiselle Taylor et moi le rencontrâmes dans Brondway-Lane, où, comme il bruinait un peu, il prit galamment la course, pour emprunter deux parapluies, chez le fermier Michel ; depuis ce jour-là, dis-je, j’ai formé mon plan, et comme j’ai eu le bonheur de réussir, je me flatte, mon cher papa, que vous ne songerez pas à m’empêcher de continuer à faire des mariages. »

« Je n’entends pas, dit M. Knightley, ce que vous voulez dire par succès. Un succès suppose qu’on a fait des efforts. Vous avez bien employé votre temps, si pendant quatre ans vous avez travaillé à faire réussir ce mariage. C’est un joli emploi pour une demoiselle ! Mais si, comme je l’imagine, la part que vous avez à ce mariage ne va pas plus loin que d’en avoir formé le dessein, en vous disant à vous-même, un jour de désœuvrement, je pense que ce serait une bonne chose pour mademoiselle Taylor, si M. Weston voulait l’épouser, et vous le répétant ensuite de temps en temps, pourquoi parlez-vous de succès ? Quel mérite pouvez-vous vous attribuer ? De quoi êtes-vous si fière ? Vous avez eu un heureux pressentiment, et voilà tout ce qu’on en peut dire. »

« Et n’avez-vous jamais connu le plaisir d’avoir un heureux pressentiment ? Vous me faites pitié. Je vous croyais plus habile ; car soyez persuadé qu’un heureux pressentiment ne vient pas entièrement du hasard ; il y a toujours quelques talens à le former. Quant à ce pauvre mot succès, pour lequel vous me querellez, je crois y avoir néanmoins quelque droit. Vous avez esquissé deux jolis tableaux ; mais je pense qu’on pourrait en dessiner un troisième. Quelque chose entre avoir tout fait et n’avoir rien fait du tout. Si je n’avais pas encouragé M. Wetson à visiter souvent Hartfield, si je n’avais applani quelques difficultés, il est possible que ce mariage n’eût pas eu lieu. Il me semble que vous connaissez assez la maison, pour comprendre ce que je vous dis. »

« Un homme vif, portant son cœur sur la main, comme M. Wetson, et une femme raisonnable et sans affectation comme mademoiselle Taylor, peuvent être abandonnés à eux-mêmes, et sont en état d’arranger leurs propres affaires. Il est probable que vous vous êtes fait plus de mal en vous en mêlant, que vous ne leur avait fait de bien. »

Emma ne pense jamais à elle-même quand elle peut faire du bien aux autres, répliqua M. Woodhouse, qui n’avait compris qu’une partie de la dernière phrase de M. Knightley ; mais, ma chère, je vous en prie, ne faites plus de mariages ; ce sont de sottes choses ; ils détruisent, d’une manière sensible, les cercles des familles. »

« Encore un, cher papa, seulement pour M. Elton. Pauvre M. Elton ! Vous aimez M. Elton, papa ; il faut que je lui trouve une femme. Il n’y a personne à Highbury qui soit digne d’avoir un tel mari. Et il y a un an qu’il est ici ; il a si bien arrangé sa maison, que ce serait une honte de l’y laisser vivre seul ; et j’ai pensé, en le voyant joindre les mains des mariés, aujourd’hui, qu’il serait bien aise qu’on en fît autant pour lui ! Je veux du bien à M. Elton, et c’est la seule manière que j’aie de lui rendre service. »

« M. Elton est un joli jeune homme, et qui plus est, un bon jeune homme. J’ai beaucoup de considération pour lui ; mais, ma chère, si vous voulez lui donner quelques marques d’attention, invitez-le à dîner, cela vaudra mieux. Je me flatte que M. Knightley voudra bien lui tenir compagnie. »

« Avec le plus grand plaisir, monsieur, quand il vous plaira, dit en riant M. Knightley ; je suis parfaitement de votre avis ; cela vaudra beaucoup mieux. Invitez-le à dîner. Emma, servez lui ce qu’il y aura de mieux ; mais laissez-le se choisir une épouse. Soyez sûr qu’un homme de vingt-six à vingt-sept ans prendra ce soin lui-même. »





CHAPITRE II.


M. Weston était né à Highbury, d’une famille respectable, qui depuis deux à trois générations, s’était élevée aux premiers rangs de la bourgeoisie, et avait acquis de la fortune : il avait reçu une bonne éducation, mais ayant de bonne heure hérité d’une petite fortune indépendante, il ne se sentit plus de goût pour les affaires domestiques, auxquelles ses frères s’étaient adonnés, et satisfit son humeur enjouée et ses dispositions sociales, en entrant dans la milice de son pays, qui se trouvait alors formée.

Le capitaine Weston se fit rechercher partout, et lorsque les chances de sa vie militaire lui eurent fait faire connaissance avec mademoiselle Churchill, d’une grande famille du comté d’Yorck, et que mademoiselle Churchill vint à l’aimer, personne n’en fut surpris, excepté M. et madame Churchill, qui ne l’avaient jamais vu, et dont l’orgueil se trouva offensé d’une pareille alliance.

Cependant mademoiselle Churchill était majeure et maîtresse de sa fortune, qui, quoiqu’elle ne fût pas en proportion des grands biens de sa famille, passa outre. Le mariage eut lieu, à la grande mortification de M. et madame Churchill, qui s’éloignèrent d’elle avec bienséance. Cette alliance était peu convenable, et ne fut pas heureuse. Madame Weston aurait dû l’être davantage, car elle avait un mari dont le cœur chaud et le bon caractère lui firent toujours croire qu’il n’en pouvait trop faire pour lui prouver combien il était reconnaissant de la bonté qu’elle avait eue de l’aimer. Mais quoiqu’elle eût une sorte de fortitude, elle n’était pas de la bonne espèce. Elle eut assez de résolution pour persister dans ses projets, malgré son frère ; mais pas assez pour mépriser sa colère déraisonnable, et ne put s’empêcher de regretter les grandeurs de la maison paternelle. Leur dépense outrepassa de beaucoup leurs revenus ; et cependant ce n’était rien en comparaison d’Escombe. Elle aima toujours son mari ; mais elle ne parvint jamais à être la femme de M. Weston ; ni mademoiselle Churchill d’Escombe.

Le capitaine Weston, que les Churchill croyaient avoir fait un mariage surprenant, avait cependant fait une très-mauvaise affaire ; car lorsque sa femme mourut, trois ans après leur mariage, il était plus pauvre qu’auparavant, et avait de plus un enfant à nourrir. L’enfant, néanmoins, ne fut pas long-temps à sa charge, car par son moyen, et la maladie lente et douloureuse de sa mère, une espèce de réconciliation eut lieu, et M. et madame Churchill n’ayant point d’enfans, ni aucun jeune parent plus près, dont ils se souciassent, peu après le décès de sa mère, ils offrirent de se charger du petit Franck. Le père eut d’abord quelque peine et des scrupules ; mais ils furent surmontés par d’autres considérations ; il abandonna son fils aux soins et aux richesses des Churchill. Il n’eut plus qu’à songer à lui-même et à la manière de réparer ses pertes.

Il dut changer son train de vie. Il quitta la milice et se mit dans le commerce. Ayant des frères établis à Londres, il profita de cette circonstance. Ses affaires ne lui donnèrent qu’une occupation honnête. Il avait gardé sa maison d’Highbury ; où il venait passer ses heures de loisir ; et au milieu des affaires et des plaisirs de la société, il passa agréablement dix-huit à vingt ans. Il s’était, pendant ce temps, acquis une fortune honnête et assez considérable pour acheter une terre joignant Highbury, et dont la possession l’avait toujours tenté, pour se mettre à même d’épouser une femme aussi peu fortunée que mademoiselle Taylor, et de vivre suivant ses dispositions sociales.

Il y avait déjà quelque temps que mademoiselle Taylor avait de l’influence sur l’accomplissement de ses projets ; mais comme cette influence n’était pas aussi tyrannique que celle qui existe entre deux jeunes gens, il avait persisté dans le dessein qu’il avait formé de ne jamais se remarier, qu’il n’eût fait l’acquisition de Randalls, et, quoique la vente de cette terre se fît beaucoup attendre, il suivit son projet avec constance, jusqu’à ce qu’enfin il en vînt à bout. Il avait fait sa fortune, acheté sa terre, obtenu son épouse, et commençait une nouvelle période d’existence qui lui promettait plus de bonheur qu’il n’en avait jamais eu. Jamais cependant il n’avait été malheureux ; son bon caractère l’avait empêché de l’être, même pendant son premier mariage ; mais son second devait lui prouver combien il est agréable d’avoir une femme judicieuse et, réellement aimable, et qu’il vaut infiniment mieux choisir que d’être choisi, d’exciter la reconnaissance que de la sentir.

Il n’avait que lui à consulter dans son choix, sa fortune était à lui ; car, quant à Franck, il était plus que probable qu’il serait l’héritier de son oncle ; son adoption avait été si publique, qu’à sa majorité on lui avait fait prendre le nom de Churchill. Il n’était donc pas raisonnable de supposer qu’il eût jamais besoin de l’assistance paternelle. Le père ne le craignait pas. La tante était à la vérité une femme capricieuse, qui gouvernait entièrement son mari ; mais il n’était pas dans le caractère de M. Weston de pouvoir s’imaginer qu’aucun caprice, quel qu’il fût, pût affecter un si cher objet, et qui méritait tant d’être aimé. Il voyait tous les ans son fils à Londres, en était fier, et les rapports qu’on avait faits de lui comme d’un très-joli garçon, avaient donné de l’orgueil aux habitans d’Highbury. On le regardait comme appartenant assez au pays, pour s’occuper de son mérite et de ce qui le concernait.

Highbury s’énorgueillisait de M. Franck Churchill, et on avait une extrême curiosité de l’y voir ; mais il tint si peu de compte de ce compliment, qu’il n’y était jamais venu. On a souvent parlé d’une visite qu’il devait faire à son père ; mais elle n’a jamais eu lieu.

Maintenant pour le mariage de son père, on crut qu’il viendrait lui donner une marque de son attention. Il n’y eut pas une voix contre ; soit lorsque madame Perry prit du thé chez M. et madame Bates, ou lorsque M. et madame Bates rendirent la visite. C’était le temps où M. Franck Churchill devait venir parmi eux, et l’espérance qu’on en eut s’augmenta lorsqu’on sut qu’il avait écrit une charmante lettre à sa belle mère au sujet de son mariage. Pendant quelques jours on citait, dans les visites du matin, quelques passages de la belle lettre que M. Franck Churchill avait écrite à madame Weston. « Je suppose que vous avez entendu parler de la charmante lettre que M. Franck Churchill a écrite à madame Weston ? J’ai entendu dire que cette lettre était superbe. M. Woodhouse m’en a parlé. M. Woodhouse l’a vue, et il dit que de sa vie il n’en avait vu de si belle. »

Cette lettre fut très-applaudie. Madame Weston avait, en conséquence, une très-bonne opinion du jeune homme ; et une aussi grande marque de son attention était une forte preuve de son bon sens, et une augmentation bien sentie des félicitations que son mariage lui avait déjà assurées. Elle sentait son bonheur, et elle était d’âge à connaître combien on devait la croire heureuse, puisque les seuls regrets qu’elle éprouva, venaient d’être séparée d’amis dont l’attachement ne s’était jamais refroidi, et qui étaient extrêmement sensibles à sa perte.

Elle savait qu’on la regrettait, et ne pouvait songer, sans peine, qu’Emma perdît l’occasion de s’amuser, ou éprouvât un moment d’ennui, privée comme elle l’était d’une compagne digne d’elle. Mais le caractère d’Emma n’était pas faible ; elle était plus capable qu’aucune autre jeune demoiselle de supporter sa position ; elle était douée de jugement, d’énergie et de courage, qui lui faisaient surmonter aisément les petites difficultés et les privations auxquelles sa situation l’exposait. Et ensuite il y avait une si petite distance de Randalls à Hartfield ; et qui, à leur mutuelle satisfaction, pouvait servir de promenade même aux dames : d’ailleurs, les dispositions de M. Weston et sa fortune le mettaient à même, malgré la rigueur de la saison où l’on allait entrer, de passer une partie de leurs soirées à Hartfield.

La situation de madame Weston occupait très-agréablement Emma pendant des heures entières, et ses regrets ne duraient que quelques momens ; et la grande satisfaction qu’elle devait éprouver, et qui était bien connue de tout le monde, n’empêchait pas que, quoiqu’Emma connût parfaitement son père, elle ne fût par fois surprise de l’entendre exhaler sa pitié sur le sort de mademoiselle Taylor.

« Pauvre demoiselle Taylor ! quand nous la laissions à Randalls, au milieu de ses jouissances domestiques, ou que nous la voyons quitter Hartfield, escortée par son galant époux qui la conduisait à sa voiture, jamais M. Woodhouse ne manqua de l’accompagner d’un tendre soupir, et de dire :

« Ah ! pauvre demoiselle Taylor ! elle serait bien aise de rester ici. »

Il était impossible de ravoir mademoiselle Taylor, ni aucun espoir qu’on cessât de la plaindre ; mais quelques semaines après, M. Woodhouse reçut des soulagemens à ses peines. Les complimens de ses voisins, sur un événement qui lui paraissait désastreux, avaient cessé ; et les gâteaux de noces, qui lui avaient causé beaucoup de peine, étaient mangés. Son estomac ne pouvait digérer les plats recherchés, et il ne pouvait s’imaginer que quelqu’un pût digérer mieux que lui.

Tout ce qu’il regardait comme malsain, devait l’être pour tout le monde : c’est par cette raison qu’il avait fait tous ses efforts pour persuader aux nouveaux époux de n’avoir point de gâteaux de noces ; et, lorsqu’il vit qu’il n’était pas écouté, il essaya d’obtenir qu’on n’en mangeât point. Il s’était donné la peine de consulter M. Perry, l’apothicaire, à ce sujet. M. Perry était un homme intelligent, d’assez bonne façon, dont les fréquentes visites étaient une des plus grandes consolations de M. Woodhouse ; et sur la demande, fut obligé d’avouer (quoique contre son inclination) que les gâteaux de noces ne convenaient pas à tout le monde, peut-être à personne, à moins qu’on en mangeât avec modération. Avec une telle opinion, qui confirmait la sienne, M. Woodhouse espéra qu’elle prévaudrait ; et que ceux qui viendraient rendre visite aux nouveaux mariés ne mangeraient pas de gâteaux : cependant on en mangea, et ses nerfs ne le laissèrent en repos que lorsque la totalité eut disparu.

Il courut un étrange bruit dans Highbury. On dit qu’on avait vu les petits Perry avec une tranche des gâteaux de noces de M. Weston à la main : mais M. Woodhouse n’a jamais voulu le croire.


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CHAPITRE III.


M. Woodhouse aimait la société, mais à sa manière. Il se plaisait beaucoup à recevoir ses amis, et cela par plusieurs raisons réunies : Sa longue résidence à Hartfield, la bonté de son naturel, sa fortune, sa maison et sa fille ; il pouvait composer son petit cercle comme il le voulait. Il n’avait que peu de communications avec les familles qui n’en faisaient pas partie. L’horreur qu’il avait de se coucher tard, jointe à celle des grands dîners, l’empêchèrent de se lier avec des gens qui ne voulaient pas se conformer à ses usages. Heureusement pour lui, qu’à Highbury, comprenant Randalls dans la même paroisse, l’abbaye de Donwell dans la paroisse voisine, et le manoir de M. Knightley, renfermaient une grande partie de ce cercle.

Très-souvent, à la persuasion d’Emma, il invitait à dîner les plus apparens du cercle ; mais il préférait les après-dînées, à moins qu’il ne se crût pas en état de recevoir compagnie. Il se passait peu de soirées dans là semaine, sans qu’Emma ne pût pas lui procurer une partie aux cartes.

Les égards qu’on avait pour lui depuis long-temps, amenaient M. Weston, M. Knightley et M. Eston, jeune homme qui vivait seul malgré lui ; il échangeait volontiers une soirée à passer dans sa triste solitude, pour l’élégance de la société du salon de M. Woodhouse : le sourire de son aimable fille n’était pas perdu pour lui.

Après ceux-ci venait une autre partie de ce qu’il y avait de plus digne d’être reçu. Madame et mademoiselle Bates et madame Goddard, trois dames toujours promptes à accepter les invitations qu’elles recevaient d’Hartfield.

On avait coutume de les envoyer chercher et de les ramener en voiture, lorsque M. Woodhouse pensait que ce n’était pas un trop grand travail pour Jacques ou ses chevaux ; et quand ils n’auraient fait cette corvée qu’une fois par an, il s’en serait plaint comme d’une corvée inutile.

Madame Bates, veuve d’un ancien vicaire de Highbury, était une vieille dame qui n’était bonne qu’à prendre du thé et jouer au quadrille. Elle vivait avec sa fille assez médiocrement, jouissant de la considération que mérite une vieille dame sans fortune. Sa fille, quoiqu’elle ne fût ni jeune, ni jolie, ni riche, ni mariée, jouissait d’une grande popularité. Mademoiselle Bates n’avait rien qui pût lui gagner la faveur publique, aucune supériorité d’esprit pour compenser ses défauts, ou forcer à un respect apparent ceux qui pourraient la haïr. Elle n’avait pas lieu de s’enorgueillir de sa beauté ni de ses talens ; elle avait passé sa jeunesse sans être remarquée, et dans son âge mûr elle prenait soin d’une mère qui était sur son déclin, et tirait le meilleur parti possible d’un très-modique revenu. Et, cependant, elle était heureuse, tout le monde en disait du bien. C’était son bon caractère, sa bienveillance universelle qui opéraient ce miracle. Elle aimait tout le monde, s’intéressait au bonheur de chacun, avait des yeux d’argus pour découvrir le mérite des gens ; elle se croyait parfaitement heureuse, remerciant la providence de lui avoir donné une mère telle que la sienne, de se voir environnée d’amis, de bons voisins, et d’avoir une maison bien pourvue. La simplicité et la bonté de son naturel, son contentement et sa reconnaissance, la recommandaient à tout le monde, et faisaient sa propre félicité. Elle parlait beaucoup sur des riens, ce qui convenait fort à M. Woodhouse, amateur de communications et partisan zélé du commérage.

Madame Goddard était une maîtresse de pension, non d’un séminaire ou d’un établissement où rien n’existait de ce qui promettait, par de longues et impertinentes sentences, d’unir des connaissances libérales à une morale élégante par de nouveaux principes et un nouveau système d’éducation ; où les jeunes demoiselles, en payant un prix exorbitant, perdent ordinairement leur santé à force de les serrer, et n’acquièrent que de la vanité : mais une pension à l’ancienne mode, où, pour un prix raisonnable, les jeunes filles acquéraient quelques talens, pouvaient y être envoyées, pour s’en débarrasser, et leur procurer une espèce d’éducation, sans courir les risques de devenir des prodiges. La pension de madame Goddard jouissait d’une grande réputation, et la méritait ; car la situation d’Highbury passait pour très-salubre. Elle avait une maison spacieuse et un grand jardin ; donnait aux enfans une nourriture saine et abondante, les laissait courir tant qu’elles voulaient pendant l’été, et en hiver pansait elle-même leurs engelures. Il n’était pas étonnant de la voir suivie à l’église par une quarantaine d’enfans. C’était une bonne et simple mère de famille, qui, ayant beaucoup travaillé dans sa jeunesse, croyait qu’il lui était permis, certains jours de congé, d’aller en visite prendre du thé ; et, ayant autrefois reçu beaucoup de bienfaits de M. Woodhouse, elle se croyait obligée de quitter son joli salon, orné de toutes sortes d’ouvrages, quand elle le pouvait, et de venir gagner ou perdre quelques pièces de douze sous au coin de son feu.

Voilà les dames qu’Emma pouvait rassembler quand elle le voulait ; heureuse par rapport à son père, d’être en état de lui procurer leur compagnie ; mais quant à elle, leur présence ne remédiait aucunement à l’absence de madame Weston ; elle jouissait de voir son père satisfait, et reconnaissant des soins qu’elle prenait d’arranger sa partie ; mais ce commérage de trois femmes de cette espèce lui faisait désagréablement sentir qu’une soirée passée ainsi, était une de ces longues soirées que sa peur avait anticipées.

Comme elle était un matin à penser que la journée serait terminée par une de ces soirées, on lui remit un billet de madame Goddard, qui la priait, dans les termes les plus respectueux, de lui permettre d’amener avec elle mademoiselle Smith : cette prière fit le plus grand plaisir à Emma ; car mademoiselle Smith était une jeune fille de dix-sept ans qu’elle connaissait de vue, et à laquelle elle s’intéressait à cause de sa beauté. La belle maîtresse du manoir répondit de la manière la plus gracieuse, et ne craignit plus de passer une soirée désagréable.

Henriette Smith était la fille naturelle de quelqu’un. Il y avait plusieurs années qu’on l’avait envoyée à l’école de madame Goddard, où depuis quelque temps on l’avait élevée au rang de pensionnaire seulement. C’était tout ce que l’on savait de son histoire. Elle n’avait d’autres amis connus que ceux qu’elle s’était faits à Highbury, et elle ne faisait que d’y revenir, ayant fait une longue visite chez de jeunes demoiselles, qui avaient été avec elle à la pension de madame Goddard.

C’était une très-jolie fille, et sa beauté était celle qu’Emma admirait le plus. Elle était petite, potelée et blonde ; avec le plus beau teint du monde, elle avait les yeux bleus, le regard d’une douceur angélique ; et avant la fin de la soirée, Emma, fut aussi enchantée de ses manières que de sa personne, et résolut de cultiver sa connaissance. Rien de bien marquant ne se faisait remarquer dans la conversation de mademoiselle Smith ; mais Emma la trouva extrêmement engageante, pas trop timide, parlant volontiers ; mais sans prétention, pleine d’égards, et exprimant d’une manière agréable combien elle était reconnaissante d’avoir été admise à Hartfield. Son ingénuité à admirer l’élégance de ce qu’elle y trouvait, si supérieure à tout ce qu’elle avait vu ailleurs, tout cela montrait son bon sens, et qu’elle méritait tout ce qu’on pourrait faire pour elle.

La société inférieure d’Highbury n’était pas faite pour posséder ces beaux yeux bleus si doux, ces beautés si naturelles. Les connaissances qu’elle avait, n’étaient pas dignes d’elle. Les amies qu’elle venait de quitter, quoique d’assez bonnes personnes, ne pouvaient que lui nuire. Elles appartenaient à une famille du nom de Martin, qu’Emma connaissait de réputation, comme affermant un grand domaine de M. Knightley, dans la paroisse de Donwell. C’était d’honnêtes gens, et elle savait que M. Knightley en faisait beaucoup de cas ; mais ils devaient être grossiers, impolis, et peu faits pour jouir de l’intimité d’une jeune personne à laquelle il ne manquait qu’un peu plus de savoir et d’élégance pour être parfaite.

Elle résolut de la protéger, de l’instruire, de la détacher de ses anciennes connaissances, et de la présenter dans la bonne compagnie ; et en même temps de former ses opinions et ses manières. Cette entreprise était intéressante et certainement très-louable ; digne du rang qu’elle tenait, de ses loisirs et de l’influence dont elle jouissait.

Elle était si occupée de ses beaux yeux bleus, à écouter et à répondre, à former ses projets, que la soirée se passa sans qu’elle s’en aperçût ; et le souper qui terminait toujours ces parties, souper qu’elle avait soin de faire servir elle-même à temps, se trouva prêt sans qu’elle y songeât : elle en fit les honneurs avec cette grâce qui ne l’abandonnait jamais ; elle fut, comme à son ordinaire, extrêmement attentive à servir tout le monde, pressant ces dames, qui aimaient à se retirer de bonne heure, d’accepter les mets choisis qu’elle leur offrait.

Dans ces sortes d’occasions, la sensibilité de M. Woodhouse était singulièrement affectée. Il aimait bien, qu’on mît la table, parce que c’était la coutume dans son enfance ; mais convaincu que les soupers étaient nuisibles à sa santé, il aurait désiré qu’on ne servît pas ; et en même temps que son hospitalité l’invitait à bien traiter les personnes qui venaient le voir, la crainte qu’il avait que le souper ne leur fît mal, le chagrinait beaucoup de les voir manger.

Une écuellée de gruau très-clair, comme celui qu’il prenait, était tout ce qu’il se permettait d’offrir ; il se contenait cependant, tandis que les dames mangeaient de meilleures choses, et se contentait de dire :

« Madame Bates, permettez-moi de vous proposer de courir les risques de manger un œuf. Un œuf à la coque n’est pas malsain. Personne ne s’entend mieux que Serle à faire cuire des œufs. Je ne recommanderais pas des œufs cuits par d’autres. Mais n’ayez pas peur, vous voyez qu’ils sont petits, un de nos petits œufs ne saurait vous faire de mal. Mademoiselle Bates, souffrez qu’Emma vous offre un petit morceau de tarte, un très-petit morceau. Les nôtres sont faites avec des pommes. Vous ne trouverez pas ici de confitures malsaines. Je ne conseille pas de manger du flanc. Madame Goddard, acceptez un verre de vin : un petit demi-verre de vin dans un grand gobelet d’eau ne peut que vous faire du bien.

Emma laissait parler son père, mais servait ces dames d’une manière plus substantielle ; et cette soirée-là surtout, elle fit tout son possible pour les renvoyer très-satisfaites. Mademoiselle Smith fut aussi heureuse qu’elle l’avait désiré. Mademoiselle Emma était une si grande dame à Highbury, que l’espoir d’être admise chez elle, lui avait donné autant de crainte que de plaisir. Notre humble et reconnaissante jeune demoiselle quitta Hartfield, extrêmement satisfaite, de l’affabilité d’Emma, qui l’avait embrassée en partant.


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CHAPITRE IV.


Il fût bientôt convenu qu’Henriette Smith aurait les grandes entrées à Hartfield. Emma, vive et décidée, ne perdit pas de temps ; elle l’invita, l’encouragea et la pressa d’y venir très-souvent, et plus elles se virent, plus leur satisfaction mutuelle en augmenta.

Emma voyait depuis long-temps combien Henriette lui serait utile pour la promenade ; elle avait vivement senti la perte de madame Weston, à ce sujet. Son père ne dépassait jamais le verger, où l’on avait fait deux marques, pour faire sa grande et sa petite promenade, suivant la saison ; et depuis le mariage de madame Weston, elle avait été trop sédentaire.

Elle s’était hasardée d’aller une fois seule à Randalls ; elle y prit peu de plaisir ; mais d’avoir une Henriette, à ses ordres, pour l’accompagner à la promenade, c’était une grande addition à ses récréations.

Henriette n’était certainement pas instruite, mais elle était douce, docile et reconnaissante ; nullement capricieuse, et n’avait d’autre désir que de se laisser guider par une personne qu’elle reconnaissait lui être supérieure. Emma trouvait très-aimable qu’elle se fut sitôt attachée à elle, et ce goût qu’elle avait pour la bonne compagnie, était une preuve de son bon sens, quoique ses connaissances fussent très-bornées. Enfin elle était persuadée qu’Henriette Smith était la jeune amie qu’il lui fallait exactement, ce quelque chose qui lui manquait à la maison.

Une amie telle que madame Weston, c’était impossible : on ne pouvait pas espérer d’en trouver deux comme elle, et elle n’en avait pas besoin.

C’était une toute autre chose, un sentiment distinct et indépendant. Madame Weston était l’objet d’une considération basée sur l’estime et la reconnaissance. Emma serait aimée par une personne à qui elle voulait faire du bien. Elle ne pouvait être d’aucune utilité à madame Weston ; mais elle était à même de faire beaucoup pour Henriette.

Le premier service qu’elle voulut lui rendre fut de découvrir ses parens. Mais Henriette elle-même ne savait à qui elle appartenait. En toute occasion elle était prête à tout dire ; mais sur ce sujet il était inutile de lui faire des questions. Emma ne put que faire des conjectures ; mais elle crut qu’en pareil cas ; elle aurait découvert la vérité. Henriette n’avait pas de pénétration ; elle s’en était rapportée à ce que lui avait dit madame Goddard, et ne chercha pas à en apprendre davantage. Madame Goddard, les gouvernantes et les écolières, ainsi que ce qui regardait la maison, faisaient le sujet de ses conversations ; et sans la connaissance des Martin de l’abbaye de Mill-Farm, elle n’en aurait pas eu d’autres. Mais ses pensées se portaient souvent vers les demoiselles Martin : elle avait passé deux mois avec elles, et elle se plaisait à en parler souvent, à raconter combien elle y avait été heureuse, et à faire la description de leur habitation et des merveilles qu’on y voyait. Emma l’encourageait à causer, amusée par la peinture qu’elle faisait d’une espèce particulière de personnes qu’elle ne connaissait pas, et jouissant de sa simplicité, qui lui faisait dire, avec emphase, que les Martin avaient deux salons, dont l’un était aussi grand que la salle de compagnie de madame Goddart ; qu’ils avaient une femme de charge, qui était depuis vingt-cinq ans dans la maison ; huit vaches, dont deux étaient d’Alderney et une autre du pays de Galle ; une jolie petite vache galloise ; et que madame Martin avait dit que, puisqu’elle lui plaisait tant, on l’appellerait sa vache ; de plus, un belvéder dans le jardin, où ils devaient prendre le thé, un jour de l’année prochaine ; un très-joli belvéder, qui pouvait contenir une douzaine de personnes. Pendant quelque temps Emma s’amusa de son-babil, sans penser à autre chose ; mais à mesure qu’elle connut mieux la famille, il lui vint d’autres idées : elle en avait une fausse, en s’imaginant que la famille était composée de madame Martin, d’une fille, d’un fils et de sa femme, vivant tous ensemble ; mais lorsqu’elle apprit que M. Martin, qui jouait un rôle dans le récit que faisait Henriette, et dont elle parlait avec éloge, était garçon ; qu’il n’y avait pas de jenne madame Martin, elle soupçonna que sa jeune amie paierait chèrement l’hospitalité et les faveurs que cette famille lui avait prodiguées. Elle craignit que si on n’y apportait pas de remède, Henriette ne fût perdue pour jamais.

D’après ces nouvelles idées, elle redoubla ses questions, surtout à l’égard de Martin, et Henriette ne se fit pas prier. Elle dit naïvement la part qu’elle avait prise à leurs promenades au clair de la lune, ainsi qu’à leurs jeux, et s’étendit beaucoup sur le bon naturel de M. Martin, dont elle vanta les qualités et la bonne humeur. « Il avait couru, un jour, trois milles, pour lui chercher des noisettes, parce qu’elle avait dit qu’elle les aimait beaucoup. Il était en tout d’une obligeance extrême. Il avait fait entrer un soir le fils de son berger dans le salon, pour le faire chanter. Elle aimait beaucoup les chansons. Il chantait un peu lui-même. Elle le croyait très-instruit et connaisseur en toutes choses. Il avait un très-beau troupeau, et lorsqu’elle était chez lui, on lui avait offert pour ses laines, plus qu’on n’en offrait aux autres fermiers. Elle était bien sûre que tout le monde disait du bien de lui. Sa mère et ses sœurs l’aimaient beaucoup. Madame Martin lui dit un jour (elle ne put s’empêcher de rougir ), qu’il n’existait pas un meilleur fils que lui, et qu’elle était certaine qu’il serait un très-bon mari ; que cependant elle ne désirait pas qu’il se mariât encore, qu’elle n’était pas pressée. »

« Fort bien, madame Martin ! se dit Emma, à elle-même, vous entendez fort bien vos affaires ; et lorsqu’elle quitta la maison, madame Martin envoya une belle oie à madame Goddard, une oie superbe ; la plus belle que madame Goddard eût jamais vue. Madame Goddard la fit cuire pour le dimanche suivant, et invita les trois gouvernantes à souper avec elle, savoir, mesdemoiselles Nash, Prinse et Richarsdson. »

« Je suppose que M. Martin n’a pas d’instruction, qu’il ne connaît que ses affaires. Il ne lit sans doute pas ? »

« Oh ! pardonnez-moi, c’est-à-dire non. Je n’en sais rien, mais je crois qu’il a beaucoup lu. Il lit des rapports sur l’agriculture et quelques autres livres, qui sont déposes dans un des siéges qui sont au bas des fenêtres. Mais il les lit tout bas. Il lui arriva cependant un soir, avant notre partie de cartes, de nous lire, tout haut, un passage des Extraits élégans. C’était fort amusant. Et je sais qu’il a lu le vicaire de Wakfield. Il ne connaît pas le roman de la Forêt, ni celui des Enfans de l’abbaye. Il n’en avait même jamais entendu parler avant mon arrivée ; mais il est déterminé à se les procurer aussitôt qu’il le pourra. »

La question suivante fut :

« Quelle espèce d’homme est M. Martin ? »

« Oh ! il n’est pas beau, pas beau du tout. D’abord je l’ai trouvé laid ; mais maintenant je le trouve mieux. Vous savez que cela arrive toujours ; Mais ne l’avez vous jamais vu ? Il va souvent à Highbury ; il le traverse toutes les semaines pour aller à Kingston. Il a passé devant vous plusieurs fois. »

« C’est possible, et je puis l’avoir vu cinquante fois, sans le connaître. Un jeune fermier, à pied ou à cheval, est le dernier homme qui puisse exciter ma curiosité. Les riches paysans sont justement les gens avec qui je sens que je ne puis rien avoir à faire. Un degré ou deux au-dessous d’eux, avec une bonne apparence, pourraient m’intéresser. J’aurais lieu d’espérer d’être utile à leur famille, d’une manière ou d’une autre ; mais un riche paysan n’a nul besoin de moi, et, dans un sens, il est autant au-dessus de moi, qu’il est au-dessous, dans un autre. »

« Oh, oui ! certainement, il n’est pas probable que vous l’ayez observé ; mais il vous connaît bien, je veux dire de vue. »

« Je ne doute pas qu’il soit un très-honnête garçon. Je sais même qu’il l’est, et, comme tel, je lui souhaite toute sorte de bonheur. »

« Quel âge croyez-vous qu’il ait ? » :

« Il a eu vingt-quatre ans, le 8 de juin, et le jour de ma naissance tombe le 23. Au juste, seize jours de différence : ce qui est très-extraordinaire !»

« Il n’a que vingt-quatre ans ; il est trop jeune pour se marier. Sa mère a grandement raison de dire qu’elle n’est pas pressée. Il parait qu’ils vivent fort bien tous ensemble, et si elle cherchait à le marier, elle s’en repentirait certainement. Dans six ans, s’il trouve une jeune femme agréable, de son rang, qui ait un peu d’argent, alors il pourra se marier. »

« Dans six ans ? ma chère, demoiselle Woodhouse, il aurait trente ans ! »

« Fort bien ; et ce n’est qu’a cet âge là que la plupart des hommes sont en état de se marier, ceux surtout qui ne sont pas nés avec une fortune indépendante. Je m’imagine que M. Martin a encore la sienne à faire. Il ne peut pas avoir mis grand’chose de côté. Quelqu’argent qu’il ait reçu à la mort de son père, quelque part qu’il ait dans la propriété de la maison, tout est employé, j’en suis sûre, en bestiaux, provisions, etc. Et quoiqu’avec beaucoup d’application et de bonheur, il puisse un jour devenir riche, il est presqu’impossible qu’il ait encore rien réalisé. »

« Cela est très-vrai : mais ils vivent fort bien. Ils n’ont pas de domestiques mâles dans la maison ; autrement ils ne manquent de rien ; et madame Martin dit que l’année prochaine elle prendra un jokey ! »

« Je désire que vous ne vous mettiez pas dans un grand embarras, Henriette, lorsqu’il se mariera ; je veux dire en faisant la connaissance de sa femme ; car quoique vous puissiez continuer à voir ses sœurs, à cause de l’éducation qu’elles ont reçue, il ne s’ensuit pas qu’il épouse une femme digne de votre société. Le malheur de votre naissance doit vous faire prendre un soin particulier dans le choix de vos connaissances. Il n’y a pas de doute que vous ne soyez la fille d’un homme comme il faut, et vous devez faire tous vos efforts pour vous rendre digne du rang qu’il occupe dans le monde, où vous rencontrerez beaucoup de gens qui se feraient un plaisir de vous mortifier. »

« Oh, certainement, il y en a beaucoup. Mais tant que je serai admise à Hartfield (et vous avez tant de bontés pour moi, mademoiselle Woodhouse) je ne craindrai pas ce qu’on pourrait dire de moi. »

« Vous comprenez tout le pouvoir de l’influence, Henriette, mais je voudrais que vous fussiez si bien établie dans la bonne société, que tous pussiez être indépendante d’Hartfield et de mademoiselle Woodhouse. Je désire que vous voyez une bonne société, et pour y parvenir, il est nécessaire que vous ne gardiez qu’un très-petit nombre de vos anciennes connaissances ; et je dis que si vous étiez encore dans ce pays lorsque M. Martin se mariera, je désire que vous ne soyez pas entraînée, par l’intimité qui existe entre vous et ses sœurs, à vous lier avec sa femme, qui ne saurait être que la fille d’un fermier, sans aucune éducation. »

« Certainement, oui. Je ne crois pas cependant que M. Martin épouse une personne sans éducation et mal élevée ; mais je ne prétends point préférer mon opinion à la vôtre, et je ne désire aucunement faire connaissance avec sa femme. Je ferai toujours un très-grand cas des demoiselles Martin, particulièrement d’Elisabeth, et je serais très-fâchée de ne plus les voir, car elles sont tout aussi bien élevées que moi. Mais s’il épousait une femme ignorante et grossière, je ne la verrais pas, si je pouvais m’en dispenser. »

Emma l’épiait attentivement pendant ce discours, et ne vit point de symptômes d’amour, qui pussent l’alarmer. Ce jeune homme avait été son premier admirateur ; mais elle croyait qu’il n’avait pas jeté de profondes racines, et qu’Henriette ne s’opposerait pas aux arrangemens qu’elle voulait prendre en sa faveur.

Elles rencontrèrent M. Martin, le lendemain, étant à la promenade, sur le chemin de Donwell.

Il était à pied, et après avoir très-respectueusement salué Emma ; il regarda sa compagne avec une satisfaction qu’il ne se donna pas la peine de déguiser. Emma ne fut pas fâchée d’avoir cette occasion de faire ses remarques ; et avançant quelques pas, tandis qu’ils causaient ensemble, ses yeux perçans surent bientôt l’apprécier. Il était proprement mis, avait un air sentimental ; mais sa personne n’avait rien qui le recommandât, et en le comparant à un jeune homme comme il faut, elle pensa qu’il perdrait beaucoup des progrès qu’il avait pu faire dans le cœur d’Henriette.

Henriette n’était pas insensible aux belles manières ; elle avait remarqué avec attention celles de son père, en avait été surprise et enchantée. M. Martin ne savait pas ce que c’était que les belles manières. Ils ne restèrent pas long-temps ensemble, parce qu’on ne pouvait pas faire attendre mademoiselle Woodhouse, et Henriette courut après elle, en souriant, et dans une agitation qu’Emma espéra faire promptement cesser.

« Que penser de cette rencontre ! Qu’elle est surprenante ! C’est un pur hasard, m’a-t-il dit, qu’il n’ait pas fait le tour de Randalls. Il ne croyait pas que nous nous promenassions jamais sur cette route-ci. Il pensait que c’était toujours sur celle de Randalls. Il n’a pas encore pu se procurer le roman de la Forêt. Il a eu tant d’affaires la dernière fois qu’il a été à Kingston, qu’il n’a pas pu se le procurer ; mais il y retournera, demain. Il est extraordinaire que nous l’ayons rencontré ! Eh bien ! mademoiselle Woodhouse, le trouvez-vous tel que vous le supposiez ? Qu’en pensez-vous ? Le trouvez-vous si laid ? »

« Il est laid, sans doute, très-laid ; mais ce n’est rien en comparaison de son manque d’usage. Je ne devais pas m’attendre à grand’chose, il est vrai, et je n’ai pas été trompée. Cependant j’avoue que je ne lui croyais pas un air si grossier, une si mauvaise tournure, et je pensais qu’il devait être mieux. »

« Certainement, dit Henriette, un peu mortifiée, il n’a pas l’air d’un gentilhomme ? »

« Je pense, Henriette, que depuis notre connaissance vous avez vu très-souvent de véritables gentilshommes, et vous vous serez sans doute aperçue de la différence qui existe entre eux et M. Martin. À Hartfield vous avez vu plusieurs modèles de jeunes gens bien élevés. Je serais surprise, qu’après les avoir vus, vous pussiez vous trouver dans la compagnie de M. Martin, sans vous apercevoir qu’il est de cent piques au-dessous d’eux. Vous devriez vous étonner vous-même d’avoir rien trouvé d’agréable en lui. Ne commencez-vous pas à vous en apercevoir à présent ? N’en êtes-vous pas frappée ? Je suis très-convaincue que vous avez dû être choquée de son air gauche, de ses manières brusques, de sa voix rauque, dont les accens grossiers m’ont frappée, quoique je fusse éloignée de lui lorsqu’il vous parlait. »

« Certainement, il ne ressemble pas à M. Knightley, il n’a pas la prestance et la manière de marcher de M. Knightley. Je n’ai pas de peine à m’apercevoir de la différence qui existe entre eux. Mais M. Knightley est un homme si accompli ! »

« M. Knightley a si bonne tournure qu’on ne peut établir aucune comparaison entre lui et M. Martin. Peu d’hommes, peut-être pas un sur cent, n’annoncent à la première vue, comme M. Knightley, la présence d’un homme comme il faut. Mais il n’est pas le seul que nous ayons vu dernièrement à Hartfield. Que pensez-vous de MM. Weston et Elton ? Comparez M. Martin à l’un ou l’autre des deux ; comparez leur manière de se présenter, de marcher, de parler, de garder le silence, et vous devez sentir la différence qui existe entre eux. »

« Oh ! oui, il y en a une grande ; mais M. Weston est presqu’un vieillard, M. Weston doit avoir de quarante à cinquante ans. »

« C’est ce qui donne plus de prix à ses belles manières. Plus une personne est avancée en âge, Henriette, plus il lui importe que ses manières ne soient pas mauvaises ; car alors, la grossièreté, le ton bruyant, l’élévation de la voix, etc., sont plus apparens et plus désagréables. Ce qui est passable dans la jeunesse, est détestable dans un âge avancé. M. Martin est maintenant gauche et brusque, et que sera-t-il à l’âge de M. Weston ? »

« En vérité, on ne saurait le deviner, dit Henriette, d’un air assez grave. »

« Il me semble que cela n’est pourtant pas très-difficile. Il deviendra un véritable fermier, lourd et grossier, inattentif aux apparences, et ne pensant qu’aux profits et aux pertes qu’il peut faire. »

« En vérité ! cela serait très-mal ! »

« On voit clairement jusqu’à quel point il est uniquement occupé de ses affaires, puisqu’il a oublié de demander le livre que vous lui aviez recommandé d’apporter. Il était trop attentif à ses marchés pour penser à autre chose. C’est justement la conduite que doit tenir un homme qui veut s’enrichir. Qu’a-t-il besoin de livres ? Je ne doute nullement qu’il ne fasse bien ses affaires, et qu’il ne devienne riche avec le temps. Au reste, qu’il soit illettré et grossier, qu’est-ce que cela nous fait ? »

« Je m’étonne qu’il ait oublié ce livre », fut la seule réponse que fit Henriette, d’un air piqué. Emma crut devoir la livrer à elle-même, et cessa de parier. Peu après elle recommença ainsi :

« À quelques égards, peut-être, les manières de M. Elton sont supérieures à celles de M. Knightley ou de M. Weston ; il a plus de douceur dans le caractère. On pourrait les donner pour exemple. Chez M. Weston on trouve une franchise, une vivacité, une brusquerie même, que tout le monde aime en lui, parce que tout cela est accompagné d’une grande gaîté. Mais on ne pourrait pas l’imiter. On passe à M. Knightley ses manières décidées et son ton impératif ; sa figure, son regard, le rang qu’il occupe, semblent le lui permettre ; mais si un jeune homme s’avisait de l’imiter, il se rendrait insupportable. Je crois qu’un jeune homme, au contraire, pourrait fort bien prendre M. Elton pour modèle. M. Elton a l’humeur douce, est gai, obligeant et bien né. Il me semble que depuis quelque temps sa douceur naturelle s’est encore augmentée. Je croirais qu’il a l’intention de gagner les bonnes grâces de l’une de nous deux, Henriette, par cette douceur additionnelle. Il me semble que ses manières sont encore plus douces qu’à l’ordinaire. Si telle est son intention, c’est sans doute à vous qu’il en veut. Ne vous ai-je pas fait part de ce qu’il disait de vous l’autre jour ? » Elle répéta alors les louanges passionnées qu’elle avait tirées de M. Elton au sujet d’Henriette, louanges qu’elle reconnaissait justes ; et Henriette rougit et dit, avec un sourire, qu’elle avait toujours cru M. Elton un jeune homme infiniment agréable.

M. Elton était la personne qu’Emma avait choisie pour chasser M. Martin de la tête d’Henriette. Elle crut que ce serait un excellent mariage pour tous les deux : et que comme la chose était si claire, si naturelle et si probable, elle n’aurait pas grand mérite d’en avoir formé le plan. Elle craignait que tout le monde, pensant comme elle, n’en prédit le succès. Cependant il n’était guère possible que personne y eût pensé avant elle, car il était entré dans sa tête la première fois qu’Henriette était venue à Hartfield. Plus elle y pensait, et plus elle reconnaissait qu’il devait avoir lieu. La situation de M. Elton était convenable : bien né, sans alliance vulgaire, et en même temps d’une famille qui n’avait pas le droit de trouver à redire à la naissance douteuse d Henriette.

Il pouvait mettre à sa disposition une bonne maison, et Emma pensait qu’il jouissait d’un honnête revenu ; car, quoique la cure d’Highbury ne fût pas considérable, on savait qu’il avait des propriétés : elle le regardait comme un jeune homme respectable, bien intentionné, d’une humeur douce, qui ne manquait pas de jugement et qui connaissait le monde.

Elle était déjà convaincue qu’il trouvait qu’Henriette était une très-jolie fille, ce qu’elle regardait comme suffisant, avec leurs fréquentes rencontres d’Hartfield ; et quant à Henriette ; l’idée seule d’être préférée par lui, emporterait la balance. C’était véritablement un jeune homme fait pour plaire, un jeune homme que toute femme qui ne serait pas délicate à l’excès pouvait aimer. Il passait pour un très-bel homme : on admirait sa personne, excepté Emma, à cause qu’il n’avait pas cette élégance dans les traits qu’elle exigeait. Mais une fille qui pouvait savoir gré à un Robert Martin de galoper pour lui chercher des noisettes, pouvait être aisément conquise par l’admiration que M. Elton aurait pour elle.


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CHAPITRE V.


« J’ignore quelle est votre opinion, madame Weston, dit M. Knightley, sur cette grande intimité entre Emma et Henriette Smith, mais je la crois pernicieuse ».

« Pernicieuse ! La croyez-vous véritablement pernicieuse ? Pourquoi ? »

« Je pense qu’aucune d’elles ne s’en trouvera bien. »

« Vous me surprenez. Emma fera nécessairement du bien à Henriette : et en fournissant à Emma un nouvel objet qui l’intéresse, Henriette lui en fera aussi. J’ai vu leur intimité avec un grand plaisir. Que nous pensons différemment ! Croire qu’elles ne se feront pas de bien ! Ce sera, sans doute, le commencement des querelles que vous vous disposez à me faire au sujet d’Emma, M. Knightley ? »

« Vous croyez, peut-être, que je suis venu exprès pour me quereller avec vous, sachant que Weston n’est pas à la maison, et que vous devez combattre seule ! »

« M. Weston prendrait certainement mon parti s’il était ici, car il pense exactement comme moi sur le sujet en question. Hier, nous en parlions, et nous convenions qu’il était extrêmement heureux pour Emma, qu’Highbury possédât une fille comme Henriette, dont elle pût faire sa compagne. En pareil cas, M. Knightley, je ne vous regarde pas comme juge compétent. Vous êtes si accoutumé de vivre seul, que vous ne sentez pas le prix d’une compagne ; et aucun homme, peut-être, ne peut juger convenablement du plaisir que trouve une femme dans la société d’une personne de son sexe, surtout y ayant été accoutumée toute sa vie. J’imagine facilement l’objection que vous pouvez faire à Henriette Smith. Ce n’est pas là, à la vérité, la femme supérieure qui, conviendrait à Emma pour amie. D’un autre côté, comme Emma veut qu’elle soit plus instruite, ce sera une raison pour elle-même de lire davantage. Elles liront ensemble. Je sais que telle est son intention. »

« Emma a eu l’intention de lire davantage, depuis l’âge de douze ans. J’ai vu un grand nombre de listes qu’elle a faites de temps à autre, des livres qu’elle se proposait de lire, et ces listes étaient très-bonnes, bien choisies, et très-bien arrangées, quelquefois par lettres alphabétiques, quelquefois autrement. Je me souviens que je trouvai si bien celle qu’elle fit lorsqu’elle n’avait encore que quatorze ans ; je pensais que cette liste faisait tant d’honneur à son jugement, que je la gardai quelque temps ; et je crois qu’elle en a fait une excellente à présent. Mais je ne m’attends plus qu’Emma s’adonne sérieusement à la lecture. Elle ne se soumettra jamais à ce qui demande du travail et de la patience, et ses fantaisies l’emporteront toujours sur son jugement. Ce que mademoiselle Taylor n’a pas pu obtenir, on peut être très-certain qu’Henriette Smith ne l’obtiendra point. Vous n’avez jamais pu l’engager à lire la moitié autant que vous le désiriez, vous savez que vous ne l’avez pas pu. »

« J’ose dire, répliqua madame Weston en souriant, que je pensais ainsi alors ; mais depuis notre séparation, je ne me souviens pas qu’Emma n’ait pas fait tout ce que je désirais. »

« On ne doit pas désirer se souvenir de pareilles choses, dit M. Knightley, avec sensibilité, et il se tut pendant quelques instans. Mais bientôt après, ajouta :

« Moi qui n’ai pas eu de charme jeté sur mes sens, je puis encore voir, entendre et me souvenir. Emma a été gâtée, parce qu’elle était la plus instruite de la famille : à dix ans, elle avait le malheur d’être en état de répondre à des questions qui auraient embarrassé sa sœur à dix-sept. Elle a toujours été vive et décidée, et Isabelle lente et réservée. Et depuis l’âge de douze ans, Emma a été la maîtresse de la maison et de vous tous. En perdant sa mère, elle a perdu la seule personne qui pût la gouverner. Elle a hérité des talens de sa mère, à qui elle aurait été forcée de se soumettre. »

« J’aurais été très-fâchée, M. Knightley, d’avoir eu besoin de votre recommandation, si, en quittant la famille de M. Woodhouse, j’avais été dans le cas de chercher une autre place : je ne crois pas que vous eussiez dit un mot à qui que ce soit en ma faveur. Je suis persuadée que vous ne m’avez pas crue capable de remplir l’emploi que j’avais. »

« Oui, dit-il en riant, vous êtes bien placée ici, très-propre au rôle d’épouse, mais pas du tout à celui de gouvernante. Mais vous vous prépariez à devenir une excellente femme, pendant le temps que vous étiez à Hartfield. Il est possible que vous n’avez pas donné à Emma une éducation aussi accomplie que vos connaissances le promettaient ; mais vous receviez, vous-même d’elle une excellente éducation sur le point le plus important du nœud conjugal, c’est-à-dire, de soumettre votre volonté à celle d’un autre, et de faire tout ce qu’on désirait de vous. Et si Weston m’avait chargé de lui chercher une femme, je lui aurais certainement proposé mademoiselle Taylor. »

« Je vous remercie, il n’y a pas grand mérite à être une bonne femme, quand on a un mari tel que M. Weston. »

« Ma foi, pour dire la vérité, je crois que vous vous êtes perdue, et que, malgré toutes les dispositions que vous avez à vous soumettre, vous n’en trouviez point l’occasion. Il ne faut cependant désespérer de rien. Weston peut devenir fâcheux, par excès de bonheur, ou il peut arriver que son fils lui donne du désagrément.

« J’espère que non, cela n’est pas probable, M. Knightley, ne nous annoncez pas de vexations de ce côté-là. »

« Non, en vérité, cela n’est pas impossible. Je n’ai aucune prétention au génie d’Emma, en fait de prédictions ou de pressentimens. Je souhaite de tout mon cœur que ce jeune homme ait le mérite de Weston et les richesses des Churchill. Mais, Henriette Smith, je n’ai pas à moitié fini avec elle : Je crois qu’elle est la plus mauvaise compagne qu’Emma puisse avoir. Elle ne sait rien, et croit qu’Emma sait tout. Toutes ses manières tendent à la flatterie ; et, ce qu’il y a de plus mauvais, c’est qu’elle le fait sans dessein : son ignorance est une flatterie continuelle. Comment Emma peut-elle imaginer qu’elle ait quelque chose à apprendre, tandis qu’Henriette lui offre une si aimable infériorité. Quant à Henriette, j’ose assurer qu’elle ne gagnera rien d’avoir fait connaissance avec elle. Hartfield lui donnera du dégoût pour tous les endroits qu’elle fréquentait auparavant. Elle acquerra assez d’élégance pour se trouver déplacée parmi ceux que sa naissance et sa fortune lui avaient marqués pour société. Je suis bien trompé, si les leçons d’Emma donnent de la force à son esprit, et la portent à se conformer raisonnablement aux accidens de la vie auxquels elle pourra être exposée ; elles ne lui donneront qu’un vernis. »

« Ou je compte plus sur le bon sens d’Emma que vous ne faites, ou je désire plus que vous qu’elle soit heureuse ; car je ne saurais faire de jérémiades sur la connaissance qu’elle a faite. Qu’elle était belle hier au soir ! »

« Oh ! vous aimez mieux parler de sa personne que de son esprit, n’est-il pas vrai ? Fort bien ; je ne nie pas qu’Emma ne soit jolie. »

« Jolie ! Dites belle, plutôt ; pouvez-vous imaginer quelqu’un qui approche plus qu’Emma d’une beauté parfaite par le visage et les formes ? »

« J’ignore ce que je pourrais imaginer ; mais j’avoue que je n’ai jamais vu de figures ni de formes qui me plaisent davantage que les siennes. Mais j’ai de la partialité pour elle, en qualité d’ancien ami. »

« Quel œil ! Œil d’un véritable brun clair, si brillant ! Des traits réguliers, une contenance ouverte, avec un teint, oh ! quel teint ! il annonce une santé parfaite, une taille si bien prise et si élevée, une si belle prestance. On voit la santé, non-seulement sur son teint, mais dans son air, sa tête et ses regards. On dit quelquefois qu’un enfant est le portrait de la santé, Emma me donne l’idée d’une santé parvenue à sa perfection. C’est l’amabilité personnifiée, n’est-il pas vrai, M. Knightley ? »

« Je ne trouve rien à redire dans toute sa personne, fut sa réponse. J’aime beaucoup à la regarder, et, j’ajouterai cette louange à celle que vous lui donnez, c’est que je crois qu’elle ne tire pas vanité de sa personne. Considérant combien elle est belle, elle paraît peu occupée de ses charmes ; sa vanité a un autre objet. Madame Weston, je ne permettrai pas que notre caquetage me fasse perdre de vue l’intimité d’Henriette Smith, qui me cause infiniment de peine, ou bien la crainte que j’ai qu’elle ne soit préjudiciable à toutes les deux. »

« Et moi, M. Knightley, je suis très-certaine que ni l’une ni l’autre n’auront lieu de s’en repentir. Avec tous les petits défauts qu’on reproche à ma chère Emma, c’est une excellente personne. Où trouverez-vous ; une meilleure fille, une sœur plus affectionnée, une meilleure amie ? Non, non, elle a des qualités sur lesquelles on peut compter, elle ne peut jamais donner de mauvais conseils, ni commettre de fautes essentielles ; si Emma se trompe une fois, elle a en revanche raison cent fois. »

« Fort bien ! Je ne veux pas vous tourmenter plus long-temps. Emma est un ange, et je conserverai ma mauvaise humeur jusqu’à ce que Noël amène Jean et Isabelle. Jean a pour Emma une affection raisonnable, par conséquent éclairée, et Isabelle pense toujours comme lui, excepté lorsqu’il n’est pas assez effrayé sur le compte de ses enfans ; je suis certain qu’ils seront de mon opinion. »

« Je sais que vous l’aimez réellement trop pour être injustes, ou même désobligeans envers elle ; mais je vous prie de m’excuser, M. Knightley, si je prends la liberté (je me considère encore à présent en possession du privilège de parler qu’aurait eu la mère d’Emma,) de vous dire que je ne crois pas qu’une discussion entre vous, sur l’intimité d’Henriette Smith, puisse produire aucun bien. Je vous prie de me pardonner ; mais supposant que cette intimité amène quelqu’inconvénient, on n’a pas lieu de s’attendre à ce qu’Emma, qui n’a de compte à rendre qu’à son père, qui l’approuve entièrement, la discontinue, tant qu’elle lui conviendra. Il y a long-temps que je suis en droit de donner des conseils ; vous ne pouvez pas être surpris, M. Knightley, si j’use d’un reste de la prérogative de mon ancien emploi. »

« Pas du tout, s’écria-t-il, je vous en remercie, votre conseil est bon, et il aura un meilleur sort que ceux que vous avez souvent donnés, car il sera suivi. »

« Madame Knightley s’alarme aisément, et pourrait craindre pour sa sœur. »

« Soyez sans inquiétude, dit-il, je ne sonnerai pas le tocsin. Je garderai ma mauvaise humeur pour moi-même. Je sens un vif intérêt pour Emma, elle est ma sœur autant qu’Isabelle et peut-être plus. On sent une anxiété, une curiosité sur le compte d’Emma. Dieu sait ce qu’elle deviendra ! »

« Je désirerais de tout mon cœur le savoir, dit doucement madame Weston.

« Elle déclare positivement qu’elle ne se mariera jamais, ce qui naturellement ne signifie rien du tout. Mais je ne crois pas qu’elle ait encore vu un homme qui lui convienne. Il lui serait avantageux de prendre de l’amour pour un homme qui ne laissât rien à désirer. Je voudrais voir Emma amoureuse, et incertaine si l’objet aime répond à sa passion, cela lui ferait du bien ; mais il n’y a personne dans les environs qui puisse l’attacher, et puis elle sort si rarement. »

« Je ne vois véritablement personne qui puisse lui faire changer de résolution, quant à présent, dit madame Weston ; et puisqu’elle est si heureuse à Hartfield, je ne souhaite pas qu’elle contracte un lien qui causerait un mortel chagrin à ce pauvre M. Woodhouse. Quant à présent, je n’engagerai pas Emma à se marier, quoique je fasse un grand cas de l’union conjugale, je vous assure. »

Madame Weston, ici, fit tout son possible pour cacher à M. Knightley un plan favori qu’elle avait concerté avec son mari à ce sujet. On formait à Randalls des vœux sur la destinée d’Emma ; mais on désirait qu’on n’en soupçonnât rien : et la transition soudaine que fit M. Knightley peu après, demandant : « Que pense Weston de ce temps-ci ; aurons-nous de la pluie ? » convainquit madame Weston qu’il n’avait plus rien à dire ou à soupçonner sur Hartfield.


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CHAPITRE VI.


Emma n’avait pas le moindre doute qu’elle n’eût donné une nouvelle direction aux pensées d’Henriette, et qu’elle n’eût excité sa vanité naissante, comme elle le désirait ; car elle la trouva beaucoup plus convaincue qu’auparavant, que M. Elton était un très-bel homme, dont les manières étaient très-agréables ; elle tâcha, par toutes sortes de moyens, d’augmenter ces progrès, et se persuada que le penchant d’Henriette pour M. Elton était parvenu au point où elle le désirait. Quant à M. Elton, elle était certaine que s’il n’était pas déjà amoureux de Henriette, il ne tarderait pas à le devenir ; elle n’avait aucun doute à ce sujet. Il parlait d’Henriette, la louait avec tant de chaleur, que s’il manquait quelque chose à sa passion, un peu de temps suffirait pour compléter sa défaite. Une grande preuve de son attachement venait de ce qu’il s’était aperçu des progrès surprenans qu’avait faits Henriette dans ses manières, depuis son admission à Hartfield.

« Vous avez donné à mademoiselle Smith tout ce qui lui manquait, disait-il, vous lui avez communiqué la grâce et l’aisance qu’elle n’avait pas. Elle était très-belle à son arrivée à Hartfield ; mais à mon avis, les perfections dont vous l’avez ornée, surpassent ce que la nature a fait pour elle. »

« Je suis très-flattée que vous pensiez que je lui aie été utile ; mais Henriette n’avait besoin que d’être redressée et de recevoir quelques avis. Elle possédait une grâce naturelle, une douceur de caractère inexprimable et une naïveté enchanteresse : j’ai eu peu à faire. ».

« S’il était permis de contredire une dame, dit très galamment M. Elton, je lui ai peut-être donné un caractère plus décidé, et fait tourner ses idées vers des points qui ne s’étaient pas présentés à elle. »

« C’est précisément cela ; c’est ce qui excite mon admiration. Lui avoir, pour ainsi dire, donné un caractère décidé ! Il fallait une main habile. »

« J’y ai pris un grand plaisir, je vous assure, je n’ai jamais trouvé de plus aimables dispositions. »

« Je n’en doute nullement » ; et il dit cela, avec une espèce de soupir animé qui sentait son amoureux. Emma fut encore plus satisfaite, un autre jour, de la manière avec laquelle il se prononça en faveur d’un désir qu’elle venait de former : c’était d’avoir le portrait d’Henriette. »

« Vous êtes-vous jamais fait peindre, Henriette ? dit-elle, avez-vous jamais posé pour avoir votre portrait ? »

Henriette était sur le point de sortir du salon ; elle ne s’arrêta que pour dire avec une intéressante naïveté :

« Oh ! mon Dieu, non. »

À peine fut-elle sortie, qu’Emma s’écria :

« Quelle délicieuse possession, que celle d’avoir le portrait d’Henriette ! J’en donnerais tout l’argent qu’on m’en demanderait. J’ai presque envie d’essayer de le faire moi-même. Vous ne savez sans doute pas que j’avais, il y a deux ou trois ans, une grande passion pour la peinture ; j’ai tâché de faire le portrait de plusieurs de mes amis : on me trouvait le coup d’œil juste ; mais pour un sujet dont je vous parlerai tout à l’heure, je me dégoûtai de cette occupation et l’abandonnai entièrement. J’ai envie cependant de tenter l’aventure, si Henriette veut poser. »

« Quel plaisir d’avoir son portrait ! »

« Oh ! je vous en supplie, mademoiselle Woodhouse, s’écria M. Elton, ce serait, en vérité, délicieux ; je vous en prie en grâce d’exercer ce charmant talent, en faveur de votre amie. J’ai vu vos dessins. Comment pouviez-vous supposer que je fusse si ignorant ? Ce salon n’est-il pas orné de vos paysages et de vos fleurs ? Madame Weston n’a-t-elle pas à Randalls, dans la salle de compagnie, des portraits inimitables, sortis de vos mains ? »

Oui, brave homme, se disait Emma en elle-même ; mais qu’est-ce que tout cela a de commun avec la ressemblance ? Vous êtes ignorant en peinture, voilà pourquoi vous me donnez des louanges. « Eh bien ! puisque vous avez la bonté de m’encourager, M. Elton, je crois que je vais essayer. Les traits d’Henriette sont très-délicats, ce qui rend la ressemblance difficile. Cependant il y a une particularité dans la forme de ses yeux et les lignes autour de sa bouche, qu’il est aisé de saisir. »

« C’est exactement cela. La forme de ses yeux et les lignes autour de la bouche. Je ne doute nullement que vous ne réussissiez. Je vous en prie, essayez. De la manière dont vous la ferez, ce sera, pour me servir de votre expression, une délicieuse acquisition. »

« Mais je crains, M. Elton, qu’Henriette ne veuille pas poser ; elle fait si peu de cas de sa beauté. N’avez-vous pas fait attention à la réponse qu’elle m’a faite ? réponse qui signifiait, pourquoi ferait-on mon portrait ? »

« Oh ! certainement, j’y ai fait attention ; cette réponse ne m’a point échappé, mais je pense néanmoins qu’il ne sera pas difficile d’obtenir son consentement. » Henriette, rentra un moment après, et on lui fit la proposition de poser pour son portrait. Les scrupules ne tinrent que quelques minutes contre les prières des deux autres. Emma, désirant commencer sur-le-champ, produisit le porte-feuille qui contenait les esquisses de ceux qu’elle avait eu dessein de faire, mais il n’y en avait pas un de fini, afin qu’on pût décider ensemble, de la largeur d’un cadre pour Henriette. Ses différens essais furent étalés. Portraits en pied, portraits à mi-corps, mignatures ? pinceaux, crayons, couleurs à l’eau, tout avait été essayé. Elle eut toujours l’envie de tout faire, et elle avait obtenu plus de succès en peinture et en musique, qu’aucun autre n’eût pu le faire en n’y apportant que le peu de temps et d’application qu’elle pouvait prendre sur elle d’y mettre. Elle jouait, elle chantait, peignait dans tous les genres ; mais elle manquait de constance et d’assiduité : c’est ce qui fit qu’elle n’arriva jamais, en rien, à ce degré de perfection qu’elle aurait bien voulu atteindre, et qu’il n’eût tenu qu’à elle d’obtenir. Elle ne se trompait pas elle-même sur ses talens en musique et en peinture, mais elle n’était pas fâchée que les autres se trompassent, ou de savoir que la réputation de ses talens était fort au-dessus de ce qu’elle méritait.

Aucun de ses dessins n’était sans mérite ; ceux qui étaient les moins finis en avaient peut-être plus que les autres. Son style était hardi ; mais soit que ses dessins eussent eu plus ou moins de mérite qu’ils n’en avaient, le plaisir et l’admiration de ses deux compagnons auraient été les mêmes : ils étaient en extase. La ressemblance plaît à tout le monde, et le travail de mademoiselle Woodhouse devait être sublime.

« Vous ne trouverez pas ici, dit Emma, une grande variété de figures. Je ne pouvais faire d’études que sur ma famille. Voici un portrait de mon père, un autre de ma sœur ; mais l’idée de poser pour son portrait affectait si singulièrement les nerfs de mon père, que je n’ai pu le saisir qu’à la dérobée. Aucun d’eux n’est ressemblant. Madame Weston, et madame Weston, encore et encore. Cette chère madame Weston ! toujours ma plus sincère amie en toute occasion, elle posait chaque fois que je l’en priais. Voici encore ma sœur ; et véritablement c’est bien là son élégante petite figure ! Ses traits sont assez ressemblans. Si elle eût voulu me donner plus de séances, j’aurais parfaitement attrapé la ressemblance ; mais elle était si pressée d’avoir le portrait de ses enfans, qu’elle ne se donnait point de repos. Voici toutes les tentatives que j’ai faites pour en peindre trois sur quatre. Les voici : Henri, Jean et Bella. D’un bout de la feuille à l’autre, le portrait de l’un peut servir à l’autre. Elle avait tant d’empressement d’avoir ces portraits, que je ne pus lui refuser cette satisfaction ; mais il est impossible que des enfans de trois à quatre ans puissent rester tranquilles, et puis il n’est pas aisé de saisir autre chose que l’air et la couleur, à moins que leurs traits ne soient extraordinairement prononcés. Voici le croquis du quatrième, qui était dans l’âge le plus tendre. Je l’ai saisi pendant qu’il dormait sur un sofa. Il est très-ressemblant. Sa tête se trouvait on ne peut mieux posée : c’est bien lui. Je suis très-contente de mon petit Georges. C’est une bonne chose que le coin d’un sofa. Voilà enfin mon dernier, il représente un monsieur d’une moyenne stature, en pied. Mon dernier est mon meilleur. Mon frère, M. Jean Knightley. Il était presque fini, lorsque je le mis de côté par boutade, et fis vœu de laisser là la peinture. Je ne pus m’empêcher de me mettre en colère ; car après toutes les peines que j’avais prises, et avoir véritablement obtenu une parfaite ressemblance (madame Weston le pensait comme moi). Je l’avais fait un peu trop beau ; il était flatté, mais c’était pécher du bon côté. Après tout cela ne voilà-t-il pas que ma pauvre chère sœur Isabelle vint donner son approbation de la manière suivante : Oui, cela lui ressemble un peu ; mais on ne l’a pas flatté ! Nous avions eu beaucoup de peine à l’engager à accorder quelques séances : il crut me faire une grande faveur. Je n’eus pas la patience de supporter tout cela, et ne voulus pas l’achever, de peur de forcer ma sœur à faire l’apologie d’une mauvaise ressemblance, à toutes les personnes qui lui rendent visite dans le Brunswick-squarre ; et comme je l’ai dit plus haut, je résolus d’abandonner la peinture. Mais pour Henriette, ou plutôt pour moi-même, comme il n’est pas question ici, quant à présent, de maris et de femmes, j’annule mon vœu. »

M. Elton parut frappé et réjoui de cette idée, et ne faisait que répéter « Point de maris et point de femmes ici, à présent, à la vérité, comme vous l’observez. On voyait bien qu’il était pris par un sentiment intérieur, ce qui donna à Emma l’idée de les laisser seuls. Mais comme elle avait grande envie de dessiner, elle remit la déclaration à une autre fois.

Elle fut bientôt décidée sur le choix du cadre du portrait et sur la manière dont elle voulait le faire. Il devait être en grand, à la gouache, comme celui de M. Jean Knightley, et était destiné, si elle en était contente, à occuper une place honorable au-dessus de la cheminée.

La séance commença, et Henriette, souriant et rougissant, craignait de ne pas conserver assez bien son attitude et sa contenance : elle présentait aux yeux attentifs de l’artiste, un doux mélange de beauté et d’expression. Mais elle ne pouvait rien faire tant que M. Elton, frétillant derrière elle, venait à chaque instant examiner les coups de crayon qu’elle donnait. Elle lui sut gré d’avoir pris la meilleure position possible pour regarder Henriette tout à son aise ; mais elle fut forcée de le prier de changer de place. Elle songea ensuite à l’occuper à la lecture.

« S’il voulait avoir la bonté de lire, elle regarderait cette complaisance comme une faveur ; d’une part cela lui aiderait à surmonter les difficultés qu’elle pourrait rencontrer, et de l’autre, ferait oublier, à Henriette l’incommodité de sa position. »

M. Elton s’estima heureux de lui obéir. Henriette écoutait et Emma dessinait en paix ; elle fut néanmoins obligée de lui permettre de temps en temps de venir donner un coup d’œil. On ne pouvait pas le trouvera redire dans un amoureux, et sitôt que le pinceau s’arrêtait, il faisait un saut pour venir regarder et admirer. Il était impossible de se fâcher contre un homme aussi encourageant, car son admiration lui faisait discerner une ressemblance avant qu’elle fût visible. Emma, quoiqu’elle n’approuvât point sa sagacité, rendait intérieurement justice à son amour et à sa complaisance.

Cette séance fut très-satisfaisante ; elle fut assez contente de l’esquisse, pour désirer de continuer. La ressemblance était assez bonne, l’attitude était heureuse, et comme elle avait l’intention d’améliorer un peu la figure, de relever la stature, et de la faire beaucoup plus élégante, elle se flattait de faire un très-joli portrait, qui remplirait la place qui lui était destinée, à la satisfaction de toutes deux, comme un monument constant de la beauté de l’une, du talent de l’autre et de leur mutuelle amitié, sans compter les agréables accessoires que l’attachement de M. Elton promettait d’y joindre. Henriette devait avoir une autre séance le lendemain, et M. Elton, comme il le devait, demanda la permission d’y être admis, pour faire la lecture.

« Sans contredit, nous nous estimerons fort heureuses que vous soyez de la partie. »

Les mêmes civilités, les mêmes salutations, ainsi que les succès et la satisfaction eurent lieu le lendemain, et pendant toutes les autres séances. Le portrait fut promptement et heureusement terminé. Tous ceux qui le virent le trouvèrent très-bien ; mais M. Elton en fut enchanté, et le défendit contre tous les critiques.

« Mademoiselle Woodhouse a donné à son amie la seule beauté qui lui manquait, lui observa madame Weston, ne soupçonnant nullement qu’elle s’adressait à un amoureux. L’expression des yeux est très-correcte ; mais mademoiselle Smith n’a pas de pareils sourcils, ni de pareils cils. Sa figure est cause qu’elle ne les a pas. »

« Vous le croyez ? répliqua-t-il, je ne suis pas de votre avis. Ce portrait me paraît de la plus exacte ressemblance. De ma vie je n’en ai vu une semblable. Il faut compter pour quelque chose l’effet des ombres. »

« Vous l’avez faite trop grande, Emma, dit M. Knightley. »

Emma savait qu’il avait raison, mais ne voulut pas en convenir, et M. Elton dit avec feu :

« Oh ! non, elle n’est certainement pas trop grande, pas du tout trop grande. Considérez qu’elle est assise, ce qui fait naturellement une différence, qui donne exactement l’idée ; et les proportions doivent être observées, vous le savez. Des proportions qui raccourcissent. Oh ! non, cela vous donne l’idée de la stature de mademoiselle Smith. Ce que je dis est exact ! »

« Il est très-joli, dit M. Woodhouse, si bien fait ! tel que tous vos dessins, ma chère. Je ne connais personne qui dessine aussi bien que vous. Il y a une seule chose que je n’aime pas dans ce portrait, c’est qu’elle paraît être assise hors de la maison, n’ayant qu’un petit schall sur les épaules, cela fait craindre qu’elle ne s’enrhume. »

« Mais, mon cher papa, on suppose que nous sommes en été, dans un beau jour d’été, regardez l’arbre. »

« Mais il n’est jamais sain de s’asseoir dehors, ma chère. »

« Il vous est permis de dire tout ce qui vous plaît, monsieur, mais j’avoue que je regarde comme une très-heureuse idée, celle de placer mademoiselle Smith dehors, et l’arbre est si bien touché ! Aucune autre situation n’aurait pu convenir. La naïveté des manières de mademoiselle Smith, et le tout ensemble. Oh ! tout est admirable ! Je ne puis en détourner les yeux ! Oh ! il est très-admirable ! Je n’ai jamais vu une ressemblance plus frappante. »

Maintenant il s’agissait d’avoir une bordure, et cela n’était pas aisé. D’abord il fallait l’avoir dans le plus bref délai, et la tirer de Londres. On n’en pouvait donner l’ordre qu’à une personne intelligente, sur le bon goût de laquelle on pût compter, et Isabelle, la commissionnaire ordinaire de la maison, ne pouvait pas s’en charger, parce qu’on était dans le mois de décembre, et que M. Woodhouse ne pouvait supporter l’idée qu’elle s’exposât, en sortant de la maison, aux brouillards du mois de décembre. Mais aussitôt que M. Elton eut connaissance de cet embarras, il y remédia. Sa galanterie le rendait toujours alerte. S’il pouvait être charge de cette commission, quel plaisir il aurait à s’en acquitter ! Il pouvait se rendre à cheval à Londres, quand on le voudrait. Il était impossible de dire la satisfaction qu’il éprouverait si on le chargeait de cette commission.

« Vous êtes trop bon ! Je ne puis le souffrir, dit Emma ; pour rien au monde je ne voudrais vous en donner une aussi désagréable. » Cette réponse amena la répétition attendue, de nouvelles prières, et l’affaire fut arrangée en un instant. »

M. Elton devait porter le tableau à Londres, choisir la bordure et donner tous les ordres nécessaires. Emma crut pouvoir l’empaqueter de manière à ce qu’il ne courût aucun risque, et qu’il ne l’incommodât pas trop. Lui, au contraire, craignait de ne pas l’être assez. « Quel précieux dépôt ! dit-il, avec un tendre soupir, en le recevant. »

« Cet homme est presque trop galant pour être amoureux, pensa Emma. Je le dirais, si ce n’était que je suppose qu’il y a cent différentes manières d’être amoureux. C’est un excellent jeune homme, il conviendra parfaitement à Henriette ; ce sera un exactement cela, comme il dit souvent lui-même. Mais il soupire, prend un air langoureux, et s’étudie à faire des complimens plus que je ne voudrais, si la chose me regardait. J’en ai cependant reçu ma bonne part, en ma qualité de confidente ; mais c’était par reconnaissance, et à cause d’Henriette. »


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CHAPITRE VII.


Le même jour que M. Elton partit pour Londres, fournit une nouvelle occasion à Emma d’obliger son amie. Henriette, suivant sa coutume, s’était rendue à Hartfield, après déjeûner, et quelque temps après elle s’en retourna à la maison, avec promesse d’y revenir dîner. Son retour fut plus prompt qu’elle ne l’avait fait espérer ; elle avait dans les yeux un empressement, une agitation qui annonçaient qu’il lui était arrivé quelque chose d’extraordinaire, qu’elle avait grande envie de dévoiler, ce qu’elle fit, en effet, une minute après. On lui dit au moment de son arrivée chez madame Goddard, qu’il y avait une heure que Martin y était venu, et que ne la trouvant pas à la maison, et apprenant qu’on n’était pas certain de son retour, il avait laissé un paquet qu’une de ses sœurs lui envoyait, après quoi il était parti. En ouvrant ce paquet, elle y avait trouvé, outre deux chansons qu’elle avait prêtées à Elisabeth, pour les copier, une lettre qui lui était adressée. Cette lettre était de M. Martin, et contenait une proposition de mariage.

Qui l’aurait cru ! Elle fut si surprise, qu’elle ne savait que penser. Oui, une proposition de mariage ; et une très-jolie lettre, du moins elle le croyait. Il écrivait comme s’il aimait véritablement. Elle ne savait qu’en penser ; c’est pourquoi elle était venue en hâte demander à mademoiselle Woodhouse ce qu’elle devait faire. Emma fut presque honteuse de voir son amie balancer entre le plaisir et le doute.

« Sur ma parole, s’écria-t-elle, si ce jeune homme ne réussit pas, ce ne sera pas faute de demander ce qu’il désire ; il veut contracter une bonne alliance, s’il le peut. »

« Voulez-vous lire la lettre, dit Henriette ? Je vous en prie, lisez-là, vous m’obligerez. »

Emma n’était pas fâchée qu’on la pressât. Elle lut et fut surprise ; elle ne s’attendait pas à un pareil style. Non-seulement il n’y avait pas de faute de langue, mais un homme comme il faut n’aurait pas désavoué cette lettre. Les expressions, quoique peu recherchées, étaient fortes, sans affectation, et les sentimens qu’elle annonçait faisaient honneur à son auteur. Elle était courte, mais pleine de bon sens, d’attachement, de générosité et même de délicatesse. Elle réfléchit, et Henriette attendait avec impatience, ce qu’elle en pensait, criant : Fort bien ! fort bien ! et fut à la fin forcée de dire : La lettre est-elle bonne ? ou : Est-elle trop courte ? « Oui, en vérité, la lettre est très-bonne, répliqua lentement Emma, elle est si bonne que je suis persuadée qu’une de ses sœurs est venue à son secours. Je ne puis concevoir que le jeune homme qui vous parlait l’autre jour, puisse s’exprimer aussi bien sans secours, et cependant ce n’est pas le style d’une femme ; il est trop fort, trop concis, et pas assez diffus pour une femme. Il n’y a pas de doute, c’est un homme sensé, il a de l’esprit naturel, pense d’une manière forte et claire, et qui lorsqu’il prend une plume trouve des mots convenables. Il existe de ces gens-là, vigoureux, décidés, ayant des sentimens, qui, jusqu’à un certain point, ne sont pas grossiers. Cette lettre, Henriette, (en la lui rendant) vaut mieux que je ne m’y attendais. »

« Fort bien ! dit Henriette, toujours dans l’attente d’une réponse, fort bien ! Mais que dois-je faire ? »

« Ce que vous devez faire ! Sur quoi ? Est-ce au sujet de la lettre ? »

« Oui. »

« Mais, quel doute pouvez-vous avoir ? Il faut y répondre, et le plus tôt possible. »

« Oui, mais que lui dirai-je ? ma chère demoiselle Woodhouse, dites-moi votre avis. »

« Oh ! non, non ! la lettre doit être entièrement de vous. Je suis persuadée que vous vous en tirerez à merveille. Les expressions dont vous vous servirez seront, je n’en doute point, claires et précises, ce qui est le plus essentiel. Votre intention doit être exprimée en termes non équivoques, qui ne puissent donner lieu à aucun doute, à aucune conjecture. La phrase que vous emploierez pour témoigner d’une manière polie votre reconnaissance et vos regrets, se présentera d’elle-même à votre esprit, j’en suis certaine. Je ne crois pas que vous deviez lui donner à croire que vous sentez le moindre déplaisir de ce qu’il s’est trompé dans son attente. »

« Vous pensez donc que je dois le refuser ? dit Henriette, les jeux baissés. »

« Si vous devez le refuser ! Que voulez-vous dire, ma chère Henriette ? Avez-vous le moindre doute à ce sujet ? Je pensais… mais je vous demande pardon, peut-être me suis-je trompée. Je ne vous ai certainement pas comprise, si vous avez quelque doute quant à la manière de répondre à sa lettre. J’ai cru que vous me consultiez seulement sur les expressions. » Henriette garda le silence, Emma continua, avec un peu de circonspection :

« Votre intention est certainement de faire une réponse favorable ? »

« Non, je n’ai pas cette intention là, c’est-à-dire, je ne pense pas… Mon Dieu ! que dois-je faire ? Je vous en supplie, ma chère demoiselle Woodhouse, que me conseillez-vous ?»

« Je ne vous donnerai aucun conseil, Henriette, je ne veux pas me mêler de cette affaire. C’est à votre cœur à décider. »

« Je ne savais pas qu’il m’aimât tant, » dit Henriette, en regardant sa lettre. Emma garda le silence pendant quelque temps ; mais craignant que la flatterie enchanteresse de la lettre ne fût trop puissante, elle crut devoir dire :

« Je regarde comme une règle générale, que lorsqu’une femme est dans le doute, si elle doit accepter un homme ou non, elle doit le refuser ; si elle hésite à dire oui, elle doit sur-le-champ dire non. On ne doit pas contracter un pareil lien avec des sentimens et un cœur divisés. J’ai cru qu’étant votre amie et plus âgée que vous, je pouvais vous dire cela ; mais ne croyez pas que mon intention soit de chercher à vous influencer. »

« Oh ! non, vous êtes trop bonne pour… mais me dire ce que je dois faire… non, non… ce n’est pas cela ; car, comme vous dites, il faut prendre sa résolution soi-même. On ne doit pas hésiter. C’est une affaire très-sérieuse. Je ferais mieux de dire non. Peut-être. Croyez-vous que je ferais mieux de dire non ?

« Pour rien au monde, dit Emma, en souriant avec grâce, je ne voudrais vous conseiller de dire oui ou non. C’est à vous à juger ce qui convient le mieux à votre bonheur. Si vous préférez M. Martin à tout autre, si vous le croyez l’homme le plus agréable que vous ayez jamais vu, pourquoi hésiteriez-vous ? Vous rougissez, Henriette songeriez-vous par hasard à quelqu’un qui lui fut préférable. Henriette, Henriette, ne vous abusez pas, ne vous laissez pas entraîner par la reconnaissance et la compassion. À qui pensez-vous dans ce moment ? »

Les symptômes étaient favorables. Au lieu de répondre, Henriette se tourna vers le feu, confuse et pensive ; et quoiqu’elle eût encore la lettre, elle la tortillait machinalement autour de ses doigts, sans y faire aucune attention. Emma attendait avec impatience, mais non sans espérance, le résultat de cette scène. Enfin, avec une espèce d’hésitation, Henriette dit :

« Mademoiselle Woodhouse, puisque vous ne voulez pas me dire votre opinion, il faut que je me conduise du mieux qu’il me sera possible. Je me suis tout à fait déterminée, et je suis presque résolue à refuser M. Martin. Pensez-vous que je fasse bien ? »

« Parfaitement bien, ma chère Henriette, c’est justement ce que vous devez faire. Tant que vous avez hésité, j’ai garde mon opinion en moi-même, mais maintenant que vous êtes tout à fait décidée, je puis vous la communiquer, en vous approuvant. Ma chère Henriette, je m’en félicite. J’aurais senti un vif chagrin de vous avoir perdue, ce qui serait nécessairement arrivé, si vous eussiez épousé M. Martin. Tant que vous avez témoigné le moindre degré d’hésitation, je me suis tue, parce que je ne voulais vous influencer en rien, mais j’étais singulièrement affectée. Je craignais de perdre une amie. Je n’aurais pu rendre visite à madame Robert Martin, d’Abbey-Millfarm. Maintenant je suis sûre de vous pour toujours.

Henriette n’avait pas songé à un pareil danger, et l’idée de l’avoir couru la frappa vivement.

« Vous n’auriez pu me rendre visite ! dit-elle d’un air effaré. Certainement non, vous ne le pouviez pas ; je n’y avais pas pensé : cela aurait été terrible !

« Je l’ai échappé belle ! Ma chère demoiselle Woodhouse, pour tout au monde, je ne me priverais pas de l’honneur et du plaisir de votre société. »

« En vérité, Henriette, cette séparation m’aurait été bien sensible ; mais elle devenait inévitable. Vous étant retirée de la bonne société, j’aurais été forcée de vous abandonner. »

« Mon Dieu ! comment aurais-je pu le supporter ! Je serais morte de chagrin de ne plus venir à Hartfield. »

« Chère petite amie ! vous bannie à Abbey-Millfarm ! Vous réduite à la société de gens illettrés et grossiers, et cela pour la vie !… Je suis surprise que ce jeune homme ait eu l’audace de vous le proposer. Il faut qu’il ait une grande opinion de lui-même. »

« Je ne crois pas qu’en général il s’en fasse accroire, dit Henriette, sa conscience s’opposant à laisser passer cette censure : je suis certaine qu’il est d’un bon naturel ; je lui aurai toujours beaucoup d’obligations et je lui voudrai du bien toute ma vie : mais c’est tout à fait différent de… ; et vous savez bien que, quoiqu’il m’aime, ce n’est pas une raison pour que je l’aime aussi ; et je dois avouer que, depuis que je fréquente votre maison, j’ai vu des gens… ; et si l’on examinait leurs manières et leurs personnes, oh ! il n’y aurait pas de comparaison à faire. L’un d’eux surtout est si bel homme, si agréable ! Cependant je ne puis m’empêcher de reconnaître monsieur Martin pour un très-aimable jeune homme, et j’en ai une très-bonne opinion ; et puis l’attachement qu’il a pour moi, et m’avoir écrit une si jolie lettre. Mais, quant à vous quitter, aucune considération quelconque ne me le ferait faire. »

« Grand merci, grand merci, ma douce petite amie, nous ne nous séparerons pas. Une fille n’est pas obligée d’épouser un homme, par cela seul qu’il la demande en mariage, ou parce qu’il lui est attaché et lui écrit une lettre passable. »

« Oh ! non ; et cette lettre était très-courte. »

Emma sentit que son amie avait le goût mauvais ; mais elle ne le lui fit pas connaître, et répondit seulement que c’était très-vrai, et qu’elle pensait que ce serait une triste consolation pour elle, en supportant, pendant toutes les heures de la journée, les manières grossières de son mari, de savoir qu’il était en état d’écrire une lettre passable.

« Oh ! certainement personne ne se souciait d’une lettre : le grand point était d’être heureuse au milieu d’une société choisie. Je suis tout à fait déterminée à le refuser. Mais comment le ferai-je ? Que dirai-je ? »

Emma lui assura qu’elle n’aurait aucune difficulté à faire cette réponse, et lui conseilla de la faire sur-le-champ : elle y consentit, comptant sur son assistance ; et Emma, continuant toujours à lui dire qu’elle n’en avait pas besoin, la lui donnait véritablement à chaque sentence. En relisant cette lettre, pour y répondre, son cœur s’attendrit tellement, qu’Emma crut qu’il était nécessaire de lui remonter l’imagination par des expressions décisives ; et elle était si peinée de l’idée de le rendre malheureux, de ce que sa mère et ses sœurs diraient et penseraient d’elle, et craignait tellement de passer dans leur esprit pour une ingrate, qu’Emma crut que, si Martin se fût présenté à elle dans ce moment, il aurait été accepté.

Cependant la réponse fut écrite, cachetée et envoyée. L’affaire fut terminée, et Henriette en sûreté. Pendant toute la soirée elle fut abattue et pensive ; mais Emma lui passa ses aimables regrets, les divertit souvent en parlant de leur affection mutuelle ; et quelquefois en ramenant ses idées sur M. Elton : « Je ne serai plus invitée à l’Abbey-Millfarm, dit Henriette d’un ton douloureux. »

« Et quand vous seriez invitée, mon Henriette, pourrais-je me séparer de vous ? Vous êtes trop nécessaire à Hartfield, pour vous laisser aller à l’Abbey. » « Et moi, je vous assure que je n’ai pas la plus petite envie d’y aller, car je ne me trouve heureuse qu’à Hartfield. »

Un moment après, elle dit : « Si madame Goddard savait ce qui vient de se passer, elle serait bien surprise. Mademoiselle Nash le serait certainement, elle qui pense que sa sœur a fait un très-bon mariage, quoiqu’elle n’ait épousé qu’un marchand de draps. »

« On serait fâché devoir une sous-maîtresse d’école afficher plus d’orgueil ou de prétentions. Je suis persuadée, Henriette, que mademoiselle Nash vous envîrait un mariage comme celui que vous refusez. Cette conquête aurait un grand prix à ses yeux. Je ne suppose pas qu’on soupçonne pour vous rien de supérieur à cela. Les attentions d’une certaine personne ne font pas encore le sujet des caquets à Highbury. Je m’imagine que jusqu’à présent vous et moi sommes les seules à qui ses regards et ses manières aient expliqué ses sentimens. »

Henriette rougit, sourit, et dit quelque chose sur la surprise où elle était qu’on l’aimât tant. »

L’idée de M. Elton lui plaisait infiniment ; mais peu après, néanmoins son cœur s’attendrit de nouveau pour le pauvre M. Martin, quoiqu’elle l’eût rejeté. »

« Maintenant il a ma lettre, dit-elle à voix basse ; je voudrais bien savoir ce qu’ils font tous : si ses sœurs sont informées s’il est malheureux, elles le seront aussi ; je me flatte que son chagrin ne sera pas si violent. »

« Ne pensons qu’à nos amis absens, qui sont plus agréablement occupés, s’écria Emma. En ce moment peut-être M. Elton montre votre portrait à sa mère et à ses sœurs, leur persuadant que l’original est infiniment plus beau, et se fait demander cinq à six fois votre nom chéri, avant que de le leur dire. »

« Mon portrait ! Mais il l’a laissé dans Bond-Street. — Vous le croyez ? Je ne connais donc pas M. Elton ? »

« Non, ma modeste petite Henriette, soyez bien sûre que votre portrait n’ira dans Bond-Street qu’au moment où M. Elton montera à cheval pour s’en revenir. Ce soir, il lui tiendra compagnie ; il fera son bonheur, sa consolation. Il lui servira à faire part de ses desseins à sa famille ; il vous introduira au milieu de ses proches, et leur procurera ces sensations si naturelles et si agréables, la curiosité et une possession anticipée. Combien leur imagination travaille ! Qu’ils sont animés, joyeux, vifs ! Henriette sourit, et son sourire devint plus marqué. »


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CHAPITRE VIII.


Henriette passa cette nuit-là à Hartfield. Depuis quelques semaines elle y passait plus de la moitié de son temps, et graduellement on lui appropria une chambre à coucher : Emma jugea à propos, comme le plus sûr et le plus amical, de la retenir, quant à présent, aussi long-temps qu’elle le pouvait chez elle. Elle devait se rendre, le jour suivant, chez madame Goddard pour une ou deux heures : c’était pour prendre des arrangemens, et annoncer qu’elle resterait quelques jours à Hartfield, sans retourner à Highbury. Après son départ, M. Knightley arriva, et resta quelque temps avec M. Woodhouse et Emma, jusqu’à ce que M. Woodhouse, qui s’était décidé à faire son tour de promenade fût prié par sa fille de ne pas le différer et y fût engagé par tous les deux malgré les scrupules qu’il sentait de manquer à sa civilité ordinaire, en quittant M. Knightley. M. Knightley qui n’avait rien de cérémonieux en lui, formait un contraste parfait, par ses réponses courtes et décidées, aux longues apologies et aux doutes civils de M. Woodhouse.

« Fort bien, M. Knightley, si vous voulez bien me le permettre, si vous me pardonnez mon impolitesse, je suivrai le conseil d’Emma, et me promènerai pendant un quart d’heure. Comme il fait soleil, je crois que je ferai bien de faire mes trois tours de promenade, tandis que je le puis. Je vous traite sans cérémonie, M. Knightley. Nous autres invalides nous sommes privilégiés. »

« Mon cher monsieur, ne me regardez pas comme étranger. »

« Je vous laisse un excellent substitut dans ma fille ; Emma aura beaucoup de plaisir à vous tenir compagnie. C’est pourquoi je vous prie de recevoir mes excuses, et je vais faire mes trois tours, ma promenade d’hiver. »

« Vous ne sauriez mieux faire, monsieur. »

« Je vous aurais prié de m’accompagner, M. Knightley ; mais je marche lentement, mon pas vous ennuierait, et d’ailleurs vous avez une autre longue promenade pour vous rendre à l’abbaye de Donwell. »

« Je vous remercie, monsieur, je vais me retirer dans un instant ; et je pense que le plus tôt que vous partirez pour votre promenade, ce sera le mieux. Je vais vous chercher votre redingote, et vous ouvrir la porte du jardin. »

M. Woodhouse partit enfin ; mais M. Knightley, au lieu de partir aussi, se remit sur sa chaise, paraissant avoir envie de causer. Il commença par parler d’Henriette, et il en parla avec plus de louanges qu’à son ordinaire, ce qui surprit Emma.

« Je ne mets pas un si haut prix que vous à sa beauté, dit-il : mais c’est une jolie petite créature, et je suis porté à croire qu’elle a d’heureuses dispositions : son caractère dépend des personnes qu’elle fréquente ; mais en bonne main, elle deviendra une excellente femme. »

« Je suis charmée que vous pensiez ainsi ; et quant aux bons avis, je me flatte qu’ils ne lui manqueront pas. »

« Allons, je vois que vous vous attendez à un compliment, ainsi, je vous avouerai que je pense que vous l’avez perfectionnée ; vous l’avez guérie de cette manière absurde de ricanner qu’ont toutes les petites écolières. Véritablement elle vous fait honneur. »

« Je vous en remercie. J’aurais été très-mortifiée, si j’avais pu penser que je ne lui avais été d’aucune utilité, mais il n’est pas donné à tout le monde, de louer les gens qui le méritent. Vous n’êtes pas accoutumé à me gâter de ce côté-là. »

« Vous l’attendez, dites-vous, ce matin ? »

« À tout moment, elle devrait être de retour. »

« Elle aura été arrêtée par quelques affaires, une visite peut-être. »

« Commérage d’Highbury ! ennuyeuses créatures ! »

« Henriette ne regarde pas comme ennuyeuses les personnes qui le seraient pour vous. »

Emma savait qu’il disait vrai, et par conséquent elle ne pouvait le contredire ; c’est pourquoi elle garda le silence. Peu à peu, il ajouta en souriant :

« Je ne prétends pas fixer de temps ni de lieu ; mais je dois vous dire que j’ai de bonnes raisons de croire que votre petite amie recevra bientôt des nouvelles avantageuses. »

« En vérité ! Comment cela ? et de quelle espèce ? »

« D’une espèce très-sérieuse, je vous assure, continua-t-il en riant. »

« Très-sérieuse ! Je ne puis avoir là-dessus qu’une seule idée. Qui est amoureux d’elle ? Qui vous a fait son confident ? »

Emma espérait que M. Elton se serait peut-être ouvert à M. Knightley, comme étant l’ami et le conseiller de tout le monde ; et elle savait que M. Elton avait beaucoup de respect pour lui.

« J’ai lieu de croire, poursuivit-il, qu’Henriette Smith recevra des propositions de mariage, et de la part d’une personne contre laquelle on ne peut faire la moindre objection. Robert Martin est la personne en question. La visite qu’elle a faite, l’été dernier, à Abbey-Mill, a causé sa défaite ; il l’aime à la folie et désire l’épouser. »

« Il est bien obligeant, dit Emma ; mais est-il certain qu’Henriette le désire pour époux ? »

« Eh bien ! il désire s’offrir pour époux ; cela vous satisfait-il ? Il s’est rendu à l’abbaye il y a deux jours, pour me consulter à ce sujet. Il sait que j’ai beaucoup d’estime pour lui et pour toute sa famille, et je crois qu’il me regarde comme un de ses meilleurs amis. Il venait me demander si je ne croyais pas qu’il fût imprudent à lui de se marier de si bonne heure ; si je ne pensais pas que sa future fût trop jeune : enfin, si j’approuvais son choix ; craignant peut-être qu’on pût la considérer, surtout depuis que vous l’aviez admise dans votre intimité, comme tenant dans la société un rang au-dessus de lui. Je fus très-satisfait de tout ce qu’il me dit. Jamais personne ne montra plus de bons sens que Robert Martin. Tout ce qu’il dit fut dit à propos : il est franc, va droit son chemin, et est doué d’un bon jugement. Il me fit une entière confidence, de sa situation et de ses projets, et de tout ce que sa famille se proposait de faire à l’occasion de ce mariage. C’est un excellent jeune homme, bon fils et bon frère. Je n’eus aucune difficulté à lui conseiller de s’établir, lorsqu’il m’eut prouvé qu’il en avait les moyens ; j’étais convaincu qu’il ne pouvait rien faire de mieux. Je fis aussi l’éloge de la future, et le renvoyai très-satisfait. Quand bien même il n’aurait pas eu une grande opinion de mes talens, avant ce temps-là, je suis persuadé qu’alors il en avait une excessive, et que lorsqu’il quitta la maison, il fut convaincu que j’étais le meilleur ami et le meilleur conseiller qu’il eût dans le monde.

« Ce fut avant-hier au soir que cela arriva. Maintenant, comme nous pouvons raisonnablement supposer qu’il ne perdra pas beaucoup de temps à en parler à la demoiselle, et comme il paraît qu’il ne l’a pas fait hier, il est probable qu’il est aujourd’hui chez madame Goddard, et qu’Henriette est retenue par une visite qu’elle ne regardera pas comme ennuyeuse. »

« Je vous prie, M. Knightley, dit Emma, qui avait presque toujours ri sous cape, pendant la meilleure partie de son discours, ayez la bonté de me dire comment vous savez que M. Martin n’a pas parlé hier ? »

« Certainement, répliqua-t-il, surpris, je n’en suis pas sûr ; mais j’ai lieu de le croire. N’a-t-elle pas passé toute la journée avec vous ? »

« Allons, dit-elle, je veux vous dire quelque chose, en récompense de ce que vous avez bien voulu me communiquer. Il a parlé hier, du moins il a écrit, et a été refusé. »

On fut obligé de le lui répéter, avant qu’il pût le croire ; le feu-lui monta à la figure de surprise et de déplaisir ; il se leva avec indignation et dit : « Elle est donc plus idiote que je ne l’aurais cru ; à quoi pense cette folle ? »

« Oh ! certainement, s’écria Emma, il est toujours incompréhensible à un homme qu’une femme puisse jamais refuser une offre de mariage. Un homme s’imagine qu’une femme est toujours prête d’accepter le premier qui la demandera. »

« Galimatias ! Aucun homme n’a de telles idées. Mais qu’est-ce que tout cela signifie ? Henriette Smith refuser Robert Martin ? C’est une folie, si elle l’a fait ; mais je me flatte qu’on vous a trompée. »

« Je l’ai vu hier, rien n’est plus clair. »

« Vous avez vu sa réponse ! Vous l’avez écrite vous-même. Emma, c’est votre ouvrage, vous lui avez persuadé de le refuser. »

« Et si je l’avais fait, ce que néanmoins je suis loin d’avouer, je ne me croirais pas coupable. M. Martin est un très-honnête jeune homme ; mais je ne le crois pas l’égal d’Henriette ; et je suis en vérité très-surprise qu’il ait osé lui faire la cour. D’après ce que vous me dites, il paraît qu’il a eu des scrupules, c’est bien dommage qu’il les ait surmontés. »

« Il n’est pas l’égal d’Henriette ! s’écria M. Knightley avec chaleur, d’un ton élevé ; et il ajouta avec une aspérité plus calme : Non, il n’est pas son égal ; car il est autant son supérieur en jugement qu’il l’est en fortune. Emma, votre prédilection peu sensée pour cette jeune fille vous a aveuglée. Quelles prétentions peut avoir Henriette Smith, soit par rapport à sa naissance ou son éducation, à une alliance supérieure à celle de Robert Martin ? Elle est fille naturelle d’on ne sait qui, et probablement sans qu’on lui ait assuré une pension ; ses parens sont sans doute des gens du commun. Elle n’est connue que comme pensionnaire dans une petite école. Cette fille n’a ni jugement, ni instruction. On ne lui a rien enseigné d’utile, et elle est trop jeune et trop simple pour avoir rien appris d’elle-même. À son âge, elle ne peut avoir d’expérience, et le peu d’esprit qu’elle a, annonce qu’elle n’en aura jamais davantage. Elle est jolie, elle a un bon caractère, et voilà tout. Le seul scrupule qui pouvait m’empêcher de conseiller ce mariage à Martin, était par rapport à lui, comme au-dessous de ce qu’il méritait, et une mauvaise alliance pour lui. Je sentais que pour la fortune, il pouvait certainement trouver mieux, et que quant à une compagne raisonnable et utile, il ne pouvait pas trouver pis. Mais il était inutile de raisonner ainsi avec un homme amoureux, qui se fiait aux bonnes dispositions de son amante, en qui il n’en connaissait pas de mauvaises, et qui espérait qu’en d’aussi bonnes mains que les siennes, elle tournerait à bien. J’étais persuadé que tout l’avantage était du côté de la jeune fille, et je n’avais pas le moindre doute, (je ne l’ai pas encore à présent,) que tout le monde n’ait été surpris de sa bonne fortune. Je comptais même sur la satisfaction que vous en auriez. Il me passa alors par la tête que vous n’auriez aucun regret de son départ d’Highbury, en la voyant si bien pourvue. Je me rappelle que je me disais à moi-même : Il n’y a pas jusqu’à Emma qui ne croie qu’elle a fait un bon mariage. »

« Je suis extrêmement surprise que vous connaissiez si peu Emma, pour parler comme vous faites. Comment ! croire qu’un fermier (et avec tout son jugement et son mérite, M. Martin n’est pas autre chose) soit un mariage avantageux pour mon intime amie ! Que je ne doive pas regretter son départ d’Highbury pour épouser, un homme que je ne pourrais jamais admettre chez moi ! Je suis étonnée que vous me supposiez de pareils sentimens. Je vous assure que j’en ai de bien différens. Je ne crois pas que vous établissiez la question comme elle doit l’être. Vous êtes injuste à l’égard des prétentions d’Henriette. Tout le monde en conviendra ainsi que moi : M. Martin peut être le plus riche des deux ; mais il lui est certainement inférieur par le rang qu’elle tient dans la société. La sphère dans laquelle elle se meut est au-dessus de la sienne. Elle se dégraderait. »

« Une bâtarde ignorante se dégraderait en épousant un respectable et intelligent fermier qui a des propriétés ! »

« Quant à sa naissance, quoique, dans un sens légal, elle ne soit rien, le sens commun fait qu’elle est quelque chose, Elle ne doit pas être punie des fautes des autres, et ce n’est pas la sienne si on la place au-dessous des personnes avec lesquelles elle est élevée. Il n’y a certainement pas de doute qu’elle ne soit la fille d’un homme comme il faut et riche. On paie pour elle une pension libérale, et on n’épargne rien pour son éducation et sa toilette : il m’est démontré qu’elle est fille d’un gentilhomme, et personne ne niera sans doute qu’elle ne fréquente pas des filles de gentilshommes. Elle est au-dessus de M. Martin. »

« Que ses parens soient ce que vous voudrez, qui que ce soit qui ait été chargé d’elle, il ne paraît pas qu’on ait eu l’intention qu’elle fût introduite parmi ce que vous appellez la bonne société. Après avoir reçu une mince éducation, on la laisse entre les mains de madame Goddard, pour devenir ce qu’elle pourra ; vivre comme elle, et voir la même compagnie que celle que fréquente madame Goddard. Ses parens pensaient que cela suffisait pour elle, et certes ils avaient raison. Elle n’en désirait pas davantage ; jusqu’au temps où vous vous êtes mis dans la tête d’en faire votre amie, elle n’avait aucun dégoût pour ses pareils, ni l’ambition de se mettre au-dessus d’eux. Elle était aussi heureuse que possible, l’été passé, chez les Martin ; elle n’avait alors aucune idée de supériorité sur eux : et si elle en a à présent, c’est à vous qu’elle le doit. Vous n’avez pas été la véritable amie d’Henriette, Emma. Robert Martin ne se serait pas offert, s’il n’avait pas été persuadé qu’elle avait quelque inclination pour lui. Je le connais bien. Il a trop de jugement pour s’être adressé à une femme au hasard, et par la seule raison qu’il était amoureux d’elle. Et quant au reproche que vous lui faites de s’en faire accroire, personne n’est plus exempt de ce défaut que lui. Soyez certains qu’il a reçu des encouragemens. »

Il convenait à Emma de ne pas répondre d’une manière directe à cette assertion ; elle crut prudent de poursuivre la même ligne de défense qu’elle avait employée.

« Vous êtes bien attaché à M. Martin ; mais, comme je vous l’ai déjà dit, vous êtes injuste envers Henriette. Les prétentions qu’a Henriette à un bon mariage ne sont pas si méprisables que vous vous l’imaginez. Elle n’est pas instruite, mais elle est plus sensée que vous ne le croyez ; et son jugement ne mérite pas qu’on en parle comme vous le faites. Passons là-dessus, et supposons avec vous qu’elle n’ait que de la beauté et un bon naturel ; permettez-moi de vous dire qu’au degré où elle possède ces deux qualités, ce ne sont pas de petites recommandations aux yeux de tout le monde en général ; car elle est en effet très-belle fille, et paraîtra telle à quatre-vingt-dix-neuf personnes sur cent ; et jusqu’à ce que les hommes deviennent plus philosophes au sujet de la beauté qu’on ne les en suppose capables, jusqu’à ce qu’ils deviennent amoureux de l’esprit des femmes plutôt que de leur beauté, une fille aussi aimable qu’Henriette est très-sûre d’être admirée, recherchée, et d’avoir le choix sur plusieurs, par conséquent elle a le droit de faire la difficile. Son bon naturel peut aussi lui donner des présentions d’autant mieux fondées, qu’elle joint à cette qualité une douceur de caractère et des manières peu communes, une très-humble opinion d’elle-même, et qu’elle est disposée à trouver tout le monde parfaitement bien. Je me trompe beaucoup, si votre sexe en général ne croyait pas qu’une beauté comme la sienne, avec un pareil caractère ; ne soient pas les meilleures prétentions qu’une femme puisse avoir. »

« Sur ma parole, Emma, à vous entendre vous servir de votre raison comme vous le faites, je serais presque tenté de penser comme vous. Il vaudrait mieux n’avoir pas de jugement, que d’en faire un pareil usage. »

« Vous avez raison, s’écria-t-elle en riant ; je connais les sensations qui vous gouvernent tous. Je sais qu’une fille comme Henriette est justement ce que les hommes idolâtrent, une fille qui enchante leurs sens, et satisfait leur jugement. Oh ! Henriette est faite pour choisir. Et vous-même, si vous deviez jamais vous marier, ce serait la femme qui vous conviendrait. Et doit-elle, à dix-sept ans, entrant dans le monde, à peine connue, exciter la moindre surprise, parce qu’elle n’accepte pas la première offre qu’on lui fait ? Je vous en prie, donnez-lui le temps de se reconnaître. »

« J’ai toujours regardé cette intimité comme une folie, dit M. Knightley, quoique je n’en ai rien dit ; mais à présent je m’aperçois qu’elle deviendra très-nuisible à Henriette : vous la rendrez si fière de sa beauté, et des grandes prétentions auxquelles elle a droit, que bientôt aucun de ceux qu’elle voit autour d’elle ne seront dignes de l’approcher. La vanité, opérant sur une tête faible, ne peut faire que du mal. Il n’y a rien de si aisé pour une jeune fille que d’avoir de trop grandes présentions. Il serait possible que mademoiselle Smith ne reçût pas beaucoup de propositions de mariage, quoiqu’elle soit une très jolie fille. Les hommes sensés, quoique vous en disiez, ne prennent pas de niaises pour femmes. Les jeunes gens de bonne famille n’aimeraient pas à s’allier avec une fille aussi obscure, et ceux qui sont prudens craindraient de s’exposer au désagrément de voir un jour le mystère de sa parenté se découvrir. Qu’elle épouse Robert Martin, et elle assure son bonheur à jamais. Mais si vous lui faites espérer qu’elle se mariera à un grand personnage, que vous lui fassiez accroire qu’elle ne doit épouser qu’un homme de qualité, il est possible qu’elle reste toute sa vie pensionnaire chez madame Goddard ; à moins que, réduite au désespoir (car elle se mariera d’une manière ou d’une autre), elle ne prenne le fils du vieux maître d’école. »

« Nous différons tellement sur ce point, M. Knightley, qu’il est inutile d’en parler davantage. Cela ne servirait qu’à nous faire quereller de plus en plus. Mais de la laisser épouser M. Martin, cela est impossible : elle l’a refusé et d’une manière si positive, que je pense qu’il n’y reviendra pas. Quoi qu’il arrive de ce refus, elle doit s’y tenir : je ne nie pas d’y avoir eu quelqu’influence ; mais je vous assure que je n’ai pas eu grand’peine à la décider, tout autre aurait également réussi. Il se présente si mal, ses manières sont si grossières, que si jamais elle a été portée à l’écouter, elle ne le ferait pas aujourd’hui. Je puis croire qu’avant d’avoir vu des personnes qui lui sont infiniment supérieures, elle ait pu le trouver supportable. Il était frère de ses amies, il cherchait toutes les occasions de lui plaire ; et, ne voyant personne de mieux que lui, ce qui lui était très-avantageux, elle a pu, pendant qu’elle était à l’Abbey-Mill, ne le pas trouver désagréable ; mais tout est changé : elle sait maintenant ce que c’est qu’un homme comme il faut, et personne autre n’aura l’espoir de réussir auprès d’Henriette. »

« Sottise, sottise, s’écria M. Knightley. Les manières de Robert Martin indiquent du bon sens, de la sincérité et de la bonne humeur ; d’ailleurs Henriette est incapable de juger de son esprit. »

Emma ne répondit rien, elle s’efforça de ne pas paraître affectée ; et l’était véritablement au point qu’elle désirait qu’il s’en allât. Elle ne se repentait pas de ce qu’elle avait fait ; elle se croyait meilleur juge que lui des droits et de la délicatesse du beau sexe : cependant elle avait tant de respect pour son jugement, qu’il lui déplaisait fort qu’il eût un sentiment si opposé au sien ; et il lui était très-désagréable de le voir assis vis-à-vis d’elle, avec un air courroucé. Ils restèrent quelques minutes dans ce silence ennuyeux, Emma fit un effort pour parler du temps, il ne fit aucune réponse, il était absorbé dans ses pensées, qu’il manifesta ainsi :

« Robert Martin ne fait pas une grande perte, s’il peut le penser, et je me flatte qu’il y parviendra bientôt. Vous savez ce que vous voulez faire d’Henriette ; mais comme vous ne faites pas un secret de la passion que vous avez à faire des mariages, il est permis de chercher à découvrir vos vues, vos plans et vos projets : en ami, je me permettrai de vous dire que si vous songez à Elton, vous perdez vos peines. »

Emma se mit à rire et s’écria.

Il continua : « Soyez-en bien sûre, Elton ne fera pas votre affaire. Elton est un assez bon garçon et un très-respectable curé d’Highbury, mais incapable de contracter un mariage imprudent. Il connaît la valeur d’un bon revenu autant que qui que ce soit. Elton peut parler d’une manière sentimentale, mais il se conduit par les lumières de la raison. Il connaît aussi bien les prétentions qu’il peut avoir, que vous pouvez connaître celles d’Henriette. »

« Il sait qu’il est bel homme ; bien reçu partout où il se présente ; et quand il n’est pas sur ses gardes et qu’il parle devant les hommes seulement, il paraît par ses discours qu’il ne veut pas se jeter à la tête des gens. Je lui ai entendu citer, d’un ton très-animé, une nombreuse famille de jeunes demoiselles, avec lesquelles ses sœurs sont intimement liées, qui ont chacune quatre cent quatre-vingt mille francs de dot. »

« Je vous suis très-obligée, dit Emma en riant. Si j’avais eu dessein de marier Henriette à M. Elton, je vous remercîrais de m’avoir ouvert les yeux ; mais quant à présent mon seul désir est de garder Henriette avec moi. Je ne veux plus faire de mariages. Je ne pourrais égaler ce que j’ai fait à Randalls. Je me repose sur mes lauriers. »

« Je vous souhaite le bonjour, » dit-il en se levant, et il sortit brusquement. Il était très-vexé. Il sentait vivement le déplaisir que ce jeune homme éprouverait en voyant ses espérances trompées, très-mortifié surtout de l’avoir encouragé par son approbation ; la part qu’avait prise Emma dans cette affaire, lui causait un chagrin mortel.

Emma n’était pas trop à son aise non plus ; mais il y avait plus d’ambiguité dans les sensations qu’elle éprouvait. Elle n’était pas aussi contente d’elle-même qu’à l’ordinaire, et n’était pas aussi persuadée qu’elle avait raison et son adversaire tort, que M. Knightley. Il était sorti avec l’air plus satisfait de lui-même qu’il ne la laissait. Elle n’était cependant pas si abattue que quelques instans après, et surtout par le retour d’Henriette, elle ne recouvrit toute sa sérénité. Elle commençait à être inquiète du retard d’Henriette. La possibilité de l’arrivée du jeune homme chez madame Goddard, qu’il n’y trouvât Henriette, qu’il n’y plaidât lui-même sa cause, lui donnaient de vives alarmes.

La crainte de n’avoir pas réussi, causait après tout son plus grand chagrin ; et, lorsqu’Henriette parut gaie et contente, ne parlant point de Robert Martin comme cause de son retard, elle sentit une satisfaction qui la rendit à elle-même, et la convainquit que, malgré tout ce que pouvait penser et dire M. Knightley, elle n’avait rien fait que ce que son amitié et la délicatesse du sexe rendaient justifiables.

Il l’avait un peu épouvantée au sujet de M. Elton ; mais considérant qu’il ne l’avait pas si bien observé qu’elle, ni avec autant d’intérêt, ni (et il lui était permis de le dire, malgré toutes les prétentions de M. Knightley,) avec un œil aussi exercé, il avait parlé avec emportement et colère d’une chose qu’il croyait être vraie, mais dont il n’avais aucune certitude. Il se pouvait bien que M. Elton eût parlé devant lui d’une manière plus ouverte qu’il ne l’avait fait devant elle ; il était même possible qu’il ne fût pas indifférent quant à la fortune : il n’y avait pas de mal à cela ; mais alors M. Knightley ne comptait pas assez sur l’influence qu’une grande passion devait naturellement avoir sur l’intérêt, influence qui devait faire pencher la balance. M. Knightley ignorait l’existence de cette passion, et par conséquent les effets qu’elle aurait ; mais elle la connaissait trop pour douter un moment qu’elle ne l’emportât sur les circonstances qu’une louable prudence pouvait suggérer ; et elle était très-certaine que M. Elton n’en avait pas d’autre.

La gaîté d’Henriette lui rendit toute la sienne : elle revenait, non pour penser à Martin, mais pour parler de M. Elton. Mademoiselle Nash lui avait dit quelque chose qu’elle répéta sur-le-champ avec un extrême plaisir. M. Perry avait été chez madame Goddard, pour soigner un malade, et avait dit à mademoiselle Nash, que s’en revenant hier au soir de Claylon-Park, il avait rencontré M. Elton sur la route de Londres, et ne comptant revenir que le lendemain, quoique ce jour-là fût celui où se tenait l’assemblée du wisk, à laquelle il n’avait jamais manqué ; et que malgré qu’il lui eût fait des remontrances à ce sujet, qu’il lui eut dit combien il était malhonnête à lui, le meilleur joueur, de s’absenter, et qu’il eût fait tous ses efforts pour l’engager à remettre son voyage d’un seul jour, tout cela n’avait servi à rien ; qu’il avait poursuivi son voyage, parlant d’une manière toute particulière de la nécessité de ce voyage, que pour rien au monde il ne pouvait différer : disant quelque chose d’une commission que tout le monde envîrait, qu’il portait quelque chose d’extrêmement précieux. M. Perry ne comprit pas ce qu’il voulait dire ; mais il était certain qu’il s’agissait d’une dame. Il Le lui dit, et M. Elton, d’un air mystérieux mais satisfait, poursuivit sa route. Mademoiselle Nash lui avait raconté tout cela, avait beaucoup parlé de M. Elton, et avait ajouté, en la regardant d’une manière très-expressive : « qu’elle ignorait absolument de quelle affaire il était chargé ; qu’elle était seulement très-sûre qu’une femme que M. Elton préférerait, devait se regarder comme la plus heureuse personne du monde ; car il n’y avait pas de doute, qu’en beauté et en amabilité, il n’avait pas son pareil. »





CHAPITRE IX.


M. Knightley était le maître de quereller avec elle ; mais Emma était en paix avec elle-même. Il était si fâché, qu’il tarda plus long-temps que de coutume à reparaître à Hartfield ; et lorsqu’ils se virent, la sévérité de ses regards lui prouva qu’elle n’était pas encore pardonnée : elle en fut fâchée, mais ne se repentait pas. Au contraire, ses plans, ses actions lui parurent justifiés et lui devinrent plus chers, par ce qui se passa les jours suivans.

Le portrait élégamment encadré arriva sain et sauf, peu après le retour de M. Elton, et ayant été posé sur la cheminée du salon, il se leva pour le regarder et soupira des demi-sentences d’admiration selon sa coutume ; quant à Henriette, sa sensibilité se changeait visiblement en un attachement aussi fort que sa jeunesse et la nature de son esprit pouvaient le permettre. Emma fut bientôt parfaitement convaincue qu’on ne se souvenait plus de M. Martin que comme d’un objet de comparaison entre lui et M. Elton, comparaison qui était très-avantageuse au dernier.

Son intention d’orner l’esprit de sa jeune amie par d’utiles leçons, ne s’était encore montrée que par la lecture de quelques chapitres qu’on se proposait de continuer le lendemain. Il était plus aisé de causer que d’étudier ; plus agréable de se repaître l’imagination et travailler à la fortune d’Henriette, que de former son jugement et d’exercer ses facultés intellectuelles ; et la seule poursuite littéraire qui occupait alors Henriette, la seule provision mentale qu’elle préparait pour l’automne de la vie, n’avait pour objet que de faire une collection de toutes les énigmes qu’elle pouvait se procurer, et de les transcrire sur un petit in-quarto, fait par son amie, orné de chiffres et de trophées. Dans cet âge littéraire, il n’est pas rare de trouver de pareilles collections en grand. Mademoiselle Nash, première gouvernante de la pension de madame Goddard, en avait transcrit plus de trois cents ; et Henriette, qui en avait reçu d’elle la première idée, espéra qu’avec l’assistance de mademoiselle Woodhouse, elle en aurait bien davantage. Emma l’assista de sa mémoire, de son bon goût et de ses inventions ; comme Henriette avait une très-jolie écriture, il y avait lieu d’espérer que ce recueil se distinguerait par sa forme et sa quantité.

M. Woodhouse s’intéressait autant à cette entreprise que les jeunes demoiselles elles-mêmes, et cherchait dans sa mémoire quelque chose digne d’y être inséré. Il s’étonnait d’avoir oublié tant de belles énigmes qui couraient dans sa jeunesse ! Il espérait néanmoins qu’il les retrouverait un jour. Elles finissaient toutes par « Catherine était une belle fille, mais elle était de glace. »

Il avait consulté son ami Perry à ce sujet, et quoiqu’il ne se souvint d’aucune énigme, il se flattait néanmoins, que comme il allait dans tant de maisons, il ne pouvait pas manquer d’en procurer quelques-unes. Ce n’était cependant pas l’intention d’Emma qu’on mît à contribution les beaux esprits d’Highbury. Ce fut au seul M. Elton qu’elle s’adressa. Il fut invité à ajouter au recueil toutes les énigmes et les charades qui mériteraient d’y être insérées, et elle eut le plaisir de savoir qu’il s’en occupait avec zèle, et qu’il avait le plus grand soin de n’offrir rien qui ne fût galant, rien qui ne fût en faveur du beau sexe. Elles lui devaient deux ou trois de leurs plus belles charades : et sa joie fut à son comble lorsqu’il eut le bonheur de se ressouvenir de la suivante, qu’il récita d’une manière très-sentimentale :

Mon premier un chagrin dénote,
Que mon second fera souffrir ;
Mais mon tout est l’antidote,
Qui mes maux saura guérir.

Emma, fâchée d’avouer que cette charade était déjà transcrite, dit : « Pourquoi n’en composez-vous pas une pour nous, M. Elton ? Nous serions sûres qu’elle serait nouvelle, et rien ne vous serait plus facile. »

« Oh ! no… Il n’avait presque jamais rien écrit de tel de sa vie. Il était si borné ! Il craignait que mademoiselle Woodhouse elle-même…, il s’arrêta, ou mademoiselle Smith ne pourraient pas l’inspirer. » Le lendemain néanmoins produisit une inspiration. Il n’était entré qu’un moment, pour laisser sur la table une feuille de papier, contenant, dit-il, une charade adressée par un de ses amis à une jeune demoiselle dont il était épris : mais Emma, d’après ce discours, fut convaincue que c’était son propre ouvrage.

« Je ne l’offre pas pour faire partie du recueil de mademoiselle Smith ; comme elle appartient à un de mes amis, je n’ai pas le droit de l’exposer aux yeux du public : mais peut-être seriez-vous bien aise d’y jeter un coup d’œil. »

Emma comprit fort bien que ce discours s’adressait plutôt à elle qu’à Henriette. Il paraissait très-satisfait de lui-même, et il lui fut plus aisé de rencontrer les yeux d’Emma que ceux de son amie. Peu après il disparut : après un moment de silence :

« Prenez-le, dit Emma, en souriant, et poussant le papier vers Henriette, c’est pour vous, prenez ce qui vous appartient. »

Mais Henriette tremblante, ne voulut pas y toucher, et Emma ne refusant jamais d’être la première à agir, fut obligée de l’examiner elle-même.


À MADEMOISELLE.
CHARADE.


Mon premier vous instruit de la pompe des rois,
Du luxe et du bonheur des souverains du monde ;
Mon second… vous présente encor un autre choix ;
Il offre à vos regards le monarque de l’onde.
Mais, unis, quel revers ! tombés dans l’esclavage,
Leur pouvoir si vanté, tout a pour eux fini,
Jusqu’à leurs libertés ; et la femme en partage
Reçoit leur brillant sceptre à leur couronne uni.
Ton esprit pénétrant me saura deviner,
Et puisse un doux regard de tes jeux m’approuver !


Elle jeta un coup d’œil dessus, réfléchit, comprit le sens de la charade, la relut toute entière pour, s’assurer qu’elle ne s’était pas trompée, et la faisant passer à Henriette, elle s’assit en souriant, se disant à elle-même, tandis qu’Henriette, confuse et peu instruite, faisait de vains efforts pour, en découvrir le sens, « Fort bien, M. Elton, très-bien en vérité ! J’ai lu de plus mauvaises charades. Cour et Vaisseau [1], une bonne idée : je vous en fais mon compliment. C’est sonder le terrain. Cela veut dire ouvertement, je vous prie, mademoiselle Smith, de me permettre de vous présenter mes hommages. Approuvez ma charade et mes intentions du même coup d’œil. »

Et puisse un doux regard de tes yeux m’approuver !


Henriette, exactement. Doux est bien le mot pour ses yeux, c’est de toutes les épithètes la plus juste qu’on puisse trouver.

Ton esprit pénétrant me saura deviner.

« Oh ! oh ! l’esprit pénétrant d’Henriette ! Tant mieux ; il faut qu’un homme soit bien amoureux, en vérité, pour faire une pareille description. Ah, M. Knightley ! que n’êtes-vous ici, je pense que vous seriez convaincu : vous seriez obligé d’avouer que vous vous êtes trompé une fois dans votre vie. Cette charade est en vérité très-bonne, et faite à propos. L’affaire doit bientôt se décider. »

Elle fut obligée d’interrompre ses agréables observations qu’elle pouvait étendre à volonté, par les vives et surprenantes questions d’Henriette.

« Qu’est-ce que cela peut être, mademoiselle Woodhouse ? Qu’est-ce que cela peut être ? Je n’y comprends rien ; je ne puis pas le deviner. Que cela signifie-t-il ? Ayez la bonté d’essayer à le trouver, je vous en prie, mademoiselle Woodhouse ! Aidez-moi. Je n’ai jamais rien trouvé de si difficile. Est-ce un royaume ? Je m’étonne quel est l’ami et quelle peut être la jeune demoiselle. Croyez-vous que la charade soit bonne ? Est-ce femme ?

Et la femme en partage

Reçoit leur brillant sceptre à leur couronne uni.

Serait-ce Neptune ?

Il offre à vos regards le monarque de l’onde.

Ou bien un trident ? une sirène ? ou un requin ? Oh, non. Requin n’a que deux syllabes. Il faut que cela soit bien beau, autrement il ne l’aurait pas apporté. « Oh ! mademoiselle Woodhouse, croyez-vous que nous le trouvions jamais ? »

« Des sirènes, des requins ? Sottises, ma chère Henriette ; à quoi pensez-vous ? À quoi lui servirait de nous apporter une charade, composée par un de ses amis, sur une sirène, un requin ? Donnez-moi ce papier, et écoutez :

« Pour mademoiselle ****. Lisez, mademoiselle Smith,


Mon premier vous instruit de la pompe des rois,
Du luxe et du bonheur des souverains du monde,

(C’est la cour.)

Mon second vous présente encor un autre choix ;
Il offre à vos regards le monarque de l’onde.

(C’est un vaisseau.)


aussi clairement que possible. Maintenant pour la rime.

Mais unis, (Court-ship, vous entendez) quel revers !
tombés dans l’esclavage.
Leur pouvoir si vanté, tout a pour eux fini,
Jusqu’à leurs libertés ; et la femme en partage
Reçoit leur brillant sceptre à leur couronne uni.

« Ce compliment est très-bien tourné ; vient ensuite l’application. Je pense, ma chère Henriette, qu’il vous sera aisé de la faire. Lisez, cela vous servira de confortatif. Il n’y a pas de doute que cette charade n’ait été faite pour vous. »

Henriette ne résista pas long-temps, il lui était agréable d’être persuadée. Elle lut les dernières ligues, et fut hors d’elle-même ; elle ne pouvait parler. Mais on ne désirait pas qu’elle le fît ; c’était assez qu’elle sentît. Emma parla pour elle.

« Il y a dans ce compliment un dessein si particulier et si marqué, dit-elle, que je ne puis douter un moment des intentions de M. Elton. Vous êtes l’objet qu’il a en vue, et bientôt vous en recevrez la preuve la plus complète. Je savais bien que cela arriverait. J’étais certaine de ne m’être pas trompée : mais à présent la chose est claire, l’état de son cœur est décidé, saute aux yeux, et est tel que j’ai désiré qu’il fût, dès que je vous ai connue. Oui, Henriette, c’est depuis ce temps-là que je désirais que ce qui vient d’arriver eût lieu. Je n’ai jamais pu décider si un attachement entre vous et M. Elton était plus désirable qu’il n’était naturel. La probabilité d’un pareil événement allait de pair avec son éligibilité ! Cela me rend parfaitement heureuse. Je vous en félicite, ma chère Henriette, de tout mon cœur. C’est un attachement tel qu’une femme peut se glorifier de l’avoir inspiré. Une pareille alliance ne peut que tourner à bien. Elle vous procurera tout ce dont vous avez besoin : de la considération, de l’indépendance et une bonne maison ; elle vous fixera dans le centre de vos véritables amis, près de moi et d’Hartfield, et resserrera les liens qui nous unissent. Cette alliance enfin, ma chère Henriette, ne peut jamais nous faire rougir, ni vous ni moi. » !

« Ma chère demoiselle Woodhouse, et ma chère demoiselle Woodhouse, » fut tout ce qu’Henriette put dire, en l’embrassant plusieurs fois avec tendresse. Mais quand elle fut un peu remise, son amie reconnut qu’elle voyait, sentait, anticipait et se souvenait parfaitement de tout, comme elle le devait. La supériorité de M. Elton fut reconnue.

« Tout ce que vous dites est toujours vrai, s’écria Henriette, c’est pourquoi je suppose, je crois et j’espère que tout cela arrivera ; quant à moi, je ne me le serais jamais imaginé. C’est fort au-dessus de ce que je mérite. M. Elton qui pourrait épouser qui bon lui plairait ! Il n’y a pas deux opinions sur lui. Il est si supérieur aux autres ! Songez à ces beaux vers à mademoiselle. Mon Dieu ! que c’est beau ! Croyez-vous qu’ils aient été véritablement faits pour moi ? »

« Je ne veux faire aucune question, ni répondre à celles qu’on m’adresserait sur ce sujet. La chose est certaine. Rapportez-vous-en à mon jugement. C’est une espèce de prologue à la pièce, une sentence à un chapitre, et sera bientôt suivi d’un fait, la prose. »

« Personne ne s’y serait attendu : il y a un mois que je n’en avais pas moi-même la moindre idée ! »

« Les choses les plus étranges arrivent quelquefois ! »

« Certainement puisque mademoiselle Smith et M. Elton ont fait connaissance ensemble. La chose est arrivée, et réellement c’est fort étonnant. On trouve extraordinaire que ce qui est évidemment jugé désirable soit comme arrangé d’avance, par des gens étrangers à la chose, et réussisse. Vous et M. Elton devez être ensemble par votre situation respective : vous vous appartenez l’un à l’autre par la circonstance des maisons que vous occupez. Votre mariage sera le pendant de celui de Randalls. Il semble qu’il y ait quelque chose dans l’air qu’on respire à Hartfield, qui enseigne à l’amour la direction qu’il doit prendre, et lui montre le chemin qu’il doit suivre ! La carrière d’un amour véritable ne fut jamais unie. Une édition de Shakspeare faite à Hartfield, aurait une longue note sur ce passage. »

« Que M. Elton soit véritablement amoureux de moi, de moi qui ne le connaissais pas assez à la St.-Michel, pour oser lui parler ! Et lui le plus bel homme qui fût jamais, un homme que tout le monde respecte autant que M. Knightley ! dont la compagnie est si recherchée, que tout le monde dit que s’il prend un repas seul, c’est qu’il le veut bien, et qu’il reçoit plus d’invitations qu’il n’y a de jours dans la semaine, et si grand prédicateur ! Mademoiselle Nash a pris par écrit le texte de tous ses sermons, depuis qu’il est arrivé à Highbury. Mon Dieu ! quand je me souviens du jour où je l’ai vu pour la première fois ! Je ne m’en serais pas doutée ! Les deux demoiselles Abbot et moi nous courûmes dans une salle sur le devant, pour le regarder au travers de la jalousie, comme il passait ; et mademoiselle Nash nous gronda, nous fit retirer et se mit à notre place pour le voir. Cependant elle me rappela, et me permit de le regarder aussi ; ce que je trouvai fort aimable de sa part. Oh ! que nous le trouvâmes beau ! Il marchait bras dessus, bras dessous avec M. Cole. »

« Cette alliance, quels que soient ou quoique soient vos parens, doit leur être agréable, pourvu qu’ils aient le sens commun ; et nous ne devons pas baser notre conduite sur la façon de penser des sots. S’ils désirent vous voir heureusement mariée, voilà un homme dont l’aimable caractère en donne l’assurance. S’ils désirent que vous vous établissiez dans le pays et dans le cercle où ils vous avaient placée, leurs vœux se trouvent accomplis ; et si le seul objet qu’ils ont en vue est suivant le langage ordinaire, que vous fassiez un bon mariage, ici vous avez une fortune honnête, un bon établissement, un rang dans le monde, tout cela doit les satisfaire. »

« Oui ! C’est bien vrai. Que vous parlez agréablement ! J’aime à vous entendre. Vous comprenez tout. Vous et M. Elton, vous avez autant d’esprit l’un que l’autre. Cette charade ! quand j’aurais étudié pendant un an je n’aurais jamais pu faire rien de pareil. »

« De la manière dont il chercha à s’excuser hier, son intention était de s’essayer. »

« C’est sans exception la plus belle charade que j’aie jamais lue. »

« Certainement je n’en ai point lu de plus signifiante. »

« Elle est du double plus longue qu’aucune de celles que nous avions auparavant. »

« Ce n’est pas, suivant moi, ce qui la rend meilleure : de pareilles choses au contraire ne sauraient être trop courtes. »

Elle était trop occupée pour entendre cette dernière phrase.

« Une chose est, dit Henriette, peu après en rougissant, d’avoir beaucoup de sens dans les petites choses, comme tout le monde, et si on a quelque chose à faire savoir, de l’écrire en peu de lignes ; mais c’en est une autre de faire une charade, et des vers comme ceux-ci. »

Emma ne pouvait désirer un refus plus direct de la prose de M. Martin.

« Quels beaux vers ! continua Henriette, ces deux derniers. Mais comment m’y prendrai-je pour rendre le papier, ou dire que je l’ai devinée ? Oh ! mademoiselle Woodhouse, que devons-nous faire ? »

« Laissez-moi faire ; ne vous inquiétez pas, il viendra ce soir, j’en suis sûre ; je le lui rendrai ; il se fera quelques plaisanteries entre nous, et vous ne serez pas compromise. Vos doux yeux choisiront leur temps pour lancer leurs traits. Fiez-vous à moi. »

« Oh ! mademoiselle Woodhouse, quel dommage que je ne puisse pas transcrire cette charmante charade dans mon livre ! Je suis sure qu’il n’y en a pas une qui soit la moitié aussi bonne. »

« Laissant à part les deux dernières lignes, je ne vois pas de raison qui puisse vous empêcher de la transcrire dans votre livre. »

« Oh ! mais ces deux lignes sont… — Les meilleures de toutes, j’en conviens, pour une jouissance particulière : servez-vous-en pour votre usage. Ils n’en seront pas moins écrits, pour être divisés. La strophe sera toujours la même, et le sens n’en sera pas changé. Emportez-le, toute propriété cesse, et il restera une charade galante, digne de figurer dans un recueil. Comptez sur ce que je vous dis ; il n’aimerait pas plus qu’on méprisât sa charade que sa passion. Un poëte amoureux veut être encouragé comme amant et comme poëte, ou point du tout. Donnez-moi le recueil, je vais la transcrire ; ainsi l’on n’aura rien à vous dire. »

Henriette se soumit, quoiqu’elle ne comprit pas trop qu’on pût séparer les deux parts ; de sorte qu’elle n’était pas bien sûre que son amie n’était pas occupée à écrire dans son livre une déclaration d’amour. Une pareille offre est trop précieuse pour lui donner le moindre degré de publicité.

« Ce livre, dit-elle, ne sortira jamais de mes mains ».

« Fort bien, répliqua Emma, ce sentiment est très-naturel, et plus il durera, plus je serai satisfaite. Mais voici mon père qui vient. Vous ne trouverez pas mauvais que je lui lise la charade : cela lui fera le plus grand plaisir ! Il aime ces sortes de productions, et surtout lorsqu’on y fait des complimens au beau sexe. Il a le véritable esprit de la plus tendre galanterie pour nous toutes ! Permettez-moi de la lui lire. » Henriette parut sérieuse.

« Ma chère Henriette, cette charade ne doit pas tant vous affecter ; vous découvrirez vos sentimens mal à propos, si vous paraissez si concentrée en vous-même, et si vous y attachez plus, ou même tout le prix que la chose mérite. Ne perdez pas la tête pour un aussi mince tribut d’admiration. S’il avait tant désiré le secret, il n’aurait pas laissé son papier devant moi ; et puis c’était plutôt à moi qu’à vous qu’il le présentait. Il a assez d’encouragement pour continuer, sans que nous soupirions sur sa charade. Cela ne doit pas tant vous affecter. »

« Oh ! non. Je tâcherai d’éviter de me rendre ridicule. Faites ce qu’il vous plaira. »

M. Woodhouse entra, et tomba bientôt sur son sujet favori, demandant, suivant sa coutume, à ces demoiselles où elles en étaient de leur recueil. « Avez-vous quelque chose de nouveau ? »

« Oui papa, nous avons quelque chose de nouveau à vous lire. Nous avons trouvé ce matin un papier sur cette table (qu’une fée y a probablement mis) contenant une très-jolie charade, et nous venons de la copier. »

Elle lui en fit lecture, comme il le désirait, doucement et distinctement, et deux ou trois fois de suite, avec des explications où elles étaient nécessaires. Il en fut extrêmement satisfait, et particulièrement de la conclusion.

« Oui ! c’est très-bien dit, très-juste et très-vrai. Femme, charmante femme ! Cette charade est si jolie, que je devine aisément le nom de la fée qui l’a apportée. Il n’y a que vous, Emma, qui puissiez si bien écrire. »

Emma, souriant, ne fit qu’un signe de tête.

Après avoir pensé un peu et poussé un tendre soupir, il ajouta : « Ah ! il est aisé de voir de qui vous tenez. Votre chère mère était si habile à ces sortes de choses ! Si j’avais seulement sa mémoire ! Mais je ne me souviens de rien, pas même de l’énigme dont je vous ai parlé ; je ne me rappelle que de la première strophe ; et il y en a plusieurs. »


Catherine est jolie, autant qu’elle est cruelle,
L’amour m’a consumé, j’en suis encore honteux ;
J’invoquai Cupidon, me fiant à son zèle,
Malgré que je craignis son humeur infidèle,
Car il m’avait rendu déjà trop malheureux.

« Voilà tout ce que je n’ai pas oublié. Elle est belle d’un bout à l’autre ; mais il me semble, ma chère, que vous m’avez dit que vous l’aviez ? »

« Oui, papa, elle est écrite sur la seconde page de notre recueil. Nous l’avons copiée des extraits élégans. Elle est de Garrick, vous savez ? »

« Eh ! oui, c’est vrai, je voudrais en savoir davantage. »

« Son nom me fait souvenir de la pauvre Isabelle ; car il s’en est peu fallu qu’elle ne reçut au baptême le nom de Catherine, d’après sa grand’mère. »

« J’espère que nous l’aurons ici la semaine prochaine. Avez-vous songé, ma chère, où nous la placerons, et quelle chambre on donnera aux enfans ? »

Oh ! oui, elle aura sa chambre, celle qu’elle occupe toujours, et les enfans celle qui leur est destinée ; pourquoi ferions-nous aucun changement ? »

« Je n’en sais rien, ma fille ; mais il y a si long-temps qu’elle n’est venue ici : depuis Pâques, et encore elle ne resta que quelques jours. Il est désagréable que M. Jean Knightley soit homme de loi. Pauvre Isabelle ! C’est bien malheureux qu’on nous en prive comme on fait ! Quel chagrin elle ressentira, à son arrivée, de ne pas trouver mademoiselle Taylor ici. »

« Au moins, papa, elle n’en sera pas surprise. »

« Je n’en sais rien, ma chère. Je sais seulement que je fus extrêmement surpris, lorsque je sus qu’elle allait se marier. »

« Nous inviterons monsieur et madame Weston à dîner ici tant qu’Isabelle restera avec nous. »

« Oui, ma chère, si nous en avons le temps. Mais (d’un ton mélancolique il ajouta) elle ne vient que pour une semaine, nous n’aurons le temps de rien faire. »

« Il est malheureux qu’ils ne puissent rester plus long-temps ; mais il paraît qu’ils sont forcés, ou du moins M. Jean Knightley, de se trouver à Londres le 28, et nous devons être reconnaissans, papa, de ce qu’ils nous donnent tout leur temps ; qu’ils ne passeront pas deux ou trois jours à l’Abbaye. M. Knightley promet de céder ses prétentions pour ces fêtes de Noël ; et vous savez fort bien qu’il y a plus long-temps qu’il ne les a eus que nous. »

« Il serait bien dur que la pauvre Isabelle fût ailleurs qu’à Hartfield. »

M, Woodhouse voulait à peine reconnaître les droits qu’avait M. Knightley sur son frère, et ceux de qui que ce soit sur Isabelle. Il réfléchit un instant et dit :

« Mais, je ne vois pas pourquoi la pauvre Isabelle serait obligée de s’en retourner sitôt à Londres. Il me semble, Emma, que je ferais bien d’essayer de lui persuader de rester plus long-temps avec nous. Elle et ses enfans pourraient bien rester ici. »

« Ah ! papa, c’est à quoi vous n’avez jamais pu réussir, et vous n’y réussirez jamais. Isabelle ne peut supporter l’idée de quitter son mari. »

Cette vérité était trop palpable pour la contredire, quelque mortifiante qu’elle fût ; aussi M. Woodhouse se contenta de soupirer douloureusement ; et comme Emma vit que ses esprits étaient abattus par l’idée de l’attachement qu’avait Isabelle pour son mari, elle tourna la conversation sur la partie du même sujet qui pouvait les relever.

« Henriette passera avec nous le plus de temps qu’elle pourra, tandis que mon frère et ma sœur seront ici. Je suis sûre que les enfans lui plairont. Nous sommes fiers de ces enfans, n’est-ce pas, papa ? Je désire bien savoir lequel, elle trouvera plus joli d’Henri ou de Jean ? »

« Et moi aussi, pauvres petits, qu’ils seront contens de venir ici ! Ils aiment beaucoup Hartfield, s’adressant à Henriette : J’en suis bien persuadé, et je ne connais personne qui ne pense comme eux. Henri est un joli garçon ; mais Jean ressemble beaucoup à sa maman. Henri est l’aîné, on lui a donné mon nom de préférence à celui de son père, qu’on a donné au second. Quelques personnes ont été surprises qu’on ne l’ait pas donné à l’aîné ; mais Isabelle a voulu, qu’il s’appelât Henri ; je lui en ai su bon gré. C’est en vérité un gentil garçon. Ils sont tous très-gentils ; ils ont tous des manières si engageantes. Ils viennent près de mon fauteuil, l’un me demande un bout de ficelle ; Henri me dit une fois, grand-papa, donnez moi un couteau ; je lui répondis que les couteaux étaient faits pour les grand-papas. Je pense que leur père est souvent trop dur avec eux. »

« Il vous paraît dur, dit Emma, parce que vous êtes si doux ; mais si vous le compariez à d’autres pères, vous ne le croiriez pas dur. Il désire que les garçons soient actifs et hardis ; et lorsqu’ils se conduisent mal, il leur parle un peu durement de temps en temps ; mais c’est un père très-affectionné. Certainement M. Jean Knightley est un père tendre, tous ses enfans l’aiment beaucoup. »

« Puis vient leur oncle qui les fait sauter jusqu’au plancher de la manière la plus terrible. »

« Cela leur fait plaisir, papa, il n’y a rien qu’ils aiment tant ; cet exercice leur plaît tellement, que si leur oncle n’avait pas posé comme règle qu’ils viendraient chacun à leur tour, celui qui commence ne voudrait jamais céder sa place. »

« Bien, je n’y comprends rien. »

« C’est ce qui nous arrive à tous, papa. La moitié du monde ne peut comprendre le plaisir que prend l’autre. »

Un peu tard dans la matinée, juste au moment où les demoiselles allaient s’habiller pour le dîner, le héros de l’inimitable charade se présenta une seconde fois. Henriette se tourna de côté ; mais Emma le reçut avec son sourire accoutumé, et son œil pénétrant crut reconnaître en lui l’homme qui, ayant fait un pas en avant et jeté le dé, venait s’informer s’il avait réussi. Il donna cependant pour raison ostensible, qu’il était venu pour savoir si M. Woodhouse pouvait faire sa partie sans lui, ou si l’on avait le moindre besoin de lui à Hartfield. S’il en était ainsi, il abandonnerait tout ; autrement son ami Cole l’ayant tant pressé de dîner avec lui, il n’avait pu s’empêcher de lui promettre d’y aller : cependant il n’avait promis que conditionnellement.

Emma le remercia, mais ne voulut pas permettre qu’il manquât de parole à son ami, la partie de son père étant assurée. Il s’offrir encore, et fut refusé. Il allait se retirer, lorsqu’Emma prenant le papier qui était sur la table, le lui rendit.

« Oh ! voilà la charade que vous avez eu la bonté de nous laisser ; je vous remercie de nous avoir permis de la lire. Nous l’avons trouvée si belle, que j’ai pris la liberté de la transcrire dans le recueil de mademoiselle Smith. J’ose espérer que votre ami n’en sera pas fâché : au reste, je n’ai écrit que les huit premières lignes. »

M. Elton ne savait trop que dire ; il paraissait incertain et confus, dit un mot sur l’honneur, jeta un coup d’œil sur Emma et Henriette, et voyant le recueil ouvert sur la table, il le prit, l’examina avec beaucoup d’attention. Pour le tirer d’embarras, Emma lui dit en souriant :

« Présentez mes excuses à votre ami ; mais une si bonne charade ne peut pas n’avoir qu’un ou deux admirateurs. Il peut compter, tant qu’il écrira avec autant de galanterie, qu’il sera toujours approuvé par les dames. »

« Je n’hésite pas de dire, répliqua M. Elton (quoiqu’il hésitât beaucoup en parlant), je n’hésite pas en disant : Au moins, si mon ami sent comme je fais, je ne doute pas que, s’il voyait le cas qu’on fait de cette production (jetant les yeux sur le recueil, en le remettant sur la table), il le regarderait comme le moment le plus fortuné de sa vie. »

Après ce discours il s’éclipsa. Emma lui en eut obligation ; car, malgré ses bonnes et agréables qualités, il y avait dans sa manière de parler une sorte d’ostentation qui lui donnait une envie démesurée de rire. Elle s’enfuit, pour s’en donner à cœur joie, laissant à Henriette sa part de ce qui se trouvait de tendre, de sublime et d’agréable dans ce qu’elles venaient d’entendre.


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CHAPITRE X.


Quoiqu’on fût au milieu de décembre, le temps n’avait pas été assez sévère pour empêcher les demoiselles de prendre de l’exercice ; et le lendemain Emma devait rendre une visite de charité à une famille pauvre et malade, qui habitait à quelque distance hors d’Highbury.

Pour arriver à la chaumière de cette pauvre famille, il fallait suivre le chemin qui conduit au presbytère, chemin qui croisait la grande route à angles droits, et qui, quoique irrégulier, était la principale rue de l’endroit, et qui, comme il est aisé de le supposer, contenait la divine habitation de M. Elton. Il fallait passer devant plusieurs maisons médiocres, et, à un quart de mille après ces maisons, s’élevait le presbytère, vieille maison et pas trop bonne, bâtie aussi près que possible de la route. Sa situation n’était pas avantageuse ; le nouveau propriétaire l’avait embellie autant que possible ; mais, telle qu’elle était, les deux amies ralentirent leurs pas en passant devant, pour l’observer. Emma fit la remarque suivante :

« La voilà. C’est ici qu’un de ces jours, vous et votre recueil d’énigmes viendrez. »

Celle d’Henriette fut :

« Oh ! quelle charmante maison ! Qu’elle est belle ! Voilà les rideaux jaunes que mademoiselle Nash admire tant. »

« Je me promène rarement sur cette route, dit Emma, comme elles marchaient ; mais bientôt j’aurai un motif, et peu à peu je ferai connaissance avec toutes les haies, les barrières, les mares et les arbres étêtés de cette partie d’Highbury. »

Emma s’aperçut qu’Henriette n’avait jamais vu le presbytère, et la curiosité qu’elle avait de le voir était si violente, que, tout considéré, elle attribua cette curiosité à l’amour, comme elle l’avait fait à l’égard de M. Elton, lorsqu’il trouva qu’Henriette avait un esprit pénétrant.

« Je voudrais que nous pussions songer au moyen, dit-elle ; mais je ne trouve aucun prétexte plausible d’entrer. Aucun domestique sur lequel je puisse prendre des informations auprès de la ménagère, aucun message de la part de mon père. » Elle y songea, mais elle ne trouva rien. Après un silence de quelques minutes, Henriette parla ainsi :

« Je suis bien étonnée, mademoiselle Woodhouse, que vous ne soyez pas mariée, ou que vous n’alliez pas vous marier, aimable comme vous l’êtes ! »

Emma répliqua en riant :

« Il ne me suffit pas d’être aimable pour me marier, il faut que je trouve d’autres personnes aimables, au moins une. Et non-seulement je ne pense pas à me marier à présent, mais je n’ai pas envie de me marier du tout. »

« Oh ! oui, vous le dites ; mais je n’en crois rien. »

« Il faudrait que je rencontrasse quelqu’un de supérieur à tout ce que j’ai vu, pour être tentée. (Vous savez que M. Elton ne compte pas.) Et je ne désire pas d’en rencontrer. Je fuirai la tentation. Je ne gagnerais rien au change. Si je me mariais, je m’en repentirais certainement. »

« Mon Dieu ! il est bien étrange d’entendre parler une jeune demoiselle comme vous le faites.

« Je n’ai aucune des raisons qu’ont les autres demoiselles de se marier. Oh ! si j’aimais tout de bon, ce serait une autre affaire : mais je n’ai jamais aimé ; mon tempérament s’y oppose ; et je ne crois pas qu’il m’arrive jamais d’aimer, et, sans amour, je serais bien folle de changer de situation. J’ai de la fortune, un rang distingué, et je ne manque pas d’occupation. Je crois que peu de femmes mariées ont la moitié autant d’autorité dans la maison de leurs maris, que j’en ai à Hartfield ; et je ne pourrais jamais m’attendre d’être aussi véritablement aimée, d’une aussi grande importance, aux yeux de tout autre homme qu’à ceux de mon père. Qui, comme lui, me croirait la plus parfaite des femmes, et la seule qui ait toujours raison ? »

« Mais enfin, vous serez donc une vieille fille comme mademoiselle Bates ? »

« C’est la perspective la plus terrible que vous puissiez présenter, ma chère Henriette ; et si je croyais devenir jamais comme mademoiselle Bates, simple, contente, toujours un sourire sur les lèvres, ne distinguant rien, ne s’ennuyant de rien, babillant sans cesse, toujours prête à raconter les affaires de toutes ses connaissances, je me marierais demain. Mais, entre nous, je suis convaincue que je ne ressemblerai jamais à mademoiselle Bates en rien, excepté que, comme elle, je ne serai pas mariée. »

« Mais enfin vous serez une vieille fille, et cela est terrible ! »

« Je m’en moque, ma chère Henriette ; je ne serai jamais une pauvre vieille fille ; et c’est la pauvreté qui rend le célibat méprisable aux yeux d’un public généreux. Une fille non mariée, qui a un très-mince revenu, doit être une vieille fille, ridicule et désagréable, le jouet des jeunes garçons et des petites filles : mais une femme non mariée, qui possède une grande fortune, est toujours respectable, et peut être aussi sensée et aussi agréable que qui que ce soit. Et cette distinction n’est pas, comme on pourrait d’abord le supposer, une preuve du peu de candeur, ou d’un manque de sens commun dans le monde en général ; car un mince revenu a une tendance à rétrécir l’esprit et aigrir le caractère. Ceux qui n’ont que la vie et l’habit, forcés de vivre avec la dernière classe de la société, sont assez ordinairement avares et grossiers. Ceci néanmoins ne peut s’appliquer à mademoiselle Bates ; elle est seulement trop bonne et trop simple pour me convenir ; mais, en général, elle plaît à tout le monde, quoique vieille fille et pauvre. La pauvreté n’a certainement pas rétréci son cœur : je crois que, si elle n’avait que vingt-quatre sous au monde, elle en donnerait volontiers la moitié ; et personne ne la craint : c’est un grand plaisir. »

« Eh ! mon Dieu ! que ferez-vous ? Comment passerez-vous votre temps quand vous deviendrez vieille ? »

« Si je me connais bien, Henriette, j’ai l’esprit actif, toujours occupé et rempli de ressources ; et je ne puis pas concevoir pourquoi je manquerais plus d’occupation à quarante ou à cinquante ans, qu’à vingt et un. Tout ce dont les femmes s’occupent, avec les yeux, les mains ou l’esprit, me sera aussi facile alors qu’à présent, à peu de chose près. Si je dessine moins, je lirai davantage ; si j’abandonne la musique, je ferai de la tapisserie. Et quant aux objets d’affections ou d’intérêt, ce qui est véritablement un grand point d’infériorité, qu’on cherche d’éviter quand on ne se marie pas, je ne crains rien de pareil ; les enfans de ma sœur, que j’aime tant et dont je prendrai soin, m’en garantiront. Il y en aura probablement assez pour suppléer à toutes les sensations dont le déclin de l’âge a besoin. J’aurai de quoi craindre et espérer ; et quoique l’attachement que je sentirai pour eux n’égalera pas celui d’une mère, il me convient mieux, que s’il était plus chaud et plus aveugle. Mes neveux et mes nièces ! J’aurai souvent une de mes nièces avec moi. »

« Connaissez-vous la nièce de mademoiselle Bates ? C’est-à-dire, je sais que vous l’avez vue cent fois : avez-vous fait connaissance avec elle ? »

« Oh ! oui ; nous y sommes forcées, chaque fois qu’elle vient à Highbury. Je vous dirai, en passant, qu’elle est propre à dégoûter d’avoir une nièce. Que le Ciel me préserve d’ennuyer les gens, en leur parlant sans cesse de tous les Knightley, comme elle fait avec la Jeanne Fairfax ! Le seul nom de Jeanne Fairfax donne la migraine. Chaque lettre qu’elle écrit est lue trente à quarante fois ; on fait passer ses complimens à une lieue à la ronde ; et, si elle envoie un patron de collerette à sa tante, ou qu’elle tricote une paire de jarretières pour la grand’maman, on n’entend parler d’autre chose pendant un mois. Je souhaite beaucoup de bien à Jeanne Fairfax ; mais elle m’ennuie à la mort. »

Elles approchaient alors de la chaumière, ce qui mit fin à leurs discours. Emma avait beaucoup de compassion pour les malheureux ; non-seulement elle secourait les pauvres de sa bourse, ainsi que les malades, elle soignait elle-même ceux-ci, consolait les autres, et donnait des conseils à tous. Elle était faite à leurs manières, leur pardonnait leur ignorance et leurs fautes, ne s’attendait pas à trouver de grandes vertus parmi des gens qui n’avaient eu aucune espèce d’éducation : elle entrait dans toutes leurs peines, et les secours qu’elle prodiguait étaient une preuve de son intelligence et de sa bonté. Cette fois-ci, elle visitait la pauvreté et la maladie ; et après avoir demeuré dans la chaumière autant de temps qu’il en fallait pour donner des secours aux affligés, elle quitta cet asile du malheur avec une telle impression de la scène qu’elle avait eue devant les yeux, qu’elle dit à Henriette en sortant :

« Une telle vue, Henriette, fait du bien. L’on regarde les autres événemens comme des bagatelles. Il me semble que, de toute la journée, je ne penserai qu’à ces pauvres créatures ; et cependant qui sait en combien peu de temps tout cela s’évanouira de mon esprit. »

« C’est bien vrai, dit Henriette. Pauvres créatures ! On ne peut penser à autre chose. »

« Je suis convaincue que cette impression ne passera pas si tôt, » dit Emma, en passant par dessus une petite haie et les escaliers peu sûrs, qui terminaient l’allée étroite du jardin de la chaumière, et les fit rentrer dans le grand chemin. « Je ne crois pas que cela m’arrive, » dit-elle en s’arrêtant pour contempler la misérable apparence de la chaumière, et se rappeler la situation plus misérable encore de ses habitans.

« Oh ! ma chère, non, » s’écria sa compagne. Elles poursuivirent leur route. Le chemin faisait un détour peu loin de l’endroit où elles étaient, et, après l’avoir passé, elles aperçurent M. Elton ; il était si près, qu’Emma n’eut que le temps de dire :

« Ah ! Henriette, voici la pierre de touche qui va prouver la stabilité de nos pensées. »

« Après tout, ajouta-t-elle en souriant, je me flatte qu’on conviendra que, lorsque la compassion a procuré des secours aux malheureux, on doit être satisfait. Si nous sentons assez vivement les peines d’autrui pour y apporter le remède qui est en notre pouvoir, le reste n’est qu’une sympathie vide de sens, et qui ne peut que nous faire de la peine. »

Henriette ne put dire que : « Oh ! oui, ma chère, » avant que M. Elton les joignît. Les besoins et les souffrances de la pauvre famille qu’Emma avait visitée furent d’abord le sujet de la conversation. M. Elton était sorti de chez lui pour l’aller visiter : il suspendait sa visite ; mais ils s’entretinrent de ce qu’on pouvait et de ce qu’on devait faire pour elle : après quoi, M. Elton se retourna pour les accompagner.

« Se rencontrer ainsi, pour le même sujet, pensa Emma, va redoubler l’amour qu’ils ont l’un peur l’autre. Je ne serais pas surprise que cela n’amenât une déclaration. La chose arriverait, si je n’étais pas ici. Je désirerais être ailleurs. »

Empressée de se séparer d’eux, autant qu’il lui serait possible, elle monta sur un trottoir étroit, un peu élevé, les laissant dans le chemin : mais il n’y avait pas deux minutes qu’elle y était, qu’elle vit que l’habitude de la dépendance et de l’imitation que possédait Henriette, lui faisait quitter le chemin, et que dans peu elle les aurait tous les deux après elle. Cela la contrariait ; elle s’arrêta tout court, sous prétexte de raccommoder le lacet de son brodequin ; et, se baissant au milieu du trottoir, elle les pria d’aller en avant, et dit qu’elle les rejoindrait dans la minute. Ils firent ce qu’elle désirait ; et lorsqu’elle jugea qu’elle avait donné un temps raisonnable à réparer sa chaussure, elle eut encore la satisfaction de pouvoir retarder sa marche. Un enfant de la chaumière la joignit ; il se rendait à Hartfield, par ses ordres, pour aller chercher du bouillon. De faire marcher l’enfant à côté d’elle, de causer, de lui faire des questions, tout cela était très-naturel, ou du moins l’aurait été, si elle avait agi sans dessein, et les autres gardaient leur avance sans être obligés de l’attendre. Cependant, sans le vouloir, elle gagnait sur eux ; l’enfant marchait vite et eux doucement. Cette circonstance lui faisait d’autant plus de peine, qu’ils paraissaient parler de choses qui les intéressaient. M. Elton était animé, parlait avec feu : Henriette l’écoutait avec une grande attention ; et Emma ayant congédié l’enfant, songeait au moyen de se reculer un peu, lorsque tous deux se retournant, elle fut obligée de les rejoindre.

M. Elton parlait encore, et paraissait engagé dans quelques détails curieux ; mais quelle fut la surprise d’Emma, lorsqu’elle trouva qu’il ne faisait à sa jolie compagne, que le récit de ce qui s’était passé au dîner de son ami Cole, et qu’elle arrivait elle-même pour entendre vanter le fromage de Stilton, le beurre, le céleri, et enfin le dessert. Elle se consola, en pensant que ce discours les aurait conduits à quelque chose de plus intéressant. « Car, se disait-elle, tout plaît à ceux qui aiment, et tout sert d’introduction à ce qui est près du cœur. Oh ! si j’avais pu rester en arrière plus long-temps ! »

Ils marchèrent tranquillement ensemble, jusqu’à ce qu’ils fussent en vue de l’enceinte du presbytère, lorsqu’une résolution soudaine de faire au moins entrer Henriette dans la maison, lui fit trouver encore quelque chose à arranger à son brodequin ; elle s’arrêta ; elle cassa le lacet le plus court qu’elle put, le jeta dans un fossé, et les pria de s’arrêter, prétendant que sans quelqu’assistance, elle ne pourrait pas se rendre chez elle.

« J’ai perdu mon lacet, dit-elle, et je ne sais que faire. Il faut avouer que je suis une ennuyeuse compagne. À la vérité je ne suis pas toujours aussi mal équipée. M. Elton, permettez-moi d’entrer chez vous et de demander à votre femme de charge un peu de ruban ou de ficelle, pour que je ne perde pas mon brodequin. »

Cette demande fit tressaillir M. Elton de joie, et rien ne peut égaler sa promptitude à les introduire chez lui. La chambre dans laquelle on les conduisit, était celle qu’il occupait ordinairement et qui donnait sur le devant. Derrière il y en avait une autre qui y communiquait ; la porte était ouverte, et Emma y passa avec la femme de charge, pour réparer de son mieux le désordre de sa chaussure. Elle laissa la porte entr’ouverte, comme elle l’avait trouvée, espérant que M. Elton la fermerait : elle se trompa ; mais en engageant la femme de charge à causer ; elle lui donnait la liberté de choisir, dans l’autre chambre, le sujet de sa conversation avec Henriette. Pendant dix minutes elle n’entendit rien. Ne pouvant retarder plus long-temps, elle reparut. Les amans s’étaient mis tous deux à la fenêtre, ce qui lui parut d’un bon augure, et pendant une minute, Emma s’applaudit de son stratagème. Mais il n’y avait rien de fait ; il n’en était pas venu au point qu’on désirait. Il avait été charmant ; il racontait à Henriette que les ayant vu passer, il s’était empressé de les suivre : il avait hasardé quelques propos galans, quelques allusions, mais rien de sérieux.

« Très-circonspect, très-prudent, pensa Emma, il fait les approches pied à pied, il ne s’aventurera qu’à bon escient. »

Quoique son ingénieux stratagême n’eût pas réussi au gré de ses désirs, elle put au moins se glorifier de leur avoir fait passer, quelques instans délicieux, ce qui serait sans doute un pas de plus vers le grand événement.


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CHAPITRE XI.


Maintenant, M. Elton devait être abandonné à lui-même. Il ne dépendait plus d’Emma de surveiller son bonheur, ni d’accélérer ses mesures. L’arrivée de sa sœur et de sa famille était prochaine ; elle s’était occupée par anticipation, et devait alors réellement faire toutes les dispositions nécessaires à leur réception ; et pendant les dix jours que cette famille passerait à Hartfield, on ne pouvait pas s’attendre, et elle-même n’espérait pas pouvoir prêter aucune assistance à ces deux amans, excepté par hasard ou en passant. Il ne tenait qu’à eux de presser leurs affaires, mais elle pensait que de quelque manière qu’ils procédassent, ils ne pouvaient manquer d’avancer, même malgré eux. Elle ne désirait pas avoir de temps de reste pour songer à eux. Il y a des gens qui, plus on fait pour eux, moins ils font pour eux-mêmes.

Comme il y avait long-temps que M. et madame Knightley n’étaient venus à Hartfield, leur arrivée causait plus d’intérêt que de coutume. Jusqu’à cette année, le temps des vacations avait été partagé entre Hartfield et l’abbaye de Donwell ; mais toutes celles de l’automne avaient été employées aux bains de mer, pour la santé des enfans ; et il y avait plusieurs mois qu’on ne les avait vus régulièrement au milieu de leurs amis, dans le comté de Surry, et pas du tout par M. Woodhouse, qu’on n’avait jamais pu engager à faire le voyage de Londres, pour voir la pauvre Isabelle, et qui, en conséquence, était au comble du bonheur, en anticipant cette trop courte visite.

Il craignait les dangers du voyage pour sa chère fille, et la fatigue qu’éprouveraient ses chevaux et son cocher, qui devaient aller chercher une partie de la famille, à moitié chemin. Mais les craintes furent vaines, les seize milles furent parcourus sans accident, et M. Jean Knightley, sa femme, ses enfans et un nombre compétent de bonnes, arrivèrent heureusement sains et saufs à Hartfield.

Le fracas, la joie que cette arrivée occasionna ; le grand nombre de personnes à qui l’on devait parler, celles qu’on devait féliciter, placer, etc., causèrent une telle confusion, que dans toute autre circonstance, les nerfs de M. Woodhouse n’auraient pu la supporter ; mais les usages d’Hartfield, les sensations de son père étaient trop respectés par madame Knightley, pour que, malgré sa sollicitude maternelle de donner à ses enfans toutes les jouissances possibles, de leur procurer, sur-le-champ, les soins des bonnes, à boire, à manger, à dormir, à jouer, etc., etc., elle ne permit jamais à ses enfans ni à leurs bonnes de l’importuner long-temps.

Madame Knightley était une jolie petite femme, très-élégante ; ses manières étaient douces ; elle était remplie d’amabilité et d’affection : concentrée dans sa famille, épouse dévouée, aimant ses enfans à l’excès, et si tendrement attachée à son père et à sa sœur, que quand bien même elle n’eût pas contracté d’autres liens, son attachement pour eux n’aurait pu augmenter. Elle ne trouvait jamais rien à redire en eux. Elle n’avait pas beaucoup de pénétration ni de vivacité d’esprit, et avec cette ressemblance à son père, elle avait encore beaucoup de son tempérament ; sa santé était délicate ; trop soigneuse de celle de ses enfans, elle était craintive et sujette aux maux de nerfs, et aussi partiale à un M. Wingfield, a Londres, que son père l’était à M. Perry. Elle lui ressemblait aussi en bienveillance générale, et avait comme lui beaucoup d’égards pour ses anciennes connaissances.

M. Jean Knightley était grand, avait l’air d’un homme bien né, était très-instruit ; distingué dans sa profession, il jouissait d’une excellente réputation ; mais sa trop grande réserve faisait qu’il ne plaisait pas à tout le monde. Son humeur n’était pas toujours égale. On ne pouvait pas lui reprocher d’avoir un mauvais caractère, ni de s’emporter trop souvent ; mais ce n’était pas par l’humeur qu’il brillait le plus. À la vérité, avec une épouse aussi dévouée, il ne pouvait pas se corriger. L’extrême douceur de l’humeur de l’une aigrissait quelquefois celle de l’autre. M. Jean Knightley avait toute la pénétration et la vivacité d’esprit possibles. Ces qualités manquaient tout à fait à son épouse. Il était quelquefois peu gracieux avec elle, ou lui parlait durement. Il n’était pas le favori de sa charmante belle-sœur. Elle ressentait vivement les petits torts qu’il avait envers Isabelle, et celle-ci ne s’en apercevait même pas. Elle les lui eût peut-être pardonnés, si ses manières avaient été plus flatteuses ; mais il n’avait que celles d’un bon frère, d’un ami, qui n’était ni louangeur ni aveuglé. Au reste, quelques complimens qu’il lui eût faits, n’eussent pu lui faire oublier la faute qu’il commettait quelquefois, la plus grande de toutes à ses yeux, celle de n’être pas assez patient et respectueux avec son père. Les singularités, l’agitation continuelle de M. Woodhouse le poussaient souvent à lui adresser des remontrances raisonnables, ou d’aigres réparties ; les unes et les autres mal appliquées. Cela n’arrivait pas souvent, car M. Knightley avait véritablement un très-grand respect pour son beau-père, et sentait ce qui lui était dû. Emma croyait que cela arrivait trop souvent, et souffrait toujours de l’appréhension qu’une nouvelle faute ne fût commise, quoiqu’elle ne le fût pas. Cependant le commencement de chaque visite s’étant toujours passé convenablement, et celle-ci, par nécessité, devant être si courte, elle espérait qu’elle ne produirait aucun désagrément. Il n’y avait pas long-temps qu’ils étaient assis et remis un peu de l’agitation du premier moment, lorsque M. Woodhouse, d’un ton mélancolique, secouant la tête, et soupirant, éveilla l’attention de sa fille, sur le malheureux changement arrivé à Hartfield, depuis sa dernière visite.

« Ah ! ma chère, dit-il, la pauvre demoiselle Taylor. C’est une affaire bien triste. »

Isabelle, sympathisant avec lui, s’écria : « Oh ! oui, que vous devez trouver à redire, et la pauvre Emma aussi ! Quelle terrible perte pour vous deux ! J’en ai été si affligée pour vous ! Je n’ai jamais pu m’imaginer que vous pussiez vous passer d’elle ! Fâcheux changement en vérité ! Je me flatte qu’elle est en bonne santé ? »

« Assez bien, ma chère, assez bien. Je crois que l’air de l’endroit où elle réside lui convient assez. »

M. Jean Knightley demanda ici tranquillement à Emma si l’on avait jamais eu de doute sur l’air de Randalls.

« Oh ! non, du tout. Je n’ai jamais vu madame Weston se mieux porter ; papa ne parle que de ses regrets. »

« Cela fait honneur à tous deux, » fut sa réponse.

« Et la voyez-vous assez souvent, papa ? » demanda Isabelle du ton plaintif qui convenait à M. Woodhouse.

Il hésita. « Pas à beaucoup près aussi souvent que je le désirerais. »

« Oh ! papa, nous n’avons passé qu’une seule journée sans les voir, depuis leur mariage. Le matin ou le soir de chaque jour, excepté d’un seul, nous avons vu monsieur ou madame Weston, et en général tous les deux, à Randalls ou ici, et comme vous pouvez penser, le plus souvent ici. Ils sont très-obligeans dans leurs visites, tant monsieur que madame Weston. Si vous continuez, cher papa, sur ce ton mélancolique, vous allez donner à Isabelle une fausse idée de nous tous. Tout le monde sait que nous regrettons beaucoup mademoiselle Taylor, et doit aussi être assuré que monsieur et madame Weston font tout ce qu’ils peuvent pour rendre cette perte supportable. Voilà l’exacte vérité. »

« Cela devait arriver ainsi, dit M. Jean Knightley, c’est à quoi je m’attendais, d’après vos lettres. Son désir de témoigner son attachement n’était pas douteux, et quant à lui, n’ayant rien à faire, l’attrait qu’il a pour la société rendait la chose très facile. Je vous ai toujours dit, ma chère, (s’adressant à son épouse), que le changement arrivé à Hartfield n’était pas si terrible que vous vous l’imaginiez ; maintenant que vous entendez le récit d’Emma, je me flatte que vous serez satisfaite. »

« Oui certainement, dit M. Woodhouse, oui, j’avoue que madame Weston, cette pauvre madame Weston, vient nous voir assez souvent ; mais, et puis, elle est toujours obligée de s’en retourner. »

« Ce serait bien dur pour M. Weston, papa, si elle ne s’en retournait pas. Vous oubliez tout à fait ce pauvre M. Weston. »

« Je crois, à la vérité, dit M. Jean Knightley plaisamment, que M. Weston a quelques petites prétentions. Vous et moi, Emma, pouvons risquer de prendre le parti du pauvre mari. Moi comme mari, et vous, n’étant pas épouse, les prétentions du mari doivent nous frapper également tous deux. Quant à Isabelle, elle est mariée depuis assez long-temps, pour qu’elle voye la convenance de mettre de côté tous les Weston, autant qu’elle pourra. »

« Mon cher ami, s’écria son épouse, qui n’avait entendu et compris, qu’une partie de son discours, parlez-vous de moi ? Je suis certaine que personne ne doit et ne peut être plus portée à défendre le mariage que moi ; et si ce n’avait été la terrible nécessité de quitter Hartfield, j’aurais toujours regardé mademoiselle Taylor comme la femme la plus heureuse du monde ; quant à mésestimer M. Weston, l’excellent M. Weston, je pense qu’il n’y a rien au-dessus de son mérite. Personne n’a un meilleur naturel que lui, excepté vous et votre-frère. Je n’oublierai jamais que, par un vent horrible, c’était dans les fêtes de Pâques, il tint le cerf-volant d’Henri. Et depuis la singulière bonté qu’il eut il y a un an, en septembre dernier, de m’écrire un billet, à minuit, pour m’assurer qu’il n’y avait pas de fièvre scarlatine à Cobham, je me suis convaincue qu’il n’existait pas un cœur plus sensible que le sien, ni un meilleur homme que lui. Si une femme méritait de l’avoir pour époux, c’était très-certainement mademoiselle Taylor. »

« Où est le jeune homme, dit M. Jean Knightley, est-il venu ici à l’occasion du mariage de son père ? »

« Il n’y est pas encore venu, répliqua Emma ; on l’attendait peu après le mariage, mais en vain, et l’on n’en a plus entendu parler. »

« Mais vous devriez leur dire quelque chose de la lettre, ma chère, dit son père ; il a écrit une lettre à la pauvre madame Weston pour la féliciter ; elle était très-belle et très-bien tournée cette lettre. Elle me l’a montrée. Je trouvai que le jeune homme s’était bien conduit. Cependant, on ne peut savoir si l’idée d’écrire était bien de lui, il est si jeune, et peut-être que son oncle… »

« Mon cher papa, il a vingt-trois ans. Vous oubliez comme le temps passe. »

« Vingt-trois ans ! Les a-t-il ? Je ne l’aurais jamais cru ; mais il n’avait que deux ans quand il perdit sa pauvre mère. Le temps vole, et j’ai une très-mauvaise mémoire. Quoi qu’il en soit, c’était une excellente lettre, et fit le plus grand plaisir à monsieur et à madame Weston. Je me souviens qu’elle fut écrite à Weymouth, le 28 septembre, et commençait ainsi : ma chère dame ; mais j’ai oublié le reste, je me rappelle seulement très-bien qu’elle était signée F. C. Weston Churchill. »

« Que c’était bien fait à lui, s’écria la bonne madame Knightley, je ne doute pas qu’il ne soit un très-aimable jeune homme ; mais qu’il est dur qu’il ne demeure pas dans la maison de son père ! Il n’y a rien au monde de plus choquant que de voir un enfant enlevé à ses parens et à la maison paternelle ! Je n’ai jamais pu comprendre comment M. Weston avait pu se séparer de son fils. Donner, son enfant ! Je n’aurai jamais bonne opinion d’une personne qui ferait une pareille proposition à une autre. »

« Je ne crois pas que personne ait jamais bien pensé des Churchill, observa froidement M. Jean Knightley ; mais ne vous imaginez pas que M. Weston, en donnant son fils, ait senti ce que vous sentiriez si vous vous sépariez d’Henri ou de Jean. M. Weston est plutôt un homme d’un caractère aisé et jovial qu’un homme vraiment sensible ; il prend le temps comme il vient, s’amuse de tout ; et je suppose qu’il compte plus sur ce qu’on appelle la société, pour les jouissances de la vie, c’est-à-dire, boire, manger et jouer au wisk avec les voisins cinq à six jours de la semaine, que sur les affections domestiques, et tout ce que peut lui procurer sa propre maison. »

Emma ne pouvait souffrir qu’on se permît la moindre réflexion sur la conduite de M. Weston ; elle eut envie de prendre sa défense : mais elle se contint et ne dit rien. Elle désirait entretenir la paix, s’il était possible ; d’ailleurs, les habitudes domestiques lui paraissaient si honorables, ainsi que les personnes qui leur donnaient la préférence sur ce qu’on appelle ordinairement société, que réfléchissant que son frère n’avait fait qu’exposer ses propres principes, principes qu’elle reconnaissait être très-louables, elle crut qu’il avait droit à son indulgence.


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CHAPITRE XII.


M. Knightley devait dîner avec eux, quoique M. Woodhouse ne l’approuvât pas ; car il lui fâchait que qui que ce fût partageât avec lui le premier jour de l’arrivée de son Isabelle ; mais le bon sens d’Emma pour tout ce qui était bien, avait-décidé la question. Outre les égards qu’on devait aux deux frères, elle ressentit un grand plaisir, par rapport à la circonstance de leur dernière querelle, de lui envoyer elle-même une invitation.

Elle espérait qu’ils redeviendraient amis, crut qu’il était temps de faire la paix. Elle n’avait certainement pas eu tort, et lui n’avouerait jamais qu’il n’avait pas eu raison. Il n’y avait pas lieu à faire de concessions ; mais il était temps de paraître, au moins, oublier qu’on s’était querellé. Son espérance de renouer avec M. Knightley s’augmenta par une circonstance particulière, c’est que lorsqu’il entra dans le salon, elle tenait une de ses nièces ; c’était la plus jeune, une jolie petite fille de huit mois, qui venait à Hartfield pour la première fois, et paraissait très-satisfaite de sauter dans les bras de sa tante. Elle avait très-bien jugé ; car quoique son regard fût sévère et ses questions laconiques, peu à peu il commença à parler des enfans comme à son ordinaire, et il prit la petite nièce des bras d’Emma avec une familiarité amicale. Emma sentit qu’ils étaient de nouveau amis : la conviction qu’elle en eut, lui causa une grande satisfaction, et lui donna un peu d’effronterie ; elle ne put s’empêcher de lui dire, tandis qu’il admirait sa nièce : « Qu’il est consolant que nous ayons les mêmes idées sur nos neveux et nos nièces. Quant aux hommes et aux femmes, nous différons quelquefois d’opinion : mais à l’égard de ces enfans nous sommes toujours d’accord. »

« Si vous étiez autant guidée par la nature, dans votre manière de penser sur les hommes et sur les femmes, et aussi peu au pouvoir de la fantaisie et du caprice dans vos communications avec eux, que vous l’êtes pour ce qui regarde ces enfans, nous serions toujours du même avis. »

« Oh ! certainement, nos querelles ne viennent que parce que j’ai tort. »

« Oui, dit-il en riant, il y a une bonne raison pour cela. J’avais seize ans lorsque vous êtes née. »

« Il y avait alors une grande différence entre nous, répliqua-t-elle, vous aviez sans doute plus de jugement que moi ; mais croyez-vous qu’un laps de vingt et un ans n’ait pas un peu rapproché le mien du vôtre ? »

« Oui, un peu. »

« Mais pas assez cependant pour me donner la chance d’avoir raison, lorsque vous ne pensez pas comme moi. »

« J’aurai toujours sur vous l’avantage de seize ans d’expérience, et celui de n’être pas une jolie femme et un enfant gâté. Allons, ma chère Emma, soyons amis et n’en parlons plus. Dites à votre tante, petite Emma, qu’elle doit vous donner un meilleur exemple que de renouveller d’anciens griefs, et que si alors elle n’avait pas tort, elle l’a maintenant. »

« C’est très-vrai, je l’avoue, s’écria-t-elle ; petite Emma, deviens meilleure que ta lante, sois infiniment plus instruite, et ne t’en fais pas tant accroire. Maintenant M. Knightley, un mot ou deux de plus, et j’ai fini. Quant à l’intention, la vôtre et la mienne étaient certainement bonnes, et je puis dire que jusqu’à présent il n’est rien arrivé qui puisse prouver que j’avais tort. Il me reste à savoir que M. Martin n’ait pas violemment souffert d’avoir été trompé dans ses espérances. »

« Jamais homme n’a tant souffert, fut sa réponse. »

« Ah ! j’en suis en vérité bien fâchée. Allons, donnez-moi la main. »

Ceci venait de se passer avec cordialité, lorsque M. Jean Knightley parut. Eh ! comment vous portez-vous, Georges ? et vous, Jean ? mais avec ce calme anglais qui cachait, sous l’apparence de l’indifférence, le plus sincère attachement, attachement qui, s’il avait été nécessaire, leur aurait fait entreprendre l’impossible pour le service l’un de l’autre.

La soirée se passa tranquillement en conversation. M. Woodhouse ayant refusé de faire la partie pour causer avec sa chère Isabelle, on se sépara en deux divisions ; d’un côté M. Woodhouse et Isabelle, et MM. Knightley de l’autre. Leur conversation n’était pas la même. Emma se mêlait tantôt à l’une, tantôt à l’autre.

Les frères parlèrent de leurs affaires et de leurs plans ; mais principalement de ceux de l’aîné qui était plus communicatif que l’autre. En qualité de magistrat, il consultait Jean sur quelques points de loi, ou lui racontait quelques anecdotes. Comme fermier, et faisant valoir lui-même sa ferme de Donwell, il avait à faire le détail de ce que chaque champ devait rapporter l’année prochaine, lui donner toutes les informations locales qui ne pouvaient pas manquer d’intéresser un frère qui avait passé la meilleure partie de sa vie dans la maison paternelle, et pour laquelle il avait un très-grand attachement. Le projet d’un canal, celui de changer une clôture, d’abattre des arbres, et la destination à donner à tous les arpent, soit en blé, navets, etc., furent discutés avec un intérêt que Jean partageait également avec son frère, autant que sa froideur naturelle le permettait : et si son aîné lui donnait lieu de demander quelques explications, il le faisait avec une espèce de chaleur.

Tandis qu’ils s’amusaient ainsi, M. Woodhouse jouissait de son côté, avec sa fille, de ses heureux regrets et de ses afflictions bénévoles.

« Ma très-chère Isabelle, dit-il en lui pressant tendrement la main, et lui faisant quitter, pour un moment, les soins que l’amour maternel lui faisait prodiguer à ses enfans, qu’il y a long-temps, très-long-temps que vous n’êtes venue ici ! Que vous devez être fatiguée d’un si long voyage ! Il faut que vous vous couchiez de bonne heure, ma chère ; et je vous recommande un peu de gruau avant d’aller au lit. Vous et moi nous aurons une excellente écuellée de gruau. Ma chère Emma, faites-nous donner à tous une bonne écuellée de gruau. »

Emma ne tint aucun compte de cette demande, sachant que les Knightley ne l’aimaient pas plus qu’elle ; elle n’en ordonna que deux.

Après avoir un peu parlé de l’efficacité du gruau, et exprimé son étonnement de ce que tout le monde n’en prenait pas tous les soirs, il dit avec un air qui indiquait qu’il avait fait de longues réflexions : « Vous avez bien mal fait, ma chère, de passer l’automne à South-End, au lieu de venir ici. Je n’ai jamais en bonne opinion de l’air de la mer. »

« M. Wingfield nous en a fortement recommandé l’air et les bains pour les enfans en général, et particulièrement pour le mal de gorge de la petite Bella ; autrement nous n’y aurions pas été. »

« Ah ! ma chère, Perry doute fort que la mer pût lui faire aucun bien ; et quant à moi, je suis convaincu, quoique je ne vous l’aie jamais dit, que la mer ne rend service à personne, et je suis sûr qu’elle a manqué me coûter la vie. »

« Allons, allons, s’écria Emma, qui sentait que le sujet de la conversation était dangereux, je vous prie de ne pas parler de la mer, cela m’afflige et me donne de la jalousie ; moi qui ne l’ai jamais vue. Il est défendu de parler de South-End, s’il vous plaît. Ma chère Isabelle, vous ne vous êtes pas encore informée de M. Perry, et cependant il ne vous a jamais oubliée. »

« Oh ! le Bon M. Perry, comment se porte-t-il, papa ? »

« Assez bien, mais pas tout à fait bien, il m’a souvent dit qu’il était billieux, mais qu’il n’avait pas le temps de se soiguer, ce qui est horrible ; mais tout le pays en a besoin. Je ne crois pas qu’il existe nulle part un homme qui ait autant de pratiques que lui. Mais aussi il est impossible de trouver un plus habile homme. »

« Et madame Perry, et ses enfans comment se portent-ils ? grandissent-ils ? »

« J’ai beaucoup de considération pour M. Perry ; Je me flatte qu’il viendra bientôt ici. Il sera si content de voir mes enfans. »

« J’espère que nous l’aurons demain, car j’ai à lui faire une ou deux questions très-importantes à mon sujet. Et, ma chère, lorsqu’il viendra, vous ferez bien de lui faire examiner la gorge de la petite Bella. »

« Oh ! mon cher papa, elle va tellement mieux, que j’ai fort peu d’inquiétude pour elle. Les bains de mer lui ont fait du bien, ou l’on doit sa guérison à une excellente fomentation ordonnée par M. Wingfield, et que nous lui appliquons depuis le mois d’août. »

« Il n’est pas probable, ma chère, que les bains de mer lui aient été utiles ; et si j’avais su que les fomentations étaient nécessaires, j’aurais parlé à… »

« Il me paraît que vous avez oublié madame et mademoiselle Bates, dit Emma, je n’ai entendu personne demander de leurs nouvelles. »

« Oh ! les bonnes Bates, j’ai honte de moi-même ; mais vous m’en parlez dans presque toutes vos lettres. Je me flatte qu’elles se portent bien. La bonne vieille dame Bates. Je lui rendrai visite demain, et je mènerai tous mes enfans avec moi. Elles aiment tant à les voir. Et cette excellente demoiselle Bates ! Quelles bonnes gens, comment se portent-ils tous ? »

« Assez bien, ma chère ; mais la pauvre madame Bates a eu un terrible rhume il y a un mois. »

« Que j’en suis fâchée ! Jamais les rhumes n’ont été si communs que cette automne. M. Wingfield m’a dit qu’il ne les avait jamais vus si fréquens ni si dangereux, excepté lorsqu’il y avait une influenza. »

« Il y a du vrai en cela, ma chère, mais pas au degré dont vous parlez. Perry dit que les rhumes ont régné, en général ; mais qu’ils n’étaient pas à craindre comme ceux qu’il avait vus dans le mois de novembre. Perry ne pense pas qu’il y ait beaucoup de maladies dans cette saison. »

« Non, je ne crois pas que M. Wingfield pense qu’il y règne beaucoup de maladies, excepté… »

« Ah ! ma chère fille, on est toujours malade à Londres. Personne ne se porte bien à Londres ; la chose est impossible. Il est bien malheureux que vous soyez forcée d’y vivre ! Si loin, et respirer un air si mauvais ! »

« Non, en vérité, nous ne respirons pas un mauvais air. La partie que nous habitons est si supérieure aux autres ! Il ne faut pas confondre notre situation avec celle des autres quartiers de la ville, mon cher papa. Les environs de Brunswick-Square sont très-différens de presque, tout le reste. Nous avons un si bon air ! Je n’habiterais pas volontiers dans aucun autre quartier de la ville ; et j’y verrais avec peine mes enfans forcés d’y demeurer. Mais nous avons un si bon air ! M. Wingfield dit que le vicinité de Brunswick-Square est le seul salubre, à cause de l’air qu’on y respire. »

« Ah ! ma chère, il ne ressemble point à celui d’Hartfield. Vous vantez le vôtre ; mais quand vous demeurez huit jours à Hartfield, vous êtes tout à fait d’autres créatures ; vous ne vous ressemblez plus à vous-même. Maintenant je dois vous dire que vous ne paraissez pas du tout en bonne santé. »

« Je suis fâchée de vous entendre parler ainsi, mon cher papa, mais je vous assure qu’excepté ces petits maux de tête nerveux, et ces palpitations dont je ne suis exempte nulle part, je me porte très-bien ; et si les enfans étaient pâles avant d’aller se coucher, c’était parce qu’ils étaient fatigués du voyage et du plaisir qu’ils avaient de venir ici. Je suis persuadée que vous les trouverez mieux demain ; car je vous assure que M. Wingfield m’a dit qu’à tout prendre, il ne nous avait jamais vu partir en aussi bonne santé. Je me flatte au moins que vous ne penserez pas que M. Knightley se porte mal ? Et elle regarda son mari avec attendrissement. »

« Couci, couci, ma chère, je ne puis vous en faire compliment. Je suis loin de croire que M. Jean Knightley ait bonne mine. »

« Qu’y a-t-il, monsieur ? M’avez-vous parlé ? s’écria M. Jean Knightley, en entendant prononcer son nom. »

« Je suis bien fâchée, mon cher ami, que mon père trouve que vous n’avez pas bonne mine ; mais je me flatte que ce n’est qu’un peu de fatigue. J’aurais désiré que vous eussiez voulu, comme je vous en priais, consulter M. Wingfield avant notre départ. »

« Ma chère Isabelle, s’écria-t-il vivement, je vous prie de ne pas faire attention à ma mine. Contentez-vous de médicamenter, de mitonner vos enfans, ainsi que vous-même, et permettez-moi d’avoir la mine qui me plait. »

« Je n’ai pas bien compris ce que vous disiez à votre frère, s’écria Emma, concernant votre ami Graham, et l’intention qu’il avait de faire venir d’Écosse un gérant pour ses nouvelles propriétés. Réussira-t-il ? Le vieux préjugé ne l’emportera-t-il pas ? »

Elle continua à parler de cette manière et avec succès, jusqu’à ce que forcée de tourner son attention vers son père et sa sœur, elle n’eût rien de pis à entendre que les questions qu’elle faisait sur mademoiselle Fairfax. Cependant ce n’était pas une de ses favorites, et néanmoins elle prenait un grand plaisir à la louer.

« Cette douce, cette aimable demoiselle Fairfax ! dit madame Knightley, il y a si long-temps que je ne l’ai vue, excepté quelques instans, par hasard en ville ! Quel bonheur pour sa bonne grand’maman et son excellente tante quand elle va les visiter ! Je regrette beaucoup pour ma chère Emma, qu’elle ne puisse rester que peu de temps à Highbury. Mais à présent que leur fille est mariée, je présume que le colonel et madame Campbell ne peuvent guère la laisser aller. Ce serait une agréable compagne pour Emma. »

M. Woodhouse donna son assentiment, mais ajouta :

« Notre petite Henriette Smith est aussi une très-jeune et jolie personne. Vous aimerez Henriette. Emma ne peut avoir de plus aimable compagne qu’Henriette. »

« Je suis enchantée d’apprendre cela, mais j’observerai seulement que Jeanne Fairfax, comme tout le monde le sait, est une personne accomplie et d’un mérite supérieur ; de plus elle est exactement de l’âge d’Emma.»

On s’étendit avec satisfaction sur ce sujet, et on passa à d’autres tout aussi importans ; avec le même succès et la même bonne harmonie ; mais la soirée ne se termina pas sans agitation. On remit le gruau sur le tapis : ce sujet fournit ample matière à la conversation. On loua cet aliment, on fit des commentaires. Il fut décidé à l’unanimité qu’il était très-sain et convenait à toutes les constitutions. Quelques traits satiriques furent lancés sur les maisons où l’on ne savait pas le préparer. Mais malheureusement, parmi les méprises qu’Isabelle avait à présenter, la plus récente et la plus grande était celle de sa cuisinière à South-End : on l’avait prise pour la saison, et jamais on n’avait pu lui faire comprendre ce qu’on entendait par du gruau uni, propre, clair, mais pas trop. Il arrivait souvent qu’après l’avoir ordonné tel, elle lui en apportait qui n’était pas présentable. Ce sujet était scabreux.

« Ah ! dit M. Woodhouse, secouant la tête, et regardant sa fille avec des yeux attendris. » Cette éjaculation frappant les oreilles d’Emma, elle se dit en elle-même : « Ah ! on n’en finira pas sur les funestes conséquences de ce voyage de South-End. Cela ne vaut pas la peine d’en parler. »

Elle se flatta qu’il n’en dirait plus rien, et que des réflexions silencieuses suffiraient pour le rappeler à son goût pour son gruau. Cependant, après un moment de silence, il recommença à dire :

« Je regretterai toujours que vous ayez été à la mer cette automne, au lieu de venir ici. »

« Mais pourquoi en seriez-vous fâché, papa ? je vous assure que ce voyage a fait beaucoup de bien aux enfans. »

« Et enfin, s’il était absolument nécessaire d’aller à la mer, vous n’auriez pas dû choisir South-End. Cette place est malsaine. Perry a été surpris d’apprendre que vous vous soyez déterminée pour South-End. »

« Je sais que plusieurs personnes pensent ainsi ; mais elles sont dans l’erreur : nous nous y sommes tous très-bien portés, et n’avons nullement été incommodés de l’odeur de la boue ; et M. Wingfield assure que c’est se tromper que de croire que cette place soit malsaine ; et certainement on peut l’en croire, car il a une parfaite connaissance de la nature de l’air : d’ailleurs, son propre frère s’y est souvent rendu avec toute sa famille. »

« Vous auriez dû aller à Cromer, ma chère, si vous étiez forcée d’aller quelque part. Perry a passé une fois toute une semaine à Cromer ; et il le regarde comme le meilleur endroit pour y prendre des bains de mer. Une belle mer ouverte, et un air excellent. De plus, vous auriez pu avoir un logement à un quart de mille de la mer. Vous auriez dû consulter Perry. »

« Mais, papa il faut aussi considérer la différence du voyage : cent milles au lieu de quarante. »

« Ah ! ma chère, quand la santé en dépend, comme dit Perry, on ne doit rien considérer ; et lorsqu’on doit voyager, il y a peu de différence entre cent ou quarante milles. Il vaut mieux rester à la maison, et toujours demeurer à Londres, que d’aller respirer un plus mauvais air. C’est justement ce qu’a dit Perry. Cette mesure lui a paru mauvaise. »

Emma avait fait de vains efforts pour arrêter son père ; et lorsqu’il eut fini cette sentence, elle ne fut pas surprise d’entendre son beau-frère s’écrier avec vivacité. »

« M. Perry ferait mieux de garder ses opinions pour lui, jusqu’à ce qu’on les lui demande. Je voudrais bien savoir de quel droit il se mêle de ce que je fais ? de ce que je conduis ma famille sur une partie de la côte plutôt que sur une autre ? Il m’est permis, sans doute, de me servir de mon jugement, comme à M. Perry du sien. Je n’ai pas plus besoin de ses conseils que de ses drogues. »

Il s’arrêta ; et radoucissant son ton, il ajouta avec une froide causticité : Si M. Perry veut m’enseigner le moyen de conduire une femme et cinq enfans à cent trente milles de Londres, à aussi bon marché et aussi commodément qu’à quarante, je préférerais, comme lui, Cromer à South-End.

« C’est bien dit, c’est bien dit, s’écria M. Knightley ; on doit considérer cela. Mais, Jean, je ne crois pas qu’il y ait aucune difficulté à exécuter le projet dont je vous ai parlé de changer le sentier vers Langham, en tournant un peu à droite, de manière à ce que la prairie de la maison ne soit pas traversée. Je ne l’entreprendrais pas, si cela incommodait le moins du monde les habitans d’Highbury, mais vous vous souvenez de la ligne que décrit ce sentier ? Au reste, la meilleure manière de prouver mon assertion, est de consulter la carte. Je vous verrai, je l’espère, demain à l’abbaye ; nous l’examinerons ensemble, et vous me donnerez votre opinion. »

M. Woodhouse fut sensiblement piqué des termes un peu durs dont on s’était servi envers son ami M. Perry, à qui, en effet, sans le savoir, il devait partie de ses sensations et des expressions dont il se servait ; mais ses filles, par leurs attentions délicates, amortirent graduellement l’impression qu’avait faite le discours de M. Jean Knightley ; et la prévoyance de l’aîné, ainsi que la modération du cadet, prévinrent le mal qui pouvait en arriver.


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CHAPITRE XIII.


Il n’y avait pas au monde une créature plus heureuse que madame Knightley ; dans cette courte visite qu’elle faisait à Hartfield, elle allait tous les matins voir ses anciennes connaissances avec ses cinq enfans, et racontant tout ce qui s’était passé la veille entre son père, sa sœur et elle. Elle n’avait d’autre désir que d’empêcher les jours de s’écouler si vite.

En général, à Hartfield, on voyait moins les amis le soir que le matin. Cependant il fut impossible, quoique aux fêtes de Noël, de refuser d’accepter un dîner hors de la maison. L’on ne pouvait résister à une pressante invitation de M. Weston. M. Woodhouse lui-même vit que la chose était possible, et préférable à la division qui s’opérait chez lui après dîner. Il aurait bien fait quelques difficultés, quant aux moyens de conduire tant de personnes à Randalls, s’il avait pu ; mais comme la voiture de son gendre et de sa fille était à Hartfield, il ne fit qu’une seule question, et Emma ne perdit pas beaucoup de temps à le convaincre qu’Henriette, outre toute la compagnie, trouverait encore place dans une des voitures.

Henriette, MM. Knightley et Elton furent les seules personnes invitées, comme faisant partie de la société. On devait dîner de bonne heure, et en petit comité ; car on consultait en tout le goût et les inclinations de M. Woodhouse.

La veille de ce grand événement (car c’en était un très-grand de voir M. Woodhouse dîner hors de chez lui un 24 décembre) Henriette avait passé la soirée à Hartfield ; elle s’était retirée avec un si gros rhume, qu’Emma n’aurait pas permis qu’elle quittât la maison ; sans l’extrême envie qu’elle avait d’être soignée par madame Goddard. Emma s’y rendit le lendemain, et vit qu’il lui serait impossible de la mener à Randalls. Elle avait la fièvre et un grand mal de gorge. Madame Goddard était pleine d’attention pour elle ; on parla de M. Perry, et Henriette se sentait si mal, qu’elle vit bien qu’il fallait renoncer à cette partie ; mais elle ne put s’empêcher de verser bien des larmes de s’en voir privée.

Emma resta auprès d’elle aussi long-temps qu’elle put, pour la soigner pendant les courtes absences que madame Goddard était obligée de faire : elle lui releva le courage en lui représentant combien M. Elton souffrirait, quand il aurait connaissance de sa situation. Elle la laissa assez tranquille, et dans la douce espérance que M. Elton ne s’amuserait pas, et que tout le monde regretterait qu’elle ne fût pas de la fête. Elle était à peine sortie de chez madame Goddard, qu’elle rencontra M. Elton qui paraissait y aller, et ils marchèrent doucement ensemble, en s’entretenant de la belle indisposée. Il allait, dit-il, sur le bruit de sa maladie, en demander des nouvelles, afin de lui en donner à Hartfield. Ils rencontrèrent M. Jean Knightley qui revenait de sa visite journalière à Donwell, avec ses deux aînés, qui, à leur mine joyeuse, à leur air de santé, prouvaient combien il était salutaire de courir la campagne ; ils semblaient devoir faire honneur au rôti de mouton et au pouding qui les attendait à la maison. Emma faisait le détail de la maladie de son amie : une violente inflammation à la gorge, beaucoup de chaleur par tout le corps, le pouls faible, mais battant avec vitesse, etc. Elle était fâchée de dire qu’elle avait appris de madame Goddard qu’Henriette était très-sujette aux maux de gorge, qu’elle en avait été alarmée plusieurs fois. M. Elton parut effrayé, et s’écria :

« Un mal de gorge ! Mais il n’est pas contagieux, j’espère ! Perry l’a-t-il vue ? Vous devriez prendre soin de vous, aussi-bien que de votre amie. Permettez-moi de vous supplier de ne pas vous exposer. Pourquoi Perry ne l’a-t-il pas vue ? »

Emma, qui n’avait aucune crainte, essaya de le tranquilliser sur ses appréhensions, en l’assurant de l’expérience et des soins de madame Goddard : mais comme elle ne voulait pas les lui ôter tout à fait, au contraire, elle désirait qu’il en retînt une portion ; elle ajouta, en changeant de sujet.

« Il fait si froid, si froid, et il paraît que nous aurons de la neige ; j’en suis si certaine, que, si ce n’était pas à Randalls, et avec une telle compagnie, je ferais tout mon possible pour rester à la maison aujourd’hui, et dissuader mon père de s’exposer ; mais il s’y est décidé, il paraît qu’il ne sent pas le froid du tout : ainsi je ne veux pas m’en mêler ; car je sais que monsieur et madame Weston seraient mortellement offensés si nous leur manquions de parole. Quant à vous, M. Elton, je pense que vous pouvez vous excuser d’y aller. Il me semble que vous êtes déjà un peu enrhumé ; faites attention à la fatigue que vous supporterez demain, aux longs discours que vous serez obligé de prononcer, et je suis persuadée que vous penserez qu’il serait prudent de rester à la maison et de vous soigner.

M. Elton eut l’air de ne savoir que répondre, car quoiqu’il fût très-flatté des soins qu’une aussi jolie personne prenait de lui, et qu’il fût loin d’avoir envie de mépriser ses avis, il était loin aussi de penser à manquer à l’invitation de M. Weston : mais Emma, trop portée à croire aux notions qu’elle s’était formées de lui, à sa coutume de l’écouter avec partialité, fut très-satisfaite de l’entendre dire entre les dents, qu’il reconnaissait qu’il était fort enrhumé. Il continua à dire en marchant, qu’il était heureux d’être débarrassé du dîner à Randalls, et d’avoir la facilité de savoir des nouvelles d’Henriette à chaque heure de la soirée.

« Vous faites fort bien » lui dit-elle.

« Nous vous excuserons auprès de monsieur et de madame Weston. »

À peine avait-elle cessé de parler, qu’elle trouva que son frère venait d’offrir très-poliment une place dans sa voiture à M. Elton, s’il n’avait pas d’autre raison que le mauvais tems pour s’excuser d’aller à Randalls, et que M. Elton avait accepté cette offre avec beaucoup de plaisir. C’était une affaire terminée : M. Elton devait être de la partie ; et jamais sa charmante figure n’exprima mieux la satisfaction qu’il ressentait dans ce moment.

Son sourire fut plus marqué, et son regard plus expressif qu’à l’ordinaire, lorsqu’il jeta les yeux sur elle après cet arrangement.

« Fort bien, se dit Emma, voilà qui est étrange ! Après l’avoir si heureusement dégagé de sa parole, de désirer d’être de la partie et de laisser Henriette malade ! C’est en vérité bien étrange ! Mais il y a, je crois, chez les hommes et surtout chez les célibataires une telle inclination, une telle passion pour dîner dehors, qu’une invitation fait la meilleure partie de leurs plaisirs, ils lui sacrifieraient tout, leur temps, leur dignité, quelquefois même leur devoir : il faut qu’il en soit de même avec M. Elton, jeune homme aimable, qui plaît et certainement estimable, surtout très-amoureux d’Henriette ; et cependant il ne peut refuser une invitation ! Quelle chose étrange que l’amour ! Il découvre dans Henriette un esprit pénétrant, et il ne peut dîner seul pour l’amour d’elle. »

Peu après, M. Elton les quitta, elle lui rendit justice, et lui sut gré de la manière sentimentale avec laquelle il nomma Henriette en partant, du ton de sa voix, lorsqu’il lui assura qu’il passerait chez madame Goddard pour lui rapporter des nouvelles de sa belle amie. Ce serait la dernière chose qu’il ferait avant de se préparer au bonheur de la revoir, espérant avoir d’heureuses nouvelles à lui apprendre. Son agréable sourire et ses soupirs en la quittant méritèrent son approbation.

Après un moment de silence, M. Jean Knightley, dit : « Je n’ai jamais vu de ma vie un homme aussi occupé du désir de se rendre agréable comme ce M. Elton : c’est un véritable travail pour lui, vis-à-vis du beau sexe.

Avec les hommes, il parait naturel et sans affectation ; mais quand il s’agit de plaire aux dames, tous ses muscles, toutes ses facultés sont en jeu. »

« Les manières de M. Elton ne sont pas parfaites, dit Emma ; mais lorsqu’il s’agit du désir de plaire, on doit tout pardonner, et c’est ce qui arrive toujours. Quand un homme, avec des talens modérés, fait tous ses efforts pour se rendre agréable, il l’emporte souvent sur l’homme qui lui est supérieur, mais qui néglige ses avantages. M. Elton est d’un si bon naturel et a tant de bonne volonté à obliger, qu’on doit lui savoir gré de posséder ces qualités. »

« Oui, répliqua M. Jean Knightley avec finesse, il a beaucoup de bonne volonté pour vous. »

« Pour moi ! répondit Emma avec un sourire de surprise, vous imaginez-vous qu’il songe à moi ? »

« J’avoue, Emma, que cette idée m’a passé par la tête, et si vous ne vous en êtes jamais aperçue, vous pouvez maintenant la prendre en considération.

« M. Elton amoureux de moi ! Quelle idée ! »

« Je ne dis pas que cela soit ; mais vous ferez bien de considérer, que mon idée soit vraie ou non, de quelle manière vous devez vous conduire envers lui. Je pense que vos manières avec lui sons engageantes. Je vous parle en ami, Emma ; vous devriez vous tenir sur vos gardes, penser à ce que vous faites et à ce que vous avez envie de faire. »

« Je vous remercie ; mais je vous assure que vous vous trompez. Nous sommes bons amis M. Elton et moi, et rien autre. » Elle continua à marcher, s’amusant à réfléchir sur les méprises qui résultent souvent de la connaissance partielle qu’on a de certaines circonstances, des erreurs dans lesquelles tombent presque toujours les personnes qui prétendent posséder un jugement supérieur. Elle n’était pas non plus très-satisfaite de son frère, qui la prenait pour une aveugle, une ignorante, et qui croyait qu’elle avait besoin de conseil. Son frère ne dit plus rien.

M. Woodhouse s’était si bien confirmé dans son dessein d’aller à Randalls, que malgré le froid qui augmentait, il n’avait pas l’air de s’en dédire, et partit au temps qu’il avait fixé avec sa fille aînée dans sa voiture, ne faisant pas plus d’attention au temps que les autres. Étonné de son voyage, il sentait le plaisir qu’il causerait à Randalls, de le voir arriver par un temps si froid, et si bien enveloppé, qu’il n’en sentait aucune incommodité. Le froid, cependant, était sévère, et lorsque la seconde voiture se mit en mouvement, il tomba quelques flocons de neige, l’air était tellement chargé, qu’il paraissait certain que si le temps se radoucissait un peu, il en tomberait beaucoup. Emma s’aperçut que son compagnon n’était pas en belle humeur. Sortir par un temps pareil, le sacrifice de ses enfans qu’il ne verrait pas après dîner, étaient des maux, ou au moins des désagrémens que M. Jean Knightley n’aimait pas : il ne prévoyait aucun amusement dans cette visite qui valût la peine de la faire, et tout le long de la route jusqu’au presbytère, il ne fit que témoigner son mécontentement.

« Il faut, dit-il, qu’un homme ait une bonne opinion de lui-même, pour engager quelqu’un à quitter le coin de son feu, par le temps qu’il fait, pour lui rendre visite.

« Il doit se croire infiniment aimable : je ne pourrais jamais en faire autant. C’est une grande absurdité. Il neige à présent. Quelle folie de ne pas permettre aux gens de rester à leur aise chez eux. Quelle sottise aussi à ceux qui ne restent pas à la maison quand ils le peuvent ! Et si nous étions obligés de sortir par un pareil temps, pour remplir nos devoirs ou faire nos affaires, que cela nous paraîtrait dur ! Et nous voilà probablement vêtus plus légèrement qu’à l’ordinaire, courant volontairement sans excuse, sans écouter la voix de la nature qui dit à l’homme de rester à la maison, de s’y tenir à couvert, lui et tout ce qui lui appartient ; nous voilà partis pour passer cinq mortelles heures chez un homme qui ne nous dira, et à qui nous ne dirons que ce qui a été dit ou entendu hier, et qui pourra être dit et entendu demain : nous y allons par un mauvais temps, et nous reviendrons probablement par un plus détestable encore. Quatre chevaux et quatre domestiques dérangés, pour conduire cinq créatures, qui n’ont rien à faire et tremblantes de froid, dans une maison plus froide que la leur, et en plus mauvaise compagnie ; qu’elles n’auraient eue à la maison. »

Emma ne se sentit pas disposée à donner à son frère le moindre signe d’approbation, signe auquel il était accoutumé par sa compagne ordinaire de voyage, qui répondait toujours à tout ce qu’il disait : « Oui, mon cher ami, c’est très-vrai ; mais elle résolut de se taire. »

Ne pouvant pas se plier à son humeur, elle craignit de s’exposer à une querelle, et tout son héroïsme n’alla qu’à garder un profond silence. Elle le laissa parler, arrangea les glaces, s’enveloppa bien, et n’ouvrit pas la bouche.

Ils arrivèrent enfin, et lorsqu’on fut dans la cour, que la portière fut ouverte, et le marche-pied baissé, que M. Elton, bien paré, sémillant, vint en souriant se présenter à eux, Emma pensa avec plaisir qu’on allait s’entretenir d’autres sujets. M. Elton paraissait si content, si joyeux, qu’elle commença à croire qu’il avait reçu sur la maladie d’Henriette un rapport plus favorable que celui qui lui était parvenu. Elle avait envoyé à Highbury, pendant qu’on l’habillait, et la réponse avait été : « À peu près de même, pas mieux. »

« Ce que j’ai appris de madame Goddard, dit-il, n’est pas aussi satisfaisant que je l’espérais. Pas mieux a été ce qu’on m’a rapporté. »

Sa figure alors s’allongea, et sa voix prit le ton sentimental, en prononçant ces dernières paroles.

Oh ! non, j’ai été mortellement peiné de trouver… J’allais vous dire que, passant chez madame Goddard, avant de m’habiller, on m’a dit que mademoiselle Smith n’était pas mieux, qu’au contraire elle allait plus mal. J’ai ressenti une vive affliction, je m’étais flatté qu’elle devait être beaucoup mieux, d’après le cordial que je savais qu’elle avait reçu le matin. »

Emma sourit, et répondit : « Ma visite l’a sans doute tranquillisée, du moins je m’en flatte : mais je n’ai pas le pouvoir de charmer un mal de gorge. Elle a un terrible rhume. M. Perry a été la voir, comme on vous l’aura sans doute dit. »

« Oui, j’imagine, c’est-à-dire, non je n’en ai rien su. ».

« Il l’a soignée dans ces sortes de maladies, et j’espère que demain nous aurons tous les deux un bulletin plus favorable ; mais il est impossible de ne pas être inquiet. Quelle perte pour notre partie aujourd’hui ! »

« Terrible ! c’est le mot exactement ; on ne peut manquer de la trouver à redire à tout moment. »

C’était bien dit, et le soupir qui accompagna cette exclamation était digne de louanges, mais il aurait dû s’en souvenir plus long-temps.

Emma fut indignée, lorsqu’une minute après, il se mit à parler d’autres choses avec une allégresse et un contentement parfaits.

« Quelle belle invention, dit-il, que de mettre des peaux de mouton dans les voitures ! Que cela les rend agréables : avec de telles précautions, il est impossible d’avoir froid. »

« Les grandes découvertes de ces temps modernes ont rendu les voitures des gens comme il faut, parfaitement complètes. On est si bien gardé et réparé contre le mauvais temps, que l’air le plus subtil n’y saurait pénétrer sans qu’on le veuille bien. Peu importe qu’il fasse beau ou non. Il fait froid ce soir, mais en voiture on ne s’en aperçoit pas. Ah ! il neige à présent. »

« Oui, dit M. Jean Knightley, et je crois qu’il en tombera une grande quantité. »

« Vrai temps de Noël, observa M. Elton, c’est la saison, et nous devons nous estimer fort heureux qu’il n’ait pas commencé hier, il aurait empêché cette partie d’avoir lieu ; ce qui serait probablement arrivé, car monsieur Woodhouse ne se serait pas hasardé de sortir s’il y eût beaucoup de neige sur la terre ; mais à présent il importe fort peu qu’il en tombe ou non. Nous sommes dans la saison où les amis se rassemblent. À Noël chacun s’entoure de ses amis, sans penser au temps qu’il fait. Il m’est arrivé d’être retenu par la neige une semaine entière chez un de mes amis ; mon intention était d’y demeurer un seul jour, et je fus obligé d’y en passer huit. Rien de plus plaisant ! »

M. Jean Knightley eut l’air de ne pas comprendre quel plaisir on pouvait éprouver à être retenu par la neige pendant huit jours hors de chez soi. Il se contenta néanmoins de dire froidement. « Je ne désire pas que la neige me force à rester huit jours à Randalls. »

En tout autre temps, Emma se serait amusée, mais elle était trop surprise de la vivacité de M. Elton, pour penser à autre chose. L’espoir d’une partie agréable avait totalement effacé Henriette de sa mémoire.

« Nous sommes sûrs d’avoir un bon feu, continua-t-il, et tout ce qu’on peut offrir de meilleur. Monsieur et madame Weston sont des gens charmans ; madame Weston est au-dessus de tout éloge ; et quant à lui, il est tout ce qu’on peut désirer, très-hospitalier et grand amateur de la société. Cette partie n’est pas nombreuse, mais elle est si bien choisie ; et de telles parties sont les plus agréables de toutes. On ne peut être à son aise que dix dans la salle à manger de M. Weston ; quant à moi, en pareille circonstance, j’aimerais mieux qu’il y en eût deux de moins que deux de plus : je pense que vous serez de mon avis (se tournant d’un air flatteur vers Emma) ; je crois être sûr de votre approbation ; mais peut-être que M. Knighiley, accoutumé aux grandes parties de Londres, ne sera pas du même sentiment que moi. »

« Je ne connais pas les grandes parties de Londres, Monsieur, je ne dîne jamais chez personne. »

« En vérité, dit-il, d’un air d’étonnement et de pitié ; je n’aurais pas cru que les gens de loi fussent réduits à un pareil esclavage ! Mais, Monsieur, il viendra un temps où vous serez récompensé de toutes ces privations ; alors vous aurez moins de travail et plus de plaisir. » Le premier plaisir que je ressentirai, sera quand je serai de retour sain et sauf à Hartfield. »


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LA


NOUVELLE


EMMA,


OU


LES CARACTÈRES ANGLAIS


DU SIÈCLE.







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DE L’IMPRIMERIE DE LEBÉGUE,

rue des Rats, n° 14, près la place Maubert.

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LA


NOUVELLE


EMMA,


OU


LES CARACTÈRES ANGLAIS


DU SIÈCLE,


par l’auteur d’Orgueil et Préjugé, etc., etc.

TRADUIT DE L’ANGLAIS.


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TOME SECOND.
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PARIS,


Chez ARTHUS BERTRAND, LIBRAIRE,
rue Hautefeuille, n° 23.
COGEZ, LIBRAIRE, rue du Cimetière
Saint-André-des-Arts, n° ii.


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1816.



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LA


NOUVELLE EMMA,


OU


LES CARACTÈRES ANGLAIS


DU SIÈCLE.

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CHAPITRE XIV.


Ces deux messieurs, en entrant dans la salle d’assemblée, avaient besoin de faire un échange. M. Elton devait prendre un air moins jovial, et M. Jean Knightley oublier sa mauvaise humeur. M. Elton devait sourire moins souvent, et M. Knightley davantage, pour convenir au lieu où ils se trouvaient. Emma seule pouvait se livrer à son naturel, et se montrer aussi heureuse qu’elle l’était réellement. C’était pour elle un vrai plaisir que de se trouver avec monsieur et madame Weston. Elle aimait beaucoup le mari, et il n’y avait personne au monde à qui elle s’ouvrit avec moins de réserve qu’à sa femme : personne à qui elle pût raconter, avec la conviction d’être écoutée et comprise, toujours intéressante et intelligible, ses petites affaires, ses arrangemens, les peines qu’elle souffrait et les plaisirs qu’elle goûtait auprès de son père. Elle ne pouvait rien dire d’Hartfield qui n’interressât madame Weston, et une demi-heure de tête-à-tête employée à parler de ces petites affaires d’où dépend le bonheur de la vie privée, fut la première satisfaction dont elles jouirent.

Le plaisir qu’elles venaient de goûter était peut-être supérieur à tout ce que la visite entière leur en procurerait, quoique cette demi-heure n’en fît pas partie ; mais la vue seule de madame Weston, son souris, sa voix, tout cela ravissait Emma ; elle prit le parti de songer le moins possible aux singularités de M. Elton, à tout ce qui pourrait lui déplaire, et de s’amuser de tout. La maladie d’Henriette était connue ; il y avait assez long-temps que M. Woodhouse était arrivé sain et sauf et assis devant un bon feu, pour en avoir fait l’histoire, la sienne propre, celle d’Isabelle, l’arrivée d’Emma ; enfin, avant celle du reste de la compagnie, il avait terminé son récit par observer qu’il était charmé que le pauvre Jacques fût venu pour voir sa fille. Madame Weston qui, jusque-là, lui avait prodigué tous ses soins, le quitta pour aller recevoir Emma. Emma avait formé le projet d’oublier M. Elton pour quelque temps ; mais elle eut le chagrin de voir, lorsque tout le monde fut assis, qu’il s’était placé à côté d’elle. Elle ne pouvait s’ôter de l’esprit l’étrange insensibilité qu’il montrait pour Henriette, puisqu’il s’efforçait d’attirer son attention par ses regards et ses paroles. Au lieu de l’oublier, sa manière de se conduire était telle, qu’elle ne put s’empêcher de se rappeler la suggestion de son frère, et de se demander : « Mon frère aurait-il raison ? Cet homme commencerait-il à porter sur moi les affections qu’il avait pour Henriette ? Cette idée est absurde, insoutenable. » Cependant, il prenait tant de soin qu’elle n’eût pas froid, paraissait si attentif pour son père, si charmé de madame Weston ; et enfin, se mit à admirer, ses dessins avec autant de zèle que d’ignorance ; que cette conduite pouvait donner à penser qu’au moins il jouait le rôle d’amoureux. Cette idée la chagrina tellement, qu’elle fut obligée de se contraindre pour être simplement polie avec lui. Pour son compte particulier, elle ne pouvait pas commettre une incivilité, et pour celui d’Henriette, espérant que les choses s’arrangeraient pour le mieux, elle devait avoir des égards ; mais c’était pour elle une contrainte, et d’autant plus pénible, que d’un autre côté, au plus fort de l’impertinent éloge de M. Elton, on parlait de choses qu’elle aurait voulu entendre. Elle avait compris seulement que M. Weston donnait quelques renseignemens sur son fils, et ces paroles avaient frappé son oreille : « Mon fils et Frank ; et mon fils. » D’après quelques monosyllabes, elle pensa qu’il annonçait la prochaine arrivée de son fils ; mais avant d’avoir pu faire taire M. Elton, le sujet sur lequel on parlait avait été épuisé de manière à ce qu’il eût été maladroit à elle de le renouveler. Il est bon de remarquer ici, que, quoiqu’Emma eût formé la résolution de ne jamais se marier, il y avait néanmoins dans le nom de Frank Churchill quelque chose qui l’intéressait vivement. Elle avait souvent pensé, particulièrement depuis le mariage de son père avec mademoiselle Taylor, que si jamais elle se mariait, il était le seul homme qui pût convenir à son âge, à son caractère et à sa condition. Il semblait, par la relation qui existait entre ces deux familles, qu’il lui appartenait de droit. Elle était certaine que tous ceux qui connaissaient les deux familles avaient déjà pensé à ce mariage. Elle ne faisait aucun doute que monsieur et madame Weston n’y eussent songé ; et quoiqu’elle n’eût aucune intention de changer sa situation, qui lui semblait préférable à toute autre, de toute manière, néanmoins, elle avait la plus grande curiosité de le voir, le désir de le trouver aimable, même de lui plaire jusqu’à un certain point : enfin, l’idée que ses amis les regardaient comme devant être unis, lui causait une espèce de plaisir.

Avec de pareilles sensations, les empressemens de M. Elton venaient mal-à-propos ; mais elle eut la satisfaction de paraître très-polie, quoiqu’elle fût de très-mauvaise humeur, et de penser que le reste de la journée ne se passerait pas, sans qu’on remît le même sujet sur le tapis ; le bon cœur de M. Weston lui en était un sûr garant. Elle ne se trompa pas ; car, heureusement délivrée de M. Elton, et placée à table à côté de M. Weston, celui-ci profita du premier moment qu’il eut, après avoir fait les honneurs de sa table, pour lui dire : « Il ne faudrait que deux personnes de plus pour que le nombre des convives fût juste ce qu’il doit être. Je désirerais avoir deux personnes de plus, votre jolie petite amie mademoiselle Smith et mon fils ; alors, je dirais : nous sommes complets. Je ne crois pas que vous m’ayez entendu dans le salon lorsque j’annonçais que nous attendions Frank ? J’ai reçu une lettre de lui ce matin, dans quinze jours il sera ici. »

Emma lui répondit qu’elle l’en félicitait de tout son cœur, qu’elle pensait, comme lui, que la présence de M. Frank Churchill et de mademoiselle Smith rendrait la partie complète. « Dès le mois de septembre dernier, continua M. Weston, son désir était de nous venir voir, il en parlait dans toutes ses lettres ; mais il n’est pas maître de son temps, il doit plaire à des gens qui ont le droit de tout exiger de lui, et à qui (entre nous) pour y parvenir, il faut faire de grands sacrifices. Mais à présent, je suis très-persuadé que nous le verrons vers le quinze du mois de janvier. »

« Quel bonheur pour vous ! Madame Weston a tant d’envie de faire sa connaissance, qu’elle sera presqu’aussi heureuse que vous. »

« Oui ! elle le serait ; mais elle craint que son départ ne soit encore différé. Elle n’est pas aussi sûre de son arrivée que je le suis ; mais elle ne connaît pas le terrain aussi bien que moi. Voici le cas (ceci est tout à fait entre nous ; je n’en ai pas ouvert la bouche dans le salon. Il y a, vous savez, des secrets dans toutes les familles.) Voici donc de quoi il est question : En janvier il y a une quantité d’amis invités à Enscombe, et l’arrivée de Frank dépend de ce que cette partie soit remise à un autre temps ; si elle ne l’est pas, Frank ne peut s’absenter : mais je sais qu’elle sera remise, parce que cette partie est composée d’une famille qu’une femme de grande conséquence à Enscombe ne saurait souffrir ; et quoiqu’il soit, à ce qu’on pense, nécessaire d’envoyer une invitation une fois tous les deux ou trois ans, cependant, quand le jour fixe approche, on remet toujours l’assemblée sous un prétexte quelconque. Je n’ai pas le moindre doute sur l’événement. Je suis aussi certain de voir Frank ici, avant le quinze de janvier, que je suis sûr d’y être moi-même aujourd’hui ; mais votre bonne amie (faisant signe de regarder au haut bout de la table) a si peu de caprices, et en a si peu vu à Hartfield, qu’elle ne peut pas en calculer les effets, comme j’ai été à même de le faire pendant long-temps. »

« Je serais fâchée qu’il y eût le moindre doute sur l’arrivée de M. Frank, répliqua Emma ; mais je suis disposée à être de votre avis, monsieur Weston. Si vous croyez qu’il vienne, je le croirai aussi, car vous connaissez Escombe. »

« Oui, j’ai quelques raisons de le connaître, quoique je n’y aie jamais été de ma vie. C’est une étrange femme ! Mais je ne me permets jamais de mal parler d’elle, à cause de Frank ; car je crois veritablement qu’elle l’aime beaucoup. Je m’étais accoutumé à penser qu’elle ne pouvait aimer qu’elle-même ; mais elle a toujours eu des bontés pour lui (à sa manière il est vrai ; il fallait lui passer ses caprices, ses fantaisies, et ne faire absolument que ce qui lui plaisait) ; et ce n’est pas un petit honneur à Frank, suivant moi, d’avoir gagné son affection ; car, quoique je ne confierais qu’à vous ce que je vais dire, elle a le cœur aussi dur qu’une pierre, et un caractère diabolique. »

Le sujet de cette conversation plaisait tant à Emma, qu’elle la reprit avec madame Weston, aussitôt qu’elles eurent quitté la table pour passer dans le salon : elle lui fit son compliment, observant cependant que la première entrevue devait un peu l’alarmer. Madame Weston avoua que cela était vrai, mais ajouta qu’elle serait charmée d’éprouver l’anxiété que devait causer une première entrevue, au temps où on disait qu’elle était fixée.

« Je n’ai pas tant de confiance, que M. Weston, et je crains qu’il n’arrive pas. M. Weston vous a sans doute dit où l’affaire en était ? »

« Oui, il semble que tout dépend de l’humeur bonne ou mauvaise de madame Churchill ; c’est ce qu’il y a de plus certain dans le monde. »

« Ma chère Emma, répliqua, en riant madame Weston, quelle certitude y a-t-il dans un caprice ? Et se tournant vers Isabelle, qui venait d’entrer. »

« Vous saurez, ma chère madame Knightley, que nous ne sommes pas si assurés de l’arrivée de M. Franck Churchill, que son père semble l’être. Elle dépend entièrement du bon plaisir de sa tante, enfin de son caractère. À vous, à mes deux filles, je puis confier la vérité. »

« Madame Churchill commande à Enscombe ; c’est une femme d’un étrange caractère ; et le départ de Frank dépend absolument d’elle. »

« Oh ! madame Churchill, tout le monde la connaît, dit Isabelle ; et je vous assure que je ne pense jamais à ce pauvre jeune homme sans en avoir pitié. C’est une chose affreuse que de passer sa vie avec une femme d’un mauvais naturel. C’est ce qu’heureusement nous n’avons pas éprouvé ; mais une pareille vie doit être bien misérable. Quel bonheur qu’elle n’ait jamais eu d’enfans ! Pauvres petites créatures, qu’elle les aurait rendues malheureuses ! »

Emma eût désiré d’être seule avec madame Weston ; elle en eût appris davantage, car elle lui parlait plus ouvertement qu’elle ne faisait à Isabelle, et pensait qu’elle ne lui cacherait rien relativement aux Churchill, excepté les vues que son imagination lui faisait supposer qu’on avait sur le jeune homme : mais pour le moment on n’en pouvait dire davantage. M. Woodhouse suivit bientôt les dames au salon. Il ne pouvait supporter de rester long-temps à table ; il n’aimait pas plus le vin que la conversation ; et ce fut de grand cœur qu’il vint joindre celles avec qui il était toujours fort à son aise. Tandis qu’il causait avec Isabelle, Emma trouva l’occasion de dire à madame Weston.

« Ainsi, vous n’êtes donc pas certaine de recevoir la visite de votre fils. J’en suis fâchée. La première entrevue vous inquiète sans doute ; et le plus tôt qu’elle aura lieu, sera le mieux pour vous. »

« Oui, et chaque délai en fait craindre d’autres. Quand bien même la visite de la famille des Braithwate serait remise à un autre temps, je craindrais encore qu’on ne trouvât quelque excuse pour tromper notre attente. Je ne crois pas qu’il ait aucune répugnance à venir ; mais je suis sûre que les Churchill désirent le garder pour eux seuls. Ils en sont jaloux au point, qu’ils trouvent mauvais qu’il ait des égards pour son père. Enfin, je ne suis pas disposée à croire à son arrivée ; et je désirerais que M. Weston n’y eût pas tant de confiance. »

« Il faut qu’il vienne, s’écria Emma ; il faut qu’il vienne, ne fût-ce que pour rester deux jours : et il est difficile de concevoir qu’un jeune homme ne prenne pas sur lui une si petite liberté. Une jeune femme, si elle tombe en de mauvaises mains, peut être chagrinée : on peut lui empêcher de voir les personnes qu’elle aime ; mais ou ne peut comprendre qu’un jeune homme soit tenu de si près, qu’il ne lui soit pas possible de passer huit jours chez son père, si cela lui plaît. »

« Il faudrait être à Enscombe, connaître la famille, avant de décider ce qu’il pourrait faire, répliqua madame Weston ; il est bon de ne pas juger légèrement les individus d’une famille quelconque ; mais celle d’Enscombe, je pense, ne peut pas être jugée d’après les règles générales. Cette femme est si déraisonnable, et tout le monde lui obéit. »

« Mais elle aime tant son neveu ; elle lui est si attachée. »

« Maintenant, d’après ce que je sais de madame Churchill, il serait très-naturel, que ne faisant aucun sacrifice pour le bonheur de son mari, à qui elle doit tout, et qui est au contraire victime de ses caprices, elle soit à son tour gouvernée par son neveu, à qui elle ne doit rien. »

« Ma très-chère Emma, douée d’un si heureux naturel que vous l’êtes, ne prétendez pas parler d’un très-mauvais caractère, ni établir des règles pour en juger : il faut l’abandonner à lui-même. Je ne doute pas que Frank, de temps à autre, n’ait de l’influence sur elle ; mais il lui est tout à fait impossible de savoir à l’avance quand il en aura. »

Emma, après l’avoir écoutée, dit froidement :

« Je ne serai satisfaite que lorsqu’il arrivera. »

« Il peut avoir beaucoup d’influence sur elle en certaines occasions, continua madame Weston, mais aucune en d’autres ; et parmi ces dernières, il n’est que trop probable que la permission de venir nous voir ne tienne le premier rang. »


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CHAPITRE XV.


M. Woodhouse fut bientôt disposé à prendre du thé, et quand il l’eut pris, il désira s’en retourner, et ses trois compagnes eurent beaucoup de peine à lui faire prendre patience jusqu’à l’arrivée des messieurs.

M. Weston causa beaucoup, il n’était jamais pour les séparations prématurées. Enfin M. Elton, radieux, fit son entrée au salon. Madame Weston et Emma étaient assises sur un sofa ; il les joignit, et sans trop d’invitation, il se plaça entre elles.

Emma, animée par l’amusement que lui procurait l’idée de l’arrivée de M. Frank Churchill, était portée à oublier l’inconséquence de sa conduite, et à le traiter comme de coutume, et lorsqu’il commença à parler d’Henriette, elle l’écouta avec un gracieux sourire.

Il témoigna une extrême inquiétude au sujet de sa belle et charmante amie, et demanda si on avait eu de ses nouvelles. Depuis qu’on était à Randalls il sentait un malaise, il était forcé d’avouer que la nature de sa maladie lui causait de vives alarmes. Il parla long-temps et assez bien sur le même sujet, sans paraître attendre de réponse ; mais toujours préoccupé de la terreur qu’il avait des maux de gorge. Emma sympathisait avec lui.

Mais à la fin elle changea d’avis, quand elle vit qu’il craignait plus que le mal de gorge lui fût plus pernicieux à elle-même qu’à Henriette. Plus inquiet qu’elle échappât à l’infection, que de l’existence de l’infection elle-même, il la pria très-instamment de ne plus entrer, pour le présent, dans la chambre de la malade, et la supplia de lui promettre de ne pas en courir les risques, jusqu’à ce qu’il eût vu M. Perry, et su ce qu’il en pensait ; et quoiqu’elle pût faire pour l’engager, en riant, à parler différemment, elle ne put l’empêcher, de continuer à exprimer l’extrême sollicitude qu’il avait pour elle. Son chagrin éclata, elle ne put le cacher. Il prétendait être amoureux d’elle, au lieu de l’être d’Henriette : inconstance qui, si elle était réelle, était aussi méprisable qu’elle devait être exécrée de tout le monde. Elle eut beaucoup de peine à se contenir. Il se tourna vers madame Weston, pour lui demander son assistance. Lui refuserait-elle son secours ! Ne se joindrait-elle pas à lui pour engager mademoiselle Woodhouse à n’aller chez madame Goddard que lorsqu’elle saurait que la maladie de mademoiselle Smith n’était pas contagieuse ! Il n’aurait de repos que lorsqu’elle lui en aurait donné sa promesse. Ne l’aiderait-elle pas à l’obtenir ?

« Si scrupuleuse pour autrui, continua-t-il, et si peu soigneuse pour elle-même, elle voulait que je restasse à la maison, pour soigner mon rhume, et cependant elle ne veut pas promettre d’éviter le danger de gagner un mal de gorge ulcéré. Approuvez-vous cela, madame Weston ? Soyez juge entre nous : n’ai-je pas droit de me plaindre ? Je compte sur vous, vous me seconderez. »

Emma vit que madame Weston était on ne peut pas plus surprise d’entendre des paroles qui signifiaient qu’il avait le droit de les proférer ; quant à elle, elle se sentit trop offensée pour pouvoir convenablement lui répondre. Elle se contenta de lui lancer un regard si sévère, qu’elle espéra qu’il rentrerait en lui-même : en même temps elle quitta le sofa, et fut s’asseoir à côté de sa sœur. Elle n’eut pas le temps de s’apercevoir comment M. Elton avait pris la correction, à cause d’un nouvel incident : ce fut la rentrée de M. Jean Knightley, qui venait d’examiner quel temps il faisait, et qui les informa que la terre était couverte de neige ; qu’il en tombait encore à gros flocons ; que cette neige était poussée par un vent très-fort : il finit par ses paroles adressées à M. Woodhouse :

« Vous commencez vos engagemens d’hiver avec beaucoup de courage, Monsieur. Voilà du nouveau pour vos chevaux et votre cocher, de voyager à travers une tempête de neige ! »

Le pauvre M. Woodhouse, consterné, garda le silence ; mais les autres avaient quelque chose à dire. Chacun fut surpris ou ne le fut pas ; mais tous avaient des questions à faire, ou des consolations à donner. Madame Weston et Emma essayèrent de tout leur pouvoir de lui faire bon courage et de détourner son attention de ce qu’avait dit son gendre, qui suivait son triomphe avec un peu de dureté.

« J’admire votre résolution, Monsieur, dit-il, de vous exposer dehors par un temps pareil ; car enfin vous avez pu prévoir qu’il neigerait bientôt. »

« Tout le monde le voyait. J’approuve fort votre courage, et certainement nous arriverons parfaitement bien à la maison. Une couple d’heures de neige de plus ne rendra, pas la route impraticable ; et nous avons d’ailleurs deux voitures. Si la première est renversée par la tempête, à l’endroit le plus découvert, l’autre ira au secours des voyageurs. J’oserais parier que nous arriverons sains et saufs à Hartfield, vers minuit. »

M. Weston triompha d’une autre manière ; il avoua qu’il savait depuis quelque temps qu’il neigeait, mais qu’il n’en avait pas parlé de peur d’alarmer M. Woodhouse, et occasionner un départ précipité. Quant à y avoir sur la terre une grande quantité de neige, ou la probabilité qu’il en tombât assez pour rendre leur retour à la maison impraticable, ce n’était qu’une plaisanterie. Il craignait au contraire qu’on ne trouvât aucune difficulté, tant il aurait de plaisir de les garder à Randalls ; qu’il espérait qu’on pourrait les placer tous convenablement. Il appela sa femme, pour qu’elle assurât, comme lui, qu’avec un peu d’intelligence tout le monde serait logé, quoiqu’il sût parfaitement que la chose était impossible, puisqu’ils n’avaient que deux chambres à donner.

« Que faut-il faire, ma chère Emma ? Que faut-il faire ? » fut la seule exclamation de M. Woodhouse, et tout ce qu’il put dire pendant quelque temps. Il s’adressait à elle pour le secourir ; et l’assurance qu’elle lui donna qu’il n’y avait pas le moindre danger, qu’ils avaient d’excellens chevaux, conduits par Jacques, et tant d’amis autour d’eux, toutes ces observations lui rendirent un peu de courage. Les alarmes de sa fille aînée égalaient les siennes. L’horreur d’être bloquée à Randalls, tandis que ses enfans étaient à Hartfield, la faisait horriblement souffrir ; et s’imaginant que la route était encore praticable pour des gens hardis, mais qu’il ne fallait pas perdre de temps. Elle voulait à toute force qu’on décidât que son père et Emma resteraient à Randalls, et que son mari et elle bravassent tous les dangers de la route et du mauvais temps.

« Vous feriez bien, mon cher ami, de faire venir la voiture, dit-elle ; je suis sûre que nous passerons si nous partons sur-le-champ ; et si nous trouvons quelques mauvais pas je descendrai et je marcherai. Je n’ai pas peur, et je serais en état de faire la moitié du chemin à pied. Je pourrai changer de souliers en arrivant à la maison, et vous savez qu’en marchant on ne s’enrhume pas. »

« En vérité ! répliqua-t-il, eh bien ! ma chère Isabelle, ce serait la chose la plus extraordinaire, car tout vous enrhume. Aller à pied à la maison ! Vous êtes joliment chaussée pour cela. Les chevaux auront assez de peine à s’en tirer. »

Isabelle se tourna vers madame Weston, pour qu’elle donnât son approbation au plan qu’elle venait de former : elle ne fit que l’approuver simplement. Isabelle s’adressa ensuite à Emma, mais Emma pensait encore qu’il n était pas impossible de partir tous ensemble ; et l’on était encore à discuter ce point, lorsque M. Knightley, qui était sorti immédiatement après le rapport de son frère, rentra et leur dit qu’il avait été examiner la route, et pouvait assurer qu’il n’y avait pas la moindre difficulté de regagner la maison, quand on voudrait, soit à présent, soit une heure plus tard. Il avait fait assez de chemin sur la route d’Highbury, pour se convaincre qu’il n’y avait nulle part plus d’un demi-pouce de neige, et que dans beaucoup d’endroits la terre en était à peine couverte. Qu’à présent il tombait encore quelques flocons, mais que les nuages se divisaient, et qu’il y avait la plus grande apparence que le temps allait se mettre au beau. D’ailleurs il avait parlé, ajouta-t-il aux deux cochers, qui l’avaient assuré qu’il n’y avait absolument rien à craindre. Ces bonnes nouvelles firent le plus grand plaisir à Isabelle ; Emma en fut bien aise aussi par rapport à son père, qui fut rassuré autant que sa constitution et sa faiblesse le lui permettaient ; mais l’alarme qu’on lui avait donnée ne laissait aucun espoir qu’il se rassurât entièrement, tant qu’il resterait à Randalls. Il était persuadé qu’il n’y avait pas de danger à s’en retourner à la maison ; mais on ne put lui persuader qu’il n’y en eût pas à rester. Tandis qu’on était occupé à raisonner pour et contre, M. Knightley et Emma décidèrent l’affaire par les courtes sentences suivantes :

« Votre père est mal à son aise ; pourquoi ne partez-vous pas ? »

« Je suis prête, si tout le monde l’est. »

« Voulez-vous que je sonne ? »

« Oui, s’il vous plait. »

On sonna, les voitures furent ordonnées, et Emma espéra que dans quelques minutes un de ses fâcheux compagnons serait remis chez lui pour cuver son vin, et que l’autre recouvrerait sa sérénité lorsque cette terrible visite serait finie.

Les voitures arrivèrent, et M. Woodhouse, à qui on pensait toujours le premier en pareille occasion, fut conduit à la sienne par MM. Knightley et Weston. Mais tout ce que l’un et l’autre purent lui dire, ne put prévenir une autre attaque de peur, occasionnée par la vue de la neige qui venait de tomber, et parce que la nuit était plus noire qu’il ne s’y était attendu.

Il craignait de faire un mauvais voyage, et que la pauvre Isabelle ne fût mécontente. Venait ensuite la pauvre Emma, qui serait obligée de rester derrière, dans la seconde voiture. Il ne savait pas trop à quoi se déterminer. Il fallait rester le plus près les uns des autres que possible. On parla à Jacques, et il eut l’ordre d’aller très-doucement et d’attendre la seconde voiture. Isabelle monta avec son père ; M. Jean Knightley, oubliant qu’il n’était pas de cette partie-là, s’élança dedans après sa femme, tout naturellement, et Emma, escortée par M. Elton, à la seconde voiture, trouva qu’on fermait légalement la portière sur eux deux, et qu’ils devaient avoir un tête-à-tête en carrosse. Elle n’y eût pas trouvé à redire ; au contraire, elle en aurait été enchantée, sans les soupçons qu’elle avait conçus pendant cette journée : ils se seraient entretenus d’Henriette, et les trois quarts de mille qu’ils auraient à faire ensemble ne lui auraient pas paru longs. Mais à présent elle aurait désiré ne pas se trouver seule avec lui. Elle croyait qu’il avait un peu trop bu du bon vin de M. Weston, et que certainement il dirait quelques sottises.

Pour le contenir le plus qu’elle pourrait, par la conduite qu’elle voulait tenir avec lui, elle se préparait à lui parler avec beaucoup de calme et de gravité, du temps et de la nuit ; mais à peine avait-elle commencé, à peine étaient-ils sortis de la barrière, et avaient joint l’autre voiture, qu’il lui coupa la parole, lui saisit la main, et la pria de l’écouter avec attention. Il faisait l’amour tout de bon. Profitant de cette première occasion, il déclara ses sentimens avec énergie (ses sentimens étaient déjà connus, il s’en flattait) ; il espérait, il craignait, il adorait, il protestait qu’un refus serait pour lui une sentence de mort. Mais il espérait que son sincère attachement, le plus ardent amour, une passion sans exemple, ne pourraient manquer de faire leur effet, et il finit par dire qu’il était décidé à être accepté, et cela le plus tôt possible. C’était exactement cela.

Sans scrupule, sans apologie, et même avec un air d’assurance, l’amant d’Henriette se déclarait ouvertement le sien. Elle essaya de l’arrêter, mais en vain. Quoique très-fâchée, sa position l’engagea à se modérer, en lui parlant. Elle croyait pouvoir attribuer à l’ivresse une partie des folies qu’il venait de débiter, et que dans une heure il n’y penserait plus. Ainsi, d’un air moitié sérieux et moitié enjoué, air mixte qu’elle crut convenir à sa situation présente, elle répliqua :

« Je suis extrêmement étonnée, M. Elton. C’est à moi ! Vous vous oubliez. Vous me prenez pour mon amie. J’aurai beaucoup de plaisir à transmettre à mademoiselle Smith tout ce qu’il vous plaira de me confier pour elle ; mais cessez de vous adresser à moi, je vous en prie. »

Mademoiselle Smith ! Porter un message à mademoiselle Smith ! Que veut-elle dire ? Et il répéta ces paroles avec une telle assurance, un ton de surprise si décidé, qu’elle ne put s’empêcher de lui dire avec vivacité :

« M. Elton, votre conduite est on ne peut pas plus extraordinaire ! Je ne puis l’attribuer qu’à l’état où vous êtes ; vous n’êtes plus le même homme, autrement vous ne me parleriez pas à moi, ni d’Henriette, comme vous le faites. Ayez assez de pouvoir sur vous-même, pour n’en pas dire davantage, et j’oublierai tout. »

M. Elton avait assez bu pour être en gaîté, mais pas assez pour perdre le jugement. Il savait très-bien ce qu’il faisait, et ayant protesté contre ses soupçons, comme lui étant injurieux, et parlé légèrement du respect qu’il avait pour mademoiselle Smith, comme son amie, il s’étonna qu’on en eût fait mention. Alors il reprit son sujet, parla encore avec force de sa passion, et demanda de la manière la plus pressante une réponse favorable.

Elle le prit alors moins pour un homme ivre que pour un inconstant et un présomptueux ; aussi elle répliqua très-brusquement :

« Il m’est impossible d’avoir aucun doute maintenant, vous vous êtes expliqué trop clairement. M. Elton, je ne puis vous exprimer mon étonnement. Après la conduite que vous tenez avec mademoiselle Smith, depuis un mois, et dont j’ai été témoin, après avoir journellement observé les attentions infinies que vous aviez pour elle, vous osez vous adresser à moi : c’est une légèreté de caractère que j’aurais cru impossible ! Croyez-moi, monsieur, je suis éloignée, très-éloignée d’être flattée des sentimens que vous me montrez. »

« Grand dieu ! s’écria M. Elton, que signifie tout cela ? Mademoiselle Smith ! Jamais de ma vie je n’ai pensé à mademoiselle Smith, et n’ai jamais eu d’attention pour elle, que parce qu’elle était votre amie : sans cette raison, je me serais fort peu soucié qu’elle fût en vie ou morte. Si elle a cru autre chose, elle s’est trompée, et j’en suis fâché, très-fâché. Mais, mademoiselle Smith, en vérité ? Oh ! mademoiselle Woodhouse, qui pourrait penser à mademoiselle Smith, quand on a le bonheur de vous voir ? Non, sur mon honneur, il n’y a point de légèreté dans mon caractère. Je n’ai jamais pensé à d’autre qu’à vous. Je proteste n’avoir jamais eu d’attentions pour qui que ce soit. Tout ce que je fais, tout ce que je dis depuis quelque temps, n’a pour but que de vous prouver que je vous adore. Il est impossible que vous en doutiez. Non ! (il ajouta avec un ton sentimental) je suis assuré que vous vous en êtes aperçue, et que vous m’avez compris. »

On ne peut décrire ce qu’Emma sentit à l’entendre parler ainsi, ni quelle fut la sensation désagréable qu’elle éprouva ; elle était trop oppressée pour pouvoir répondre sur-le-champ. M. Elton, avantageux de son naturel, prit ce moment de silence pour un consentement tacite, et essaya de lui reprendre la main, en s’écriant avec gaîté.

« Ma charmante demoiselle, permettez-moi d’interpréter en ma faveur cet intéressant silence. Il prouve que depuis long-temps vous m’avez compris. »

« Non, Monsieur, s’écria Emma, vous vous trompez. Loin de vous avoir compris, j’ai été dans l’erreur la plus complète sur les vues que vous aviez jusqu’à ce moment. Quant à moi, je suis très-fâchée que vous me les ayez fait connaître. Rien au monde n’est plus loin de ma pensée. Votre attachement pour mon amie, les attentions que vous aviez pour elle (du moins je le croyais ainsi), me faisaient le plus grand plaisir ; et je désirais vivement que vous réussissiez : mais si j’avais pu supposer que ce n’était pas elle qui vous attirait à Hartfield, j’aurais soupçonné votre jugement de peu de solidité, en vous voyant y faire de si fréquentes visites. »

« Dois-je croire que vous n’ayez jamais recherché mademoiselle Smith ? que vous n’ayez jamais pensé sérieusement à elle ? »

« Jamais, mademoiselle, s’écria-t-il d’un ton piqué, jamais, je vous assure. Moi, penser sérieusement à mademoiselle Smith ! Mademoiselle Smith est une bonne fille ; je désirerais de bon cœur qu’elle fût bien mariée. Je lui veux beaucoup de bien : et il y a sans doute des hommes qui ne formeraient aucune objection. Chacun trouve à s’assortir. Mais quant à moi, je ne suis pas si embarrassé de ma personne. Il faudrait désespérer de contracter une alliance sortable, pour être obligé de rechercher mademoiselle Smith ! Non, mademoiselle, mes visites à Hartfield n’ont été que pour vous seule ; et les encouragemens que j’ai reçus… »

« Des encouragemens ! Moi ! vous vous êtes grandement trompé. Je ne vous ai vu que comme l’amant de mon amie ; de toute autre manière, vous ne pouviez être pour moi qu’une connaissance ordinaire. Je suis au désespoir que cette méprise ait eu lieu ; mais elle cesse à temps. Si elle eût continué, mademoiselle Smith aurait pu mal interpréter vos vues, ne soupçonnant probablement pas plus que moi qu’il existât entre vous et elle une si grande inégalité. Mais la chose étant ainsi, il n’y a qu’une seule personne de trompée ; et j’espère qu’elle ne le sera pas long-temps. Quant à présent, je ne pense pas du tout à me marier. »

La colère l’empêcha de répondre. La manière décidée dont elle s’était expliquée, ne pouvait l’engager à descendre aux prières ; et dans cet état de mortification et de ressentiment qu’ils partageaient, ils furent obligés de rester ensemble quelques instans de plus, car les craintes de M. Woodhouse les forcèrent d’aller au pas. S’ils n’avaient pas été irrités, leur situation aurait été plus embarrassante : et, sans se douter du moment où la voiture entrerait dans le chemin du presbytère, ils se trouvèrent à la porte de sa maison, et il descendit sans proférer un seul mot. Emma crut devoir lui souhaiter une bonne nuit ; il la remercia froidement et d’un ton fier ; et elle arriva à Hartfield extraordinairement agitée.

Elle fut reçue avec des transports de joie inexprimables, par son père, qui tremblait de la savoir seule, en voiture, depuis le presbytère, près duquel il y avait un tournant, dont il ne pouvait se rappeler sans frémir, et encore, n’ayant qu’un cocher ordinaire, qui n’était pas expérimenté comme Jacques. Il semblait qu’on n’attendait qu’elle pour que tout allât bien ; car M. Jean Knightley, honteux de la mauvaise humeur qu’il avait montrée, était rempli d’attentions pour M. Woodhouse, et si empressé de lui plaire, qu’il parut près d’accepter une écuellée de gruau, reconnaissant qu’il n’y avait rien de plus sain : et cette journée se termina heureusement pour tout le monde, excepté Emma. Jamais ses esprits n’avaient été si bouleversés ; et elle dut faire de grands efforts pour paraître attentive et de bonne humeur, jusqu’à ce que l’heure de se séparer lui permît de se livrer en liberté à ses réflexions.


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CHAPITRE XVI.


Lorsque la femme de chambre l’eut déshabillée, elle s’assit pour penser à sa déplorable aventure. C’était, en effet, une triste affaire. Des projets si bien conçus, et si misérablement renversés. Quel coup pour Henriette. Rien ne la chagrinait davantage. Chaque partie de cette malheureuse transaction lui causait des peines et de l’humiliation ; mais ce n’était rien en comparaison des maux qu’Henriette allait souffrir ; et elle se serait condamnée elle-même volontiers à beaucoup plus de mortifications, pourvu qu’elle seule sentît les mauvais effets des erreurs dont elle s’était rendue coupable.

« Si je n’avais pas persuadé à Henriette d’aimer cet homme-là, je me serais soumise à tout de bonne grâce : j’aurais vu sa présomption sans me plaindre. Mais la pauvre Henriette, comment pouvait-elle s’être trompée aussi grossièrement ! Il a protesté qu’il n’avait jamais pensé à Henriette ; jamais. Elle essaya de regarder en arrière ; mais elle ne vit que confusion. Sa conduite, néanmoins, devait avoir eu quelque chose de chancelant, de douteux ; autrement elle n’aurait pu s’y méprendre. »

Le portrait ! Quel empressement il avait montré au sujet du portrait ! Et la charade ! et cent autres circonstances. N’était-il pas clair que tout cela s’adressait à Henriette ? À la vérité la charade, avec son esprit pénétrant ; mais ensuite ces doux yeux. De fait, ces expressions n’appartenaient ni à l’une ni à l’autre : c’était une macédoine sans goût, et mal assaisonnée. Qui aurait pu deviner quelque chose à une production aussi sotte ?

Elle avait, il est vrai, remarqué, et surtout depuis quelque temps, qu’il affectait envers elle une galanterie hors de saison ; mais elle attribuait cela à ses manières, à une erreur de jugement, à son défaut de connaissances, à son manque de goût, et comme une preuve qu’il n’avait pas toujours fréquenté la bonne société. Malgré ses manières doucereuses, il manquait souvent d’élégance ; mais jusqu’à ce jour, elle n’avait jamais soupçonné qu’il eût d’autre intention que celle de lui témoigner de la reconnaissance et du respect, comme ami d’Henriette. C’était à M. Jean Knightley qu’elle devait la première idée du contraire. La pénétration des deux frères était indubitable. Elle se souvenait de ce que M. Knightley lui avait dit au sujet de M. Elton, ses avis, la certitude que M. Elton ne contracterait pas un mariage imprudent : tout cela lui fournissait une preuve que son caractère lui était mieux connu qu’à elle. Cette idée la fit rougir. Quelle mortification ! Mais M. Elton a prouvé à plusieurs égards le contraire de ce que je le croyais : orgueilleux, s’en faisant accroire, impérieux, ayant de grandes prétentions, et comptant pour rien les sensations d’autrui. Contradictoirement au cours naturel des choses, en voulant faire la cour à Emma, M. Elton perdit beaucoup dans son esprit. Ses propositions et ses offres lui furent inutiles. Elle dédaignait son attachement, et se croyait insultée par l’espoir qu’il avait conçu. Il désirait se bien marier ; et ayant l’arrogance de jeter les yeux sur elle, il se prétendit amoureux ; mais elle était sûre qu’il prendrait son mal en patience. Elle n’avait remarqué aucune preuve d’affection dans son langage ni dans ses manières. Il avait soupiré, il s’était servi de belles paroles ; mais, selon elle, ce n’était pas ainsi que s’exprimait le véritable amour. Il était inutile de s’apitoyer sur lui. Sa seule ambition le portait à s’élever dans le monde, et à s’enrichir ; et si mademoiselle Woodhouse d’Hartfield, héritière de sept cent vingt mille francs, ne pouvait pas s’obtenir aussi aisément qu’il l’avait espéré, il essayerait bientôt de faire la cour à n’importe quelle demoiselle qui n’aurait que quatre ou même deux cent mille francs de dot.

Mais, de l’entendre parler d’encouragemens, prétendre qu’elle ait eu connaissance de ses vues, qu’elle les ait favorisées, songeant enfin à l’épouser ; de se supposer son égal en esprit et en naissance ; mépriser son amie, connaissant si bien la gradation des rangs au-dessus de lui ; assez aveugle pour ne pas voir ceux qui sont au-dessus ; pour penser qu’il pouvait, sans être taxe de présomption, lui faire la cour ! C’est ce qu’elle ne pouvait supporter.

Il n’était peut-être pas juste de le croire capable de reconnaître son infériorité en talens et en finesse d’esprit : l’absence de ces qualités ne lui permettait pas de la sentir ; mais il devait savoir que par la fortune et le rang, elle était fort au-dessus de lui. Il n’ignorait pas que les Woodhouse, branche cadette d’une très-ancienne famille, étaient dans le pays depuis plusieurs générations, et que les Elton n’étaient rien. La terre d’Hartfield n’était pas considérable, ce n’était qu’une espèce d’entaille dans celle de Donwell-Abbey, à laquelle tout le reste d’Highbury appartenait ; mais leur fortune provenant d’un autre côté, les mettait au pair avec le propriétaire de Donwell ; et les Woodhouse jouissaient depuis long-temps de la plus haute considération dans le pays où M. Elton ne s’était établi que depuis deux ans, pour y faire son chemin comme il pourrait ; sortant d’une famille mercantile, il n’avait d’autre recommandation que sa cure et sa conduite. Mais il s’était mis dans la tête qu’elle était amoureuse de lui : c’est certainement sur cela qu’il comptait ; et après s’être désolée pendant quelque temps sur sa propre conduite, qui avait été trop familière avec lui, et la présomption de M. Elton, Emma fut obligée, par sa propre conscience, de s’arrêter et de convenir qu’elle l’avait traité avec une obligeance, une complaisance et des attentions si marquées que, supposant qu’il ignorât véritablement le motif qui la faisait agir, cette conduite pouvait donner le droit à un homme aussi peu observateur et aussi peu délicat que M. Elton, de penser qu’il était fort avant dans ses bonnes grâces ; si elle avait mal interprété ses véritables sentimens, elle ne devait pas s’étonner, qu’aveuglé par l’intérêt, il eût aussi méconnu les siens.

La première erreur et la plus fatale venait d’elle. Elle avait eu tort. C’était une folie de s’être donné tant de peine pour joindre deux personnes qui, sans elle, n’y auraient jamais pensé. Elle avait été trop loin, elle s’était fait un jeu d’une chose très-sérieuse. Elle eut honte de sa conduite, et se promit bien d’éviter de pareilles fautes.

« C’est moi qui ai persuadé à Henriette de s’attacher à cet homme. Elle n’aurait peut-être jamais pensé à lui, sans moi ; et certainement elle n’aurait jamais osé se flatter d’en être aimée, si je ne l’avais assurée de l’affection qu’il avait pour elle ; car elle est aussi humble et aussi modeste que je croyais qu’il l’était. Oh ! si je m’étais contentée de lui persuader de ne pas accepter le jeune Martin. En cela j’avais certainement raison ; c’était très-bien fait. J’aurais dû m’arrêter là, et laisser le reste au temps et au hasard. Je l’introduisais dans la bonne compagnie, et lui donnais par là occasion de plaire à quelque galant homme : je ne devais rien entreprendre de plus. Mais à présent la pauvre fille elle aura du chagrin pendant long-temps. Je n’ai pas été véritablement son amie ; et si elle ne prend pas son malheur fortement à cœur, je ne vois personne qui lui convienne. Guillaume Coxe. Oh ! non, je ne puis souffrir ce Guillaume Coxe ; c’est un impertinent petit procureur. »

Elle s’arrêta, rougit, et se mit à rire d’être retombée si promptement. Ses idées se tournent sur un sujet plus sérieux, elle pensa à ce qui était arrivé, au point où en était la chose, et aux suites qu’elle aurait. Ses réflexions ne furent pas couleur de rose. Il fallait annoncer cette terrible nouvelle à Henriette, entendre les plaintes qu’elle faisait et la voir souffrir. Venait ensuite la considération des entrevues futures ; décider si on les continuerait oui ou non ; le moyen de surmonter ses sensations, de cacher son ressentiment et d’éviter l’éclat de tout cela pendant long-temps ; enfin elle se mit au lit, sans avoir rien arrêté, excepté qu’elle avait commis une énorme faute.

La jeunesse et la gaîté naturelle d’Emma ne manquèrent pas à son réveil de la rendre à elle-même, quoique la veille, avant de se coucher, elle fût très-affligée. La fraîcheur du matin a de l’analogie avec la jeunesse, et lorsqu’un accident n’est pas assez grave pour nous empêcher de dormir, il est certain qu’à notre réveil nos peines s’adoucissent, et notre espoir revient.

Emma se leva plus disposée à se consoler, qu’elle ne l’était la veille, et crut que l’affaire tournerait mieux qu’elle n’avait osé l’espérer.

C’était pour elle une grande consolation que M. Elton ne peut être assez amoureux d’elle, et qu’il ne fût pas assez aimable pour qu’elle eût aucun regret de voir ses espérances déçues. Elle en goûtait une autre, c’est que les sensations d’Henriette n’étaient pas d’une nature à jeter de profondes racines, et que d’ailleurs personne autre que les trois parties principales n’ayant aucune connaissance de ce qui était arrivé, son père n’en pourrait être affecté.

Ces pensées la réjouirent, et la vue d’une grande quantité de neige qui couvrait la terre, lui fut aussi très-agréable ; car tout ce qui pouvait empêcher les trois personnages en question de se trouver ensemble ne pouvait que lui plaire, pour le présent.

Elle fut enchantée que le temps, quoique ce fût le jour de Noël, l’empêchât d’aller à l’église. M. Woodhouse aurait jeté les hauts cris, si elle avait essayé de s’y rendre, par conséquent elle était hors de danger d’exciter des idées désagréables ou d’en recevoir. La terre couverte de neige, l’atmosphère variable entre la glace et le dégel, espèce de temps peu favorable à faire de l’exercice, la pluie ou la neige tous les matins, et le soir la gelée la retinrent prisonnière pendant plusieurs jours. Elle ne put correspondre avec Henriette, que par écrit. Point d’église le dimanche, et elle n’avait pas besoin de chercher à excuser l’absence de M. Elton. Il faisait un temps qui permettait à tout le monde de garder la maison, et quoiqu’elle crût, qu’elle espérât même qu’il s’amusait chez quelques-uns de ses voisins, il était très-plaisant pour elle de voir son père persuadé qu’il était seul, renfermé chez lui, et trop prudent pour sortir, et de lui entendre dire à M. Knightley, qu’aucun temps n’empêchait de venir à Hartfield.

« Ah ! M. Knightley, pourquoi ne restez-vous pas chez vous comme ce pauvre M. Elton ? »

Ces jours de réclusion auraient été fort agréables, sans l’inquiétude particulière qui ne la quittait pas.

Cette vie retirée convenait beaucoup à son frère dont les sensations étaient toujours fort importantes à la compagnie ; d’ailleurs il s’était tellement défait de sa mauvaise humeur à Randalls, qu’il fut on ne peut pas plus aimable pendant le reste de son séjour à Hartfield ; il fut agréable et obligeant, et parla bien de tout le monde. Néanmoins malgré la satisfaction présente qu’elle éprouvait, malgré ses espérances et le bienfait du délai qui lui était accordé, l’explication qu’elle devait avoir avec Henriette, ne lui permettait pas d’être parfaitement à son aise.

Monsieur et madame Knightley ne restèrent guère plus long-temps à Hartfield. Bientôt le temps s’améliora de manière à permettre de voyager. M. Woodhouse essaya, suivant sa coutume, de persuader à sa fille de rester avec ses enfans, mais ce fut en vain ; ils partirent, et il se lamenta de nouveau sur la destinée de la pauvre Isabelle. Et cette pauvre Isabelle qui passait sa vie avec les personnes qu’elle aimait à l’adoration, dont elle admirait le mérite ; n’apercevant jamais aucun de leurs défauts, et toujours occupée à faire du bien, était néanmoins le modèle des femmes heureuses.

Le soir du jour de leur départ, on apporta à M. Woodhouse un billet de M. Elton, ce billet était long, poli, cérémonieux même, et disait, en commençant par les salutations ordinaires : « Qu’il se proposait de quitter Highbury le lendemain matin, pour se rendre à Bath, où, d’après les prières de plusieurs de ses amis, il comptait passer quelques semaines. Il regrettait infiniment, tant à cause du temps que de ses affaires, de ne pouvoir venir prendre congé de lui ; qu’il conserverait toujours un agréable souvenir des civilités dont il avait bien voulu le combler, et que si M. Woodhouse avait des ordres à lui donner, il se trouverait très-heureux de les exécuter. »

Emma fut très-agréablement surprise. L’absence de M. Elton était tout ce qu’elle désirait. Elle lui sut bon gré d’y avoir songé ; cependant elle trouva mauvais qu’il en eût donné avis de la manière dont il l’avait fait. Il était impossible d’exprimer son ressentiment d’une façon plus claire, qu’en faisant des civilités à son père, sans faire la moindre mention d’elle, pas même en tête du billet. Il y avait un changement si marqué dans sa conduite, une solennité si peu judicieuse dans cette manière de prendre congé, et de ses remercîmens, qu’Emma crut que son père aurait quelques soupçons.

Il n’en eut point. Son père fut extrêmement surpris de la soudaine résolution qu’avait prise M. Elton d’entreprendre un voyage ; il craignit pour sa sûreté ; du reste il trouva le billet bien écrit. Il leur fut fort utile, car il fournit matière à discourir pendant le reste de leur soirée solitaire. M. Woodhouse parla encore de ses alarmes pour les voyageurs, et Emma, assez satisfaite, essaya de les dissiper avec sa promptitude ordinaire. Elle résolut alors de ne plus rien cacher à Henriette ; elle avait lieu de croire qu’elle était presque rétablie de son indisposition, et il était à désirer qu’elle eût autant de temps que possible pour se remettre de l’autre avant le retour de M. Elton. En conséquence elle se rendit le lendemain chez madame Goddard pour se soumettre à cette dure pénitence. Elle avait à détruire des espérances qu’elle avait pris un soin extrême d’encourager, à paraître sous l’odieux caractère d’une rivale préférée, et reconnaître qu’elle s’était grossièrement trompée dans toutes ses idées, ses observations et ses prophéties, pendant les six dernières semaines qui venaient de s’écouler.

Cette confession renouvela la honte qu’elle avait sentie, et à la vue des pleurs d’Henriette, elle pensa qu’elle ne pourrait jamais se les pardonner.

Henriette écouta avec patience le récit d’Emma ; elle ne blâma personne, elle montra une candeur et une humilité qui charmèrent son amie.

Emma était portée à rendre toute la justice possible à sa modestie et à son ingénuité, et Henriette lui parut dans ce moment, posséder à un degré éminent, tout ce qu’il y a dans le monde de plus aimable et de plus attachant. Henriette ne croyait pas avoir sujet de se plaindre.

L’affection d’un homme comme M. Elton, était au-dessus de son mérite ; jamais elle n’aurait pu s’en rendre digne, et personne, excepté une amie aussi tendre et aussi partiale que mademoiselle Woodhouse, n’eût cru à la possibilité de cette affection.

Elle pleura amèrement ; mais son affliction était si naturelle, que si elle y eût mis plus de dignité, elle n’eût pas paru plus respectable aux yeux d’Emma. Elle l’écoutait avec sensibilité et employait tous les moyens possibles pour la consoler. Elle était convaincue que dans ce moment présent, Henriette lui était supérieure ; et que de lui ressembler ferait plus pour son bien-être et son bonheur, que tout ce que l’intelligence ou le génie pourraient faire.

Il était un peu tard pour apprendre à devenir simple et ignorante ; mais elle la quitta dans la ferme résolution d’être humble et discrète, et de ne plus s’abandonner à la vivacité de son imagination. Son second devoir maintenant, et qui ne le cédait qu’à ce qu’elle devait à son père, était de procurer à Henriette tout le bonheur possible, et de lui prouver son amitié d’une manière plus solide qu’elle ne l’avait fait en essayant de la marier. Elle la prit avec elle à Hartfield, la combla de caresses et d’attentions, s’efforça avec le secours de livres choisis et de la conversation, de chasser M. Elton de son cœur.

Elle savait que le temps seul pouvait la guérir complètement. Elle ne se croyait pas juge compétent sur une pareille matière, en général, ni en état de sympathiser avec un attachement qui avait M. Elton pour objet ; mais il lui paraissait raisonnable qu’à l’âge d’Henriette, sans la moindre espérance d’être payée de retour, elle pourrait faire assez de progrès vers sa guérison, avant le retour de M. Elton, pour jouir d’une tranquillité d’esprit qui lui permettrait de le voir comme une ancienne connaissance, sans courir les risques de sentir revivre ses sentimens pour lui, ou les augmenter.

Henriette le croyait parfait, et soutenait que personne ne l’égalait en beauté ni en bonté ; ce qui prouvait à Emma qu’elle avait beaucoup plus d’affection pour lui qu’elle ne se l’était imaginé. Malgré cela il lui paraissait si naturel et si nécessaire qu’elle essayât de se délivrer d’une passion à laquelle l’objet aimé ne répondait pas, qu’elle espéra la voir s’amortir graduellement, au lieu de prendre de nouvelles forces.

Si M. Elton, à son retour, montrait son indifférence d’une manière évidente et marquée, ce dont elle ne doutait nullement, il était impossible qu’Henriette persistât à faire son bonheur de le voir, ou de se souvenir de lui.

Il était malheureux pour eux trois d’être fixés dans le même lieu, sans qu’il leur fût permis de le quitter, ou de cesser de se voir en changeant de société. Ils étaient donc forcés de se rencontrer. Ce qu’il y avait de mieux à faire, c’était de sauver les apparences.

Chez madame Goddard, un autre danger l’attendait. Ses compagnes parlaient sur un autre ton. M. Elton était l’objet de l’admiration de toutes les sous-gouvernantes et de toutes les grandes filles de la pension : et ce n’était qu’à Hartfield qu’elle en entendait parler avec froideur. Ce n’était donc que dans le lieu où elle avait reçu sa blessure, qu’elle pouvait trouver sa guérison : et Emma sentait qu’elle ne recouvrerait jamais la paix de l’âme, jusqu’à ce que son amie n’ait fait de grands progrès vers cette guérison.


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CHAPITRE XVII.


M. Franck Churchill n’arriva pas. Lorsque le temps marqué approchait, les craintes de madame Weston furent vérifiées par une lettre d’excuse. Quant à présent, on ne pouvait se passer de lui, à sa grande, très-grande mortification ; cependant il avait l’espoir de venir à Randalls à une période peu éloignée.

Madame Weston fut très-affligée, et beaucoup plus que son mari, quoique ses espérances ne fussent pas aussi présomptueuses que les siennes : mais un esprit présomptueux, quoiqu’il espère presque toujours plus d’avantages qu’il n’en reçoit, n’est pas proportionnellement aussi puni qu’un autre de la non-réussite de ses espérances. Il oublie bientôt son manque de succès pour espérer de nouveau. M. Weston fut surpris et chagrin pendant une demi-heure ; mais alors il pensa que si Franck venait deux ou trois mois plus tard, cela vaudrait beaucoup mieux : ce serait un meilleur temps de l’année ; il ferait plus beau, et il pourrait rester plus long-temps qu’il n’aurait pu le faire, s’il fût venu plus tôt. Il prit alors son parti, et fut consolé, tandis que madame Weston, d’un caractère plus craintif, ne prévoyait qu’une répétition d’excuses et de délais, et ajoutait à ses chagrins personnels, ceux qu’elle supposait à son mari.

Emma n’était pas alors dans le cas de se soucier beaucoup de l’arrivée de M. Franck Churchill : elle ne ressentait, à ce sujet, d’autres peines que les regrets qu’on éprouvait à Randalls. Elle ne se sentait aucune inclination à faire connaissance avec lui. Son seul désir était d’être tranquille ; mais comme il était important que ses raisons particulières fussent ignorées, elle prit sur elle-même de paraître comme à l’ordinaire, et se comporta envers madame Weston avec tout le zèle et l’intérêt que leur amitié exigeait.

Ce fut elle qui, la première, l’annonça à M. Knightley, et déclama autant qu’il était nécessaire (et comme elle jouait alors un rôle, elle déclama peut-être plus qu’elle ne devait) contre les Churchill pour l’avoir retenu. Elle continua ensuite à s’étendre beaucoup sur l’avantage d’une addition à leur société très-circonscrite, le plaisir de voir un personnage nouveau, un jour de fête pour tout Highbury qui l’aurait vu : et finissant par déclamer encore contre les Churchill, elle se trouva directement opposée au sentiment de M. Knightley ; et à son grand amusement, elle soutint le parti le plus éloigné de sa façon de penser, et elle employa les argumens dont madame Weston s’était servi contre elle-même.

« Il est possible que les Churchill soient coupables, dit froidement M. Knightley ; mais j’ose dire qu’il pourrait venir s’il en avait l’intention. »

« J’ignore les raisons que vous pouvez avoir de parler ainsi. Il a le plus vif désir de venir ; mais son oncle et sa tante ne peuvent se passer de lui. »

« Je ne puis pas croire qu’il ne soit en son pouvoir de venir, s’il était bien déterminé à le faire. Je ne le croirai jamais, à moins qu’on ne me le prouve. »

« Que vous êtes bizarre ! Qu’a fait M. Franck Churchill pour le supposer dénaturé ? »

« Je ne le crois pas dénaturé du tout, en soupçonnant qu’il a pu apprendre à mépriser ses parens, et à ne penser qu’à ses plaisirs, en vivant avec des personnes qui lui en ont donné l’exemple. Il est bien plus naturel qu’on ne le désirerait, qu’un jeune homme élevé par des gens orgueilleux, sensuels et égoïstes, devienne égoïste, sensuel et orgueilleux. Si M. Franck Churchill avait eu envie de voir son père, il en aurait trouvé l’occasion favorable entre les mois de septembre et janvier. Un homme de son âge. Quel âge a-t-il ? Vingt-trois ou vingt-quatre ans. Il est impossible qu’il manque de moyens pour réussir dans une entreprise si aisée. »

« C’est aisé à dire, pour vous qui avez toujours été votre maître. Vous êtes le plus mauvais juge du monde, M. Knightley, des difficultés qu’éprouve l’homme dépendant. Vous ne savez ce que c’est que d’être obligé de ménager des gens capricieux. »

« Il n’est pas concevable qu’un jeune homme de vingt-trois à vingt-quatre ans n’ait pas la liberté ni le courage de faire si peu de chose. Il ne manque ni d’argent ni de temps. Nous savons, au contraire, que pour se débarrasser de l’un et de l’autre, il fréquente les assemblées les plus frivoles du royaume. On n’entend parler que de lui dans toutes les villes où il y a des bains. Il n’y a pas long-temps qu’il était à Weymouth. Ce qui prouve qu’il peut quitter les Churchill. »

« Oui, quelquefois il le peut. »

« Cela veut dire, quand cela lui plaît, et qu’il a l’espoir de se divertir. »

« Il n’est pas honnête de juger de la conduite des gens, sans avoir préalablement une parfaite connaissance de leur situation. Si l’on n’a pas fréquenté une famille, il est impossible de pouvoir décrire la situation dans laquelle se trouve un individu quelconque de cette même famille. Il faudrait connaître Enscombe, et le caractère de madame Churchill, avant d’avoir la prétention de décider de ce que son neveu peut faire. Dans certaines occasions, il peut faire beaucoup plus que dans d’autres. »

Il y a une chose, Emma, qu’un homme peut toujours faire, s’il le veut. Je veux dire son devoir ; non pas en usant de manœuvres sourdes ou de finesses, mais par de la vigueur et du courage. Il est du devoir de Franck Churchill de respecter son père ; par ses promesses et ses messages, il prouve qu’il reconnaît ce devoir : mais s’il avait eu l’intention de le remplir, il y a long-temps qu’il l’aurait fait. Un homme qui penserait bien, dirait simplement, mais d’un ton décidé, à madame Churchill : vous me trouverez toujours prêt à sacrifier mes plaisirs à votre volonté ; mais je dois aller voir mon père sur-le-champ. Je sais qu’il trouverait mauvais que je lui manquasse de respect dans la circonstance présente : en conséquence je partirai demain. S’il s’exprimait ainsi, du ton résolu qui convient à un homme, l’on ne s’opposerait pas à son départ. »

« Non, dit Emma, en riant ; mais on pourrait s’opposer à son retour. Un jeune homme dépendant, tenir un pareil langage ! Il n’y a que vous, M. Knightley, qui puissiez le croire. Mais vous n’avez pas la moindre idée de ce que peut ou doit faire un homme qui est placé dans une situation diamétralement opposée à la vôtre. Monsieur Frank Churchill, parler ainsi à un oncle et à une tante, qui l’ont élevé, et dont il attend sa fortune ! Au milieu d’une salle, et parlant d’un ton très-élevé ! Comment pouvez-vous supposer qu’une pareille chose soit praticable. »

« Comptez sur ce que je vous dis, Emma ; un homme sensé n’y trouverait aucune difficulté ; il sentirait qu’il a raison : et cette déclaration faite en homme d’esprit, avec décence, lui serait plus utile, relèverait plus, fixerait ses intérêts d’une manière plus solide auprès des gens de qui il dépend, que toutes les finesses et les bassesses du monde ne pourraient faire. Le respect se joindrait à l’affection. Ils sentiraient qu’un pareil homme mérite une entière confiance : qu’un neveu qui se conduit bien avec son père, se conduirait de même avec eux ; car ils savent aussi bien que tout le monde, qu’il doit une visite à son père ; et tandis qu’ils exercent bassement leur pouvoir pour l’empêcher de la lui rendre, au fond de leur cœur ils le méprisent par cela même qu’il obéit à leurs caprices. Tout le monde respecte une conduite droite. S’il se conduisait de cette manière, en suivant des principes réguliers, leurs petits esprits s’humilieraient devant le sien. »

« J’en doute. Vous aimez beaucoup à humilier les petits esprits ; mais lorsque les petits esprits appartiennent à des gens riches et puissans, ils trouvent l’art de s’enfler, et deviennent aussi difficiles à gouverner que les grands. Je crois bien que si vous, monsieur Knightley, tel que vous êtes, pouviez prendre la place de M. Frank Churchill, vous parleriez et agiriez exactement comme vous voudriez qu’il fît, et que vous pourriez réussir. Les Churchill n’auraient peut-être rien à répondre : mais songez donc que vous n’auriez pas à vous débarrasser de coutumes contractées de bonne heure, et d’une obéissance née, pour ainsi dire, avec vous. Quant à lui, la chose n’est pas si aisée. Comment pourrait-il, tous d’un coup, prendre le ton d’une parfaite indépendance ? Comment foulerait-il aux pieds la reconnaissance et le respect qu’il leur doit ? Il sent peut-être aussi ce qui est juste, sans avoir, comme vous, par rapport à des circonstances particulières, le pouvoir d’agir conformément à ses principes. « Alors, son sentiment n’aurait pas la même force. S’il ne produisait pas le même effet, la conviction et la rectitude de l’action ne pouvaient être les mêmes. »

« Oh ! la différence de situation et de coutumes ! Je désirerais que vous voulussiez comprendre ce qu’un aimable jeune homme doit souffrir lorsqu’il est dans le cas de résister à ceux qu’il a respectés toute sa vie dans son bas âge et dans son adolescence. »

« Votre aimable jeune homme est un jeune homme très-faible, si c’est la première fois qu’il a occasion de vouloir ce qui est juste, en opposition à la volonté d’autrui. Il aurait dû s’habituer à faire son devoir, au lieu de consulter ses intérêts. Je pardonne à l’enfant ses craintes ? mais non à l’homme. À mesure qu’il grandissait, il aurait dû sentir la dignité de son être, et secouer tout ce que l’autorité avait d’indigne. Il aurait dû rejeter loin de lui les premières tentatives qu’ils firent pour l’engager à manquer à son père. S’il eût commencé comme il devait, il n’y aurait aucune difficulté aujourd’hui. »

« Nous ne serons jamais d’accord sur son compte, s’écria Emma ; mais cela n’est pas extraordinaire. Je n’ai pas la moindre idée qu’il soit faible ; je crois au contraire qu’il ne l’est pas. M. Weston ne pardonnerait pas une folie, même à son fils ; mais il est très-probable qu’il a plus de douceur, plus de complaisance qu’il n’appartient, selon vous, à un homme parfait d’en avoir. »

« Je suis persuadée qu’il est tel que je dis ; et quoique cela puisse lui faire perdre quelques avantages, il en sera récompensé par d’autres. »

« Oui, tous ces avantages se réduiront à rester oisif tandis qu’il devrait se remuer, à passer sa vie dans de frivoles plaisirs, et à se croire extrêmement habile à excuser une pareille conduite. Il a le talent d’écrire une belle lettre, pleine de protestations et de mensonges, et se persuade qu’il a trouvé la meilleure méthode possible de préserver la paix à la maison, et d’empêcher son père de se plaindre de lui. Ses lettres me font mal au cœur. »

« Vous avez des notions bien singulières. Tout le monde les trouve très-bien écrites. »

« Je suis très-persuadé qu’elles ne satisfont pas madame Weston. Il est impossible qu’une femme aussi sensée et d’un aussi bon jugement qu’elle puisse les approuver : tenant la place d’une mère, elle n’est pas aveuglée par l’affection maternelle. C’est par rapport à elle qu’on devait s’acquitter de ses devoirs à Randalls, et c’est parce qu’on ne l’a pas fait, que cette omission la blesse doublement. Si elle eût été une personne d’importance, Franck y serait sans doute venu, et elle se serait peu embarrassée qu’il l’eût fait ou non. Croyez-vous que votre amie n’ait pas fait ces réflexions ? Supposez-vous qu’elle ne se soit pas dit cent fois, en elle-même, ce dont je vous entretiens à présent ? Non, Emma, votre aimable jeune homme ne peut l’être qu’en italien et non en anglais. Il peut être très-agréable, très-bien élevé, très-poli, mais il n’a pas cette délicatesse anglaise qui porte à compatir aux sensations d’autrui. »

« Vous me paraissez déterminé à penser mal de lui ? »

« Moi ! Point du tout, répliqua M. Knightley avec humeur, je n’ai aucune envie d’en penser mal. Je serais aussi porté qu’un autre à reconnaître ses bonnes qualités ; mais je n’ai entendu parler d’aucunes, à l’exception de celles de sa personne ; j’ai ouï dire qu’il était grand et bien fait, qu’il avait bon air, qu’il était doucereux et fort poli. »

« Bien, quand il n’aurait d’autres recommandations que celles-là, ce serait un trésor pour Highbury. Nous voyons rarement ici un beau jeune homme, bien élevé et agréable. Nous n’avons pas le droit d’être délicates, et d’exiger qu’il ait des vertus par-dessus le marché. Pouvez-vous vous figurer, M. Knightley, quelle sensation son arrivée produira ? M. Franck Churchill sera l’objet de la curiosité et des conversations des deux paroisses d’Highbury et de Donwell ; nous ne penserons qu’à lui, nous ne parlerons que de lui. »

« Vous me pardonnerez mon oppression. Si je le trouve homme de bonne compagnie, je serai bien aise de faire sa connaissance ; mais s’il n’est qu’un fat, un babillard, il ne me fera pas perdre mon temps, je ne m’occuperai pas de lui. »

« Mon idée de lui est qu’il adapte sa conversation au goût de tout le monde, et qu’il peut et désire se rendre agréable à tous. À vous, il parlera d’agriculture ; à moi, de peinture et de musique, et ainsi de suite ; ayant des notions générales, il peut suivre ou conduire, suivant que l’occasion s’en présente, et parler très-bien sur toutes sortes de sujets. Voilà ce que je pense de lui. »

« Et moi je pense, dit vivement M. Knightley, que si le portrait que vous en faites lui ressemble, il doit être le plus insupportable garnement existant. Quoi ! à vingt-trois ans, être le roi d’une compagnie, un grand personnage, un politique consommé qui lit le caractère d’un chacun, et se sert des talens d’autrui pour déployer sa supériorité : qui flatte pour couvrir de honte ceux qui l’écoutent. Ma chère Emma, vous êtes trop sensée, pour supporter un pareil fat, quand tous le connaîtrez. »

« Je n’en parlerai plus, s’écria Emma, vous envenimez tout. Nous avons tous les deux des préjugés ; vous contre lui, et moi en sa faveur, et nous ne pourrons nous accorder que lorsqu’il sera ici. »

« Des préjugés ! Moi je n’en ai point du tout. »

« Et moi j’en ai, et n’en suis pas honteuse. L’amitié que je porte à monsieur et à madame Weston, m’engage à avoir de grands préjugés en sa faveur. »

« C’est une personne dont je ne m’occuperai jamais, dit M. Knightley avec humeur, ce qui fît qu’Emma parla d’autre chose, quoiqu’elle ne comprît pas bien pourquoi il était fâché. »

Haïr un jeune homme ? parce qu’il ne pensait pas comme lui, n’était pas digne des idées libérales qu’elle avait toujours reconnues en lui ; car malgré la haute opinion qu’il avait de lui-même, et qu’elle lui avait souvent reprochée, elle ne l’avait jamais cru capable de méconnaître le mérite d’autrui.


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CHAPITRE XVIII.


Emma et Henriette avaient été se promener un matin, et suivant l’opinion d’Emma, s’étaient assez entretenues de M. Elton, tant pour les péchés de l’une que pour le plaisir de l’autre ; en s’en retournant, elle faisait tous ses efforts pour changer de conversation. Mais au moment où elle croyait avoir réussi, en parlant quelque temps de la misère des pauvres pendant l’hiver, elle vit qu’elle s’était trompée, car Henriette d’un ton plaintif dit : « M. Elton est si bon pour les pauvres ! » Il fallait donc s’y prendre d’une autre manière. Elles étaient alors près de l’habitation de madame Bates ; Emma se détermina à y entrer, pour tirer quelque secours des personnes qu’elle y verrait. Elle avait d’ailleurs une autre raison pour donner aux dames Bates cette marque de son attention. Ces dames étaient flattées qu’on les visitât, et le peu de personnes qui osaient se permettre de lui trouver des défauts, croyaient qu’elle manquait par sa négligence, à contribuer autant qu’elle le devait au peu de bonheur dont elles jouissaient. Elle avait reçu, tant de M. Knightley que de son propre cœur, quelques reproches à cet égard, mais ils n’avaient pas eu assez de pouvoir pour surmonter l’aversion qu’elle sentait à les voir plus souvent. C’était perdre le temps, disait-elle, et s’exposer à l’horreur de se voir confondue avec les personnes de la seconde ou troisième société d’Highbury, qui se rendaient en foule chez les dames Bates. Elle résolut donc de ne pas passer devant leur porte sans entrer, observant à Henriette, en lui proposant cette visite, qu’autant qu’on pouvait être certain de quelque chose, elle l’était qu’elles n’avaient pas à craindre des lettres de Jeanne Fairfax. La maison appartenait à des marchands, madame et mademoiselle Bates occupaient le premier ; et là dans un petit appartement, elles recevaient avec cordialité et même avec reconnaissance ceux qui voulaient bien leur rendre visite. La bonne vieille dame, mise proprement, était tranquillement assise dans le coin le plus chaud de la cheminée occupée à tricoter, voulut céder sa place à mademoiselle Woodhouse, et sa fille plus active, plus parleuse, les accabla de caresses, de remercîmens, de soins pour leur chaussure, de questions sur la santé de M. Woodhouse, de détails sur celle de sa mère et enfin les pressa d’accepter des gâteaux, que madame Cole qui était venue leur faire une visite de dix minutes, mais qui avait eu la bonté de rester plus d’une heure avec elles, s’était laissé persuader de goûter, les avait trouvés excellens, et qu’ainsi elle espérait que mademoiselle Woodhouse et mademoiselle Smith leur feraient le plaisir d’en accepter. En nommant les Cole, il était certain qu’on parlerait de M. Elton. Il y avait une grande intimité entre lui et cette famille, et il avait donné de ses nouvelles à M. Cole depuis son départ. Emma savait d’avance ce qui allait arriver ; on leur raconterait le contenu de la lettre : combien de temps il y avait qu’il était parti : les nombreuses compagnies qu’il fréquentait ; l’accueil flatteur qu’il recevait partout où il se présentait ; le nombre de personnes qu’il y avait au bal du maître des cérémonies : elle s’acquitta à merveille de tous ces détails, et Emma se mit en avant, pour qu’Henriette n’eût rien à dire. Elle s’était préparée à tout cela avant d’entrer dans la maison ; mais son intention était après s’être débarrassée de lui, de n’y plus revenir, et de parler de toutes les dames et demoiselles d’Highbury, et de leurs parties de cartes. Elle ne s’attendait pas à voir Jeanne Fairfax remplacer M. Elton ; mais mademoiselle Bates en se défaisant de lui, se rejeta sur les Cole, pour annoncer une lettre de sa nièce.

Oh, oui ! M. Elton, j’ai compris. Certainement quant à la danse…. Mademoiselle Cole me disait que la danse dans les salles de Bath était…. Madame Cole a eu la bonté de rester quelque temps avec nous pour parler de Jeanne. Elle commença tout en arrivant à demander de ses nouvelles, car elle l’aime beaucoup. Toutes les fois qu’elle vient à Highbury, madame Cole la comble d’amitié ; et je dois dire que personne ne les mérite plus que Jeanne. Ainsi commençant à demander de ses nouvelles, elle dit : « Je sais que vous ne pouvez pas avoir reçu de lettre de Jeanne, car ce n’est pas son temps d’écrire, et lorsque je lui répondis qu’elle se trompait, que nous en avions eu une ce matin, jamais je n’ai vu de personne plus surprise. « Sur votre honneur ! dit-elle, vous en avez reçu une ? Racontez-moi ce qu’elle dit : »

Emma fut assez polie pour dire sur-le-champ, en souriant et avec un air d’intérêt.

« Avez-vous des nouvelles si récentes de mademoiselle Fairfax ? J’en suis charmée, comment se porte-t-elle ? »

« Je vous remercie. Vous êtes si bonne ! répliqua la pauvre tante, dont Emma se moquait, elle se mit à chercher la lettre. »

« Oh ! la voilà, je savais bien qu’elle n’était pas loin, mais j’avais mis ma ménagère dessus, comme vous voyez, je ne m’étais pas aperçue que je la cachais : il y avait si peu de temps que je l’avais à la main, que j’étais bien sûre qu’elle devait être sur la table. Je l’ai lue à madame Cole, et après son départ, j’en ai fait une seconde lecture à maman ; car une lettre de Jeanne lui fait tant de plaisir, qu’elle ne se lasse jamais de l’entendre : ainsi je savais qu’elle n’était pas loin, ma ménagère était dessus ; et puisque vous avez la bonté de désirer que je vous en fasse la lecture. Mais avant tout, il faut que je fasse des excuses au nom de Jeanne, de ce qu’elle a écrit une lettre si courte. Seulement deux pages, comme vous voyez, à peine deux pages et en général elle remplit tout le papier et en barre la moitié. Ma mère s’étonne souvent que je puisse le déchiffrer tout entier ; elle me dit, lorsque sa lettre est ouverte, eh bien ! Marie, vous aurez bien de la peine à lire cet ouvrage de marquetterie. Croyez-vous, Madame ? Et je lui dis : Si vous n’aviez personne pour le faire, vous en viendrez bien à bout vous-même, pas un mot ne vous échapperait. Quoique ses yeux ne soient pas aussi bons qu’ils étaient jadis, elle y voit encore très-bien, grâce à Dieu, avec des lunettes. C’est une grande bénédiction que ma mère ait encore de si bons yeux. Jeanne dit souvent quand elle est ici : Vous aviez une excellente vue grand’maman, pour l’avoir encore si bonne aujourd’hui, et après avoir tant travaillé enfin ; je désirerais bien que la mienne se conservât aussi long-temps. »

Ayant tant parlé et très-vite, mademoiselle Bates fut obligée de s’arrêter pour reprendre haleine, alors Emma dit quelque chose de très-poli sur la belle écriture de mademoiselle Fairfax.

« Vous avez bien de la bonté, répliqua mademoiselle Bates, très-flattée ; vous qui êtes si bon juge et qui écrivez si supérieurement bien vous-même. Je vous assure que nous préférons les louanges de mademoiselle Woodhouse à toutes les autres. Ma mère n’entend pas bien : elle est un peu sourde, comme vous savez. Madame, s’adressant à sa mère, avez-vous entendu ce que mademoiselle a eu la bonté de dire sur l’écriture de Jeanne ? »

Et Emma eut l’avantage d’entendre répéter son beau compliment deux ou trois fois avant que la bonne vieille femme eût compris ce que sa fille lui disait. Elle songeait en elle-même au moyen d’échapper, sans impolitesse, à la lecture de la lettre de Jeanne, et se proposait de se sauver sous un prétexte quelconque, lorsque mademoiselle Bates, se tournant vers elle, demanda toute son attention.

« La surdité de ma mère, dit-elle, est peu de chose, comme vous voyez ; rien du tout. Il faut seulement élever la voix et répéter ce qu’on dit deux ou trois fois, et elle entend parfaitement ; mais à la vérité, elle est accoutumée à ma voix. Mais il est très-remarquable qu’elle entende Jeanne mieux que moi. Jeanne parle si distinctement. Elle ne trouvera pas la grand’maman plus sourde qu’elle n’était il y a deux ans, chose bien surprenante, à l’âge où est ma mère. Et il y a deux ans, comme vous savez, qu’elle est partie d’ici. Nous n’avons jamais été si long-temps sans la voir, et comme je disais à madame Cole, nous ne saurons trop comment la fêter quand elle arrivera. »

« Attendez-vous bientôt mademoiselle Fairfax. »

« Oh ! oui, la semaine prochaine. »

« En vérité ! cela vous fera grand plaisir. »

« Bien des remercîmens. Vous avez trop de bonté. Oui, la semaine prochaine. Tout le monde est surpris, et nous fait les mêmes complimens. Je suis sûre qu’elle aura autant de plaisir à voir ses amis, qu’ils en auront à la voir de retour à Highbury. Oui, vendredi ou samedi ; elle ne dit pas lequel des deux, parce que le colonel Campbell peut avoir besoin de sa voiture un de ces jours-là. Quelle bonté de la faire conduire toute la route ! Maison le fait toujours, comme vous savez. Oh ! oui, vendredi ou samedi, voilà ce qu’elle écrit. C’est pour cela qu’elle a anticipé, autrement nous n’aurions reçu de lettre que mardi ou mercredi. »

« Oui, je le crois. Je craignais ne pas avoir aujourd’hui des nouvelles de mademoiselle Fairfax. »

« Vous êtes si obligeante. Non, sans cette circonstance particulière, nous n’en aurions pas eu. Ma mère est si joyeuse, car elle doit passer trois mois avec nous. Trois mois, elle le dit positivement comme j’aurai le plaisir de vous le lire tout à l’heure. Vous saurez que les Campbell vont en Irlande. Madame Dixon a persuadé à son père et à sa mère d’aller lui rendre visite, dans le plus bref délai. Leur intention n’était d’y aller qu’en été ; mais elle a une extrême impatience de les voir. Avant son mariage, en octobre dernier, elle n’avait jamais perdu ses parens de vue, pendant une semaine entière, et elle doit aujourd’hui trouver étrange d’être dans des royaumes différens, j’avais envie de dire, mais du moins dans des pays différens ; ainsi elle a écrit une lettre très-pressante à sa mère ou à son père, car je ne sais pas bien auquel des deux, en son nom et en celui de M. Dixon, pour les inviter à les venir joindre sur-le-champ, avec l’assurance d’aller à leur rencontre jusqu’à Dublin et de les conduire à leur château de Baly-Craig, superbe endroit je présume. Jeanne a entendu parler des beautés de ce château, par M. Dixon, j’imagine ; car je ne pense pas qu’elle en ait rien appris par d’autres. Vous sentez qu’il est tout naturel de supposer que M. Dixon, venant faire la cour à mademoiselle Campbell, parlait de ses terres, et comme Jeanne se promenait souvent avec eux, car le colonel et madame Campbell ne permettaient que rarement à leur fille de sortir seule avec M. Dixon, ce dont je ne les blâme pas, Jeanne entendait tout ce qu’il disait à mademoiselle Campbell de sa maison et de ses propriétés en Irlande. Et je crois qu’elle nous a écrit qu’il avait montré des plans et des vues qu’il avait dessinés lui-même. C’est je crois un très aimable et très-charmant jeune homme. Jeanne avait une envie extrême d’aller en Irlande, d’après ce qu’il en disait. Dans ce moment, un injurieux soupçon frappa l’esprit d’Emma, au sujet de Jeanne Fairfax. Ce charmant M. Dixon, et ne pas aller en Irlande avec l’insidieux dessein, se dit-elle, de faire de nouvelles découvertes. »

« Vous devez vous croire très-heureuse que mademoiselle Fairfax ait la permission de venir vous voir dans cette conjoncture. Considérant l’intimité qui existe entre elle et madame Dixon, vous ne pouviez pas vous attendre qu’on pût l’excuser de ne pas accompagner le colonel et madame Campbell. »

« C’est vrai, c’est très-vrai. C’est ce dont nous avions grande peur, car nous n’aurions pas aimé de la savoir si éloignée de nous pendant des mois entiers, hors d’état de venir, s’il arrivait quelque chose. Mais vous voyez que tout s’est arrangé pour le mieux. M. et madame Dixon désiraient ardemment qu’elle vînt avec le colonel et madame Campbell. Vous pouvez compter sur ce que je vous dis, rien ne pouvait être plus pressant que leur invitation. Jeanne dit, et vous allez l’entendre tout à l’heure, M. Dixon s’est toujours empressé de témoigner qu’il prenait part aux attentions que madame avait pour elle. C’est un très-charmant jeune homme. Depuis le service qu’il a rendu à Jeanne, à Weymouth, dans une partie qu’ils faisaient sur l’eau, lorsque, par le revirement soudain d’une voile, elle manqua périr ; en effet, elle était perdue, s’il ne l’eût, avec la plus grande présence d’esprit possible, arrêtée par ses habits. (Quand j’y songe, je ne puis m’empêcher de trembler). Mais depuis que nous avons connu cette aventure, j’aime infiniment M. Dixon ! »

« Mais malgré les pressantes sollicitations de ses amis, et le désir qu’elle avait de voir l’Irlande, mademoiselle Fairfax a préféré vous consacrer son temps, et à madame Bates. »

« Oui, c’est elle qui l’a voulu, et le colonel et madame Campbell pensent qu’elle fait très-bien, justement ce qu’ils lui auraient recommandé ; et ils ont le plus grand désir qu’elle vienne respirer l’air natal, parce que depuis quelque temps sa santé est un peu dérangée. »

« J’en suis très-fâchée. Je pense qu’ils ont raison ; mais madame Dixon sera bien trompée dans ses espérances. Madame Dixon, à ce que j’ai entendu dire, n’est pas remarquable par sa beauté, et pas du tout comparable à mademoiselle Fairfax. »

« Oh ! non. Vous êtes très-gracieuse ; point du tout, il n’y a pas de comparaison à faire entre elles. Mademoiselle Campbell n’a jamais été jolie, mais elle est très-élégante et très-aimable. »

« Oui, c’est tout simple. »

« Jeanne a attrapé un terrible rhume, pauvre enfant ! depuis le mois de novembre (comme je vais vous le lire tout à l’heure), et n’a jamais été bien depuis. C’est un temps bien long, n’est-ce pas, pour garder un rhume ? Elle ne nous en a jamais parlé auparavant, crainte sans doute de nous alarmer. C’est bien elle ! Si discrète ! Mais elle est si loin d’être bien portante, que ses bons amis les Campbell pensent qu’elle ne peut mieux faire que de venir à la maison respirer un air qui lui a toujours convenu, et ils ne doutent pas que dans trois ou quatre mois elle ne soit parfaitement guérie. Et il est certain qu’il vaut infiniment mieux qu’elle vienne à la maison, que d’aller en Irlande, puisqu’elle ne se porte pas bien. Personne n’aura plus de soin d’elle que nous. Il me parait que c’est ce qu’on pouvait faire de mieux. »

« Ainsi elle arrivera ici, vendredi ou samedi, et les Campbell quitteront Londres pour se rendre à Holy-Head le lundi suivant, comme vous allez le voir dans la lettre de Jeanne. — Si promptement ! — Vous pouvez juger, mademoiselle Woodhouse, dans quel désordre cela m’a mis ! Encore si elle n’était pas malade ! Mais je crains bien que nous ne devions nous attendre à la voir maigre et défaite. Il faut que je vous dise l’accident qui m’est arrivé à propos de cela. J’ai toujours le soin de lire les lettres de Jeanne tout bas, avant de les lire tout haut à ma mère, de crainte qu’il n’y ait quelque chose qui puisse lui donner du chagrin. Jeanne m’a prié de le faire, aussi je n’y manque jamais. J’ai commencé la lecture de celle-ci, avec les précautions ordinaires ; mais à peine ai-je lu l’endroit où elle parle de sa mauvaise santé, que je me suis écriée : Dieu nous bénisse ; la pauvre Jeanne est malade. Ma mère qui était aux aguets, m’entendit et fut alarmée. Cependant, continuant à lire, je trouvai qu’elle n’était pas si mal que je pensais ; et je lui en parle d’une manière si rassurante, qu’elle n’y pense plus. Mais je ne puis pas m’imaginer comment j’ai été si peu sur mes gardes. Si Jeanne ne recouvre pas bientôt sa santé, nous appellerons M. Perry. Nous ne regarderons pas à la dépense ; et quoiqu’il soit si généreux, et qu’il aime beaucoup Jeanne, que, par conséquent, je sois très-persuadée qu’il ne demanderait rien pour ses visites, nous ne pourrions pas le permettre. Il a une femme et des enfans à soutenir, et ne peut pas donner son temps. Maintenant que je vous ai donné un aperçu de la lettre de Jeanne, je vais vous la lire : je suis certaine qu’elle raconte son histoire beaucoup mieux que moi. »

« Nous sommes obligées de nous sauver, dit Emma, en donnant un coup d’œil à Henriette ; et se levant : Mon père nous attend. Je ne croyais pas pouvoir rester plus de cinq minutes, lorsque je suis entrée chez vous. Je n’ai pas voulu passer devant votre porte, sans m’informer de l’état de la santé de madame Bates ; mais nous avons été si agréablement retenues. Cependant, nous sommes forcées de vous souhaiter le bonjour, ainsi qu’à madame Bates. »

Rien ne put les retenir : elles gagnèrent la rue, heureuses d’avoir échappé à la lecture de la lettre de mademoiselle Fairfax, dont elles connaissaient parfaitement le contenu ; il est vrai qu’elles avaient été obligées d’entendre beaucoup de choses qui ne les amusaient pas.


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CHAPITRE XIX.


Jeanne Fairfax était orpheline, fille unique de la fille cadette de madame Bates.

Le mariage du lieutenant Fairfax, du … régiment d’infanterie, fut célébré avec pompe, plaisir, espoir et intérêt. Rien ne restait de tout cela que le souvenir de sa mort sur le champ de bataille, sur une terre étrangère, de son épouse, qui, peu après, fut emportée par la consomption et le chagrin ; et cette fille, par sa naissance, elle appartenait à Highbury ; et quand à l’âge de trois ans elle perdit sa mère, elle devint la propriété, la consolation et la bien-aimée de sa grand’mère et de sa tante. Il était très-probable qu’elle était fixée pour toujours, qu’elle n’aurait d’autre éducation que celle que des moyens très-bornés pouvaient lui procurer, et qu’elle grandirait sans recevoir aucun avantage de sa naissance, ni de ce que la nature avait fait pour elle en lui donnant une charmante figure, un bon jugement, un excellent cœur, et des parens affectionnés.

Mais la sensibilité compatissante d’un ami de son père, changea sa destinée. C’était le colonel Campbell qui avait, depuis long-temps, considéré le lieutenant Fairfax comme un excellent officier, et un homme de beaucoup de mérite, et aux soins duquel il se croyait redevable de la vie, par les soins qu’il avait eu de lui lorsqu’il avait eu une fièvre épidémique. Il n’oublia pas les attentions qu’avait eu le lieutenant Fairfax pour lui, quoique plusieurs années se fussent écoulées depuis sa mort, jusqu’à ce qu’il pût revenir en Angleterre, pour prouver sa reconnaissance. À son arrivée, il prit des informations sur l’enfant ; il était marié, et n’avait qu’une fille à peu près de l’âge de Jeanne. Il invita celle-ci à passer quelque temps chez lui, où elle se fit aimer de tout le monde ; et à peine avait-elle neuf ans, que, tant par l’affection que la fille avait pour elle, que pour se montrer sincère ami, il offrit de se charger entièrement de son éducation. Son offre fut acceptée ; et depuis ce temps-là Jeanne fit partie de la famille du colonel, et y demeura tout à fait, excepté quelques visites qu’elle rendait de temps en temps à sa grand’mère.

On avait l’intention de lui donner tous les talens nécessaires pour faire l’éducation de jeunes demoiselles ; le peu que son père lui avait laissé, ne lui suffisant pas pour exister.

Le colonel Campbell ne pouvait rien faire de plus pour elle ; car quoique son revenu et sa paie fussent assez considérables, sa fortune particulière ne l’était pas, et devait passer entièrement à sa fille : mais en lui donnant une bonne éducation, il espérait qu’à l’avenir elle pourrait se suffire à elle-même d’une manière décente.

Telle était l’histoire de Jeanne Fairfax. Elle était tombée en bonnes mains, et n’éprouva que des attentions de la part des Campbell, et reçut une excellente éducation. Le colonel ayant fixé sa résidence à Londres, les maîtres d’agrément les plus distingués lui donnèrent des leçons : et vivant avec des gens instruits et de mœurs irréprochables, son cœur et son jugement se formèrent d’après le modèle qu’elle avait sans cesse devant les yeux. Ses bonnes dispositions et ses connaissances répondirent à l’amitié qu’on avait pour elle ; et à l’âge de dix-huit à dix-neuf ans, elle était capable d’instruire de jeunes personnes : mais on l’aimait trop pour s’en séparer. Ni le père ni la mère ne pouvaient la laisser aller, et la fille encore moins. On ajourna donc cette séparation. Il fut décidé qu’elle était trop jeune : et Jeanne resta avec eux, partageant comme une seconde fille, tous les plaisirs convenables à une société élégante, soit à la maison ou dehors. L’avenir seul pouvait la tourmenter ; car son jugement la faisait souvenir que son bonheur pourrait bientôt s’évanouir. L’affection de toute la famille, l’extrême attachement de mademoiselle Campbell, étaient d’autant plus honnorables pour les deux parties, que Jeanne avait sur la fille du colonel, une supériorité décidée, soit pour la beauté, soit pour les talens. Ce que la nature avait fait pour elle, était très-apparent aux yeux de mademoiselle Campbell ; et ses parens ne pouvaient pas non plus s’empêcher de remarquer combien elle surpassait leur fille en connaissances. Elles continuèrent à vivre ensemble dans la plus grande intimité, jusqu’au mariage de mademoiselle Campbell, qui, par cette chance, ce bonheur qui préside souvent au lien conjugal, et font qu’on préfère ce qui est très-ordinaire à ce qui est beau. M. Dixon, jeune homme riche et agréable, devint amoureux de mademoiselle Campbell, tandis que Jeanne Fairfax avait à travailler pour fournir à ses besoins.

Il n’y ’avait pas long-temps que cet événement avait eu lieu, trop peu pour que son amie moins fortunée, ait fait des démarches pour se placer, quoiqu’elle eût atteint l’âge qu’elle avait elle-même fixé pour cela. Depuis plusieurs années elle se proposait d’entrer en fonctions à l’âge de vingt et un ans. Avec le courage d’une novice consacrée, elle résolut de consommer le sacrifice, et d’abandonner à vingt et un ans tous les plaisirs de la vie, d’une société aimable et instruite, l’espérance et la paix, et de se dévouer pour toujours au travail et aux mortifications. Malgré la bonté de leur cœur, le colonel et madame Campbell ne purent s’opposer à cette résolution. Tant qu’ils vivraient, Jeanne n’avait pas besoin de chercher une place ; elle pouvait rester avec eux : et pour leur propre satisfaction, ils l’auraient retenue ; mais alors ils craignaient que leur conduite ne parût intéressée : il valait mieux que ce qui devait avoir lieu un jour, arrivât de suite. Peut-être sentirent-ils qu’il aurait été plus sage et plus amical d’avoir résisté à la tentation d’un délai, et ne lui avoir pas donné le goût des plaisirs d’une vie aisée et tranquille qu’elle devait perdre un jour. Cependant l’affection qu’ils lui portaient, combattait en sa faveur, et les empêchait de hâter l’instant malheureux qui devait les séparer. Sa santé, depuis le mariage de leur fille, avait toujours été chancelante ; et jusqu’à ce qu’elle eût recouvré ses forces, ils ne voulurent pas qu’elle commençât à s’acquitter des devoirs d’un emploi qui demandait une force extraordinaire d’esprit et de corps pour les remplir dignement. Quant à ne pas les accompagner en Irlande, le compte qu’elle rendait à sa tante était exact ; elle cachait peut-être quelques vérités. C’était son propre choix de passer pendant leur absence à Highbury, peut-être ses derniers mois de liberté avec ses chers parens, qui avaient pour elle la plus tendre affection : et les Campbell, quels que fussent leurs motifs, soit en totalité, soit en partie, consentirent volontiers à cet arrangement, et dirent qu’ils comptaient plus, pour le recouvrement de sa santé, sur l’air natal qu’elle respirerait pendant quelques mois, que sur toute autre chose. Il était certain qu’elle devait venir, et qu’Highbury, au lieu de recevoir cette nouveauté si long-temps promise, M. Frank Churchill serait obligé de se contenter de Jeanne Fairfax, qui n’en était absente que depuis deux ans.

Emma en fut fâchée ; elle trouvait dur de faire des civilités pendant trois mois, à une personne qu’elle n’aimait pas ! d’être forcée de faire plus qu’elle ne voulait, et moins qu’elle ne devait ! Il serait difficile de dire pourquoi elle n’aimait pas Jeanne Fairfax. M. Knightley lui avait dit une fois que c’était parce qu’elle voyait en elle la jeune personne accomplie, qu’elle croyait être elle-même ; et quoiqu’elle le niât fortement alors, il y avait des instans où, s’examinant elle-même, sa conscience ne l’acquittait pas de cette accusation ; mais elle ne voulait pas lier connaissance avec elle : elle ne pouvait se rendre compte à elle-même des motifs qui l’en empêchaient : elle était si froide, si réservée, si indifférente, soit qu’elle plût ou non ; et puis, sa tante était si babillarde ! et elle faisait tant de fracas ! Ensuite on s’était imaginé qu’elles devaient être intimement liées : parce qu’elles étaient du même âge, tout le monde supposait qu’elles devaient s’aimer beaucoup. Telles étaient ses raisons ; elle n’en avait pas de meilleures. Cette aversion était très-injuste : chaque petit défaut était magnifié de telle manière, qu’elle ne revoyait jamais Jeanne Fairfax, pour la première fois, après une absence un peu considérable, sans croire qu’elle avait sujet de se plaindre d’elle ; et maintenant, après la première visite, après un intervalle de deux ans, elle fut singulièrement frappée de son air et de ses manières, quoique pendant ces deux années elle eût pris plaisir à les dépriser. Jeanne Fairfax était l’élégance personnifiée ; et Emma n’admirait rien tant qu’une femme élégante. Elle était d’une belle taille, justement de celle qu’on regardait comme grande, sans l’être trop ; ses formes étaient pleines de grâces ; elle avait cet embonpoint qui tient le milieu entre être trop grasse ou trop maigre, quoique le mauvais état de sa santé semblât faire appréhender une de ces deux imperfections. Emma sentait tout cela ; et puis, sa figure, ses traits !… Elle y trouvait plus de beautés qu’elle ne se souvenait d’en avoir jamais vu ailleurs. Ce n’était pas une beauté régulière, mais une beauté enchanteresse. Ses jeux, d’un gris foncé, avec des sourcils et des cils noirs, avaient toujours été admirés ; sa peau, à laquelle elle avait trouvé à redire, parce qu’elle manquait de coloris, avait réellement une pureté et une délicatesse qui pouvaient se passer d’éclat. C’était une beauté dont l’élégance était la partie dominante ; et par rapport à ses principes, elle devait l’admirer : élégance qui, soit pour l’esprit, soit pour le corps, n’avait rien qui en approchât à Highbury ; car, dans cette petite ville, c’était une distinction et un mérite de n’être pas tout à fait grossier.

Enfin, pendant la première visite, elle examina Jeanne Fairfax avec une double satisfaction intérieure, celle du plaisir, et celle de rendre justice : elle se détermina à ne plus la haïr. En songeant à son histoire, à sa situation aussi bien qu’à sa beauté ; lorsqu’elle considéra à quoi tant d’élégance était destinée ; à la perte qu’elle faisait d’une situation agréable, et à la vie qu’elle allait mener, il était impossible de sentir pour elle autre chose que de la compassion et du respect, surtout si l’on ajoutait à l’intérêt qu’elle inspirait, la circonstance très-probable de son attachement pour M. Dixon, qu’Emma s’était si naturellement figuré devoir exister. S’il en était ainsi, elle méritait qu’on la plaignît de l’effort qu’elle faisait, encore plus que du sacrifice auquel elle s’était résolue. Emma l’acquitta de bon cœur d’avoir cherché à séduire M. Dixon, et privé son épouse de ses affections, ce dont son imagination l’avait d’abord crue capable. S’il y avait de l’amour, il était simple et sans espoir de son côté. Elle avait pu sucer le poison, ainsi que son amie, partageant sa compagnie et sa conversation avec elle ; et d’après les motifs les plus louables, elle se refusait le plaisir de visiter l’Irlande, pour se séparer entièrement de lui et de sa famille, et commencer sa pénible carrière. Enfin Emma emporta, en la quittant, des sentimens si radoucis et si charitables, qu’elle regretta infiniment qu’Highbury ne contînt aucun jeune homme digne de lui assurer un état indépendant, personne qui pût la mettre à même de former un plan en sa faveur. Ces idées l’occupèrent tout le temps de sa promenade d’Highbury à Hartfield.

Ces sentimens étaient charmans, mais ne durèrent pas long-temps. Avant qu’elle se fût exposée à chanter la palinodie, avant d’avoir fait profession de son attachement pour Jeanne, autrement qu’en confessant à monsieur Knightley qu’elle était certainement jolie, et meilleure que belle ! « Jeanne passa une soirée à Hartfield avec avec sa grand’mère et sa tante, et l’aversion d’Emma reprit le dessus, ses anciens préjugés revinrent. La tante fut plus ennuyeuse que jamais ; et cela parce qu’elle joignait à une extrême inquiétude pour sa santé, une plus grande admiration encore de ses grandes qualités : il fallut entendre la description de son déjeûner, combien peu elle mangeait de pain et de beurre, et quelle petite tranche de mouton lui suffisait à son dîner ; venait ensuite une énumération pompeuse de nouveaux bonnets, de sacs à ouvrage qu’elle avait faits pour sa grand’mère et sa tante, et Emma rendit la pauvre Jeanne responsable des sottises de sa tante. On fit de la musique et Emma fut forcée de jouer ; et les remercîmens, les louanges qui s’ensuivirent comme de raison, passèrent pour une candeur affectée, un air de grandeur d’âme, pour relever encore la supériorité de ses propres talens. En outre, ce qui était le pire de tout, elle affectait une froideur, une réserve telles qu’il était impossible de deviner sa véritable façon de penser. Couverte du manteau de la politesse, elle semblait déterminée à ne rien hasarder. Elle poussait la circonscription à l’excès, et jusqu’à exciter des soupçons. Elle en donnait surtout des preuves, lorsqu’on lui parlait de Weymouth et des Dixon. Elle se faisait un point capital de ne donner aucun éclaircissement sur le caractère de M. Dixon, l’agrément qu’on trouvait en sa compagnie, ni sur l’éligibilité de son mariage. C’était de sa part une approbation générale, sans distinction ni détail. Cela ne lui servit à rien. On ne lui tint aucun compte de sa discrétion. Emma s’aperçut de l’artifice et retourna à ses anciens soupçons. Il y avait sans doute à cacher quelque chose de plus que la préférence qu’elle donnait à embrasser un état ; M. Dixon avait probablement été sur le point de changer une amie pour l’autre, ou n’avait fixé son choix que par rapport aux cent mille écus qu’il devait toucher.

Jeanne ne montra pas plus de confiance sur d’autres sujets. Elle et monsieur Frank Churchill s’étaient trouvés ensemble à Weymouth. On savait qu’ils avaient fait connaissance ; mais Emma ne put tirer d’elle aucune information sur ce qu’il était véritablement. « Était-ce un bel homme ? – En général, il passait pour tel. – Était-il agréable ? – Il en avait la réputation. – Paraissait-il sensé, instruit ? – Il était difficile aux bains, ou dans les sociétés de Londres, et le connaissant à peine, qu’on pût former son opinion sur tous ces points. L’on ne pouvait guère juger que de ses manières après même une connaissance plus suivie que celle qu’elle avait eue avec monsieur Frank Churchill. Elle croyait que tout le monde lui trouvait des manières très-agréables. »


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CHAPITRE XX.


Emma ne put lui pardonner. Mais comme M. Knightley qui était de la partie, ne s’était aperçu d’aucune provocation, d’aucun ressentiment, et n’avait observé qu’une conduite attentive et obligeante des deux côtés, se trouvant à Hartfield le lendemain pour quelques affaires qu’il avait à traiter avec M. Woodhouse, il exprima sa satisfaction sur le tout ; pas si ouvertement cependant qu’il l’eût fait si monsieur Woodhouse n’eût pas été présent, mais assez pour être parfaitement compris par Emma. Il avait toujours pensé qu’elle était injuste envers Jeanne, et s’applaudissait de trouver un commencement d’amélioration dans sa conduite.

« Une très-agréable soirée, dit-il, aussitôt qu’il eut fini avec M. Woodhouse, et que les papiers furent retirés, extrêmement agréable. Vous et ma demoiselle Fairfax, vous nous avez régalés d’une excellente musique. Je ne crois pas qu’il y ait, Monsieur, de situation plus agréable que d’être assis à son aise et amusés, tantôt par le jeu, et tantôt par la conversation de deux pareilles demoiselles. Je suis persuadé, Emma, que mademoiselle Fairfax a passé une soirée délicieuse. Vous n’avez rien oublié. J’ai été charmé que vous l’ayez fait jouer si long-temps, car n’ayant pas d’instrument chez sa grand’mère, c’était une grande attention de votre part. »

« Votre approbation, Monsieur, me fait beaucoup de plaisir, dit Emma en riant, je me flatte néanmoins que je ne manque pas souvent d’égards envers ceux qui visitent Hartfield. »

« Non, ma chère, dit sur-le-champ son père, je suis sûr que vous n’en manquez jamais. Personne n’est la moitié aussi polie et aussi attentive que vous l’êtes. Si vous péchez, c’est de l’être trop. Les tartelettes, par exemple, ne suffisait-il pas de les faire passer une seule fois à la ronde ? »

« Non, dit M. Knightley presqu’en même temps, vous manquez rarement d’égards et surtout d’intelligence. C’est pourquoi je pense que vous me comprenez. » Un coup d’œil fin exprima. « Je vous entends fort bien. Mais mademoiselle Fairfax est si réservée. »

Je vous ai toujours dit qu’elle l’était un peu ; mais vous lui ferez bientôt perdre cette partie de sa réserve dont elle peut se défaire, de tout ce qui tient à la timidité. Mais tout ce qui tient à la discrétion doit être respecté. »

« Vous la croyez timide, je ne le vois pas. »

« Ma chère Emma, dit-il, en quittant sa chaise pour en prendre une autre plus près d’elle, vous n’allez pas me dire, du moins je l’espère, que vous n’avez pas passé une soirée agréable. »

Oh ! non. J’ai eu le plaisir de persévérer à faire des questions, et je me suis amusée à penser combien peu d’information j’ai reçu par les réponses qu’on me faisait. »

« Je me suis trompé, fut sa seule réponse. »

Je pense que tout le monde a dû bien s’amuser, dit tranquillement monsieur Woodhouse, du moins moi. J’ai seulement trouvé une fois qu’il y avait trop de feu, mais alors j’ai retiré un peu ma chaise, très-peu, et je n’en ai plus été incommodé. Mademoiselle Bates a beaucoup causé, elle était de bonne humeur, comme elle l’est toujours ; mais elle parle trop vîte : cependant elle a été fort agréable, ainsi que sa mère. J’aime les anciens amis ; et mademoiselle Fairfax est une jeune et jolie demoiselle, et qui se conduit très-bien, en vérité. Elle doit avoir trouvé la soirée amusante, n’est-ce pas, M. Knightley, parce qu’Emma était avec elle. »

« C’est vrai, Monsieur, et Emma, parce qu’elle avait mademoiselle Fairfax. » Emma voyant son anxiété, et voulant l’appaiser au moins quant à présent, dit avec une sincérité qu’on ne pouvait révoquer en doute.

« C’est une personne si élégante, qu’il est impossible d’ôter les yeux de dessus elle. Je suis toujours occupée à la regarder pour l’admirer, et je la plains de tout mon cœur. »

M. Knightley dut être plus satisfait qu’il n’avait envie de le paraître ; et avant qu’il pût répliquer, M. Woodhouse qui pensait aux dames Bates, dit :

« C’est bien malheureux que leur revenu soit si modique ! Grand dommage, en vérité ! J’ai souvent eu l’intention ; mais on ose faire si peu, de petits, très-petits présens, de quelque chose d’extraordinaire. Maintenant, nous avons tué un petit porc, et Emma veut leur en envoyer un quartier de devant ou de derrière ; il est très-petit et très-délicat. Le porc d’Hartfield, n’est pas comme le porc des autres pays, mais cependant ce n’est que du porc. Ma chère Emma, si l’on n’est pas certain qu’elles en fassent des côtelettes bien frites, comme les nôtres sans la moindre graisse, et non pas rôtir, car aucun estomac ne peut digérer le porc rôti : je pense que vous feriez mieux de leur envoyer le jambon. Je crois que cela vaudrait mieux, ma chère, ne le pensez-vous pas ? »

« Mon cher papa, j’ai envoyé les deux quartiers, j’ai cru que c’était votre intention. On salera le jambon, qui sera excellent, et quant au quartier de devant, elles le feront préparer comme il leur plaira. »

« C’est bien, ma chère, très-bien. Je n’y avais pas songé. C’était ce qu’on pouvait faire de mieux. Il ne faut pas qu’on sale trop le jambon, et s’il ne l’est pas trop, et qu’il soit parfaitement bouilli comme fait notre Serle, et qu’on en mange avec modération avec des navets, des carottes ou des salsifis aussi bien bouillis, je ne pense pas que ce mets soit malsain. »

« Emma, dit M. Knightley alors, j’ai une nouvelle à vous apprendre. Vous aimez les nouvelles, j’en ai rapporté une que j’ai trouvée en chemin, qui, je crois, vous intéressera. »

« Des nouvelles ! Oh ! oui, j’ai toujours aimé les nouvelles à la folie. Qu’est-ce que c’est ? Pourquoi souriez-vous ? Où les avez-vous apprises ? de Randalls ? »

Il n’eut que le temps de dire.

« Non, pas à Randalls, je n’y ai pas été. »

Alors la porte s’ouvrit, et mesdemoiselles Bates et Fairfax entrèrent dans le salon, pleines de remercîmens et de nouvelles, mademoiselle Bates ne savait par où commencer. Monsieur Knightley vit qu’il avait perdu l’occasion de parler, et qu’il n’aurait pas de sitôt la parole.

« Oh ! mon cher Monsieur, comment vous portez-vous ce matin ? Mon cher M. Woodhouse. Je viens comme anéantie. Un si beau quartier de porc ! Vous êtes trop généreux. Savez-vous les nouvelles ? M. Elton va se marier. »

Emma n’avait pas eu le temps de penser à M. Elton, et elle était si surprise qu’elle ne put s’empêcher de tressaillir et de rougir. »

« Voilà les nouvelles que j’avais à vous annoncer et que je croyais devoir vous intéresser, dit M. Knightley avec un souris qui semblait rappeler ce qui s’était passe entr’eux. »

« Mais où avez-vous appris cela ? s’écria mademoiselle Bates, d’où le tenez-vous, M. Knightley ? Car il n’y a pas cinq minutes que j’ai reçu le billet de madame Cole, non, il n’y a pas plus de cinq minutes, tout au plus dix. Car j’avais mis mon spencer et mon chapeau, prête à sortir. J’étais descendue pour parler à Marthe, du porc. Jeanne était dans le corridor ; n’est-ce pas, Jeanne ? Car ma mère avait grand peur que nous n’eussions pas un plat assez grand pour le saler. Et je dis, je vais y voir. Mais Jeanne m’offrit d’y aller elle-même, car, me dit-elle, vous êtes enrhumée, et Marthe vient de laver la cuisine. Dans ce moment arriva le billet de madame Cole. Une demoiselle Hawkins, c’est tout ce que j’en sais. Une demoiselle Hawkins de Bath. Mais, M. Knightley, comment lavez-vous su ? Car dans le moment que M. Cole l’eut dit à madame Cole, elle m’écrivit sur-le-champ. Une demoiselle Hawkins. »

« J’étais chez Cole pour affaires, il y a une heure et demie. Il finissait de lire la lettre d’Elton, il me la présenta lorsque j’entrai chez lui. »

« Fort bien ! C’est certainement. Je ne crois pas qu’aucune nouvelle puisse être aussi intéressante. Mon cher Monsieur, vous êtes en vérité trop généreux. Ma mère vous fait ses très-humbles remercîmens, et dit que vos bontés l’oppressent.

« Nous estimons beaucoup le porc d’Hartfield, dit M. Woodhouse, il est en vérité si supérieur à tout autre, qu’Emma et moi ne pouvions avoir de plus grand plaisir que de… »

« Ah ! mon cher Monsieur, comme dit ma mère, nos amis ont trop de bonté pour nous. Si jamais il a existe des personnes qui, sans posséder de grandes richesses, aient eu tout ce qu’elles pouvaient désirer, c’est certainement nous. Nous pouvons dire que nous sommes nés héritiers de tout le monde. Eh bien ! M. Knightley, ainsi vous avez vu la lettre ! Eh bien ! »

« Elle était courte et annonçait seulernent… Mais comme de droit, enjouée et triomphante. »

Ici, il jeta un coup d’œil malin sur Emma. « Il avait eu le bonheur de… J’ai oublié les phrases. Il est inutile de s’en souvenir. Il informait M. Cole, comme vous le dites, qu’il allait se marier à une demoiselle Hawkins. D’après son style, je m’imagine que c’est une affaire arrangée. »

« M. Elton va se marier, dit Emma, aussitôt qu’elle put parler. Tout le monde lui souhaitera beaucoup de bonheur. »

« Il est bien jeune pour se marier, fut l’observation de M. Woodhouse. Il aurait mieux fait de ne se pas tant presser. Il me paraît qu’il était fort bien auparavant. Nous le voyons toujours avec plaisir à Hartfield. »

« Un nouveau voisin pour nous, mademoiselle Woodhouse, dit mademoiselle Bates gaîment, ma mère en est si contente ! Elle dit qu’elle ne peut supporter que le pauvre vieux presbytère reste sans maîtresse. C’est en vérité une grande nouvelle. Jeanne, vous n’avez jamais vu M. Elton ? Il n’est pas étonnant que vous ayez tant de curiosité de le voir. »

Il ne paraissait pas que la curiosité de le voir absorbât toute l’attention de Jeanne.

« Non, je ne l’ai jamais vu, répliqua-t-elle, comme se réveillant en sursaut. Est-il grand ? »

« Qui peut répondre à cette question ? s’écria Emma, mon père répondrait oui, et M. Knightley, non. Mademoiselle Bates et moi, nous répondrions qu’il n’est ni grand ni petit. Lorsque vous aurez demeuré ici un peu plus long-temps, mademoiselle Fairfax, vous saurez que M. Elton est le modèle de la perfection à Highbury, au moral et au physique. »

« C’est très-vrai, mademoiselle Woodhouse, elle le saura. C’est le meilleur jeune homme. Mais ma chère Jeanne, si vous vous en souvenez, je vous dis hier qu’il avait précisément la taille de M. Perry. Mademoiselle Hawkins doit être une charmante demoiselle. Son attention extrême pour ma mère, la priant de s’asseoir dans le banc du presbytère, car ma mère est un peu sourde, comme vous savez ; elle ne l’est pas beaucoup, seulement elle n’entend pas très-vîte. Jeanne dit que le colonel Campbell est aussi un peu sourd. Il a cru que les bains étaient bons pour guérir la surdité, les bains chauds ; mais elle dit qu’ils ne lui ont pas fait de bien. Le colonel Campbell est un ange pour nous, comme vous savez. Et il paraît que M. Dixon est un charmant jeune homme, et digne de lui. Il est si heureux lorsque d’honnêtes gens se rencontrent. Cela arrive presque toujours. Maintenant nous aurons ici M. Elton et mademoiselle Hawkins ; nous avons les Coles, très-bonnes gens, et les Perry. Je ne crois pas qu’il y ait un meilleur couple, ou plus heureux que M. et madame Perry. Je dis, Monsieur, se tournant vers M. Woodhouse, je pense qu’il y a peu d’endroits qui aient une société comme celle d’Highbury. Je le dis toujours, c’est une grande bénédiction d’avoir des voisins comme nous en avons. Mon cher monsieur, s’il y a une chose que ma mère préfère à une autre, c’est Le porc, une longe de porc rôtie. »

« Quant à ce qu’est et ce qui est mademoiselle Hawkins, et combien de temps il y a qu’il a fait connaissance avec elle, dit Emma, je crois qu’on n’en peut rien savoir. On sent bien qu’il ne peut avoir fait connaissance avec elle que depuis peu de temps ; il n’y a qu’un mois qu’il est parti. »

Personne n’ayant d’information à donner, Emma dit :

« Vous gardez le silence, mademoiselle Fairfax. J’espère cependant que cette nouvelle vous intéressera, vous qui avez vu dernièrement et avez entendu parler sur de pareils sujets, qui avez dû être pour beaucoup dans les affaires qui ont amené le mariage de mademoiselle Campbell. Nous ne vous pardonnerions pas votre indifférence pour M. Elton et mademoiselle Hawkins. »

« Lorsque j’aurai vu M. Elton, répliqua Jeanne, j’ose croire que je m’intéresserai à lui ; mais il faut que je le voie. Et comme il y a quelques mois que mademoiselle Campbell est mariée, l’impression que cette affaire avait faite sur moi s’est un peu effacée. »

« Oui, il y a un mois qu’il est parti, comme vous l’ayez observé, mademoiselle Woodhouse, dit mademoiselle Bates, il y eut un mois hier. Une demoiselle Hawkins, bien ; j’aurais cru qu’il aurait choisi plutôt une demoiselle des environs ; non pas que jamais… Madame Cole me dit un jour à l’oreille… Mais je lui répondis sur-le-champ : non. M. Elton est un charmant jeune homme… Mais…. Enfin… Je ne suis pas très-habile à faire de pareilles découvertes ; je n’ai aucune prétention à cela. Je vois ce qui est devant moi… En même temps, personne ne doit s’étonner de ce que M. Elton ait aspiré… Mademoiselle Woodhouse a la bonté de me laisser babiller ; elle sait que je ne voudrais pas pour tout l’or du monde offenser qui que ce soit. Comment se porte mademoiselle Smith ? Elle paraît, tout à fait guérie. Avez-vous reçu des nouvelles de madame Knightley dernièrement ? Oh ! ces charmans enfans ! Jeanne, savez-vous bien que je m’imagine toujours que M. Dixon ressemble à M. Jean Knightley ? J’entends au physique, grand, et avec son regard, et qu’il parle peu. »

« Vous vous trompez, ma chère tante, il n’y a pas la moindre ressemblance entre eux. »

« C’est bien surprenant ! À la vérité, l’on ne peut guère juger les gens avant de les avoir vus. On se forme une idée, et elle vous entraîne. Vous dites que M. Dixon n’est pas à proprement parler un bel homme. »

« Beau ! Oh ! non, il s’en faut de beaucoup, il est laid : je vous ai dit qu’il était laid. »

« Ma chère, vous m’avez dit que mademoiselle Campbell ne le croyait pas laid, et que vous-même… »

« Quant à moi, mon jugement ne signifie rien. Lorsque j’estime quelqu’un, je le trouve assez beau. Je vous ai donné l’idée générale qu’on avait de lui, qu’il était laid. »

« Fort bien, ma chère Jeanne, je crois qu’il faut que nous nous sauvions. Le temps paraît menaçant, et la grand’maman serait inquiète. Vous êtes trop obligeante, mademoiselle Woodhouse, mais nous sommes forcées de nous en aller. Ce sont, en vérité d’excellentes nouvelles…. Je vais faire le tour pour passer chez madame Cole, mais je n’y resterai que cinq minutes…. Et, Jeanne, vous feriez mieux de vous rendre directement à la maison. Je ne voudrais pas que vous essuyassiez une averse ! Nous pensons qu’elle se porte déjà beaucoup mieux depuis qu’elle est à Highbury…. Bien obligé, nous le croyons…. Je ne passerai pas chez madame Goddard, car je pense qu’elle préfère un morceau de porc bouilli à toutes les nouvelles du monde. Quand nous ferons cuire le jambon, ce sera une autre affaire…. Bonjour, mon cher Monsieur. Oh ! M. Knightley vient aussi. C’est très…. Je suis persuadée que si Jeanne se trouve fatiguée, vous aurez la complaisance de lui donner le bras. M. Elton et mademoiselle Hawkins…. ! Je vous souhaite le bonjour à tous. »

Emma, seule avec son père, fut obligée de partager son attention entre lui et ses pensées ; il se lamentait beaucoup de ce que les jeunes gens étaient si pressés de se marier, et encore d’épouser des étrangères. La nouvelle qu’elle venait d’entendre lui fit beaucoup de plaisir, elle prouvait que M. Elton n’avait pas long-temps souffert ; mais elle était fort en peine d’Henriette, qui ne se consolerait pas sitôt. Tout ce qu’elle pouvait espérer de mieux, c’était de lui apprendre son malheur la première, afin qu’elle ne le sût pas par d’autres sans ménagement. Il était probable qu’elle sortirait bientôt pour venir la voir. Si elle allait rencontrer mademoiselle Bates en son chemin ! Et comme il commença à pleuvoir, Emma espéra que le mauvais temps la retiendrait chez madame Goddard, mais craignit que la fatale nouvelle ne lui parvînt à l’improviste.

L’averse fut forte, mais dura peu, et il n’y avait pas cinq minutes qu’elle avait cessé lorsqu’Henriette entra, échauffée, agitée et le cœur gros. « Oh ! mademoiselle Woodhouse, savez-vous ce qui est arrivé ? » Elle éclata en sanglotant. Le coup étant porté, Emma sentit qu’elle ne pouvait, par amitié pour elle, faire autre chose que de l’écouter, et Henriette, que rien n’arrêtait, raconta avec vivacité tout ce qu’elle avait à dire. « Il y avait une demi-heure qu’elle était partie de chez madame Goddard. Elle craignait qu’il ne tombât de l’eau, et elle s’attendait que cela ne tarderait pas. Elle crut néanmoins qu’elle aurait le temps d’arriver à Hartfield. Elle marchait à grands pas ; mais passant près d’une maison où une jeune femme lui arrangeait une robe, elle crut devoir entrer pour voir si elle y travaillait ; et quoiqu’elle ne s’arrêtât qu’un instant, peu après qu’elle fut sortie, il commença à pleuvoir, et elle ne sut que faire : elle prit le parti de courir de toutes ses forces, et d’aller se mettre à couvert chez Ford. » Ce Ford était le principal marchand de drap, de toile et de merceries ; sa boutique était la plus grande du pays et la plus fréquentée.

« Elle y resta, sans songer à rien au monde, à peu près dix minutes, quand tout d’un coup, devinez qui entra ? Oh ! je fus bien surprise, mais ils sont du nombre des pratiques de Ford. Qui vis-je entrer, Elisabeth Martin et son frère ! »

« Ma chère demoiselle Woodhouse, qu’en pensez-vous ? Je croyais que j’allais me trouver mal. J’étais fort embarrassée. J’étais assise près de la porte. Elisabeth m’aperçut en entrant, mais lui, il ne me vit pas ; il était occupé à serrer son parapluie. Je suis persuadée qu’elle m’avait vue, mais elle se détourna et ne fit pas attention à moi. Ils allèrent tous les deux au comptoir, et je restai assise près de la porte. Oh ! mon dieu, je souffrais beaucoup ! Je suis sûre que j’étais aussi pâle que ma robe. Je ne pouvais m’en aller à cause de la pluie, et j’aurais souhaité d’être à cent lieues de là. Oh ! ma chère demoiselle Woodhouse… Eh bien ! à la fin, il semble qu’en se retournant il m’aperçut, car au lieu de continuer à marchander, ils se mirent à causer ensemble tout bas. Je suis sûre qu’ils parlaient de moi ; et il me vint dans l’idée qu’il l’engageait à venir me parler (ne le croyez-vous pas aussi, mademoiselle Woodhouse ?) car un moment après elle vint à moi et me demanda comment je me portais, et semblait vouloir m’embrasser, si je le permettais. Elle ne se conduisit pas avec moi comme elle avait coutume de le faire ; je vis qu’elle était changée à mon égard ; mais cependant elle fit tous ses efforts pour me témoigner de l’amitié : nous nous embrassâmes et causâmes ensemble.

« Pendant quelque temps, je ne savais ce que je disais, j’étais si tremblante ! Je me souviens qu’elle me dit qu’elle était fâchée que nous ne nous vissions plus. N’était-elle pas bien bonne ? Ma chère demoiselle Woodhouse ! Je souffris extraordinairement. Le temps commença alors à s’éclaircir, je résolus que rien ne me retiendrait davantage. Mais, écoutez s’il vous plaît ! Je vis qu’il s’avançait aussi vers moi, mais doucement, et comme s’il ne savait pas trop ce qu’il devait faire ; cependant il approcha et me parla, je lui répondis. Je restai ainsi une minute éprouvant de terribles sensations, je ne savais pourquoi : je repris un peu de courage cependant, et je dis qu’il ne pleuvait plus et qu’il fallait que je m’en allasse : en effet, je partis ; mais je n’étais pas à trente pas de la maison qu’il vint après moi pour me dire, que si j’allais à Hartfield, je ferais mieux de faire le tour derrière les écuries de M. Cole, parce que l’eau de la pluie couvrait le petit chemin qui est le plus court pour aller à Hartfield. Oh ! Dieu, je crus que j’allais tomber. Je lui dis que je lui étais bien obligée. Vous croirez comme moi que je ne pouvais faire moins ; il retourna joindre Elisabeth, et moi je fis le tour derrière les écuries : du moins je le crois ; je savais à peine ce que je faisais, ni où j’en étais. Oh ! mademoiselle Woodhouse, j’aurais donné tout au monde que cela ne fût pas arrivé ; et cependant, vous sentez bien qu’il y avait une sorte de satisfaction de le voir se conduire avec tant de douceur et d’amitié, ainsi que sa sœur Elisabeth, Ah ! ma chère demoiselle Woodhouse, parlez-moi, je vous prie, consolez-moi ? »

Emma le désirait de tout son cœur ; mais pour le moment il n’était pas en son pouvoir de le faire. Elle fut obligée de garder le silence et de rappeler ses propres idées ; elle n’était pas elle-même dans son assiette ordinaire. La conduite du jeune homme et de sa sœur annonçait une véritable sensibilité, et elle ne put s’empêcher de les plaindre. D’après le narré d’Henriette, il paraissait dans leurs manières un intéressant mélange d’affections blessées et de véritable délicatesse. Elle les croyait de très-honnêtes gens, ayant de bonnes intentions : mais qu’est-ce que cela faisait à la chose, une alliance avec eux n’en était pas moins mauvaise. C’était une folie de s’affecter de cette rencontre. Il devait naturellement être fâché de la perdre, toute la famille devait penser de même. L’ambition et l’amour avaient probablement été mortifiés. Ils avaient peut-être espéré de s’élever par leur alliance avec Henriette : et outre cela, de quel poids pouvait être le narré d’Henriette ? À qui tout plaisait, qui avait peu de discernement : que signifiaient ses louanges ? Elle fit tous ses efforts pour la pacifier, en lui observant que ce qui venait d’arriver n’était qu’une bagatelle qui ne méritait aucunement qu’on y fit la moindre attention.

« Elle avait pu en être affectée un instant, dit-elle ; mais vous vous êtes parfaitement bien conduite, c’est une affaire finie, elle n’arrivera plus, et vous ne devez plus y songer. »

Henriette répondit : « C’est très-vrai, elle n’y songerait plus ; » cependant elle en parlait encore et ne pouvait parler d’autre chose. Emma à la fin résolut, pour chasser les Martin de sa tête, de lui apprendre brusquement la nouvelle dont elle s’était proposée de l’instruire avec les plus grandes précautions ; sachant à peine elle-même si elle devait être bien aise ou fâchée, honteuse ou s’amuser de la situation d’esprit dans laquelle se trouvait Henriette, et de la conclusion du pouvoir qu’avait M. Elton sur elle !

Cependant les droits de M. Elton firent peu à peu des progrès. Quoiqu’elle ne fut pas si affectée de cette nouvelle qu’elle l’eût été la veille, si elle lui fût parvenue, ou même une heure auparavant, le crédit qu’il avait auprès d’elle s’augmenta ; et avant la fin de leur conversation, elle se tourmenta, sentit toutes les sensations que procurent la curiosité, l’étonnement et les regrets, la peine et le plaisir. Cette demoiselle Hawkins servit à faire perdre aux Martin une grande partie de la place qu’ils occupaient dans son imagination.

Emma se réjouit de ce que cette rencontre des Martin avait eu lieu. Elle avait servi à amortir le premier choc, sans qu’on eût rien à en craindre. De la manière dont Henriette vivait, les Martin ne pouvaient parvenir jusqu’à elle, sans aller la chercher : jusqu’à présent, ils n’avaient pas eu le courage ou la complaisance de le faire ; car depuis le refus que le frère avait éprouvé, ses sœurs n’avaient pas mis le pied chez madame Goddard, et il était possible qu’il se passât une année entière avant qu’elle eût l’occasion de les voir, et alors même sans qu’il fût nécessaire ou qu’elle pût leur parler.


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CHAPITRE XXI.


La nature humaine est si bien disposée en faveur des personnes qui jouissent d’une situation heureuse, qu’une jeune fille, soit qu’elle se marie ou qu’elle meure, peut être sure qu’on parlera d’elle de la manière la plus favorable.

Il n’y avait pas huit jours que le nom de mademoiselle Hawkins était connu à Highbury, que d’une manière ou d’une autre on parvint à découvrir qu’elle possédait toutes les qualités physiques et morales : qu’elle était belle, élégante, infiniment accomplie et très-aimable : ainsi, lorsque M. Elton arriva pour jouir de son triomphe, et répandre le bruit du mérite de son épouse, il n’eut simplement qu’à dire son nom de baptême, et celui du compositeur de la musique qu’elle préférait.

M. Elton revint parfaitement heureux. À son départ, il était abattu, mortifié, trompé dans ses espérances, après s’être flatté d’un succès infaillible, vu les encouragemens qu’il croyait avoir reçus : non-seulement il avait perdu la personne qu’il recherchait, mais il s’était vu rabaisser au niveau d’un autre qui était au-dessous de lui. Il était parti mortellement offensé ; il revint uni à une femme naturellement très-supérieure à celle qu’il désirait ; car en pareil cas, on estime infiniment plus ce qu’on gagne que l’on ne regrette ce qu’on perd. Il retourna gai, content de lui-même, empressé, se souciant peu de mademoiselle Woodhouse, et bravant mademoiselle Smith.

La charmante Augusta Hawkins, outre les avantages ordinaires d’une beauté parfaite et d’un mérite distingué, jouissait encore d’une fortune indépendante, de celles qu’on fait ordinairement monter à dix mille livres sterling (250,000 fr.) : ce qui est un point essentiel, et donne de l’importance. Enfin, si sur tout cela on disait la vérité, il ne s’était pas ruiné ; il avait obtenu une femme avec 250,000 fr. ou environ, et avec une si délicieuse rapidité, qu’une heure après lui avoir été présenté, il s’aperçut qu’on le distinguait des autres. Le récit qu’il fit à madame Cole du commencement et des progrès de cette importante affaire était très-glorieux pour lui : il marchait à pas de géant depuis sa rencontre fortuite au dîner de madame Green, et à une partie chez madame Brown, de sorte qu’il ne la vit plus que la rougeur sur le front ? et le sourire à la bouche. Venaient ensuite les palpitations lorsqu’on s’entendait, enfin la demoiselle avait été si aisément conquise, était si bien disposée, que pour se servir d’une phrase très-intelligible, on peut dire qu’elle avait tant d’envie de l’avoir, que sa vanité et sa prudence furent à la fois satisfaites.

Il avait attrapé l’ombre et la substance, l’affection et la fortune, et devint aussi heureux qu’il méritait de l’être. Ne parlant que de lui et de ses affaires, s’attendant aux félicitations de tout le monde, prêt à permettre qu’on lui rît au nez, il se présentait, le sourire à la bouche, sans crainte et avec cordialité, à toutes les jeunes personnes d’Highbury, qu’il aurait approchées avec plus de retenue quelques semaines auparavant.

Les noces ne tardèrent pas à se faire, n’ayant à plaire à personne qu’à eux-mêmes. Il n’y eut d’autre délai que ce qu’il en fallut pour que les préparatifs fussent achevés ; et lorsqu’il repartit pour Bath, l’on s’attendait, et un certain coup d’œil de madame Cole ne détruisit pas cet espoir, qu’il ne rentrerait à Highbury qu’avec la nouvelle mariée.

Pendant le peu de temps qu’il demeura au pays, Emma ne l’entrevit qu’une seule fois, mais le vit assez pour remarquer qu’il n’avait rien acquis par le mélange de dépit et de prétentions qui paraissaient sur sa figure. Elle commençait à trouver fort étonnant qu’elle eût jamais pu le trouver agréable, et sa vue rappelait des souvenirs si déplaisans, qu’excepté qu’elle n’eût de fortes raisons morales, comme par exemple, de faire pénitence, de recevoir une leçon utile, ou pour humilier son esprit, elle aurait désiré ne le revoir jamais. Elle lui souhaitait toutes sortes de biens ; mais il lui avait causé tant de déplaisirs, qu’elle eût été très-satisfaite qu’il n’en pût jouir qu’à vingt-cinq milles de chez elle.

Le désagrément de voir que sa résidence était irrévocablement fixée à Highbury, devait cependant diminuer peu à peu, à cause de son mariage. De vaines inquiétudes seraient prévenues et plusieurs gaucheries redressées. Et comme madame Elton serait une excuse pour se voir moins fréquemment, l’ancienne intimité disparaîtrait, sans qu’on y prît garde. On recommencerait par se faire des politesses.

Emma n’avait pas grande opinion de madame Elton. Elle était sans doute assez bonne pour lui, et assez accomplie pour Highbury ; assez jolie pour paraître ; probablement laide à côté d’Henriette. Quant à son alliance, Emma était parfaitement tranquille, persuadée que malgré ses bravades et le dédain qu’il avait manifesté pour Henriette, il n’avait pas gagné grand’chose. Sur cet article on pouvait savoir la vérité. Ce qu’elle était, on n’en savait rien ; mais qui elle était, pouvait se découvrir ; et mettant de côté les 250,000 francs, il ne paraissait pas qu’elle fût en rien supérieure à Henriette. Elle n’apportait avec elle ni nom, ni noblesse, ni alliance. Mademoiselle Hawkins était la seconde fille d’un négociant de Bristol, qui, d’après le modique profit de son commerce, pouvait faire supposer que son négoce n’était pas du premier ordre. Elle avait coutume de passer une partie de l’hiver à Bath ; mais sa demeure ordinaire était à Bristol, au beau milieu de la ville ; car quoique son père et sa mère fussent morts depuis quelques années, il lui restait un oncle dans la pratique : on ne disait rien autre chose de lui ; il était simplement homme de loi ; c’était avec lui qu’elle demeurait. Emma le supposait factotum de quelque procureur, et trop bête pour faire son chemin. Toute la splendeur de cette alliance provenait de l’aînée, qui avait épousé tout nouvellement un grand personnage des environs de Bristol, et qui avait deux voitures. C’était le plus beau de l’histoire, et ce qui faisait la gloire de mademoiselle Hawkins. Si, sur tout cela, elle avait pu convaincre Henriette de la nécessité de penser comme elle ! Elle était parvenue à lui inspirer de l’amour ; mais, hélas ! il n’était pas aisé de le lui faire perdre. Le charme qui occupait l’esprit futile d’Henriette pour un objet quelconque, ne pouvait se rompre avec des paroles. Il pouvait être remplacé par un autre ; il le serait, certainement, rien n’était plus clair ; un Robert Martin suffisait ; mais elle craignait qu’elle ne guérirait pas autrement. Henriette était une de ces personnes qui, ayant une fois commencé à aimer, aimerait toujours : et maintenant la pauvre fille était beaucoup plus mal depuis le retour de M. Elton. Elle cherchait toujours à le voir. Emma ne l’avait vu qu’une fois ; mais deux ou trois fois par jour Henriette était sûre de le rencontrer, de le voir, d’entendre sa voix, d’apercevoir son épaule ; et, enfin, il était toujours présent à sa pensée. Outre cela, elle entendait à tout moment parler de lui ; car, hors le temps qu’elle passait à Hartfield, elle ne voyait que des gens qui regardaient M. Elton comme infaillible, et qui ne trouvaient rien de plus agréable que de parler de ses affaires : et chaque rapport, chaque conjecture ; tout ce qui était arrivé, et tout ce qui pourrait arriver encore qui concernât ses intérêts, comme, par exemple, son revenu, ses domestiques, ses ameublemens, faisaient le sujet de toutes les conversations autour d’elle. Son estime pour lui augmentait par les louanges continuelles qu’elle entendait faire de lui, ses regrets nourris, et ses sensations irritées par ces perpétuelles exclamations. Oh ! qu’elle est heureuse cette demoiselle Hawkins ! Et les observations sur l’extrême attachement qu’il avait pour elle, blessaient à tout moment ses oreilles. La manière dont il portait son chapeau, et jusqu’à sa démarche, était une preuve assurée de son amour.

Si elle eût pu s’amuser de toutes ces sottises ; si son amie n’avait pas été malheureuse ; et si elle-même n’eût pas eu quelques reproches à se faire sur l’incertitude dans laquelle l’esprit d’Henriette flottait sans cesse, Emma s’en serait divertie. Un jour M. Elton l’emportait ; un autre, c’était Martin ; et tous deux, à leur tour, faisaient pencher la balance. L’engagement contracté par M. Elton, avait guéri Henriette de l’agitation pénible que la rencontre de Martin lui avait causée. Le mai produit par la connaissance de l’engagement de M. Elton, avait été un peu adouci par une visite qu’elle avait reçue d’Elisabeth chez madame Goddard, peu de jours après qu’elle lui fut parvenue. Henriette n’était pas à la maison ; mais un billet écrit d’un style touchant, avait été laissé pour elle ; il contenait aussi quelques reproches mêlés de beaucoup de choses aimables et affectueuses : et jusqu’à l’arrivée de M. Elton, ce billet l’avait fortement occupée ; elle se mettait l’esprit à la torture pour savoir de quelle manière elle prouverait sa gratitude, et désirant en faire beaucoup plus qu’elle n’osait avouer. Mais la présence de M. Elton lui avait fait oublier le billet et l’embarras qu’il lui avait causé. Tout le temps qu’il resta à Highbury, les Martin furent totalement oubliés ; mais le jour même de son départ pour Bath, Emma, pour divertir le chagrin que ce départ causait, jugea qu’elle devait rendre à Elisabeth Martin sa visite.

Comment recevrait-on cette visite ? Comment fallait-il s’y prendre ? etc. : tout cela demandait beaucoup de considération. Ce serait une ingratitude que de ne pas répondre aux invitations de la mère et de ses filles : cela ne pouvait pas être ; cependant on courait risque de renouveler la connaissance.

Après y avoir beaucoup pensé, elle ne crut pouvoir mieux faire que d’engager Henriette à rendre la visite, mais de manière à leur faire comprendre, s’ils avaient un peu de jugement, qu’on ne leur rendait qu’une visite de politesse. Son intention était de la conduire en voiture, de la laisser à l’abbaye de Mill-Farm, tandis qu’elle prolongerait un peu sa promenade, et de la reprendre assez tôt pour qu’elle n’eût pas le temps de parler du passé, de tâcher de renouer avec elle : cette conduite leur donnerait une preuve certaine de celle qu’elle se proposait de tenir avec eux à l’avenir.

Elle ne trouva rien de mieux ; et quoiqu’en son cœur elle n’approuvât pas tout à fait ce plan, comme sentant un peu l’ingratitude, elle passa par là-dessus. Il fallait le suivre, autrement que deviendrait la pauvre Henriette !


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CHAPITRE XXII.


Le cœur d’Henriette n’était rien moins que disposé à faire des visites. Une demi-heure avant l’arrivée d’Emma chez madame Goddard, sa mauvaise étoile l’avait conduite sur le lieu même où l’on mettait dans la carriole du boucher, pour être portée à la diligence, une malle adressée au révérend Philip. Elton, au Cerf blanc, à Bath. La pauvre Henriette ne pensait à autre chose qu’à la malle et à l’adresse qui était dessus.

Elle partit, cependant : on devait la descendre à l’entrée d’une allée sablée, qui conduisait à la ferme, et qui était bordée de pommiers taillés en espaliers. La vue de tous les objets qui lui avaient causé tant de plaisir l’automne dernier, commença à lui donner des palpitations ; et lorsqu’elles se séparèrent, Emma observa qu’elle regardait tout autour d’elle avec une curiosité craintive : elle se détermina à ne lui accorder qu’un quart-d’heure pour sa visite. Elle alla donner ce temps à une ancienne domestique, mariée et établie à Donwell. Le quart-d’heure passé, elle revint à l’allée sablée, fit appeler Henriette, qui parut sur-le-champ, seule : une des demoiselles Martin était à la porte de la maison, et semblait avoir pris congé d’elle, mais froidement.

Henriette ne put pas sur-le-champ donner un détail intelligible de sa visite. Elle était trop affectée ; mais enfin Emma en recueillit assez pour connaître l’espèce de réception qu’on lui avait faite, et la peine qu’elle en ressentait. Elle n’avait vu que madame Martin et ses deux filles. Elles l’avaient reçue d’une manière embarrassée et froide ; et presque tout le temps s’était passé à parler de choses indifférentes, lorsque, vers la fin, madame Martin s’écria tout à coup, qu’elle croyait que mademoiselle Smith avait grandi ; ce qui amena sur le tapis un sujet plus intéressant, et des manières plus amicales. Elle avait été mesurée dans cette même chambre, en septembre dernier, avec ses deux amies. On voyait sur la boiserie, les marques faites au crayon, et leurs noms. C’était son ouvrage. Toutes parurent se souvenir du jour, de l’heure, de la compagnie qui était alors présente, et de ce qui avait donné lieu à prendre ces mesures : toutes avaient les mêmes pensées et les mêmes regrets ; prêtes à reprendre leurs anciennes manières d’être ensemble (Henriette, comme Emma le soupçonnait, était aussi portée qu’aucune d’elles à renouer) lorsque la voiture parut, et tout fut fini. L’espèce de cette visite, sa courte durée, devaient avoir porté un coup décisif. N’avoir donné que quatorze minutes à des gens chez qui elle s’était crue heureuse de passer six semaines, il n’y avait pas six mois ! Emma se représentait tout cela, sentait qu’ils avaient raison d’être mécontens, et combien Henriette souffrait. Tout cela était très-mal. Elle aurait donné tout au monde ; elle aurait tout souffert pour que les Martin eussent un autre rang dans le monde : c’était de si honnêtes gens, que peu d’élévation aurait suffi ; mais la chose étant ainsi, comment pouvait-elle agir différemment qu’elle n’avait fait ? C’était impossible ! Elle ne s’en repentait pas. Il fallait les séparer ; mais elle aurait beaucoup de peine pour y parvenir : elle en sentait déjà tant elle-même, qu’elle avait besoin d’un peu de consolalion ; et pour se la procurer, elle résolut de passer par Randalls, en s’en retournant à la maison. L’idée des Elton et des Martin la tourmentait. Le soulagement qu’elle trouverait à Randalls, lui était absolument nécessaire. Ce projet était très-bon ; mais en arrivant devant la porte de la maison, on leur dit que M. et madame étaient sortis. Le domestique croyait qu’ils étaient allés à Hartfield.

« C’est affreux, s’écria Emma, en s’en allant, et maintenant nous les manquerons, c’est choquant ! »

« Il y bien long-temps que je n’ai éprouvé un pareil contre-temps. » Elle s’enfonça dans le coin de la voiture, pour murmurer en liberté, ou pour appeler la raison à son aide, et probablement pour faire ces deux choses à la fois ; méthode ordinaire à des esprits bien disposés. Tout à coup la voiture s’arrêta, elle mit la tête à la portière, et vit monsieur et madame Weston qui avaient fait signe au cocher, pour lui parler. Cette vue lui donna un sensible plaisir ; elle en eut encore davantage lorsque M. Weston, s’approchant d’elle, lui demanda comment elle se portait, et lui dit :

« Nous venons de chez votre papa, il se porte à merveille ; ce qui nous a fait un sensible plaisir, Franck arrivera demain. J’ai reçu une lettre de lui ce matin. Nous l’aurons à dîner demain, pour certain. Il couchera à Oxford, aujourd’hui, et il passera quinze jours avec nous : je savais que cela serait ainsi. S’il fût venu aux fêtes de Noël, il n’aurait pu rester plus de trois jours. J’ai été enchanté qu’il ne soit pas venu à Noël : nous allons avoir le temps qui lui convient, un temps sec, beau fixe. Nous jouirons complètement du plaisir de le voir. La chose arrive comme je le desirais. »

On ne pouvait pas résister à l’influence de semblables nouvelles, et surtout à celle d’un visage de prospérité comme celui de M. Weston ; le tout confirmé par la contenance et les paroles de sa femme. Lui entendre dire qu’elle croyait certaine l’arrivée de Frank Churchill, suffit à Emma pour en être persuadée aussi : elle leur en fit de bien sincères complimens. Elle se sentit tout à coup ranimée. Le passé fut oublié par l’espoir d’un plus heureux avenir, et dans un clin d’œil elle conçut l’espérance qu’on ne parlerait plus de M. Elton.

M. Weston lui fit le récit du succès des invitations d’Enscombe, qui permettaient à son fils une absence de quinze jours. On lui avait tracé la route qu’il devait tenir, et la manière dont il devait voyager. Elle écoutait, souriait et les félicitait.

Il finit par dire qu’il ne tarderait pas à le présenter à Hartfield.

Emma s’imagina voir que sa femme, à ces dernières paroles, lui avait touché le bras.

« Nous ferions mieux de nous en aller, dit madame Weston à son mari, nous détenons trop long-temps ces enfans. »

« Fort bien ! Fort bien ! Je suis prêt, et se tournant vers Emma : Ne vous attendez pas à voir un très-beau jeune homme. Vous ne savez de lui que ce que je tous en ai dit. Je vous assure qu’il n’a rien d’extraordinaire. » Ses yeux en même temps exprimaient un sentiment contraire à celui qu’il venait de manifester.

Emma n’eut pas l’air de faire beaucoup d’attention à ce qu’il venait de dire, et répondit, en conséquence :

« Pensez à moi demain, vers les quatre heures, » fut l’injonction que donna madame Weston à Emma, en partant.

« Quatre heures ! soyez sûre qu’il arrivera à trois, » fut l’amendement de M. Weston. Ainsi finit cette agréable rencontre. Emma, tout à fait contente, se retrouva dans son assiette ordinaire. Tout pour elle avait changé d’aspect. Jacques et ses chevaux n’étaient pas de moitié si paresseux qu’auparavant. Regardant les haies, elle pensa que le sureau aurait bientôt des feuilles, et se tournant vers Henriette, elle vit aussi une apparence de printemps, un tendre sourire.

« M. Frank Churchill passera-t-il par Bath, aussi bien que par Oxford ? » fut cependant une question qui n’était pas de trop bon augure.

Mais la connaissance de la géographie, ni la tranquillité de l’âme, ne pouvaient venir, tout d’un coup, et Emma était alors d’humeur à penser qu’elles arriveraient ensemble, un jour ou l’autre.

Le matin de l’intéressante journée, qu’on attendait avec tant d’impatience, arriva enfin, et la fidèle pupille de madame Weston n’oublia ni à dix heures, ni à onze, ni à midi, qu’elle devait penser à elle à quatre.

« Ma très-chère et très-inquiète amie, se disait-elle à elle-même, en descendant les escaliers, toujours soigneuse des commodités des autres plus que des siennes, je la vois s’empresser, aller, venir, entrer dix fois dans sa chambre pour voir s’il n’y manque rien. » La pendule sonna midi comme elle traversait la salle. « Il est midi et je n’oublierai pas que dans quatre heures, je dois penser à vous, et demain à cette heure-ci, je penserai à la possibilité de vous voir tous à Hartfield. Je suis persuadée qu’ils l’amèneront bientôt. » Elle ouvrit la porte de la salle et vit deux messieurs assis avec son père : M. Weston et son fils ; il n’y avait que quelques minutes qu’ils étaient arrivés, et M. Weston avait à peine fini d’expliquer à M. Woodhouse que son fils était arrivé un jour plus tôt qu’on ne l’attendait, et son père était au milieu de ses complimens et de ses félicitations pour son heureuse arrivée, lorsqu’elle parut pour avoir sa part de la surprise et du plaisir de l’introduction.

Ce Frank Churchill, dont on avait tant parlé avec un si vif intérêt, était maintenant devant elle : il lui fut présenté, et elle crut qu’il méritait tout ce qu’on avait dit de lui. C’était un très-beau cavalier ; sa taille, son air et ses manières étaient fort bien, et sa contenance annonçait qu’il avait l’humeur et la vivacité de son père. Il paraissait gai et sensé. Elle sentit qu’elle le trouverait à son gré : elle voyait en lui un jeune homme bien élevé, de belles manières, et parlant avec facilité : ce qui la convainquit qu’ils feraient bientôt connaissance. Suivant elle cela arriverait promptement.

Il était arrivé à Randalls la veille au soir. L’empressement qu’il avait montré lui plut. Pour gagner une demi-journée, il était parti plus tôt le matin et arrivé au gîte plus tard le soir.

« Je vous dis hier, s’écria M. Weston, d’un air triomphant, je vous dis qu’il arriverait avant le temps fixé. Je me souviens de ce que je faisais moi-même. Il est impossible d’aller au pas dans un voyage : l’on ne peut s’empêcher d’aller plus vîte qu’on ne s’était proposé de le faire ; et le plaisir d’arriver avant qu’on aille sur le chemin pour voir si l’on vient, l’emporte de beaucoup sur la peine qu’on prend. »

« C’est un bien grand plaisir quand on peut se permettre de le prendre, dit le jeune homme, je ne le ferais pas vis-à-vis de beaucoup de personnes ; mais pour arriver à la maison, j’ai cru qu’on me le pardonnerait. »

Le mot maison fit tant de plaisir à son père, qu’il le regarda avec une complaisance infinie. Emma s’aperçut qu’il avait l’art de plaire ; elle en fut encore plus convaincue par ce qui suivit. Il trouvait Randalls charmant, et la maison admirablement bien arrangée : ne la croyait pas trop petite. Sa situation était on ne peut pas plus belle ; il fit l’éloge des promenades d’Highbury, ainsi que du bourg ; mais surtout d’Hartfield, et protesta qu’il avait toujours senti pour ce pays l’affection et l’intérêt qu’on doit avoir pour son pays natal, et le plus grand désir de le visiter.

Cette dernière assertion parut un peu hasardée à Emma ; mais supposant que ce fût un mensonge, il était au moins agréable aux auditeurs, et proféré avec grâce. Ses manières ne sentaient ni l’art, ni l’exagération. À ses regards et à ses discours, il semblait véritablement qu’il était au comble de ses vœux.

Les sujets de la conversation étaient naturellement ceux qu’on met sur le tapis avec les gens dont on commence à faire la connaissance. Lui, il fit à Emma les questions suivantes : Aimait-elle à monter à cheval ? Y avait-il de beaux endroits pour se promener soit à cheval, soit à pied ? Avaient-ils un nombreux voisinage ? Y avait-il une agréable société à Highbury ? Il avait vu de jolies maisons tant dans le bourg que dans ses environs. Donnait-on des bals ? Faisait-on de la musique ?

Lorsqu’on eut répondu à toutes ces questions, et qu’ils commençaient déjà à se connaître, il trouva occasion, pendant que les deux pères s’entretenaient ensemble, de parler de sa belle-mère, et en parla avec tant d’éloge, tant d’admiration, tant de reconnaissance, pour avoir fait le bonheur de son père, ainsi que de la manière amicale avec laquelle elle l’avait reçu, qu’Emma se confirma dans l’opinion qu’elle avait qu’il savait se rendre agréable, et que certainement il ferait tous ses efforts pour lui plaire. Il n’avait pas donné à madame Elton une seule louange qu’elle ne méritât ; mais cependant il connaissait peu tout ce qu’elle valait. Il savait ce qu’on entendrait avec plaisir, et voilà tout. Le mariage de son père, dit-il, était la meilleure chose qu’il pût faire, et tous ses amis devaient s’en féliciter ; et la famille de laquelle il avait reçu un si grand présent, devait toujours être considérée par lui comme celle qui avait fait son bonheur, et à laquelle il avait les plus grandes obligations.

Il s’en fallut peu qu’il ne la remerciât du mérite de mademoiselle Taylor, sans paraître tout à fait oublier que par le cours ordinaire des choses, il était plutôt à supposer que c’était mademoiselle Taylor qui avait formé mademoiselle Woodhouse, et non celle-ci mademoiselle Taylor. Enfin, pour compléter le panégyrique de sa belle-mère, il se récria sur l’étonnement que lui avaient causé sa jeunesse et sa beauté.

« J’étais préparé, ajouta-t-il, à trouver de l’élégance et des manières agréables, mais je confesse que tout considéré, je m’attendais à voir une femme d’assez bonne mine, d’un certain âge, et non pas une jeune et jolie femme, dans madame Weston. »

« Vous ne pouvez trop parler des perfections de madame Weston, dit Emma, si vous pouviez soupçonner qu’elle n’ait que dix-huit ans, je vous écouterais avec plaisir ; mais elle se fâcherait sérieusement si elle savait tout ce que vous avez dit d’elle. Gardez-vous de lui laisser imaginer que vous avez dit qu’elle était jeune et jolie. »

« Je me flatte que je saurais mieux me conduire, répliqua-t-il, soyez certaine (lui faisant un salut galant) que si je parlais à madame Weston, je saurais qui je devrais louer, sans craindre de passer pour extravagant. »

Emma aurait bien voulu savoir si la même idée qui lui était passée par la tête, au sujet de la connaissance qu’ils faisaient ensemble, était aussi entrée dans celle du beau jeune homme ; et si les complimens qu’il lui faisait provenaienl de l’espoir de voir se réaliser ce qu’on se promettait de cette connaissance, ou si elle les devait à la méfiance. Elle se proposa de l’étudier, pour connaître sa façon de penser, et se contenta pour le présent de le trouver très-aimable. Elle ne doutait nullement de ce que pensait M. Weston à ce sujet. Elle avait plus d’une fois remarqué que de temps à autre, il jetait sur eux un coup d’œil pénétrant et qui exprimait sa satisfaction : et lorsqu’il ne regardait pas, elle avait observé qu’il écoutait.

Son père, à qui de pareilles pensées étaient tout à fait étrangères, sans pénétration et incapable du moindre soupçon, la mettait fort à son aise dans cette circonstance. Il n’était heureusement pas, plus porté à approuver un mariage, qu’il n’avait de sagacité à le prévoir. Quoiqu’il eût toujours quelque objection à faire à un mariage arrangé, il ne se tourmentait jamais d’avance de ceux qui pouvaient avoir lieu : il parait qu’il ne supposait pas que deux personnes fussent assez dépourvues de bon sens pour se marier, jusqu’à ce que, par le fait, elles le lui eussent prouvé. Elle bénit cette heureuse cécité.

Il pouvait tout à son aise se livrer à sa civilité ordinaire, sans soupçon et sans craindre de trahison de la part de ses hôtes, et faire toutes les questions que son bon cœur lui suggérait sur le voyage de M. Frank Churchill : s’il avait été bien servi sur la route ; s’il n’avait pas horriblement souffert de coucher deux nuits de suite dans une auberge ; et enfin il félicita M. Weston très-cordialement sur ce qu’il n’avait pas attrapé de rhume, lui observant cependant qu’il ne devait pas être parfaitement tranquille sur sa santé, jusqu’au lendemain. Cette visite ayant duré un temps raisonnable, M. Weston se leva pour prendre congé. « Il avait des affaires à l’hôtel de la Couronne, pour son foin et beaucoup de commissions de la part de madame Weston, chez Ford : mais il ne voulait déranger personne. » Son fils trop bien élevé pour ne pas profiter de l’avis, se leva sur-le-champ, disant :

« Puisque vous avez des affaires plus loin, Monsieur, je vais profiter de cette circonstance pour faire une visite : puisqu’il faut que je la rende au premier jour, autant vaut-il la faire à présent. J’ai l’honneur de connaître une de vos voisines, (se tournant vers Emma) une dame qui réside à Highbury ou dans les environs, son nom de famille est Fairfax. Je trouverai, sans doute, sa maison avec facilité ; quoique Fairfax ne soit pas le nom après lequel je doive demander, mais Barnes ou Bates. Connaissez-vous une famille de ce nom ? »

« Certainement nous la connaissons, s’écria son père, nous avons passé devant la maison de madame Bates, et j’ai vu mademoiselle Bates à la fenêtre. C’est juste, oui, mademoiselle Fairfax ; je me souviens que vous avez fait sa connaissance à Weymouth, c’est une très-belle fille. Allez la voir, n’y manquez pas. »

« Il n’est pas nécessaire que j’y aille aujourd’hui, dit le jeune homme, un autre jour, je pourrai y aller, ce serait la même chose. Mais la connaissance que nous avons faite à Weymouth était de nature à … »

« Allez-y aujourd’hui, allez-y aujourd’hui ; ne remettez pas cette visite. Quand on a à faire une chose juste, on ne peut pas s’y prendre trop tôt. Outre cela je dois vous donner un avis, Frank ; il faut éviter ici avec beaucoup d’attention, de lui manquer d’égards. Vous l’avez vue avec les Campbell, lorsqu’elle était l’égale de tout le monde dans la société qu’ils voyaient : mais ici, elle vit chez une pauvre vieille grand’mère qui a à peine de quoi exister ; si vous lardez à y aller, elle croira que vous la dédaignez. »

« Je lui ai entendu parler de vous comme d’une personne de connaissance, dit Emma, c’est une jeune et élégante demoiselle. » Il en convint, mais d’une manière si peu marquée, qu’elle douta de son assentiment. « Il faut, se dit-elle en elle-même, qu’il y ait une espèce distincte d’élégance pour le beau monde, si l’on ne convient pas que Jeanne Fairfax soit une très-élégante personne. «

« Si vous n’avez jamais été frappé de ses manières, lui dit-elle, je suis persuadée que vous le serez aujourd’hui. Vous la verrez à son avantage, voyez et entendez-la. Non, je crains que vous ne puissiez pas l’entendre, car elle a une tante qui parle toujours. »

« Vous connaissez mademoiselle Jeanne Fairfax, monsieur, dit M. Woodhouse qui ne prenait jamais l’initiative dans la conversation. Eh bien ! permettez-moi de vous dire que vous trouverez que c’est une très-agréable jeune demoiselle. Elle est ici en visite chez sa grand’mère et sa tante, très-honnêtes personnes, que je connais depuis fort long-temps. Elles seront charmées de vous voir j’en suis persuadé, et j’enverrai avec vous un de mes domestiques pour vous conduire chez elles. »

« Mon cher Monsieur, je vous suis infiniment obligé, je ne le souffrirai pas ; mon père aura la bonté de me montrer le chemin. »

« Mais votre père ne va pas si loin, il n’ira que jusqu’à l’hôtel de la Couronne, tout à fait de l’autre côté de la rue, il y a beaucoup de maisons, et vous seriez embarrassé ; si vous ne prennez pas le trottoir, vous trouverez une route très-sale ; mais mon cocher vous enseignera où il faut passer de l’autre côté de la rue. Monsieur Frank Churchill le remercia une seconde fois, gardant son sérieux le mieux qu’il pouvait, et son père le seconda, en s’écriant : Mon cher ami, cela n’est pas nécessaire, Frank connaît une mare d’eau quand il la voit, et quant à la maison de madame Bates, il peut y arriver de l’hôtel de la Couronne, en un saut et deux enjambées. »

On les laissa partir seuls ; et en s’en allant, ils emportèrent avec eux un signe cordial de tête, et une gracieuse révérence de l’autre. Emma fut très-satisfaite de ce commencement, et fut persuadée que tous les habitans de Randalls devaient passer leur temps très-agréablement ensemble et y être très-heureux.


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CHAPITRE XXIII.


Le lendemain matin amena encore M. Frank Churchill. Il arriva avec madame Weston, à laquelle il semblait très-attaché ainsi qu’à Highbury. Il paraît qu’il lui avait tenu compagnie jusqu’au temps où elle avait coutume de faire de l’exercice, et lorsqu’elle lui donna le choix de la promenade, il nomma Highbury.

« Il ne doutait pas, dit-il, qu’il n’y eût de charmantes promenades dans toutes les directions, mais que tant qu’on lui permettrait de choisir, il ne changerait pas. Highbury, si bien placé en si bon air, d’un aspect si gracieux, aurait toujours la préférence. Suivant madame Weston, Highbury voulait dire Hartfield, et elle croyait qu’il pensait ainsi lui-même. Ils s’y rendirent. Emma ne les attendait pas, car monsieur Weston qui n’avait fait qu’entrer, pour s’entendre dire que son fils était un beau jeune homme, ignorait leurs projets, et elle eut une agréable surprise de les voir venir, bras dessus, bras dessous. Elle désirait le revoir, et surtout avec madame Weston, parce que, d’après ses manières avec elle, elle pourrait le juger, s’il manquait le moins du monde à ce qu’il lui devait, il perdrait tout crédit auprès d’elle. Ce n’était pas par de belles paroles, ou des complimens en l’air qu’il devait lui prouver son attachement ; et certes jusqu’à présent, il avait avec elle les manières les plus agréables, et telles qu’il paraissait désirer s’en faire une amie et mériter son affection. Mais Emma avait le temps de former son jugement à ce sujet, car leur visite durerait le reste de la matinée. Ils se promenèrent tous les trois pendant une ou deux heures, d’abord dans le verger d’Hartfield, et ensuite à Highbury. Tout lui paraissait charmant, il fit assez l’éloge d’Hartfield pour être entendu de M. Woodhouse ; et lorsqu’il fut arrêté qu’on irait plus loin, il avoua qu’il désirait connaître tout le bourg, et trouva beaucoup plus d’objets dignes de remarque qu’Emma ne l’eût supposé.

Quelques-uns de ces objets faisaient honneur à sa sensibilité. Il souhaita voir la maison où son père et son grand’père avaient demeuré si long-temps ; et se souvenant qu’une vieille femme qui l’avait nourri, était encore en vie, il parcourut une grande partie de la rue pour la découvrir ; et quoique quelques-unes de ses recherches et de ses observations n’eussent pas un grand mérite, elles montraient néanmoins une bonne volonté à l’égard d’Highbury en général, qui ne pouvait manquer de plaire aux dames avec lesquelles il était.

Emma, qui l’avait surveillé, décida qu’avec autant de sensibilité, il était injuste de supposer que c’était sa faute s’il n’était pas venu plus tôt ; qu’il n’avait pas joué la comédie, et fait parade des sentimens qu’il n’avait pas ; qu’ainsi M. Knightley ne lui avait pas rendu justice.

Leur première halte fut à l’hôtel de la Couronne, maison peu considérable, quoique la principale du lieu comme auberge. On y tenait deux chevaux de poste, plutôt pour la commodité du voisinage, que pour le service des voyageurs : ce n’était pas un objet qui pût exciter la curiosité des dames ; mais en passant, elles firent l’histoire d’une grande salle qui paraissait avoir été ajoutée à la maison : il y avait plusieurs années qu’on l’avait bâtie pour une salle de danse ; et tant que le voisinage avait été peuplé de danseurs et de danseuses, on s’en était servi pour y donner des bals : mais ces beaux jours étaient passés ; et maintenant les messieurs et demi-messieurs de l’endroit y avaient établi un club où l’on jouait au wist. Cette histoire parut l’intéresser, le nom de salle de danse le ravit : et au lieu de passer son chemin, il s’arrêta devant les fenêtres qui étaient ouvertes, pour regarder dedans, et s’assurer de ses dimensions, et déplorer qu’on ait changé sa destination. Il trouva la salle très-bien, et refusa d’y trouver les défauts qu’on lui indiquait. Non, elle était assez longue, assez large et assez belle. Elle pouvait contenir un nombre suffisant de danseurs, pour que le bal y fût amusant. On devait y danser, suivant lui, au moins tous les quinze jours en hiver. Comment mademoiselle Woodhouse n’avait-elle pas fait revivre le bon vieux temps de cette salle ? elle qui pouvait tout à Highbury. Ce fut en vain qu’on lui allégua qu’il n’y avait pas assez de familles sortables dans l’endroit, et qu’on tenterait inutilement d’y faire venir celles qui n’en étaient pas éloignées ; mais cela ne le satisfit pas. Il ne pouvait pas croire que tant de bonnes maisons qu’il voyait tout autour de lui ne fussent en état de fournir un nombre suffisant de danseurs ; et lorsqu’on lui eut fait le détail et la description des familles, il ne crut pas qu’il y eût un grand inconvénient à un pareil mélange, observant que dès le lendemain matin chacun rentrerait naturellement dans son rang. Il parlait comme un jeune homme fortement épris de la danse ; et Emma fut surprise que le caractère des Weston l’emportât d’une manière si décidée sur celui des Churchill. Il semblait avoir toute la vivacité, l’esprit, la gaîté franche de son père, ainsi que ses inclinations sociales, et rien de l’orgueil ni de la réserve d’Enscombe. Il n’avait peut-être pas assez de cette espèce d’orgueil qui empêche un homme bien né de se trouver avec toutes sortes de gens ; ce qui indiquait en lui peu de délicatesse. Cependant il ne pouvait pas juger sainement d’un mal dont il paraissait ignorer l’existence. C’était chez lui l’effusion d’une humeur enjouée.

On l’engagea enfin à quitter la façade de l’hôtel de la Couronne ; et lorsqu’ils furent presque vis-à-vis la maison de madame Bates, Emma se souvenant que l’intention de M. Churchill avait été, la veille, de rendre visite à ces dames, elle lui demanda s’il l’avait faite.

« Oui, oh ! oui, répliqua-t-il ; j’allais tous en parler. Une très-agréable visite. J’ai vu ces trois dames ; et je vous suis très-obligé de l’avis que vous eûtes la bonté de me donner. Si la babillarde de tante m’eût pris au dépourvu, il y aurait eu de quoi me désespérer. J’en ai heureusement été quitte pour une très-longue visite. Dix minutes auraient certainement suffi ; et je n’aurais peut-être pas dû y rester davantage : j’avais même dit à mon père que je serais à la maison très-certainement avant lui ; mais il me fut impossible de m’échapper, pas une pause ; et à mon grand étonnement, je vis entrer mon père, qui, ne m’ayant trouvé nulle part, vint enfin me rejoindre chez madame Bates. Jugez de ma surprise, lorsque je m’aperçus qu’il y avait près de trois quarts d’heure que j’y étais. La bonne dame ne m’avait pas permis de me sauver plus tôt. »

« Et comment avez-vous trouvé mademoiselle Fairfax ? »

« Mal, très-mal, supposé qu’on puisse dire qu’une jeune dame ait mauvaise mine. Une pareille expression n’est pas permise, n’est-ce pas, madame Weston ? Les dames n’ont jamais mauvaise mine. Et sérieusement parlant, mademoiselle Fairfax est naturellement si pâle, qu’elle a toujours l’air malade. Il est bien malheureux qu’elle n’ait pas du tout de teint. »

Emma ne fut pas de son avis, et commença à défendre vivement le teint de mademoiselle Fairfax. Il n’avait certainement jamais été brillant, mais elle ne convenait pas qu’elle eût toujours l’air malade ; et sa peau était si douce, si claire et si délicate, que le caractère de sa figure en recevait un degré tout particulier d’élégance. » Il écoutait avec toute l’attention que méritait Emma, avoua qu’il avait entendu plusieurs personnes parler de la même manière de mademoiselle Fairfax. Cependant, il était obligé de confesser qu’à ses yeux, rien au monde ne pouvait remplacer l’air de jouir d’une santé florissante. Un teint éclatant, suivant lui, embellissait les traits les plus ordinaires : et lorsqu’ils étaient beaux, l’effet en était… Mais heureusement ici, (regardant fixement Emma) je n’ai pas besoin de faire la description de cet effet.

« Fort bien ! dit Emma, il est impossible de disputer des goûts. Au moins, vous admirez tout en elle, excepté son teint ? »

Il fit un signe de tête, et dit en riant, qu’il ne pouvait séparer mademoiselle Fairfax de sa complexion.

« L’avez-vous vue souvent à Weymouth ? Avez-vous été plusieurs fois dans la société qu’elle voyait ? »

Dans ce moment, ils étaient près des magasins de Ford, et il s’écria : Ah ! N’est-ce pas là la boutique que tout le monde fréquente, à ce que m’a dit mon père. Il s’y rend lui-même presque tous les jours de la semaine ? et y a des affaires. Si vous vouliez bien le permettre, Mesdames, nous y entrerions pour prouver que je suis du pays, et un véritable citoyen d’Highbury. Il faut que je fasse quelque emplète chez Ford. Ce sera ici que je recevrai mon droit de bourgeoisie. Je suppose qu’on y vend des gants ? »

« Oh ! Oui des gants et toute sorte de marchandises. J’admire votre patriotisme. Vous serez adoré à Highbury. Avant votre arrivée, vous étiez déjà très-populaire à cause de votre père ; mais dépensez une demi-guinée chez Ford, et vous le serez à cause de vous-même. »

Ils entrèrent, et tandis qu’on descendait des paquets fort propres et bien pliés, des gants de peau de dain, de chamois, etc, et qu’on les ouvrait sur le comptoir, il dit : Je vous demande pardon, mademoiselle Woodhouse, vous me faisiez l’honneur de m’adresser la parole au moment où mon amor patriæ s’est emparé de moi. Ne me laissez pas perdre, je vous prie, ce que vous aviez la bonté de me dire. Je vous assure que la réputation publique la plus éclatante ne me dédommagerait pas de la perte du bonheur d’une vie privée. »

« Je vous avais seulement demandé si vous aviez beaucoup fréquenté mademoiselle Fairfax et sa société à Weymouth. »

« Maintenant que j’entends votre question, vous me permettrez de vous dire qu’elle n’est pas honnête. C’est toujours aux dames à décider ces sortes de questions. Mademoiselle Fairfax a déjà dû faire son rapport sur l’intimité de notre connaissance. Je ne veux pas me compromettre en demandant plus qu’elle ne m’accorde. »

« Sur ma parole ! vous répondez avec autant de discrétion qu’elle eût fait elle-même ; mais les récits qu’elle fait laissent tant à deviner ; elle est si réservée et si peu disposée à donner la plus petite information sur qui que ce soit, que je pense que vous pouvez dire tout ce qu’il vous plaira sur l’intimité de la connaissance que vous avez faite avec elle. »

« En vérité ! vous croyez que cette liberté m’est permise ? Eh bien ! je vais vous dire la vérité ; rien ne me convient davantage. Je me suis rencontré très-souvent à Weymouth avec elle. J’avais fait connaissance avec les Campbell, à Londres, et je les voyais fréquemment dans les sociétés à Weymouth. Le colonel Campbell est un fort aimable homme, et madame Campbell possède un excellent cœur et est très-agréable. Je les aime tous. »

« Vous connaissez, sans doute, la situation dans laquelle se trouve mademoiselle Fairfax, et ce à quoi elle est destinée ? »

« Oui ! (et il hésita) je crois le savoir. »

« Le sujet que vous traitez, Emma, dit madame Weston, en souriant, est délicat en ma présence. M. Frank Churchill ne peut guère vous comprendre lorsque vous lui parlez de la situation de mademoiselle Fairfax. Je vais m’éloigner un peu. »

« Je n’ai certainement pas pensé à elle, dit Emma, car elle n’a jamais été pour moi qu’une amie, et ma meilleure amie. »

Il parut entendre et approuver le sentiment qu’elle venait d’exprimer. Il lui faisait honneur.

Lorsqu’il eut acheté des gants et qu’ils furent sortis de la boutique, Frank Churchill demanda à Emma si elle avait entendu jouer la personne en question ?

« Si je l’ai entendue ! répéta Emma, vous oubliez combien elle appartient à Highbury. Nous avons commencé à apprendre la musique ensemble ; elle touche du piano à ravir. »

« Vous le croyez ? Je désirais avoir sur cela l’opinion d’un bon juge. Il m’a paru qu’elle jouait très-bien, c’est-à-dire avec beaucoup de goût ; mais je ne m’y connais pas. J’aime la musique avec passion, mais je n’ai ni les talens nécessaires, ni aucun droit de juger du jeu de qui que ce soit. J’ai été accoutumé à l’entendre admirer, et je me souviens d’avoir eu une preuve certaine de l’excellence de son exécution. Un grand connaisseur en musique, amoureux, engagé, et prêt d’épouser une autre demoiselle, ne voulait jamais l’inviter à jouer si celle dont nous parlons était présente : il ne voulait jamais entendre la première, si la seconde pouvait jouer. Je pense que de la part d’un homme qui passait pour très-grand connaisseur, c’était sans doute une preuve certaine de son grand talent. »

« Oh ! très-certaine ! dit Emma, que cette conversation amusait beaucoup. M. Dixon est un grand musicien, n’est-ce pas ? Nous en saurons plus de vous, sur toutes ces personnes-là dans une demi-heure, que mademoiselle Fairfax n’aurait daigné nous en apprendre en six mois. »

« Oui ! C’était de M. Dixon et de mademoiselle Campbell que je voulais parler : et j’ai regardé comme une très-grande preuve du talent de mademoiselle Fairfax, la préférence qu’il donnait à son jeu. »

« Certainement elle était très-forte, et pour dire la vérité, beaucoup trop forte pour m’avoir été agréable, si j’eusse été à la place de mademoiselle Campbell, je ne pardonnerais pas à un homme de préférer la musique à l’amour, l’ouie à la vue, et d’avoir plus de sensibilité pour des sons que pour mes sensations. Comment mademoiselle Campbell trouvait-elle tout cela ? »

« Mais vous savez qu’elle était son intime amie. »

« Pauvre consolation, dit Emma en riant : pour moi je préférerais qu’on fît cette distinction à une étrangère plutôt qu’à mon intime amie. Avec une étrangère cela arriverait rarement ; mais d’avoir toujours près de soi une amie qui fait tout mieux que soi-même, cette idée est insoutenable ! »

« Pauvre dame Dixon ! Je suis enchantée qu’elle soit allée s’établir en Irlande. »

« Vous avez parfaitement raison, ce n’était pas trop flatteur pour mademoiselle Campbell ; mais, en vérité, elle ne paraissait pas en souffrir. »

« Tant mieux ou tant pis, je ne sais lequel. Mais soit chez elle, douceur des caractère ou simplicité, extrême amitié ou défaut de sensibilité, il y avait une autre personne qui devait en souffrir, c’était mademoiselle Fairfax elle-même ; elle devait trouver cette distinction déplacée, et elle ne pouvait qu’en être blessée. »

« Quant à cela, je l’ignore »

« Oh ! ne vous imaginez pas que je m’attende à savoir de vous, ou de qui que ce soit dans le monde, la façon de penser de mademoiselle Fairfax : elle seule le sait. Mais si elle se met au piano toutes les fois que M. Dixon l’en prie, on peut en conclure tout ce qu’on voudra. »

« Ils paraissaient tous vivre ensemble dans l’union la plus parfaite. » Il commença à parler avec feu, puis se retenant il ajouta : « néanmoins je ne saurais dire véritablement à quels termes, ni comment tout se passait dans le particulier. Tout ce que je puis assurer, c’est qu’en public l’on ne s’apercevait pas de la moindre chose ; mais vous qui avez connu mademoiselle Fairfax dès sa plus tendre enfance, vous devez mieux connaître son caractère et beaucoup mieux savoir que moi la manière avec laquelle elle est capable de se conduire dans des positions critiques. »

« Certainement je l’ai connue dès son enfance, nous avons été enfans et devenues grandes personnes ensemble, et il était à présumer que nous serions devenues intimes : que nous serions attachées l’une à l’autre, lorsqu’elle venait voir ses parens. J’ignore pourquoi il en est arrivé autrement ; peut-être une méchanceté de ma part qui me porta à avoir du dégoût pour une fille qui était l’idole de tout le monde, et aussi prônée qu’elle par sa tante, sa grand’mère et toute leur société. Eh puis ! sa réserve. Je n’ai jamais pu m’attacher à quelqu’un aussi complètement réservé qu’elle. À la vérité, c’est une qualité repoussante, dit-il, elle convient sans doute quelquefois, mais ne plait jamais. La réserve crée la sûreté, mais non l’attachement. Il est impossible d’aimer une personne trop réservée. — À moins qu’elle ne cesse de l’être vis-à-vis de nous, et l’attraction peut devenir plus forte. Mais il faudrait avoir plus besoin d’une amie que moi, pour que je prisse la peine de vaincre le caractère réservé de qui que ce soit, pour m’en faire une amie et une agréable compagne. Ainsi une intimité entre mademoiselle Fairfax et moi, ne pouvait et ne pourra jamais exister. Je n’ai aucune raison de mal penser d’elle, pas du tout, mais une précaution si extrême dans ses paroles et dans ses manières, une crainte si marquée de donner une idée bien prononcée des personnes qu’elle connaît, porte à soupçonner qu’il y a quelque chose qu’on a intérêt de cacher. »

Il fut parfaitement de son avis, et après une si longue promenade, et lui avoir trouvé la même façon de penser qu’elle avait elle-même, Emma crut si bien le connaître, qu’elle eut peine à concevoir que c’était seulement la seconde fois qu’ils s’étaient vus. Il ne ressemblait pas tout à fait au portrait qu’elle s’en était figuré : il avait moins de l’homme du monde, moins de l’enfant gâté de la fortune qu’elle n’aurait cru ; par conséquent, il valait mieux qu’elle ne s’y attendait. Ses idées paraissaient modérées et ses sensations très-vives. Elle fut surtout frappée de la manière dont il considéra la maison de M. Elton, qu’il fut regarder ainsi que l’église, et ne trouva pas comme elle que le tout ne valait pas grand’chose. Non, il ne croyait pas que la maison fût si mauvaise, et ne pensait pas qu’un homme dût se croire malheureux d’être obligé de l’habiter. Il s’estimerait au contraire heureux d’y demeurer avec une femme qu’il aimerait. Elle devait être assez spacieuse pour y être très à son aise. Un fou seul pouvait en désirer davantage.

Madame Weston riait, et dit qu’il ne savait sur quel sujet il parlait. Accoutumé à une très-grande maison il ne pouvait pas juger des inconvéniens et des privations qu’on éprouvait dans une petite. Mais Emma, pensant comme madame Weston qu’il ne savait pas trop ce qu’il disait, observa qu’il montrait une inclination décidée de se marier de bonne heure, et d’être guidé dans son choix par des motifs louables. Il ne pensait pas aux inconvéniens domestiques, résultant de ce que la femme de charge et le sommelier n’auraient pas des chambres propres à leurs fonctions ; mais il était certaint qu’Enscombe ne le rendrait pas heureux, et que lorsqu’il se serait attaché à une personne, il préférerait à de grandes richesses la permission de s’unir à elle.


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CHAPITRE XXIV.


La bonne opinion qu’avait Emma de M. Frank Churchill, fut un peu ébranlée le jour suivant, en apprenant qu’il était parti pour Londres exprès pour se faire couper les cheveux. Il paraît qu’après déjeuner un caprice lui passa par la tête, il envoya chercher une chaise de poste, se mit dedans, comptant revenir pour dîner, et n’ayant, suivant toute apparence, d’autre intention que celle qu’il avait manifestée, c’est-à-dire de se faire couper les cheveux. Il n’y avait pas grand mal à faire trente-deux milles pour un pareil objet ; mais il y avait un air de fatuité et d’impertinence qu’elle n’approuvait pas. Ce caprice ne cadrait pas avec le plan judicieux d’économie dans ses dépenses, et de la générosité qu’elle croyait avoir observée en lui la veille. La vanité, l’extravagance, le désir du changement, une inquiétude naturelle qui ne pouvait souffrir le repos, et demandait de l’action, soit en bien ou en mal. Son manque d’attention envers son père et madame Weston : indifférent sur ce qu’on penserait de lui, tout cela faisait sans doute partie de son caractère. Son père se contentait de l’appeler fat, et croyait que c’était une bonne histoire à raconter de lui ; mais il était aisé de voir que madame Weston n’en était pas contente, parce qu’elle passait légèrement sur ce voyage, observant seulement que « tous les jeunes gens avaient des caprices. »

Excepté cette petite tache, Emma croyait que ses parens devaient être satisfaits de sa conduite. Madame Weston reconnaissait avec plaisir qu’il était fort attentif, et lui tenait fidèle compagnie. Elle lui trouvait de très-heureuses dispositions. Il était d’un caractère ouvert, gracieux et enjoué. Elle remarquait qu’il n’y avait pas d’erreur dans ses idées, qu’au contraire il en avait de très-saines ; il parlait de son oncle avec respect, il avait du plaisir à s’entretenir de lui. Il disait que s’il était livré à lui-même, ce serait le meilleur homme du monde ; et quoique personne ne fût attaché à sa tante, il était plein de reconnaissance pour ses bontés, et parlait toujours d’elle avec le plus grand respect. Tout cela promettait beaucoup, et sans ce caprice de se faire couper les cheveux, il n’y avait rien dans ses actions qui le rendît indigne de l’honneur distingué qu’elle lui faisait de lui donner une place dans ses souvenirs, de croire qu’il était amoureux d’elle, ou du moins qu’il ne tarderait pas à l’être, n’étant retenu que par sa propre indifférence (car son intention de ne pas se marier subsistait toujours) ; elle ne le croyait pas indigne, enfin, de l’honneur que tous leurs amis lui faisaient de l’avoir désigné comme devant être uni avec elle.

M. Weston de son côté avait ajouté un grand poids dans la balance. Il avait fait entendre à Emma que Frank était enchanté d’elle ; qu’il la trouvait d’une beauté ravissante et d’une amabilité exquise. D’après cela elle trouva qu’on ne devait pas le juger avec rigueur, car après tout, comme disait madame Weston, « tous les jeunes gens ont leurs petits caprices. »

Il existait dans le comté de Surry, une des nouvelles connaissances de Frank Churchill, qui n’était pas si bien disposée en sa faveur que les autres. En général, dans les paroisses de Donwell et d’Highbury, on le jugeait avec beaucoup de candeur ; on passait quelques irrégularités à un si beau jeune homme, qui souriait si souvent, et dont le salut était si gracieux ; mais parmi eux il y avait un esprit récalcitrant qu’il ne pouvait adoucir, ni par ses souris ni par ses salutations : M. Knightley. On lui avait raconté l’histoire du voyage de Londres. Il ne dit rien pour le moment ; mais Emma un instant après lui entendit dire, sur un papier-nouvelle qu’il tenait à la main : « Ah ! c’est exactement le fat, le freluquet que je croyais. » Elle avait envie de lui en marquer son ressentiment ; mais un moment de réflexion la convainquit que ce qu’il avait dit n’était que pour exhaler sa bile, sans intention d’offenser personne. Elle n’y fit pas attention.

Quoique M. et madame Weston, pour cette fois, fussent porteurs de mauvaises nouvelles, leur visite à Hartfield fut d’un autre côté très-opportune. Tandis qu’ils étaient à Hartfield, une circonstance fit qu’Emma eut besoin de leur avis, et ce qu’il y eut de plus heureux, c’est qu’ils lui donnèrent exactement celui qu’elle désirait.

Voici de quoi il s’agissait : il n’y avait que quelques années que les Cole étaient établis à Highbury ; cette famille, honnête, libérale et sans prétentions, était très-bien vue dans le pays, en général ; mais d’un autre côté, elle venait de bas lieu, avait été dans le commerce, et entrait à peine dans la classe de ceux qu’on nomme des gens comme il faut. À leur arrivée dans le pays, ils vécurent suivant leur revenu, modestement, voyant peu de compagnie, et faisant peu de dépense ; mais depuis un an ou deux, ils avaient reçu une grande augmentation de fortune, leur maison à Londres avait fait d’immenses profits ; enfin, comme on dit, la fortune leur avait souri. Leurs vues s’agrandirent avec leurs richesses ; il leur fallut une plus grande maison, et désirèrent voir plus de monde. En conséquence, ils augmentèrent leur maison, le nombre de leurs domestiques et leur dépense de toute espèce ; et dans le temps dont nous parlons, c’était, pour le ton, la seconde famille d’Highbury, c’est-à-dire la première après celle d’Hartfield. Tout le monde s’attendait à leur voir donner de grands dîners, parce qu’ils aimaient beaucoup la société, et qu’ils avaient fait construire une nouvelle salle à manger : effectivement ils en avaient déjà donné, mais, en général, aux jeunes gens non mariés. Emma pouvait à peine se persuader qu’ils osassent inviter les grandes familles, telles que celles de Donwell, d’Hartfield et de Randalls. Elle ne serait pas tentée d’y aller, supposé qu’on lui envoyât une invitation ; et elle regrettait que les habitudes bien connues de son père l’empêchassent de donner à son refus la tournure mortifiante dont elle aurait voulu se servir. Les Cole, à la vérité, vivaient d’une manière respectable, mais ils avaient besoin qu’on leur apprît que ce n’était pas à eux à dicter aux grandes familles des conditions, ni sur quel pied ils prétendaient recevoir leurs visites. Elle craignait cependant d’être la seule à leur donner une leçon à ce sujet ; elle ne comptait pas beaucoup sur M. Knightley, et pas du tout sur M. Weston. Elle avait résolu de réprimer une pareille présomption, si long-temps à l’avance, que lorsque l’insulte arriva, elle avait tout à fait change de façon de penser. Donwell et Randalls avaient reçu leurs invitations ; mais il n’en était venu aucune pour Emma, ni pour son père ; et quoique madame Weston dit que cela n’était pas surprenant, parce que la famille Cole n’avait pas osé prendre cette liberté-là avec elle, sachant qu’elle ne dînait jamais dehors. Cette observation ne la satisfit pas. Elle sentit combien il lui aurait été agréable de leur avoir envoyé un refus ; mais ensuite, pensant aux personnes qui composeraient cette assemblée, toutes de sa société la plus intime, elle fut ébranlée au point de croire que si l’invitation lui eût été envoyée, elle aurait peut-être été tentée d’accepter. Henriette et les dames Bates devaient y passer la soirée ; elles en avaient parlé la veille à la promenade à Highbury, et Frank Churchill avait vivement regretté son absence. Ne terminerait-on pas la soirée par danser ? avait-il demandé. La seule idée de la possibilité qu’il y eût un bal, causait une nouvelle irritation à ses esprits, déjà passablement agités, et la pensée de rester enveloppée dans sa grandeur solitaire, supposant même que l’omission pût passer pour un compliment, n’était pas des plus consolantes.

Ce fut l’arrivée de cette invitation qui rendait la présence des Weston, à Hartfield si propice ; car quoique la première observation qu’elle fit en la lisant fut de dire : « Il n’y a pas à balancer, il faut la renvoyer, » elle les pria si promptement de lui conseiller ce qu’elle devait faire, qu’ils n’eurent que peu ou point de peine à la déterminer à accepter.

Elle avoua de bonne grâce qu’elle se sentait assez d’inclination d’être de la partie. Les Cole s’étaient exprimés d’une manière si polie ; ils témoignaient tant de considération, tant d’égards pour son père. Leur intention était de solliciter l’honneur de leur compagnie, long-temps auparavant ; mais ils attendaient un double paravent de Londres, qui, ils s’en flattaient, mettrait M. Woodhouse parfaitement à l’abri de toute espèce de courant d’air, ce qui, ils l’espéraient du moins, pourrait peut-être l’engager à leur accorder la faveur qu’ils sollicitaient de l’avoir à dîner chez eux. Elle se laissa enfin persuader d’accepter ; et ils eurent bientôt pris ensemble toutes les mesures nécessaires pour que M. Woodhouse fût à son aise. On pouvait compter sur madame Goddard, sinon sur madame Bates, pour lui tenir compagnie. Mais il fallait persuader à M. Woodhouse de donner, comme de lui-même, son consentement à ce que sa fille dînât dehors un jour qui n’était pas éloigné, et qu’elle passât toute sa soirée loin de lui. Quant à ce qu’il y vint lui-même, Emma désirait qu’il envisageât la chose comme impossible. On dînerait trop tard, et la compagnie serait trop nombreuse ; deux circonstances qui ne lui convenaient nullement. Il se résigna bientôt et de bonne grâce.

« Je n’aime pas à dîner dehors, dit-il, et je ne l’ai jamais aimé, ni Emma non plus. Je suis fâché que monsieur et madame Cole nous aient envoyé cette invitation. Ils auraient mieux fait de venir un des beaux jours de l’été prochain prendre du thé avec nous ; ils auraient pu venir en se promenant, et comme nous n’aimons pas à veiller tard, ils auraient pu rentrer chez eux assez à temps pour ne pas s’exposer à la malignité du serein. Je ne voudrais, pour rien au monde, exposer qui que ce soit au serein du soir. Cependant, comme ils ont manifesté une extrême envie d’avoir la chère Emma à dîner chez eux, que vous y serez tous les deux, ainsi que M. Knightley, pour avoir soin d’elle, je ne veux pas m’opposer à leurs désirs, pourvu qu’il fasse beau temps, qu’il ne soit ni humide, ni froid, et qu’il n’y ait pas de vent. »

Alors se tournant vers madame Weston, il lui fit un tendre reproche, disant : « Ah ! mademoiselle Taylor, si vous ne vous étiez pas mariée, vous seriez restée avec moi à la maison. »

« Eh bien ! monsieur, s’écria M. Weston, puisque je vous l’ai enlevée, je vais tâcher de la remplacer près de vous, si je puis, je vais d’un saut trouver madame Goddard, si vous le désirez. »

Mais l’idée de faire quelque chose avec précipitation, augmentant l’agitation d’esprit de M. Woodhouse, au lieu de la diminuer, ces dames, qui étaient au fait de son humeur, parvinrent aisément à le calmer. On pria M. Weston de demeurer en repos, et l’on délibéra froidement sur cette affaire importante.

M. Woodhouse, s’étant un peu remis, se trouva peu après assez bien pour continuer ainsi : « Je serais bien aise de voir madame Goddard ; j’ai beaucoup de considération pour elle. Il faut, ma chère Emma, lui écrire un petit billet et l’inviter à dîner pour le jour où vous irez chez monsieur et madame Cole. Jacques portera le billet. Mais avant tout, il faut répondre à madame Cole.

« Vous lui présenterez mes excuses, ma chère, le plus poliment possible ; vous lui direz que je suis tout à fait invalide ; que je ne sors pas ; et qu’ainsi je suis forcé de refuser son obligeante invitation. Vous commencerez, bien entendu, par lui faire mes complimens. Mais vous faites tout si bien, que je n’ai pas besoin de vous dire ce qu’il faut faire. Il ne faut pas oublier de dire à Jacques que vous aurez besoin de la voiture mardi prochain. Avec lui vous ne pouvez courir aucun risque ; je serai tranquille. Nous n’avons pas été chez eux depuis qu’on a fait la nouvelle avenue ; malgré cela je ne doute pas que Jacques ne vous y conduise en sûreté. Quand vous serez arrivée, il faudra lui dire à quelle heure il devra vous aller chercher. Dites-lui de venir de bonne heure : vous n’aimez pas à rester long-temps dehors. Je suis certain que vous serez fatiguée après avoir pris du thé. »

« Mais, papa, vous ne désirez pas que je revienne avant d’être fatiguée ? »

« Oh ! non, ma bonne amie ; mais vous le serez de bonne heure. Il y aura beaucoup de monde parlant à la fois ; vous n’aimerez pas tout ce bruit-là. »

« Mais, mon cher monsieur, dit madame Weston, si Emma s’en retourne de bonne heure, ce sera dissoudre l’assemblée. »

« Si cela arrive, il n’y aura pas grand mal, dit M. Woodhouse. Le plus tôt qu’une partie finit, c’est toujours le mieux. »

« Mais vous ne faites pas attention à ce que les Cole en penseront ; ils seront sans doute offensés de voir Emma se retirer immédiatement après le thé. Ce sont de bien bonnes gens, et n’ont pas de prétentions ; et cependant ils ne pourront s’empêcher de sentir que quelqu’un qui est si empressé de les quitter, ne leur fait pas un compliment ; et si ce quelqu’un était mademoiselle Woodhouse, on y prendrait plus garde qu’à qui que ce fût dans l’assemblée. Votre intention n’est pas sans doute de mortifier les Cole ; j’en suis très-certain. Ce sont les meilleures gens du monde, et qui vous respectent infiniment : d’ailleurs vos voisins depuis dix ans. »

À ce discours de M. Weston, M. Woodhouse répondit : « Non certainement, mon cher monsieur, pour rien au monde, je ne voudrais leur faire de la peine. Je vous suis extrêmement obligé de m’avoir fait songer à cela. Je connais tout ce que ces honnêtes gens valent ; mon intention n’a jamais été de les désobliger. Perry me dit que M. Cole ne boit jamais de bierre : on ne le croirait pas à le voir, car il paraît bilieux, très-bilieux. Non, je vous le répète, je n’ai jamais eu envie de les mortifier. Ma chère Emma, ceci demande considération. Je suis persuadé que plutôt que de courir le risque d’offenser madame Cole, tous resteriez plus long-temps que cela ne vous ferait plaisir. Vous ne ferez pas attention à un peu de fatigue. Vous savez d’ailleurs que vous ne courez aucun danger au milieu de vos amis. »

« Certainement, papa, je ne crains rien pour moi-même, et je resterais volontiers aussi long-temps que madame Weston, si ce n’était à cause de vous. Ma seule crainte est que vous ne m’attendiez. Je sais qu’avec madame Goddard vous ne vous ennuierez pas. Elle aime le piquet, comme vous savez ; mais quand elle s’en sera retournée chez elle, j’ai peur qu’au lieu d’aller vous coucher, vous ne restiez de bout pour m’attendre. Cette idée, mon cher papa, me tourmente, et m’ôterait tout le plaisir que j’aurais à dîner dehors. Promettez-moi que vous vous coucherez. »

Il y consentit aux conditions suivantes : savoir, que si elle avait froid en arrivant à la maison, elle aurait soin de se bien réchauffer ; que si elle avait faim, elle mangerait un morceau ; que sa femme de chambre veillerait pour l’attendre ; enfin, que Perle et le sommelier veilleraient, comme à l’ordinaire, à la sûreté de la maison.


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CHAPITRE XXV.


Frank Churchill revint de Londres ; et s’il fit attendre son père pour le dîner, on n’en sut rien à Hartfield, car madame Weston désirait trop qu’il fût dans les bonnes grâces de M. Woodhouse, pour découvrir aucune des imperfections du jeune homme, s’il était en son pouvoir de les cacher.

Il revint de Londres avec ses cheveux bien coupés ; il se moquait lui-même de ce caprice, de la meilleure grâce du monde, mais sans paraître honteux de ce qu’il avait fait. Il n’avait aucune raison de garder des cheveux trop longs, pour qu’on n’aperçût aucune marque de confusion sur sa figure : il ne regrettait nullement l’argent que cette course et cette opération lui avaient coûté ; il était toujours le même, gai, joyeux, et reparaissait avec cet air d’assurance qui ne le quittait jamais. Et après l’avoir vu, Emma fit le monologue suivant : « J’ignore si la chose doit être ainsi ; mais certainement des folies faites avec imprudence par un homme d’esprit, cessent d’être des folies. Des méchancetés sont toujours des méchancetés, mais des folies ne sont pas toujours des folies ; cela dépend du caractère des gens qui le commettent. M. Knightley n’est pas un écervelé ; s’il l’était, il aurait agi bien différemment, ou il s’en serait fait gloire, ou bien il en aurait eu honte. Il aurait montré l’ostentation d’un fat, ou la timidité d’un homme qui n’ose pas défendre ses caprices. Non, je ne crois pas que Frank Churchill soit ni vain, ni fat. » Le mardi suivant amènerait l’espoir bien fondé de le revoir, et pour un temps beaucoup plus long que par le passé, de juger de ses manières, et par conséquent de sa conduite envers elle ; de prévoir le temps où il serait nécessaire de paraître plus réservée, et de faire enfin ses observations sur les remarques que pourraient faire sur eux ceux qui les verraient ensemble pour la première fois.

Elle résolut de bien s’amuser, quoique la scène dût se passer dans la maison de M. Cole, et qu’elle se souvînt parfaitement que parmi les fautes commises par M. Elton, même lorsqu’il était le plus en faveur avec elle, aucune ne lui avait tant déplu que le penchant qu’il avait de dîner chez M. Cole. Madame Goddard et madame Bates étant aux ordres de M. Woodhouse, elle était parfaitement tranquille sur son compte ; et son dernier devoir, avant de quitter la maison, fut d’aller les saluer affectueusement après leur dîner ; et tandis que son père s’extasiait sur l’élégance et la beauté de sa parure, elle distribuait à ces deux dames de grosses tranches de gâteaux, de bons verres de vin, pour leur faire une espèce d’amende de ce que la crainte de nuire à leur santé, son père n’avait pas osé leur offrir. Elle avait ordonné pour elles un excellent et copieux dîner ; elle eut désiré savoir si elles en avaient profité.

Sa voiture était précédée par une autre, lorsqu’elle se rendait chez M. Cole ; elle fut très-satisfaite d’apprendre que c’était celle de M. Knightley ; car M. Knightley n’ayant pas de chevaux, peu d’argent en caisse, une santé florissante étant extrêmement actif et indépendant, était trop porté, suivant l’opinion d’Emma, à se transporter d’un lieu à un autre, à pied ; elle pensait qu’il ne se servait pas de sa voiture aussi souvent que le propriétaire de Donwell-Abbey devait le faire. Elle eut l’occasion de lui en faire son compliment, car il s’arrêta pour lui donner la main, lorsqu’elle descendit de voiture.

« Ah ! dit-elle, vous arrivez enfin comme vous devriez toujours faire, c’est-à-dire, comme un gentilhomme. Je suis enchantée de vous voir. »

« Il la remercia, observant qu’il était heureux qu’ils étaient arrivés ensemble ; car si nous nous étions rencontrés dans la salle d’assemblée, je doute beaucoup que vous m’ayez trouvé plus l’air d’un homme comme il faut, qu’à l’ordinaire : à ma mine vous n’auriez pas distingué de quelle manière je suis arrivé.

Certainement ; je l’aurais distingué : il y a toujours un air d’embarras lorsque les gens voyagent d’une manière au-dessous de leur condition, que l’on s’en aperçoit sur-le-champ. Vous croyez trancher du grand ; mais avec vous, c’est une bravade ; vous prenez un air d’indifférence ; mais c’est chez vous de l’affectation : je m’en suis toujours aperçue toutes les fois que vous êtes arrivé d’une manière indécente (passez-moi le terme). Aujourd’hui vous n’avez rien à craindre ; on ne supposera pas que vous puissiez être honteux. Vous n’avez pas besoin d’essayer de paraître plus grand que les autres ; Maintenant je serai extrêmement flattée d’entrer avec vous dans la salle d’assemblée.

« Quelle folle, dit-il, mais d’un air enjoué. »

Emma eut autant de sujet de se louer de la compagnie, que de M. Knightley : elle fut reçue avec des égards qui ne pouvaient manquer de lui plaire : on lui rendit tous les honneurs possibles. Lorsque les Weston arrivèrent, elle fut comblée des plus grands témoignages d’amitié par l’une, et d’admiration par l’autre : le fils s’approcha d’elle avec empressement, et lui témoigna, d’une manière gracieuse, la satisfaction qu’il avait de la rencontrer ; et, à dîner, Emma le vit assis à côté d’elle, et eut quelque soupçon qu’il ne devait pas cette place au pur hasard.

L’assemblée était nombreuse ; il y avait une famille entière, étrangère à Highbury, famille très-respectable, qui habitait la campagne, et que M. Cole avait l’honneur de connaître. Outre cela, on y avait invité tous les jeunes gens de la famille de M. Cox, homme de loi de l’endroit. Des demoiselles d’un rang inférieur, telles que mesdemoiselles Bates, Fairfax et Smith, devaient venir passer la soirée. Il y avait déjà tant de monde à table, qu’il fut impossible d’avoir une conversation générale ; et tandis que les uns s’entretenaient de politique, que d’autres parlaient de M. Elton, Emma ne fit attention qu’aux plaisanteries de son voisin. Le premier son de voix éloigné qui lui sembla mériter qu’elle s’en occupât, fut celui qui porta à ses oreilles le nom de Jeanne Fairfax. Il paraissait que madame Cole racontait d’elle quelque chose d’intéressant ; elle prêta l’oreille, et trouva qu’elle ne perdait pas son temps. Son imagination, cette partie essentielle d’Emma, reçut un surcroît de plaisir. Madame Cole disait qu’elle s’était rendue chez madame Bates, et qu’en entrant dans sa chambre, elle avait été frappée à la vue d’un piano-forté. Un très-bel instrument, pas grand, mais carré, le fonds de l’histoire, la fin du dialogue, qui contenait de la surprise, des demandes et des congratulations d’une part, et des explications de la part de mademoiselle Bates, furent que le piano-forté était arrive la veille de chez Broad-Wood, au grand étonnement de la tante et de la nièce, qui ne s’y attendaient nullement. D’abord, mademoiselle Bates dit que Jeanne elle-même ne pouvait deviner qui en avait fait l’envoi ; mais qu’ensuite elles s’étaient accordées à penser que ce piano ne pouvait venir que d’après les ordres de M. le colonel Campbell.

« Il est impossible de faire une supposition plus juste, ajouta madame Cole ; et j’ai été surprise qu’on en ait pu douter un instant. Mais il paraît que Jeanne a reçu une lettre de lui, il y a peu de temps, et il ne disait pas un mot du piano. Elle le connaît sans doute mieux que personne ; mais je ne pourrais considérer ce silence comme une raison de ne pas lui faire ce présent : il avait probablement envie de la surprendre. »

Plusieurs personnes furent de l’avis de madame Cole ; et tous ceux qui parlèrent sur le même sujet, furent également convaincus que le colonel avait envoyé le piano ; tous se réjouirent de ce que Jeanne Fairfax avait reçu un si beau présent. D’autres aussi, s’ils avaient parlé, auraient permis à Emma de penser d’une autre manière. Ils écoutèrent madame Cole.

« Je déclare que depuis bien long-temps je n’ai rien appris avec plus de plaisir, et une plus entière satisfaction ! J’ai toujours été l’on ne peut pas plus fâchée que Jeanne Fairfax, qui joue comme un ange, n’ait pas d’instrument. C’est une honte, considérant surtout combien nous avons de maisons où les plus beaux clavecins et pianos sont absolument inutiles. C’est, à la vérité, nous donner des soufflets à nous-mêmes ! Comme je le disais hier à M. Cole, je suis honteuse de regarder notre nouveau grand piano-forté dans la salle de compagnie, moi qui ne connais pas une seule note, et nos petites filles qui ne font que commencer, et qui, peut-être, n’apprendront jamais rien : et que la pauvre Jeanne Fairfax, qui est grande musicienne, n’ait pas un seul instrument, pas même une misérable épinette pour s’amuser. Je le disais encore hier à M. Cole ; et il était de mon avis : mais il aime tant la musique, qu’il n’a pas pu s’empêcher de faire cet achat, espérant que quelques-unes de nos voisines auraient la complaisance, de temps en temps, d’en faire un meilleur usage que nous ; c’est, en vérité, la seule raison qui l’ait engagé à l’acheter. Autrement, nous devrions être honteux d’avoir fait une pareille acquisition. Nous avons l’espoir que mademoiselle Woodhouse voudra bien nous faire le plaisir de l’essayer ce soir. »

Mademoiselle Woodhouse consentit avec grâce, et voyant qu’il n’y avait plus rien à gagner avec madame Cole, elle se retourna vers Frank Churchill.

« Pourquoi souriez-vous, lui dit-elle. »

« Et vous ? »

« Moi ! Je suppose que c’est du plaisir que j’ai que le colonel Campbell soit riche et généreux ; c’est un très-beau présent. »

« Très-beau. »

« Je m’étonne qu’il ne l’ait pas fait plus tôt. »

« Peut-être que mademoiselle Fairfax n’est jamais restée si long-temps au pays. »

Ou qu’il ne lui ait pas permis de se servir de son piano, qui doit être enfermé dans sa maison de Londres. »

« Celui-là est très-grand, et il aura sans doute pensé qu’aucune des chambres de madame Bates ne pourrait le recevoir. »

« Vous pouvez dire tout ce qu’il vous plaira, mais vous avez l’air de penser comme moi sur le sujet en question. »

« Je n’en sais rien ; je crois au contraire que vous me faites l’honneur de m’accorder plus de perspicacité, que je n’en ai ! Je souris, parce que je vous vois sourire. J’aurai très-probablement les mêmes soupçons que vous ; mais quant à présent, je ne vois pas trop sur quoi ils pourraient tomber. Si ce n’est pas le colonel Campbell qui fait ce présent, qui pensez-vous que ce puisse être ? »

« Ne pensez-vous pas que madame Dixon… ? »

« Madame Dixon ! Et oui en vérité. Je ne songeais pas à madame Dixon. Elle doit savoir aussi bien que son père, combien un piano serait agréable à mademoiselle Fairfax ; et peut-être que la manière de faire ce présent, l’air de mystère qu’on y a mis, dans l’espoir de la surprise qui en résulterait, doivent plutôt être attribués à une jeune femme qu’à un homme avancé en âge. J’oserais assurer que c’est madame Dixon. Je vous ai bien dit que vos soupçons guideraient les miens. »

« S’il en est ainsi, il faut les étendre et y comprendre monsieur Dixon. »

« M. Dixon ! fort bien. Oui, je comprends aisément que ce présent doit venir de monsieur et de madame Dixon. Nous parlions l’autre jour, si vous vous en souvenez, de l’admiration qu’avait M. Dixon pour le jeu de mademoiselle Fairfax. »

« Oui, et ce que vous m’en avez, dit a confirmé une idée qui m’était venue. Mon intention n’est pas de soupçonner de mauvaises intentions à monsieur Dixon ou à mademoiselle Fairfax, mais je me permets de penser qu’après avoir fait des propositions à son amie, M. Dixon a eu le malheur de devenir amoureux de mademoiselle Fairfax, ou bien il a cru s’apercevoir qu’elle avait de l’affection pour lui. On pourrait former là-dessus mille conjectures différentes, et ne pas rencontrer la vérité ; mais je suis assurée qu’il doit y avoir une raison bien forte pour qu’elle ait préfère venir à Highbury, à suivre les Campbell en Irlande. Ici elle mène une vie misérable, pleine de privations : là au contraire, elle aurait eu toutes sortes de jouissances. Quant à profiter du bénéfice de l’air natal, ce ne peut être qu’une excuse ; elle aurait pu passer en été, mais quel bien peut faire l’air natal dans les mois de janvier, février et mars. Un bon feu, une bonne voiture, seraient bien plus utiles à une personne d’une faible santé, surtout à elle, que l’air natal. Je ne vous invite pas à adopter tous mes soupçons, quoique vous ayez si noblement professé de le faire, mais je vous dis honnêtement ceux qui me sont passés par la tête. »

« Sur ma parole, ils ont une grande apparence de probabilité. La préférence que donne M. Dixon à mademoiselle Fairfax sur ses talens en musique, paraît décider la question. »

« Ensuite, il lui a sauvé la vie. En avez-vous entendu parler ? C’était pendant une partie sur l’eau, et par un accident quelconque, elle allait être précipitée dans la mer, il la retint. »

« J’étais de cette partie. »

« Vous en étiez ? Fort bien ! Mais il paraît que vous n’avez rien observé, car il semble que les idées dont je vous ai parlé sont nouvelles pour vous. Je pense que si j’y avais été, j’aurais fait quelques découvertes. »

« Oh ! je n’en doute nullement ; mais moi pauvre innocent, je n’ai vu que les faits, c’est-à-dire, que mademoiselle Fairfax a manqué tomber dans la mer, et que M. Dixon l’a retenue. Tout cela se passa dans un clin d’œil. Et quoique l’alarme fût générale, car ce ne fut que plus d’une bonne demi-heure après que nous fûmes entièrement remis de la frayeur que cet accident nous avait causée, on eût pu peut-être remarquer que quelqu’un était plus particulièrement affecté que les autres ; mais personne ne fit cette observation. Je ne veux pas dire néanmoins que, si vous eussiez été présente, vous ne vous fussiez aperçue de quelque chose. » Ici la conversation fut interrompue. Ils furent obligés de partager avec les autres convives le désagréable intervalle qui sépare le premier service du second. Mais lorsque les mets furent placés, tous les plats symétriquement arrangés, et qu’on eut commencé à servir, Emma dit :

« L’arrivée de ce piano-forté est décisive pour moi, j’en voulais savoir un peu plus, mais elle m’en dit assez ; comptez que sous peu, nous apprendrons que c’est un présent de M. et de madame Dixon. »

« Et si les Dixon niaient absolument de l’avoir envoyé, nous concluerons naturellement qu’il l’a été par les Campbell. »

« Non, je suis persuadée que le présent ne vient pas des Campbell. Mademoiselle Jeanne Fairfax sait très-bien qu’il ne vient pas de là, car elle l’aurait deviné sur-le-champ. Elle ne se serait pas cassé la tête pour deviner de quelle part venait ce piano, si elle eût osé croire qu’il venait d’eux. Il est possible que vous ne trouviez pas mes raisons convaincantes, mais je parierais que M. Dixon a eu la principale part dans cette affaire. »

« En vérité ! Vous ne me rendez pas justice si vous croyez que je ne sois pas convaincu. Votre manière de raisonner est si juste, qu’il est impossible de ne pas s’y rendre. D’abord, tant que je pouvais supposer que ce colonel Campbell était la personne qui avait fait le présent, je ne voyais en lui que la preuve de son amitié paternelle envers mademoiselle Fairfax, et je regardais la chose comme très-naturelle. Mais lorsque vous avez fait mention de madame Dixon, j’ai senti qu’il était bien plus probable que c’était une preuve d’amitié féminine, et je ne puis maintenant avoir d’autre idée. »

Il était inutile d’en dire davantage, il paraissait persuadé, ainsi elle cessa d’en parler, on produisit d’autres sujets de conversation. Enfin le dîner fini, le dessert fut servi, on fit venir les enfans qui furent admirés, comme des prodiges, suivant la coutume. On parla beaucoup, on dit quelques bonnes choses, et beaucoup de sottises, comme il est ordinaire dans les grandes assemblées. On débita des contes, de vieilles nouvelles, etc.

Il n’y avait pas long-temps que les dames s’étaient rendues dans le salon, lorsque celles qui n’étaient pas du dîner arrivèrent à la file. Emma, épiait l’entrée de sa petite amie, et si elle ne put admirer la dignité et la grâce de son maintien, elle en fut récompensée par la douceur de ses manières, sa simplicité naturelle et sa beauté : elle fut enchantée de voir qu’au milieu des plus violens chagrins causés par une affection mal-placée, son caractère léger et enjoué lui permettait néanmoins de s’amuser. Et cependant il n’y avait pas long-temps qu’elle avait versé un torrent de larmes, personne ne s’en serait douté à son air gracieux et tranquille. D’être bien habillée, de voir d’autres dames élégamment mises, de s’asseoir parmi elles, sourire et ne rien dire suffisait à son bonheur. Jeanne Fairfaix avait sur toutes les autres l’avantage de la supériorité par sa figure et sa démarche ; mais Emma soupçonna qu’elle aurait été bien aise de changer de sensations avec Henriette, d’avoir eu la mortification d’aimer en vain un homme comme M. Elton, pour être délivrée du dangereux plaisir d’être aimée par le mari de son intime amie.

Dans une assemblée aussi nombreuse, Emma ne crut pas nécessaire de s’approcher d’elle. Elle ne voulait pas parler du piano ; elle se croyait trop initiée dans le secret pour penser qu’il fût honnête de prétexter de la curiosité ou de l’intérêt. Cette raison la retint à sa place ; mais assez d’autres mirent le présent de ce piano sur le tapis, et elle vit la rougeur monter au visage de Jeanne, aux félicitations qu’elle recevait de toutes parts ; et elle crut qu’elle rougissait de honte, en nommant, son cher ami, son excellent ami, le colonel Campbell. Madame Weston, passionnée pour la musique, dans la bonté de son cœur, s’intéressa vivement au bonheur de Jeanne, à qui ce présent fournissait les moyens d’exercer ses talens et de se récréer, et Emma s’amusait beaucoup à entendre madame Weston s’appesantir sur ce sujet, faire des questions sur les tons, les touches et les pédales, sans faire attention que la belle héroïne de cette histoire n’avait aucune envie d’en parler ; du moins Emma croyait lire ce désir dans ses yeux.

Les dames furent bientôt suivies des messieurs, dans le salon, et Frank Churchill fut un des premiers. En entrant, il salua, en passant, mademoiselle Bates et sa nièce, et s’avança immédiatement de l’autre côté du cercle, où mademoiselle Woodhouse était assise, et resta debout, jusqu’à ce qu’il y eût un siège vacant à côté d’elle. Il était sans contredit le plus beau cavalier dans cette assemblée ? et Emma devinait ce qu’un chacun penserait de cette conduite. Il paraissait s’attacher particulièrement à elle ; tout le monde devait s’en apercevoir. Elle le présenta à son amie, mademoiselle Smith, et en temps opportun elle sut ce qu’ils pensaient l’un de l’autre. Il n’avait jamais vu de plus belle personne ; il était enchanté de sa naïveté. Et elle… C’était sans doute lui faire un trop grand compliment ; mais elle pensait qu’il ressemblait un peu à M. Elton. Emma eut peine à retenir son indignation ; elle se contenta de lui tourner le dos, sans faire aucune réponse.

Des souris d’intelligence étaient fréquens entre Emma et Frank, en regardant Jeanne Fairfax ; mais ils jugèrent qu’il était prudent de ne pas parler. Il lui dit qu’il avait été très-impatient de quitter la salle à manger ; qu’il n’aimait pas rester long-temps après le dîner, et que lorsqu’il le pouvait, il était toujours le premier à se lever ; que son père, MM. Knightley, Cox el Cole étaient restés occupés à parler des affaires de la paroisse ; que cependant il s’était fort amusé tout le temps qu’il était resté avec eux. Et comme il trouvait que ces messieurs, en général, se conduisaient en gens bien nés, qu’il parla avantageusement d’Highbury et du grand nombre d’agréables familles qui l’habitaient, Emma crut qu’elle avait eu trop de mépris pour son pays. Elle lui fit des questions sur les sociétés du comté d’York, l’étendue et l’espèce de voisinage d’Enscombe, et comprit, par ses réponses, que quant à Enscombe, il y venait peu de monde, qu’ils ne visitaient que les plus grandes familles, éloignées les unes des autres, et que la plupart du temps, quand les jours de visites étaient fixés, soit pour en recevoir, ou en rendre, madame Churchill se trouvait incommodée soit du corps ou de l’esprit.

C’était une maxime à Enscombe de ne point faire de nouvelles connaissances, et quoiqu’il eût des engagemens particuliers, ce n’était pas sans peine et sans employer beaucoup d’adresse, qu’il pouvait en certain temps obtenir la permission de s’absenter, ou d’introduire, même pour une seule nuit, une de ses connaissances dans la maison.

Elle vit qu’Enscombe ne lui plaisait pas, et qu’Highbury satisferait davantage un jeune homme fatigué de la solitude à laquelle il était condamné dans une grande maison. La considération dont il jouissait à Enscombe, ne pouvait être douteuse. Il ne s’en vantait pas, mais il était facile de s’en apercevoir par ce qui suit. Il avoua qu’il avait souvent engagé sa tante à faire des choses qu’elle avait refusées à son mari, et comme Emma ne put s’empêcher de rire de cette confession, il ajouta, qu’excepté sur deux points particuliers, il était presque certain de lui faire faire, avec le temps, tout ce qu’il voudrait. Il fit mention de l’un de ces points ; c’était l’extrême envie qu’il avait de voyager ; mais elle n’a jamais voulu y consentir, quoiqu’il eût sollicité son consentement avec les plus vives instances. C’était l’année passée. Mais il observa qu’à présent il commençait à perdre l’envie de quitter l’Angleterre.

Emma s’imagina que l’autre point, dont il ne parlait pas, était de ne pas rendre à son père les devoirs qu’il lui devait.

« Je viens de faire, dit-il, après un instant de silence, une fatale découverte. Il y aura demain huit jours que je suis ici, juste la moitié de mon temps. Je n’ai jamais vu les journées s’écouler si vite. Demain huit jours ! Je commence à peine à me reconnaître ! J’ai fait connaissance avec madame Weston et quelques personnes ! Cette idée me tourmente. «

« Vous commencez peut-être aussi à regretter celui que vous avez perdu à vous faire couper les cheveux. »

« Non ! dit-il en riant, je ne le regrette nullement. Je n’ai aucun plaisir à voir mes amis, à moins que je ne me croie présentable. »

Le reste des messieurs étant entré dans le salon, Emma fut obligée de se retourner pour écouter M. Cole qui était venu la saluer. Lorsque, quelques minutes après, M. Cole l’eut quittée, elle put de nouveau reprendre sa conversation avec Frank Churchill ; elle le vit qui regardait très-attentivement mademoiselle Jeanne Fairfax, qui était assise de l’autre côté du salon, vis-à-vis d’eux.

« Que faites-vous là ? lui dit-elle. »

Il tressaillit, « Je vous remercie de m’avoir réveillé, répliqua-t-il, je vous demande pardon de mon impolitesse ; mais, en vérité, mademoiselle Fairfax est coiffée d’une manière si extraordinaire, que je ne puis m’empêcher de la regarder. Je n’ai jamais rien vu de si outré ! Ces boucles ! Elle a sans doute inventé cette mode : je ne vois personne qui lui ressemble. Je vais aller lui demander si la manière d’arranger ses cheveux est le fruit de son imagination, ou si c’est une nouvelle mode fraîchement arrivée d’Irlande. Irai-je ? Oui, j’y vais, et vous verrez comme elle prendra la chose, et si elle change de couleur. »

Il se rendit sur-le-champ auprès d’elle, et Emma le vit lui parler ; mais comme il s’était très-maladroitement mis devant mademoiselle Fairfax, elle ne put absolument rien découvrir.

Avant qu’il revînt à sa place, il la trouva occupée par madame Weston.

« C’est le privilège des grandes assemblées, dit-elle, de pouvoir s’approcher de tout le monde, et de dire tout ce qu’on veut. Ma chère Emma, il y a long-temps que je meurs d’envie de causer avec vous. Je viens de faire des découvertes et de former des plans tout à fait comme vous. Il faut que je vous en parle tandis que j’y pense. Savez-vous comment mademoiselle Bates et sa nièce sont venues ici ? »

« Comment ! elles ont été invitées. Est-ce qu’elles ne l’ont pas été ? »

« Oh ! oui, certainement. Mais de quelle manière ont-elles été conduites ici ? »

« Mais à pied, je suppose. Comment voudriez-vous qu’elles fussent venues autrement ? »

« C’est très-vrai. Je pensais, il y a quelques instans, combien il serait désagréable pour Jeanne Fairfax de s’en retourner, à pied, par une nuit aussi froide que celles que nous avons à présent. Et, en la regardant, quoiqu’elle ne m’ait jamais paru mieux qu’aujourd’hui, j’ai cru m’apercevoir qu’elle était très-échauffée, et que, par conséquent, il était très-probable qu’elle s’enrhumerait. Pauvre fille ! je ne puis supporter cette idée, et aussitôt que M. Weston entra dans le salon, et qu’il me fut possible de lui parler, je lui demandai que la voiture reconduisît ces demoiselles. Vous pouvez vous imaginer de quelle manière il accueillit cette demande ; et munie de son approbation, je fus trouver mademoiselle Bates sur-le-champ, pour la prévenir que la voiture les reconduirait chez elles avant de nous ramener à la maison, comptant la mettre parfaitement à son aise le reste de la soirée. La bonne fille ! elle fut extrêmement reconnaissante, comme vous vous l’imaginez. Personne n’était aussi heureuse qu’elle ! elle me remercia mille et mille fois, ajoutant qu’elles ne nous donneraient pas cette peine, parce que la voiture de M. Knightley, qui les avait conduites chez M. Cole, devait les ramener à la maison. Je fus aussi surprise que charmée d’apprendre que M. Knightley avait eu cette attention pour ces pauvres demoiselles. Peu d’hommes en auraient fait autant ; et, d’après son habitude, j’ai pensé que c’était exprès pour elles qu’il s’était servi de sa voiture. Je soupçonne que c’était la seule raison qu’il eût de faire atteler. »

« C’est très-probable, dit Emma, rien de plus probable ! personne n’est plus capable d’agir ainsi que M. Knightley, plus porté à faire une action véritablement utile, qui prouve la bienveillance et le bon naturel. Il n’est pas galant, mais il est très-humain, et la mauvaise santé de Jeanne Fairfax lui aura suggéré que de l’envoyer chercher et de la renvoyer en voiture était une action humaine. Pour un acte de bonté, sans ostentation, pour un service essentiel, je ne compterai sur qui que ce soit comme sur M. Knightley ; je savais qu’il avait des chevaux aujourd’hui, car nous sommes arrivés ensemble, j’en ai plaisanté avec lui, mais il n’a pas dit un mot qui pût trahir son secret. »

« Très-bien, dit en souriant madame Weston, vous lui faites sur cette action plus de grâce que moi pour le désintéressement ; car tandis que mademoiselle Bates parlait, une idée, de laquelle je n’ai pas encore pu me défaire, m’est passée par la tête, plus j’y pense, plus je la crois probable ; enfin, j’ai pensé à une union entre Jeanne Fairfax et M. Knightley ! Qu’en dites-vous ? Voyez la conséquence de vous tenir compagnie. »

« M. Knightley et Jeanne Fairfax ! s’écria Emma, ma chère, à quoi songez-vous ! M. Knightley ! M. Knightley ne se mariera jamais. Vous ne voudriez pas que le petit Henri fût privé de Donwell ? Oh ! non, Henri aura certainement Donwell. Je ne puis consentir à ce que M. Knightley se marie, je suis persuadée que la chose n’est pas probable ; je ne puis concevoir que vous y ayez pu songer. »

« Ma chère Emma, je vous ai dit les raisons qui m’avaient engagée à y penser ; je ne désire pas que ce mariage ait lieu, je souhaite encore moins qu’on fasse tort au cher petit Henri ; mais ce sont les circonstances qui m’ont donné cette idée, et si M. Knightley avait envie de se marier, vous ne supposez sans doute pas qu’il en serait empêché par rapport à Henri, un enfant de six ans, qui ne peut avoir aucune idée du mal que cela lui ferait. »

« Excusez-moi, je le voudrais ; il me serait insupportable devoir Henri supplanté. M. Knightley se marier ! non. Je n’ai jamais eu l’idée que cela puisse arriver, et je ne saurais l’adopter aujourd’hui. Et sur toutes les femmes, Jeanne Fairfax ! »

« Cependant, il l’a toujours préférée, vous le savez bien, mais l’imprudence d’un tel mariage ! »

« Je ne parle que de la probabilité, et non de la prudence qu’il y aurait à en contracter un pareil. »

« À moins que vous n’ayez de meilleures raisons que celles que vous m’avez données pour le croire possible, je n’y verrai point de probabilité. Son bon naturel, son humanité lui ont fait commander des chevaux ; d’ailleurs, vous savez qu’il a beaucoup de considération pour les Bates, indépendamment de Jeanne Fairfax, et il saisit toujours avec plaisir l’occasion de le leur prouver. »

« Ma très-chère amie, n’allez pas vous mettre à faire des mariages, vous commencez fort mal. Jeanne Fairfax, maîtresse de l’Abbaye ! oh non, non, cette idée est révoltante. Pour l’amour de lui, je ne voudrais pas qu’il fit une pareille folie. »

« Une imprudence si vous voulez, mais non une folie ; excepté l’inégalité de la fortune, et peut-être une petite différence d’âge, je ne vois rien que de sortable. »

« Mais M. Knightley, vous dis-je, n’a pas besoin de se marier. Je suis persuadée qu’il n’en a pas la plus petite idée, n’allez pas la lui mettre dans la tête. Pourquoi se marierait-il ? Il est aussi heureux que possible comme garçon, avec sa ferme, ses moutons, sa bibliothèque, et les affaires de sa paroisse à gouverner ; ensuite, il aime beaucoup les enfans de son frère. Ainsi, pour remplir son temps et son cœur, il n’a pas besoin de se marier. »

« Ma chère Emma ; tant qu’il pensera comme vous dites, à la bonne heure ; mais s’il est véritablement amoureux de Jeanne Fairfax ? »

« Paroles vides de sens ! il se soucie fort peu de Jeanne Fairfax ; quant à l’aimer, il n’en est rien. Il ferait tout au monde pour l’obliger ainsi que sa famille ; mais…. »

« À la bonne heure, dit madame Weston en riant, mais le plus grand bien qu’il pût leur faire, serait de donner à Jeanne une maison aussi respectable que Donwell. »

« S’il leur rendait ce bon service, c’en serait un bien mauvais pour lui, ce serait une alliance honteuse, et qui le dégraderait. Comment voudrait-il appartenir à mademoiselle Bates ? L’avoir continuellement à l’Abbaye, pour le remercier très-humblement de la bonté qu’il aurait eue d’épouser Jeanne ? Si bon, si obligeant ! À la vérité, il avait toujours été pour elles un voisin si généreux ! Se rabattre ensuite au milieu d’une sentence sur les vieux jupons de sa mère. Ils n’étaient cependant pas si vieux ces jupons, elle devait remercier Dieu qu’ils dureraient encore long-temps, car ils étaient encore forts. »

« N’avez-vous pas honte, Emma, de vous moquer d’elle. Vous me divertissez contre ma conscience, et, sur ma parole, je ne crois pas que mademoiselle Bates eût causé beaucoup d’embarras à M. Knightley. Il ne se fâche pas de peu de chose. Elle pourrait parler tant qu’elle voudrait, et s’il avait envie de répliquer, il parlerait plus haut qu’elle, il étoufferait sa voix. Mais la question n’est pas de savoir si ce serait une mauvaise alliance pour lui ; mais s’il la désire, comme je le crois, Je lui ai entendu faire un éloge pompeux de Jeanne Fairfax, vous en avez souvent été témoin vous-même ; l’intérêt qu’il lui porte, l’anxiété qu’il a sur sa santé, l’inquiétude qu’il paraît avoir sur sa situation future, tout cela prouve en faveur de mon opinion. Je l’ai entendu s’exprimer avec chaleur sur tout cela. »

« De plus il admire tant ses talens en musique, la beauté de sa voix, que je lui ai entendu dire plusieurs fois qu’il ne se lasserait jamais de l’entendre chanter et toucher du piano. Oh ! J’allais oublier une autre idée qui m’a passé par la tête. Ce piano-forté qui lui a été envoyé par on ne sait qui, quoique tout le monde convienne que c’est un présent des Campbell, n’en serait-ce pas plutôt un de M. Knightley ? Je ne puis m’empêcher de le croire, quand bien même il ne serait pas amoureux d’elle. »

« Alors, ce ne pourrait être une preuve de l’amour que vous prétendez qu’il lui porte. Quant à moi, je ne crois pas du tout que ce présent puisse venir de lui, car M. Knightley ne fait rien mystérieusement. »

« Il a plusieurs fois répété devant moi ses lamentations sur ce que Jeanne n’avait aucun instrument, et cela beaucoup plus souvent que je l’aurais pu croire d’un homme comme lui. »

« Fort bien ! Mais si son intention eût été de lui en donner un, il le lui eût dit. »

« Il peut avoir des scrupules de délicatesse, ma chère Emma. Je ne puis m’ôter de l’idée que ce ne soit lui. J’ai observé qu’il a gardé un profond silence lorsque madame Cole nous racontait, à dîner, l’histoire de ce piano. »

« Vous concevez une idée, et vous vous laissez entraîner par elle ; comme vous m’avez souvent reproché ce défaut, permettez-moi de prendre ma revanche. Je ne vois en lui aucun signe d’attachement. Je ne crois pas qu’il ait donné le piano, et je ne serai convaincue de l’intention que vous lui prêtez, de vouloir épouser mademoiselle Jeanne Fairfax, que lorsque ce mariage aura été célébré. »

Elles disputèrent encore pendant quelque temps sur cette matière, et Emma commençait à gagner du terrain sur son amie, dont le caractère était de céder, quand, par le remuement de l’assemblée, elles virent qu’on avait fini de prendre du thé, et qu’on avait mis le piano en ordre. Au même instant, M. Cole s’approcha, pour prier mademoiselle Woodhouse de leur faire l’honneur de l’essayer ; Frank Churchill, qu’elle avait perdu de vue, dans la chaleur de sa conversation avec madame Weston, excepté un moment qu’elle l’aperçut assis à côté de mademoiselle Fairfax, suivit M. Cole pour joindre ses sollicitations aux siennes : et comme en tout, Emma aimait à être la première, elle accepta de bonne grâce.

Elle connaissait parfaitement l’étendue de ses talens ; et elle était trop habile pour essayer d’aller au-delà de ses forces. Elle ne manquait ni de goût, ni d’assurance pour jouer les morceaux de musique à la mode ; et elle s’accompagnait fort bien de la voix. Un autre accompagnement vint la surprendre agréablement ; ce fut Frank Churchill, dont la voix peu fournie, mais correcte, fit la seconde partie. La chanson finie, il lui demanda pardon de la liberté qu’il avait prise ; sur quoi ils se firent les complimens d’usage. Il fut accusé d’avoir une très-belle voix, de connaître la musique à fond, ce qu’il eut l’effronterie de nier, assurant, au contraire, qu’il n’avait pas de voix, et qu’il connaissait à peine les notes. Ils chantèrent encore une fois ensemble ; et Emma céda la place à mademoiselle Fairfax, dont les talens, supérieurs pour le chant et pour l’exécution, lui étaient bien connus. Elle s’assit à quelque distance, derrière la foule, qui faisait cercle autour de l’instrument, pour l’écouter, ne pouvant pas trop se rendre compte des sensations mixtes qu’elle éprouvait. Frank Churchill l’accompagna encore. Ils avaient chanté ensemble une ou deux fois à Weymouth. Mais la vue de M. Knightley, au nombre des attentifs, partagea l’attention d’Emma ; elle se mit à repasser dans son esprit les soupçons de madame Weston, occupation dont elle était divertie de temps en temps par la douceur des voix unies qui frappaient son oreille. Les objections qu’elle s’était mise en tête contre la possibilité d’un mariage entre M. Knightley et mademoiselle Fairfax, subsistaient dans toute leur force. Elle n’y prévoyait que des malheurs. Les espérances de M. Jean Knightley se trouvaient renversées, et par conséquent celles d’Isabelle : ce serait faire un tort irréparable aux enfans ; cette union causerait un changement mortifiant, et une perte considérable à tout le monde, surtout à son père, dont les habitudes seraient dérangées ; et quant à elle, il lui serait impossible de supporter l’idée de voir Jeanne Fairfax à l’abbaye de Donwell. Une dame Knightley, à qui tout le monde serait obligé de donner le pas ! Non, M. Knightley ne doit jamais se marier. Il faut que le petit Henri hérite de Donwell. Un moment après, M. Knightley se retourna, et la voyant seule, vint s’asseoir à côté d’elle. Ils ne s’entretinrent d’abord que du jeu et du chant qu’ils venaient d’entendre : il en parla avec admiration, mais non pas avec cette vive chaleur qui avait frappé madame Weston. Pour l’éprouver, elle commença par le louer de sa bonté d’envoyer sa voiture chercher mademoiselle Bates et sa nièce ; et quoique sa réponse fût laconique, et indiquât qu’il était inutile d’en dire davantage, elle s’imagina que cette manière de répondre, démontrait simplement qu’il n’aimait pas qu’on lui parlât de sa bienveillance.

« J’ai beaucoup de regret, dit-elle, que dans des occasions pareilles, je n’ose pas me servir plus souvent de notre voiture. Ce n’est pas que je manque de bonne volonté ; mais vous savez que mon père croirait qu’il serait impossible d’exiger de Jacques qu’il attelât pour si peu de chose. »

« C’est une autre question, tout à fait différente, répliqua-t-il ; mais vous devez l’avoir souvent désiré, j’en suis très-persuadé ; et il se mit à sourire de manière à la convaincre que cette conviction lui faisait plaisir : cela lui donna l’assurance de faire un pas de plus. »

« Ce présent des Campbell, dit-elle, ce piano-forté, a dû faire autant de plaisir qu’il a été gracieusement donné. »

« Oui, répliqua-t-il, sans la plus petite hésitation, et sans témoigner le moindre embarras. Mais ils auraient mieux fait de la prévenir. Les surprises sont des choses futiles. Le plaisir n’en est pas réchauffé ; et il en résulte souvent des inconvéniens considérables. J’aurais cru que le colonel Campbell avait plus de jugement. »

Dès ce moment Emma aurait prêté serment que M. Knightley n’était pour rien dans l’envoi du piano. Mais de savoir s’il n’existait pas d’attachement particulier, de préférence parfaitement établie, lui furent un peu plus difficiles à découvrir. Vers la fin de la seconde cantate, la voix de Jeanne s’altéra.

« Cela suffit, dit-il, quand elle eut fini (et pensant tout haut) vous avez assez chanté pour une soirée ; à présent restez tranquille. »

On en demanda cependant encore une autre. Encore une, cela ne peut fatiguer mademoiselle Fairfax ; ce sera la dernière. Et on entendit dire à Frank Churchill :« Je pense que vous pourriez chanter ceci sans effort ; votre partie est aisée, la seconde seule est un peu forte. »

M. Knightley se mit en colère.

« Ce fat, dit-il, avec indignation, ne songe qu’à faire admirer sa voix. Cela ne doit pas être. Et touchant mademoiselle Bates qui, dans ce moment passait devant lui. Mademoiselle Bates, s’écria-t-il, avez-vous perdu l’esprit, de laisser votre nièce s’enrouer comme elle fait, à force de chanter. Allez près d’elle, et faites-la cesser. »

Mademoiselle Bates était tellement inquiète sur le compte de Jeanne, qu’elle se donna à peine le temps de remercier M. Knightley ; elle vola vers sa nièce, et mit fin au chant. Ainsi finit le concert ; car, excepté mademoiselle Woodhouse et Jeanne Fairfax, il n’y avait pas de musiciennes dans toutes les dames ou demoiselles qui composaient l’assemblée ; mais cinq minutes après, la proposition de danser fut faite, on ne sait trop par qui, mais fut appuyée par M. et madame Cole avec tant d’efficacité, que les meubles furent bientôt rangés pour donner de la place aux danseurs. Madame Weston, excellente pour les contredanses, se mit au piano, commença à jouer une irrésistible walse, et Frank Churchill vint, de la manière la plus galante, demander la main d’Emma, et la conduisit à la place d’honneur. Tandis qu’ils attendaient que les jeunes gens se fussent arrangés, Emma trouva le moyen, malgré les complimens qu’on lui adressait de toutes parts sur sa voix, ses grands talens sur le piano, de regarder ce qu’était devenu M. Knightley. Elle comptait beaucoup sur l’efficacité des observations qu’elle allait faire pour vérifier la solidité des soupçons de madame Weston. En général, il ne dansait jamais. S’il s’empressait à s’offrir à mademoiselle Fairfax, on pourrait en augurer quelque chose. Elle ne vit aucune apparence, car il causait tranquillement avec madame Cole, sans faire attention à ce qui se passait autour de lui. Quelqu’un vint s’offrir à mademoiselle Fairfax ; et il continua sa conversation avec madame Cole.

Emma fut guérie de ses alarmes sur Henri ; ses intérêts ne couraient aucun risque ; et elle mena la danse avec joie et vivacité. On ne put former que cinq couples, ce qui rendit la danse plus vive et beaucoup plus agréable ; et elle trouva un partener digne d’elle. Ils s’attiraient tous les regards, et méritaient bien cette distinction de la part des spectateurs.

Malheureusement, on ne leur accorda que deux danses. Il se faisait tard ; et mademoiselle Bates, impatiente de s’en retourner à la maison, à cause de sa mère, demandait à se retirer. On fit néanmoins quelques efforts pour obtenir une troisième danse ; mais ce fut en vain, on remercia madame Weston d’un air triste, et on se sépara.

« On a peut-être bien fait, dit Frank Churchill, en reconduisant Emma à sa voilure ; j’aurais été obligé de prier mademoiselle Jeanne Fairfax ; et sa manière languissante de danser n’aurait pu me convenir, après avoir eu l’honneur d’être votre partener. »

Emma ne se repentit pas de sa condescendance envers les Cole. Cette visite lui causa le lendemain des souvenirs agréables, et tout ce qu’elle avait perdu en ne restant pas à la maison enveloppée de dignité solitaire, fut amplement récompense par la splendeur attachée à la popularité. Les Cole devaient être dans l’enchantement, ces honnêtes gens méritaient ce qu’on avait fait pour les rendre heureux, et Emma laissait derrière elle un souvenir qui ne s’effacerait de long-temps.

Le bonheur parfait même en idée, n’est pas commun ; et sur deux points essentiels, Emma n’était point du tout à son aise. Elle n’était pas sûre de n’avoir pas manqué aux égards qu’une femme doit à une autre, en manifestant les soupçons qu’elle avait sur l’attachement existant dans le cœur de Jeanne Fairfax à Frank Churchill. Ces soupçons étaient peut-être injustes, mais elle en avait eu une si forte idée, qu’il lui avait échappé d’en faire part à Frank, et la soumission qu’il montra, flattait tellement sa pénétration, qu’elle avait de la difficulté à décider si elle aurait mieux fait de parler que de se taire.

L’autre circonstance qui lui causait des regrets, avait également rapport à Jeanne Fairfax ; et celle-là ne lui laissait aucun doute. Elle reconnaissait d’une manière non équivoque, et de la meilleure foi du monde, que Jeanne touchait du piano et chantait infiniment mieux qu’elle. Elle déplora amèrement d’avoir perdu son temps dans son enfance ; et elle se mit à son piano, où elle s’exerça avec la plus grande application, pendant une heure et demie.

Elle fut interrompue par l’arrivée d’Henriette, et si ses louanges avaient pu satisfaire Emma, elle eût eu sujet d’être extrêmement contente. Oh ! si je pouvais jouer aussi bien que vous, ou mademoiselle Fairfax !

« Ne nous mettez pas dans la même classe, Henriette. Mes talens en musique ne ressemblent pas plus aux siens, qu’une lampe ne ressemble au soleil. »

« Ah ! mon Dieu. Je crois que vous jouez mieux qu’elle ; ou du moins que vous jouez aussi bien. Je vous assure que j’aime mieux vous entendre jouer qu’elle. Tout le monde hier s’extasiait à vous entendre. »

« Les connaisseurs, ma chère Henriette, voient bien la différence. La vérité est que je touche du piano assez pour qu’on m’applaudisse, mais Jeanne Fairfax m’est infiniment supérieure. »

Eh bien ! Je croirai toujours que vous jouez aussi bien qu’elle, ou que s’il y a quelque différence, personne ne pourrait s’en apercevoir. Monsieur Cole a beaucoup vanté votre bon goût, monsieur Frank Churchill en a parlé de même, et a dit qu’il préférait le goût à l’exécution. »

« Ah ! Jeanne Fairfax possède l’un et l’autre. »

« En êtes-vous sûre ? J’ai bien vu qu’elle avait une excellente exécution, mais je ne me suis pas aperçue qu’elle eût du goût, personne n’en a parlé. Et je hais les chansons italiennes ; on n’entend pas un mot de ce qu’elle chante. Outre cela, si elle joue si bien, il n’y a rien de surprenant, elle y est obligée, car elle doit enseigner aux autres ce qu’elle sait. Les demoiselles Cox se demandaient hier si elle devait entrer dans une grande famille. Comment avez-vous trouvé les demoiselles Cox ? »

« Comme à l’ordinaire très-grossières. »

« Elles m’ont dit quelque chose, ajouta Henriette en hésitant, mais rien de grande conséquence. »

Emma fut obligée de lui demander ce que c’était, quoiqu’elle craignit de voir reparaître M. Elton sur la scène.

« Elles m’ont dit que M. Martin a dîné avec elles samedi dernier. »

« Ha ! »

« Il était venu chez leur père pour quelques affaires, et fut invité à dîner.»

« Ha ! »

« Elles m’ont beaucoup parlé de lui, surtout mademoiselle Anne Cox. J’ignore leur dessein, mais elles m’ont demandé si j’avais l’intention, d’aller passer quelque temps à Mill-Farm l’été prochain. »

« Leur intention provenait d’une impertinente curiosité, telle qu’il appartient à une Anne Cox et à sa sœur d’en avoir. »

« Anne Cox dit que, pendant le diner, il avait été très-agréable, il était à côté d’elle à table. Mademoiselle Nash dit qu’elle pense que l’une et l’autre des demoiselles Cox s’estimeraient très-heureuses de l’épouser. »

« Je n’ai pas de peine à le croire, car sans exception ce sont les filles les plus vulgaires et les plus communes, qu’il y ait à Highbury. »

Henriette avait des emplettes à faire chez Ford. Emma crut qu’il était prudent de l’y accompagner. Il était possible qu’elle eût une autre rencontre avec Robert Martin, ce qui, dans l’état où elle se trouvait, pouvait devenir dangereux.



FIN DU SECOND VOLUME.






LA


NOUVELLE


EMMA,


OU


LES CARACTÈRES ANGLAIS


DU SIÈCLE.







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DE L’IMPRIMERIE DE LEBÉGUE,

rue des Rats, n° 14, près la place Maubert.

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LA


NOUVELLE


EMMA,


OU


LES CARACTÈRES ANGLAIS


DU SIÈCLE,


par l’auteur d’Orgueil et Préjugé, etc., etc.

TRADUIT DE L’ANGLAIS.


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TOME TROISIÈME.
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PARIS,


Chez ARTHUS BERTRAND, LIBRAIRE,
rue Hautefeuille, n° 23.
COGEZ, LIBRAIRE, rue du Cimetière
Saint-André-des-Arts, n° ii.


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1816.



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LA


NOUVELLE EMMA,


OU


LES CARACTÈRES ANGLAIS


DU SIÈCLE.


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CHAPITRE XXVI.


Henriette, qui avait envie de tout, changeait d’avis à chaque parole qu’on lui disait, et perdait beaucoup de temps à conclure le moindre marché. Tandis qu’elle était occupée à faire déployer des pièces de mousselines, et à se décider sur le prix et la qualité, Emma fut s’asseoir sur la porte pour passer le temps.

Dans une place aussi peu commerçante, on ne pouvait pas espérer beaucoup de distractions amusantes. Voir passer rapidement M. Perry, M. Cox entrer au bureau de la poste aux lettres ; les chevaux de carrosse de M. Cole revenant de la promenade ; un messager égaré, ou une mule rétive étaient les objets les plus curieux qu’on pût espérer voir ; et lorsqu’elle n’aperçut que la charrette du boucher, une vieille femme revenant du marché, avec un panier bien rempli, deux chiens se battant pour un os, une bande de petits polissons assemblés pour lorgner du pain d’épice chez un boulanger, elle ne crut pas avoir raison de se plaindre ; c’était un assez grand amusement que de rester sur la porte. Un esprit enjoué et content peut se passer de spectacles, et ne voit rien qui ne lui plaise.

Elle jeta les yeux sur le chemin de Randalls. La scène s’agrandit ; deux personnes parurent : madame Weston et son beau-fils ; ils entraient dans Highbury, et se proposaient, sans doute, d’aller à Hartfield. Ils étaient arrêtés devant la maison de madame Bates, qui était un peu plus près de Randalls que de Ford ; ils allaient frapper, lorsqu’ils aperçurent Emma. Ils traversèrent la route sur-le-champ et vinrent la joindre. La partie de la veille avait été si agréable, que ce souvenir augmentait le plaisir de cette rencontre. Madame Weston lui dit qu’ils allaient chez les Bates pour entendre le nouvel instrument.

« Car mon compagnon m’assure, dit-elle, que je promis hier au soir à mademoiselle Bates d’aller très-positivement la voir aujourd’hui. Je ne m’en souvenais pas du tout. Du moins je ne savais pas d’avoir fixé le jour ; mais comme il assure que je l’ai fait, j’y ais à présent. »

«Et tandis que madame Weston fera sa visite, voulez-vous bien me permettre, dit Frank Churchill à Emma, d’avoir l’honneur de vous accompagner et de l’attendre à Hartfield, si vous y allez. »

Madame Weston parut mécontente.

« J’ai cru que votre intention était de venir avec moi. Cela leur ferait un très-grand plaisir. »

« Moi ! je vous serais à charge. Mais peut-être que je le suis également ici ; car il me parait que mademoiselle Woodhouse n’a pas besoin de moi. Ma tante me renvoie toujours lorsqu’elle fait des emplettes. Elle dit que je l’ennuie à la mort, et il semble que mademoiselle Woodhouse est prête à me faire le même compliment. Que dois-je faire ? »

« Je ne suis pas ici pour mon propre compte, dit Emma, j’attends mon amie. Elle aura bientôt fini, et nous nous en retournerons. Mais vous, monsieur, vous devriez aller avec madame Weston entendre l’instrument. »

« Bien, si tel est votre avis. Mais, dit-il en souriant, si le colonel Campbell avait employé un ami peu soigneux, et que l’instrument ne fût pas bon, que dirai-je ? Je ne puis être d’aucun secours à madame Weston. Elle s’en tirera parfaitement toute seule. Une vérité, quoique désagréable, sera adoucie en sortant de sa bouche. Mais moi, je suis l’homme du monde le plus maladroit à dire poliment une chose que je ne crois pas vraie. »

« Je ne crois rien de tout cela, répliqua Emma ; je suis persuadée, au contraire, que quand l’occasion s’en présente, vous êtes aussi peu sincère que vos voisins. Mais il n’y a pas de raison de supposer l’instrument médiocre, si j’ai bien entendu l’opinion de mademoiselle Fairfax. »

« Allons, venez avec moi, dit madame Weston, si la chose ne vous est pas très-désagréable. Nous n’y resterons pas long-temps. En sortant de là, nous irons à Hartfield. Je désire beaucoup que vous veniez avec moi. On regardera cette démarche comme une marque d’attention ! J’ai toujours cru que telle était votre intention. »

Il n’avait rien à dire, et dans l’espérance de trouver sa récompense à Hartfield, il retourna avec madame Weston, chez madame Bates. Emma les suivit des yeux, jusqu’à ce qu’ils fussent entrés, et fut rejoindre Henriette au comptoir. Elle essaya de tout son pouvoir de lui persuader que si elle voulait prendre une mousseline unie, il était inutile d’en regarder une rayée ; et qu’un ruban bleu, quelque beau qu’il fût, ne pourrait pas aller avec une robe jaune. À la fin ses emplettes furent faites ; il ne s’agissait plus que de savoir où on les enverrait.

« Les enverrai-je chez madame Goddard, mademoiselle, dit madame Ford ? Oui, non, oui, chez madame Goddard. Mais cependant ma robe jaune est À Hartfield. Non, vous aurez la bonté de faire porter le tout à Hartfield, s’il vous plaît. Peut-être que madame Goddard aurait envie de voir tout cela, et je pourrais emporter ma robe jaune quand je voudrais. Mais j’aurai besoin du ruban sur-le-champ ; ainsi il vaudra mieux envoyer le tout à Hartfield, du moins le ruban. Vous pourriez en faire deux paquets, madame Ford, n’est-ce pas ? »

« Il est inutile, Henriette, de donner à madame Ford la peine de faire deux paquets. »

« Non, c’est inutile. »

« Ce n’est pas une peine, Mademoiselle, dit l’obligeante madame Ford. »

« Oh ! mais j’aime mieux qu’on ne fasse qu’un paquet. Ainsi vous aurez la bonté d’envoyer le tout chez madame Goddard. Je ne sais pas… Non, je pense, mademoiselle Woodhouse, qu’il serait mieux de faire porter le tout à Hartfield ; je l’emporterai avec moi ce soir. Que me conseillez-vous ? »

« Que vous ne vous donniez pas le moindre embarras à ce sujet. À Hartfield, s’il vous plaît, madame Ford. »

« Certainement c’est ce qu’il y a de mieux a faire, dit Henriette, très-satisfaite ; je n’aurais pas voulu qu’on le portât chez madame Goddard. »

On entendit des voix près de la boutique. Madame Weston et mademoiselle Bates les rencontrèrent à la porte du magasin.

« Ma chère demoiselle Woodhouse, dit la dernière, j’ai traversé la route exprès pour vous prier de nous faire la faveur de venir vous reposer un instant chez nous, avec mademoiselle Smith, pour entendre le nouvel instrument. Comment vous portez-vous, mademoiselle Smith ? — Fort bien, je vous remercie. — Et j’ai prié madame Weston de m’accompagner pour être sûre de réussir. »

« Madame Bates et mademoiselle Fairfax se portent bien ? »

« Très-bien, je vous remercie. Ma mère se porte le mieux du monde, et Jeanne ne s’est pas enrhumée hier au soir. Comment se porte M. Woodhouse ? Je suis charmée d’apprendre qu’il est en bonne santé. Madame Weston m’a dit que vous étiez ici. Oh ! bien, dis-je, je vais traverser la route, mademoiselle Woodhouse me permettra d’aller la prier d’entrer chez nous, ma mère est si heureuse de la voir ; et comme nous avons une partie si agréable, elle ne me refusera pas. Oui, je vous en prie, s’est écrié M. Frank Churchill, nous avons besoin de connaître son opinion sur le piano-forté. Mais, répartis-je, je pense que je serai bien plus sûre de réussir si l’un de vous vient avec moi. Oh ! dit-il, attendez-moi une minute, jusqu’à ce que j’aie achevé mon ouvrage. Car le croiriez-vous, mademoiselle Woodhouse, il est occupé maintenant, de la manière la plus obligeante, à remettre le rivet des lunettes de ma mère. Le rivet était tombé ce matin. C’est bien obligeant de sa part, car ma mère ne pouvait se servir de ses lunettes, n’étant pas capable de se les mettre sur le nez. Et à propos de lunettes, tous ceux qui s’en servent devraient en avoir deux paires. Jeanne l’a dit. J’avais intention de les porter chez Saunders, la première fois que je sortirais ; mais j’ai eu des affaires toute la matinée, d’abord une chose, ensuite une autre : l’on ne peut pas dire quoi. Une fois Marthe est venue m’annoncer que la cheminée avait besoin d’être nettoyée. Oh ! Marthe, dis-je, ne venez pas m’annoncer de mauvaises nouvelles. Ne voilà-t-il pas que le rivet des lunettes de votre maîtresse est tombé. Ensuite les pommes cuites ont été apportées à la maison. Madame Wallis nous les a envoyées par son petit garçon. Les Wallis sont très-polis et très-obligeans à notre égard. J’ai ouï dire que madame Wallis était impolie quelquefois, qu’elle faisait aux gens des réponses grossières ; mais nous n’avons jamais reçu d’elle que des politesses. Et ce n’est pas pour notre pratique, car nous prenons chez eux si peu de pain. Nous ne sommes que trois, et Jeanne qui ne mange absolument rien. Son déjeûner vous ferait frémir. Je n’ose dire à ma mère combien peu elle mange ; je lui dis tantôt une chose, tantôt une autre, et cela passe. Mais vers midi elle a un peu d’appétit, et rien ne lui plait tant que les pommes cuites : elles sont très saines. J’ai saisi l’occasion de demander à M. Perry, l’autre jour, ce qu’il en pensait, lorsque je le rencontrai dans la rue. Ce n’est pas que j’en doutasse auparavant. J’ai si souvent entendu recommander les pommes cuites par M. Woodhouse. Je crois que c’est la seule manière qui paraisse saine à M. Woodhouse. Nous avons souvent des tourtes de pommes ; Marthe les fait à merveille. Enfin, madame Weston, je me flatte que vous avez réussi, et que ces demoiselles nous feront l’honneur de venir un moment. »

Emma dit qu’elle se ferait un vrai plaisir d’aller saluer madame Bates. Enfin elles quittèrent le magasin, sans être plus long-temps arrêtées par mademoiselle Bates, excepté un… « Comment vous portez-vous, madame Ford ? Je ne vous avais pas aperçue, je vous demande pardon. J’ai appris que vous aviez reçu de Londres un bel assortiment de rubans. Jeanne en a été enchantée. Je vous remercie ; les gants vont très-bien ; un peu trop larges aux poignets ; mais Jeanne les rétrécit. Qu’est-ce que je disais ? » Elle recommençait à parler et les autres dames étaient dans la rue.

Emma ne savait trop ce qu’on pouvait retenir de ce galimatias.

« Je ne sais en vérité plus ce dont je parlais. — Oh ! c’était des lunettes de ma mère. Il est si obligeant, ce M. Frank Churchill ! Oh ! dit-il, je crois que je suis en état de fixer ce rivet ; j’aime beaucoup un ouvrage de cette espèce. Ce qui, comme vous savez bien, montre qu’il est très… En vérité je dois dire que tout ce que j’ai entendu de lui, tout ce que j’en attendais, tout ce que j’en ai vu est bien inférieur à ce qu’il est. Je vous félicite, madame Weston, de tout mon cœur. Il est tout ce que les parens les plus tendres peuvent… Oh ! dit-il, je puis arrêter ce rivet. J’aime ces sortes d’ouvrages. Je n’oublierai jamais ses manières. Et lorsque j’apportai les pommes cuites, et que je priai nos amis de vouloir bien nous faire le plaisir d’en manger. Oh ! dit-il sur-le-champ, il n’y a pas de fruit que j’aime autant que les pommes cuites ; et je n’en ai jamais vu de si belles, cuites, à la maison. Cela, vous savez, était tellement… Et je suis certaine, d’après sa manière, que ce n’était pas un compliment. En vérité, ces pommes sont délicieuses, et madame Wallis leur rend bien justice. Mais nous ne les faisons cuire que deux fois, et M. Woodhouse nous avait fait promettre de les faire cuire trois fois ; mais mademoiselle Woodhouse aura la bonté de ne lui en pas parler. Les pommes elles-mêmes sont de la meilleure espèce pour être mises au four. Toutes de Donwell, secours généreux de M. Knightley. Tous les ans il nous en envoie un sac. Il n’y a pas d’arbres comme les siens pour conserver les pommes. Je crois qu’il en a deux. Ma mère dit que son verger était fameux dans sa jeunesse. Mais l’autre jour je fus véritablement choquée quand M. Knightley vint nous voir le matin, et Jeanne était à manger des pommes, et dit combien elle les aimait. Il demanda si notre provision n’était pas finie : elle doit l’être certainement, et je vous en enverrai d’autres, car j’en ai plus qu’il ne m’en faut. Larkins m’en a fait garder une plus grande quantité que de coutume. Je vous en enverrai avant qu’elles ne se gâtent. Je le priai de n’en rien faire ; car, réellement, quoique les nôtres fussent presque toutes parties, je ne pouvais pas le lui dire : nous n’en avions plus qu’une douzaine, que nous réservions pour Jeanne ; et je ne pouvais pas souffrir qu’il en envoyât davantage, ayant déjà été si généreux : Jeanne pensait comme moi ; et lorsqu’il fut parti, elle me querella à cause de cela. Quand je dis querella, j’ai tort, car nous n’avons jamais eu de dispute en notre vie ; mais elle était fâchée que j’aie avoué que notre provision fût presque à la fin ; elle souhaitait que je lui eusse dit que nous en avions encore une grande quantité. Oh ! ma chère, lui dis-je, j’ai dit tout ce que j’ai pu. Cependant, le soir même, Larkins vint avec un grand panier de pommes, de l’espèce des autres, au moins un boisseau. Je descendis et parlai à Larkins, comme vous le supposez bien. Larkins est une ancienne connaissance, et je suis toujours bien aise de le voir. Mais j’ai su depuis qu’il m’avait apporté tout ce qu’il restait de ces pommes ; et qu’à présent son maître n’en avait pas une pour bouillir ou cuire au four. Larkins ne paraissait pas s’en soucier ; il était très-content que son maître en eût tant vendu, car vous savez qu’il préfère l’intérêt de son maître à tout ; mais il m’a dit que madame Hodges n’avait pas trouvé bon qu’il se défit de toutes ses pommes. Elle ne pouvait pas souffrir que son maître n’eût pas, au printemps, une seule tarte de pommes. Il dit cela à Marthe, mais lui défendit d’en parler, car madame Hodges se mettait quelquefois de mauvaise humeur : et puisqu’on en avait vendu tant de sacs, ajouta-t-il, peu importait qui mangeât le reste. Et lorsque Marthe m’eut dit cela, j’en fus très-fâchée. Je ne voudrais pas, pour tout au monde, que M. Knightley le sût. Il serait si… Je souhaitais aussi que Jeanne n’en fût pas instruite ; mais malheureusement, je lui en avais parlé sans m’en apercevoir. Mademoiselle Bates avait à peine fini, que Marthe ouvrit la porte ; et ces dames montèrent sans être forcées d’entendre autre chose que des sons inarticulés, ou des souhaits pour leur sûreté.

« Je vous prie, madame Weston, de faire attention qu’il y a une marche au premier détour. Prenez garde, mademoiselle Woodhouse, notre escalier est un peu obscur, un peu plus étroit et plus obscur que nous ne désirerions. Mademoiselle Smith, prenez garde. Mademoiselle Woodhouse, je crains que vous ne vous soyez fait mal au pied. Mademoiselle Smith, il y a une marche au détour. »





CHAPITRE XXVII.


L’apparence du petit salon, lorsqu’elles entrèrent, était celle de la tranquillité même. Madame Bates, privée de ses occupations journalalières, sommeillait dans un coin de la cheminée, Frank Churchill, à une table près d’elle, travaillait à ses lunettes, et Jeanne Fairfax, qui leur tournait les dos, était à son piano. Quelqu’occupé que fût le jeune homme, il ne laissa pas de prouver à Emma combien sa présence lui était agréable.

« Quel plaisir pour moi, lui dit-il à voix basse, que vous soyez arrivée dix minutes plus tôt que je ne vous attendais. Vous me trouvez occupé à me rendre utile : dites-moi si vous croyez que je réussirai. »

« Comment, dit madame Weston, vous n’avez pas encore fini ? Vous ne gagneriez pas grand’chose à faire le métier d’orfèvre, si vous travaillez ainsi. »

« Je n’ai pas travaillé sans interruption, répliqua-t-il, j’ai aidé à mademoiselle Fairfax à mettre son piano d’aplomb. Il n’était pas ferme, à cause d’une inégalité dans le plancher. Vous voyez que nous avons mis des calles de papier sous un des pieds. Je vous sais bon gré (se tournant vers Emma) d’être venue ; je craignais que vous ne vous en fussiez retournée à la maison.

Il prit ses mesures pour qu’elle fût assise à côté de lui, et s’empressa de lui choisir les meilleures pommes, la pria de l’aider ou de lui donner des conseils sur son ouvrage, jusqu’à ce que Jeanne fût en état de se mettre au piano. Emma soupçonna que c’était l’état de ses nerfs qui l’avait empêchée de commencer plus tôt. Il n’y avait pas assez long-temps qu’elle possédait cet instrument pour s’en servir sans émotion : elle avait à se vaincre ; et Emma ne put s’empêcher de la plaindre de sa sensibilité, quelle qu’en fût la cause, et se résolut à ne plus l’exposer à la risée de son voisin.

Enfin Jeanne commença ; et quoique les premières barres fussent faibles, elle rendit graduellement justice ensuite à l’excellence de l’instrument. Madame Weston en avait été charmée auparavant, et le fut encore. Emma joignit ses louanges à celles de madame Weston ; et le piano, après un mûr examen, fut reconnu capable de devenir excellent.

« Qui que ce soit qui ait été employé par le colonel Campbell, dit Frank Churchill en donnant un coup d’œil à Emma, a très-bien choisi. J’ai beaucoup entendu parler de la délicatesse du goût du colonel Campbell, lorsque j’étais à Weymouth, et la douceur des premiers tons est évidemment ce qui plaisait à la société, ainsi qu’à lui. J’ose vous assurer, mademoiselle Fairfax, qu’il faut qu’il ait donné des ordres bien exacts, ou qu’il ait écrit lui-même à Broad-Wood. N’êtes-vous pas de mon avis ? »

Jeanne ne se retourna pas. Madame Weston lui avait parlé en même temps.

« Ce que vous venez de faire n’est pas honnête, lui dit Emma tout bas. Je vous ai parlé de mes soupçons imaginaires. Ne la chagrinez pas. »

Il fit un signe de tête en souriant, et eut l’air de n’avoir ni doute ni pitié. Peu après il recommença : « Que vos amis doivent goûter de satisfaction en Irlande, mademoiselle Fairfax ! Je suis persuadé qu’ils pensent souvent à vous, et fixent le jour où cet instrument vous parviendra. Pensez-vous que le colonel Campbell sache que vous en touchez à présent ? Croyez-vous qu’il ait envoyé une commission expresse, ou seulement générale quant au temps, et qu’il ait laissé le reste aux conjonctures et à la convenance ? »

Il s’arrêta. Elle n’avait pu s’empêcher de l’entendre ; elle répondit ainsi, avec un calme apparent :

« Jusqu’à ce que j’aie une lettre du colonel Campbell, je ne puis rien imaginer de certain ; je n’ai que des conjectures. Quelquefois on en fait de vraies, et quelquefois de fausses. — Je désirerais bien conjecturer le temps où j’aurai solidement fixé le rivet. Que de sottises on dit parfois en travaillant, n’est-ce pas vrai, mademoiselle Woodhouse ? Les véritables ouvriers ne causent pas en travaillant ; mais ceux de mon espèce, s’ils entendent une parole. — Mademoiselle Fairfax n’a-t-elle pas parlé de conjectures ? Ah ! le voilà fixé. Madame Bates (se tournant vers elle), permettez-moi de vous rendre vos lunettes ; elles sont réparées pour le présent. »

La mère et la fille le remercièrent de tout leur cœur ; et, pour échapper à la dernière, il s’approcha de mademoiselle Fairfax qui était encore au piano, et la pria de jouer.

« Vous seriez bien aimable, dit-il, si vous vouliez jouer une des valses que nous dansâmes hier. Vous n’en avez pas joui comme moi ; vous avez paru fatiguée pendant toute la danse. Je pense que vous fûtes bien aise qu’elle cessât ; mais j’aurais donné tout au monde pour une demi-heure de plus. »

Elle joua.

« Oh ! quelle félicité, s’écria-t-il, que celle d’entendre un air qui a fait une fois notre bonheur ! Si je ne me trompe, cet air a été joué à Weymouth. Elle le fixa un instant, rougit beaucoup, et joua autre chose. Il prit des cahiers de musique qui étaient sur une chaise près du piano, et se tournant du côté d’Emma, dit :

« Voici de la musique tout à fait nouvelle pour moi. La connaissez-vous ; Cramer, et voici une kirielle de mélodie irlandaise. De ce côté, on pouvait s’y attendre. Tout cela a été envoyé avec l’instrument. N’admirez-vous pas comme moi les soins recherchés de ce bon colonel Campbell ? Il savait que mademoiselle Fairfax ne pouvait trouver de musique ici. J’admire surtout cette attention, on voit qu’elle part du cœur. Rien de fait à la hâte, rien d’incomplet. Une véritable affection a seule présidé à tout. »

Emma, tout en s’amusant, eût désiré qu’il fût un peu plus réservé ; et lorsqu’en jetant un coup d’œil sur Jeanne Fairfax, elle aperçut que malgré l’incarnat de ses joues, elle souriait gracieusement ; pensant que ce sourire annonçait un plaisir secret, elle ne se fit point un scrupule de s’être divertie, ni aucun remords envers Jeanne.

Il lui apporta toute la musique, ils la regardèrent ensemble.

Emma profita de l’occasion pour lui dire à l’oreille.

« Vous parlez trop clairement, elle doit vous entendre. »

« Je m’en flatte. Je désire qu’elle m’entende, je n’ai aucune espèce de honte de mes intentions. »

« Moi, au contraire, je suis presque honteuse, je suis fâchée que cette idée me soit passée par la tête. »

« J’en suis enchanté, et surtout de ce que vous me l’ayez, communiquée. J’ai maintenant la clef de sa conduite, de ses regards extraordinaires. C’est elle qui doit être honteuse ; si elle agit mal, elle doit le sentir. »

« Je crois qu’elle le sent déjà. »

« Il n’y a pas beaucoup d’apparence. En ce moment, elle joue Robin-Adair, son air favori. »

Peu après, mademoiselle Bates passant près de la fenêtre, aperçut à quelque distance M. Knightley à cheval ; M. Knightley ! Il faut que je lui parle, s’il est possible, il faut que je le remercie. Je n’ouvrirai pas cette fenêtre de crainte que vous n’attrapiez du froid ; mais j’irai dans la chambre de ma mère ; je suis persuadée qu’il entrera, quand il saura qui nous avons ici. Quel plaisir de vous réunir tous ! Quel honneur pour notre petite habitation !

Toujours parlant, elle entra dans la chambre voisine, ouvrit la fenêtre, et se fit remarquer de M. Knightley ; et la conversation qui s’ensuivit entr’eux fut entendue aussi distinctement par ces dames, que si elle eût eu lieu dans l’appartement.

« Comment vous portez-vous ? Comment vous portez-vous ? Fort bien, je vous remercie, grand merci pour la voiture. Nous sommes arrivées à temps, ma mère nous attendait. Ayez la bonté d’entrer, faites-nous cette faveur, vous trouverez ici quelques amis. »

Ainsi commença mademoiselle Bates, et M. Knightley résolut à son tour de se faire entendre, car il dît d’un ton élevé à son ordinaire :

« Mademoiselle Bates ! Comment se porte votre nièce ? »

« Je viens m’informer de la santé de toute la famille, mais particulièrement de celle de votre nièce. Comment se porte mademoiselle Fairfax ? J’espère qu’elle ne se sera pas enrhumée hier soir. Comment va-t-elle aujourd’hui ? Dites moi comment elle se porte. »

Mademoiselle Bates fut obligée de répondre à toutes ces questions avant qu’il lui permît de parler d’autre chose : ce qui divertit beaucoup ceux qui les écoutaient ; madame Weston jeta sur Emma un coup d’œil significatif. Mais d’un signe de tête, elle lui fit connaître qu’elle persistait dans son incrédulité.

« Que d’obligations nous vous avons pour la voiture, reprit mademoiselle Bates. »

Il l’arrêta court.

« Je vais à Kingston, puis-je vous y rendre quelques services ? »

« Oh ! Dieu, vous allez à Kingston ?

« J’ai ouï dire à madame Cole qu’elle avait besoin de faire venir quelque chose de Kingston. »

« Madame Cole peut y envoyer un domestique. Puis-je vous y rendre quelque service ? »

Non, je vous remercie ; mais entrez. Qui croyez-vous que nous ayons ici ? Mademoiselle Woodhouse et mademoiselle Smith, qui nous ont fait le plaisir de venir entendre le piano. Faites mettre votre cheval à la Couronne, et entrez. »

« Il hésita un moment, bien pour cinq minutes. »

« Et nous possédons aussi madame Weston et M. Frank Churchill. Quel plaisir ! Tant d’amis. »

« Non, pas à présent, je vous rends grâce. Je ne puis perdre deux minutes. Il faut que je me rende à Kingston le plus tôt possible. »

« Oh ! entrez, on sera si heureux de vous voir. »

« Non, non, votre chambre est assez remplie. »

« Je viendrai vous voir un autre jour, et entendre le piano. »

« Que j’en suis fâchée. Oh ! monsieur Knightley, quelle belle assemblée que celle d’hier au soir. Avez-vous jamais vu un si beau bal ? Mademoiselle Woodhouse et M. Frank Churchill : je n’ai jamais rien vu de pareil. »

« Oh ! En vérité très-agréable. Je ne puis en dire moins, car je suppose que mademoiselle Woodhouse et monsieur Frank Churchill entendent tout ce que nous disons. Et (élevant encore plus la voix) je ne vois pas pourquoi vous ne parleriez pas de mademoiselle Fairfax ; je pense qu’elle danse très-bien. Quant à bien jouer une contredanse, madame Weston surpasse tout ce qu’il y a de mieux en Angleterre. Maintenant si vos amis ont de la reconnaissance, ils doivent dire assez haut, quelque chose de poli sur vous et moi, mais je n’ai pas le temps de l’entendre. »

« Un moment, M. Knightley. Nous avons été si choquées Jeanne et moi au sujet de ces pommes. »

« Que voulez-vous dire ? »

« Nous envoyer tout ce que vous en aviez. Vous m’aviez dit qu’il vous en restait beaucoup, et maintenant vous n’en avez pas une. Madame Hodges a bien raison d’être en colère. Larkins nous en parla hier. Vous n’auriez pas dû vous en priver. Ah ! il est parti. Il ne peut pas souffrir les remercîmens. Mais j’ai cru qu’il allait rester, et j’aurais eu tort de ne pas lui en parler. Bien. Rentrant dans la chambre, je n’ai pas réussi. M. Knightley ne peut s’arrêter, il va à Kingston. Il m’a demandé s’il pouvait nous rendre quelque service. »

« Oui, nous avons entendu ses offres obligeantes, et tout ce qui a été dit. »

« Oh ! sans doute, ma chère, vous le pouviez, car la porte de cette chambre était ouverte, et la fenêtre de l’autre, et M. Knightley parlait très-haut ; vous devez avoir tout entendu. Puis-je vous y rendre quelque service. Et quoi, mademoiselle Woodhouse ! vous voulez vous en aller ? Il n’y a qu’un instant que vous êtes ici ? »

Emma trouva qu’il était temps de regagner la maison ; la visite avait réellement été longue, et en regardant aux montres, on vit que la matinée était si avancée, que madame Weston et son cavalier, qui prirent aussi congé, ne purent accompagner les demoiselles que jusqu’aux portes d’Hartfield, avant de reprendre le chemin de Randalls.





CHAPITRE XXVIII.


Il serait possible de se passer entièrement de la danse. On a vu de jeunes gens laisser écouler des mois entiers sans jamais aller au bal, et n’en avoir reçu aucune injure matérielle, soit au moral, soit au physique ; mais lorsqu’on a une fois commencé, quand on a déjà été ébranlé par l’élan d’un mouvement rapide, il faut être bien apathique pour ne pas y retourner.

Frank Churchill avait dansé une fois à Highbury, il désirait danser encore, et pendant la dernière demi-heure d’une soirée qu’on avait engagé M. Woodhouse à passer à Randalls avec sa fille, les deux jeunes gens s’occupèrent à former des plans au sujet d’un bal. Ce fut Frank qui donna la première idée, et qui la poursuivit avec zèle ; car la demoiselle connaissait mieux que lui les difficultés de l’entreprise, surtout quant au décorum et aux convenances. Mais cependant elle avait grande envie de montrer encore en public l’élégance avec laquelle dansaient M. Frank Churchill et mademoiselle Woodhouse, et qu’elle pouvait sans rougir se comparer à mademoiselle Fairfax pour cet exercice, sans même qu’on pût la taxer de vanité. Elle commença par compter avec lui ses pas dans la salle où ils étaient, afin de savoir combien de couples elle pourrait contenir : ensuite ils passèrent dans une seconde pièce, à l’effet de découvrir, en dépit de ce que disait M. Weston de leur parfaite ressemblance quant aux dimensions, si elle n’était pas un peu plus grande.

Sa première proposition avait été que la danse devait finir où elle avait commencé, c’est-à-dire, chez M. Coles qu’on rassemblerait la même partie et le même musicien. Tout le monde applaudit à ce plan, surtout M. Weston. Madame Weston entreprit de jouer aussi long-temps qu’on voudrait danser. Cet intéressant sujet fut suivi du dénombrement qu’on fit de ceux et celles qui seraient invités, proportionnant le nombre à la capacité de la salle.

« Vous, mademoiselle Smith, et mademoiselle Fairfax, trois ; les deux demoiselles Cox, cinq ; ce qui fut répété plusieurs fois : ensuite, les deux Gilbert, le jeune Cox, mon père et moi, outre M. Knightley. Ce nombre suffit pour se bien amuser, et pour cinq couples il y aura autant de place qu’il en faut. »

Mais on se divisa d’opinion ; d’un côté on dit :

« Y aura-t-il assez de place pour cinq couples, je ne le crois pas. »

De l’autre, on assura.

« Que cinq couples ne suffisaient pas pour se donner tant de peine. Cinq couples, ce n’est rien. On ne peut regarder cette proposition de cinq couples, que comme l’effet d’une idée peu réfléchie. »

Quelqu’un dit que mademoiselle Gilbert était attendue chez son frère, et devait être invitée avec les autres. Un autre assura que madame Gilbert aurait dansé chez M. Cole, si elle eût été invitée. On parla du cadet Cox. Enfin, M. Weston nomma une famille entière de cousins qu’on ne pouvait exclure ; de manière que les cinq couples seraient au moins doublés, et il s’agissait de savoir où on les placerait convenablement. Les portes des deux chambres étaient vis-à-vis l’une de l’autre. « Ne pourrait-on pas danser dans ces deux salles ? et même dans le passage ? » C’était ce qu’il y avait de mieux : cependant tout le monde n’en jugea pas ainsi. Emma dit que ce serait incommode ; madame Weston était en peine pour servir le souper ; et M. Woodhouse s’opposa à ce qu’on soupât, parce que c’était malsain. On n’en parla plus, tant cette idée lui déplaisait.

« Oh ! non, dit-il, ce serait une grande imprudence. Je ne pourrais y consentir à cause d’Emma ! Emma n’est pas robuste, elle s’enrhumerait, ainsi que la pauvre petite Henriette : madame Weston, vous tomberiez malade, ne permettez pas qu’on parle davantage d’un projet aussi extravagant. Ce jeune homme (parlant plus bas) n’a pas de jugement, ne le dites pas à son père ; mais ce jeune homme n’est pas ce qu’il faut. Il a ouvert les portes très-souvent ce soir, et n’a pas eu l’attention de les fermer. Il compte un coup d’air pour rien, je ne cherche pas à le mettre mal dans votre esprit, mais ce jeune homme est un étourdi. »

Madame Weston fut fâchée de cette accusation, elle en craignit la conséquence, et fit tous ses efforts pour l’atténuer. On ferma les portes avec soin ; on abandonna le plan de danser dans les deux salles, et on reprit celui de se contenter d’une. Frank Churchill fut le premier à revenir à ce premier projet, et il le fit de si bonne grâce, que la salle qui, un quart-d’heure auparavant, pouvait à peine contenir cinq couples, lui parut assez grande pour y en faire danser dix :

« Nous étions trop magnifiques, s’écria-t-il, nous exigions plus de place qu’il n’en fallait. Dix couples seront ici fort à l’aise. »

Emma en douta. « Il y aura foule ; il est impossible de danser dans une foule. »

« Cela est très-vrai, répondit-il gravement, c’est très-vrai. » Il mesura la salle de nouveau, et finit par assurer qu’il y avait assez de place pour dix couples.

« Non, non, vous n’êtes pas raisonnable, il serait terrible d’être pressés de cette manière. Il n’y a pas de plaisir à danser dans une foule, et dans une petite salle ! »

« On ne peut le nier. Une foule dans une petite salle. Vous avez l’art, mademoiselle Woodhouse, de faire un tableau en peu de mots. Cependant, ayant été si loin, il n’est pas possible d’abandonner entièrement ce projet. Mon père se trouverait trompé dans ses espérances ; d’ailleurs, je ne sais pas, il me semble, oui, il me semble que dix couples pourraient danser ici. »

Emma vit que sa galanterie était un peu intéressée, et que son seul désir était de danser avec elle ; satisfaite du compliment, elle le reçut et oublia le reste. Si elle eût eu l’intention de l’épouser, il lui aurait importé de considérer ce que valait véritablement la préférence qu’il lui donnait ; de connaître son caractère à fond ; mais comme une simple connaissance, elle le trouvait assez aimable.

Le lendemain dans la matinée il se rendit à Hartfield, et il entra dans le salon avec un air si enjoué, qu’elle crut qu’il persistait dans son projet. Il fit bientôt connaître qu’il l’avait amélioré.

« Eh bien ! mademoiselle Woodhouse, dit-il presqu’aussitôt, je me flatte que les petites salles de mon père ne vous ont pas fait perdre l’envie de danser. Je vous apporte un nouveau plan, il est de l’invention de mon père, qui n’attend que votre approbation. Puis-je espérer que vous me ferez l’honneur de danser avec moi les deux premières contredanses dans un bal qui doit se donner, non à Randalls, mais à l’hôtel de la Couronne ? »

« À la Couronne ! »

« Oui, si M. Woodhouse et vous y consentez. Mon père espère que les amis qui lui feront l’honneur de l’y visiter, seront aussi bien reçus et beaucoup plus à leur aise qu’à Randalls. Ce projet est de lui. Madame Weston n’a fait aucune objection, pourvu que vous n’en fassiez pas. Nous pensons tous de même. Vous aviez parfaitement raison ; dix couples dans aucune des salles de Randalls n’auraient pu se placer convenablement. Je sentais parfaitement que ce que vous disiez était juste, mais j’avais tant d’envie de réussir que je ne voulais pas me rendre, même d’après ma propre conviction. N’avons-nous pas réussi cette fois. Vous y consentez, n’est-il pas vrai ? »

« Il me paraît que personne ne peut faire d’objection, si M. et Madame Weston n’en font pas. Quant à moi, je l’approuve, c’est ce qu’on pouvait faire de mieux ; ne le croyez-vous pas, papa ? »

Elle fut obligée de répéter et d’expliquer le plan avant qu’on l’entendît ; et alors sa nouveauté eut besoin de nouvelles représentations pour le faire accepter.

« Non ! Il pensait que ce plan était le plus mauvais de tous. Une salle dans une auberge était toujours humide et dangereuse. On y respirait un air empesté ; elle devait être inhabitable. S’ils voulaient absolument danser, il valait mieux que le bal fût donné à Randalls. Il n’avait jamais été à l’hôtel de la Couronne de sa vie ; il ne connaissait pas même de vue ceux qui le tenaient. C’est un mauvais plan. On s’y enrhumerait plutôt qu’ailleurs. »

« J’allais vous observer, Monsieur, dit Frank Churchill, que ce qui faisait donner la préférence à la Couronne, c’était qu’on n’y courait pas de danger de s’enrhumer, et beaucoup moins qu’à Randalls ! M. Perry pouvait peut-être trouver ce changement de plan mauvais ; mais que nul autre ne le ferait. »

« Monsieur, dit M. Woodhouse, un peu vivement, vous vous trompez beaucoup, si vous croyez que M. Perry soit un homme de ce caractère. M. Perry est extrêmement fâché quand nous sommes malades. Mais je ne conçois pas comment la salle d’une auberge peut être meilleure que celles de la maison de votre père. »

« C’est, Monsieur, parce qu’elle est beaucoup plus grande. Nous n’aurons pas besoin d’ouvrir les fenêtres. »

« C’est à la pernicieuse coutume qu’on a d’exposer des corps échauffés à un air froid, qu’on doit (comme vous le savez fort bien, Monsieur), tous les accidens qui arrivent. »

« Ouvrir les fenêtres ! Mais M. Churchill, qui est-ce qui ouvrirait les fenêtres à Randalls ? Personne ne serait assez imprudent. Je n’ai jamais entendu parler d’une pareille chose. Danser les fenêtres ouvertes ! Je suis persuadé que ni votre père, ni madame Weston, jadis la pauvre mademoiselle Taylor, ne le souffriraient. »

« Ah ! Monsieur, un jeune étourdi passe souvent derrière un rideau, ouvre une fenêtre sans qu’on s’en aperçoive. Je l’ai quelquefois vu faire. »

« En vérité, Monsieur, que Dieu me bénisse, je ne l’aurais jamais cru ; mais je vis retiré du monde, et je suis presque toujours étonné de ce que j’entends. Cependant cela fait une grande différence, et lorsque nous en reparlerons… Mais ces sortes de choses demandent beaucoup de considération. Si M. et madame Weston veulent se rendre ici quelques-uns de ces jours, nous en raisonnerons pour décider de ce qu’on pourra faire. »

« Mais malheureusement, Monsieur, mon temps est si limité. »

« Oh ! dit Emma, en l’interrompant, nous aurons tout le temps d’en parler, nous ne sommes pas pressés. S’il est possible que nous allions à la Couronne, papa, ce sera fort commode pour les chevaux, ils ne seront pas loin de leur écurie. »

« C’est vrai, ma chère ; c’est une chose fort agréable. Ce n’est pas que Jacques se plaigne, mais il faut épargner ses chevaux le plus qu’on le peut. Si j’étais certain que les chambres fussent bien aérées. Mais peut-on se fier à madame Stokes ? J’en doute, je ne la connais pas même de vue. »

« Je réponds de tout, Monsieur, car c’est madame Weston qui s’en charge. »

« À présent, papa, vous pouvez être tranquille. Notre chère dame Weston, qui est l’attention personnifiée… Avez-vous oublié ce qu’a dit M. Perry, il y a tant d’années, lorsque j’avais la rougeole ? Si mademoiselle Taylor entreprend de bien envelopper mademoiselle Emma, vous n’aurez, rien à craindre. Combien de fois je vous ai entendu lui en faire compliment. »

« Oui, c’est très-vrai, je m’en souviens bien. Pauvre petite Emma ! Vous étiez bien mal de cette rougeole, c’est-à-dire que sans la grande attention de M. Perry, vous auriez été fort mal. Il est venu vous voir jusqu’à quatre fois par jour, pendant une semaine. Au commencement, il trouva qu’elle était de la bonne espèce, ce qui nous consola ; mais c’est une dangereuse maladie que la rougeole. J’espère que quand les enfans d’Isabelle l’auront, elle enverra chercher Perry. »

« Mon père et madame Weston sont en ce moment à la Couronne, examinant les locaux. Je les y ai laissés pour venir à Hartfield, impatient de connaître votre opinion. Tous deux vous prient de la donner sur les lieux, et ce sera avec le plus grand plaisir que je vous y accompagnerai. Ils ne concluront rien sans vous. »

« Emma fut charmée d’être appelée à ce conseil, et son père s’engageant à y penser pendant son absence, les deux jeunes gens se rendirent sans délai à la Couronne. M. et madame Weston furent enchantés de la voir arriver, et de recevoir son approbation. Ils étaient tous les deux très-occupés et très-heureux chacun à sa manière. Elle un peu mécontente, et lui trouvant tout très-bien. »

« Emma, dit-elle, ce papier est plus mauvais que je ne m’y attendais. Regardez comme il est sale, la boiserie est jaune et dans un état pitoyable. »

« Ma chère, vous êtes trop difficile, dit son mari, qu’est-ce que cela signifie ? Vous ne vous apercevrez de rien à la chandelle. Tout paraîtra aussi propre qu’à Randalls, à la lumière. Nous ne voyons rien de tout cela les jours de nos assemblées. »

Les dames se regardèrent, elles pensèrent probablement que les hommes ne s’apercevaient jamais qu’une chose fût propre ou non ; et les messieurs de leur côté crurent que les dames étaient trop occupées de choses futiles.

Les dames firent cependant une observation que les messieurs ne dédaignèrent pas. Il s’agissait d’une salle à manger. Au temps de l’érection de cette salle d’assemblée, ce n’était pas la mode de souper, et il n’y avait qu’une petite salle de jeu, à côté de la grande. On en aurait besoin pour la même raison qu’elle avait été établie. Comment faire ? Et quand même elle eût été inutile pour jouer, elle était trop petite pour y souper. On pouvait se procurer une chambre beaucoup plus grande ; mais elle était à l’extrémité de la maison, et il y avait un long et désagréable passage à parcourir avant d’y arriver. C’était une difficulté à vaincre. Madame Weston craignait que les jeunes gens n’attrapassent un coup d’air dans ce passage ; et Emma non plus que ces messieurs ne pouvaient souffrir l’idée d’être pressés à souper dans la petite chambre.

Madame Weston proposa de n’avoir point de souper en règle, mais un buffet garni de viandes froides, de vins et de toutes sortes de raffraîchissemens, etc. Mais cette idée fut renvoyée bien loin. Un bal privé, sans un bon souper, fut regardé comme une fraude infâme, commise contre les droits des hommes et des femmes, et on pria madame Weston de n’en plus parler : elle s’y prit d’une autre manière, et, observant la salle de jeu plus attentivement, elle dit :

« Je ne la crois pas si petite, vous savez que nous ne serons pas beaucoup. »

M. Weston, de son côté, parcourant à grands pas le passage, s’écria :

« Vous parlez tant, ma chère, de la longueur de ce passage, ce n’est rien du tout, et l’on n’y sent pas le moindre air de l’escalier. »

« Je désirerais savoir, dit madame Weston, l’arrangement que la généralité des invités préférerait. Votre intention est sans doute de contenter tout le monde. »

« Certainement, s’écria Frank, vous voulez avoir l’opinion de vos voisins, c’est bien pensé. Si l’on connaissait les principaux, les Cole, par exemple ! Ils ne demeurent pas loin d’ici. Voulez-vous que j’aille les chercher, ou mademoiselle Bates ? Elle est encore plus près ; et je crois qu’elle sait mieux que personne ce qui conviendra à tout le monde. Je crois que notre conseil n’est pas assez nombreux. Irai-je inviter mademoiselle Bates de venir nous joindre ? »

« Oui, s’il vous plaît, dit en hésitant madame Weston, si vous croyez qu’elle puisse nous être utile. »

« Elle ne vous servira en rien, dit Emma ; elle sera pleine de reconnaissance et de contentement ; elle ne vous dira rien, elle n’écoutera même pas vos questions. Je ne vois aucun avantage à consulter mademoiselle Bates. »

« Mais elle est si amusante ! J’aime beaucoup à l’entendre parler ; d’ailleurs je n’amènerai pas toute la famille. »

M. Weston les rejoignit, et sachant ce dont il s’agissait, il donna son approbation. »

« Oui, Frank, allez chercher mademoiselle Bates, et finissons-en tout d’un coup. Je suis sûr que le projet lui plaira, et je ne connais personne plus capable qu’elle de vaincre les difficultés. Amenez mademoiselle Bates. Nous devenons un peu trop délicats. Elle nous enseignera la manière d’être satisfaits de ce que nous possédons. Mais il faut les amener toutes deux. »

« Toutes deux ! La vieille dame peut-elle ? »

« La vieille dame ! Non ; mais la jeune. Je vous croirais un vrai lourdaud, Frank, si vous ameniez la tante sans la nièce. »

« Je vous demande pardon, monsieur, je n’y pensais pas ; je vais tâcher de les engager à venir toutes deux, puisque vous le désirez. » Il prit sa course.

Long-temps avant son retour, car il fut obligé d’attendre que la tante se fût mise en état de paraître, ainsi que son élégante nièce, madame Weston, douce et bonne épouse, avait examiné le passage une seconde fois, et l’avait trouvé moins mauvais qu’il ne le lui avait paru à la première. Ainsi tout se trouva à peu près arrangé. Les détails inférieurs, tels que les tables, les lumières, le thé, le souper, furent laissés aux soins de madame Weston et de madame Stokes. On était sûr que toutes les personnes invitées viendraient. Frank Churchill avait déjà écrit à Enscombe, pour obtenir une prolongation de quelques jours de plus que la quinzaine, chose qu’on ne pouvait lui refuser ; et on s’attendait à avoir un bal charmant. C’est ce que mademoiselle Bates assura tout en arrivant. Comme conseil, on pouvait s’en passer, mais pour donner son approbation, elle était excellente. Elle la donna avec chaleur, avec effusion ; aussi ne manqua-t-elle pas de plaire. Il se passa encore une demi-heure à visiter les différentes salles, à examiner si l’on ne s’était pas trompé ; et enfin, dans le doux espoir du plaisir à venir, avant de se séparer, Emma promit sa main pour les deux premières contre-danses au héros de la soirée future, et elle entendit que M. Weston disait bas à son épouse : « il lui a demandé sa main, ma chère ; c’est bien. Je savais qu’il le ferait. »











CHAPITRE XXIX.


Il ne manquait qu’une chose pour rendre parfaitement agréable à Emma la perspective de ce bal ; c’était qu’on le fixât pour un jour qui ne dépassât pas le temps qu’il était permis à Frank Churchill de rester dans le comté de Surry ; car, malgré la grande confiance qu’affectait M. Weston, il ne lui paraissait pas impossible que les Churchill ne lui accordassent pas un jour de plus ; mais la chose qu’elle désirait était impossible. Il fallait du temps, prendre des mesures, faire les préparatifs, etc., et il n’y avait pas de probabilité que ce bal pût avoir lieu avant le commencement de la semaine, avant laquelle expirait le congé de Frank. Ainsi, on allait pendant quelques jours s’occuper d’une fête qui, suivant elle, n’aurait probablement pas lieu.

Enscombe cependant fut gracieux, sinon de parole, du moins de fait ; car quoique la demande du jeune homme ne fût pas agréable, on ne s’opposa pas à ce qu’il restât quelques jours de plus. Tout paraissait aller au mieux ; mais comme on n’échappe à un désagrément que pour en éprouver un autre, Emma, sûre de son bal, se chagrina de l’indifférence qu’affectait M. Knightley à ce sujet. Soit que ne dansant pas, soit que n’ayant pas été consulté, il eût formé la résolution de ne pas s’en occuper, de ne montrer aucune espèce de curiosité sur le temps, les convives, les préparatifs, etc., Emma ne put tirer autre chose de lui que ces paroles : « Fort bien. Si les Weston veulent se donner tout cet embarras pour le plaisir de quelques heures d’un passetemps bruyant, cela ne me regarde pas ; je n’ai rien à dire, excepté que je ne leur permets pas de choisir le genre de plaisir qui me convient. Cependant, il faut que j’y aille ; je ne puis pas refuser ; je ferai tous mes efforts pour ne pas m’endormir. J’avoue pourtant que j’aimerais mieux rester à la maison pour repasser les comptes de Larkins. Prendre du plaisir à voir danser, ce n’est certainement pas moi. Je ne fais jamais attention aux personnes qui dansent ; j’ignore s’il y a des gens assez bons pour le faire. Celui ou celle qui danse bien, sont dans le cas d’une personne vertueuse, dont la conduite porte sa récompense avec elle. En général, ceux qui regardent danser, pensent à tout autre chose qu’à ce qu’ils voient. »

Emma sentit que ce sarcasme était dirigé contre elle, ce qui la mit en colère tout de bon. Ce n’était pas pour faire un compliment à Jeanne Fairfax qu’il montrait tant d’indifférence et d’indignation, ce n’était pas d’après les sentimens de cette belle qu’il désapprouvait le bal, car elle désirait ardemment qu’il eût lieu ; cet espoir la rendit confiante, animée ; elle s’écria volontairement :

« Oh ! mademoiselle Woodhouse, j’espère qu’il n’arrivera rien qui puisse empêcher le bal ; que je serais trompée ! J’attends cet heureux moment avec le plus grand plaisir. »

Ce n’était donc pas pour obliger Jeanne Fairfax qu’il aurait préféré la société de son Larkins. Non ! elle fut de plus en plus persuadée que les soupçons de madame Weston étaient mal fondés. Il avait pour elle de la compassion et de l’attachement, mais pas d’amour. Mais, hélas ! elle n’eut bientôt plus le loisir de se quereller avec M. Knightley. Deux jours d’une agréable sécurité furent suivis du renversement d’un projet si bien conçu. M. Churchill écrivit à son neveu qu’il eût à se rendre près de lui en toute hâte. Madame Churchill était malade, et trop mal pour pouvoir se passer de lui ; elle était souffrante depuis quelque temps (ainsi l’écrivait son mari), quoiqu’elle n’en eût rien dit, par la constante habitude de ne causer de peine à personne, et de jamais penser à elle-même ; mais qu’à présent sa maladie était tellement sérieuse, qu’il l’engageait à partir sur-le-champ pour Enscombe.

Madame Weston envoya incontinent un extrait de cette lettre à Emma. Il fallait qu’il partit, et cela dans peu d’heures, sans avoir, pour diminuer la répugnance qu’il sentait, la moindre crainte pour sa tante. Il connaissait sa maladie ; elle ne venait jamais que lorsqu’elle lui convenait.

Madame Weston ajoutait qu’il n’avait que le temps d’aller prendre congé des personnes d’Highbury, qui lui avaient montré quelque intérêt ; que de là il irait à Hartfield.

Ce malheureux billet mit fin au déjeûner d’Emma. Ce ne fut, après l’avoir lu, qu’exclamations et jérémiades. La perte du bal, celle du jeune homme, et tout ce que le jeune homme devait sentir ! c’était en vérité bien malheureux ! Quelle délicieuse soirée on aurait passé ! tout le monde aurait été si heureux ! et elle et son partenaire eussent été les plus heureux de tous ! Je l’avais prévu. Ce fut là sa seule consolation.

Les sentimens de M. Woodhouse furent divisés. Il pensa d’abord à la maladie de madame Churchill, et désirait savoir de quelle manière on la traitait. Quant au bal, il fut choqué que sa chère Emma en fût privée ; mais, dit-il, nous serons tous plus en sûreté à la maison.

Emma attendit quelque temps la visite de Frank. Mais si ce retard ne prouvait aucun désir de la voir, ses regards tristes, l’abattement dans lequel il semblait être lorsqu’il entra, firent oublier cette faute. Ce départ lui tenait tellement au cœur, qu’il avait peine à exprimer le chagrin qu’il lui causait. Il resta pendant quelques minutes absorbé dans ses idées, et lorsqu’il sembla revenir à lui, ce ne fut que pour dire : « De toutes les choses détestables, la plus horrible, c’est de prendre congé. »

« Mais vous reviendrez, dit Emma Ce n’est pas la seule visite que vous ferez à Randalls. Ah ! (faisant un signe de la tête) l’incertitude de mon retour ! je ferai tous mes efforts ; ce sera l’objet de toutes mes pensées ! et si mon oncle et ma tante viennent à Londres au printemps ! mais comme ils y ont manqué cette année, je crains que cette coutume ne soit perdue à jamais. »

« Notre pauvre bal, il faut l’abandonner. Ah ! ce bal ! pourquoi avons-nous tant attendu ? pourquoi n’avons-nous pas saisi l’instant du plaisir quand nous le pouvions ? Combien de fois le bonheur nous fuit-il par de vains préparatifs ! Vous nous avez prédit ce qui est arrivé. Oh ! mademoiselle Woodhouse, pourquoi rencontrez-vous toujours si juste ? »

« En vérité, je suis fâchée d’avoir deviné cette fois-ci. J’aurais mieux aimé être joyeuse que savante. »

« Si je reviens, nous sommes sûrs de danser. Mon père y compte. N’oubliez pas vos engagemens. »

Emma lui donna un coup d’œil gracieux. « Une telle quinzaine, continua-t-il, chaque jour plus agréable que le jour précédent ! chaque jour me prouvant que j’aurais beaucoup de peine à changer de place ! Heureux sont ceux à qui il est permis d’habiter Highbury ! »

« Puisque vous nous rendez une justice si éclatante, dit Emma en riant, je puis vous demander si vous n’avez pas eu des doutes peu honorables pour nous ? Ne surpassons-nous pas vos espérances ? Je le crois. Je suis persuadée que vous ne vous attendiez pas à nous trouver à votre goût. Si vous eussiez eu une idée favorable de nous, vous n’auriez pas tant tardé à venir à Highbury. »

Quoiqu’il niât que le fait fût vrai, il sourit de manière à convaincre Emma qu’elle ne se trompait pas.

« Et il faut que vous partiez ce matin ? »

« Oui, mon père doit venir me joindre ici. Nous nous en retournerons à pied ensemble, et je partirai sur-le-champ ; je crains de le voir arriver à l’instant. »

« Vous n’avez pas même cinq minutes à donner à vos amies mademoiselle Fairfax et mademoiselle Bates : c’est malheureux ! L’esprit prédominant de mademoiselle Bates vous aurait raffermi le courage. »

« Je les ai vues en passant ; j’ai cru devoir le faire. Je suis entre chez elles, comptant n’y rester que trois minutes ; mais l’absence de mademoiselle Bates m’a retenu plus long-temps. Elle était sortie, et j’ai cru devoir l’attendre. C’est une femme dont on peut et même dont on ne peut s’empêcher de se moquer, mais pour qui l’on doit avoir des égards. J’ai cru devoir commencer par cette visite. »

Il se troubla, quitta son siége, et fut se placer à une fenêtre.

« Enfin, dit-il, peut-être que mademoiselle Woodhouse… Je pense que vous ne pouvez guère vous empêcher d’avoir des soupçons. »

Il la regarda, comme s’il voulait pénétrer ses sentimens. Elle ne savait trop que dire. Cette conduite lui semblait être l’avant-coureur de quelque chose de très-sérieux, ce qu’elle ne désirait pas. Se faisant un effort, elle dit d’un ton calme, dans l’intention de l’arrêter.

« Vous avez très-bien fait ; il était très-naturel que vous rendissiez cette visite. »

Il garda le silence. Elle crut qu’il la regardait, songeant sans doute à ce qu’elle avait dit, et cherchant à la deviner. Elle l’entendit soupirer. Il était assez naturel de penser qu’il en avait sujet. Il ne pouvait pas supposer qu’elle lui eût donné des encouragemens. Il se passa quelques momens assez embarrassans ; il se remit sur sa chaise, et dit d’un air un peu plus rassuré :

« J’ai très-bien senti que je devais tout le reste de mon temps à Hartfield. J’ai pour Hartfield la considération la plus distinguée. »

Il se tut de nouveau, se leva encore, et parut fort embarrassé. Il était plus amoureux d’elle qu’Emma ne le supposait ; et qui sait comment la scène aurait fini, si son père ne fût pas arrivé ? M. Woodhouse entra aussi dans la salle, et le jeune homme fut forcé de rentrer dans son assiette ordinaire.

M. Weston, toujours alerte quand il y avait quelque chose à faire, et aussi incapable de retarder un mal inévitable que d’en prévoir un douteux, « dit qu’il était temps de partir » ; et le jeune homme, malgré ses soupirs, ne put s’empêcher de dire qu’il avait raison, et se leva pour prendre congé.

« J’aurai des nouvelles de vous tous, dit-il, c’est ma seule consolation. J’ai engagé madame Weston à vouloir bien correspondre avec moi, elle a eu la bonté de me le promettre. Oh ! quelle bénédiction d’avoir une femme pour correspondant, surtout lorsqu’elle veut bien s’intéresser aux absens. Elle me dira tout, et par ses lettres il me semblera d’être encore à Highbury. »

On se salua amicalement et un « Bon voyage, » ferma la bouche des uns et des autres, et la porte sur Frank Churchill. Son départ avait été si précipité, leur entrevue si courte ; il était parti, et Emma sentait la perte que ferait sa petite société par son absence, et crut s’apercevoir qu’elle en était trop touchée.

Ce changement était triste. Ils se voyaient presque tous les jours depuis son arrivée. Certainement, depuis son séjour à Randalls, il avait ravivé les esprits. L’idée, l’espérance de le voir que chaque jour amenait, ses attentions, son amabilité, ses manières, tout le faisait regretter. Cette quinzaine s’était écoulée trop vite, et l’on allait retomber dans le cours ordinaire des tristes visites et des soirées peu agréables d’Hartfield. Pour couronner l’œuvre, et augmenter les regrets, il s’en était fallu de peu qu’il ne lui eût dit qu’il l’aimait. Quant au degré de constance dont se piquait M. Frank, c’était une autre affaire ; mais pour le présent il était certain qu’il avait une grande prédilection pour elle, qu’il lui avait marqué une préférence exclusive ; elle en était si persuadée, qu’elle crut qu’il était impossible de s’empêcher de l’aimer un peu, malgré la résolution qu’elle avait formée auparavant, de ne pas le faire.

« Il faut que cela soit, dit-elle, l’ennui, l’inquiétude que j’éprouve, l’état de stupidité dans lequel je me trouve, l’envie de rester assise sans rien faire, le sentiment qui me porte à regarder tout ce qui se passe dans la maison comme triste et insipide, me portent à croire que je suis amoureuse. Je serais la créature la plus surprenante du monde si je ne l’étais pas ! au moins, pour quelques semaines. Fort bien ! ce qui fait du mal aux uns fait du bien aux autres. Je ne serai pas seule à regretter le bal, si je la suis à déplorer le départ de Frank Churchill ; mais M. Knightley en aura beaucoup de plaisir. Il pourra passer toutes ses soirées, si bon lui semble, avec Larkins. »

M. Knightley, cependant, ne montra aucune apparence de triomphe. Il ne disait pas que pour son propre compte il fût très-fâché de ce qui était arrivé, car ses regards auraient contredit ses paroles : mais il avoua galamment qu’il était peiné de ce que l’espérance des autres avait été trompée ; et ajouta avec un air vraiment touché :

« Vous, Emma, qui avez si peu d’occasions de danser, vous avez joué de malheur ! »

Ce ne fut que quelques jours après qu’Emma vit Jeanne Fairfax, pour juger des regrets quelle éprouvait d’un si grand changement. Mais quand elles se rencontrèrent, sa sérénité lui parut odieuse. Elle avait été très-mal, avait souffert tellement de la tête, que sa tante déclara que si le bal eût eu lieu, elle n’eût pas pu y aller. En conséquence, Emma crut devoir attribuer au mauvais état de sa santé l’air d’indifférence qu’elle affectait.











CHAPITRE XXX.


Emma continuait à se croire amoureuse, ses idées variaient seulement du plus au moins. D’abord elle crut qu’elle l’aimait beaucoup, et ensuite très-peu. Elle prenait un sensible plaisir à entendre parler de Frank Churchill, et, par rapport à lui, à voir M. et Madame Weston : elle pensait souvent à lui, attendait une lettre avec une extrême impatience, afin de savoir comment il se portait, s’il était encore abattu, si la santé de sa tante était rétablie, et enfin, s’il y avait quelqu’espoir qu’il revînt à Randalls ce printemps. Mais d’un autre côté, elle ne se trouvait pas malheureuse, et après le premier jour, elle reprit ses occupations ordinaires avec autant de plaisir qu’auparavant. Elle était enjouée, et, quoique le jeune homme lui plût, elle lui trouvait des défauts ; malgré qu’elle pensât tant à lui, soit lorsqu’elle travaillait à l’aiguille, soit lorsqu’elle dessinait, formant d’agréables projets d’attachement ; imaginant d’intéressans dialogues ; inventant des lettres passionnées : cependant, quand une déclaration formelle de sa part se présentait à sa pensée, le résultat était, qu’elle le refusait. Cette affection chez eux devait dégénérer en amitié. Ils se serviraient des expressions les plus tendres en se quittant, mais enfin, ils devaient se séparer. En faisant ces réflexions, elle sentit qu’elle n’était pas si fortement éprise de lui qu’elle l’avait cru ; car, malgré la résolution formelle qu’elle avait prise de ne jamais se séparer de son père, et de ne jamais se marier, un violent attachement devait produire de plus grands combats que ses sentimens ne lui en faisaient craindre. « Je ne vois pas, disait-elle, que j’aie besoin de me servir du mot sacrifice. Dans aucunes de mes spirituelles reparties, de mes délicates négatives, ai-je jamais parlé de faire un sacrifice ? Je ne crois pas qu’il soit absolument nécessaire à mon bonheur. Tant mieux, mon intention n’est certainement pas de me persuader à moi-même que je sente plus que je ne fais. J’ai assez d’amour, je serais très-fâchée d’en avoir davantage. »

À tout prendre, elle était également satisfaite des sentimens qu’elle lui supposait.

« Il est certainement très-amoureux, tout le prouve, oui, il est très-amoureux ! Et lorsqu’il reviendra, s’il continue à l’être, il faudra que je prenne bien garde à ne pas lui donner d’encouragement. »

« Il ne serait pas excusable d’en agir autrement, puisque je sais à quoi m’en tenir. Ce n’est pas que je croie qu’il se soit imaginé que je lui en aie déjà donné. Non, s’il eût pensé que je partageais ses sentimens, il n’eût pas été si malheureux : et à son départ, son langage et ses regards eussent été bien différens. Cependant, je dois me tenir sur mes gardes. C’est-à-dire en supposant qu’il continue à m’aimer ; mais je ne m’y attends pas, je ne compte guère sur sa constance, il n’est pas homme à la fidélité duquel on puisse se fier. Il a le cœur chaud, mais porté au changement. Plus j’y réfléchis, plus je me trouve heureuse de ce que mon affection ne soit pas plus violente. Dans peu, je serai de nouveau tranquille, et ce sera une grande crise de passée : car on dit qu’il faut aimer une fois en sa vie ; et je m’en serai tirée à bon marché. »

Aussitôt qu’il fut parvenu une lettre de lui à Randalls, elle fut envoyée à Emma ; elle la lut avec tant de plaisir, qu’en secouant la tête, elle crut n’avoir pas rendu justice aux sentimens qu’elle avait pour lui. Cette lettre était longue et bien écrite, donnait des détails de son voyage et de ses sensations : il exprimait sa reconnaissance et son affection de la manière la plus polie ; il faisait la description des localités avec exactitude et précision, n’oubliant rien de ce qui pouvait mériter quelque attention. Quant à madame Weston, il lui rendait toute la justice qu’elle méritait, et les louanges qu’il lui donnait avaient l’apparence de partir du cœur ; sa translation subite d’Highbury à Enscombe, la différence des jouissances de la vie sociale, dans ces deux places, étaient assez bien décrites pour persuader qu’il les sentait, et que sans des raisons de bienséance, il eût pu en dire davantage. Dans plusieurs endroits, le nom de mademoiselle Woodhouse était tracé, et jamais sans être suivi de quelque compliment gracieux sur son bon goût, ou sur ce qu’elle avait fait ou dit : et la dernière fois qu’elle l’y vit, quoiqu’il n’y eût rien de bien galant à sa suite, il fit néanmoins plus de sensation sur son cœur, parce qu’il faisait mention de l’influence qu’elle avait sur lui.

« Je n’ai pas eu un seul instant, disait-il, pour aller prendre congé de la belle petite amie de mademoiselle Woodhouse, je vous prie de lui en faire mes excuses. »

Emma ne douta point que cela ne fût pour elle-même. Il ne se souvenait d’Henriette, que parce qu’elle était son amie. Il ne disait rien d’Enscombe, ni de ses espérances, qui ne fût déjà connu ; madame Churchill se remettait, et il n’osait pas, même en idée, fixer le temps où il pourrait revenir à Randalls.

Emma trouva en pliant et en renvoyant cette lettre, quelque plaisir, quelque satisfaction que les parties principales lui eussent causés, qu’elle n’avait rien ajouté à ce qu’elle sentait pour lui : qu’elle pourrait bien s’en passer, et que par conséquent, il était le maître de chercher fortune ailleurs. Ses résolutions n’étaient pas changées, au contraire elles devinrent plus vives et plus intéressantes, parce qu’elles lui suggérèrent, en le refusant elle-même, un projet pour son bonheur futur et sa consolation. En se souvenant d’Henriette, et la nommant la belle petite amie, il lui fit naître l’idée qu’il pourrait reporter sur Henriette l’affection qu’il avait pour elle. Était-ce impossible ? Non. Henriette lui était sans doute de beaucoup inférieure en jugement, mais il avait été vivement frappé de sa beauté et de la naïveté de ses manières ; ainsi toutes les probabilités étaient en sa faveur. Ce serait une union extrêmement avantageuse et très-agréable à Henriette.

« Il ne faut pas que je m’appesantisse sur cela, dit-elle, je ne dois pas y songer. Je connais le danger de me fier à mes spéculations. Cependant il est arrivé des choses plus surprenantes, et lorsque M. Frank Churchill et moi cesserons d’avoir de l’amour l’un pour l’autre, ce sera le moyen de nous confirmer dans cette amitié désintéressée que j’envisage d’avance avec plaisir. »

Il était heureux pour Emma, d’avoir des consolations en réserve pour Henriette ; mais il ne fallait en user qu’avec précaution, car elle était menacée d’un grand malheur. L’arrivée de Frank Churchill avait immédiatement suivi le départ de M. Elton, et l’avait remplacé dans les conversations d’Highbury. Maintenant que Frank était parti, on s’occupa de nouveau des affaires de M. Elton. On nommait le jour de son mariage. Il serait bientôt de retour, disait-on, avec la nouvelle mariée. On eut à peine le temps de parler de la première lettre d’Enscombe, tant on était occupé de M. Elton et de son épouse ; et Frank Churchill fut oublié. Le nom seul de M. Elton lui donnait des vapeurs. Elle avait eu trois semaines de répit, et espérait qu’Henriette s’était fortifiée contre lui. Les apprêts du bal de M. Weston avaient fait tout oublier ; mais il paraissait qu’elle n’était pas assez bien remise pour soutenir le choc que lui causeraient son retour, la vue d’une belle voiture et le son des cloches.

La pauvre Henriette était si abattue, qu’elle avait besoin de tous les secours, des attentions, des remontrances et de toutes les consolations qu’il était au pouvoir d’Emma de lui donner. Emma sentait qu’elle n’en pouvait trop faire, et qu’Henriette avait des droits à ses soins et à sa patience. Mais il était dur pour Emma de persuader sans convaincre. Henriette écoutait avec soumission, et disait : « C’est très-vrai, mademoiselle Woodhouse a raison, je ne dois pas penser à eux, je ne m’en occuperai plus. Mais c’était en vain qu’on changeait de sujet ; un quart-d’heure après elle y revenait, sans s’en apercevoir. À la fin Emma changea de champ de bataille. Le plus grand reproche que vous puissiez me faire, Henriette, est de vous occuper sans cesse, et de regarder comme un malheur le mariage de M. Elton. Il est impossible de censurer plus amèrement l’erreur dans laquelle je suis tombée. Je sais que c’est moi qui ai tout fait. Je ne l’ai point oublié, je vous assure. Trompée moi-même, j’ai été la cause que vous l’avez été vous-même. J’en ressentirai pour la vie un mortel chagrin. Ne vous imaginez pas que je l’oublie jamais. »

Henriette fut si vivement frappée de ce discours, qu’elle ne put articuler que quelques mots. Emma continua.

« Ce n’est pas pour moi que je vous ai dit : Henriette, montrez du courage, pensez moins à M. Elton, parlez-en moins, par rapport à moi, c’est pour vous que je l’ai désiré, pour vous à qui il importe plus que ma propre satisfaction, que vous obteniez le commandement de vous-même, afin de respecter vos devoirs, d’agir suivant la bienséance ; d’éviter les soupçons, de préserver votre santé et votre réputation : enfin, de rétablir votre tranquillité. Voila les motifs qui m’ont dirigée dans mes exhortations : il est important pour vous de les adopter.

« Quant à la peine que je puis avoir, c’est une considération secondaire. Je veux vous épargner de plus grands malheurs. J’ai peut-être senti quelque-fois qu’Henriette ne devait pas oublier ce qui m’était dû, ou plutôt l’amitié que je me croyais en droit d’attendre d’elle. »

Cet appel à ses affections fut plus efficace que tout autre chose. L’idée de manquer à la reconnaissance et à la considération qu’elle devait à mademoiselle Woodhouse qu’elle aimait véritablement de tout son cœur, la mit au désespoir, et lorsque sa violence fut un peu calmée, il lui en resta assez pour l’engager à se mieux conduire.

« Vous, la meilleure amie que j’ai jamais eue de ma vie. Vous manquer de reconnaissance ! Personne ne vous égale en bonté ! Je vous préfère à tout ce qui existe ! Oh ! mademoiselle Woodhouse, que j’ai été ingrate envers vous. »

De pareilles expressions, accompagnées de tout ce que pouvaient leur donner de force les yeux et le geste, firent sentir à Emma qu’elle n’avait jamais tant aimé Henriette que dans ce moment, et qu’elle n’avait jamais attaché tant de prix à l’affection qu’elle lui témoignait. Il n’y a pas de charme égal à la tendresse de cœur, se dit-elle en elle-même : un cœur tendre et chaud est de beaucoup préférable à l’esprit ; il est plus attrayant. C’est la bonté du cœur qui fait que mon cher papa est adoré de tout le monde, ainsi que ma sœur Isabelle. Je n’ai pas cette bonté, mais je l’estime et la respecte. Henriette m’est bien supérieure par le charme et la félicité que cette tendresse de cœur procure. Ma chère Henriette, je ne vous changerais pas pour la compagne la plus spirituelle, la plus instruite et la plus clairvoyante du monde. Oh ! La froideur de Jeanne Fairfax ! Henriette en vaut cent comme elle ; et pour une épouse, la femme d’un homme d’esprit, elle serait inappréciable. Je ne nomme personne, mais heureux serait l’homme qui changerait Emma pour Henriette. »











CHAPITRE XXXI.


La première fois qu’on vit madame Elton, ce fut à l’église ; mais quoique sa présence pût donner des distractions, la curiosité ne fut pas satisfaite de la voir dans un banc ; il fallait s’en rapporter aux visites de cérémonie qu’on devait lui rendre, pour décider si elle était très-belle, passablement belle, ou pas belle du tout.

Emma résolut d’être une des premières à lui rendre ses devoirs, plus par orgueil et bienséance, que par curiosité ; et pour se débarrasser de cette désagréable affaire tout d’un coup, elle résolut de conduire Henriette avec elle.

Elle ne put entrer dans le presbytère pour la seconde fois, se retrouver dans la chambre où elle avait réparé le désordre de sa chaussure, sans rappeler à son souvenir mille pensées chagrinantes. Complimens, charade, d’horribles bévues ; et on suppose bien que de son côté, Henriette n’en fut pas exempte, mais elle se conduisit bien ; seulement elle était pâle et garda le silence.

La visite fut courte, suivant l’usage. Cela, joint à l’embarras d’esprit, empêcha Emma de former son opinion sur la nouvelle mariée, et d’en dire autre chose, sinon qu’elle était bien mise et paraissait agréable ; ce qui ne signifiait rien.

La vérité est qu’elle ne lui plut pas. Elle ne se pressa pas de lui trouver des défauts, mais elle ne reconnut en elle aucune élégance, des manières aisées, et même beaucoup trop pour une jeune étrangère nouvellement mariée. Sa personne n’était pas mal, et sa figure était aussi assez bien ; mais point de traits, son air, sa voix et ses manières annonçaient une femme du commun. Emma crut au moins qu’elle passerait pour telle qu’elle se la figurait.

Quant à M. Elton, elle ne put juger de ses manières, ou elle ne se permit pas d’en parler. Dans tous les temps possibles, une visite de noce est une cérémonie peu agréable, et il faut que le mari le soit beaucoup pour s’en tirer convenablement. La femme appelle à son aide sa modestie et ses beaux habits ; mais l’homme n’a que du bon sens à invoquer, et si l’on considère la position malheureuse dans laquelle se trouvait M. Elton : dans la même chambre, il voyait la femme qu’il venait d’épouser, celle qu’il avait eu grande envie d’avoir, et enfin une autre qu’on voulait lui donner, l’on ne sera pas surpris qu’il fit triste figure, et qu’il fût mal à son aise.

« Eh bien ! mademoiselle Woodhouse, dit Henriette, dès qu’elles furent sorties du presbytère, que pensez-vous de madame Elton ? N’est-elle pas charmante ? »

Emma ne répondit pas sur-le-champ.

« Oh ! oui, c’est une femme assez agréable. »

« Elle me paraît très-belle. » ( Elle soupire ).

« Elle est bien mise, sa robe est très-élégante. »

« Je ne suis pas du tout surprise qu’il en soit devenu amoureux. » (Autre soupir).

« Il n’y a rien de surprenant à cela. Une fortune passable, et puis elle s’est jetée à sa tête. »

« Je suis très-persuadée, répliqua Henriette, en soupirant de nouveau, qu’elle l’aimait beaucoup. »

« C’est possible, mais il n’est pas donné à tout homme d’épouser la femme qui l’aime le mieux. Il est très-probable qu’elle avait besoin de s’établir, et que cette offre fut la plus avantageuse qui pût s’offrir à elle. »

« Oui, dit Henriette vivement, elle a bien fait de l’accepter, personne n’en pouvait désirer une meilleure. Je désire de tout mon cœur qu’ils soienl heureux. Maintenant, mademoiselle Woodhouse, je crois qu’à présent je pourrai les voir sans en être affectée. Il est toujours l’être supérieur que je l’ai vu, mais étant marié, c’est tout différent. Vous pouvez être tranquille sur mon compte ; je puis maintenant le regarder et l’admirer sans grand danger. J’ai tant de plaisir à voir qu’il s’est bien marié ! Elle me paraît charmante, tout juste la personne qu’il méritait. Qu’elle est heureuse ! Il l’appelle Augustine. Le joli nom ! »

Lorsque la visite fut rendue à Emma, elle fixa son opinion, elle avait eu le temps de voir et de juger. Henriette n’étant pas à Hartfield, et M. Woodhouse tenant compagnie à M. Elton, Emma eut un quart-d’heure de conversation avec son épouse. Ce quart-d’heure lui suffit pour reconnaître que madame Elton était vaine, très-contente d’elle-même, se croyait une femme de conséquence, qu’elle avait intention de briller et d’afficher une supériorité à laquelle ses manières formées à une mauvaise école, son ton hautain et familier, ne lui donnaient aucun droit. Elle crut observer, en outre, que si elle n’était pas sotte, elle était ignorante, et que la société d’une telle femme ne rendrait certainement pas M. Elton heureux.

Il aurait beaucoup mieux fait d’épouser Henriette. Si elle n’était pas instruite, elle l’aurait lié avec des personnes qui l’étaient ; mais il était naturel de supposer que mademoiselle Hawkins, d’après les grands airs qu’elle se donnait, avait été la personne la plus accomplie de la société qu’elle voyait. Le riche beau-frère, près Bristol, faisait par son alliance, l’orgueil de la famille ; il avait des châteaux, des voitures, etc. À peine était-elle assise, qu’elle parla de Maple-Grove, résidence ordinaire de son beau-frère, M. Suckling. Elle compara Maple-Grove à Hartfield. Les terres autour d’Hartfield n’étaient pas d’une grande étendue, mais bien distribuées, la maison était moderne et bien bâtie. Madame Elton parut approuver la dimension des salles, de l’entrée et de tout ce qu’elle voyait. « En vérité cela ressemble à Maple-Grove, je suis extrêmement surprise d’une si parfaite ressemblance. Cette chambre est aussi longue et aussi large que celle où se tient ma sœur, le matin, à Maple-Grove ; c’est celle qu’elle préfère. Elle en appela au témoignage de M. Elton. « N’êtes-vous pas frappé de la ressemblance ? En vérité je croirais presque que je suis encore à Maple-Grove. »

« Et l’escalier, vous savez que je vous l’ai observé en entrant, placé exactement de même. Je vous assure, mademoiselle Woodhouse, qu’il m’est extrêmement agréable de me trouver dans une maison qui me rappelle Maple-Grove. J’y ai passé de si heureux jours ! Charmant endroit ! Tous ceux qui y viennent en sont enchantés. Quant à moi, je le regardais comme ma maison. Lorsque, comme moi, vous serez déplacée, mademoiselle Woodhouse, vous sentirez combien il est doux de se rappeler les lieux qu’on a quittés. C’est suivant moi un des plus grands désagrémens du mariage que d’être obligé de se déplacer. »

Emma ne répondit qu’un mot, mais madame Elton, qui avait envie de parler, s’en contenta.

« Si ressemblant à Maple-Grove ! Non-seulement la maison, mais même les terres qui l’entourent. Les lauriers à Maple-Grove y sont en aussi grande profusion qu’ici ; placés de la même manière, dans l’ouverture, entre les bois. J’ai aperçu un grand arbre avec un banc tout au tour, qui me fait souvenir de… Oh ! mon frère et ma sœur seront enchantés d’Hartfield : les gens qui ont une grande étendue de terre sont charmés d’en voir d’arrangées comme les leurs. »

Emma n’était pas de son avis ; elle pensait au contraire que les gens possesseurs de grandes terres se souciaient fort peu des terres des autres. Mais croyant inutile de redresser cette erreur, elle se contenta de dire :

« Quand vous connaîtrez mieux ce pays, je crains bien que vous ne pensiez que vous avez conçu une trop bonne opinion d’Hartfield. Le comté de Surry est plein de beautés. »

« J’en suis persuadée, c’est le jardin de l’Angleterre. »

« Oui, mais si nous n’avions pas d’autres prétentions que celle-là, ce ne serait pas grand’chose, car on donne ce nom-là à plusieurs comtés. »

« Non, je ne crois pas, répliqua madame Elton, avec un sourire de satisfaction, je ne l’ai jamais entendu donner qu’au comté de Surry. »

Emma garda le silence.

« Mon frère et ma sœur ont promis de nous rendre visite ce printemps, ou au plus tard cet été. Nous profiterons de cette circonstance pour faire des excursions. Pendant leur séjour nous en ferons beaucoup, j’en suis sûre. Ils viendront sans doute dans leur landau, qui contient à l’aise quatre personnes, et sans parler de notre voiture, nous serons à même de reconnaître les différentes beautés du pays. Je ne crois pas que dans cette saison ils viennent en chaise de poste. Mais quand le temps de leur arrivée approchera, je leur écrirai qu’il faut qu’ils viennent dans leur landau. Lorsqu’on visite un beau pays, vous savez, mademoiselle Woodhouse, qu’on est bien aise de tout voir, et M. Suckling trouve beaucoup de plaisir à aller en reconnaissance. Nous nous sommes portés sur King’s-Weston deux fois l’été passé, peu après l’acquisition du landau. Je suppose que pendant l’été vous faites souvent de ces parties. »

« Non, pas ici, nous sommes éloignés des beautés qui font l’objet des parties dont vous parlez ; nous sommes des gens tranquilles, et en général plus portés à rester à la maison, qu’à faire des parties de plaisir. »

« Ah ! rester à la maison, c’est ce que j’aime sur toute chose, personne n’est plus casanière que moi ; j’étais passée en proverbe à cause de cela à Maple-Grove. Sélina a dit plusieurs fois, en partant pour Bristol : Il m’est impossible de tirer cette fille de la maison : je suis obligée de sortir, quoique je déteste d’être seule dans le landau ; mais Augustine, de sa propre volonté, ne dépasserait jamais les barrières du parc. Elle a souvent répété cela, quoique je ne sois pas du tout portée à approuver une entière solitude. Je crois au contraire qu’il est fort mal de se retirer tout à fait de la société ; qu’il faut aller dans le monde ni trop ni trop peu. Je vois votre situation, mademoiselle Woodhouse, (regardant M. Woodhouse) l’état de la santé de M. votre père doit vous empêcher de sortir souvent. Pourquoi n’essaie-t-il pas Bath ? Il devrait y aller. Je suis persuadée que les eaux lui feraient du bien. »

« Mon papa a été à Bath plusieurs fois, sans que sa santé se soit améliorée, et M. Perry, dont le nom vous est sans doute connu, assure que les eaux de Bath ne peuvent lui faire aucun bien. »

« C’est grand dommage, car je vous assure, mademoiselle Woodhouse, que lorsque les eaux conviennent, elles opèrent des merveilles : j’en ai vu tant d’exemples lorsque je demeurais à Bath ! C’est une ville si agréable, que cela seul serait d’un grand service à M. Woodhouse, dont les esprits sont abattus ; et quant à vous, je ne perdrai pas le temps à vous la recommander. Les avantages de Bath, pour les jeunes personnes sont assez connus. Ce serait une charmante introduction dans le monde pour vous, qui avez presque toujours été renfermée à la maison ; et je pourrais vous assurer tout en arrivant, une des meilleures sociétés de la ville. Un mot de ma main fera accourir au-devant de vous une foule de connaissances ; et mon intime amie, madame Partridge, avec qui je demeurais à Bath, aura pour vous les plus grandes attentions, et c’est là la personne la plus propre à vous conduire dans le monde. »

Emma eut bien de la peine à se retenir. L’idée de devoir à madame Elton ce qu’on appelle une introduction dans le monde ; d’être présentée dans la société sous les auspices d’une dame Partridge, probablement quelque pimpante veuve qui, au moyen d’une pensionnaire, vivait tant bien que mal ! La dignité de mademoiselle Woodhouse d’Hartfield se trouvait en vérité bien ravalée !

Elle se contint, et se contenta de remercier madame Elton très-froidement, observant que Bath ne lui convenait pas plus qu’à son papa ; et, pour éviter de nouveaux affronts, elle changea de sujet.

« Je ne vous demande pas si vous êtes musicienne, madame ; ordinairement la réputation des talens précède toujours l’arrivée des personnes qui les possèdent. Depuis long-temps on connait les votres à Highbury, où l’on sait que vous êtes d’une force supérieure sur le piano. »

« Oh ! non, en vérité. De la première force ! bien loin de là, je vous assure. Considérez, je vous prie, la partialité de la personne qui a transmis cette information. Je suis folle de la musique, je l’aime avec passion ; mes amis me persuadent que j’ai du goût ; mais pour l’exécution, je suis très-ordinaire, très-médiocre, je vous assure. Vous, mademoiselle Woodhouse, je sais que vous jouez à ravir. Je vous avoue que j’ai senti une vive satisfaction d’apprendre qu’il y avait des amateurs de musique dans la société du pays que j’allais habiter. Je ne puis vivre sans musique ; je la regarde comme une des choses nécessaires à la vie ; et ayant toujours été accoutumée à une société musicale à Bath et à Maple-Grove, ç’aurait été un grand sacrifice pour moi. J’ai eu l’honnêteté de le dire à M. Elton, lorsqu’il me parlait de ma nouvelle habitation, et m’exprimait les craintes qu’il avait à ce sujet, et surtout de la petitesse de sa maison, sachant de quelle manière j’avais toujours été logée, et il n’était pas sans crainte. L’entendant parler ainsi, je m’empressai de lui dire que j’abandonnais volontiers le monde, les parties, les bals, les spectacles, et que je ne craignais pas la solitude avec les ressources personnelles que j’ai, pouvant me suffire à moi-même. Pour ceux qui n’ont pas ces ressources, c’est différent ; mais les miennes me rendent parfaitement indépendante. Quant à avoir des salles plus petites que celles que j’avais auparavant, je n’y pense nullement. Certainement je vivais dans les grandeurs à Maple-Grove, et je lui donnai ma parole que, pour être heureuse, je n’avais pas besoin de deux voitures ni de grands appartemens ; mais je lui avouai avec candeur que je ne pouvais pas vivre sans faire de la musique. »

« Nous ne pouvons pas supposer, dit Emma en souriant, que M. Elton ait hésité à vous assurer que vous trouveriez une société musicale à Highbury, et j’espère qu’il n’aura outrepassé la vérité qu’autant que le motif de le faire le lui permettait. »

« Certainement non, je suis convaincue qu’il n’a rien dit de trop. Il est satisfaisant pour moi de me trouver dans un pareil cercle. Je me flatte que nous aurons de charmans petits concerts ensemble. Je pense, mademoiselle Woodhouse, que nous devrions, vous et moi, instituer une société de musique qui s’assemblerait une fois la semaine chez vous ou chez nous. Ce plan tous plaît-il ? Je crois que si nous nous mettons à la tête, nous aurons bientôt des alliés. J’ai besoin de quelque chose de semblable pour me tenir en haleine, car les femmes mariées, vous savez, abandonnent ordinairement la musique de bonne heure. On raconte beaucoup d’histoires à ce sujet. »

« Mais vous, qui êtes si passionnée pour la musique, il n’y a pas de danger que cela vous arrive. »

« Je pense que non ; mais cependant, lorsque je jette les yeux sur mes connaissances, je tremble. Sélina l’a abandonnée tout à fait ; elle ne touche aucun instrument, quoiqu’elle joue très-bien, et on en peut dire autant de madame Jeffereys, jadis mademoiselle Claire Patridge ; des deux Milman, à présent mesdames Bird et Cooper, et de tant d’autres que je ne puis compter. En vérité, c’est effrayant. J’étais fort en colère contre Sélina ; mais je commence à comprendre qu’une femme mariée a bien d’autres occupations. J’ai été enfermée ce matin au moins une bonne demi-heure avec ma femme de charge. »

« Mais toutes ces choses une fois arrangées. »

« Fort bien, dit madame Elton en riant ; nous verrons. »

Emma la trouvant à peu près déterminée à quitter la musique, n’eut plus rien à dire ; et après un moment de silence, madame Elton parla d’autres choses.

« Nous avons été à Randalls, dit-elle ; nous avons trouvé tout le monde à la maison. M. et madame Weston paraissent fort aimables ; ils me plaisent infiniment. Madame Weston semble être une excellente créature ; je suis enchantée d’elle. Elle a été votre gouvernante, je crois ? »

Emma fut si étonnée d’un pareil propos, qu’elle ne put répondre ; mais madame Elton, sans y faire attention, continua.

« Avant su cela, j’ai été surprise de lui trouver l’air d’une dame, tout à fait les manières d’une femme comme il faut. »

« Les manières de madame Weston, dit Emma, ont toujours été distinguées par la propriété, la simplicité et l’élégance. Elle a toujours pu servir d’exemple aux jeunes personnes de son sexe. »

« Et qui croiriez-vous qui est venu pendant que nous y étions ? »

Emma ne put le deviner ; cependant le ton de sa question annonçait quelqu’un de connaissance.

« Knightley ! continua madame Elton, Knightley en personne ! N’était-ce pas heureux ? car n’étant pas à la maison lorsqu’il y passa l’autre jour, je ne l’avais pas encore vu, et comme c’est l’ami intime de M. E…, je mourais d’envie de le connaître ; et je rends justice à mon cara sposo, et dire qu’il ne devait pas avoir honte de son ami. Knightley a l’air et les manières d’un homme comme il faut ; je suis enchantée de lui ; tout en lui annonce l’homme bien né. »

Heureusement il était temps que la visite finît ; ils partirent, et Emma put respirer. Femme insupportable, s’écria-t-elle, pire que je ne me l’étais imaginé ! Knightley ! je n’aurais pas pu le croire. Knightley, qu’elle n’a jamais vu, et l’appeler Knightley tout court ! Et d’avoir découvert qu’il avait l’air d’un homme comme il faut ! Une petite parvenue, commune, avec M. E. et son cara sposo, ses ressources personnelles, ses airs et ses prétentions des halles. Elle a eu l’esprit de s’apercevoir que M. Knightley est un homme bien né. Je ne crois pas qu’il lui fasse le même compliment, et qu’il la prenne pour une femme bien née. Je ne l’aurais jamais cru. Et de prétendre qu’elle et moi formions une société musicale ! On croirait que nous sommes intimes. Et madame Weston, elle est surprise que la personne qui m’a élevée ait l’air d’une dame. De pis en pis. Je n’ai encore vu rien de semblable. Henriette est de cent piques au-dessus d’elle. Que dirait Frank Churchill, s’il était ici ? Combien cela l’amuserait ! Que lui dirait-il ? Ha ! m’y voici ; je me surprends à penser à lui. Frank Churchill se place comme de lui-même dans mon esprit. »

Tout cela lui passa par la tête avant que son père ne se fût remis du fracas que lui avait causé la visite des Elton, et fût en état de parler, ainsi qu’elle de l’entendre.

« Eh bien, ma chère, commença-t-il par dire, considérant que nous ne l’avons jamais vue avant cette visite, elle paraît une assez jolie femme ; et je suis très-persuadé qu’elle a été contente de vous. Elle parle un peu trop vîte ; elle écorche les oreilles. Mais je suis peut-être trop délicat : je n’aime pas à entendre des voix étrangères ; et personne ne parle comme vous et mademoiselle Taylor. Néanmoins, elle me semble agréable, ses manières sont gentilles ; et je crois qu’elle deviendra pour M. Elton une très-bonne épouse. Je pense cependant qu’il aurait mieux fait de ne pas se marier. Je lui ai fait mes excuses de ne lui avoir pas rendu visite ; et je l’ai assuré que je ne manquerais pas d’aller le voir dans le courant de l’été. Mais j’aurais dû y aller auparavant. Ne pas rendre ses devoirs à une nouvelle mariée, c’est une faute, et cela prouve que je suis invalide : je crains ce détour avant d’arriver au presbytère. »

« Vos apologies, papa, ont été bien reçues ; j’en suis sûre, M. Elton vous connaît. »

« Oui, mais une jeune dame nouvellement mariée. Oh ! j’aurais dû lui rendre mes devoirs le plus tôt possible. J’ai manqué. »

« Mais, mon cher papa, vous n’aimez pas les mariages : pourquoi seriez-vous si fâché d’avoir manqué à rendre visite à M. Elton ? Ce serait recommander le mariage, si vous avez tant d’égards pour de nouveaux mariés. »

« Non, ma chère, je n’ai jamais conseillé à personne de se marier ; mais je voudrais toujours rendre aux dames ce qui leur est dû, particulièrement à une jeune épouse qui a le pas partout, quelque qualifiées que soient les personnes avec lesquelles elle se trouve. »

« Fort bien, mon cher papa, si ce n’est pas encourager le mariage, je ne m’y connais pas, et je n’aurais jamais cru que vous ayez tendu un pareil piège aux jeunes filles. »

« Ma chère, vous ne me comprenez pas. C’est une affaire qui n’a rien de commun avec le mariage, c’est un devoir que commandent la politesse et le savoir vivre. »

Emma ne dit plus rien. Son père avait une attaque de nerfs et ne pouvait l’entendre. Les insultes de madame Elton lui revinrent à l’esprit, et l’occupèrent long-temps.





CHAPITRE XXXII.


Aucune nouvelle découverte ne convainquit Emma qu’elle devait se rétracter sur ce qu’elle avait pensé de madame Elton. Ses observations étaient exactes. Partout elle la trouva la même, présomptueuse, familière, ignorante, mal élevée, et s’en faisant accroire. Elle avait un peu de beauté, quelque talent ; mais si peu de jugement, qu’elle se croyait capable de venir former celui de tout le voisinage, de polir et d’éclairer les habitans d’Highbury, et pensait que la position dans laquelle avait été mademoiselle Hawkins ne pouvait être surpassée que par celle de madame Elton.

« Il n’y avait pas de doute que M. Elton ne pensât comme sa femme. Il paraissait non-seulement heureux, mais fier de l’avoir. Il avait l’air de se féliciter d’avoir amené une pareille femme à Highbury que personne ne surpassait, pas même mademoiselle Woodhouse ; et la plupart de ses connaissances, promptes à flatter, incapables de juger sainement, s’en rapportaient à la bonne volonté de mademoiselle Bates, et la trouvaient aussi accomplie qu’elle disait l’être. De cette manière, les louanges de madame Elton passèrent de bouche en bouche, sans que mademoiselle Woodhouse s’y opposât. Elle continuait à lui payer le tribut de son admiration, en continuant à dire qu’elle était très-agréable et très-bien mise. »

Madame Elton devint encore pire qu’elle n’avait paru. Ses sentimens pour Emma changèrent. Offensée sans doute, par la froideur qu’elle lui avait témoignée lorsqu’elle lui proposa de se lier avec elle, elle s’éloigna insensiblement ; et quoique Emma en fût charmée, son aversion pour madame Elton en augmenta, parce que cet éloignement procédait d’un mauvais caractère, elle se conduisait mal ainsi que son mari à l’égard d’Henriette. Ils la négligeaient et la regardaient du haut de leur grandeur. Emma espéra que cette conduite guérirait Henriette : mais les causes de cette guérison ne faisaient pas honneur aux Elton.

Il n’y avait pas de doute que l’attachement d’Henriette n’eût été sacrifié à l’intimité conjugale, et représenté sous des couleurs aussi désagréables pour l’une qu’avantageuses pour l’autre. Par là elle devint l’objet de leur haine et de leur dérision.

Lorsqu’ils n’avaient rien de mieux à dire, ils parlaient mal de mademoiselle Woodhouse, et l’inimitié qu’ils n’osaient lui témoigner ouvertement, était déversée à pleines mains sur la pauvre Henriette.

Madame Elton s’était, à la première vue, éprise d’une belle passion pour Jeanne Fairfax, et avant qu’Emma eût eu le malheur de lui déplaire. Non contente de manifester son admiration, elle résolut, sans en être priée, sans aucune sollicitation, de la prendre sous sa protection et de lui faire du bien.

La troisième fois qu’Emma la vit, elle apprit d’elle-même ce trait digne du temps de la chevalerie errante.

« Jeanne Fairfax, mademoiselle Woodhouse, est toute charmante. J’en suis folle. Elle est si douce, si gentille, elle a tant de talens. Elle joue du piano comme un ange. Les connaissances que j’ai en musique me permettent d’en parler d’une manière positive. Oh ! elle est toute charmante. Vous allez peut-être vous moquer de la chaleur que je mets à parler d’elle ; mais en vérité je n’ai que Jeanne Fairfax dans la tête. Sa position est capable d’affecter qui que ce soit. Je pense, mademoiselle Woodhouse, qu’il est de notre devoir de lui être utile, nous devons la pousser dans le monde. Des talens comme les siens ne doivent pas être enfouis dans un village. Je suis sûre que vous connaissez ces charmans vers du poëte.

Plus d’une belle fleur croît dans des lieux déserts,
Et ses plus doux parfums se perdent dans les airs.

« Nous ne devons pas les voir se vérifier dans l’aimable Jeanne Fairfax. »

« Je ne crois pas qu’il y ait aucun danger » fut la réponse calme d’Emma.

« Et lorsque vous connaîtrez mieux la situation de Jeanne Fairfax, et que vous saurez où elle a été élevée ; que c’est le colonel et madame Campbell qui ont pris soin de son éducation, je suis persuadée que vous ne supposerez plus que ses talens soient enfouis. »

« Oh ! Mais, ma chère demoiselle Woodhouse, elle est maintenant dans une telle solitude, une si grande obscurité, qu’elle est totalement perdue. Quelque avantage qu’elle ait reçu chez les Campbell, elle n’a plus rien à attendre d’eux ! Je crois qu’elle en est convaincue… Elle est très-timide et silencieuse… On sent qu’elle a besoin de protection… Je l’en aime davantage… Je dois l’avouer, c’est une grande recommandation auprès de moi… Sa timidité surtout me plaît infiniment : cette qualité si rare aujourd’hui, lorsqu’elle se rencontre chez les personnes qui nous sont inférieures, nous devons leur en savoir un gré infini… Je vous assure que Jeanne a un excellent caractère, elle m’intéresse plus que je ne puis l’exprimer. »

« Vous semblez vivement affectée, mais je ne conçois pas comment les connaissances de mademoiselle Fairfax, celles mêmes qui lui sont attachées dès l’enfance, peuvent lui témoigner plus d’égard, que per… »

« Ma chère demoiselle Woodhouse, on peut faire beaucoup, lorsqu’on ose agir… Vous et moi n’avons rien à craindre : si nous donnons l’exemple, nous serons suivies par plusieurs personnes, qui, quoiqu’elles ne soient pas dans la même situation que nous, feront néanmoins ce qu’elles pourront. Nous avons des voitures, et nous vivons de manière que l’addition de Jeanne Fairfax, en quelque temps que ce soit, ne gênerait en rien. Je serais très-mécontente que Wright, en aucun temps, m’envoyât un dîner, qui me fit regretter d’avoir invité mademoiselle Fairfax et quelques autres à le partager. De la manière dont j’ai été élevée, il n’est pas possible que je puisse faire attention à de pareilles minuties. Le plus grand danger que je puisse courir dans mon ménage, ne viendra pas de ce côté-là, mais au contraire de dépenser trop : car quoique nous n’ayons pas les revenus de mon frère, M. Suckling, nous sommes déjà trop portés à imiter le luxe qui brille à Maple-Grove. Quoi qu’il en soit, je suis résolue de donner à Jeanne Fairfax des marques d’attention, de l’avoir souvent chez moi, de la conduire partout, d’avoir des parties de musique pour faire ressortir ses talens. Je ferai tous mes efforts pour lui procurer une situation agréable. J’ai tant de connaissances, que je suis sûre de réussir en peu de temps. Je la présenterai à mon frère et à ma sœur quand ils viendront ici, je suis persuadée qu’elle leur plaira, et quand sa crainte sera un peu passée, elle se familiarisera insensiblement avec eux, car leurs manières sont tout à fait engageantes. Pendant tout le temps qu’ils resteront, je l’aurai très-souvent chez moi ; et j’ose croire que nous trouverons le moyen de lui donner une place dans le landau, lorsque nous irons reconnaître les beautés du pays. »

« Pauvre Jeanne Fairfax ! pensa Emma, vous n’avez pas mérité une pareille indignité. Vous pouvez en avoir mal agi envers madame Dixon, mais la punition surpasse vos torts. Les bontés et la protection de madame Elton ! Pauvre Jeanne Fairfax ! Grand Dieu ! Il se pourrait bien que dans ses sociétés, elle s’entretînt aussi d’Emma Woodhouse. La langue licencieuse de cette femme ne connaît aucune retenue. »

Emma n’eut plus à entendre de ces discours de parades, exclusivement étudiés pour elle, si éminemment ornés de « Ma chère demoiselle Woodhouse. » Madame Elton la laissa en paix. Elle ne fut plus exposée à être l’amie intime de l’aimable protectrice de Jeanne Fairfax, elle n’eut plus que sa part, comme tout le monde en général, de ce que madame Elton sentait, de ce qu’elle méditait ou faisait.

Elle s’amusait de ce qu’elle en entendait dire. Les attentions que madame Elton prodiguait à Jeanne excitèrent dans le cœur simple et bon de mademoiselle Bates une vive gratitude, qu’elle manifestait partout. Madame Elton était, suivant elle, la plus aimable, la plus affable et la plus charmante des femmes ; aussi accomplie, qu’il lui plaisait de le paraître. La seule surprise d’Emma était que Jeanne acceptât ces marques d’attention de madame Elton. Elle avait entendu dire qu’elle se promenait avec les Elton, qu’elle passait avec eux des journées entières. Cette conduite l’étonnait ; elle n’aurait jamais cru que le bon goût et l’orgueil de mademoiselle Fairfax pussent supporter la société du presbytère.

« C’est une énigme, dit-elle, préférer passer dans les privations de tout genre des mots entiers ! Et à présent souffrir la mortification des attentions de madame Elton, le vide de sa conversation, plutôt que d’aller rejoindre des personnes d’un mérite supérieur, qui l’avaient toujours aimée, et qui lui avaient donné tant de preuves d’affection. »

Jeanne était venue à Highbury, en apparence pour trois mois ; les Campbell étaient allés en Irlande pour le même espace de temps ; mais avant promis à leur fille d’y passer tout l’été, ils l’avaient invitée de nouveau à les y aller joindre ; et suivant ce que disait mademoiselle Bates, madame Dixon avait écrit de la manière la plus pressante. Si Jeanne voulait y aller, on lui enverrait des amis, des domestiques, une voiture, enfin tout ce qui serait nécessaire pour l’y conduire commodément ; et cependant elle avait refusé !

« Il fallait qu’elle eût de grands motifs pour ne pas accepter leur invitation ; ainsi concluait Emma. »

Il était présumable qu’elle s’était imposé une pénitence, ou qu’elle lui avait été ordonnée par les Campbell.

Il faut qu’il y ait de quelque côté de grandes craintes, de grandes précautions à prendre ou de fortes résolutions à rompre. Elle ne peut pas se trouver avec les Dixon. Quelqu’un l’a ordonné ainsi. Mais comment peut-elle consentir à vivre avec les Elton ? C’est encore une autre énigme. »

En faisant mention de sa surprise à ce sujet, devant le petit nombre de ceux qui savaient ce qu’elle pensait de madame Elton, madame Weston hasarda l’apologie de mademoiselle Fairfax, en ces termes :

« Nous ne pouvons pas supposer, ma chère Emma, que Jeanne trouve beaucoup de plaisir au presbytère ; mais il vaut mieux encore y aller, que de rester seule à la maison. Sa tante est une excellente créature ; mais il est bien ennuyeux de l’avoir toujours pour compagne. Nous devons considérer ce qu’elle a quitté, avant de la condamner sur ce qu’elle va chercher. »

« Vous avez parfaitement raison, madame Weston, dit vivement M. Knightley, mademoiselle Fairfax est aussi capable que nous de juger de madame Elton. Si elle eût pu choisir sa société, elle ne l’eût pas préférée ; mais (avec un souris de reproche à Emma) elle reçoit de madame Elton des attentions que personne ne lui offre. »

Emma s’aperçut d’un coup d’œil que madame Weston lui avait lancé, et dit avec une feinte rougeur, frappée de la chaleur des paroles de M. Knightley :

« Des attentions de la part de madame Elton devaient, je pense, plutôt dégoûter Jeanne que lui plaire. Les invitations de madame Elton, après tout, ne sont que des… »

« Je ne serais pas étonnée, reprit madame Weston, que mademoiselle Fairfax n’ait été entraînée malgré elle par l’empressement qu’aura mis sa tante à recevoir les civilités de madame Elton. La pauvre demoiselle Bates aura, sans doute, compromis sa nièce, et probablement forcée de contracter en apparence une plus grande intimité, que son bon sens ne lui eût permis, malgré le désir naturel qu’on a de varier un peu sa position. »

Toutes deux attendaient, avec une espèce d’anxiété, qu’il reprit la parole ; et, après quelques minutes de silence, il dit :

« Il y a une autre considération dont vous ne parlez pas, c’est que madame Elton ne s’exprime pas avec mademoiselle Fairfax dans les termes dont elle se sert quand elle fait mention d’elle ailleurs. Nous connaissons tous la différence qui existe entre les pronoms il et elle et toi, dont nous nous servons entre intimes, car nous sentons tous qu’il y a quelque chose au-dessus de la civilité ordinaire, absolument nécessaire au commerce personnel que nous avons les uns avec les autres. Nous ne pouvons pas communiquer à tout le monde les avis qui nous travaillaient l’esprit une heure auparavant. Outre ces règles générales, vous pouvez être assurées que madame Elton est frappée de respect, par la supériorité d’esprit et les manières élégantes de mademoiselle Fairfax, et que face à face elle la traite avec tous les égards qu’elle mérite. Madame Elton n’a probablement jamais rencontré de femme égale à mademoiselle Fairfax, et sa vanité, telle qu’elle soit, ne peut l’empêcher de reconnaître sa grande infériorité au moral comme au physique. »

« Je sais la haute opinion que vous avez de mademoiselle Fairfax, dit Emma (pensant au petit Henri). Un mélange d’alarme et de délicatesse la fit hésiter quelque temps.

« Oui, répliqua-t-il, tout le monde connaît combien je considère mademoiselle Fairfax. »

« Et cependant, dit Emma, d’un air décidé, mais se retenant bien vite ; néanmoins désirant savoir à quoi s’en tenir, elle se dépêcha de parler ; et cependant vous ignorez peut-être vous-même combien vous la considérez. La grandeur de votre admiration vous prendra peut-être par surprise, un jour ou l’autre. »

M. Knightley était dans ce moment-là occupé à rattacher le dernier bouton d’une de ses guêtres. L’effort qu’il fit, ou quelqu’autre cause, colora sa figure tandis qu’il répondait :

« Oh ! vous y êtes, mais d’autres ont pris l’avance. Il y a six semaines que M. Cole m’en a parlé. »

Il s’arrêta, et madame Weston pressa le pied d’Emma, qui ne savait que penser. Un instant après il continua :

« Cela n’arrivera cependant jamais, je vous en assure ; mademoiselle Fairfax, j’en suis convaincu, ne voudrait pas de moi, si je la demandais en mariage, et je suis très-certain que je ne ferai jamais une pareille démarche. »

Ici Emma rendit à madame Weston le signe qu’elle en avait reçu, et joyeuse elle s’écria :

« M. Knightley, vous n’êtes pas vain, je dois vous rendre cette justice. »

Il ne fit pas semblant de l’entendre ; il était pensif ; peu après il dit, d’une manière qui montrait qu’il n’était pas satisfait :

« Ainsi vous aviez arrangé ce mariage entre mademoiselle Fairfax et moi. »

« Non, en vérité. Vous m’avez assez grondée pour faire des mariages, pour que j’ose prendre cette liberté avec vous. Ce que j’en ai dit tout à l’heure n’était qu’une plaisanterie. Oh ! non, en vérité, je n’ai pas la moindre envie que vous épousiez Jeanne Fairfax, ou telle autre Jeanne que ce soit. Si vous étiez marié vous ne viendriez plus nous tenir amicalement compagnie, comme vous faites à présent. »

M. Knightley fut encore pensif. Le résultat de sa rêverie se manifesta ainsi : « Non, Emma, je ne pense pas que l’excès de mon admiration puisse jamais me prendre par surprise ; je n’ai jamais songé à elle de la manière que vous l’entendez. » Peu après il ajouta : « Jeanne Fairfax est une charmante personne, mais Jeanne elle-même n’est pas parfaite ; elle a un défaut, elle n’a pas ce caractère ouvert qu’un homme désirerait trouver dans sa femme. »

Emma fut très-joyeuse de savoir que Jeanne avait un défaut. « Fort bien, dit-elle, vous avez bientôt imposé silence à M. Cole ? »

« Sur-le-champ. Il me fit doucement une ouverture, je lui dis qu’il se trompait, il me fit ses excuses, et ne m’en parla plus. Cole n’a pas la prétention d’être plus sage ou plus spirituel que ses voisins. »

« En ce cas-là, il ne ressemble guère à madame Elton qui, en jugement et en esprit, se croit la première personne du monde ! Je serais charmée de savoir ce qu’elle dit des Cole et ce qu’elle en pense ! elle est assez versée dans le langage vulgaire, pour leur trouver un nom convenable. Elle vous appelle Knightley. Que dira-t-elle des Cole ? Et malgré cela, je ne dois pas être surprise que Jeanne Fairfax reçoive les civilités qu’elle lui fait, et consente à vivre avec elle. Mad. Weston, j’adopte votre façon de penser. Je crois beaucoup plus au désir que doit avoir Jeanne d’échapper à l’ennui que lui cause sa tante, qu’au triomphe de sa supériorité sur madame Elton. Je ne crois pas que madame Elton reconnaisse cette supériorité dans Jeanne, soit en esprit, en talens ou en manières ; son éducation vulgaire ne lui permet pas de se contraindre. Je suis certaine qu’elle insulte continuellement à sa protégée, par ses offres de service, ses intentions bienfaisantes à lui procurer une situation permanente, et en attendant de la faire admettre dans les excursions, et de lui obtenir une place dans le landau. »

« Jeanne Fairfax a de la sensibilité, dit M. Knightley, je ne l’accuse pas d’en manquer ; au contraire, elle a un excellent caractère, qui lui donne la force de pardonner, de souffrir, de se contraindre ; mais elle manque de confiance. Elle est réservée, et beaucoup plus aujourd’hui qu’elle ne l’a jamais été. J’aime un caractère franc. Non, jusqu’à ce que Cole m’eut parlé de mon attachement prétendu, je n’y avais jamais pensé. Je voyais Jeanne avec plaisir, je conversais avec elle, et je l’admirais, mais rien de plus. »

« Véritablement, dit Emma à madame Weston d’un air triomphant, lorsqu’il les quitta : Que dites-vous maintenant du mariage de M. Knightley avec Jeanne Fairfax ? »

« Mais, ma chère Emma, je dis qu’il est si occupé de l’idée qu’il n’est pas amoureux d’elle, que je crains qu’il ne finisse par le devenir… Ne me battez pas !











CHAPITRE XXXIII.


Tous ceux qui avaient rendu visite à M. Elton, s’empressèrent à l’envi de lui témoigner des égards à l’occasion de son mariage. On lui donna des dîners et des soirées ; les invitations pleuvaient de toutes parts, de manière qu’elle eut le plaisir de penser que toutes ses journées seraient désormais bien employées.

« Je vois, dit-elle, la vie que je dois mener parmi vous. Sur ma parole, nous allons devenir tout à fait déréglés. Il parait que nous sommes à la mode ; si c’est ainsi qu’on vit à la campagne, on ne peut pas dire qu’on y soit à plaindre. Depuis le lundi jusqu’au samedi, nous n’avons pas un jour de libre ! »

« Une femme avec beaucoup moins de ressources que moi, ne serait pas embarrassée. »

Toutes les invitations étaient bonnes pour elle. Son train de vie à Bath, lui avait donné l’habitude des soirées dehors de chez elle, et Maple-Grove lui fournissait celle des dîners. Elle était à la vérité choquée de ne pas trouver partout deux salles d’assemblée, de ce qu’on ne savait pas faire le gâteaux pour les assemblées, et qu’il n’y avait pas des glaces à Highbury. Madame Bates, madame Perry, madame Goddard et autres connaissaient peu le monde, mais elle devait leur enseigner à se conduire. Dans le cours du printemps, son intention était de rendre toutes les civilités qu’on lui avait faites, par une partie supérieure à tout ce qu’on avait vu dans le pays. Les tables de jeux devaient être garnies de bougies et de cartes cachetées. On devait louer des garçons pour servir à la ronde des rafraîchissements, en ordre et dans un temps fixé.

Emma jugea qu’elle devait donner un dîner à Hartfield, aux Elton. Ils ne pouvaient pas faire moins que les autres, elle serait exposée aux soupçons, et supposée capable d’un bas ressentiment. Après qu’elle en eut causé pendant dix minutes avec son papa, M. Woodhouse ne montra pas de répugnance, il stipula comme à l’ordinaire, qu’il ne ferait pas les honneurs de la table, et qu’il ne déciderait pas qui devait le remplacer.

Il fallait quelques réflexions au sujet des personnes qu’on inviterait. Outre les Elton, on devait avoir monsieur et madame Weston et monsieur Knightley, c’était dans la règle. Et il n’était pas possible que la pauvre petite Henriette ne remplît pas la huitième place. Cette invitation ne plaisait pas à Emma, et elle fut extrêmement satisfaite lorsqu’Henriette la pria de l’excuser. « Elle préférait, disait-elle, ne pas se trouver avec lui. Elle ne se croyait pas encore assez bien guérie pour le voir avec sa charmante épouse. Si mademoiselle Woodhouse voulait le lui permettre, elle resterait à la maison. » C’était précisément le désir d’Emma. Elle fut ravie du courage de sa jeune amie, sans cela elle ne pouvait inviter Jeanne Fairfax pour la huitième place. Depuis sa dernière conversation avec madame Weston et M. Knightley, elle sentait des remords de conscience sur sa conduite avec Jeanne Fairfax. Les paroles de M. Knightley avaient porté coup. Il avait dit que Jeanne recevait des civilités de madame Elton, que personne ne lui avait offertes.

C’est bien vrai, dit-elle, quant à ce qui me regarde, c’était à moi que ses paroles s’adressaient. Du même âge, ancienne connaissance, j’aurais dû lui témoigner plus d’amitié : il est impossible qu’elle en ait pour moi. Je l’ai négligée si long-temps. Mais je veux réparer mes torts.

Toutes les invitations furent acceptées ; mais cela ne suffisait pas, une malheureuse circonstance vint troubler le plaisir qu’on avait à faire les préparatifs du dîner. Les deux petits Knightley avaient été invités à venir passer quelques semaines avec leur grand papa et leur tante, et leur père devait les amener et rester un jour entier à Hartfield, et ce jour se trouva être celui du dîner. Il était impossible de ne pas le recevoir, le père et la fille étaient fâchés de cet événement. Monsieur Woodhouse sentait que huit personnes à table était tout ce que ses nerfs pouvaient supporter, et cette fois-ci il s’en trouvait neuf. Emma craignait que ce neuvième ne fût de très-mauvaise humeur de n’avoir que vingt-quatre heures à passera à Hartfield, et d’y prouver un grand dîner.

Emma chercha à consoler son père, sans pouvoir se consoler elle-même. Elle lui représenta que quoiqu’ils dussent être neuf, que cependant Jean n’étant pas grand parleur, le bruit n’en serait pas augmenté de beaucoup. Mais pour elle, c’était un triste échange de l’avoir vis-à-vis d’elle, au lieu de son frère. L’événement fut plus favorable à M. Woodhouse qu’à Emma. Jean Knightley arriva ; mais M. Weston fut appelé à Londres, et devait être absent le jour du dîner : M. Woodhouse en fut enchanté. L’arrivée des deux petits enfans et le courage philosophique du père au sujet de ce dîner, diminuèrent le chagrin d’Emma.

Le jour arriva enfin ; les conviés furent ponctuels ; et M. Jean Knightley se disposa à paraître agréable. Au lieu d’entraîner son frère à une fenêtre, il causait avec mademoiselle Fairfax. Il regarda sans rien dire madame Elton, quoiqu’elle fût aussi belle que les dentelles et les perles pussent la rendre. Il ne voulait savoir d’elle que ce qui lui était nécessaire pour en rendre compte à sa femme. Mais mademoiselle Fairfax était une ancienne connaissance, une bonne fille, et il pouvait causer avec elle. Il l’avait rencontrée le matin, comme il revenait de la promenade avec ses enfans, et qu’il commençait à pleuvoir. Il était naturel de lui dire quelque chose d’honnête ; et, en l’abordant, il entama ainsi la conversation :

« Je me flatte, mademoiselle Fairfax, que vous n’avez pas été loin ce matin ; autrement, vous auriez été bien mouillée ; nous n’avons eu que le temps de rentrer. »

« Je n’ai été que jusqu’au bureau de la poste aux lettres ; c’est toujours moi qui suis chargée de ce soin quand je suis ici. C’est un embarras de moins pour la maison, et cela m’engage à sortir. Une promenade avant déjeuner me fait du bien. »

« Pas en temps de pluie ? »

« Non ; mais il ne pleuvait pas encore lorsque je suis sortie. »

M. Jean Knightley répliqua en souriant.

« C’est-à-dire que vous aviez envie de vous promener ; car vous n’étiez pas à trente pas de la maison lorsque j’ai eu le plaisir de vous rencontrer, et Henry et Jean avaient long-temps auparavant vu tomber plus de gouttes d’eau qu’ils n’en pouvaient compter. Le bureau de la poste aux lettres, à une certaine période de la vie, a beaucoup de charmes. Lorsque vous serez parvenue à mon âge, vous verrez qu’il ne vaut pas la peine de se mouiller pour aller chercher des leltres.»

Elle répondit en rougissant un peu.

« Je n’ai pas lieu d’espérer que je puisse jamais me trouver dans une situation pareille à la vôtre, entourée de tout ce qui m’est cher : ainsi l’âge ne me donnera aucune indifférence pour les lettres. »

« De l’indifférence ! non, je ne crois pas que vous en ayez jamais. Les lettres ne sont pas indifférentes non plus. En général, elles sont une vraie peste. »

« Vous parlez des lettres d’affaires ; les miennes sont des lettres d’amitié. »

« J’ai souvent pensé que ces dernières étaient les pires de toutes, dit-il froidement.

« Les affaires, vous savez, procurent de l’argent ; mais l’amitié, presque jamais. »

« Ah ! vous ne parlez pas sérieusement. Je connais trop M. Jean Knightley, pour ne pas savoir qu’il est au moins aussi susceptible d’amitié qu’un autre. Je conçois aisément que vous puissiez faire moins de cas des lettres que moi ; mais cette différence ne vient pas de l’âge, mais bien de nos situations respectives. Vous avez toujours près de vous tout ce qui vous intéresse ; et cela ne m’arrivera peut-être jamais. Ainsi, jusqu’à ce que j’aie survécu à mes affections, je sortirai toujours pour aller chercher mes lettres, le temps fût-il même plus mauvais que celui d’aujourd’hui. »

« Lorsque je vous ai dit que vous changeriez avec l’âge, j’ai entendu aussi le changement de situation que le temps amène. Il diminue nécessairement les affections que nous avons pour ceux que nous ne voyons pas tous les jours autour de nous. Mais ce n’est pas de ce changement là dont je voulais parler exclusivement. En qualité d’ancien ami, vous me permettrez d’espérer, mademoiselle Fairfax, que, dans dix ans d’ici, vous aurez autour de vous, ainsi que moi, tous les objets de vos affections. »

Ce discours amical excita la sensibilité de Jeanne, et un je vous remercie, avec un rire simulé, pour cacher son émotion, ne put lui réussir. Une rougeur soudaine, une larme, ses lèvres palpitantes, montrèrent combien elle était affectée. M. Woodhouse, en ce moment, s’approcha d’elle ; il avait coutume de faire le tour du cercle de ses convives, et surtout de rendre ses devoirs aux dames ; c’était le tour de Jeanne. Avec une urbanité pleine de douceur, il lui dit :

« J’ai appris avec peine, mademoiselle Fairfax, que vous étiez sortie ce matin par la pluie. Les jeunes demoiselles devraient prendre soin de leur santé ; les jeunes demoiselles sont des plantes délicates ; elles doivent soigner non-seulement leur santé, mais encore leur teint. Ma chère, avez-vous changé de bas ? »

Elle le remercia très-poliment de sa bonté.

« On doit toujours être attentif auprès des jeunes demoiselles. Comment se portent votre grand’maman et votre tante ? Elles tiennent un rang très-distingué parmi mes anciennes amies. Je désirerais jouir d’une meilleure santé, pour mieux remplir mes devoirs de bon voisin. Vous nous faites beaucoup d’honneur aujourd’hui ; ma fille et moi nous vous remercions de cette marque d’amitié, et c’est avec le plus grand plaisir que nous vous voyons à Hartfield. »

Le bon vieillard, après avoir fait sa ronde, alla s’asseoir, satisfait d’avoir rempli son devoir envers ses hôtes, et surtout envers les dames.

Madame Elton ayant entendu parler de la promenade de Jeanne, vint lui en faire des reproches.

« Ma chère Jeanne ! qu’ai-je appris ? Aller à la poste par un temps pluvieux ! méchante fille ! comment avez-vous pu faire une pareille chose ? C’est une preuve que je n’étais pas là pour avoir soin de vous. »

Jeanne lui dit avec douceur qu’elle ne s’était pas enrhumée.

« Ah ! ne m’en parlez pas, vous êtes une méchante fille. À la poste, en vérité ! Madame Weston, avez-vous jamais rien vu de semblable ? Il faut que vous et moi, nous exercions notre autorité. »

« Mes avis, répondit madame Weston, je suis tentée de les donner. Susceptible de vous enrhumer, comme vous l’êtes, mademoiselle Fairfax, vous ne devriez pas vous y exposer, surtout dans cette saison. Le printemps nécessite plus de précautions qu’à l’ordinaire. Il vaudrait mieux attendre une heure ou deux, une demi-journée même, pour avoir vos lettres, que de vous enrhumer. Je suis persuadée que vous ne commettrez plus une pareille imprudence. »

« Oh ! certainement elle ne la commettra plus, reprit avec vivacité madame Elton. Nous ne le lui permettrons pas ; et, faisant un signe expressif : j’arrangerai cette affaire-là ; je parlerai à M. E… Le domestique qui nous apporte nos lettres tous les matins (un de nos gens, j’ai oublié son nom), prendra les vôtres, et vous les portera. Je me flatte, ma chère Jeanne, que cette petite marque d’attention ne vous déplaira pas. »

« Vous êtes trop bonne, madame, dit Jeanne ; mais je ne puis me passer de ma promenade du matin. On me conseille de rester dehors le plus que je pourrai ; il faut que je me promène quelque part, et le bureau de la poste est un but. »

« Ma chère Jeanne, ne dites pas une parole de plus ; c’est une affaire arrangée (ri forcé), autant que je puis présumer de donner des ordres, sans en avoir prévenu mon seigneur et maître. Vous savez que vous et moi, madame Weston, nous sommes obligées de mesurer nos termes. Mais je me flatte que j’ai encore assez d’influence pour être sûre de réussir. »

« Excusez-moi, dit Jeanne vivement, je ne puis aucunement consentir à un pareil arrangement, et donner une peine inutile à un de vos gens. Si cette commission me déplaisait, elle serait faite comme elle l’est dans mon absence, par ma grand’mamam. »

« Oh ! ma chère, votre Marthe a tant à faire !… Et c’est une charité que d’employer nos gens. »

Jeanne n’avait pas l’air de se rendre ; mais, sans lui répondre, elle se mit à dire à M. Jean Knightley :

« Les bureaux de postes aux lettres sont un très-bel établissement. Leur régularité, leur célérité sont étonnantes. »

« Ils sont certainement bien réglés. On leur reproche rarement de la négligence ou des erreurs. Si rarement, qu’à peine une lettre sur des milliers qui parcourent le royaume, ne parvient pas à sa véritable adresse, et pas une, sur un million, qui soit perdue. Et lorsqu’on considère la grande variété d’écritures, la plupart très-mauvaises, et qu’il faut déchiffrer, la surprise augmente. »

« Les commis deviennent experts par l’habitude. S’il vous faut encore d’autres explications, en voici : on les paie. Voilà la clef : le public veut être servi pour son argent. »

On parla encore sur les différentes sortes d’écritures. On m’a assuré, dit M. Jean Knightley, que souvent la même main prévaut dans les familles ; et lorsque le même maître enseigne à tous, la chose me parait toute naturelle. Mais je pense que cette parité doit plutôt être applicable aux filles qu’aux garçons, car ceux-ci, après un certain âge, ne prennent guère de leçons d’écriture ; ils se forment d’eux-mêmes une main telle qu’elle. Isabelle et Emma ont à peu près la même main ; j’ai eu quelquefois de la peine à les distinguer.

« Oui, dit son frère, il y a de la ressemblance ; je vous comprends : mais la main d’Emma est la plus forte. »

« Isabelle et Emma écrivent supérieurement, dit M. Woodhouse, ainsi que la pauvre madame Weston. Il accompagna cela d’un demi-soupir, en la regardant. »

« Je n’ai jamais vu d’écriture d’homme, commença Emma à dire, en regardant madame Weston ; mais elle s’arrêta voyant qu’elle parlait avec quelqu’un. Cette pause lui donna le temps de réfléchir. Comment l’introduirai-je ? Ne puis-je tout d’un coup prononcer son nom devant tout ce monde ? Dois-je prendre un détour ? Votre ami du comté d’York, par exemple, si j’étais bien éprise. Non, je puis prononcer son nom sans la moindre hésitation ; je sens que je vais de mieux en mieux. Allons, courage. »

« Madame Weston n’étant plus occupée, Emma commença de nouveau à dire : la plus belle écriture d’homme que j’aie vue de ma vie, c’est celle de M. Frank Churchill. »

« Je ne la trouve pas belle ; elle est petite, sans force ; elle ressemble à une écriture de femme. Ainsi parla M. Knightley. Les deux dames n’en convinrent pas ; elles prirent la défense de M. Frank. Non, cette écriture ne manquait pas de force ; elle n’était pas grande, mais elle était claire et très-prononcée. Madame Weston, n’en avez-vous pas sur vous ? Madame Weston n’en avait pas. Si j’avais mon petit bureau ici, je pourrais en montrer. Ne vous souvenez-vous pas, madame Weston, de l’avoir employé à écrire pour vous ? »

« Il me répondit qu’il était occupé. »

« Fort bien, j’ai un billet ; je pourrai le montrer après dîner, pour convaincre M. Knightley. »

« Ah ! lorsqu’un jeune galant comme M. Frank Churchill, dit sèchement M. Knightley, écrit à une belle demoiselle comme Emma Woodhouse, il fait sans doute du mieux qu’il peut.

Le dîner était servi. Madame Elton, sans qu’on lui eût rien dit, se leva, et avant que M. Woodhouse se fût approché d’elle pour lui donner la main et la conduire dans la salle à manger, elle s’écria : « Dois-je passer la première ; en vérité je suis honteuse que ce soit toujours à moi. »

L’empressement de Jeanne à aller chercher ses lettres malgré la pluie, n’avait pas échappé à Emma : elle avait tout entendu ; elle désirait savoir si la promenade humide du matin récompensait sa peine. Elle le soupçonnait, car Jeanne, outre un teint plus animé et plus de vivacité, avait un air de bonheur répandu sur toute sa personne.

Emma avait eu envie de faire quelques questions sur le temps que mettait la malle d’Irlande à parvenir, sur le port des lettres, etc. ; mais elle s’en abstint, dans la ferme résolution de ne pas dire un seul mot qui pût chagriner Jeanne. Elles suivirent les autres dames, se tenant sous le bras, et marchèrent ensemble avec une apparence d’amitié digne de leur grâce et de leur beauté.











CHAPITRE XXXIV.


Lorsque les dames rentrèrent dans le salon après dîner, Emma eut beaucoup de peine à les empêcher de former deux divisions : madame Elton se conduisant toujours mal, suivant sa coutume, ne s’attacha qu’à Jeanne, sans s’occuper des autres ; ainsi Emma fut obligée de causer avec madame Weston. Si Jeanne lui faisait quelques remontrances, elle recommençait bientôt après ; et, quoiqu’en général elles se parlassent à l’oreille, du moins madame Elton, on pouvait néanmoins connaître le sujet de leur entretien. Le bureau de la poste, chercher des lettres, l’amitié, etc., furent les sujets de discussion. À ceux-ci eu succéda un autre, beaucoup plus désagréable encore à Jeanne. Elle lui demanda si elle n’avait rien appris de nouveau sur la situation qu’elle cherchait.

« Le mois d’avril va arriver, dit-elle, je commence à avoir de l’inquiétude à votre sujet. Juin ne tardera pas. À la vérité, je n’ai pas fixé de mois. Mais, n’avez-vous aucunes nouvelles ? »

« Je ne me suis pas encore occupée de chercher une place, et n’ai pas encore intention d’en demander. »

« Oh ! ma chère, nous ne pouvons commencer de trop bonne heure ; vous ne vous imagineriez jamais combien il est difficile de trouver une situation telle qu’on la désire. »

« Qui ? moi ; ah ! ma chère dame, personne ne le sait mieux que moi. »

« Mais j’ai plus d’expérience que vous. Vous ne savez pas combien il y a de candidats pour une bonne place. J’ai vu cela dans le voisinage de Maple-Grove. Une cousine de M. Suckling, madame Bragge, a eu une infinité d’applications, tout le monde désirait entrer dans sa maison ; car elle voit la meilleure compagnie. Des bougies dans la salle d’étude ! Jugez : de toutes les maisons du royaume, c’est dans celle de madame Bragge que je voudrais que vous entrassiez. »

« Le colonel et madame Campbell doivent arriver à Londres vers le milieu de l’été : je passerai quelque temps avec eux ; je connais leur intention à ce sujet, ensuite je verrai à m’occuper de moi-même. Mais avant ce temps-là, je ne veux faire aucune démarche, et je serais fâchée qu’aucun de mes amis se donnât la peine d’en faire. »

« De la peine ! Oui, je connais vos scrupules. Je vous assure que les Campbell n’ont pas plus d’affection pour vous que moi. Je dois écrire à madame Patridge dans un jour ou deux, et je la prierai d aller à la découverte. »

« Je tous remercie, et vous serais obligée de ne lui en rien dire, jusqu’à ce que nous approchions du temps où je pourrai en avoir besoin. »

« Mais, ma chère enfant, ce temps approche : voici avril, juin et tout à l’heure juillet. Une affaire de cette nature ne se finit pas d’un moment à l’autre. En vérité, il faut prendre des informations le plus tôt possible. »

« Excusez-moi, Madame, mais ce n’est pas du tout mon intention. Lorsque je serai déterminée quant au temps où je serai à même de chercher de l’occupation, je ne crains pas d’en manquer. Il y a à Londres des bureaux d’indications où l’on vend je ne dirai pas de la chair humaine, mais des connaissances humaines. »

« Oh ! ma chère, de la chair humaine ; vous me choquez tout à fait, si vous entendez parler de la traite des nègres. Je vous assure que mon frère, M. Suckling, a toujours été du parti de l’abolition. » Je ne pensais pas au commerce des esclaves, mais à celui des gouvernantes ; et je ne sais pas lequel est le plus à plaindre, d’une gouvernante ou d’un esclave. Mais enfin, il y a des bureaux à Londres où, en se présentant, on est presque sûr de trouver une place. »

« Oh ! oui, une place… Vous êtes trop modeste ; mais vos amis ne seraient pas satisfaits que vous en ayiez une médiocre. »

« Vous êtes trop obligeante, quant à cela je suis très-indifférente. Je ne désire pas d’être placée chez de très-grands seigneurs, ou chez des gens très-riches, ce serait une mortification de plus, je souffrirais de la comparaison. Je préférerais la maison d’un simple bourgeois, vivant noblement. »

« Je vous connais, vous prendriez la première place venue, mais je suis plus délicate, et de plus très-persuadée que les Campbell seront de mon côté. Vos talens supérieurs vous donnent le droit de prétendre aux meilleures places. Vos grandes connaissances en musique vous mettent à même de faire vos conditions, d’avoir un appartement à votre gré, de voir la famille quand vous le voudrez. Si vous pinciez de la harpe, ce serait encore une autre affaire ; mais cependant je crois que sans la harpe, jouant et chantant si bien, que vous serez toujours maîtresse de faire telles propositions qu’il vous plaira. Ainsi vous serez convenablement, à votre gré, avant que vous alliez chez les Campbell, ou que je prenne un seul moment de repos. »

« Vous pouvez classer, comme il vous plaira, la convenance, l’éligibilité, les agrémens d’une pareille place. Je crois, dit Jeanne, que la meilleure a ses désagrémens. Mais je vous prie sérieusement de ne faire aucune démarche ; je vous rends mille grâces, madame Elton, je suis très-reconnaissante des bontés qu’on me témoigne, je désire qu’on ne fasse rien avant l’été. Je resterai encore où je suis, et comme je suis, pendant deux ou trois mois. »

« Et moi aussi, je suis très-sérieuse ; je serai aux écoutes ainsi que mes amis, pour vous assurer la première bonne place vacante. »

Elles continuèrent sur le même ton, sans interruption, jusqu’à l’arrivée de M. Woodhouse ; alors sa vanité changea d’objet. Emma lui entendit dire à voix basse à Jeanne.

« Le voilà, mon cher vieillard. Qu’il est galant de venir avant les autres ! Qu’il est aimable ! Je vous assure que je l’aime prodigieusement. J’admire cette gentille politesse hors de mode, je la préfère à ces manières sans façon qui me dégoûtent presque toujours. Mais ce bon vieux M. Woodhouse ! Si vous saviez toutes les choses galantes qu’il m’a débitées à dîner ! Je vous assure que je tremble que mon cara sposo ne soit jaloux. Il a de l’affection pour moi, il a particulièrement observé ma robe. Comment la trouvez-vous ? C’est le choix de Sélina ; mais je crois que la garniture est trop fournie. Je n’aime pas ces garnitures si amples. Je suis obligée à présent, en qualité de nouvelle mariée, de porter beaucoup d’ornemens que je n’aime guère : mon goût est la simplicité. Un habillement simple est bien préférable à une parure recherchée. Je suis de la minorité. J’ai envie de mettre une garniture comme celle-ci, à ma robe de pavot argenté, croyez-vous qu’elle aille bien ? »

Les messieurs étaient à peine rentrés dans le salon, lorsque M. Weston parut. Il venait de dîner chez lui, et se rendit le plus promptement possible à Hartfield. Personne ne fut surpris de son arrivée : on l’attendait. M. Woodhouse était presqu’aussi content de le voir après dîner, qu’il aurait été fâché de le voir avant. Jean Knightley seul était pétrifié de surprise qu’un homme qui eût pu passer la soirée tranquillement à la maison, après avoir passé une journée à Londres, occupé à des affaires, fasse un demi-mille à pied pour se rendre dans une maison étrangère, exprès pour se mêler en compagnie mixte jusqu’à l’heure de son coucher ; de finir sa journée a faire des efforts de courtoisie et de civilité, était une de ces circonstances qui le surprenait extrêmement. Un homme qui avait été en action depuis huit heures du matin et aurait pu se reposer ; qui avait été obligé de parler long-temps, et qui avait en son pouvoir la faculté de garder le silence ; qui s’était trouvé dans la foule et qui pouvait rester seul. Un tel homme abandonner sa tranquillité, son indépendance au coin de son feu, et dans une soirée orageuse du mois d’avril, pour courir dans le monde, était pour lui une chose si extraordinaire, qu’il n’en pouvait pas revenir. Si d’un signe il eût pu transporter sa femme à la maison, à la bonne heure ; mais son arrivée prolongerait plutôt la partie qu’elle n’accélérerait sa dissolution. Jean Knightley le regarda avec étonnement, leva les épaules et dit : « Je ne l’aurais jamais cru, pas même de lui. »

Pendant ce temps-là M. Weston, ignorant l’indignation qu’il venait d’exciter, heureux et enjoué comme d’ordinaire, avec le droit de parler le plus comme un homme qui venait de loin, se rendait très-agréable au reste de la compagnie, dont il satisfaisait la curiosité sur les nouvelles qu’il avait apprises. Après avoir répondu aux questions de sa femme sur son dîner, et l’avoir convaincue que ses soins n’avaient pas été perdus, que les domestiques avaient ponctuellement exécuté ses ordres, il communiqua ensuite une affaire de famille qui, quoiqu’elle ne regardât que madame Weston, ne pouvait manquer d’être agréable à toute la compagnie. Il lui remit une lettre ; elle était de Frank, et malgré qu’elle fût adressée à madame Weston, l’ayant trouvée sur la route, il avait pris la liberté de l’ouvrir.

« Lisez-la, lisez-la, dit-il, elle vous fera plaisir ; quelques lignes seulement : lisez-la à Emma. »

Les deux dames la parcoururent tandis qu’il les regardait, riait et leur parlait à voix basse, et cependant tout le monde entendait ce qu’il leur disait.

« Eh bien ! Il vient, ce sont de bonnes nouvelles. Qu’en dites-vous ? Je vous l’ai toujours dit. Anne, ma chère, vous ne vouliez pas me croire. La semaine prochaine, ils seront à Londres ; elle est si empressée de faire exécuter ses volontés, madame Churchill, que je ne serais pas surpris qu’ils arrivassent à Londres demain ou samedi. Quant à sa maladie, ce n’est sans doute rien. Mais c’est une chose excellente que d’avoir Frank parmi nous. Ils resteront long-temps, et il pourra partager entre eux et nous. C’est précisément ce que je désirais. L’avez-vous finie cette lettre ? Serrez-la. Emma l’a-t-elle lue ? Nous en parlerons à loisir. Je vais en dire le précis à tout le monde. »

Madame Weston était aux anges, elle manifestait sa joie ouvertement, mais Emma se cachait davantage ; elle pesait ses sensations, et essayait d’en connaître la valeur, et craignait de s’être trompée en la déprisant.

M. Weston était trop ardent pour être observateur, trop communicatif pour désirer que les autres parlassent, il les quitta pour aller communiquer au reste de la compagnie les nouvelles que tout le monde savait.

Heureusement qu’il crut que toute la société était enchantée de ses bonnes nouvelles, sans cela il se serait aperçu que MM. Woodhouse et Knightley ne l’étaient pas. C’était à eux, comme de raison, qu’il s’adressa. Il voulait ensuite passer à mademoiselle Fairfax ; mais la trouvant engagée avec M. Jean Knightley, il ne voulut pas les interrompre, et se trouvant près de madame Elton, à qui personne ne parlait, il entra en conversation avec elle.











CHAPITRE XXXV.


« J’espère, madame, que j’aurai bientôt l’honneur de vous présenter mon fils. »

Madame Elton, supposant qu’un tel espoir désignait une faveur qu’on lui demandait, sourit très-gracieusement.

« Vous avez entendu parler, je présume, continua-t-il, d’un certain Frank Churchill, et vous savez qu’il est mon fils, quoiqu’il ne porte pas mon nom.

« Oui, Monsieur, je serai charmée de faire sa connaissance. M. Elton ira des premiers lui rendre visite, et nous serons tous deux très-flattés de le voir au presbytère. »

« Vous êtes bien bonne. Il doit arriver à Londres, la semaine prochaine au plus tard. Nous avons reçu une lettre de lui aujourd’hui. J’ai rencontré le porteur de lettres en chemin, et quoique celle-ci ne me fût pas adressée, connaissant l’écriture de mon fils, je l’ai ouverte. Madame Weston est son principal correspondant : il m’écrit rarement. »

« Et vous avez ouvert une lettre adressée à madame Weston ? (ris affecté) C’est une liberté contre laquelle je proteste ; j’espère que vos voisins ne vous imiteront pas, autrement nous autres femmes, nous serions forcées de prendre des précautions contre cette infidélité. En vérité, M. Weston, je n’aurais jamais cru cela de vous. »

« Vous avez raison, nous sommes des garnemens, nous autres hommes ; il faut vous méfier de nous, madame Elton. Cette lettre dit… elle est courte, écrite à la hâte pour nous prévenir. Elle dit que toute la famille arrivera à Londres à cause de madame Churchill. Elle a été indisposée pendant tout l’hiver, et croit qu’il fait trop froid à Enscombe ; c’est pourquoi elle s’approche du midi. »

« En vérité ! du comté d’York ? Je pense qu’Enscombe est dans le comté d’York. »

« Oui, à 190 milles de Londres. »

« C’est un long voyage… 125 milles plus éloignés de Londres que Maple-Grove. Mais qu’importe la distance à des gens qui jouissent d’une grande fortune. Vous seriez surpris de la célérité avec laquelle mon frère, M. Suckling, se transporte d’un lieu à un autre. Vous aurez peine à croire que M. Bragge et lui ont fait deux fois le chemin de chez eux à Londres, avec quatre chevaux, en huit jours. »

« La difficulté du voyage vient de ce que, dit M. Weston, madame Churchill n’a pu quitter le sopha huit jours de suite. Frank dit qu’elle ne peut passer de sa chambre à son conservatoire, sans être soutenue par M. Churchill et lui ; ce qui prouve une extrême faiblesse. Mais à présent, elle a un tel désir d’arriver à Londres, qu’elle ne couchera que deux fois sur la route. Les dames ont des constitutions bien délicates, vous l’avouerez, madame. »

« Non, en vérité, je prends toujours le parti de mon sexe ; je vous en avertis. Si vous saviez ce que sent Sélina, lorsqu’elle est obligée de coucher dans une auberge, vous ne seriez pas surpris des efforts que fait madame Churchill pour l’éviter. Sélina dit qu’elle a les auberges en horreur : elle porte toujours ses draps avec elle ; c’est une excellente précaution. Madame Churchill fait-elle de même ? »

« Soyez sûre que madame Churchill fait tout ce que font les dames les plus recherchées : en cela comme en toute autre chose, elle ne le céde à personne. »

« Oh ! monsieur Weston, vous me comprenez mal ; je n’ai pas voulu dire que Sélina fût une femme recherchée, une précieuse. Ne croyez pas cela. »

« Non, elle n’est pas recherchée : ce n’est pas une raison pour que madame Churchill ne soit une des femmes les plus recherchées de toute l’Angleterre. »

Madame Elton commença à croire qu’elle avait eu tort de ne pas avouer que Sélina fût une femme recherchée, une précieuse même. Elle cherchait en son esprit le moyen de revenir sur cet article ; mais M. Weston ne lui en donna pas le temps. Il continua.

« Vous vous doutez bien que madame Churchill n’est pas dans mes bonnes grâces (cela est entre nous). Elle aime beaucoup Frank ; ainsi je dois m’abstenir d’en mal parler. D’ailleurs, elle est malade : il est vrai qu’elle ne s’est jamais bien portée, d’après ce qu’elle dit elle-même. Je ne dirais pas cela à tout le monde, mais je ne crois pas beaucoup à sa maladie. »

« Si elle est véritablement malade, que ne va-t-elle à Bath ou à Klifton ? »

« Elle s’est mis en tête qu’Enscombe est trop froid ; et le fait est qu’elle s’ennuie d’Enscombe. Elle n’y avait jamais demeuré si long-temps ; elle désire changer de place, et voilà tout. Enscombe est un charmant endroit, mais très-retiré. »

« Comme Maple-Grove, je suppose. Il n’y a pas de terre plus retirée que Maple-Grove. Il y a des plantations immenses tout au tour, de manière qu’on est fermé de tous côtés. Et sans doute que madame Churchill n’a pas assez de santé, ou pas tant de courage que Sélina, pour supporter la solitude, ou qu’elle n’a peut-être pas assez de ressources en elle-même pour vivre à la campagne. Je le dis toujours, une femme ne saurait avoir trop de ressources en elle-même : je remercie le ciel d’en avoir assez pour pouvoir me passer de la société. »

« En février dernier Frank a passé une quinzaine avec nous. »

« Je l’ai entendu dire. Il trouvera une addition à la société d’Highbury à son retour, c’est-à-dire, si je puis me permettre d’avancer que je sois une addition. Mais peut-être ignore-t-il qu’il y ait au monde une madame Elton. »

Il était impossible de quêter un compliment de meilleure grâce. Aussi M. Weston s’empressa-t-il de s’écrier. »

« Il n’y a que vous, Madame, qui ayez pu croire la chose possible. N’avoir pas entendu parler de vous ! Presque toutes les lettres de madame Weston sont pleines des éloges de madame Elton. »

Ayant rempli le devoir que la galanterie exigeait, M. Weston revint à son fils. »

« Lorsque Frank nous quitta, nous ignorions quand nous aurions le plaisir de le revoir : ce qui redouble notre joie aujourd’hui, c’est que nous ne nous y attendions pas. Cependant, j’espérais qu’il arriverait quelque chance heureuse qui nous le ramènerait ; mais on ne voulait pas me croire. Madame Weston et lui se désolaient. Comment peut-il se flatter de trouver des raisons assez persuasives ? À cela je répondais, vous verrez qu’il reviendra. J’ai observé dans tout le cours de ma vie, que si une affaire va mal pendant un mois, elle s’améliore le mois suivant. »

« C’est très-vrai, monsieur Weston, exactement vrai. Il m’est arrivé de dire souvent à un certain monsieur qui me faisait la cour, lorsque les choses n’allaient pas assez vîte à sa fantaisie : il se désespérait, s’écriait que le mois de mai se passerait avant que le flambeau de l’hymen ne s’allumât pour nous. Oh ! combien j’ai eu de peine à lui rendre l’espérance et la gaité. Ensuite la voiture. On ne nous a pas tenu parole ; elle n’était pas prête. Il rentra un jour au désespoir. »

Ici, un accès de toux l’arrêta ; M. Weston en profita pour continuer.

« Vous venez, Madame, de parler du mois de mai ; c’est justement pendant ce mois-là qu’on a ordonné à madame Churchill, ou qu’elle s’est prescrit à elle-même de quitter Enscombe pour un pays plus chaud, c’est-à-dire Londres. Nous verrons Frank souvent ce printemps, c’est la saison que je désirais pour l’avoir avec nous. Les jours sont longs, le temps est beau, ni trop froid ni trop chaud ; et on a le plaisir de faire beaucoup d’exercice. J’espère que mon fils vous plaira ; cependant, ne vous attendez pas à voir un prodige. Il passe pour être un très-beau garçon ; mais, comme je disais, ce n’est pas un prodige. Madame Weston a une grande partialité pour lui, ce qui, comme vous pouvez le penser, m’est extrêmement agréable. Elle ne trouve personne aussi bien que lui. »

« Je vous assure, Monsieur, que je ne doute nullement que je ne sois de son avis, tant j’en ai entendu dire de bien. Mais, en même temps, je dois vous observer que ma coutume est de juger par moi-même, et que je ne me laisse guider par personne. Je vous dirai sans flatterie comment je le trouve. »

M. Weston réfléchissait. Il continua peu après. « Je crains d’avoir été un peu sévère sur le compte de madame Churchill : si elle est malade, je dois lui rendre justice ; mais il y a des traits dans son caractère qui m’empêchent de me modérer comme je le voudrais. Vous savez, Madame, que je me suis allié à la famille des Churchill, et vous n’ignorez pas comment j’en ai été traité ; et, entre nous, c’est à elle seule à qui je le dois. La mère de Frank, n’aurait jamais été traitée comme elle l’a été, sans elle. M. Churchill est fier ; mais sa fierté n’est rien en comparaison de celle de sa femme. L’orgueil du mari est concentré en lui-même, ne fait de mal à personne. M. Churchill est doux, indolent ; il se laisse conduire : mais l’orgueil de sa femme dégénère en arrogance, et même en insolence. Et ce qu’il y a de plus insupportable, c’est qu’elle n’a aucune prétention, soit par sa naissance, soit par sa fortune. Elle n’était rien lorsqu’il l’a épousée ; son père avait à peine le rang d’un homme comme il faut : mais lorsqu’elle eut épousé M. Churchill, elle surpassa tous les Churchill par sa hauteur et ses prétentions ; et je vous assure que, quant à elle, c’est une parvenue. »

« Je vous assure que personne n’a plus d’aversion que moi des parvenues. Maple-Grove m’a dégoûtée à jamais de ces gens-là. Il y a une famille dans les environs de Maple-Grove qui donne beaucoup de malaise à mon frère et à ma sœur par les grands airs qu’elle se donne : et ce que vous dites de madame Churchill m’y a fait songer. Ce sont des gens du nom de Tupman, établis depuis peu dans le pays, et qui prétendent aller de pair avec les familles les plus considérables. Il y a à peine dix-huit mois qu’ils habitent West-Hall ; et on ignore l’origine de leur fortune. Ils viennent de Birmingham, c’est tout dire : et cependant, par leurs manières, ils se croyent les égaux de mon frère, M. Suckling, qui est un de leurs plus proches voisins. C’est insupportable. M. Suckling réside à Maple-Grove depuis onze ans : son père l’avait avant lui, du moins je le crois : mais ce qu’il y a de très-certain, c’est que le vieux M. Suckling avait fini d’en compléter le paiement avant sa mort. »

Ils furent interrompus. Et M. Weston ayant dit tout ce qu’il avait à dire, la quitta. On servit le thé, après quoi M. et madame Weston et M. Elton firent la partie de M. Woodhouse. Le reste fut livré à lui-même. Emma n’en espérait pas grand’chose de bien, car M. Knightley paraissait peu disposé à prendre part à la conversation : madame Elton désirait qu’on s’occupât d’elle, et on la délaissait ; ce qui la rendait de mauvaise humeur, et disposée à garder le silence. M. Jean Knightley parut avoir envie de profiter de son temps, car il devait partir le lendemain de grand matin. Il s’adressa à Emma.

« Eh bien, Emma ! je ne crois pas avoir autre chose à vous dire au sujet des enfans ; vous avez la lettre de votre sœur, où tout est détaillé avec la plus grande exactitude. Je ne vous en dirai pas tant qu’elle : la seule prière que j’ai à vous faire, c’est de ne pas les gâter, et de ne leur pas donner de médecines. »

« Je me flatte de vous contenter tous les deux, car je ferai tous mes efforts pour les rendre heureux, ce qui suffira à Isabelle : et le bonheur n’admet ni fausse indulgence, ni médecines. »

« S’ils vous causent trop d’embarras, renvoyez-les à la maison. »

« Cela est très-probable. Le croyez-vous ? »

« Je puis croire qu’ils feront trop de bruit aux oreilles de M. Woodhouse, et pourraient vous gêner si vos visites augmentent progressivement, comme elles font depuis quelque temps. »

« Augmenter ! »

« Vous devez certainement vous apercevoir que pendant ces six derniers mois, vous avez changé votre train de vie. »

« En vérité, je ne m’en aperçois pas. »

« Il n’y a pas de doute que vous ne voyez plus la compagnie que par le passé, témoin ce dîner d’aujourd’hui. J’arrive ici pour vingt-quatre heures seulement, et je trouve un grand dîner ! Quand est-ce que cela vous est arrivé, Ou rien d’approchant ? Votre voisinage augmente, et vous le voyez davantage que vous ne faisiez. Depuis quelque temps vos lettres à Isabelle ne contiennent que des détails de fêtes, d’un dîner chez M. Cole et d’un bal à la Couronne. Randalls est pour beaucoup dans ce changement de conduite. »

« Oui, dit son frère vivement, on peut tout attribuer à Randalls. »

« Fort bien. Comme Randalls conservera toujours la même influence, il me parait probable qu’Henry et Jean pourraient vous gêner. Si cela arrive, Emma, renvoyez-les à la maison. »

« Non, s’écria M. Knightley, qu’on les envoie à Donwell ; j’aurai le temps de les soigner. »

« Sur ma parole, répliqua Emma, vous me divertissez ! Je désirerais savoir à combien de parties j’ai été sans vous, et pourquoi je n’aurais pas le temps de soigner mes petits-neveux ? Quelles sont ces grandes parties qu’on me reproche ? D’avoir dîné une fois chez les Cole, et parlé d’un bal qui n’a pas eu lieu. Je vous devine (faisant signe à M. Jean Knightley), votre bonne fortune vous a fait trouver ici tant d’amis, que tout ce que vous avez dit n’était que pour en témoigner votre satisfaction. Quant à vous (se tournant vers M. Knightley), qui savez combien je suis rarement absente d’Hartfield pendant deux heures, comment pouvez-vous prévoir une série de parties et de dissipation pour moi ? À l’égard de mes chers petits-neveux, je dois dire que si leur tante Emma n’a pas assez de temps à leur donner, ils ne seraient pas mieux chez leur oncle Knightley, qui s’absente de la maison cinq heures contre elle une, et qui, quand il reste à la maison, s’amuse à lire ou à régler ses comptes. »

M. Knightley fit tous ses efforts pour s’empêcher de rire, et il n’y réussit que lorsque madame Elton lui adressa la parole.











CHAPITRE XXXVI.


Emma n’eut pas besoin de réfléchir long-temps pour se rendre compte de la nature des sensations qu’elle avait éprouvées au sujet des nouvelles de Frank Churchill. Elle se convainquit bientôt que ce n’était pas pour elle-même qu’elle était inquiète, mais bien pour lui. L’attachement qu’elle sentait s’était réduit à bien peu de chose. Mais si lui, qui était le plus épris des deux, revenait avec les sentimens qu’il professait avant son départ, elle en ressentirait un vif déplaisir. Si une séparation de deux mois ne l’avait pas un peu refroidi, il y avait du danger pour elle ; il faudrait prendre des précautions, surtout ne lui donner aucune espèce d’encouragement, et écarter toute déclaration directe. Ce serait bien mal finir une connaissance qu’elle avait désirée ! Elle s’attendait néanmoins à cette déclaration, et il lui vint dans l’idée que le printemps ne se passerait pas sans qu’il n’y eût quelque chose de décisif pour elle, qui dût lui faire perdre la tranquillité dont elle jouissait.

Ce ne fut pas aussitôt que M. Weston l’avait annoncé, mais peu après qu’elle se forma une idée exacte des sentiments de Frank Churchill. La famille d’Enscombe n’arriva pas à Londres au temps qu’on avait cru qu’elle y viendrait. Mais deux heures après que la famille fut descendue de voiture, Frank arriva à Randalls, et se rendit sur-le-champ à Hartfield. Emma fit ses observations, jugea bien vîte de sa situation, et se traça un plan de conduite. Leur entrevue fut amicale, il manifesta le plus grand plaisir de la revoir ; mais elle crut s’apercevoir qu’il ne l’aimait plus tant qu’auparavant. Elle l’épia avec soin, et fut convaincue qu’elle ne s’était pas trompée. L’absence, et peut-être l’indifférence qu’elle lui avait montrée, avaient sans doute produit en lui le changement qu’elle voyait, et qui lui fit le plus grand plaisir. Il paraissait fort animé, aussi prompt à parler qu’à rire, à revenir sur sa première visite ; mais il paraissait agité. Il n’était pas calme, et ce ne fut pas par-là qu’elle le jugea ; sa préoccupation était visible. Quoique enjoué, on voyait qu’il n’était pas dans son assiette ordinaire ; mais ce qui lui servit plus que tout le reste à asseoir son jugement, c’est qu’il ne resta qu’un quart-d’heure avec elle, pour rendre, dit-il, des visites à Highbury. Il avait rencontré sur sa route une foule de connaissances à qui il n’avait dit qu’un mot. Mais il avait la vanité de croire qu’on l’attendait ; et malgré l’envie qu’il avait de demeurer plus long-temps à Hartfield, il se voyait à regret obligé de prendre congé.

Elle était bien certaine de la diminution de sa passion ; mais ni son agitation ni son départ subit ne lui firent penser qu’il fût totalement guéri ; elle crut, au contraire, qu’il craignait qu’elle ne reprit son ascendant ; ce qui l’engageait à ne pas rester long-temps avec elle. Ce fut la seule visite qu’elle reçut de lui en dix jours. Son intention était de se rendre à Hartfield tous les jours ; mais des affaires, des contre-temps l’en empêchaient. Sa tante ne pouvait pas supporter son absence ; c’est ce qu’il écrivait de Randalls. S’il disait vrai, c’était une preuve que le séjour de Londres n’avait pas apporté de remède aux maux de nerfs de madame Churchill. Il était certain qu’elle était très-malade ; il l’avait lui-même déclaré à Randalls. Quoiqu’on pût donner quelque chose au caprice, il était certain que l’état de sa santé avait empiré depuis six mois. Il n’appréhendait aucun danger pour ses jours, mais il ne croyait pas, comme son père, que cette maladie fût imaginaire.

Il parut bientôt que Londres n’était pas le lieu qui lui convenait ; il lui était impossible de supporter le bruit qui s’y faisait ; et, après dix jours passés dans cette ville, Frank écrivit qu’on avait résolu de changer de résidence ; on devait aller à Richemont. On avait recommandé à madame Churchill un célèbre médecin qui y résidait ; outre cela, elle avait une grande prédilection pour cette ville. On loua une maison meublée, et M. Churchill espérait que ce changement serait avantageux à son épouse. Emma apprit que Frank, enchanté de cet événement, était charmé d’avoir en perspective deux grands mois à passer dans un lieu peu distant de celui où il avait tant d’amis. Il écrivait qu’il aurait la liberté de les visiter presque aussi souvent qu’il voudrait. Emma vit bien que M. Weston avait de grandes espérances ; qu’elle en devait faire les frais ; mais, suivant elle, il se trompait : au reste, ces deux mots devaient décider l’affaire.

Ce changement de Londres à Richemont faisait le plus grand plaisir à M. Weston ; car de cette dernière ville à Randalls, il n’y avait que neuf milles, qui pouvaient se faire en un peu plus d’une heure, au lieu qu’il y en avait seize de Londres et même dix-huit, puisque leur hôtel était dans le Manchester-Square. Il lui fallait perdre un jour sur la route, lorsqu’il obtiendrait la permission de s’absenter, ce qui faisait une grande différence. Ce changement des Churchill, outre la proximité, offrait une excellente chose ; c’était la reprise du projet d’un bal à l’hôtel de la Couronne. On ne l’avait pas oublié, mais on n’avait pas pu fixer le jour qu’il aurait lieu ; mais à présent, on pouvait compter sur ce bal ; aussi on en fit les apprêts aussitôt qu’on sut que madame Churchill allait un peu mieux, et que Frank pourrait se rendre à Randalls le jour qu’on lui indiquerait, pour y passer vingt-quatre heures.

Ce bal n’était donc plus une chose imaginaire, et, en peu de jours, le bonheur des jeunes gens d’Highbury allait être à son comble.

M. Woodhouse s’était résigné. La saison propice où l’on entrait l’avait réconcilié avec le bal ; mai était en tout préférable à février. Madame Bates était invitée à passer la soirée à Hartfield. Jacques avait été prévenu, et il espérait que les enfans Henri et Jean ne souffriraient pas pendant l’absence de sa chère Emma.

Frank Churchill arriva enfin, et l’hôtel de la Couronne était le lieu où Emma devait le voir pour la seconde fois, depuis l’arrivée de sa famille à Londres. M. Weston l’avait priée instamment de venir de très-bonne heure pour profiter de ses avis sur les préparatifs ; elle crut ne pouvoir le lui refuser, et ayant été prendre mademoiselle Smith, elles arrivèrent à la Couronne immédiatement après les Weston. En conséquence, elle comptait passer quelques instans avec Frank. Le jeune homme était aux aguets, et quoiqu’il parlât peu, ses yeux annonçaient qu’il espérait passer une délicieuse soirée. Ils parcoururent ensemble tout le local ; mais quelques minutes après ; ils furent joints par une grande quantité d’autres personnes venues en voiture. Emma allait s’écrier que c’était arriver de trop bonne heure ; mais elle trouva que, comme elle, cette famille avait été invitée pour le conseil. Une autre voiture pleine de cousins et de cousines vint augmenter le nombre des conseillers. Emma s’aperçut que M. Weston ne comptait pas uniquement sur son bon goût, et qu’on ne devait pas tirer vanité d’être au nombre de ses confidens. Une bienveillance générale, mais non une amitié banale, était ce qui rendait l’homme ce qu’il devait être. Elle s’imagina connaître un homme de ce caractère.

On se promena pour admirer les préparatifs de la fête, après quoi on s’assit devant le feu, observant sagement que, quoiqu’au mois de mai, le feu était agréable.

Emma trouva que ce n’était pas la faute de M. Weston, si le nombre des conseillers n’était pas plus considérable ; plusieurs d’entr’eux s’étaient arrêtés cher madame Bates pour offrir des places à mesdemoilles Bates et Fairfax, mais elles devaient être conduites par les Elton.

Frank était assis à côté d’elle, mais il paraissait très-inquiet, et n’avoir pas l’esprit en repos. Il regardait à droite et à gauche, de temps en temps il allait à la porte, prêtait l’oreille au moindre bruit. Il semblait impatient d’être en action, ou craignait de rester trop long-temps à côté d’elle.

On parla des Elton. « Je pense, dit-il, qu’ils seront bientôt ici. J’ai grande envie de la voir, j’en ai beaucoup entendu parler. »

Une voiture se fit entendre. Il se leva sur-le-champ ; mais se remettant en place :

« J’oubliais, dit-il, que je ne les connais pas. Je n’ai jamais vu ni monsieur, ni madame Elton, je ne dois pas me mettre en évidence. »

Monsieur et madame Elton entrèrent, et furent reçus comme ils devaient s’y attendre.

Mais mademoiselle Bates et mademoiselle Fairfax ! dit M. Weston, nous pensions que vous les auriez prises en passent. L’erreur n’était pas grande, on leur avait envoyé la voiture. Emma était impatiente de savoir ce que Frank pensait de madame Elton, combien il avait été frappé par l’élégance de sa mise et de ses agréables sourires. Il était occupé à l’étudier pour pouvoir donner son opinion.

Peu après, la voiture retourna. Quelqu’un parla de pluie ; « Je vais voir s’il y a des parapluies, dit Frank à son père, « il ne faut pas oublier mademoiselle Bates. Il sortit. M. Weston allait le suivre ; mais madame Elton l’arrêta pour lui faire le plaisir de lui dire l’opinion qu’elle avait de son fils, et elle commença si vite et d’un ton si haut, que le jeune homme, quoique éloigné, put l’entendre. »

« En vérité, vous avez un très-beau garçon. Vous savez que je vous ai dit honnêtement que je voulais juger par moi-même ; maintenant j’ai la satisfaction de vous apprendre que je le trouve très-bien. Croyez-moi, je ne fais jamais de complimens. C’est un très-beau jeune homme, et ses manières sont telles qu’elles ne laissent rien à désirer. Il a l’air d’un homme bien né, et exempt de fatuité. Vous saurez que je ne puis supporter les fats. On n’en souffrait point à Maple-Grove. M. Suckling les détestait ainsi que moi ; il n’y avait que Sélina qui plus douce que nous, prenait patience. »

Tant qu’elle parlait de son fils, elle captiva l’attention de M. Weston, mais lorsqu’elle le quitta pour Maple-Grove, se souvenant qu’on attendait des dames, il lui sourit gracieusement, et la quitta brusquement.

Madame Elton se tournant vers madame Weston lui dit : « Je ne doute pas que ce ne soit notre voiture qui amène mesdemoiselles Bates et Fairfax. Notre cocher et nos chevaux sont si actifs, je ne crois pas que personne soit mené comme nous. Quel plaisir de pouvoir envoyer sa voilure à des amis ! J’ai appris que vous aviez fait offrir la vôtre ; mais à l’avenir, c’est inutile : je me charge du soin de ces dames. »

Ces demoiselles, escortées par le père et le fils, entrèrent dans la salle ; et mesdames Elton et Weston allèrent les recevoir. Les gestes de la première pouvaient être observés ; mais mademoiselle Bates ne permit pas qu’on l’entendit, car, à peine entrée, elle s’écria : « Vous êtes bien obligeans ! Il ne pleuvait pas, je ne crains rien pour moi, j’ai des souliers fort épais. Ah ! que c’est brillant ! admirable ! Jeanne, voyez donc, l’auriez-vous cru ? Oh ! M. Weston, vous avez emprunté la lampe d’Aladdin. La bonne madame Stokes ne pourrait plus reconnaître la salle. Oh ! madame Weston, comment vous portez-vous ? Je vous remercie très-bien. Madame Elton, mille grâces pour la voiture. Elle est arrivée à temps, nous étions prêtes, les chevaux n’ont pas attendu un instant. Nous vous remercions aussi, madame Weston. Deux offres le même jour. Que nous sommes heureuses ! sur ma parole, Madame, je vous remercie, ma mère se porte fort bien. Elle est allée chez M. Woodhouse. Je lui ai fait prendre le schall que madame Dixon lui a envoyé lorsqu’elle s’est mariée. Il y en avait trois autres : on hésita long-temps pour savoir celui qu’on achèterait ; le colonel Campbell préféra celui qui était couleur d’olive. Ma chère Jeanne, ne vous êtes-vous pas mouillé les pieds ? Il n’est tombé que quelques gouttes, et il y avait un paillasson. M. Frank Churchill a tant de bontés. Oh ! M. Frank, les lunettes de ma mère n’ont pas bougé depuis. Elle parle souvent de vous et nous aussi, n’est-il pas vrai, Jeanne ? Ah ! mademoiselle Woodhouse, comment va la santé ? Nous sommes ici dans le pays des fées. Que vous êtes belle ! Comment trouvez-vous la coiffure de Jeanne, le premier perruquier de Londres ne ferait pas mieux. Ah ! le docteur Hughes. Il faut que je lui parle. Ah ! madame Otway et ses demoiselles ! Et M. George ! et M. Arthur ! J’entends une autre voiture, c’est sans doute celle des aimables Cole. Quelle quantité d’amis. Point de café, je vous rends grâce, un peu de thé. Je ne suis pas pressée. »

Frank Churchill retourna se placer près d’Emma, et aussitôt que mademoiselle Bates eut cessé de parler, elle entendit la conversation de madame Elton avec Jeanne Fairfax, qui étaient un peu derrière. Frank était pensif ; elle ne savait s’il prêtait aussi l’oreille. Après avoir complimenté Jeanne sur sa mise et sa beauté, elle en demanda autant de sa part. Comment trouvez-vous ma robe, et cette garniture ? Jeanne répondit poliment. « Personne, continua madame Elton, ne se soucie moins que moi de la toilette, mais dans une pareille occasion, lorsque tous les yeux sont portés sur moi, et ensuite pour remercier les Weston, car c’est à moi qu’ils font l’honneur du bal, je ne voudrais pas paraître moins bien mise que les autres. Et je vois peu de perles excepté les miennes. Ainsi, Frank est un beau danseur ? Nous verrons si notre style de danse s’accorde. C’est véritablement un très-beau jeune homme ; il me plaît beaucoup. »

En ce moment Frank se mit à parler si haut, qu’Emma crut qu’ayant entendu les louanges qu’on faisait de lui, il n’en voulait pas savoir davantage.

M. Elton étant entré dans ce moment, madame s’écria : « Oh ! enfin vous nous avez trouvées. Je disais à Jeanne que j’étais étonnée que vous n’ayez pas encore envoyé savoir de nos nouvelles. »

« Jeanne, répéta Frank Churchill, c’est familier ; mais il paraît que mademoiselle Fairfax ne le désapprouve pas. »

« Comment trouvez-vous madame Elton ? lui demanda Emma à l’oreille.

« Elle ne me plaît pas du tout. »

« Vous n’êtes pas reconnaissant. »

« Ingrat ! que voulez-vous dire ? »

Remplaçant sa mine rechignée par un sourire. « Non, je ne veux pas le savoir. Où est mon père ? Quand commencerons nous à danser ? »

Emma ne comprenait rien à sa conduite : il paraissait de mauvaise humeur. Il alla chercher son père, mais il revint bien vîte avec lui et madame Weston. Il les avait trouvés dans un grand embarras, qu’ils voulaient soumettre à Emma. Madame Weston avait pensé que c’était à madame Elton d’ouvrir le bal ; qu’elle s’y attendait et que cette circonstance les empêchait de lui donner cette marque de distinction. Emma entendit cette vérité avec courage.

« Et quel partener lui donnerons-nous ? »

« Elle croira que Frank devrait lui offrir la main. »

Frank se retournant brusquement vers Emma, lui rappela ses promesses, dit qu’il était engagé, ce que son père approuva. Alors madame Weston dit à son mari que c’était à lui à s’offrir à madame Elton : il y consentit sans peine.

Ainsi Emma n’eut que la seconde place, quoique le bal fût donné à son intention. Cela lui fit presque venir l’envie de se marier.











CHAPITRE XXXVII.


La vanité de madame Elton eut lieu d’être satisfaite, quoique son intention fût de commencer avec le fils au lieu du père, qui était cependant peut-être le meilleur danseur des deux. Emma, malgré la petite mortification de n’être que la seconde, la supporta avec résignation, et résolut de s’amuser de son mieux. La chose qui lui faisait le plus de peine, c’était de voir que M. Knightley ne dansait pas. Il était au milieu des spectateurs ; il ne devait pas y être. Pourquoi ne dansait-il pas ? Pourquoi restait-il avec les vieillards, les joueurs de wist qui ne pensent aux danseurs qu’à la fin d’un rubber ; jeune comme il était. Il est vrai que la place dans laquelle il s’était mis le faisait paraître avec avantage. Sa stature haute, ferme et élégante au milieu de figures difformes par leur grosseur et leurs épaules proéminentes, devait attirer sur lui les regards de tout le monde, et parmi les jeunes gens, il n’y avait que son partener qui pût lui être comparé. Il fit quelques pas pour s’approcher. On pouvait juger à sa démarche qu’il danserait bien, s’il voulait s’en donner la peine.

Chaque fois qu’elle le fixait elle le forçait à sourire ; il reprenait ensuite sa gravité ordinaire. Elle désirait qu’il aimât plus une salle de bal qu’il ne faisait, et qu’il ait plus d’amitié pour Frank Churchill. Il paraissait l’observer avec attention. Elle ne se flattait pas qu’il s’occupât de sa danse, mais elle ne craignait pas qu’il pût trouver à redire à sa conduite. Il n’y avait pas la moindre apparence de coquetterie dans ses manières avec son partener. Ils avaient plutôt l’air d’amis que d’amans. Il était indubitable que Frank n’avait plus pour elle le même attachement qu’il avait montré auparavant.

Le bal fut très-agréable, et pendant sa durée il mérita les complimens que l’on ne fait ordinairement qu’à la fin. Les soins de madame Weston ne furent pas perdus ; tout le monde parut heureux et satisfait. Il n’y arriva rien d’extraordinaire, excepté une circonstance qui chagrina beaucoup Emma. On avait commencé les deux dernières danses qui devaient terminer le bal avant souper, et Henriette n’avait pas de partener, elle était la seule demoiselle assise ; il était étonnant qu’il ne s’en trouvât pas, car le nombre des danseurs avait toujours été égal à celui des danseuses. Mais la surprise d’Emma cessa lorsqu’elle vit M. Elton courir çà et là : il ne voulait pas s’offrir à Henriette s’il pouvait faire autrement. Elle était sûre qu’il ne le ferait pas, elle s’attendait même à le voir entrer dans la salle de jeu.

Cependant ce n’était pas son intention. Il vint joindre les spectateurs, passa devant eux pour montrer qu’il n’était pas engagé, eut la grossièreté de rester quelque temps devant mademoiselle Smith, et de parler à ceux qui étaient à côté d’elle.

Emma le vit. Elle remontait la colonne et ne put les regarder plus long-temps, mais elle entendit partie d’une conversation qui eut lieu entre madame Weston et Elton, quelle avait appelé.

« Vous ne dansez pas, M. Elton ? »

— « Très-volontiers, Madame, si vous voulez me faire l’honneur de danser avec moi. »

« Moi, oh ! non, je veux vous donner une meilleure partener que moi, je ne sais pas danser. »

« Si madame Gilbert voulait m’accepter j’en serais enchanté. Quoique je sois déjà vieux marié, et que mes jours de danses soient passés, je me ferais toujours un vrai plaisir d’offrir la main à une ancienne amie comme madame Gilbert. »

« Madame Gilbert ne danse pas ; mais voici une jeune demoiselle que je voudrais bien voir danser, mademoiselle Smith. — Mademoiselle Smith, oh ! je n’y avais pas fait attention. Vous êtes bien bonne, mais mes jours de danses sont passés. Vous m’excuserez. »

Madame Weston ne le pressa pas davantage. « Voilà ce M. Elton si aimable, si obligeant, si doux ! » Elle regarda de côté et d’autre, et vit M. Elton joindre M. Knightley, pour converser avec lui. Elle se détourna le cœur bouillant de colère, et craignant que ce feu ne se fût communiqué à sa figure.

Un instant après, un autre spectacle qui lui causa la plus vive joie, ce fut celui de voir M. Knightley donnant la main à Henriette, et joindre les danseurs. Pleine de satisfaction et de reconnaissance, elle mourait d’envie de le remercier. Trop éloignée pour lui parler, ses yeux, aussitôt qu’elle put le fixer, furent les interprètes de son cœur.

Elle ne s’était pas trompée, M. Knightley dansa très-bien, et Henriette, sans le désagrément de la scène qui s’était passée auparavant, aurait été trop heureuse. Au reste, son aimable figure, son sourire enchanteur, le bonheur dont elle semblait jouir annonçaient qu’elle était sensible et reconnaissante de l’honneur que lui faisait M. Knightley.

M. Elton s’était retiré dans la salle des joueurs, ayant l’air assez sot (d’après l’observation d’Emma), avec d’autant plus de raison, qu’elle l’avait vu faire à sa femme des signes de satisfaction au moment où il insultait si cruellement la pauvre Henriette. Elle ne lui croyait pas le cœur aussi mauvais que celui de sa femme ; mais il semblait qu’il prenait exemple sur elle. Elle ne put s’empêcher de dire tout haut à son partener :

« Knightley a eu compassion de la pauvre petite Henriette ! C’est bien généreux de sa part. »

On annonça que le souper était servi. On commença à défiler vers la salle à manger, et mademoiselle Bates ne cessa de parler que lorsqu’elle fut assise et la cuiller à la main.

« Jeanne, Jeanne, ma chère, où êtes vous ? Madame Weston vous dit de mettre votre palatine. Quoiqu’on ait cloué une porte, qu’on ait mis des tapisseries partout, on peut attraper un coup d’air. Le beau bal ! Oui, ma chère, j’ai été à la maison, sans rien dire à personne, pour mettre au lit la grand’maman. Elle a passé une agréable journée avec M. Woodhouse. Elle m’a demandé de vos nouvelles, avec qui vous avez dansé. Je lui ai dit que votre premier partener avait été M. Elton, ensuite M. Otway, et puis M. Cox. Mais j’ai voulu vous laisser le plaisir de lui détailler tout cela. Monsieur, vous êtes trop bon. Attendons un peu, laissons passer madame Elton. Qu’elle est belle ! Quelles superbes dentelles ! Les riches perles ! C’est la reine du bal ! Nous voici au passage. Jeanne, prenez garde aux deux marches, non, il n’y en a qu’une, et je croyais qu’il y en avait deux. Je vous parlais de votre grand’maman, Jeanne ! Elle a eu un petit désagrément. Il y avait à dîner des asperges et une délicieuse fricassée de riz de veau ; rien au monde ne lui plaît tant que ces deux plats. Mais les asperges ne paraissant pas assez cuites à M. Woodhouse, il a tout renvoyé. Il n’en faut rien dire, de peur que cela ne lui soit rapporté. En vérité, tout est surprenant ici. Je n’ai jamais rien vu de pareil. Où nous assoirons-nous ? — Peu m’importe, pourvu que Jeanne soit bien. — Oh ! M. Churchill, vous êtes trop bon, nous nous placerons ici. Ma chère Jeanne, comment nous ressouviendrons-nous de tous les plats pour en faire le détail ? De la soupe ! Je ne puis m’empêcher de commencer. »

Emma ne put parler à M. Knightley qu’après souper ; mais lorsqu’ils furent rentrés dans la salle du bal, ses yeux l’invitèrent à venir la trouver pour recevoir des remercîmens. Il censura amèrement la conduite de M. Elton et de son épouse.

« Leur intention, dit-il, n’était pas de manquer à Henriette seule. Emma, pourquoi sont-ils vos ennemis ? À cette question, il ne reçut pas de réponse. Avouez-le, votre intention était qu’il épousât Henriette. »

« Cela est vrai, et ils ne peuvent me le pardonner. »

Il fit un signe de tête ; mais un sourire d’indulgence accompagna ce signe, et il se contenta de dire : « Je ne veux pas vous gronder ; je vous laisse à vos réflexions. »

« Pouvez-vous m’abandonner à de pareils flatteurs ? Mon vain esprit me dit-il jamais que j’aie tort ?

« Non, votre esprit vain, mais votre esprit sérieux. Si l’un vous conduit dans un mauvais chemin, l’autre vous en avertit. »

« J’avoue que je me suis lourdement trompée sur le compte de M. Elton. Il y a une petitesse en lui qui ne vous a pas échappé ; et j’ai cru fermement qu’il était amoureux d’Henriette : je suis tombée d’une erreur dans une autre. »

« Pour vous récompenser de l’aveu que vous me faites, je vous rends la justice que vous méritez : je confesse que vous aviez beaucoup mieux choisi pour lui qu’il n’a fait lui-même. Henriette Smith possède des qualités essentielles que madame Elton n’a pas. Sans prétentions, sans art, cette jeune fille serait préférée, par un homme de sens, à une femme comme madame Elton. J’ai trouvé Henriette plus sensée que je ne m’y attendais. »

Emma ressentit une joie inexprimable de l’entendre parler ainsi. Ils furent interrompus par M. Weston, qui appelait tous les danseurs.

« Allons, mademoiselle Woodhouse, mademoiselle Otway, mademoiselle Fairfax, que faites-vous ? Allons, Emma, montrez l’exemple à vos compagnes. Tout le monde est paresseux : on dort. »

« Je suis prête quand on voudra, dit Emma. Avec qui comptez-vous danser, demanda M. Knightley. »

« Elle hésita un moment, et répondit : Avec vous, si vous voulez. »

« Y consentez-vous, dit-il, en lui offrant la main ? »

« De tout mon cœur. Vous m’avez montré que vous saviez danser, et vous savez que nous ne sommes pas tellement frère et sœur, qu’il ne nous soit pas permis de danser ensemble. »

« Frère et sœur ! non, en vérité. »

Celle explication avec M. Knightley, fit un sensible plaisir à Emma : c’était un des plus agréables souvenirs qu’elle emportât du bal. Elle était enchantée qu’ils se fussent si bien rencontrés au sujet des Elton, et que leur opinion du mari et de la femme fût la même. Ce qui lui faisait surtout le plus grand plaisir, c’était les louanges qu’il avait données à Henriette. L’impertinence des Elton, qui, pendant quelques minutes, avait manqué de la rendre malheureuse pour tout le reste de la soirée, l’avait, au contraire, infiniment réjouie par le résultat qui devait en arriver ; la guérison d’Henriette. De la manière dont elle parlait de cette circonstance après le bal, il paraissait que l’espoir d’Emma était bien fondé. Il semblait qu’à la fin ses yeux s’étaient ouverts, et qu’elle reconnaissait que M. Elton n’était pas l’homme supérieur comme elle se l’était imaginé. Sa fièvre était passée ; et elle comptait sur le mauvais génie des Elton pour cicatriser sa blessure. Trouver Henriette raisonnable, Frank Churchill peu amoureux, et M. Knightley n’ayant plus envie de se quereller avec elle, lui présageaient un été charmant. Elle ne devait pas voir Frank de la journée, parce qu’il devait être avant midi à Richemont : elle n’en fut pas fâchée.

Ayant arrangé toutes ces choses en se promenant, elle allait rentrer à la maison pour s’occuper de ses neveux et de son papa, elle aperçut deux personnes qu’elle ne s’attendait pas de voir, Frank Churchill et Henriette, à qui il donnait le bras. Elle vit de suite qu’il était arrivé quelque chose d’extraordinaire. Henriette était pâle et effrayée ; il essayait de la rassurer. Ils entrèrent tous les trois ensemble dans le salon ; et Henriette tomba évanouie dans un fauteuil.

Une jeune personne qui se trouve mal, revient avec quelques secours. On lui en donna ; et Emma fut mise au fait de l’aventure qui lui était arrivée.

Mademoiselle Smith, et mademoiselle Bickerton, autre pensionnaire de madame Goddard qui s’était trouvée au bal, avaient été se promener ensemble sur la route de Richemont, qui, quoiqu’assez fréquentée pour s’y croire en sûreté, leur causa de vives alarmes. Environ à un demi-mille d’Highbury, à l’endroit où la route fait un coude, et est couverte par des ormes touffus, pendant un espace assez considérable, ce qui rend ce lieu très-solitaire, ces jeunes demoiselles virent sur leur droite, sur une petite pelouse, une bande de Bohémiens. Un enfant, en sentinelle, vint leur demander la charité ; mademoiselle Bickerton, effrayée, poussa un grand cri, et disant à Henriette de la suivre, monta une côte rapide, franchit la haie qui la couronnait, et s’enfuit par un sentier qui menait à Highbury ; mais la pauvre Henriette ne put la suivre : elle avait souffert de la crampe après le bal ; et en essayant de grimper la côte, la crampe revint, et lui ôta les forces. Elle fut forcée de s’asseoir. Bientôt, environnée par une demi-douzaine d’enfans conduits par une femme jeune et forte, et un grand garçon, qui, tous ensemble, poussaient de grands cris, avec un air menaçant ; effrayée de plus en plus, Henriette leur promit de l’argent : elle tira sa bourse, leur donna vingt-quatre sous, les priant de ne lui pas faire de mal. Elle commença à marcher très-doucement. Mais la terreur quelle montrait, ainsi que sa bourse, tentaient les Bohémiens de profiter de l’occasion ; ils l’environnèrent, et lui demandèrent encore de l’argent. Tremblante comme la feuille, elle ne savait à quel saint se vouer. Frank Churchill, qui, heureusement, avait été retardé à Highbury, la trouva dans cette situation. La beauté de la matinée l’avait engagé à partir à pied. Il avait envoyé ses chevaux par une autre route, avec ordre à son domestique de l’attendre à un mille ou deux de l’autre côté d’Highbury. Il avait été obligé de s’arrêter chez madame Bates, pour lui remettre des ciseaux qu’elle lui avait prêtés la veille ; c’est ce qui, heureusement, le fit arriver à point nommé au secours de la pauvre Henriette. À sa vue, les Bohémiens s’enfuirent ; Henriette, qui pouvait à peine parler, s’accrocha fortement à son bras, et eut la force de se rendre à Hartfield.





CHAPITRE XXXVIII.


C’est tout ce qu’Emma put apprendre de Frank et d’Henriette, lorsqu’elle eut recouvré l’usage de ses sens. N’ayant pas une minute à perdre, Frank Churchill partit, Emma envoya chez madame Goddard, pour lui donner des nouvelles d’Henriette, et chez M. Knightley, pour lui faire savoir qu’il existait une bande de Bohémiens dans le pays. Avant son départ, Frank fut remercié de la manière la plus affectueuse par Emma et sa petite amie. Henriette reposait, et Emma repassait en son esprit les circonstances d’une aventure qui devait même, aux gens les plus froids et les plus sensés, paraître tout à fait extraordinaire. Mais à elle dont l’imagination ardente devançait souvent le jugement, elle trouva que non-seulement ces circonstances devaient être approfondies, mais même commentées. Un beau jeune homme, rencontrant à point nommé une charmante demoiselle, au moment où elle avait besoin de secours, cela tenait du prodige. Mais, sans s’arrêter à l’idée qui lui vint que cette rencontre pouvait bien ne pas avoir été tout à fait fortuite des deux côtés, elle s’attacha à en prévoir les suites. Probablement le jeune homme avait résolu de briser tout à fait ses chaînes ; il pouvait en reprendre d’autres : Henriette commençait à se détacher tout de bon de son penchant pour M. Elton. Il était donc plausible de supposer qu’ils pouvaient mutuellement se convenir, et avec d’autant plus de raison, que tandis qu’elle était évanouie, Frank raconta à Emma, avec chaleur et intérêt, la pénible situation dans laquelle il avait trouvé Henriette, dont il vantait la douceur et la beauté. Il s’était emporté, en parlant de la conduite de mademoiselle Bickerton, avec une violence peu commune. Henriette, de son côté, après le départ du beau jeune homme, s’était exprimée de la manière la plus touchante sur la grande obligation qu’elle lui avait, sur sa bonté, son affabilité, etc. Emma réfléchissant sur tout cela, crut ne s’être pas trompée. Mais devenue plus sage par l’expérience, elle résolut de laisser aller les choses sans s’en mêler en aucune façon. Ce petit plan, purement idéal, arrangé, elle songea à cacher à son père l’accident arrivé à mademoiselle Smith, et l’arrivée d’une troupe de Bohémiens dans le voisinage. Mais elle trouva que la chose était absolument impossible. En moins d’une demi-heure tout Highbury sut l’aventure d’Henriette. Elle fit le sujet de la conversation des enfans et des vieilles femmes, et des domestiques, personnages très-curieux de pareilles nouvelles. On ne s’occupa plus du bal, mais bien des Bohémiens. Le pauvre M. Woodhouse tremblait, comme elle l’avait prévu, et ne fut satisfait que lorsqu’elle lui eut promis que dans ses promenades, elle ne dépasserait pas le verger. Il reçut quelques consolations par l’empressement que mirent les voisins à envoyer savoir de ses nouvelles (marque d’attention qui, dans tous les temps, le flattait beaucoup) de celles d’Emma et d’Henriette. Il répondit qu’ils étaient tous assez bien, quoique sa fille fût en parfaite santé, et que mademoiselle Smith fût très-bien remise. Emma ne voulut pas se mêler de répondre ; elle le laissa dire. Pour la fille d’un pareil homme, sa santé était trop bonne ; il était obligé d’inventer des maladies pour elle. Les Bohémiens n’attendirent pas que la justice se mît à leurs trousses ; ils décampèrent bien vite. Les demoiselles d’Hyghbury purent de nouveau se promener sans crainte ; et l’aventure d’Henriette fut oubliée par tout le monde, excepté par Emma et par ses neveux, qui ne cessaient de se la faire raconter de nouveau par Henriette elle-même.

Peu de jours après cette aventure, Henriette vint trouver Emma, avec un petit paquet à la main, et commença, quoiqu’en hésitant, à parler ainsi :

« Mademoiselle Woodhouse, si vous avez le temps de m’entendre, j’aurais une espèce de confession à vous faire, et alors tout sera fini. »

Emma fut très-surprise, mais la pria de parler. Il y avait dans le ton et l’air d’Henriette tant de sérieux, qu’Emma s’attendait à apprendre des choses extraordinaires.

« Il est de mon devoir, continua-t-elle, ainsi que de ma volonté de n’avoir aucune espèce de réserve avec vous. Comme j’ai le bonheur d’être tout à fait changée à certains égards, il est juste que vous ayez la satisfaction de le savoir. Je ne dirai que ce que je dois absolument dire ; je suis fâchée de m’être laissée subjuguer comme je l’ai été ; je suis persuadée que vous me comprenez. »

« Oui, dit Emma, certainement. »

« Comment ai-je pu m’imaginer si long-temps, s’écria Henriette, que… J’étais folle ! maintenant je ne vois rien du tout d’extraordinaire en lui. Je ne crains nullement de le rencontrer à présent, excepté cependant que je préférerais ne jamais le voir ; je ferais même un long détour pour l’éviter. Mais je n’envie pas du tout le sort de sa femme, je n’ai plus pour elle l’admiration que j’avais : elle peut être charmante, belle, si l’on veut ; mais je crois qu’elle a un mauvais caractère. Je n’oublierai jamais ses regards le soir du bal. Malgré cela, mademoiselle Woodhouse, je vous assure que je ne lui souhaite pas de mal. Non, quelque soit leur bonheur, je n’en serai pas jalouse, et pour vous convaincre que je vous ai dit la vérité, je vais détruire des choses dont j’aurais dû me défaire plus tôt, et que je ne devais pas me permettre de garder, j’en suis convaincue (rougissant), enfin tout va être détruit, j’ai voulu le faire en votre présence, afin de vous donner une preuve notoire que je suis devenue une créature raisonnable. Ne devinez-vous pas ce que ce paquet renferme ? »

« Pas le moins du monde. Vous a-t-il fait quelques cadeaux ? »

« Non. Ce ne sont pas des présens, mais je gardais ceci comme des reliques. »

Elle tenait le paquet à la main : on lisait sur l’enveloppe : Trésor très-précieux ! Sa curiosité fut portée à son comble. Henriette ouvrit le paquet, Emma était impatiente. Enfin elle vit une petite boite enveloppée de plusieurs feuilles de papier de soie. Henriette l’ouvrit ; elle était garnie tout autour de coton très-fin ; mais il n’y avait dedans qu’un petit morceau de taffetas d’Angleterre.

« Maintenant, dit Henriette, vou devez vous ressouvenir. »

« En vérité ! je ne me souviens de rien. »

« Mon Dieu ! Je n’aurais jamais cru que vous eussiez pu oublier ce qui s’est passé dans ce même salon-ci au sujet d’un morceau de taffetas d’Angleterre, une des dernières fois que nous nous y sommes vues. C’était quelques jours avant mon mal de gorge ; peu avant l’arrivée de M. et madame Knightley. Je crois que c’est le soir même. Vous ne vous souvenez pas qu’il se coupa le doigt avec votre canif, et que vous lui recommandâtes de mettre dessus un morceau de taffetas d’Angleterre ? Vous n’en aviez pas sur vous, et vous saviez que j’en avais ; vous me dites de lui en donner, alors je lui en coupai un petit morceau ; mais comme il était beaucoup trop grand, il le diminua de la moitié, et garda quelque temps la partie qu’il me rendit, la tournant entre ses doigts. Et moi, poussée par la folie qui me dominait, je mis ce morceau de taffetas de côté, comme ne devant jamais servir, mais de temps en temps je le regardais avec un extrême plaisir. »

« Ma très-chère Henriette ! s’écria Emma, en se cachant la figure avec la main, que je suis honteuse de ma conduite ! je me souviens parfaitement de tout cela. Combien j’étais coupable, j’en avais sur moi en quantité, c’était un de mes tours d’étourdie. Je suis condamnée à en rougir le reste de mes jours. Eh bien ! (se rasseyant) qu’y a-t il de plus ? »

« En aviez-vous réellement sur vous ? Je ne m’en serais jamais doutée, vous dites si naturellement que vous n’en aviez point. »

« Ainsi, vous avez gardé ce morceau de taffetas pour l’amour de lui, dit Emma en se remettant de la honte et des sensations qu’elle avait éprouvées, partagée entre l’étonnement et le plaisir que cette naïveté lui causait. Elle se disait à elle-même. « Dieu me bénisse ! Aurais-je jamais pensé à mettre un morceau de taffetas que Frank Churchill aurait roulé entre ses doigts ! Je n’ai jamais été si malade que cela. »

« Voici, reprit Hnriette regardant la boîte, voici quelque chose qui a plus de valeur, je veux dire, qui en avait plus alors, parce qu’elle lui avait véritablement appartenu, au lieu que le taffetas n’avait jamais été à lui. »

Emma était très-curieuse de voir la plus précieuse pièce du trésor, c’était un morceau de crayon rompu.

« Ceci était bien à lui, dit Henriette, ne vous souvenez-vous pas qu’un matin ? Oh ! non. J’ai oublié moi-même le jour. C’était je crois le mardi ou le mercredi avant l’histoire du taffetas, il voulait marquer quelque chose dans son porte-feuille sur la bierre de Spruce. M. Knightley lui avait parlé de cette bierre ; il voulait l’écrire ; mais lorsqu’il prit son crayon, il s’y trouva si peu de plomb qu’il le coupa et le jeta sur la table comme ne valant plus rien. Je le guettais, et lorsque je vis ma belle, je le pris. Je l’ai gardé avec soin jusqu’à présent. »

« Je m’en souviens parfaitement, s’écria Emma, oui, on parlait de bierre de Spruce. M. Knightley et moi nous disions que nous aimions beaucoup cette bierre ; M. Elton voulait en essayer. Attendez. M. Knightley était ici debout, n’est-ce pas ? Du moins, je le crois. »

« Je n’en sais rien, mais je me ressouviens bien que M. Elton était à peu près à la place que j’occupe à présent. »

« Continuez. »

« Oh ! voilà tout, je n’ai plus rien à montrer ni à dire, excepté que je vais tout jeter au feu, et que je désire le faire en votre présence. »

« Ma chère pauvre petite Henriette ! avez-vous véritablement eu du plaisir à garder ces objets ? »

« Oui, folle que j’étais, j’en suis honteuse aujourd’hui. Je voudrais bien qu’il me fût aussi aisé d’oublier, que de les brûler. C’était mal fait à moi de garder des souvenirs de lui après son mariage ; je le savais bien, mais je n’avais pas le courage de m’en séparer. »

« Mais, Henriette ! est-il absolument nécessaire de brûler le taffetas ? Il pourrait être utile. Quant au morceau de crayon, je n’ai rien à dire. »

« J’aime mieux tout brûler ; la vue seule de ce taffetas me fait mal, je veux me défaire de tout, les voilà au feu, et je remercie le Ciel de m’avoir débarrassée de M. Elton. »

« Et quand, pensa Emma, commencerez-vous avec M. Frank Churchill ? » Elle eut peu après sujet de croire que l’affaire était déjà entamée, elle espéra que, quoique les Bohémiennes n’eussent pas dit la bonne aventure à Henriette, elles avaient néanmoins fait sa fortune. »

Environ quinze jours après l’aventure des Bohémiens, elles en vinrent à une explication et d’une manière inattendue. Emma pensait à toute autre chose, ce qui ajouta du prix à la découverte qu’elle fit. Elle dit en plaisantant et sans intention. « Ma chère Henriette, lorsque vous vous marierez, je vous conseillerai de vous conduire ainsi. » Elle n’y songea plus, jusqu’à ce que quelques minutes après, elle entendit Henriette dire : « Je ne me marierai jamais. »

Emma la regarda, vit de suite ce qu’il en était ; elle réfléchit un moment si elle répondrait ou non.

« Vous ne vous marierez jamais ! Voilà une nouvelle résolution. »

« Je vous assure que je n’en changerai pas. » Après un moment d’hésitation, Emma dit :

« Je me flatte qu’elle ne vous est pas dictée par… J’espère que vous ne ferez pas ce compliment à M. Elton ? »

« À M. Elton ! oh ! non, en vérité, répliqua Henriette d’un air de mépris. Et Emma entendit à peine ces mots : « Si supérieur à M. Elton. »

Elle prit du temps pour considérer. Devait-elle s’en tenir à ces mots ? Devait-elle n’y faire aucune attention et paraître ne rien soupçonner ? Henriette croirait peut-être qu’elle était refroidie à son égard ou fâchée contre elle, si elle gardait le silence. Il pourrait encore arriver qu’Henriette lui demandât d’en entendre plus qu’elle n’en voulait savoir. Elle se résolut donc à répondre suivant son ancien usage, avec franchise et confiance.

Il lui parut sage d’apprendre tout d’un coup ce quelle avait envie de dire à ce sujet. La droiture en tout est la meilleure politique. Elle arrêta d’abord en elle-même jusqu’où elle irait ; s’étant préparée, elle lui parla ainsi :

« Henriette, je ne vous cacherai pas que je vous ai comprise. Votre résolution, ou plutôt l’attente de ne jamais vous marier, viennent de l’idée que vous avez que la personne que vous préférez est, par sa situation, trop au-dessus de vous, pour songer à vous épouser. N’ai-je pas bien deviné ? »

« Oh ! mademoiselle Woodhouse, croyez-moi, je n’ai pas la présomption de supposer. En vérité, je ne suis pas si folle ! mais c’est un grand plaisir pour moi de l’admirer de loin et en silence ; de penser qu’il est le premier des hommes ; de lui vouer une éternelle reconnaissance, et d’avoir pour lui la vénération que je lui dois. »

Je ne suis pas du tout surprise de vos sentimens, Henriette. Le service qu’il vous a rendu suffisait pour vous toucher le cœur. »

« Le service ! oh ! je lui ai une obligation inexprimable. Le souvenir que j’en conserve ne finira qu’avec ma vie, ainsi que de tout ce que j’ai souffert. Lorsque je le vis venir, ses nobles regards me rassurèrent ; enfin, en un moment, de l’état le plus misérable, je devins la plus heureuse personne du monde. »

« C’est très-naturel et très-honorable ; vous avez parfaitement choisi. Mais je ne vous promets pas que vous réussissiez ; je ne vous conseille pas de vous y attendre, Henriette. Je ne vous réponds pas que vous soyez payée de retour. Soyez bien sur vos gardes. Vous feriez peut-être bien, quand il en est encore temps, de réprimer ce penchant, crainte qu’il ne vous entraîne, à moins que vous ne soyez sûre qu’il réponde aux sentimens qu’il vous a inspirés. Observez-le bien ; que sa conduite vous serve de guide. Je vous donne cet avis à présent, parce que je ne vous en parlerai plus ; je ne veux en aucune manière me mêler de cette affaire. Qu’aucun nom ne nous échappe. Nous nous sommes trompées d’une étrange façon par le passé. Nous devons maintenant être plus sages. Il est votre supérieur, sans doute, et il parait qu’entre vous et lui, il y a des obstacles difficiles à vaincre ; mais cependant, Henriette, l’on a vu de plus grands miracles arriver : on a eu maintes fois occasion de voir des mariages beaucoup plus disproportionnés. Mais soyez sur vos gardes ; soyez toujours sur vos gardes, de quelque manière que la chose se termine ; soyez certaine que je vous saurai toujours bon gré d’avoir porté vos vues jusqu’à lui, et je regarderai cette ambition comme une preuve non équivoque de votre bon goût. »

Henriette lui baisa la main en silence pour preuve de sa reconnaissance. Emma était très-éloignée de regarder cet attachement comme malheureux pour son amie ; du moins il la sauvait du danger qu’elle avait couru de se dégrader.

Le mois de juin arriva au milieu de ces plans et de ces espérances. Il n’amena rien de nouveau à Highbury.

Les Elton parlaient toujours de l’arrivée de M. Suckling dans son landau, et de l’usage qu’on en ferait ; Jeanne Fairfax était toujours chez sa grand’mère ; et comme le retour des Campbell était différé jusqu’au mois d’août, elle devait rester encore deux grands mois à Highbury, pourvu toutefois qu’elle pût faire avorter les projets qu’avait madame Elton de lui procurer, malgré ses désirs bien prononcés, une agréable situation. M. Knightley qui, par des raisons à lui connues, n’avait pas trouvé Frank Churchill à son gré, en pensait encore plus mal qu’auparavant. Il crut s’apercevoir qu’il cherchait à tromper Emma par de fausses apparences. Il était certain qu’il faisait la cour à Emma. Les attentions qu’il avait pour elle, les signes expressifs de son père, le silence de madame Weston, tout l’annonçait. Mais tandis qu’on le lui donnait, et qu’elle en faisait cadeau à Henriette, M. Knightley croyait qu’il avait des vues sur mademoiselle Jeanne Fairfax, non pas sérieuses, mais pour s’amuser. Il ne pouvait trop comprendre comment il paraissait exister entre eux des signes d’une intelligence mutuelle ; du moins il en était persuadé. Il avait observé du côté de Frank des preuves certaines des égards qu’il avait pour Jeanne. Quoi qu’il en fût, il voulait éviter à Emma le désagrément d’être trompée. Elle n’était pas présente lorsque ces soupçons se présentèrent à son esprit. Il dînait chez les Elton avec Jeanne et la famille de Randalls. Il surprit un coup d’œil jeté par Frank à mademoiselle Fairfax, qui ne convenait pas du tout à un homme qui faisait la cour à Emma. Chaque fois qu’il se trouva en compagnie avec eux, il n’oublia pas les observations qu’il avait faites, qui, à moins de ressembler à Cowper, et à son feu du crépuscule,

Moi-même, j’ai créé tout ce que j’avais vu.

lui donna de plus forts soupçons encore qu’il existait une intelligence mutuelle entre Frank Churchill et Jeanne Fairfax.

Il vint un jour se promener à Hartfield, comme il faisait souvent après dîner. Emma et Henriette allaient se promener ; il les joignit. Ils rencontrèrent une autre compagnie qui, comme eux, voyant que le temps menaçait de se brouiller, avait jugé à propos de se promener de bonne heure. Elle était composée de M. et madame Weston et des demoiselles Bates et Fairfax. Ils se joignirent, et, en arrivant aux portes d’Hartfield, Emma sachant que cette société plaisait à son père, les invita d’entrer et de prendre le thé. La famille de Randalls accepta l’invitation sur-le-champ ; et mademoiselle Bates, après un assez long discours, auquel personne ne fit attention, finit par accepter aussi l’obligeante invitation de mademoiselle Woodhouse.










CHAPITRE XXXIX.


Comme ils rentraient, ils virent passer M. Perry à cheval. « À propos, dit Frank Churchill à madame Weston, qu’est devenu le projet de M. Perry, de se donner une voiture ? »

Madame Weston parut surprise, et dit : « Je n’avais jamais entendu parler d’un pareil projet. »

« Cependant je le tiens de vous, il y a trois mois que vous me l’avez écrit. »

« Moi ! impossible ! »

« Je vous demande pardon, je m’en souviens très-bien ; vous disiez même que ce projet s’effectuerait bientôt. Madame Perry l’avait annoncé à quelqu’un, et avait exprimé beaucoup de satisfaction. C’était elle qui le lui avait conseillé, parce qu’elle pensait qu’étant souvent dehors par le mauvais temps, cela lui faisais beaucoup de mal. Vous devez vous en souvenir à présent ? »

« Sur ma parole, voici la première fois que j’en entends parler. »

« Comment ! jamais, Dieu me bénisse, comment cela se peut-il ? Il faut donc que je l’aie rêvé ; en vérité je le croyais. Mademoiselle Smith, vous marchez comme si vous étiez fatiguée : il me paraît que vous seriez bien aise d’être arrivée à la maison ? »

« Que dites-vous ? Que dites-vous, s’écria M. Weston, de Perry et d’une voiture ? Est-ce que Perry va avoir une voiture ? Je suis bien aise qu’il en ait le moyen. Frank ! c’est lui qui vous l’a dit ? »

« Non, Monsieur, répondit son fils, en riant, il semble que personne ne me l’ait dit. C’est fort drôle ! Je croyais que madame Weston me l’avait mandé à Enscombe, avec tous les détails possibles. Mais comme elle déclare qu’elle n’en a jamais rien su, il faut donc que je l’aie rêvé. Lorsque je suis loin d’Highbury, je vois toutes mes connaissances dans mes rêves, et lorsque j’ai fini avec mes amis particuliers, alors je songe à M. et à madame Perry. »

« Il est surprenant néanmoins, observa son père, que vous ayez une suite aussi bien liée de rêves sur des personnes auxquelles il n’est guère probable que vous dussiez penser à Enscombe, Perry se donnant une voiture ! Sa femme le lui persuadant par égard pour sa santé ! C’est ce qui arrivera un jour ou l’autre, mais ce rêve est prématuré. Fort bien, Frank, vos rêves prouvent cependant que lorsque vous êtes absent, vous pensez à Highbury. Emma, vous rêvez aussi, je pense ? »

Emma ne put entendre, elle était allée prévenir son père de l’arrivée de la compagnie.

« Pour dire la vérité, s’écria mademoiselle Bates, qui n’avait pu se faire entendre auparavant, malgré tous ses efforts ; si je dois parler sur ce sujet, on ne peut pas nier que M. Frank Churchill ne puisse… Je ne veux pas dire qu’il n’ait pas rêvé. Oh ! je fais souvent des rêves les plus extraordinaires ! Si l’on me faisait des questions au sujet de M. Perry et de la voiture, je ne pourrais m’empêcher d’avouer qu’on en a parlé le printemps passé ; car madame Perry elle-même l’a dit à ma mère, les Cole le savaient aussi, c’était un secret pour tout le reste d’Highbury. Mais trois jours après le projet fut abandonné. Madame Perry croyant avoir réussi auprès de son mari, était très-contente ; elle vint conter à ma mère que M. Perry allait se donner une voiture. Vous dever vous en souvenir, Jeanne ? Madame Ferry aime tant ma mère ; mais qui ne l’aime pas ? Elle le lui avait dit en confidence, elle pouvait cependant nous en faire part, mais pas à d’autres. Je n’en ai parlé à âme qui vive. Je n’assurerais pas positivement n’en avoir pas laissé transpirer quelque chose, car je suis un peu parleuse. Ah ! si je ressemblais à Jeanne, cela ne m’arriverait pas, elle est d’une discrétion ! Où est-elle ? Oh derrière ! Madame Perry est venue, oui. Ce rêve est bien surprenant ! »

La compagnie entrait dans la salle. Les yeux de M. Knightley avaient précédé ceux de mademoiselle Bates sur Jeanne. Il avait aperçu quelque confusion sur la figure de Frank, c’est ce qui l’avait engagé à jeter les yeux sur Jeanne, elle était derrière, occupée à arranger son schall. M. Western était entré, les deux autres messieurs attendirent à la porte pour la laisser passer. M. Knightley soupçonna que Frank cherchait à s’attirer un coup d’œil, il était aux aguets, mais il fut trompé, car elle passa au milieu d’eux sans regarder ni l’un, ni l’autre.

Il n’eut pas le temps de faire d’autres remarques, et il fut obligé comme tous les autres de ne plus songer au rêve, et de prendre place à une grande table ronde qu’Emma avait eu le pouvoir de substituer aux tables à la Pembrok, sur lesquelles, depuis quarante ans, son père prenait tous les jours deux de ses repas. Ce thé fut si agréable, que personne ne se pressait de se lever.

« Mademoiselle Woodhouse, dit Frank Churchill, examinant une table qui était derrière lui, vos neveux ont-ils emporté leur alphabet, leurs boîtes de lettres ? Elle était ici ordinairement. Où est-elle ? Cette soirée est triste, et ressemble plutôt à une soirée d’hiver qu’à une de printemps. Nous nous sommes amusés une fois avec ces lettres, j’ai envie de vous intriguer de nouveau ? »

Cette idée plut à Emma : elle donna la boîte, qui fut renversée de suite sur la table, et personne ne fut si empressé qu’eux deux à s’en servir. Ils se mirent à arranger des mots. La tranquillité de ce jeu plaisait beaucoup à M. Woodhouse, qui avait souvent souffert du bruit de ceux que M. Weston avait autrefois introduits. Il prit quelques-unes des lettres qui étaient près de lui, fit des lamentations sur le départ de ses petits-fils, et observa que ces lettres avaient été admirablement bien faites par sa chère Emma.

Franck Churchill mit un mot devant mademoiselle Fairfax. Elle regarda négligemment autour de la table, et s’appliqua à deviner ce mot. Frank était à côté d’Emma, Jeanne vis-à-vis deux, et M. Knightley s’était placé de manière à les voir tous les trois, et son intention était de les observer sans paraître le faire. Le mot fut trouvé et repoussé avec un souris forcé. Si son désir eût été que ces lettres fussent désunies et mêlées avec les autres, elle n’y réussit pas, car Henriette n’ayant pu en deviner aucun autre, le prit et se mit à le chercher. Elle était assise près de M. Knightley, et lui demanda son assistance. Ce mot était bévue ; lorsqu’elle le dit tout haut, on remarqua que Jeanne rougissait. M. Knightley joignit ce changement de couleur au rêve de Frank, mais il n’y comprit rien. Il ne concevait pas comment la délicatesse et la discrétion de sa favorite avaient pu être endormies ; il craignait qu’elle ne se fût trop engagée. Il croyait voir de l’artifice et de la déception dans la conduite du jeune homme. Ces lettres n’étaient que pour cacher la galanterie d’un côté et la déception de l’autre. C’était un jeu d’enfant qui cachait celui de Frank Churchill. Il continua ses observations sur lui, avec indignation, et sur ses aveugles compagnes, avec crainte. Il vit qu’on préparait un petit mot pour Emma ; on le lui donna avec un coup d’œil significatif. Il vit que ce mot l’amusa, malgré qu’elle ne l’approuvât pas ; car elle s’écria : impertinence ! fi ! Il entendit dire ensuite à Frank Churchill, en regardant Jeanne : « Le lui donnerai-je ? » À quoi Emma répondit, « Non, non, il ne le faut pas, je vous le défends. »

Il le fit néanmoins. Ce galant jeune homme, qui semblait aimer sans sensibilité, faire la cour sans être complaisant, donna ce mot à mademoiselle Fairfax, la priant avec une civilité affectée de l’étudier. M. Knightley extrêmement curieux de savoir ce que ce petit mot signifiait, fit tout son possible pour s’en assurer, et parvint enfin à le trouver ; ce mot était le nom de M. Dixon, Jeanne le trouva aussitôt que lui, elle en sentait bien plus le venin, aussi elle ne put cacher son déplaisir ; levant les yeux, elle vit qu’elle était observée, et le feu lui monta à la figure plus fortement que de coutume, elle se contenta de dire, en repoussant les lettres : « Je ne savais pas que les noms propres fissent partie de ce jeu. » Elle ne voulut plus depuis en regarder d’autres. Son visage était tourné du côté de sa tante. « Vous avez raison, ma chère, dit celle-ci, quoique Jeanne n’eût pas dit un mot, c’est positivement ce que j’allais vous dire. Il est grand temps que nous nous en allions. La soirée s’avance, et ma mère nous attend. Vous êtes trop obligeant, Monsieur, il faut que nous vous souhaitions le bon soir. »

Jeanne prouva, en se levant précipitamment, qu’elle était prête à suivre sa tante. Elle quitta la table ; mais tout le monde se levant en même temps, elle ne put faire un pas. M. Knightley s’aperçut qu’on avait poussé vers elle un autre arrangement de lettres, elle les rejeta sans les regarder. Elle se mit à chercher son schall ; Frank le cherchait aussi, mais comme la chambre était obscure, il ne vit pas de quelle manière ils se séparèrent. Il demeura à Hartfield après les autres, songeant à ce qu’il avait vu ; il en était si occupé, qu’il résolut, lorsqu’on apporta de la lumière, en qualité d’ami sincère, de donner quelques avis à Emma, et lui faire quelques questions. Il ne pouvait la voir dans une situation aussi périlleuse, sans faire tous ses efforts pour l’aider à en sortir. C’était son devoir.

« Emma, je vous prie, me permettez-vous de vous demander en quoi consistent le grand amusement et le piquant du dernier mot présenté à mademoiselle Jeanne Fairfax ? J’ai vu ce mot, et je désirerais savoir pourquoi il a tant diverti les uns, et causé de la peine à l’autre ? »

Emma resta confuse. Elle ne pouvait pas dire ce qu’elle savait à cet égard ; car, quoique ses soupçons sur ce qui se passait entre mademoiselle Fairfax et Dixon, existassent encore dans toute leur force, elle avait honte d’en faire part, surtout à M. Knightley.

« Oh ! dit-elle, d’une voix embarrassée, cela ne voulait rien dire ; c’était une plaisanterie entre nous. »

« La plaisanterie, répondit-il gravement, semblait ne regarder que vous et M. Frank Churchill. »

Il espérait qu’elle en dirait davantage ; mais elle garda le silence : elle faisait semblant d’être occupée. Il hésita lui-même quelque temps. Mille idées désagréables lui passèrent par la tête. Devait-il se mêler des affaires d’Emma ; s’il le faisait, réussirait-il ? Sa confusion et son intimité avec Frank semblaient prouver que ses affections étaient engagées. Malgré tout cela, il se décida à parler. Il lui devait cette marque d’attachement : au reste, il valait mieux s’exposer à ne pas réussir, qu’aux regrets de ne l’avoir pas tenté.

« Ma chère Emma, lui dit-il enfin, avec une extrême tendresse, croyez-vous connaître l’espèce d’intimité qui existe entre les personnes dont nous avons parlé ? »

« Entre M. Frank Churchill et mademoiselle Fairfax ? Oh ! oui, parfaitement : quel doute pouvez-vous en avoir ? »

« Ne vous êtes-vous jamais aperçue de la passion de Frank pour Jeanne, ou de celle de Jeanne pour lui ? »

« Jamais, jamais ! s’écria-t-elle avec vivacité : je n’en ai jamais eu le moindre soupçon. Comment une pareille idée a-t-elle pu vous passer par la tête ? »

« Je me suis imaginé avoir découvert dernièrement des marques non équivoques d’attachement entre eux deux, de certains regards expressifs, qui n’étaient pas destinés pour le public. »

« Vous me divertissez infiniment. Il m’est on ne peut pas plus agréable de voir que vous daigniez permettre à votre imagination de s’égarer. Mais vous ne réussirez pas. Je suis fâchée de vous arrêter au commencement de votre carrière ; vous ne réussirez pas. Il n’y a aucune espèce d’attachement entre eux, je vous assure ; et les apparences que vous avez cru voir, vous ont trompé, et venaient de circonstances particulières, de sensations tout à fait différentes. Je ne puis vous donner l’explication précise de tout cela. Il y a de la folie et du bon sens. Ce dernier indique qu’il y a si peu d’attachement entre ces deux personnes, qu’il est impossible d’en trouver de plus éloignées l’une de l’autre ; du moins je présume qu’il n’y en a point du côté de Jeanne ; et je réponds que Frank ne sent absolument rien pour elle ; qu’elle lui est parfaitement indifférente. »

Elle parlait avec tant de confiance, qu’il en fut ébranlé, et avec tant de satisfaction, qu’il en perdit la parole. Elle était extrêmement gaie, et désirait prolonger la conversation sur le même sujet, pour s’informer du lieu, du temps et des raisons qui avaient causé ses soupçons ; mais il n’était pas d’humeur à la contenter. Il sentait qu’il ne pouvait lui être utile ; et ses esprits étaient trop agités pour parler davantage. D’ailleurs, il craignait que la chaleur du feu ne lui donnât la fièvre, car M. Woodhouse en avait dans son salon presque pendant toute l’année ; c’est pourquoi il s’empressa de prendre congé et d’aller se remettre dans la solitude de Donwell-Abbey.

Depuis long-temps la société d’Highbury attendait avec la plus grande impatience la visite de M. et de madame Suckling ; mais elle eut la mortification d’apprendre qu’ils ne pourraient venir qu’en automne. Aucune nouveauté ne pouvait donc récréer les esprits, et fournir matière à la conversation : elle ne roulait que sur les bulletins de la santé de madame Churchill, qui variait à chaque poste, et sur la situation de madame Weston, dont le bonheur devait être augmenté par l’arrivée d’un fils, aussi bien que celui de tous ses voisins.

Les espérances de madame Elton, si désagréablement trompées, lui causèrent un violent chagrin ; elle se voyait à regret obligée d’attendre long-temps les parties de plaisir qu’elle croyait si proches ; mais ce qui lui faisait le plus de peine, c’était de ne pas jouir de la prééminence que lui donnerait dans le pays l’arrivée de deux aussi grands personnages que M. et madame Suckling. Ces noires idées la tourmentèrent quelque temps ; mais à la fin elle se détermina à faire une excursion à Box-Hill, car, se dit-elle, nous serons à même d’y retourner en automne, lorsque les Suckling arriveront. Ainsi l’excursion à Box-Hill fut résolue. On savait déjà que cette partie devait avoir lieu et qu’elle avait même donné l’idée d’en faire d’autres. On en avait parlé devant Emma, qui avait paru désirer voir ce que tout le monde jugeait digne d’être vu ; et madame Elton avait appris de très-bonne part qu’elle était convenue avec M. Weston de profiter d’une belle matinée pour s’y rendre en voiture. Deux ou trois personnes de plus, mais choisies, devaient seules être admises ; et, suivant elle, cela vaudrait infiniment mieux que le grand étalage, le faste et le pique-nique des Elton et des Suckling.

Cela avait si bien été arrangé entre eux, qu’elle ne put, sans grand déplaisir, entendre M. Weston dire qu’il avait proposé à madame Elton d’être de la partie, puisque son frère et sa sœur n’étaient pas arrivés ; que madame Elton y avait consenti avec joie, et qu’ainsi les deux parties n’en feraient qu’une, si elle y consentait. Comme elle n’avait d’autre objection à cette partie, que son aversion pour madame Elton, aversion qui était connue de M. Weston, elle ne jugea pas à propos de rien dire à ce sujet. Elle n’eût pu la faire, sans lui donner quelques marques de mécontentement, et même sans lui faire des reproches, qui n’auraient pas manqué de chagriner madame Weston : ainsi Emma se vit forcée de consentir à un arrangement qu’elle eût voulu éviter de tout son cœur, et qui l’exposerait sans doute à la mortification de passer dans le public pour avoir été des parties de madame Elton. Son orgueil était blessé ; son indulgence et sa soumission tacites excitèrent plus fortement la sévérité de ses remarques sur la bienveillance banale du caractère de M. Weston.

« Je suis enchanté, dit-il, d’un air gai, que vous approuviez ce que j’ai fait. Je m’y attendais. Le grand nombre, dans de telles parties, en fait l’agrément : on ne peut être trop de monde ; c’est alors qu’on s’amuse beaucoup. Après tout, cette dame Elton est une bonne femme ; il n’était guère possible de ne pas l’admettre. »

Emma ne nia rien tout haut, et n’aprouva rien en son particulier.

On était alors au milieu du mois de juin, le temps était fort beau, et madame Elton était impatiente qu’on fixât le jour, et d’arranger avec M. Weston tout ce qui regardait lus provisions pour le repas qu’on devait faire à Box-Hill, lorsqu’un de ses chevaux de voiture, par un accident qui lui était arrivé, vint déranger ce projet. Il pouvait se passer plusieurs jours, des semaines peut-être, avant qu’on pût s’en servir ; ainsi il était inutile de songer à faire des préparatifs : et tout retomba dans l’apathie et la stagnation. Malgré toutes ses ressources particulières, madame Elton eut peine à résister à une pareille mortification.

« N’est-ce pas bien fâcheux Knightley, s’écria-t-elle ? et un si beau temps pour une excursion ! Ces délais, ces contre-temps sont odieux. Quel parti prendre ? L’année se passera ainsi sans rien faire. Avant ce temps-ci, nous fîmes l’an passé une charmante excursion de Maple-Grove à Kings-Weston ! »

« Vous feriez mieux d’en tenter une à Donwell, dit M. Knightley, vous n’auriez pas besoin de chevaux. Venez y manger des fraises, elles sont presque toutes mûres. »

Si M. Knightley avait plaisanté au commencement, il fut obligé d’être sérieux à la fin ; car sa proposition fut acceptée avec empressement par un « oh ! de tout mon cœur. » Donwell était fameux pour les planches de fraises, ce qui servit de prétexte à son invitation ; mais ce prétexte était inutile, car madame Elton avait tant d’envie d’aller n’importe où, que si Donwell n’eût eu de fameux que des carrés de choux, elle eût accepté son offre avec le même plaisir. Elle lui promit donc d’y aller, et plus souvent qu’il ne croyait. Regardant cette invitation comme un compliment et une grande distinction.

« Vous pouvez compter que j’irai. Nommez le jour, et je n’y manquerai pas. Vous me permettrez d’amener mademoiselle Fairfax avec moi ? »

« Je ne puis pas fixer le jour, dit-il, avant d’avoir parlé à quelques personnes que je voudrais avoir pour s’y rencontrer avec vous. »

« Oh ! laissez-moi faire. Donnez-moi carte-blanche, je suis la dame du lieu, c’est ma partie. Je vous amènerai bonne compagnie. »

« Je vous prie d’amener M. Elton avec vous ; je ne veux pas vous donner la peine d’en inviter d’autres. »

« Mais vous prenez un air un peu sournois. Considérez que vous ne risquez rien à me déléguer vos pouvoirs, je ne suis pas une jeune personne cherchant fortune ; les femmes mariées, comme vous savez, peuvent être autorisées. Laissez-moi faire, vous dis-je, c’est ma partie ; j’inviterai la compagnie. »

« Non, répliqua-t-il gravement, il n’y a qu’une femme dans le monde à qui je puisse jamais permettre d’inviter qui bon lui semblera à Donwell, et c’est à madame… »

« Madame Weston, je suppose, dit madame Elton, un peu mortifiée. »

« Non ! madame Knightley, comme il n’y en a point encore, je me chargerai seul de faire toutes les invitations, jusqu’à ce qu’il y en ait une. »

« Ha ! tous êtes une créature extraordinaire, s’écria-t-elle en riant, et très-satisfaite que personne n’eût la préférence sur elle. Vous êtes fantasque, et pouvez dire ce qu’il vous plaît. Tout à fait fantasque. Eh bien ! j’amènerai Jeanne et sa tante ; je vous abandonne le reste. Je n’ai aucune objection à y rencontrer la famille d’Hartfield, n’ayez aucun doute à cet égard. Je sais que vous y tenez. »

« Vous l’y rencontrerez certainement, si elle ne me refuse pas ; et en m’en retournant je passerai chez mademoiselle Bates. »

« C’est inutile, je vois Jeanne tous les jours ; mais comme il vous plaira. Ce plan doit être exécuté le matin, Knightley, sans cérémonie. J’aurai un grand chapeau, et un petit panier au bras. Ce panier là avec un ruban rose, on ne peut pas avoir une mise plus simple. Jeanne en aura une pareille. Point de faste, ce sera une espèce de partie de Bohémiens. Nous nous promènerons dans vos jardins, nous cueillerons les fraises nous-mêmes, nous nous assoirons sous les arbres, et tout ce que vous nous offrirez de plus, sera servi en plein air. Tout doit être naturel et simple. Je crois avoir rencontré vos idées ? »

« Pas tout à fait. Mon idée du simple et du naturel est d’avoir la table mise dans la salle à manger. La nature et la simplicité des messieurs et des dames, des domestiques et des meubles, sont mieux préservées lorsqu’on prend les repas à la maison. Lorsque vous serez fatiguées de manger des fraises, vous trouverez des viandes froides à la maison. »

« Tout comme il vous plaira ; mais pas d’apparat, je vous prie. Et, à propos, si je pouvais ou ma femme de charge être utile pour l’ordonnance du repas ? Soyez sincère, Knightley ! Si vous le désirez, j’en parlerai à madame Hodges, ou je donnerai les ordres moi-même. »

« Je vous suis très-obligé, je n’en ai pas besoin. »

« Fort bien ; mais s’il se rencontrait quelques difficultés, ma femme de charge est très-adroite. »

« Je suis convaincu que la mienne se croit toute aussi habile que la vôtre, et qu’elle dédaignerait toute espèce d’assistance. »

« Je désirerais bien avoir un petit charaban, pour mademoiselle Bates, sa nièce et moi, et mon caro sposo marcherait à côté de nous. Il faut que je l’engage à en acheter un. Lorsqu’on vit à la campagne, c’est un meuble nécessaire ; car quelques ressources qu’une femme ait en soi-même, on ne peut pas toujours être renfermée à la maison ; et de très-longues promenades, vous savez… En été il y a de la poussière, et de la boue en hiver. »

« Vous ne trouverez ni l’un ni l’autre entre Highbury et Donwell. Le sentier n’a jamais de poussière, et il est très-sec maintenant. Mais venez en charaban, si cela vous fait plaisir. Vous pouvez emprunter celui de madame Cole. Je désire que vous trouviez tout à votre satisfaction. »

« J’en suis très-persuadée. En vérité, je vous rends bien justice, mon cher ami. Je sais que sous des dehors un peu secs et rudes, vous cachez un excellent cœur. Je le dis souvent à M. E…, Knightley est fantasque. Je suis sensible comme je le dois aux marques d’attention que vous me donnez, en cette occasion : vous avez trouvé tout ce qui peut me plaire. »











CHAPITRE XL.


M. Knightley avait encore d’autres raisons pour éviter de faire mettre la table dehors. Il voulait persuader à M. Woodhouse et à Emma d’être de la partie, et il savait très-bien que la seule idée de voir manger dehors rendrait M. Woodhouse malade : il n’était pas décent de lui faire payer si cher une promenade à Donwell.

Il était sous la sauve-garde de la bonne foi, rien ne devait choquer ses habitudes ou heurter ses idées. Il consentit de bonne grâce. Il y avait deux ans qu’il n’était allé à Donwell. Quelque beau matin il s’y rendrait avec Emma et la pauvre petite Henriette. Madame Weston aurait la bonté de lui tenir compagnie à la maison, tandis que les chers enfans se promèneraient dans les jardins. Il ne supposait pas qu’on eût a craindre l’humidité en plein jour. Il était enchanté de revoir la vieille abbaye encore une fois, et d’y voir M. et madame Elton, ou qui que ce soit de ses anciens voisins. Il ne supposait pas qu’Emma, Henriette et lui-même, pussent avoir la moindre objection à faire à une pareille partie de plaisir. Il savait gré à M. Knightley de les avoir invités à un déjeûner ; ce qui était de beaucoup préférable à un dîner, parce qu’il n’aimait pas à dîner hors de chez lui.

M. Knightley fut très-heureux, toutes ses invitations furent acceptées et tous les invités, ainsi que madame Elton, crurent que la partie était liée exprès pour eux.

Emma et Henriette dirent qu’elles s’attendaient à y avoir beaucoup de plaisir. M. Weston, sans en être prié, dit qu’il engagerait Frank à les y venir joindre ; preuve de reconnaissance dont on l’aurait volontiers dispensé. M. Knightley ne put alors s’empêcher de répondre qu’il serait le bien-venu ; et madame Weston promit de lui écrire sur-le-champ, et de faire tous ses efforts pour l’y engager.

Pendant ce temps-là, le cheval de voiture allant mieux, on reprit le plan de l’excursion à Box-Hill, et on décida qu’il serait mis à exécution le lendemain de la partie de Donwell-Abbey.

Par un beau soleil, au milieu de l’été ou à-peu-près, vers midi, M. Woodhouse dans sa voiture, dont une seule glace était baissée, arriva sain et sauf à Donwell, et fut introduit dans une salle où l’on avait fait du feu toute la matinée. Là, placé à son aise, il parlait avec plaisir de son voyage, et engageait tout le monde à venir se reposer avec lui, et à ne pas s’échauffer dehors. Madame Weston, qui avait marché exprès pour se fatiguer, resta avec lui, fut sa fidelle compagne, et tous les autres furent se promener dans les jardins. Il y avait long-temps qu’Emma n’avait été à Donwell ; aussitôt qu’elle eût vu son père en bonnes dispositions, et paraissant satisfait, elle le quitta pour examiner et reconnaître la maison, les jardins et l’aspect d’une habitation qui devait être chère à toute sa famille, ainsi qu’à elle-même.

Elle sentit l’honnête orgueil et la satisfaction qu’une alliance avec le présent et futur possesseur de cette propriété devait produire et garantir : elle observa attentivement le style, la grandeur des bâtimens, et la situation peu élevée du manoir, qui le mettait à l’abri de tous les vents. Ses jardins s’étendaient au loin jusqu’à une prairie arrosée par un petit ruisseau que l’abbaye voyait à peine. On y remarquait une grande quantité de superbes bois, formant des allées et des avenues qui n’avaient pas été détruites par l’inconduite. Le manoir était plus considérable que celui d’Hartfield, et ne lui ressemblait pas du tout. Il couvrait d’une manière irrégulière un très-grand espace, contenait plusieurs appartemens commodes, et deux très-belles salles. Cette habitation était ce qu’elle devait être. Emma sentit une grande vénération pour ce manoir, comme la résidence d’une famille si bien née, qu’elle n’avait jamais été souillée par aucune mésalliance, et que tous ses membres avaient toujours été distingués par leur jugement et leurs bonnes qualités. Jean Knightley n’avait pas un caractère bien égal ; cependant Isabelle avait fait un mariage bien assorti. De son côté, on n’avait à rougir ni de son nom, ni de sa parentée, ni de sa fortune. Toutes ces observations et ces agréables réflexions l’amusèrent jusqu’à ce qu’elle crût qu’il était temps de faire comme les autres, c’est-à-dire d’aller cueillir des fraises.

Toute la compagnie était réunie (excepté Frank Churchill qu’on attendait, mais qui n’était pas arrivé). Madame Elton, avec son grand chapeau, son panier au ruban rose, conduisait la bande joyeuse, causant, cueillant des fraises, en acceptant, donnant une leçon sur ce fruit délicieux. C’est, dit-elle, le meilleur fruit de l’Angleterre. Tout le monde l’aime ; en tout temps très-sain. Voici la plus belle planche et la meilleure espèce… Très-agréable de les cueillir soi-même… Le matin est le temps le plus propice… Les fraises ananas, les meilleures, mais rares ; les fraises de bois, les plus savoureuses… Il y en a beaucoup dans les environs de Bristol… La culture, à Maple-Grove… En quel temps il faut renouveler les planches… Les jardiniers sont d’avis différens… Point de règle générale… On ne peut pas sortir les jardiniers de leur routine… Fruit délicieux… Il n’en faut pas trop manger… Inférieur aux cerises… Les groseilles sont plus rafraîchissantes. Pour cueillir des fraises, il faut se baisser ; voilà la seule objection… Il fait trop chaud au soleil… Allons nous asseoir à l’ombre.

Telle fut la conversation de madame Elton pendant une demi-heure ; elle fut une fois interrompue par madame Weston, qui venait voir si son beau-fils était arrivé ; elle était inquiète à cause de son cheval.

On trouva des siéges à l’ombre et assez commodes. Là, Emma fut obligée d’entendre ce que disaient madame Elton et mademoiselle Fairfax. On parlait d’une place convenable. Madame Elton avait reçu avis ce jour-là même, qu’il y avait une place de gouvernante vacante. Ce n’était pas chez madame Suckling ni chez madame Bragge ; mais, en splendeur et en éligibilité, cette place venait immédiatement après. C’était chez une cousine de madame Bragge, connue à Maple-Grove. Charmante, délicieuse, voyant la haute compagnie, madame Elton était impatiente de conclure sur-le-champ. Elle était radieuse, triomphante, refusant d’écouter son amie, qui répondait négativement, et lui répétait ce qu’elle lui avait dit auparavant, qu’elle ne pouvait pas, pour le présent, accepter de place. Madame Elton, malgré cela, insistait à être autorisée à écrire par la poste du soir, qu’on acceptait. Emma fut surprise de la patience de Jeanne. Elle paraissait chagrine, répondait sèchement, et à la fin, avec un emportement qui ne lui était pas naturel, proposa de changer de place. « Ne pourrait-on pas se promener ? M. Knightley n’aurait-il pas la bonté de leur montrer ses jardins, tous les jardins ? Elle désirait tout voir.» L’opiniâtreté de son amie lui était insupportable. Il faisait chaud ; et, après s’être promenés en petites parties de deux ou trois ensemble, toute la compagnie se rendit dans une grande allée d’ormes pour jouir de l’ombre ; cette allée terminait les jardins et les séparait de la rivière. Elle ne conduisait à rien ; on apercevait seulement un petit mur et deux piliers, qui lui donnaient l’air d’une des avenues du manoir ; mais elle n’avait jamais été ouverte. Quoiqu’on pût trouver à redire à la manière dont cette avenue était terminée, l’on ne pouvait nier néanmoins que la promenade ne fût très-agréable et la vue charmante. La pente considérable au bas de laquelle l’abbaye était située, s’élevait beaucoup de l’autre côté ; et, à un demi-mille, on voyait un coteau fort élevé, couvert d’arbres. Au pied de ce coteau était située la ferme de l’Abbey-Mill, ayant de superbes prairies sur le devant, et la rivière qui l’entourait de trois côtés.

Cette vue était charmante à l’œil et à l’esprit. On jouissait à la fois d’une verdure anglaise, de sa culture, et d’un beau soleil, dont les rayons et la chaleur étaient supportables.

M. Weston et Emma trouvèrent toute la compagnie assemblée dans cette promenade, et en tête, M. Knightley avec Henriette… M. Knightley et Henriette ! voilà un singulier tête-à-tête ; mais elle en fut bien aise. Il fut un temps qu’il l’eût refusée pour compagne, et quittée sans beaucoup de cérémonie. Alors ils semblaient causer amicalement ensemble. Jadis aussi Emma aurait été fâchée de voir Henriette si à portée de la ferme de l’abbaye ; mais alors elle n’en redoutait rien. Elle pouvait en sûreté la voir dans toute sa beauté ; ses riches prairies, ses nombreux troupeaux, ses vergers en fleurs, et des colonnes de fumée s’élever dans les airs. Elle les joignit à la muraille, et les trouva plus occupés à discourir qu’à regarder autour d’eux. Il donnait à Henriette des leçons d’agriculture, et Emma reçut de lui un sourire qui signifiait : « Ce sont mes affaires ; j’ai droit de parler sur ce sujet, sans qu’on me soupçonne de faire mention de Robert Martin. » Elle en était bien loin. C’était une vieille histoire. Probablement Martin avait oublié Henriette. Ils firent encore quelques tours ensemble ; l’ombrage était d’une fraîcheur exquise ; Emma s’y trouvait fort bien.

Il fallut regagner la maison pour se mettre à table. Tout le monde s’y mit, et Frank Churchill n’arrivait pas. Madame Weston se leva en vain plusieurs fois. Son père ne voulait pas avouer qu’il fût inquiet, et se moquait des craintes de son épouse ; mais elle répétait toujours qu’il était nécessaire qu’il se défit de sa jument noire. Il assurait dans sa réponse qu’il viendrait certainement. Sa tante était tellement mieux, qu’il ne faisait aucun doute sur la certitude qu’il avait de les aller joindre. Cependant l’état de la santé de madame Churchill était tel, lui disait-on, qu’il pouvait empirer d’un instant à l’autre ; que son neveu ne pouvait pas trop compter sur les apparences. Enfin madame Weston pensa, ou du moins dit qu’une attaque soudaine arrivée à madame Churchill, l’avait empêché de venir. Emma regardait Henriette avec attention pendant cette discussion ; elle se conduisit très-bien, et ne se trahit par aucune émotion.

Le repas fini, la compagnie devait sortir de nouveau pour aller voir le réservoir de l’abbaye, où l’on n’avait pas encore été. Peut-être irait-on jusqu’à un champ de luzerne qu’on devait couper le lendemain, ou du moins pour avoir le plaisir de s’échauffer afin de goûter celui de se rafraîchir ensuite.

M. Woodhouse, qui avait déjà fait son tour de promenade, dans la partie la plus élevée des jardins, où il n’était pas présumable que l’humidité de la rivière pût se faire sentir, ne voulut plus sortir, et sa fille resta avec lui, afin que madame Weston eût le moyen de suivre son mari, qui lui conseillait de venir prendre l’air et de l’exercice, dont elle avait le plus grand besoin. M. Knightley avait pourvu à l’amusement de M. Woodhouse, le mieux qu’il lui avait été possible ; il avait fait mettre dans la salle, des cartons de gravures, des médailles, des camées, des coraux, des coquilles, et tout ce que contenait son cabinet de plus curieux, pour faire passer le temps à son vieil ami, et il avait parfaitement réussi. Madame Weston lui avait montré toutes ces curiosités, et il voulait les faire voir lui-même à Emma. Heureux de n’avoir d’autre ressemblance à un enfant, que celle de n’avoir aucune espèce de goût ; car il était lent, constant et avait de l’ordre.

Avant de commencer cette seconde revue, Emma sortit pour aller dans le vestibule, afin d’observer l’avenue et l’arrangement des terres devant la maison. Elle y était à peine entrée, lorsqu’elle y vit venir mademoiselle Fairfax, sortant du jardin à la hâte, comme si elle se sauvait. S’attendant peu à rencontrer sitôt mademoiselle Woodhouse, elle parut surprise ; c’était pourtant elle qu’elle cherchait.

« Voudriez-vous avoir la bonté, lui dit-elle, lorsqu’on s’apercevra de mon absence, de dire que je m’en suis retournée à la maison ? Je m’y rends en ce moment. Ma tante ne fait pas attention qu’il est tard, qu’il y a long-temps que nous sommes absentes. Certaine qu’on aura besoin de nous, je m’en vais. Je n’en ai rien dit à personne. Cela aurait troublé la compagnie. Les uns sont allés au réservoir ; les autres se promènent dans l’allée des ormes. Jusqu’à ce qu’ils rentrent tous, on ne s’apercevra pas de ma disparition, et lorsqu’ils rentreront, voudriez-vous bien avoir la bonté de leur dire que je suis partie. »

« Certainement, si vous le désirez ; mais vous ne vous en allez pas seule ? »

« Je vous demande pardon, il n’y a pas de danger, je marche vîte ; dans vingt minutes je serai à la maison. »

« Mais il y a beaucoup trop loin pour vous y rendre toute seule. Permettez que le domestique de mon père vous accompagne, ou que j’envoie chercher la voiture : dans cinq minutes elle sera à vos ordres. »

« Mille grâces, pour rien au monde ; j’aime mieux aller à pied. Et pour moi d’avoir peur de m’en aller seule ! Moi, qui serai bientôt obligée de garder les autres ! »

Elle était dans une grande agitation. Emma lui dit avec sensibilité : « Ce n’est pas une raison pour que vous couriez aucun risque à présent. Je vais faire venir la voiture. La chaleur seule est dangereuse : vous êtes déjà fatiguée. »

« Cela est vrai, répliqua-t-elle, je suis fatiguée, mais pas du corps. Un pas précipité me rafraîchira. Nous savons tous, mademoiselle Woodhouse, ce que c’est que d’avoir de temps à autre les esprits oppressés, je vous avoue que les miens le sont en ce moment. La plus grande grâce que vous puissiez me faire serait de me permettre d’agir à ma volonté, et d’annoncer mon départ quand il en sera temps. »

Emma n’eut rien à répondre ; elle vit ce dont il s’agissait et, sympathisant avec elle, la fit sortir de la maison, la conduisit des yeux, en amie. Jeanne s’écria en parlant : « Oh ! mademoiselle Woodhouse, qu’on est heureux d’être seule quelquefois ! » Ce cri partait d’un cœur oppressé, et semblait indiquer combien elle souffrait souvent de ceux mêmes qui l’aimaient le plus.

« Quelle maison ! Quelle tante ! dit Emma, en rentrant dans la salle, que je la plains, plus elle marquera de sensibilité, plus elle me sera chère. »

Il n’y avait pas un quart-d’heure que Jeanne était partie, et ils n’avaient encore fini d’observer que quelques vues de la place St.-Marc de Venise, que Frank Churchill entra dans la salle. Emma ne pensait pas à lui, elle l’avait parfaitement oublié. Cependant elle fut charmée de le voir. Madame Weston n’aurait plus d’inquiétude. La jument noire n’avait pas commis de fautes. Ceux qui avaient dit que madame Churchill était cause de ce retard avaient raison. Une attaque de nerfs l’avait retenue pendant plusieurs heures. Il avait même abandonné toute idée de se mettre en route, et s’il avait soupçonné la chaleur qu’il devait éprouver, partant si tard, il ne serait pas venu. La chaleur était excessive, jamais il n’avait tant souffert de sa vie. Il ne pouvait souffrir le chaud, quoiqu’en état de supporter le froid. Il souhaitait presque d’être resté à la maison. Il s’assit le plus loin possible de la cheminée, où il restait encore un peu de feu qui avait été allumé pour M. Woodhouse, faisant une triste mine.

« En restant tranquille, dit Emma, vous vous rafraîchirez. »

« Je m’en retournerai aussitôt que cela arrivera. L’on ne pouvait guère se passer de moi ; mais on comptait tellement sur moi ici ! Vous allez sans doute vous en retourner dans un moment, car la compagnie se sépare déjà. J’en

rencontré une sur ma route. Quelle

folie par un temps pareil ! Quelle folie ! »

Emma écoutait, le regardait et s’apperçut que la situation dans laquelle se trouvait Frank Churchill, pouvait se décrire par cette phrase : qu’il était de mauvaise humeur. Il y avait des gens qui l’étaient toujours, quand ils avaient chaud. Peut-être était-il de ces gens-là. Comme elle savait que le boire et le manger guérissaient ordinairement cette maladie accidentelle, elle lui proposa d’aller prendre quelques rafraîchissemens qu’il trouverait en abondance dans la salle à manger : elle eut la bonté de lui montrer le chemin.

Non, il n’avait besoin de rien, cela l’échaufferait davantage. Deux minutes après néanmoins il fit de sérieuses réflexions, sortit en parlant tout bas de bierre de Spruce. Emma tourna ses attentions vers son père, se disant à elle-même : Je suis bien aise de ne plus l’aimer, j’aurais peine à supporter un homme qui perd la tête pour un peu de chaleur. La douceur du caractère d’Henriette n’y fera pas attention.

Il fut assez long-temps pour avoir fait un bon repas, et il rentra de meilleure humeur. Il se mit poliment à côte d’eux, et prit part à leur amusement, et témoigna qu’il était fâché d’être arrivé si tard. Il n’était pas enjoué, mais il s’efforçait de l’être. Ils regardaient des vues de la Suisse.

« Aussitôt que ma tante se portera mieux, dit-il, j’irai voir ce pays-là. Je vous enverrai de mes dessins, ou mes voyages, ou un poème. Je ferai quelque chose pour me compromettre. »

« C’est très possible, répondit-elle, mais non pas par vos dessins sur la Suisse, car vous n’irez jamais. Votre oncle et votre tante ne vous permettront jamais de quitter l’Angleterre. »

« Ils auront peut-être envie de la quitter : on peut ordonner à ma tante un climat plus chaud. Je suis persuadé que nous partirons tous ensemble. Il faut que je voyage. Je suis fatigué de ne rien faire. Il me faut du changement. Je parle sérieusement, mademoiselle Woodhouse, quoi qu’en puissent découvrir vos regards pénétrans. Je suis las de l’Angleterre ; et si je le pouvais, je la quitterais demain. »

« Vous y jouissez de trop de prospérité et d’indulgence. Ne pouvez-vous pas imaginer quelque chose qui vous donne un peu de chagrin, et rester avec nous ? »

« Moi, las de la prospérité. Vous vous trompez. Je ne me regarde pas comme heureux. J’éprouve des difficultés dans les choses les plus importantes. »

« Vous n’êtes pas tout à fait si mal que lorsque vous êtes arrivé. Allez prendre une autre tranche de jambon, buvez un ou deux verres de vin de Madère, avec de l’eau, et vous serez à-peu-près aussi bien que nous autres »

« Non, je veux rester auprès de vous ; vous me guérirez. »

« Nous allons demain à Box-Hill : vous viendrez avec nous. À la vérité, ce n’est pas la Suisse, mais c’est changer de place. Voulez-vous rester ici, et venir avec nous ? »

« Non, je m’en retournerai ce soir à la fraîcheur. »

« Mais vous pouvez revenir demain de grand matin ? »

« Non, cela n’en vaudrait pas la peine : je serais de mauvaise humeur. »

« En ce cas-là, restez à Richemont. »

« Mais si j’y reste, je serai encore pire ; je ne pourrais supporter que vous allassiez tous à Box-Hill sans moi. »

« C’est à vous à choisir le degré de mauvaise humeur qui vous convient le plus : je ne vous presserai pas davantage. »

Le reste de la compagnie rentra. Quelques-uns donnèrent de grands signes de joie à la vue de Frank Churchill ; d’autres parurent assez indifférens : mais tout le monde fut très-affecté du départ de mademoiselle Fairfax. Il était temps que chacun s’en retournât chez soi ; c’est ce qui eut lieu après qu’on eut finalement arrangé la partie du lendemain. Frank Churchill avait tant d’envie d’être de cette partie, qu’avant de se retirer, il adressa ces paroles à Emma.

« Eh bien ! si vous désirez que je reste, et que je sois de l’excursion à Box-Hill, je resterai. »

Un sourire agréable fut sa réponse : alors il n’y avait qu’un ordre pressé de Richemont qui pût l’y faire retourner avant le lendemain au soir.



FIN DU TROISIÈME VOLUME.







LA


NOUVELLE


EMMA,


OU


LES CARACTÈRES ANGLAIS


DU SIÈCLE.







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DE L’IMPRIMERIE DE LEBÉGUE,

rue des Rats, n° 14, près la place Maubert.

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LA


NOUVELLE


EMMA,


OU


LES CARACTÈRES ANGLAIS


DU SIÈCLE,


par l’auteur d’Orgueil et Préjugé, etc., etc.

TRADUIT DE L’ANGLAIS.


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TOME QUATRIÈME.
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PARIS,


Chez ARTHUS BERTRAND, LIBRAIRE,
rue Hautefeuille, n° 23.
COGEZ, LIBRAIRE, rue du Cimetière
Saint-André-des-Arts, n° ii.


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1816.



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LA


NOUVELLE EMMA,


OU


LES CARACTÈRES ANGLAIS


DU SIÈCLE.

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CHAPITRE XLI.


Ils eurent une très-belle journée pour leur partie de Box-Hill. Tout se réunissait pour la rendre très-agréable, les arrangemens, les préparatifs pour le repas, la ponctualité, tout alla à merveille. Le lieu du rassemblement fut fixé entre Hartfield et le Presbytère : tout le monde s’y trouva. Emma et Henriette étaient ensemble, mademoiselle Bates et sa nièce avec les Elton ; les Messieurs étaient à cheval, et madame Weston resta avec M. Woodhouse. Il ne leur manquait que de se trouver heureux à Box-Hill. On fit sept milles dans l’espérance de se bien divertir, et tout en arrivant on s’extasia sur la beauté du lieu ; mais le reste de la journée ne fut rien moins qu’agréable. On remarquait une langueur, un défaut d’union qu’il fut impossible de vaincre. On se sépara en petites parties. Les Elton se promenèrent ensemble ; M. Knightley se chargea de mademoiselle Bates et de sa nièce, et Emma, ainsi qu’Henriette échurent à Frank Churchill. M. Weston essaya en vain de les rassembler. Il semblait d’abord que cette division n’était qu’accidentelle, cependant elle continua à peu près de la même manière le reste du jour. M. et madame Elton, à la vérité, paraissaient assez portés à se réunir aux autres, et à se rendre aussi agréables que possible ; mais pendant tout le temps qu’on resta sur la montagne, la majeure partie de la compagnie maintint un principe de séparation que, ni le coup d’œil, ni la collation, ni la gaîté franche de M. Weston ne purent vaincre. Emma s’ennuya beaucoup au commencement. Elle n’avait jamais vu Frank Churchill si taciturne, ni si maussade. Le peu qu’il dit ne valait pas la peine d’être entendu. Il regardait sans voir ; admirait sans raison ; écoutait sans entendre ce qu’on disait. Tant que Frank Churchill fut d’une humeur sombre, il ne parut pas surprenant à Emma qu’Henriette le fût aussi. Elle les trouva tous les deux insupportables.

La scène changea lorsqu’ils furent tous assis ; car Frank Churchill commença à causer, devint gai peu à peu, et s’occupa principalement d’elle. Il eut pour elle les attentions les plus marquées. Il se fit une étude de l’amuser et de se rendre agréable à ses yeux : et Emma, charmée qu’on prît soin de la divertir, pas trop fâchée d’être flattée, recouvra toute son amabilité accoutumée, lui donna tous les encouragemens possibles d’être galant, plus qu’elle n’avait jamais fait depuis qu’elle le connaissait ; mais si, à ses propres yeux, cela ne signifiait rien du tout, il n’en fut pas de même aux yeux des spectateurs, qui ne trouvèrent pas d’autre mot propre à décrire sa conduite que celui de coquette. « Mademoiselle Woodhouse fait la coquette avec M. Frank Churchill. » Ils s’y étaient exposés, aussi on le sut à Maple-Grove, par les soins d’une personne, et en Irlande par ceux d’une autre. Ce n’est pas que la gaîté d’Emma vînt d’une félicité réelle ; c’était, au contraire, parce qu’elle se sentait moins heureuse qu’elle ne s’était attendue à l’être. Elle riait d’avoir été trompée dans ses espérances ; et quoiqu’elle lui tînt compte de ses attentions, et les crût bien placées, soit comme marques d’amitié, de passion, ou d’amusement, cela ne faisait aucune impression sur son cœur. Elle ne le regardait que comme un ami.

« Que je vous suis obligé, s’écria-t-il, de m’avoir dit de venir aujourd’hui. Sans vous je perdais le plaisir d’être de cette partie. Mon intention était de m’en retourner sur-le-champ. »

« Oui, vous étiez de très-mauvaise humeur ; j’en ignore la cause, à moins que ce ne fût parce que vous étiez arrivé trop tard pour cueillir des fraises. Je vous ai traité avec plus de bonté que vous ne le méritiez. Mais vous vous êtes humilié ; vous avez sollicité l’ordre de rester. »

« Ne dites pas que j’étais de mauvaise humeur ; j’étais fatigué, la chaleur m’avait accablé. »

« Il fait plus chaud aujourd’hui. »

« Je ne m’en aperçois pas, je me trouve à merveille. »

« À la bonne heure ; mais c’est parce que vous êtes sous commandement. »

« Sous le vôtre ? Oui. »

« J’avais peut-être l’intention que vous le dissiez, et cependant j’entendais parler du vôtre propre ; que vous étiez maître de vous-même. Vous étiez, de manière ou d’autre, sorti de votre assiette ordinaire, mais vous y êtes rentré aujourd’hui : et comme je ne puis pas toujours être avec vous, je vous conseille d’être toujours sous votre propre commandement plutôt que sous le mien. »

« C’est la même chose, je ne puis avoir le commandement de moi-même, sans motif. Je suis à vos ordres, que vous parliez ou non. Vous pouvez toujours être avec moi. Vous y serez éternellement. ? »

« À dater d’hier à trois heures mon influence peut avoir commencé, et pas plus tôt, autrement vous n’auriez pas été de si mauvaise humeur. »

« Hier à trois heures ! Je croyais avoir eu l’honneur de vous voir pour la première fois en février dernier. »

« Il n’y a certainement rien à répondre à un propos aussi galant, mais (baissant la voix) il n’y a que nous qui parlions, et c’est un peu trop fort, de dire des fadaises pour amuser sept personnes qui gardent le silence. »

« Je n’ai nulle honte de ce que je dis, répliqua-t-il avec une impudence rare. J’ai eu l’honneur de vous voir pour la première fois en février dernier. Je désire que tous ceux qui sont sur cette hauteur l’entendent s’ils peuvent. Je souhaite que ma voix puisse parvenir d’un bout du pays à l’autre. Je vous ai vue en février dernier, pour la première fois. » Ensuite il lui dit à l’oreille : « Nos compagnons paraissent engourdis, que ferons-nous pour les réveiller ? La première sottise venue en fera l’affaire. Ils parleront ! Mesdames et messieurs, il m’est ordonné par mademoiselle Woodhouse, (qui préside partout où elle se trouve) de vous dire qu’elle désire savoir ce que vous pensez. » Quelques-uns se mirent à rire, et répondirent d’une manière flatteuse. Mademoiselle Bates parla beaucoup ; madame Elton fut extraordinairement choquée de l’idée que mademoiselle Woodhouse présidât partout où elle se trouvait ; M. Knightley s’expliqua le plus distinctement.

« Mademoiselle Woodhouse serait-elle bien aise de savoir ce que tout le monde pense ? »

« Oh ! non, s’écria Emma en riant et affectant beaucoup de nonchalance, pour rien au monde. Je ne voudrais pas m’exposer à une pareille attaque. Dites moi toute autre chose que ce qui faisait l’objet de vos pensées. Mais ne dites pas tout. Il y en a une ou deux peut-être (jetant un coup-d’œil sur monsieur Weston et Henriette) de qui je n’aurais rien à craindre. »

« C’est une question, s’écria madame Elton avec emphase, que je ne me serais pas permis de faire. Quoique, peut-être, en qualité de chaperon de la partie… Je ne me suis jamais trouvée dans aucun cercle, à aucune excursion. Les jeunes demoiselles, les femmes mariées. »

Elle disait tout cela entre les dents, s’adressant particulièrement à son mari, qui répondit tout bas :

« Vous avez raison, mamour, c’est bien vrai, c’est exactement cela. L’on n’a jamais vu pareille chose. Mais il y a des dames qui se permettent de dire ce qu’il leur plaît, il faut en rire, tout le monde sait ce qui vous est dû.

« Ça ne réussira pas, dit tout bas Frank Churchill à Emma, ils se croient presque tous insultés. Je veux m’y prendre avec plus de dextérité. Mesdames et messieurs ! mademoiselle Woodhouse m’ordonne de dire qu’elle renonce au droit qu’elle a de savoir vos pensées, elle demande seulement de chacun de vous quelque chose d’amusant. Vous êtes sept, sans me compter, (elle a la bonté de dire que je la divertis passablement,) elle exige que tous en particulier disent quelque chose de très-spirituel ; ou récitent une ou deux choses en prose ou en vers, passablement spirituelles ; ou trois choses extrêmement stupides : elle promet d’en rire de tout son cœur. »

« Ah ! fort bien, cria mademoiselle Bates, cela ne me gênera guère. Trois sottises, c’est fort aisé pour moi. En ouvrant la bouche, j’en puis dire beaucoup plus, n’est-ce pas ? (regardant autour d’elle avec toute la gaîté possible.) Ne le croyez-vous pas tous ? »

Emma ne put y résister.

« Ah ! mademoiselle ; mais il y a une difficulté. Pardonnez-moi. Mais vous êtes bornée à trois seulement. »

« Mademoiselle Bates, trompée par son apparente politesse, ne la comprit pas sur-le-champ, mais aussitôt qu’elle fut au fait, sa rougeur n’annonça pas de colère, mais qu’elle était peinée.

« Ah ! fort bien, oui, je l’entends, (se tournant vers M. Knightley,) et je vais essayer de me taire. Il faut que je lui sois bien désagréable, autrement, elle n’aurait pas parlé ainsi à une ancienne amie. »

« J’approuve votre plan, s’écria M. Weston, appuyé, appuyé. Je fais un jeu de mots. Combien cela comptera-t-il ? »

« Peu de chose, Monsieur, répondit son fils, très-peu de chose ; mais nous serons indulgens en faveur de quelqu’un qui donne l’exemple. »

« Non, non, dit Emma, il comptera pour beaucoup. Un jeu de mots de M. Weston suffira pour lui et son voisin. Allons, Monsieur, voyons, commencez. »

« Je ne crois pas qu’il soit très-spirituel moi-même, car il est trop vrai. Quelles sont les deux lettres de l’alphabet qui expriment toutes les perfections ? »

« Quelles sont les deux lettres de l’alphabet qui expriment toutes les perfections ? ma foi, je n’en sais rien, dit le fils, et vous, mademoiselle Woodhouse, le devinerez-vous ? Je n’en crois rien. »

« Vous ne voulez donc pas le deviner, dit M. Weston : je vais donc vous nommer ces deux lettres. M — A — Emm — a. Me comprenez-vous à présent ? »

Ce jeu de mots fit un plaisir infini à Emma, ainsi qu’à Frank Churchill et à Henriette ; mais le reste de la compagnie n’en parut pas également satisfait ; et M. Knightley dit gravement :

« Ceci nous donne à entendre l’espèce de choses spirituelles qu’on désirait avoir. M. Weston s’en est très-bien acquitté ; mais s’il eût pris de meilleures informations, il aurait attendu un peu plus long-temps avant de prononcer perfection. »

« Quant à moi, je fais mes excuses, dit madame Elton ; je ne veux même pas essayer : ces sortes de jeux ne me plaisent pas. On m’envoya une fois un acrostiche sur mon nom, qui ne me plût nullement ; j’en connaissais l’auteur : un désagréable fat ! Vous savez qui je veux dire (faisant signe à son mari. Ces sortes de jeux sont passables aux fêtes de Noël, autour d’un bon feu ; mais pas du tout pendant une excursion pour reconnaître les beautés de la nature en été. Mademoiselle Woodhouse voudra bien m’excuser. Je n’ai pas des choses spirituelles à jeter à la tête de tout le monde. Je ne me pique pas d’avoir de l’esprit. J’ai beaucoup de vivacité, à ma manière ; mais je crois qu’il doit m’être permis de juger moi-même des circonstances où je dois parler, ou bien garder le silence. Passez-nous, M. Churchill, s’il vous plaît. Passez aussi M. E. Knightley, Jeanne et moi. Aucun de nous n’a rien de spirituel à dire. »

« Oui, oui, je vous prie, passez-moi, ajouta son mari, avec dédain. Je n’ai rien d’amusant à dire à mademoiselle Woodhouse, ni à aucune autre demoiselle. Je suis marié depuis long-temps ; ainsi, je ne suis plus bon à rien. Irons-nous faire un tour, Augustine ? »

« De tout mon cœur. Je suis fatiguée de reconnaître si long-temps dans le même endroit. Allons, Jeanne, donnez-moi le bras. »

« Jeanne s’y refusa cependant, et les époux, partirent seuls. Heureux couple ! dit Frank Churchill, aussi-tôt qu’ils furent hors de portée de l’entendre. Qu’ils se conviennent bien ! C’est un grand coup de fortune que la manière dont ils se sont mariés quelques semaines, je crois, après avoir fait connaissance à Bath. C’est très-heureux, en vérité ! car, comment peut-on juger du caractère d’une personne, à Bath, ou dans les lieux publics : c’est une chose impossible. Ce n’est qu’à la maison, dans leurs sociétés particulières, qu’on peut connaître les dispositions des femmes, et se former une juste idée de ce qu’elles valent. Hors de là, l’on ne peut former que des conjectures, ou s’en rapporter au hasard : et pour l’ordinaire, on rencontre fort mal. Combien d’hommes se sont aventurés après une courte connaissance avec une femme, et s’en sont repentis le reste de leur vie. »

Mademoiselle Fairfax, qui n’avait pas ouvert la bouche, excepté avec sa société particulière, prit alors la parole.

« Ce que vous dites là, arrive sans doute quelquefois : » La toux l’empêcha de continuer. Frank Churchill se tourna de son côté pour l’écouter.

« Vous disiez quelque chose, mademoiselle ? » La voix lui revint.

« Je voulais seulement observer que quoique des circonstances malheureuses, telles que celles dont vous venez de parler, arrivent quelquefois à des femmes et à des hommes, je ne crois cependant pas qu’elles soient fréquentes. Un attachement précipité et imprudent peut se former ; mais, par la suite, lorsqu’on s’en aperçoit, on peut aisément se dégager. Je désire être comprise ; je veux dire qu’il n y a que des âmes faibles et irrésolues (dont le bonheur dépend toujours du hasard) qui puissent conserver une passion dont ils sentiraient l’inconvenance et le poids pour toujours. »

Il ne répondit rien, la regarda, la salua humblement ; et peu après il dit gaîment :

« J’ai si peu de confiance en mon propre jugement, que j’espère que, quand l’envie me prendra de me marier, quelqu’un voudra bien me choisir une femme. Voulez-vous (se retournant vers Emma) voulez-vous m’en choisir une ? Je suis persuadé que j’aimerais celle que vous me destineriez. Vous pourvoirez aux besoins de la famille, bien entendu. (À son père, en souriant) Trouvez-m’en une : je ne suis pas pressé ; adoptez-la, élevez-la. »

« Voulez-vous qu’elle me ressemble ? »

« Oh ! de tout mon cœur, si vous le pouvez. »

« Fort bien, je me charge de la commission ; vous aurez une femme charmante. »

« Je demande qu’elle soit très-gaie ; qu’elle ait les yeux gris-foncé : je me soucie peu du reste. J’irai voyager pendant deux ans ; à mon retour je viendrai vous demander ma femme. Souvenez-vous-en. »

Il n’y avait pas de danger qu’Emma l’oubliât. Cette commission caressait agréablement son imagination. Henriette ne serait-elle pas la femme qu’il lui faudrait ? Excepté des yeux gris-foncé, dans deux ans elle serait digne de lui : Il pensait peut-être à Henriette, lorsqu’il parlait d’une femme ; qui sait ? S’en rapportant à elle pour le soin de son éducation, semblait confirmer cette idée.

« Maintenant, Madame, dit Jeanne à sa tante, voulez-vous que nous allions rejoindre madame Elton ? »

« Comme il vous plaira, ma chère, de tout mon cœur, je suis prête. J’avais envie de la suivre lorsqu’elle s’est levée ; mais il est encore temps : nous la rejoindrons bientôt. La voilà ! Non, c’est une dame qui est venue dans le petit char irlandais. Elle ne lui ressemble pas du tout. »

Elles s’en allèrent, et furent suivies une minute après par M. Knightley. Il ne resta qu’Emma, Henriette, M. Weston et son fils : la vivacité de ce dernier augmenta au point de la rendre désagréable. Emma, elle-même, se fatigua de flatterie et de plaisanteries : elle eût préféré se promener avec d’autres personnes, ou s’asseoir seule pour jouir du charmant coup d’œil qui était au-dessous d’elle, La vue des domestiques et des voitures qui les attendaient, la rejouit infiniment ; jusqu’aux embarras du départ, et à la prétention de madame Elton d’avoir sa voiture la première : elle supporta tout cela patiemment, dans l’espérance de s’en retourner tranquillement à la maison, et de mettre fin à une partie dont le désagrément surpassait de beaucoup le plaisir. Elle se promit bien de ne plus se trouver désormais avec une compagnie composée de personnes aussi mal assorties. Tandis qu’elle attendait sa voiture, elle vit M. Knightley à côté d’elle. Il regarda tout autour de lui, comme pour s’assurer qu’il n’y avait personne à portée de l’entendre ; ensuite il lui parla ainsi :

« Emma, je vais vous parler encore une fois comme j’ai eu coutume de le faire, privilège que vous avez plutôt souffert que permis : je dois encore en faire usage. Je ne puis vous voir vous mal conduire, sans vous en prévenir. Comment avez-vous pu être si sévère envers mademoiselle Bates ? Comment vous êtes-vous permis d’insulter à une femme de son âge, de son caractère, et dans une situation comme la sienne ? Emma, je ne l’aurais jamais cru de vous ! »

Emma se recueillit, rougit, se reconnut coupable, mais affecta d’en rire.

« Et comment pou vais-je m’empêcher de parler comme je l’ai fait ? Personne n’aurait agi autrement ; d’ailleurs, il n’y a pas grand mal, car je suis sûre qu’elle ne m’a pas comprise. »

Je vous assure qu’elle a parfaitement entendu ce que vous vouliez dire. Elle en a parlé depuis, et je désirerais que vous l’eussiez pu entendre avec quelle candeur, avec quelle générosité elle s’exprimait. J’aurais souhaité que vous eussiez pu être témoin de la reconnaissance qu’elle exprimait envers vous. Qu’elle est bonne, disait-elle, d’avoir tant d’attentions pour une créature dont la société lui est si désagréable ! Que d’obligations nous lui avons ainsi qu’à son père !

« Oh ! s’écria Emma, je sais qu’il n’existe pas dans le monde une meilleure créature qu’elle ; mais vous savez aussi que la bonté et le ridicule forment la base de son caractère. » — « Cela est vrai, dit-il, je l’avoue ; mais si elle était heureuse, j’admettrais même que le ridicule surpasse la bonté ; si elle avait de la fortune, je ne trouverais pas mauvais que ses absurdités fussent pour vous un objet de dérision ; si elle était votre égale par sa position, je ne vous ferais aucun reproche. Mais, Emma, considérez la distance qu’il y a de vous à elle ; elle est très-pauvre ; elle est déchue de l’état de prospérité dans lequel elle était née, et si elle vit long-temps, son sort deviendra encore plus malheureux. Sa situation devrait exciter en vous de la pitié. En vérité, vous vous êtes mal conduite. Vous, qu’elle a vue enfant ; vous, qu’elle a vu croître lorsque ses attentions vous honoraient, vous venez maintenant, par étourderie, par un orgueil mal entendu, de vous moquer d’elle, de l’humilier devant sa nièce et devant des gens dont quelques-uns imiteront votre exemple. Ce que je vous dis, Emma, ne vous est pas agréable sans doute, et je vous assure que cela me l’est encore moins ; mais il est de mon devoir de vous faire ces représentations. Tant qu’il sera en mon pouvoir de vous dire la vérité, je le ferai. En vous donnant de bons conseils, je vous prouve la sincérité de l’amitié que j’ai pour vous ; et je me flatte qu’un jour ou l’autre, vous me rendrez plus de justice que vous ne le faites à présent. » Tout en parlant, ils s’approchaient de la voiture ; elle était prête, et avant qu’elle pût dire un mot, il lui avait donné la main pour y entrer. Il avait méconnu les sentimens qui l’avaient engagée à tourner la tête, et l’avaient empêchée de parler. C’était un composé de colère contre elle-même, de mortification et de chagrin. Elle n’avait pu ouvrir la bouche ; et, en se plaçant dans sa voiture, elle fut prête à se trouver mal. Elle se remit, se reprocha de n’avoir pas pris congé de lui, de l’avoir quitté d’un air de mauvaise humeur ; elle essaya avec la voix et les mains de réparer ces torts ; mais il était trop tard. Il était monté à cheval et avait disparu. Elle continua en vain de regarder derrière ; mais ce qui lui parut très-extraordinaire, elle allait très-vîte, et le reste de la compagnie ne l’ayant pu suivre en descendant la montagne, était demeuré loin derrière elle. Elle en ressentit un chagrin mortel ; elle eut peine à le cacher. Jamais, dans aucune circonstance, elle n’avait été si agitée, ni ressenti une pareille mortification. Elle était frappée au cœur. Ses représentations étaient justes ; elle ne pouvait le nier. Son propre cœur se joignait à M. Knightley. Comment avait-elle pu être si cruelle envers mademoiselle Bates ! comment avait-elle pu se compromettre devant des personnes pour lesquelles elle avait beaucoup d’estime ! et comment avait-elle pu le quitter sans lui témoigner sa reconnaissance, ou lui avoir donné des marques d’amitié !

Elle était inconsolable. Plus elle réfléchissait, plus elle se trouvait coupable. Jamais elle n’avait été si abattue. Heureusement qu’elle n’était pas obligée de parler. Elle n’avait dans sa voiture qu’Henriette, qui ne semblait pas très-satisfaite elle-même, très-fatiguée et disposée à garder le silence.

Emma sentit couler ses larmes pendant presque toute la route, et elle ne fit aucun effort pour les retenir.


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CHAPITRE XLII.


Pendant toute la soirée, Emma ne s’occupa que des regrets que lui causait la condescendance qu’elle avait eue d’aller à Box-Hill. Elle ignorait ce que le reste de la compagnie en pensait. Il était possible que, rentrés chez eux, ils se rappelaient cette partie avec plaisir ; mais, suivant elle, c’était une journée mal employée, pendant laquelle l’on n’avait joui d’aucun agrément, et dont le souvenir lui était extraordinairement désagréable. Une soirée entière passée à jouer au trictrac avec son père, lui paraissait bien préférable. En cela, au moins, elle avait le plaisir de passer, en amusant son père, les heures les plus agréables de la journée, et de sentir que, bien qu’elle ne méritât pas toute l’affection, tout l’attachement qu’il avait pour elle, sa conduite envers lui était exempte de reproches. Elle se flattait d’avoir pour son père le cœur d’une fille reconnaissante et sensible ; elle espérait que personne n’aurait osé lui dire : comment pouvez-vous manquer à votre père ? « Je dois, je veux vous dire la vérité tandis que je le puis. » Mademoiselle Bates n’aura jamais ; non, jamais… Si, à l’avenir, les attentions les plus suivies peuvent faire oublier le passé, elle espérait obtenir son pardon. Elle l’avait négligée long-temps ; sa conscience le lui reprochait ; cette négligence, à la vérité, venait plutôt de l’esprit que du cœur ; elle n’en était pas moins peu gracieuse et méprisante. Mais cela n’arriverait plus. Dans la ferveur de sa contrition, elle se proposait d’aller la voir le lendemain matin, et d’entretenir avec elle un commerce suivi et amical.

Le lendemain la trouva inaltérable dans la résolution de la veille ; et, pour que rien ne s’opposât à son dessein, elle partit de bonne heure. Elle pensa que, peut-être, elle rencontrerait M. Knightley en chemin, ou qu’il la trouverait chez madame Bates. Elle ne le craignait pas ; elle n’aurait pas eu honte de l’avoir pour témoin de la pénitence qu’elle s’était imposée. Ses yeux se tournèrent vers Donwell en marchant ; mais elle ne le vit pas.

Ces dames étaient à la maison ; chose qui ne lui avait jamais causé de plaisir auparavant. Dans ses précédentes visites, son intention ne fut jamais de leur en donner ; lorsqu’elle se rendait chez elles, c’était pour les obliger, ou pour s’amuser de leurs ridicules.

À son approche, il se fit beaucoup de bruit ; on se remuait, on parlait. Elle entendit la voix de mademoiselle Bates. Il paraissait qu’il y avait beaucoup d’agitation ; la domestique semblait effrayée et dans un grand embarras. Elle la pria d’attendre un instant ; enfin elle l’introduisit un peu trop tôt. La tante et la nièce entrèrent précipitamment dans une chambre voisine. Elle entrevit Jeanne, qui lui parut incommodée, et avant qu’on eût fermé la porte, elle entendit mademoiselle Bates dire à sa nièce : Je dirai que vous vous êtes jetée sur le lit ; vous êtes assez mal pour en avoir besoin. La pauvre madame Bates, polie et humble suivant sa coutume, avait l’air d’ignorer ce qui se passait.

« Je crains que Jeanne ne soit indisposée, dit-elle ; on m’assure qu’elle se porte bien. Mademoiselle Woodhouse, vous avez trouvé un fauteuil. Je voudrais que ma fille fût ici. Je ne suis guère en état de… Avez-vous un fauteuil, mademoiselle ? J’espère qu’elle viendra bientôt. »

Emma le désirait aussi ; car elle craignait que cette pauvre fille ne cherchât à éviter sa présence. Elle arriva enfin. — « Quel bonheur ! vous avez bien de la bonté, mille grâces. » — Mais Emma s’aperçut qu’elle n’avait pas sa volubilité ordinaire ; qu’elle était gênée dans ses regards et dans ses actions. Elle se flatta de faire revivre l’ancienne intimité, en s’informant avec empressement de la santé de mademoiselle Fairfax. Cela lui réussit à merveille.

« Oh ! mademoiselle Woodhouse, que vous êtes bonne ! je présume que vous avez appris… et vous venez sans doute nous féliciter. Je n’ai cependant pas l’air joyeux (essuyant une larme ou deux). Nous aurons bien de la peine à nous en séparer, après avoir joui de sa compagnie si long-temps. Elle a un furieux mal de tête, ayant écrit pendant toute la matinée de longues lettres au colonel Campbell et à madame Dixon. Je lui ai dit : Ma chère, vous perdrez la vue ; car elle n’a cessé de pleurer. Cela n’est pas étonnant. Un tel changement, et cependant c’est un coup du ciel, elle a une place telle qu’aucune jeune personne n’eût osé espérer obtenir en commençant sa carrière. Ne nous soupçonnez pas capables d’ingratitude, mademoiselle Woodhouse : ce bonheur inespéré ne nous fera pas oublier les obligations que nous vous avons, ainsi qu’à monsieur votre père (essuyant ses larmes de nouveau). Mais la pauvre fille, quel mal de tête elle a ! Lorsqu’on souffre beaucoup, on ne sent pas le bonheur qui nous arrive comme on le devrait. Elle est on ne peut pas plus abattue. À la voir, on aurait peine à croire combien elle a de satisfaction d’être parvenue à se procurer une situation agréable. Vous aurez la bonté de l’excuser, mademoiselle, si elle ne paraît pas ; elle est dans sa chambre. Je l’avais engagée à se jeter sur son lit, l’assurant que j’aurais l’honneur de vous en prévenir ; mais elle n’a pas voulu ; elle se promène dans sa chambre. Maintenant que toutes ses lettres sont écrites, elle se remettra. Elle regrettera beaucoup, mademoiselle Woodhouse, de n’avoir pas eu l’honneur de vous voir ; mais votre bonté ordinaire me fait espérer que vous l’excuserez. On vous a fait attendre ; j’en suis bien fâchée. Nous n’avions pas entendu qu’on avait frappé, et nous n’avons su que vous veniez, que lorsque vous montiez les degrés. Ce ne peut être que madame Cole ! ai-je dit ; personne autre ne viendrait si matin. Hé bien, dit-elle, puisqu’il le faut supporter plus tôt ou plus tard, autant vaut-il que ce soit à présent. Mais alors Marthe vint nous dire que c était vous. Oh ! c’est mademoiselle Woodhouse, je suis persuadée que vous serez bien aise de la voir. — Je ne puis voir qui que ce soit ; elle se leva, et voulut entrer dans sa chambre ; c’est ce qui nous a forcé de vous faire attendre ; j’en suis honteuse, et vous en fais mes très-humbles excuses. Si vous voulez vous en aller, ma chère, lui dis-je, à la bonne heure ; je préviendrai mademoiselle Woodhouse que vous êtes couchée.

Emma fut sensiblement touchée de ce récit. Il y avait quelque temps que son cœur s’attendrissait en faveur de Jeanne, et le détail de ses souffrances la guérissait de tous ses soupçons ; la pitié seule les remplaça ; le souvenir du passé la força de convenir que Jeanne pouvait recevoir madame Cole ou une autre de ses sincères amies, et refuser de la voir. Elle parla comme elle pensait, avec intérêt et bienveillance : désirant de cœur et d’âme que les circonstances qu’elle recueillait de mademoiselle Bates, fussent aussi avantageuses qu’agréables à mademoiselle Fairfax. « Cette séparation vous sera bien cruelle à toutes. Elle avait ouï dire qu’avant de se décider, on attendrait le retour du colonel Campbell. »

« Vous êtes si bonne, répliqua mademoiselle Bates ; mais vous êtes toujours la même. »

Emma sentit le poids de ce toujours la même. Pour éviter les témoignages de reconnaissance qui la faisaient souffrir, elle s’empressa de dire :

« Me permettez-vous de vous demander dans quelle maison entre mademoiselle Fairfax ? »

« Chez une dame Smallridge, charmante femme, très-distinguée, pour faire l’éducation de ses trois petites filles, jolis enfans. Il est impossible de trouver une situation plus agréable, excepté peut-être chez madame Suckling, ou chez madame Bragge. Mais madame Smallridge est très-liée avec elles, et ne demeure qu’à quatre milles de Maple-Grove. »

« Madame Elton est sans doute la personne qui a procuré à mademoiselle Fairfax. »

« Oui, notre bonne madame Elton, la meilleure de nos amies, elle n’a pas voulu être refusée. Elle n’a pas permis à Jeanne de dire non ! Car lorsque Jeanne en eut la première nouvelle (c’était avant-hier, le jour que nous étions à Donwell) son intention était de ne pas accepter, et pour les raisons que vous venez de donner, le retour des Campbell, elle ne voulait contracter aucun engagement pour le présent : c’est ce qu’elle dit vingt fois à madame Elton. Je ne m’attendais pas à lui voir changer de résolution sitôt ! Mais cette bonne madame Elton, dont le jugement est si sûr, vit plus loin que moi. Tout le monde n’aurait pas agi comme elle ; elle s’est bien gardée d’écouter Jeanne, d’accepter son refus ; mais au contraire, elle n’a pas voulu répondre hier, comme Jeanne le voulait ; elle a attendu, et hier au soir il a été arrêté que Jeanne partirait pour se rendre chez madame Smallridge. J’en fus extrêmement surprise, je n’en avais pas la moindre idée. Jeanne prit madame Elton à part et lui dit qu’ayant considéré l’éligibilité de la place qu’on lui offrait chez madame Smallridge, elle s’était décidée à l’accepter. Je n’en ai pas su le moindre mot que lorsque l’affaire fut arrangée. »

« Vous avez passé la soirée chez madame Elton ? »

« Oui, madame Elton a voulu que nous allassions tous chez elle. L’invitation en fut faite sur la montagne, lorsque nous nous y promenions avec M. Knightley. Vous viendrez tous passer la soirée avec moi, je le veux ainsi. »

« M. Knightley s’y est-il rendu ? »

« Non, M. Knightley la remercia, et quoique je crusse qu’il y viendrait, parce que madame Elton lui déclara positivement qu’elle ne recevait pas ses excuses, cependant nous ne le vîmes pas ; mais ma mère, Jeanne et moi nous y fûmes et y passâmes une soirée délicieuse. On doit toujours s’amuser beaucoup avec des amis sincères ; cependant tout le monde paraissait fatigué de l’excursion du matin. Vous savez, mademoiselle Woodhouse, que le plaisir même ennuie à la longue. »

« Aucun d’eux ne parut s’être beaucoup amusé dans cette partie. Quant à moi je l’ai trouvée délicieuse, et je suis reconnaissante de ce qu’on ait bien voulu m’y admettre. »

« Quoique vous ne vous en soyez pas aperçue, je suppose néanmoins que c’est seulement dans la journée d’hier que mademoiselle Fairfax a pris la résolution de partir. Je le crois. »

« Ce sera une terrible chose pour vous tous quand le jour de la séparation arrivera. Mais il faut espérer que cet établissement lui sera avantageux et agréable, je veux dire par le caractère et les manières de la famille où elle va entrer. »

« Mille grâces, mademoiselle Woodhouse. Oui, en vérité. Parmi les connaissances de madame Elton, excepté les Suckling et les Bragge, il n’y a pas de place comparable à celle qu’offre la famille Smallridge. Madame Smallridge elle-même est une femme infiniment aimable. Quant à ses enfans, excepté les petites Suckling et Bragge, il est impossible d’en trouver de plus charmans. Jeanne sera traitée avec bonté, on aura pour elle tous les égards possibles ; elle y mènera une vie douce et agréable, et ses honoraires… Je n’oserais vous en parler, car quoique vous soyez accoutumée aux grosses sommes d’argent, vous auriez peine à comprendre qu’on puisse en donner une si forte à une jeune personne comme Jeanne. »

« Ah ! mademoiselle Bates, s’écria Emma, si tous les enfans sont tels que je me souviens d’avoir été, une somme quintuple à celle qu’on donne ordinairement, serait bien gagnée. »

« Vous pensez si noblement. »

« Et quand est-ce que mademoiselle Fairfax doit vous quitter ? »

« Très-promptement, voilà le mal, dans quinze jours. Madame Smallridge est très-pressée de l’avoir. Ma pauvre mère ne pourra jamais supporter cette séparation ; je fais tous mes efforts pour la lui ôter de l’idée, je lui dis souvent qu’il n’y faut pas penser. »

« Tous ses amis déploreront sa perte, il n’y a pas de doute ; mais M. et madame Campbell ne trouveront-ils pas mauvais qu’elle se soit décidée à accepter une place avant leur retour ? »

« Certainement Jeanne s’y attend bien ; mais c’est une situation telle qu’elle aurait été blâmée de n’avoir pas accepté. Rien n’est comparable à la surprise que j’ai éprouvée lorsqu’elle m’en fit part, et que madame Elton vint me faire ses complimens ! Nous prenions le thé. Non, car nous allions nous mettre au jeu. Oh ! je m’en souviens à présent, il arriva quelque chose avant le thé ; mais ce n’était pas cela. On vint appeler M. Elton, c’était le fils de l’ancien clerc. Pauvre Jean ! Il avait été clerc de mon père pendant vingt-sept ans, maintenant il est malade au lit d’un rhumatisme goutteux, et son fils venait demander à M. Elton quelques secours de la paroisse pour son père. Étant premier domestique et valet d’écurie à la Couronne, il est assez bien, mais cependant il ne peut pas, sans ce secours, pourvoir à tous les besoins de son père. M. Elton nous dit tout cela en rentrant, ensuite il ajouta qu’on avait conduit une chaise de poste à Randalls, pour M. Frank Churchill, qui voulait se rendre sur-le-champ à Richemont. Voila ce qui arriva avant le thé, et ce ne fut qu’après l’avoir pris que Jeanne parla à madame Elton. »

Mademoiselle Bates donna à peine à Emma le temps de dire combien cette circonstance était nouvelle pour elle. Sans savoir si elle en était informée ou non, elle continua à raconter tout ce qu’elle en avait appris.

Tout ce que M. Elton savait par le valet d’écurie, venait de ce qu’il avait entendu dire lui-même au domestique de Randalls, savoir, qu’il était arrivé un exprès de Richemont, qui avait apporté un petit billet à M. Frank Churchill, qui donnait des nouvelles de la santé de madame Churchill, et qui le priait de se rendre à la maison le lendemain matin, au plus tard ; mais que M. Frank voulait partir le jour même, sans attendre au lendemain ; qu’en conséquence, il avait envoyé chercher une chaise de poste, parce que son cheval était malade. Il était parti.

Dans tout cela il n’y avait rien de bien intéressant : Emma n’y fit attention que par le rapport qu’il y avait entre ce récit et ce qui se passait dans son esprit. C’était le contraste de l’importance de madame Churchill avec la nullité de mademoiselle Fairfax ; l’une était tout dans ce monde, et l’autre rien. Elle infléchissait sur la destinée des femmes ; ses yeux étaient fixés sans rien voir, jusqu’à ce qu’elle fût tirée de cet état par mademoiselle Bates, qui lui dit :

« Je vois ce que c’est, vous pensez au piano. Qu’en fera-t-on ? Vous avez raison. Il n’y a qu’un instant que Jeanne en parlait. Nous devons nous séparer. Vous êtes inutile ici. Qu’il y reste cependant jusqu’à ce que le colonel Campbell revienne. Je lui en parlerai, Il arrangera cette affaire ; il surmonte toutes les difficultés qui se présentent devant moi. »

Emma fut alors forcée de penser au piano. Comme cela la fit souvenir de ses premières idées à ce sujet, des conjectures désagréables qu’elle en avait tirées, elle s’aperçut que sa visite avait été assez longue, et en répétant tous les souhaits qu’elle formait pour le bonheur de la famille, elle prit congé.










CHAPITRE XLIII.


Les méditations pensives d’Emma l’accompagnèrent jusqu’à la maison : mais en entrant au salon, elle y trouva des personnes qui les firent cesser. M. Knightley et Henriette étaient arrivés à Hartfield pendant son absence, et causaient avec son père. M. Knightley se leva aussitôt ; et d’un ton beaucoup plus grave qu’à l’ordinaire, il lui dit :

« Je n’ai pas voulu partir sans vous voir ; mais n’ayant pas plus de temps qu’il ne m’en faut, je m’en vais sur-le-champ. Je pars pour Londres, où je compte passer quelques jours avec Jean et Isabelle. Avez-vous quelque chose à leur envoyer ou à leur faire dire, outre vos amitiés que personne ne peut emporter. »

« Rien du tout. Mais est-ce un projet nouveau que ce voyage ? »

« Oui, à peu près ; il y a quelque temps que j’y pense. »

Emma fut certaine qu’il ne lui avait pas encore pardonne. Il n’était pas reconnaissable. Elle pensa que le temps lui prouverait qu’ils devaient redevenir amis. Tandis qu’il était debout, prêt à partir, et cependant ne le faisant pas, son père fit les questions suivantes :

« Eh bien ! ma chère, ne vous est-il rien arrivé sur la route ? Comment avez-vous trouvé mon ancienne et digne amie, madame Bates et sa fille ? Je suis persuadé qu’elles vous auront témoigné beaucoup de reconnaissance pour cette visite. La chère Emma est allée chez madame Bates, comme je vous l’ai dit, M. Knightley : elle a tant d’attentions pour cette famille. »

Cette louange, peu méritée, augmenta considérablement les couleurs d’Emma ; et avec un sourire et un signe de tête qui étaient très-significatifs, elle fixa M. Knightley. Ses yeux firent sur-le-champ une impression favorable sur lui ; et comme s’ils avaient communiqué la vérité aux siens, il saisit et rendit justice aux sentimens qu’ils venaient d’exprimer. Ses regards se radoucirent. Elle en ressentit une vive satisfaction : elle fut encore augmentée, un moment après, par une démarche amicale qu’il fit. Il lui prit la main : elle n’était pas sûre si elle ne la lui avait pas présentée ; il était possible qu’elle l’eût fait ; mais il la prit, la serra, et peu s’en fallut qu’il ne la portât à ses lèvres, lorsqu’une idée ou un caprice lui passant par la tête, il la laissa aller. Elle ne pouvait s’imaginer d’où venait ce scrupule, pourquoi il avait changé d’idée, la chose étant pour ainsi dire faite. Il aurait beaucoup mieux fait, pensa-t-elle, s’il ne s’était pas arrêté. Son intention était cependant indubitable, soit qu’elle ne fut pas exécutée à cause de son peu de galanterie, ou que quelqu’autre raison l’en eût empêché, elle lui en sut bon gré. Chez lui, la nature ne perdait rien de sa simplicité, et encore moins de sa dignité. Elle se souvint de cette tentative avec une très-vive satisfaction ; c’était une grande preuve qu’il lui avait rendu son amitié. Il les quitta un instant après ; et très-brusquement. Dans tous les temps il prenait son parti avec célérité ; mais dans cette circonstance, il se surpassa.

Emma ne regrettait pas d’avoir été chez les Bates, mais bien de ne les avoir pas quittées dix minutes plus tôt. Elle aurait eu grand plaisir de causer avec M. Knightley, de la situation dans laquelle mademoiselle Fairfax allait se trouver. Elle n’était pas fâchée qu’il allât à Londres, sachant combien on aurait de plaisir à l’y voir. Mais il aurait dû choisir un autre temps, et le lui avoir fait savoir plus tôt. Elle était très-certaine qu’ils s’étaient quittés bons amis ; elle ne pouvait se tromper ni à ses manières, ni sur sa demi-galanterie : tout cela s’était fait pour lui prouver qu’elle avait recouvré la bonne opinion qu’il avait d’elle autrefois. Elle trouva qu’il l’avait attendue une bonne demi-heure ; quel dommage qu’elle ne fût pas revenue plus tôt !

Afin d’empêcher son père de se chagriner sur le départ si précipité de M. Knightley pour Londres, et surtout à cheval, ce qu’il regardait comme un voyage de désespéré, Emma lui rendit compte des nouvelles qu’elle avait apprises sur Jeanne Fairfax. Cela lui réussit, car il s’y intéressa sans en être troublé. Il y avait long-temps qu’il était préparé à voir Jeanne Fairfax accepter une place de gouvernante ; il pouvait en parler tout à son aise. Mais le voyage de M. Knightley était pour lui un coup de massue.

« Je suis enchanté, ma chère, d’apprendre qu’elle ait une place agréable. Madame Elton est une femme d’un bon naturel, et fort aimable ; et je suis persuadé que ses connaissances lui ressemblent. Je me flatte que le pays qu’elle va habiter, n’est pas humide, et qu’on aura grand soin de sa santé. C’est le point le plus important. C’est ce que je n’ai jamais négligé à l’égard de la pauvre mademoiselle Taylor. Vous savez, ma chère, qu’elle va remplir chez une dame, les mêmes fonctions que mademoiselle Taylor avait ici. Et j’espère qu’elle ne finira pas comme elle, par quitter une maison où elle avait demeuré si long-temps. »

Le jour suivant apporta de Richemont des nouvelles qui firent oublier tout ce dont on s’était occupé auparavant. Un exprès arriva à Randalls pour annoncer la mort de madame Churchill. Quoique son neveu n’eût pas eu de raisons, à son sujet, pour accélérer son départ, elle ne vécut que trente-six heures après son arrivée. Une attaque d’une maladie étrangère à celle à laquelle elle était sujette, l’emporta en peu de temps. Enfin, la haute et puissante dame Churchill n’existait plus.

On ressentit cette perte comme elle devait l’être. Chacun emprunta un air grave et triste. On s’appitoya sur le sort de la défunte ; ensuite on eut une douce inquiétude sur le sort des survivans : enfin on eut la curiosité de connaître le lieu de sa sépulture. Goldsmith nous dit que lorsqu’une femme s’abaisse à faire des folies, elle n’a d’autre parti à prendre que de mourir ; et que lorsqu’elle s’abaisse au point de devenir désagréable, elle n’en a pas d’autre non plus, parce que la mort passe l’éponge sur tous les défauts. Madame Churchill, après avoir été détestée pendant vingt-cinq ans, à présent qu’elle n’était plus, gagna beaucoup dans l’opinion publique : on la plaignit ; elle ne fut plus jugée avec sévérité. Sur un point, elle fut pleinement justifiée. On n’avait jamais voulu croire qu’elle fût sérieusement malade. L’événement prouva que sa maladie n’était pas imaginaire.

« Cette pauvre madame Churchill ! elle a dû beaucoup souffrir, plus qu’on ne supposait. Un mal permanent devait nécessairement aigrir son caractère. C’était un événement malheureux, un coup terrible. Malgré tous ses défauts, que fera M. Churchill sans elle ? C’est une perte énorme pour lui ; il ne pourra la supporter. »

« M. Weston lui-même disait, en branlant la tête avec un air grave ; Pauvre femme, qui l’aurait cru ! Il résolut de se faire faire de très-beaux habits de deuil : et sa femme soupira, moralisa, en travaillant à l’aiguille, avec beaucoup de bon sens et de commisération. Leurs premières pensées à tous deux furent de savoir l’effet que produirait cette mort sur le sort de Frank. Emma s’en occupa aussi. Elle passa légèrement sur le caractère de madame Churchill, le chagrin de son mari, non, toutefois, sans les plaindre ; mais elle s’attacha principalement à pouvoir conjecturer de quelle manière cet événement pouvait affecter Frank, ce qu’il avait à espérer ou à craindre. Elle ne prévit rien que de bon. À présent un attachement pour Henriette ne pouvait trouver d’obstacle. M. Churchill, délivré de sa femme, ne pouvait nuire à personne : c’était un brave homme, doux, aisé à conduire, et à qui son neveu ferait faire tout ce qu’il voudrait. Tout ce qui lui restait à désirer, c’était qu’il formât cet attachement, qui, malgré toute sa bonne volonté, ne lui paraissait pas encore bien assuré. »

Henriette se conduisit parfaitement bien, suivant Emma, dans cette occasion, elle fut maîtresse d’elle-même : quelques espérances qu’elle conçût, elle ne se trahit point. Emma se réjouit beaucoup de voir que son caractère acquérait de la force, et évita de parler de choses qui eussent pu retarder les progrès qu’elle faisait. En conséquence, leurs discours sur la mort de madame Churchill furent très-réservés.

On reçut à Randalls de courtes lettres de Frank, sur leur santé et les projets qu’ils formaient. M. Churchill allait mieux qu’on n’avait osé l’espérer ; leur première destination, lorsque le convoi partirait pour le comté d’York, était d’aller à Windsor, chez un ami intime de M. Churchill, à qui, depuis dix ans, il promettait une visite. À présent il n’y avait rien à faire pour Henriette ; des souhaits pour l’avenir, c’était tout ce qu’Emma pouvait être en état de faire pour elle.

Il était plus pressant de s’occuper de Jeanne Fairfax, dont les espérances s’évanouissaient, tandis que celles d’Henriette paraissaient devoir s’accomplir. Les engagemens de Jeanne ne souffraient aucun délai pour ceux qui voulaient lui donner des marques d’amitié, et Emma désirait être des premières. Les plus grands regrets qu’elle éprouvât, peut-être les seuls, c’était sa froideur envers elle ; et la personne à laquelle elle avait marqué le plus d’éloignement, se trouvait celle à qui elle désirait donner des preuves de considération, d’égards et de sympathie. Elle souhaitait pouvoir lui être utile ; lui témoigner que sa société lui était agréable. Elle résolut de l’engager à venir passer une journée à Hartfield ; elle lui envoya un billet d’invitation. Elle fut refusée verbalement. « Mademoiselle Fairfax était trop indisposée pour écrire. » Et lorsque M. Perry vint à Hartfield, il dit qu’il l’avait visitée malgré elle ; qu’elle souffrait beaucoup de la tête, et d’une fièvre nerveuse, ce qui le faisait douter qu’elle pût se rendre chez madame Smallridge au temps fixé. Sa santé paraissait tout-à-fait dérangée. Elle n’avait plus d’appétit, et quoiqu’il n’y eût pas de symptômes alarmans, rien qui annonçât que la poitrine fut attaquée, maladie que sa famille craignait pour elle, M. Perry n’était pas tranquille sur son compte. Il était d’avis qu’elle avait entrepris plus qu’elle ne pouvait faire, et que, quoique le sentant parfaitement, elle ne voulait pas en convenir. Ses esprits étaient entièrement abattus. Il observa que la maison qu’elle habitait n’était pas favorable à sa maladie ; toujours renfermée dans une petite chambre, elle ne pouvait qu’empirer ; il aurait désiré qu’elle pût changer d’habitation. Il ajoutait que sa bonne tante, quoiqu’elle l’aimât de tout son cœur, n’était pas la compagne qu’il lui fallait, dans sa situation présente. Mademoiselle Bates était pleine d’attentions pour sa nièce, mais elle l’excédait, ce qui lui faisait plus de mal que de bien. Emma l’écoutait avec un tendre intérêt, la plaignait de plus en plus, et cherchait dans sa tête les moyens de lui être utile. La séparer de sa tante, ne fût-ce que pendant une heure ou deux, pour la faire changer d’air, lui présenter de nouvelles scènes, l’amuser par une conversation délicate, cela pourrait lui faire du bien. Aussi, le lendemain matin, elle lui écrivit de nouveau de la manière la plus pressante. « Qu’elle se rendrait chez elle à l’heure qu’elle voudrait choisir pour la mener promener en voiture, observant que M. Perry avait déclaré que ce genre d’exercice ne pouvait que lui être très-avantageux. » Elle reçut la réponse suivante :

« Mademoiselle Fairfax fait ses complimens à mademoiselle Woodhouse, la remercie, étant hors d’état de prendre aucune espèce d’exercice. »

Emma sentit que son billet méritait une réponse plus polie ; mais on ne devait pas se fâcher contre des mots qui, tracés par une main tremblante, prouvaient assez l’indisposition de l’écrivain. Elle ne songea plus qu’à vaincre l’obstination qu’elle montrait à n’être ni vue, ni secourue. Malgré sa réponse, elle fit atteler et se rendit chez madame Bates, dans l’espérance que Jeanne se laisserait persuader de lui tenir compagnie. Elle ne réussit pas. Mademoiselle Bates, extrêmement reconnaissante, vint à la portière, remercia Emma, et dit : « Qu’elle était sûre qu’une promenade en voiture soulagerait beaucoup Jeanne, qu’elle avait essayé en vain de l’engager à accepter les offres de mademoiselle Woodhouse. » Elle retourna encore auprès de sa nièce, faire de nouveaux efforts. Elle n’eut pas plus de succès. Jeanne était obstinée, la seule proposition de sortir augmentait son mal.

Emma désirait la voir, elle eût voulu essayer elle-même de l’engager à venir avec elle ; mais avant de faire part de son intention, elle apprit qu’elle avait promis à sa nièce de prier mademoiselle Woodhouse de ne se pas donner la peine de monter. « Le fait était qu’elle ne voulait voir âme qui vive. À la vérité, elle ne pouvait refuser de voir madame Elton ; madame Cole avait toujours été si attentive ; madame Perry, dont le mari était si empressé ; il était impossible de leur fermer la porte ; mais excepté ces personnes-là, il était impossible de lui faire entendre raison. »

Emma ne voulait pas être classée avec les Elton, les Perry et les Cole, femmes qui se fourraient partout ; elle s’avoua en même temps que sa conduite ne lui méritait pas la préférence. Elle se soumit, et continua à faire des questions à mademoiselle Bates, sur l’appétit de sa nièce, sur la nourriture qu’elle préférait. Elle brûlait d’envie de lui procurer ce qui lui plaisait le plus. Mademoiselle Bates toujours très-communicative, avoua que cet article causait son plus grand chagrin, que Jeanne ne mangeait presque rien ; que M. Perry avait recommandé les choses les plus nourrissantes, mais qu’elle ne trouvait rien à son goût, quoique, grâce à Dieu, par le secours de leurs bons voisins, ont eût souvent varié ses mets.

Emma en rentrant à Hartfield, fit sur-le-champ appeler sa femme de charge, et lui demanda quelles étaient les provisions les plus nourrissantes qu’elle eût dans ses magasins. Elle se les fit apporter, et en envoya un plein panier à mademoiselle Bates avec un billet très-amical. Une demi-heure après on rapporta le panier, avec les humbles remercîmens de mademoiselle Bates. La chère Jeanne avait insisté qu’on le renvoyât sur-le-champ, ne pouvant se servir de ce qu’il contenait ; de plus elle désirait qu’on dît qu’elle n’avait besoin de rien.

Lorsqu’Emma apprit dans la suite qu’on avait vu Jeanne se promener dans les prairies aux environs d’Highbury, le soir même du jour où, sous prétexte qu’elle ne pouvait faire aucune espèce d’exercice, elle avait refusé de monter dans la voiture, elle n’eut plus aucun doute que Jeanne était résolue à n’accepter d’elle aucune faveur. Elle en fut très-affligée. Elle la plaignait de tout son cœur d’être tombée dans un état qui, vu son extrême irritation, lui faisait tenir une conduite si peu mesurée ; elle fut très-mortifiée qu’elle ne rendit pas justice à ses sentimens, et qu’elle ne la jugeât pas digne d’être son amie. Mais elle avait la consolation de savoir que ses intentions étaient bonnes, et de pouvoir se dire à elle-même, que si M. Knightley, témoin des tentatives qu’elle avait faites pour être utile à Jeanne Fairfax, eût pu lire dans son cœur, il ne pourrait lui faire aucun reproche.



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CHAPITRE XLIV.


Environ dix jours après la mort de madame Churchill, M. Weston vint le matin, et fit prier Emma de descendre, ayant à lui communiquer quelque chose d’important. Il fut au-devant d’elle à la porte du salon, et se donnant à peine le temps de s’informer tout haut de l’état de sa santé, il lui demanda à l’oreille, pour ne pas être entendu de son père, si elle pouvait dans la matinée aller à Randalls, que madame Weston avait absolument besoin de lui parler.

« Est-elle malade ? »

« Non, non du tout, elle est un peu agitée. Elle serait venue en voiture ; mais elle désire vous voir seule et vous savez… (lui montrant son père) Eh ! pouvez-vous y aller ? »

« Certainement, tout à l’heure, si vous le désirez. Il m’est impossible de vous refuser ; mais de quoi s’agit-il ? Est-elle véritablement en bonne santé ? »

« Vous pouvez m’en croire ; mais plus de questions. Vous saurez tout en temps et lieu. L’affaire la plus extraordinaire ! Mais, chut ! chut ! »

Il était impossible, même à Emma, de deviner ce que cela voulait dire. Ses regards annonçaient quelque chose de très-important ; mais puisque son amie était en bonne santé, elle prit patience, et disant à son père qu’elle allait faire un tour de promenade, ils sortirent ensemble, et marchèrent à grands pas du côté de Randalls.

« Maintenant, dit Emma, que nous sommes hors des barrières, dites-moi, M. Weston, ce qui est arrivé. »

« Non pas, non pas, répliqua-t-il gravement. Ne me demandez rien. J’ai promis à ma femme de ne vous rien dire, de lui en laisser le soin ; elle est plus en état que moi de vous faire l’ouverture de cette affaire. Ne soyez pas impatiente, Emma, cela ne viendra que trop tôt. »

« Me faire une ouverture à moi, s’écria Emma, s’arrêtant terrifiée, grand dieu ! M. Weston, dites-moi sur-le-champ. Il est arriva quelque chose de sinistre sur la place Brunswick. Qui cela regarde-t-il ? Par tout ce que vous avez de plus sacré, ne me cachez rien. »

« En vérité vous vous trompez ! »

« M. Weston, pas de plaisanterie. Considérez combien j’ai d’amis dans la place Brunswick, dites-moi à l’instant ce qui en est. »

« Sur ma parole, Emma. »

« Sur votre parole, pourquoi pas sur votre honneur ! Pour quelle raison ne dites-vous pas sur votre honneur, que l’affaire en question n’a rien de commun avec eux ? Juste ciel ! Quelle ouverture peut-on me faire qui ait quelque rapport avec aucun membre de cette famille ? »

« Sur mon honneur, dit-il, très-sérieusement, il n’y en a point. Cette affaire ne regarde en rien aucun individu de la famille Knightley. »

Emma reprit courage et continua à marcher.

« J’ai eu tort, continua-t-il, de vous parler d’ouverture, je n’aurais pas dû me servir d’une pareille expression. Dans le fait, cette affaire ne vous regarde pas du tout : elle ne regarde que moi seul. Du moins nous espérons… Hem ! Enfin, ma chère Emma, vous n’avez aucun sujet de vous alarmer. Je ne dis pas que cette affaire ne soit très-désagréable ; mais elle aurait pu être plus mauvaise. Si nous marchons un peu vite, nous arriverons bientôt à Randalls. »

Emma vit qu’il fallait attendre ; la chose n’était plus difficile, ainsi elle ne fit plus de questions, elle s’abandonna à son imagination qui lui suggéra bientôt que ce pouvait être une affaire d’argent, qui venait de se découvrir, et qui affectait les intérêts de la famille ; quelque chose que le dernier événement de Richemont avait probablement mis au jour. Son imagination travaillait activement. C’était peut-être une demi-douzaine d’enfans illégitimes, et le pauvre Frank déshérité. Tout cela, quoique peu désirable, ne la tourmentait pas beaucoup, et ne lui inspirait que de la curiosité.

« Qui est-ce ce monsieur qui est à cheval ? » dit-elle. Faisant cette question pour aider M. Weston à garder son secret, plutôt que par envie de savoir qui il était.

« Je ne sais pas, un des Otway, ce n’est pas Frank, je vous assure. Vous ne le verrez pas, il doit être à présent à moitié chemin de Windsor. »

« Vous avez donc vu votre fils ? »

« Oh ! oui, vous n’en saviez rien ? Mais c’est égal. » Il garda un moment le silence, puis ajouta avec réserve :

« Oui, Frank est arrivé ce matin uniquement pour nous demander comment nous nous portions. »

Ils marchèrent d’un bon pas et arrivèrent peu après à Randalls. « Eh bien ! ma chère, dit-il en entrant dans la salle, je l’ai amenée, je me flatte que vous serez dans peu beaucoup mieux. Je vous laisse ensemble. Dépêchez-vous, le retard ne vaut rien. Si vous avez besoin de moi, je ne serai pas loin. »

Emma lui entendit dire à sa femme, quoiqu’il lui parlât à l’oreille :

« J’ai tenu ma parole, elle n’a pas la moindre idée… »

Madame Weston avait l’air d’être si indisposée et si troublée, que l’inquiétude d’Emma en augmenta, et lorsqu’elles furent seules, elle dit avec vivacité : « Qu’avez-vous, ma chère amie ? Il vous est arrivé quelque chose de très-désagréable, à ce que je vois. Faites m’en part sur-le-champ. J’ai été dans la plus vive inquiétude depuis Hartfield jusqu’ici. Toutes deux nous n’aimons pas d’être tenues en suspens. Vous vous trouverez soulagée en me confiant vos chagrins, de quelque nature qu’ils soient. »

« En vérité, vous n’avez pas la moindre idée ? dit madame Weston, d’une voix tremblante, ne pouvez-vous pas, ma chère Emma, vous former une idée de ce que j’ai à vous communiquer. »

« Autant que cette affaire regarde M. Frank Churchill, je le crois. »

« Vous avez raison, elle le regarde, et je vais tout vous dire (reprenant son ouvrage, pour lui servir de contenance et ne pas lever les yeux.) Il est venu ici ce matin pour une affaire très-extraordinaire. Il est impossible d’exprimer notre surprise. Il est venu parler à son père sur un sujet… Pour annoncer un attachement… »

Elle s’arrêta pour reprendre haleine. Emma pensa d’abord à elle-même et puis à Henriette.

« C’est bien plus qu’un attachement, reprit madame Weston, c’est un engagement, et un engagement positif. Que direz-vous, Emma, que diront tous ses amis, toutes ses connaissances, quand on saura que Frank Churchill et mademoiselle Fairfax sont engagés l’un à l’autre, et cela depuis long-temps ! »

Emma sauta de surprise, et frappée d’horreur s’écria : « Jeanne Fairfax ! Grand Dieu ! Vous ne parlez pas sérieusement ? Vous ne le pensez pas ? »

« Votre surprise est bien légitime, reprit madame Weston, sans la regarder, et parlant avec vivacité, afin de donner à Emma le temps de se remettre, vous avez lieu d’être étonnée, mais c’est la vérité. Il y a eu un engagement solennel formé entre eux en octobre dernier, dont personne n’a eu connaissance. Cela est arrivé à Weymouth. Il n’y avait qu’eux dans le secret. Ni les Campbell, ni leurs familles respectives n’en ont rien su. Cela est si étonnant que quoique convaincue de la vérité du fait, j’ai peine à y croire. Je me flattais de le connaître. »

Emma entendait à peine ce qu’elle disait. Son esprit était partagé sur deux idées différentes. Ses conversations avec lui sur mademoiselle Fairfax, et la pauvre Henriette ; et pendant quelque temps, elle ne fit que des exclamations et demander de rechef la confirmation de ce qu’elle avait entendu.

« Fort bien, dit-elle enfin, en tâchant de se remettre, c’est une histoire à laquelle il faut que je pense au moins la moitié de la journée avant de la comprendre. Comment avoir été engagé avec elle pendant tout l’hiver. Avant qu’ils soient venus à Highbury… »

« Oui, Emma, engagé depuis le mois d’octobre. Cela m’a fait une peine horrible, ainsi qu’à son père. Nous ne pouvons excuser quelques parties de sa conduite. »

Emma réfléchit un moment, et répliqua : « Je ne veux pas prétendre cause d’ignorance, je vous entends, et je vais vous donner toute la consolation dont vous avez besoin. Je vais vous surprendre, mais bien agréablement. Sachez donc que les soins que ma rendus M. Frank Churchill, n’ont point eu l’effet auquel vous vous attendiez. »

Madame Weston leva les yeux, craignant d’avoir mal entendu ; mais la contenance d’Emma était aussi assurée que ses paroles.

« Pour que vous ayez moins de difficulté à croire à la parfaite indifférence dont je me glorifie, continua-t-elle, je vous dirai, de plus, qu’il y eut un temps, au commencement de notre connaissance, que je le trouvais à mon gré, et que j’étais disposée à m’attacher à lui ; je dis plus, je l’étais. Comment cela a cessé, je l’ignore. Heureusement cependant cela est arrivé. Il y a en vérité plus de trois mois que je ne sens rien du tout pour lui. Vous pouvez m’en croire, madame Weston, je vous dis la pure vérité. »

Mad. Weston, les larmes aux yeux, se jeta à son cou, et aussitôt qu’elle put parler, elle l’assura que rien au monde ne pouvait lui faire autant de bien que ce qu’elle venait de lui entendre dire. M. Weston sera presque aussi satisfait que moi, quand il apprendra l’assurance que vous me donnez de votre indifférence pour son fils. C’est le seul point qui nous tenait au cœur. C’était le souhait le plus ardent de nos cœurs que vous pussiez avoir de l’attachement l’un pour l’autre ; et nous étions persuadés qu’il en était ainsi. Imaginez-vous ce que nous avons souffert à cause de vous. »

« Je l’ai échappé belle, et vous, ainsi que moi, devons en être aussi contentes que j’en suis étonnée. Mais cela ne l’acquitte pas, et je dois dire que je le crois très-blâmable. De quel droit est-il venu parmi nous, étant engagé, se conduire de manière à faire croire qu’il était parfaitement libre ? Quel droit avait-il de chercher à plaire, et il a réussi, et de distinguer une jeune personne par des attentions suivies, comme il a fait, tandis qu’il était engagé à une autre ? Comment ne prévoyait-il pas le mal qu’il pouvait faire ? Était-il sûr que je ne l’aimerais pas ? Il s’est en vérité fort mal conduit. »

« D’après quelque chose qu’il a dit, ma chère Emma, j’ai lieu d’imaginer… »

« Et comment pouvait-elle supporter une pareille conduite ! Quelle tranquillité d’âme ! Regarder sans s’en ressentir, les attentions suivies qu’on rendait devant elle à une autre femme ; c’est un degré de douceur que je ne comprends pas, et dont je ne fais aucun cas. »

« Ils étaient brouillés, Emma, il nous l’a dit. Il n’a pas eu le temps de nous donner des détails. Nous ne l’avons eu qu’un quart-d’heure, et dans une telle agitation, que nous avons perdu partie de ce court espace de temps ; mais il a positivement assuré qu’il y avait eu un mal-entendu entre eux. C’est ce qui a amené cette crise, et probablement que leur brouillerie venait de la conduite peu mesurée qu’il a tenue. »

« Peu mesurée ! Oh ! madame Weston, l’épithète est douce. Il en mérite une beaucoup plus sévère. Je ne saurais vous dire combien il a perdu dans mon esprit. Cela ressemble si peu à ce qu’un homme doit être. Rien de cette intégrité innée, de cet amour pour la vérité et les principes ; rien de ce souverain mépris pour les petitesses et les ruses, dont un galant homme doit se faire honneur dans toutes ses actions. »

« Maintenant, Emma, je dois le défendre ; car quoiqu’il ait eu tort en cela, il y a assez long-temps que je le connais pour répondre qu’il possède beaucoup de bonnes qualités ; et… »

« Bon Dieu ! s’écria Emma, qui ne l’écoutait pas, madame Smallridge aussi ! Jeanne sur le point d’aller chez elle en qualité de gouvernante ! Quelle marque de délicatesse ! de permettre qu’elle ait pensé à adopter une pareille mesure, même de souffrir qu’elle y songeât ! »

« Ma chère Emma, il l’ignorait absolument. Sur cet article, il n’est pas coupable. C’est elle qui a pris cette résolution sans la lui communiquer, ou si elle l’a fait, ce n’était que très-indirectement. Ce n’est que d’hier qu’il a eu connaissance de ses projets, par quelque lettre ou message ; et c’est positivement ce qui l’a engagé à se déclarer sur-le-champ, de tout avouer à son oncle, de réclamer ses bontés, pour mettre fin à une aventure qui était cachée depuis si long-temps. »

Emma commença à mieux entendre.

« J’attends une lettre de lui sous peu de jours, continua madame Weston ; il me dit, en partant, qu’il m’écrirait bientôt, et promit de me donner des détails qu’il n’était pas en son pouvoir, vu le peu de temps qu’il avait à rester, de me communiquer alors. Il faut donc attendre cette lettre. Elle pourra atténuer ses torts ; elle rendra sans doute intelligibles et excusables des choses que nous ne comprenons pas, et qui nous paraissent condamnables à présent. Ne nous pressons donc pas de le juger sévèrement ; ayons un peu de patience. Je ne puis m’empêcher de l’aimer, et maintenant que je suis débarrassée du poids énorme qui m’accablait, je désire ardemment que l’affaire réussisse, et j’ose même l’espérer. Ils doivent avoir beaucoup souffert tous les deux d’un pareil système, qui les a forcés si long-temps à cacher le secret de leurs engagemens. »

« Il ne paraît pas, reprit séchememt Emma, qu’il ait beaucoup souffert. Hé bien, comment M. Churchill a-t-il pris la chose ? »

« Très-favorablement pour son neveu. Il a donné son consentement sans presque faire de difficultés. Que d’événemens dans cette famille en une seule semaine ! Tant que la pauvre madame Churchill eût vécu, je ne suppose pas qu’elle eût jamais donné son consentement, et à peine est-elle dans la tombe, que son mari se conduit tout différemment qu’elle n’eût fait. Qu’il est heureux que son injuste influence ne lui ait pas survécu. Qnant à lui, Frank a eu très-peu de peine à lui persuader de donner son consentement.

« Ah ! se dit Emma à elle-même, il l’eût aussi donné pour Henriette. »

« Cette affaire fut arrangée hier au soir, et Frank est parti au point du jour ce matin. Je suppose qu’il s’est arrêté quelque temps à Highbury ; de là il est venu chez nous ; mais il avait une telle hâte d’aller rejoindre son oncle, auquel il est plus nécessaire que jamais, que, comme je vous l’ai dit, il ne nous a donné qu’un quart-d’heure. Il était dans une agitation extraordinaire, et si forte, qu’il était à peine reconnaissable. Ce qui lui avait causé les plus vives douleurs, ce fut de la trouver dans le pitoyable état où elle est ; il n’avait pas la moindre idée qu’elle fût malade. Oh ! ma chère Emma, il a horriblement souffert. »

« Et vous êtes bien persuadée que cette affaire a été conduite de la manière la plus secrète, et que les Campbell et les Dixon n’ont eu aucune connaissance de leur engagement ? »

Emma ne put prononcer le nom de Dixon sans rougir un peu.

« Personne au monde. Il a assuré qu’âme qui vive n’en a jamais rien su qu’eux deux. »

« À la bonne heure, dit Emma, il faudra bien se faire à cette idée-là ; je leur souhaite toute sorte de bonheur ; mais je penserai toujours qu’il s’est conduit de la manière la plus détestable. Ce système annonce la fraude et l’hypocrisie, l’espionnage et la trahison. Venir parmi nous avec l’apparence de la candeur et de l’ingénuité, et avoir formé entre eux une ligue pour nous éprouver tous ! c’est abominable ! Pendant tout l’hiver et tout le printemps, nous avons été trompés, nous croyant de pair en vérité et en honneur, avec deux personnes au milieu de nous, qui se sont établies juges de nos sentimens, de notre façon de penser sur elles deux, et qui ont pu se communiquer des paroles que nous n’avions pas intention de leur faire connaître. Tant pis pour elles, si elles ont entendu quelque chose de désagréable ! »

« Quant à moi je ne le crains pas, car je n’ai jamais dit à l’une ce que j’aurais voulu cacher à l’autre. »

« Vous êtes fort heureuse, car la petite méprise que vous fîtes de soupçonner qu’un certain monsieur de nos amis était amoureux de la demoiselle n’a été connue que de moi seule. »

« Vous avez raison, mais j’ai toujours eu bonne opinion de mademoiselle Fairfax ; je n’aurais jamais pu rien dire contre elle : et si j’avais dit du mal de lui ; je ne courais pas grand risque. «

En ce moment, M. Weston parut à quelque distance de la fenêtre, il paraissait aux aguets. Sa femme lui fit signe d’entrer, et pendant qu’il prenait le chemin de la porte, madame Wceston dit : « Ma chère Emma, ayez la bonté de dire, soit par votre contenance, soit par vos discours, tout ce qui pourra le mettre à son aise sur ce mariage. C’est ce qu’il y a de mieux à faire. L’on ne peut rien dire contre mademoiselle Fairfax. Ce n’est pas une alliance dont on puisse tirer vanité, mais si M. Churchill s’en contente, de quel droit le trouverions-nous mauvais ? Cette circonstance d’ailleurs peut être très-avantageuse à Frank, il est fort heureux pour lui de s’être attachée une fille d’un caractère aussi ferme et d’un jugement aussi solide, ce sont les qualités que j’ai toujours reconnues en mademoiselle Fairfax, qualités que je lui reconnais encore malgré la faute qu’elle a commise. Je pense d’ailleurs que la situation dans laquelle elle se trouvait, atténue en quelque sorte cette faute. »

« Je pense comme vous, s’écria Emma, avec sensibilité, si l’on peut excuser une femme qui ne pense qu’à elle-même, c’est sans doute à celle qui se trouve dans la position de Jeanne Fairfax. D’elle on peut presque dire, comme elle n’a rien dans ce monde, elle ne doit pas être sujette à ses lois. »

Emma fut à la rencontre de M. Weston, avec un agréable sourire sur les lèvres, et en s’écriant : « C’est un très-joli tour, en vérité, que celui que vous m’avez joué. C’était pour éprouver sans doute jusqu’à quel point j’étais curieuse, ou me forcer d’exercer mes talens dans l’art de deviner. Vous m’avez causé un effroi mortel ; j’ai véritablement cru que vous aviez perdu la moitié de votre fortune, et au lieu de vous faire des complimens de condoléances, je dois au contraire vous féliciter. C’est ce que je fais de tout mon cœur, sur la flatteuse perspective que vous avez d’être bientôt le père d’une des plus charmantes filles de toute l’Angleterre, et l’une des plus accomplies. »

Un coup d’œil ou deux entre le mari et la femme lui firent connaître que tout allait bien, qu’il pouvait ajouter foi à ses paroles, ce qui fit sur lui un effet surprenant ; il recouvra sa voix et sa gaîté ordinaires, il lui prit affectueusement les mains, et parla comme un homme auquel il ne fallait qu’un peu de temps et de persuasion pour être convaincu que ce mariage n’était pas si mauvais. Sa compagne n’employa que des palliatifs en parlant de l’offense, ne présenta que de faibles objections ; et lorsqu’ils eurent bien discuté l’affaire en s’en retournant à Hartfield, il était tout à fait réconcilié avec les deux coupables ; peu s’en fallut même qu’il ne pensât que c’était la meilleure chose possible pour Frank Churchill.



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CHAPITRE XLV.


Henriette ! pauvre Henriette ! Ce nom la poursuivait partout, ne lui donnait pas un moment de repos. Frank Churchill s’était mal conduit envers elle-même, très-mal de toutes manières ; mais ce n’était pas tant la conduite de Frank que la sienne propre, qui la mettait en colère contre lui. C’était l’embarras dans lequel elle se trouvait par rapport à Henriette, qui rendait son offense plus noire. Pauvre Henriette ! Elle allait être pour la seconde fois dupe des fausses espérances qu’elle lui avait données. M. Knightley avait été prophète lorsqu’il lui dit : « Emma, vous n’avez pas été l’amie d’Henriette Smith. » Elle eut peur de ne lui avoir rendu que de mauvais services. Il est vrai que dans le cas présent, elle n’avait pas à se reprocher, comme dans le premier, d’avoir été seule l’origine et l’auteur du mal, en lui suggérant des idées qui ne lui auraient probablement pas passé par la tête ; car Henriette avait avoué la préférence qu’elle donnait à Frank Churchill, avant qu’elle lui en eût parlé, mais elle se reconnut coupable de n’avoir pas fait tous ses efforts pour réprimer cette passion à temps. Il était en son pouvoir de le faire, vu la grande influence qu’elle exerçait sur elle. Elle était alors, mais trop tard, persuadée qu’elle aurait dû se servir de tous ses moyens pour empêcher Henriette de se livrer à un espoir chimérique. Elle sentit qu’elle avait établi le bonheur de son amie sur un sable mouvant. Le sens commun devait lui prescrire de dire à Henriette qu’elle faisait une folie de penser à lui, parce qu’il y avait cinq cents contre un à parier qu’il ne songerait jamais à elle. « Mais ajouta-t-elle, le sens commun et moi n’avons pas souvent habité ensemble. »

Elle était de très-mauvaise humeur contre elle-même ; si elle ne l’eût pas été aussi contre Frank Churchill, sa situation eût été terrible. Quant à Jeanne Fairfax, elle pouvait se passer de la plaindre, elle en avait bien assez d’Henriette sans penser à Jeanne, dont les malheurs et la mauvaise santé ayant la même cause, devaient naturellement, les uns finir et l’autre s’améliorer. Elle allait dans peu être heureuse, et dans l’affluence, ses jours d’affliction et sa situation allaient cesser.

Emma n’avait pu comprendre comment ni pourquoi ses attentions avaient été rejetées, même avec une espèce de mépris. Elle vit bien clairement que la jalousie en était la véritable cause. Jeanne la regardait comme sa rivale : il n’était donc plus étonnant qu’elle eût refusé ses offres de service. Une promenade dans la voiture d’Hartfield eût été un tourment pour elle, et les mets venant de la même maison se seraient convertis en poison. Elle comprit tout cela, et s’avoua à elle-même, autant que sa mauvaise humeur pût le lui permettre, que Jeanne Fairfax était digne de la bonne fortune qui l’attendait. Mais la pauvre Henriette était un tel fardeau, qu’elle en avait assez sans en chercher d’autre. Emma craignait beaucoup que cette seconde attente trompée ne fût plus sévèrement sentie que la première. Vu la supériorité de l’objet qu’elle perdait, cela devait arriver, ainsi qu’à cause de la solidité de caractère qu’elle avait acquise. Néanmoins, elle jugea à propos de lui annoncer cette funeste vérité le plus tôt possible.

M. Weston en la quittant lui avait recommandé le plus grand secret ; car M. Churchill avait exigé impérativement qu’on ne parlât de cette affaire à personne, comme une marque du respect dû à la défunte, et du désir d’observer les bienséances. Emma l’avait promis, cependant on devait excepter Henriette, elle ne pouvait faire autrement.

Malgré toute sa mauvaise humeur, elle ne put s’empêcher de trouver plaisant d’être obligée de jouer auprès d’Henriette le même rôle que celui que madame Weston avait joué auprès d’elle. Elle avait à éprouver avec Henriette la même angoisse qu’avait sentie madame Weston, pour se décider à lui faire la terrible ouverture de cette affaire. Le cœur lui battit fortement lorsqu’elle entendit la voix et les pas d’Henriette, justement comme elle supposait qu’il en était arrivé à madame Weston quand elle l’avait entendue venir à Randalls. Oh ! si ces deux ouvertures pouvaient se ressembler. Mais malheureusement il n’y avait pas de probabilité.

« Eh bien ! mademoiselle Woodhouse, s’écria Henriette, en entrant brusquement dans le salon, n’est-ce pas la nouvelle la plus étrange possible ?

« De quelle nouvelle parlez-vous ? répartit Emma, hors d’état, à sa contenance et à sa voix, de deviner si Henriette avait reçu quelque intelligence de ce qui faisait l’objet de son inquiétude. »

« De Jeanne Fairfax ! Avez-vous jamais entendu rien de si extraordinaire ? Oh ! ne craignez pas de vous ouvrir à moi, car M. Weston, que je viens de rencontrer, me l’a appris lui-même. En même temps qu’il m’a recommandé le plus grand secret, il a ajouté que je ne devais en parler à personne qu’à vous, parce que vous en étiez instruite. »

« Qu’avez-vous appris de M. Weston ? »

« Oh ! il ma tout raconté. Il m’a dit que Jeanne Fairfax et Frank Churchill allaient se marier ensemble, qu’il y avait très-long-temps qu’ils s’étaient mutuellement engagés. Que c’est extraordinaire ! »

« Bien extraordinaire, en vérité. » La conduite d’Henriette parut si étrange, qu’Emma ne savait qu’en penser. Son caractère lui sembla tout-à-fait changé. Cette découverte ne l’affectait aucunement. Point d’agitation ; elle ne manifestait pas le moindre chagrin. Emma la regardait sans pouvoir parler.

« Auriez-vous jamais imaginé, s’écria Henriette, qu’il peut être amoureux d’elle ? C’est cependant possible (rougissant) ; car vous lisez dans le cœur de tout le monde. »

« Sur ma parole, dit Emma, je commence à douter que j’aie ce talent-là. Pouvez-vous me demander sérieusement, Henriette, s’il m’était possible de croire qu’il fut attaché à une autre femme, tandis que je vous encourageais tacitement, sinon ouvertement, à vous abandonner à la passion que vous sentiez pour lui ? Je n’ai jamais eu le moindre soupçon que Frank Churchill aimât mademoiselle Fairfax ; ce n’est que depuis une heure que je l’ai appris. Si je l’avais su, vous êtes bien sûre que je vous aurais avertie du danger que vous couriez. »

« Moi ! s’écria Henriette, en rougissant, pourquoi m’auriez-vous prévenue ? Pensez-vous que j’aie la moindre affection pour M. Frank Churchill ? »

« Je suis enchantée de vous entendre parler avec tant de résolution, répliqua Emma, en souriant ; mais votre intention n’est sans doute pas de nier que, dans un temps, et ce temps n’est pas bien éloigné, vous n’ayez eu de l’affection pour lui ? »

« Pour lui ! jamais, jamais. Ma chère demoiselle Woodhouse : comment vous êtes-vous si totalement méprise à mon égard ? » (Se tournant avec chagrin.)

« Henriette ! s’écria Emma, après un moment de silence, que voulez-vous dire ? Grand dieu ! à quoi pensez-vous ? Je me suis méprise ! Dois-je donc supposer ? »

Elle n’en put dire davantage.

Sa voix s’éteignit ; elle resta éperdue jusqu’à la réponse d’Henriette.

Henriette, un peu éloignée, le visage tourné d’un autre côte, ne put parler que quelque temps après ; et lorsqu’elle prit la parole, sa voix n’était pas plus rassurée que celle d’Emma.

« Je n’aurais pas cru possible, dit-elle, que vous eussiez pu vous tromper sur ce qui me regarde. Je sais que nous étions convenues qu’on ne nommerait personne ; mais considérant de combien il est au-dessus des autres, je ne pouvais pas supposer qu’une pareille méprise fût possible. M. Frank Churchill ! qui pourrait faire attention à lui, lorsque l’autre est présent ? J’ose me flatter que j’ai trop bon goût pour donner la préférence à M. Frank Churchill, qui n’est rien du tout en comparaison de l’autre : et je suis très-surprise que vous ayez été induite en erreur : et je vous réponds que si vous ne m’aviez pas encouragée à m’abandonner à mon penchant, j’aurais cru que c’était une grande présomption à moi d’y songer. Si vous ne m’aviez pas dit qu’il était arrivé des choses plus miraculeuses ; qu’on avait vu des mariages plus disproportionnés (ce sont vos propres paroles) je n’aurais pas osé y penser : la chose m’eût paru impossible. Mais, vous, qui le connaissez depuis si long-temps. »

« Henriette, s’écria Emma, qui s’était remise, tâchons de nous entendre à présent, sans qu’il nous soit possible de nous tromper. Parlez-vous de M. Knightley. »

« Certainement. Je ne pouvais parler d’aucun autre. J’ai cru que vous le saviez. Lorsque nous nous sommes entretenues sur cette affaire, il était aussi clair que le jour que c’était de lui que je parlais. »

« Pas tout-à-fait, dit Emma, avec un calme apparent ; car tout ce que vous me dites alors, semblait regarder une autre personne. Je pourrais presque certifier que vous aviez désigné M. Frank Churchill. Je suis sûre que le service qu’il vous a rendu, en vous protégeant contre les Bohémiens, suffisait pour… »

« Oh ! mademoiselle Woodhouse, vous oubliez… »

« Ma chère Henriette, je me souviens parfaitement de ce que je vous dis à cette occasion. Je vous assurai que l’attachement que vous aviez pour lui, ne me surprenait nullement, après le service qu’il vous avait rendu. Vous en convîntes, et exprimâtes avec chaleur combien vous en étiez reconnaissante. J’ai tout cela présent à la mémoire. »

« Oh ! mon dieu ! s’écria Henriette, je me souviens bien à présent de ce que vous voulez dire ; mais alors je pensais à quelque chose de bien différent. Je ne songeais pas aux Bohémiens, ni à M. Frank Churchill. Non (avec assurance), je songeais à une circonstance plus précieuse que celle-là. C’était à M. Knightley venant m’offrir sa main pour danser, lorsque M. Elton avait refusé de me donner la sienne, et qu’il n’y avait pas d’autres danseurs dans la salle. C’était sa belle action, c’était sa bienveillance, sa générosité et le grand service qu’il m’avait rendu, qui me le faisait regarder comme supérieur à tous les autres hommes. »

« Juste ciel ! s’écria Emma, quelle méprise déplorable ! Quelle malheureuse erreur ! Que faut-il faire ? »

« Si vous m’eussiez comprise, vous ne m’auriez donc pas encouragée à persister. Cependant, je ne suis pas plus à plaindre à présent, que si je ne m’étais attachée à l’autre personne. Il est possible. »

Elle s’arrêta. Emma ne pouvait pas parler.

« Je ne suis pas surprise, mademoiselle Woodhouse, reprit-elle, que vous trouviez une grande différence entre eux, par rapport à moi ou à un autre. Vous jugerez sans doute que l’un est cent millions de fois plus élevé au-dessus de moi, que l’autre. Mais j’espère, mademoiselle Woodhouse, que supposé… Que si… Surprenant ! comme cela paraîtrait… Et vous savez que ce sont vos propres paroles. Des choses plus étranges sont arrivées. On a vu des mariages plus disproportionnés qu’entre M. Frank Churchill et moi ; et il semblerait, d’après vous, qu’on a vu de ces mariages. Si j’étais assez fortunée… Si M. Knightley voulait… S’il n’avait aucun égard à la disparité… J’espère, mademoiselle Woodhouse, que vous ne vous opposerez pas à mon bonheur : vous n’y mettrez pas d’obstacles. Vous êtes trop bonne pour le faire. »

Henriette était debout à une des fenêtres. Emma, consternée, se tourna vers elle, et dit avec vivacité :

« Croyez-vous que M. Knightley réponde à la passion que vous avez pour lui. »

« Oui, répondit Henriette modestement, mais sans crainte, je puis dire que j’ai quelques raisons de le croire. »

Emma baissa les yeux et resta quelque temps immobile ; elle réfléchissait. Peu d’instans lui suffirent pour sonder son propre cœur. Un esprit comme le sien, ouvert une fois au soupçon, faisait de rapides progrès ; elle sut tout d’un coup à quoi s’en tenir. Pourquoi trouverait-elle plus mauvais qu’Henriette fût amoureuse de M. Knightley que de M. Frank Churchill ? Pourquoi ce malheur était-il augmenté par les espérances qu’Henriette avait qu’il répondait à sa passion. Un éclair n’est pas plus prompt que l’idée qui lui vint, que M. Knightley ne pouvait épouser qu’elle !

Elle confronta sa conduite avec les sentimens de son cœur ; elle vit clairement combien elle s’en était imposé à elle-même ; combien elle avait mal agi avec Henriette ; combien elle avait été inconsidérée, peu délicate, déraisonnable et peu sensible ! elle s’était laissé entraîner par la folie et l’aveuglement ! elle en fut vivement frappée, et se donnait à elle-même les épithètes les plus dures. Le respect qu’elle se devait à elle-même, malgré ses fautes, la justice à laquelle elle avait droit (car une fille qui osait se croire aimée de M. Knightley, ne méritait aucune compassion, quoique la stricte justice demandât qu’elle ne la rendit pas malheureuse par des preuves de mépris ou de froideur), toutes ces raisons firent prendre à Emma la résolution de souffrir avec un calme apparent et avec les dehors de l’amitié. Pour son propre avantage, il était important de savoir en quoi consistaient les espérances d’Henriette, qui d’ailleurs n’avait rien fait pour mériter de perdre les égards et les bontés qu’elle avait toujours eus pour elle, ou de se voir méprisée par une personne dont les conseils ne l’avaient jamais conduite dans le bon chemin. Tirée de ses réflexions, elle se tourna vers Henriette, et, avec des manières plus douces, elle renoua la conversation ; quant au premier sujet, l’étonnante histoire de Jeanne Fairfax avait disparu ; elles n’y pensaient plus. Elles ne songeaient qu’à M. Knightley et à elles-mêmes.

Henriette, absorbée dans ses pensées, mais plus agréablement qu’Emma, ne fut cependant pas fâchée d’en être distraite d’une manière encourageante par un aussi bon juge et une aussi bonne amie que mademoiselle Woodhouse. Elle n’attendait qu’une invitation pour raconter avec plaisir, quoiqu’en tremblant, les raisons sur lesquelles ses espérances étaient fondées. Emma était aussi tremblante qu’Henriette ; mais elle cachait mieux son trouble, soit en faisant des questions, soit en écoutant les réponses. Sa voix était assez ferme ; mais ses esprits étaient singulièrement agités par l’attente d’un mal qu’elle craignait. Pendant le récit d’Henriette, elle souffrit beaucoup, quoiqu’elle l’écoutât avec une apparence de patience. Elle ne s’attendait pas à un détail méthodique, suivi et bien arrangé ; mais la substance lui causa le plus violent chagrin, surtout se souvenant d’avoir entendu dire à M. Knightley lui-même, qu’il avait trouvé une grande amélioration dans les manières et le caractère d’Henriette. Henriette s’était aperçue qu’il avait changé de conduite à son égard ; depuis le jour du bal, Emma le savait, et que M. Knightley l’avait trouvée beaucoup plus accomplie qu’il ne croyait. Depuis ce jour-là, ou du moins depuis celui où mademoiselle Woodhouse l’avait encouragée de penser à lui, Henriette s’était aperçue qu’il s’adressait à elle plus souvent qu’à l’ordinaire, et qu’il la traitait avec beaucoup de douceur et de bonté. Tout dernièrement encore, elle avait eu des preuves certaines que ses manières étaient changées. Lorsque tout le monde se promenait, il l’avait choisie pour compagne ; elle avait eu avec lui une conversation délicieuse ! il paraissait vouloir lier une connaissance intime avec elle. Emma savait qu’elle n’en imposait pas. Elle avait, ainsi qu’Henriette, observé le changement qui s’était opéré en lui. Elle répétait les expressions dont il s’était servi pour la louer, et Emma ne pouvait se refuser à reconnaître que ce qu’elle disait était la vérité même. Il avait effectivement dit qu’il estimait en elle un naturel simple et sans art, ni affectation, des sentimens honorables et généreux ; il le lui avait dit à elle-même plus d’une fois. Plusieurs petites particularités sur les attentions qu’il avait eues pour elle, comme, par exemple, d’avoir changé de place pour s’approcher d’elle, des regards qui signifiaient la préférence qu’il lui donnait, toutes ces marques de distinction étaient gravées dans le cœur d’Henriette, et Emma n’y avait pas pris garde. Des circonstances qui ne l’avaient pas frappée, quoiqu’elle en eût été témoin, lui parurent alors vraisemblables, parce qu’elle se souvenait parfaitement de celles qui avaient le plus confirmé Henriette dans ses espérances ; d’abord, de l’avoir vu seul avec elle dans l’allée des ormes à Donwell, où ils s’étaient promenés long-temps avant son arrivée (exprès, comme elle se l’imagina pour la séparer des autres dames). D’abord, il lui parla d’une manière toute particulière ; chose qu’il n’avait jamais eu coutume de faire auparavant (ici Henriette rougit beaucoup). Il semblait lui demander si ses affections étaient engagées ; mais aussitôt qu’elle parut (mademoiselle Woodhouse), il changea de conversation, et commença à parler d’agriculture. La seconde preuve qu’Henriette avait à donner, était qu’il était resté à causer avec elle une bonne demi-heure, la dernière fois qu’il était venu à Hartfield, tandis que mademoiselle Woodhouse était chez madame Bates ; et cependant il avait dit en entrant qu’il ne pouvait rester que quelques minutes. Il lui avait dit, de plus, dans le cours de la conversation, que, quoiqu’il fût obligé de se rendre à Londres, c’était contre son gré qu’il quittait sa maison. Il n’en avait pas tant dit à Emma. La confiance qu’il avait témoignée à Henriette causa un violent chagrin à mademoiselle Woodhouse.

Elle hasarda la question suivante sur la première preuve :

« N’est-il pas possible qu’en vous demandant si vos affections étaient engagées, que son intention fût de savoir si vous ne pensiez plus à M. Martin ? C’était peut-être en faveur de Martin qu’il agissait. »

Henriette rejeta cette idée avec dédain.

« M. Martin ! non en vérité ! il ne dit pas un seul mot de M. Martin. Je crois en savoir trop maintenant pour me soucier de M. Martin, ou même pour qu’on me soupçonne de penser à un homme comme lui. »

Lorsqu’Henriette eut fini sa narration, elle en appela au jugement de sa chère amie, mademoiselle Woodhouse, sur le degré d’espérances qu’elle pouvait avoir.

« Sans vous, dit-elle, je n’aurais jamais eu tant de présomption. Vous m’avez dit de l’observer avec soin et de prendre sa conduite pour règle de la mienne. J’ai suivi vos conseils avec toute l’exactitude possible ; et maintenant, je sens que je suis digne de lui, et que s’il me donne la préférence, il n’y aura en cela rien de bien étonnant. »

Les sensations désagréables produites par ce discours, firent tant de chagrin à Emma, qu’elle eut beaucoup de peine à faire la réponse suivante :

« Henriette, tout ce que je puis vous dire, c’est que M. Knightley est tout-à-fait incapable de faire volontairement entendre à une femme qu’il sent plus pour elle qu’il ne le fait véritablement. »

Henriette paraissait prête à se jeter à ses pieds pour adorer son amie, et la remercier de ce qu’elle venait de dire. Emma échappa à la sévère punition de ses caresses et de ses actions de grâces, par la prochaine arrivée de son père, qu’on entendait marcher. Henriette était trop agitée pour l’attendre.

« Ne pouvant pas se remettre assez promptement, M. Woodhouse serait alarmé ; elle ferait mieux de se retirer. » Elle sortit par une autre porte que celle vers laquelle M. Woodhouse dirigeait ses pas. Aussitôt qu’elle fut partie, Emma s’écria : Plût à Dieu que je ne l’eusse jamais connue !!!

Le reste du jour, la nuit suivante, elle ne fit que penser à ce que lui avait dit Henriette ; elle se perdait au milieu des idées confuses que peu d’heures avaient produites. Chaque moment avait enfanté une surprise, et chaque surprise lui causait une nouvelle mortification. Comment comprendre tout cela, comment croire aux déceptions qu’elle s’était forgées elle-même ! Les méprises, l’aveuglement de sa tête et de son cœur lui étaient incompréhensibles. Elle s’asseyait, se promenait, passait d’une chambre à l’autre, courait dans les jardins, et partout le souvenir de sa conduite la tourmentait ; elle reconnaissait sa faiblesse, ses torts ; elle s’apercevait qu’elle avait été trompée de la manière la plus mortifiante, et surtout par elle-même. Elle se sentait d’autant plus malheureuse, que ce jour-là ne semblait être que l’avant-coureur de ses chagrins. Elle commença par sonder son propre cœur, et y employa tout le temps qu’elle n’était pas occupée auprès de son père, ou qu’elle pouvait dérober à ses autres pensées.

Combien y avait-il que M. Knightley lui était si cher ? Quand l’influence qu’il avait sur elle avait-elle commencé ? À quelle époque s’était-il emparé de la place que Frank Churchill avait occupée momentanément dans son cœur ? Elle chercha à se rappeler le passé, compara ces deux hommes l’un à l’autre, et le degré d’estime qu’elle avait accordé à chacun d’eux depuis la connaissance qu’elle avait faite du dernier ; cette comparaison que, dans tous les temps elle pouvait faire, l’avait-elle faite ? Oh ! non ! plût à Dieu que cette idée lui fût venue ! elle aurait vu que dans tous les temps M. Knightley était infiniment supérieur à Frank Churchill, même au moment qu’elle croyait ne rien sentir pour lui. Elle découvrit qu’en se persuadant d’agir contradictoirement aux principes qu’aurait établis cette comparaison, si elle avait été assez heureuse pour la faire, elle avait vécu dans une illusion complète, faute d’avoir connu son propre cœur, et qu’enfin elle n’avait jamais été véritablement éprise de M. Frank Churchill !

Telle fut la conclusion de ses réflexions ; telle fut la connaissance qu’elle acquit d’elle-même, la première fois qu’elle voulut bien s’en occuper, et sans la chercher long-temps. Elle s’indigna de sa conduite ; elle eut honte de toutes les sensations qu’elle éprouvait, excepté de celle qui lui prouvait qu’elle aimait véritablement M. Knightley. Toute autre idée la dégoûtait.

Sa vanité lui avait fait accroire qu’elle connaissait le secret des affections de tous ses voisins ; elle avait même eu l’arrogance impardonnable d’oser se croire capable de régler la destinée d’un chacun. En tout elle s’était trompée ; au lieu de faire du bien, elle avait au contraire fait beaucoup de mal ; elle avait fait le malheur d’Henriette, le sien propre, et elle le craignait beaucoup, celui de M. Knightley. Si cette alliance disproportionnée avait lieu, on pourrait avec justice lui reprocher d’en avoir été la cause principale, puisque c’était elle qui s’était chargée d’introduire Henriette dans le monde. Elle se flattait cependant que l’attachement de M. Knightley n’existait réellement que dans la tête d’Henriette ; et supposé qu’il en fût autrement, à qui le devait-elle ? À elle-même, à sa propre folie.

M. Knightley et mademoiselle Henriette Smith ! Une pareille union rapprochait toutes les distances, confondait tous les rangs. Le mariage de Frank Churchill avec mademoiselle Fairfaix, n’était rien en comparaison, et ne pouvait, comme celui-ci, exciter la moindre surprise ; ne présentant aucune disparité, c’était un mariage ordinaire, qui ne devait occuper la tête ni la langue de personne. M. Knightley et Henriette Smith ! Une telle élévation pour elle ! une telle dégradation pour lui ! Emma frémissait de penser combien il allait perdre dans l’opinion publique ; elle prévoyait les souris moqueurs, les sarcasmes qui allaient pleuvoir sur lui ; la mortification de son frère, et les chagrins que tout cela ne pouvait manquer de lui causer. Se ferait-il, ce mariage ? Non, il était impossible ! Et cependant, pourquoi impossible ? N’avait-on pas vu des hommes très-instruits captivés par des femmes ignorantes ? N’était-il pas arrivé que des hommes trop occupés pour se donner la peine de chercher, devinssent la proie de la première jolie fille qui se jetait à leur tête ? Ne voyait-on pas tous les jours dans ce monde, que l’inconséquence, la folie, l’inconduite, le hasard et les circonstances (agissant comme causes secondes), présidaient très-souvent aux événemens humains ?

Oh ! si elle n’eût jamais entrepris de former Henriette ! Que ne la laissait-elle où elle était, et où il lui avait dit qu’elle devait être ! N’avait-elle pas fait l’énorme folie de s’opposer à son mariage avec un galant homme, qui l’aurait rendue heureuse dans le rang où le ciel l’avait placée ! tout serait bien pour elle, et rien de ce qui causait ses chagrins n’aurait eu lieu.

Mais comment Henriette avait-elle eu la présomption de porter ses vues si haut ? Comment pouvait-elle se figurer d’être aimée d’un pareil homme sans qu’il le lui eût assuré ? Henriette n’était plus si humble que par le passé ; elle n’avait pas tant de scrupules ; elle ne sentait presque plus son infériorité, tant morale que physique. Elle avait reconnu que M. Elton s’abaisserait en l’épousant, et elle ne semblait pas croire qu’on pût faire le même reproche à M. Knightley ! Hélas ! à qui Emma pouvait-elle s’en prendre sur un tel renversement d’idées ? À elle seule. Qui lui avait appris à penser qu’elle devait s’élever, s’il était possible, et qu’elle avait des prétentions bien fondées à former un grand établissement ? Si la vanité avait chez Henriette remplacé l’humilité, c’était encore à elle seule qu’elle en était redevable.



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CHAPITRE XLVI.


Jusqu’au moment où elle se voyait menacée de perdre M. Knightley, Emma n’avait jamais connu combien son bonheur dépendait d’occuper la première place dans son cœur et dans ses affections. Satisfaite de penser qu’elle occupait cette place, elle en avait joui sans y faire attention ; mais la crainte de l’avoir perdue lui fit découvrir combien il eût été prudent de n’en avoir pas couru les risques.

Pendant long-temps, très-long-temps, elle s’était accoutumée à le regarder comme sa conquête ; car il n’avait d’autres connaissances que sa sœur Isabelle et elle ; sa sœur seule pouvait partager ses prétentions ; mais elle avait toujours connu le degré d’amour et d’estime dont il honorait Isabelle. Elle avait toujours eu la préférence ; elle ne la méritait pas. Souvent elle avait été inattentive ou perverse, méprisant ses conseils, lui résistant quelquefois ouvertement, et se querellant même avec lui, parce qu’il ne croyait pas, avec elle, à l’excellence de son jugement. Malgré tout cela, soit par habitude, par attachement pour sa famille ou par bonté de cœur, il l’avait toujours aimée, surveillée avec soin dès son enfance, tâché de la rendre accomplie, et de lui former le cœur et l’esprit ; lui seul avait pris ce soin.

Malgré tous ses défauts elle savait qu’elle lui était chère, même très-chère. Cependant lorsqu’elle se disait dans cette pressante circonstance que tout espoir n’était pas perdu, elle n’osait trop s’arrêter à cette idée. Henriette Smith pouvait se flatter d’obtenir la préférence sur toutes les femmes, d’être la seule aimée de monsieur Knightley ; mais Emma, non. Elle savait que l’attachement qu’il avait pour elle ne l’aveuglait pas, elle avait dernièrement reçu une preuve certaine de son impartialité. Combien il avait été choqué de sa conduite envers mademoiselle Bates ; avec quelle force ne s’était-il pas exprimé à ce sujet ! Elle avouait qu’elle le méritait ; mais ces reproches ne pouvaient lui avoir été dictés par l’amour qu’il avait pour elle, mais bien par la justice la plus exacte et une bienveillance sans bornes. Elle n’avait donc pas la moindre espérance que l’affection que lui portait M. Knightley pût jamais l’engager à lui passer ses fautes, elle ne le désirait même pas ; mais de temps à autre il se présentait à son esprit l’espoir mieux fondé, qu’Henriette s’était abusée et qu’elle n’était pas si avant dans ses bonnes grâces qu’elle croyait. Par rapport à lui principalement, elle le souhaitait de tout son cœur. Faisant abnégation d’elle-même, elle désirait qu’il ne se mariât pas, si elle eût été certaine qu’il restât garçon, elle se serait crue heureuse. Qu’il continue toujours à être pour mon papa et pour moi, se disait-elle, le même M. Knightley que par le passé ; qu’il existe la même amitié, le même bon voisinage entre Donwel et Hartfield, et je serai satisfaite. Le mariage, dans le fait, ne lui convenait pas. Il était incompatible avec les soins qu’elle devait et qu’elle aimait à rendre à son père. Non elle ne se marierait jamais, quand bien même M. Knightley lui offrirait sa main.

Le plus ardent de ses vœux était cependant qu’Henriette fût trompée dans ses espérances, elle se proposait de les surveiller avec la plus grande attention lorsque l’occasion s’en présenterait, et ne doutait pas un moment qu’elle ne pût asseoir son jugement sur ce qu’il pourrait s’ensuivre dès qu’elle les aurait vus ensemble. Quoique presque toujours trompée dans ses observations précédentes, elle était très-certaine d’une entière réussite cette fois-ci. On l’attendait tous les jours. Elle serait bientôt à même de mettre son projet à exécution. Tantôt elle trouvait des raisons d’espérer, tantôt de craindre. Elle se résolut, en attendant, de ne plus voir Henriette. Nul bien ne pouvait résulter pour aucune d’elles, d’une entrevue pendant laquelle on ne manquerait pas de parler de l’objet qui avait fait le sujet de la dernière conversation. Tant qu’elle avait des doutes, Emma ne voulait pas se persuader la chose possible, mais elle ne pouvait pas empêcher Henriette de lui faire des confidences. En conséquence, elle lui écrivit amicalement, mais d’une manière péremptoire, pour la prier, pour le présent, de ne pas venir à Hartfield, parce qu’elle était certaine qu’elles devaient éviter une discussion confidentielle sur l’objet en question. Elle ajoutait qu’elle la verrait avec plaisir, en compagnie, n’ayant d’objection qu’à un tête à tête, et que dans quelques jours la conversation de la veille étant oubliée elles se verraient comme auparavant. Henriette se soumit, approuva et fut reconnaissante.

Ce point venait d’être réglé, lorsqu’une visite vint faire oublier à Emma les pensées qui l’avaient occupée pendant vingt-quatre heures entières, à table, au lit et à la promenade. C’était madame Weston qui venait de voir sa future belle-fille, et qui passait par Hartfield pour s’en retourner à la maison, tant par égard pour Emma, que pour avoir le plaisir de lui raconter les particularités de cette intéressante entrevue. M. Weston l’avait accompagnée chez madame Bates, et s’était acquitté à son ordinaire, c’est-à-dire à merveille, des attentions qu’il devait aux dames ; mais ayant prévalu sur les refus qu’avait d’abord faits mademoiselle Fairfax d’aller prendre l’air en voiture. Elle était retournée avec des détails très-satisfaisans, et beaucoup supérieurs à ceux qu’elle se serait procurés dans le salon.

Emma eut un peu de curiosité et elle la satisfit de son mieux pendant le récit de madame Weston. À son départ de Randalls elle était très-agitée, elle aurait bien voulu ne pas aller chez madame Bates, mais seulement écrire à mademoiselle Fairfax, et différer cette visite j’usqu’à ce que M. Churchill permît que l’affaire fût rendue publique, certaine que cette visite prématurée pourrait donner lieu à des rapports. Cependant M. Weston avait pensé autrement : il était pressé de témoigner à mademoiselle Fairfax qu’il approuvait le choix de son fils. Au reste, il ne concevait pas qu’on pût soupçonner la raison qui les conduisait chez madame Bates ; et d’ailleurs si cela arrivait, il ne voyait pas le grand danger qui en résulterait, car on savait bien qu’une telle affaire se saurait. Emma sourit, elle avait de bonnes raisons pour être convaincue de la solidité de l’argument de M. Weston. Enfin elles étaient parties ensemble, et la confusion de la jeune personne avait été égale à sa détresse. Elle pouvait à peine parler, et ses regards annonçaient ainsi que sa contenance combien elle souffrait intérieurement. La douce satisfaction que sentait la bonne dame Bates, le ravissement extrême de sa fille, qui était trop joyeuse pour parler comme à son ordinaire, avaient fourni une scène assez satisfaisante, mais qui l’affecta un peu trop. Elles étaient toutes deux si respectables, si désintéressées, qu’on voyait bien que leur bonheur ne provenait que de l’espoir que cette alliance rendrait à mademoiselle Fairfax la joie et la santé. Elles adoraient Jeanne, pensaient bien de tout le monde, s’estimant peu de chose elles-mêmes : aussi tout le monde les aimait. Mademoiselle Fairfax ayant été récemment malade, on ne pouvait pas être surpris que madame Weston lui offrît de prendre l’air avec elle en voiture ; elle avait refusé ; mais à force de sollicitations, elle avait accepté. Pendant la promenade, madame Weston l’avait encouragée, par ses douces paroles, à vaincre l’embarras de la situation dans laquelle elle se trouvait ; et peu à peu l’avait engagée à discourir sur le sujet qui avait causé sa visite. Elle commença par s’excuser sur le silence peu gracieux qu’elle avait gardé à son arrivée, elle lui fit ensuite des protestations de gratitude et d’estime. Ce qui servit d’ouverture. Lorsque ces effusions mutuelles eurent cessé, elles parlèrent long-temps de l’engagement antérieur et de