La Nouvelle Genèse - L’Esprit nouveau dans les sciences de la nature

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LA
NOUVELLE GENESE

L’ESPRIT NOUVEAU DANS LES SCIENCES DE LA NATURE.[1]


I. — HISTOIRE DES ALPES. — PREMIÈRES IMPRESSIONS DES AGES GÉOLOGIQUES.

Quand j’arrivai en Suisse, il y a dix ans, dans le petit village que j’habite depuis ce temps-là, j’étais profondément séparé du monde. Au lieu de m’enterrer vivant dans une stérile lamentation que je savais sans écho, je cherchai quelque objet qui pût occuper mon esprit et remplir l’abîme qui s’était ouvert devant moi. Quel pouvait être cet objet? Je le cherchai et le trouvai au même moment. Il m’enveloppait de toutes parts; je n’eus qu’à regarder et à me laisser instruire. Je sentais en moi des forces encore vives, mais à quoi les appliquer? Mes instrumens avaient été brisés, fallait-il donc me réduire à l’inertie? L’homme se dérobait à moi, je me vis forcé d’embrasser la nature. Elle venait à moi, elle m’invitait à la comprendre [2]. Comment l’aborder? Je rapportais de mon séjour en Belgique quelques vues ébauchées. Le moment était venu de les suivre et de les développer.

J’avoue que le premier séjour dans les hautes Alpes me jeta dans une sorte de stupeur; elles m’accablèrent, et qu’il m’a fallu de temps pour me familiariser avec elles! Quand je les touchai pour la première fois à certaines hauteurs, à la Wengern-Alp, au Saint-Gothard, je crus être jeté sur une autre planète. Cet horizon me semblait au-delà des facultés humaines; j’eus besoin de faire effort sur moi pour m’accoutumer à ces sublimités; elles m’écrasaient comme certaines paroles de la Bible, elles me remplissaient d’une horreur sacrée. Voilà ma première impression.

La seconde fut bien différente. Dès que je pus réfléchir, je m’aperçus que ces sommets, ces pics, au milieu desquels j’allais vivre désormais, avaient chacun sa biographie. la description ne suffisait plus : on cherchait les origines, les époques, les âges, la grandeur, la décadence, de ces colosses qui m’avaient d’abord paru immuables. C’est là le point de vue actuel, celui qui me revenait de tous côtés, et hors duquel la plus belle vision est stérile.

Qu’était-ce que cela, si ce n’est une histoire? J’étais environné non pas de blocs inertes qui n’avaient rien à me dire, mais d’un groupe de géans qui avaient chacun ses annales et ses vicissitudes. Ils rentraient dans le domaine des sciences historiques. N’en suivaient-ils pas, eux aussi, les lois? C’est là ce que je me demandai avant toute autre question. Je compris dès lors qu’en m’attachant à la connaissance des révolutions du globe je ne sortais pas du sujet ordinaire de mes travaux, je l’étendais. Une fois cette conviction formée dans mon esprit, je vis se dresser devant moi une foule de problèmes nouveaux.

Si la géologie est avant tout une-histoire, elle doit reproduire les lois les plus générales de l’histoire. Par là, je commençai à entrevoir des points communs entre les révolutions du globe et les révolutions du genre humain, comme si elles appartenaient les unes et les autres à un même plan qui se déploie d’âge en âge. En même temps il me parut que c’était là un champ ouvert où personne n’avait encore posé le pied; à mesure que j’avançai, je fus étonné de la foule de rapports qui naissaient d’eux-mêmes entre des sciences que l’on a toujours séparées et qui pourtant portent le même nom : histoire naturelle, histoire civile. Je crus entrevoir que l’une pouvait éclairer l’autre dans la plupart des cas.

Une fois dans cette voie, ce qui m’intéressait dans les colosses de pierre au milieu desquels je vivais et qui furent longtemps notre seule compagnie, ce n’était pas seulement le spectacle qu’ils m’offraient chaque jour, c’était bien moins leur présent que leur passé. S’ils étaient les temples de l’esprit, templaque mentis, j’en voulus voir les fondemens sacrés. Je voulus savoir surtout d’où ils venaient, comment ils avaient pris cette figure et ce qu’ils avaient à me dire des temps dont ils sont les seuls témoins.

J’interrogeai les géologues, ils me répondirent. Je vis par eux les pics des Alpes, d’abord noyés sous des mers primitives, soulever leurs fronts chauves hors des eaux, former des plages rasantes, vaseuses, s’élever, monter, grandir encore, toucher les cieux, et presque aussitôt décroître par la dénudation, s’abaisser, se découronner, diminuer de la tête et bientôt de la moitié de leur hauteur. Quelle grandeur et quelle décadence! Je ne pouvais me séparer de cette histoire. Qu’étaient-ce que les vicissitudes des empires et des royaumes en comparaison de ces annales?

J’avais longtemps gardé le préjugé que plus les montagnes sont hautes plus elles sont anciennes. Je ne me lassais pas du spectacle qui donnait à ce préjugé un démenti écrasant. D’abord je voyais à la place des Alpes une plaine marine. Ces mers inconnues, innomées, déposaient lentement dans leurs lits, à l’insu du reste de l’univers, un épais manteau de couches sédimentaires; puis les montagnes, en se soulevant, arrivaient au jour, emportaient ce manteau de coquilles. Elles continuaient de grandir, elles le trouaient du front, et ainsi elles dominaient de leurs têtes sereines, relativement jeunes, les plis antiques de cette vaste draperie qui s’arrêtait à leurs épaules. Le Mont-Blanc surtout avait déchiré son enveloppe. De sa tête granitoïde récente, il surplombait les assises déposées par les océans qui ont précédé son origine et l’ont couvé sous leurs flots. Je me figurais un héros qui, pour combattre, laisse tomber son manteau à ses pieds.

Combien de fois, pendant que tout me manquait dans l’ordre des choses humaines, je me suis senti fortifié par la contemplation de ces éternités debout autour de moi! Elles n’étaient pas impassibles, comme je me les figurais autrefois. Au contraire chacune de leurs rides cachait un souvenir, et ce souvenir était un monde. Il est vrai qu’elles étaient moins vieilles que je n’avais imaginé; à certains momens, elles me semblaient presque mes contemporaines, tant on les disait nouvelles. Devaient-elles pour cela m’être moins vénérables? Je les voyais surgir avant l’époque de l’apparition de l’homme comme les gradins du temple. L’édifice venait d’être achevé quand l’hôte parut.

Pics sacrés, cimes inaccessibles pour moi, qui me couvrez de votre ombre, soutenez mes pensées nées à vos pieds. Vous les avez inspirées, elles sont votre œuvre. Protégez-les, vous qui protégez le brin d’herbe dans vos vallées.


II. — LE GRAND EXPLIQUÉ PAR LE PETIT.

Après avoir eu l’impression générale, je voulus considérer le détail, et par là je fus confirmé dans l’idée que les principaux efforts des naturalistes se concentrent sur des questions d’origine. Non-seulement ils rétablissaient des époques dans l’histoire des masses montagneuses; mais ils partageaient et subdivisaient à l’envi ces époques, ne laissant plus un moment de la durée sans lui rendre son caractère, sa forme, sa physionomie. Ainsi cet incommensurable passé où je ne voyais d’abord qu’un chaos pétrifié s’animait dans chacune de ses rides. J’assistais au développement de l’architecture d’un monde, et, pour reconstruire sous mes yeux ces édifices tant de fois écroulés, pour leur rendre leur figure étage par étage, quels étaient les moyens dont l’homme disposait? Ces moyens étaient méprisables en apparence; dans la réalité, ils étaient irrésistibles.

Ce ne sont pas en effet les grands êtres, puissans mammifères, quadrupèdes, vertébrés, qui par leurs ossuaires aident l’homme à se reconnaître au milieu des temps où il ne vivait pas encore. Les grands êtres n’ont, pour ainsi dire, rien à nous apprendre sur l’histoire de la terre, tant ils sont rares ou récens; ils en savent à peine plus que l’homme sur les époques anciennes. Ceux qui nous éclairent sur la formation des pics géans, ce ne sont pas les géans du monde organisé; ce sont au contraire les petits, les imperceptibles, les mollusques à coquilles, qui ont le secret des montagnes. Le mastodonte, le mammouth gigantesque, n’ont rien à nous dire sur les Alpes. Consultez plutôt celui qui rampe, celui que tous les autres méprisent et foulent du pied, l’huître, le pecten, et moins encore. S’il est un être imperceptible, tel que le foraminifère, qu’il se montre. Voilà celui qui possède le secret des monts orgueilleux. Interrogez-le. C’est lui, et lui seul, qui pourra vous apprendre la naissance, la formation, l’exhaussement des sommets, comment d’immenses voûtes ont surgi sur des piliers, comment ces arcades se sont écroulées, comment elles ont laissé subsister des murailles à pic, des aiguilles, des contre-forts, premier linéament des vallées. Il a été témoin de ces histoires, il en a été une portion, il y a joué son rôle.

Voilà pour la figure des montagnes; s’il s’agit de leur âge, qui nous le dira? Comment saurons-nous quel sommet a surgi le premier au-dessus des eaux? Sont-ce les Alpes? Est-ce le Jura? De tous les êtres rassemblés, voyons quel est celui qui possède ce secret, car il m’importe de ne plus être dupe d’un front chauve ou sourcilleux. Je veux que les frimas entassés sur la tête des montagnes ne m’en imposent pas. Il se peut que sous ces amas de neige se cache une jeunesse relative. J’interroge tous les êtres, en commençant par les plus fiers, les plus renommés, et tous me répondent : Nous ne savons. A la fin, je ramasse sur la terre un animalcule presque invisible, un coquillage infime, en forme de lentille, auquel on a donné le nom de nummulite à cause de sa ressemblance avec une petite pièce de monnaie, et cet infiniment petit me répond : Moi, moi seul je connais l’âge des Alpes et celui du Jura. Je te le dirai. Les Alpes ont beau se couvrir de neiges éternelles, — c’est une vieillesse trompeuse. Le vieillard, c’est le Jura.

Et qu’en sais-tu? lui dis-je, et je mis l’imperceptible coquille à mon oreille ; la coquille murmura et me dit : Je le sais. Quand le Jura parut au jour, je n’existais pas encore, puisque aucune de mes coquilles n’a été déposée sur son front nu; il est donc vrai qu’il m’a précédée dans le temps. Tout invisible que, je suis, je forme la borne de deux mondes. Au contraire j’ai été emportée et soulevée avec les Alpes, jusqu’à toucher les cieux. Tu me trouveras, si tu oses me chercher, jusque sur la pointe des principales aiguilles qui font cortège au Mont-Blanc. C’est moi qui lui ai donné mon sceau, et c’est pour attester que, malgré leurs neiges immaculées, les Alpes n’ont été faites qu’après moi, et quelques-unes par moi. J’ai fait aussi l’Himalaya jusqu’à la ceinture [3].

Une autre question semblait devoir échapper éternellement à l’esprit humain : je veux dire la hauteur des montagnes dans les anciennes époques. Qui me dira jusqu’où elles s’élevaient, si elles sont aujourd’hui à leur maximum d’altitude, ou si elles se sont déjà abaissées, et de combien ? Qui les a mesurées avant que l’homme ne fût au monde? Là encore toute notre science nous vient du plus ignorant. C’est encore une fois le mollusque à coquille qui a mesuré avant nous la hauteur des colosses, Himalaya, Alpes, Cordillères. Et comment cela? Sur quelques pics, les dépôts des mers se voient encore superposés à la dernière cime; mais sur les pics les plus rapprochés de ceux-ci ces mêmes stratifications manquent, et les pyramides ont été décapitées : c’est donc évidemment que les dépôts stratifiés ont été emportés, les sommets usés par l’érosion, la dénudation; d’où cette conclusion forcée que les plus hautes Alpes, par exemple le Mont-Blanc, ont déjà perdu une partie de leur hauteur, probablement la moitié.

Grâce à ces mêmes êtres inférieurs, on sait aussi qu’au commencement les Alpes formaient un épais massif qui n’était encore partagé par aucune vallée profonde. Il y avait des îlots soulevés, mais dans ces îlots point de gorges ni de découpures intérieures; c’étaient des blocs continus où ne serpentait aucun des défilés qui forment aujourd’hui le dessin et les contours de ces torses de géans. Comment a-t-on pu retrouver l’époque où ce dessin manquait encore à l’ossature des Alpes? En observant que les coquilles de l’époque tertiaire n’ont pas pénétré dans l’intérieur du massif. C’est donc que les mers ne trouvaient pas alors d’issue pour s’insinuer entre les chaînes montagneuses.

Ainsi non-seulement on retrouve l’âge, la hauteur des sommets, mais encore ce qui semblait devoir échapper le plus à la curiosité de l’homme, la forme, le dessin, la sculpture des montagnes à chaque époque de leur passé. Et que font de plus les historiens les plus minutieux quand ils retrouvent les âges divers des langues, des arts, dans chaque civilisation et même dans chaque peuple? On a découvert que la forme générale d’une partie des Alpes est celle d’un gigantesque éventail. Où est la main qui a ployé et déployé cet éventail de pierre da Mont-Blanc au Mont-Rose, au Saint-Gothard, au Splugen? Je voudrais en entendre le dernier froissement.


III. — DÉCADENCE DES ALPES.

Le moment capital de cette histoire est celui où les montagnes émergées, grossies de la dépouille de chaque mer, carbonifère, triasique, liasique, jurassique, crétacée, nummulitique, s’élevant toujours, arrivées enfin à la région des neiges, se couvrirent pour la première fois de frimas éternels en sortant d’un climat tropical. La terre n’avait encore rien vu de semblable. Le froid, la neige, la glace, qu’était-ce que cela? Qu’était-ce que ce blanc manteau dont les Alpes avaient chargé leurs, épaules? Plus leurs têtes s’élevaient, plus elles entraient dans un monde nouveau où tout contredisait, déconcertait ce qui s’était montré dans les époques antérieures. Des sommets inaccessibles à la vie descendent des mers gelées; là où les glaciers se rencontrent, ils se superposent, s’échafaudent l’un sur l’autre. Premier moment de la décadence des Alpes.

Les pics commencèrent à s’user sous de perpétuelles tourmentes et sous des chasse-neiges. Partagées en blocs, leurs aiguilles roulent sur les nappes de glace, et celles-ci, par-dessus les lacs et les monts déjà abaissés, transportent leurs fardeaux, laissant à chaque station de leur voyage des moraines latérales et terminales jusqu’à la hauteur de 1,500 mètres. Après de longues époques, quand la température s’adoucit et qu’une partie des glaces commença de fondre, quels entassemens de rochers écroulés elles entraînèrent avec elles! Comme les flancs des montagnes furent creusés, écorchés et fouillés! C’est alors que les vallées reçurent leur dessin et leurs découpures, que les torses des montagnes semblèrent se raidir, que les pics, dénudés, s’effilèrent en aiguilles, que les dents et les dentaux percèrent à travers les gorges, que le front des géans se chargea de rides.

De jeunes qu’elles étaient, les Alpes parurent soudainement vieilles et décharnées; en effet, la dénudation, en entraînant les parties molles, en écorchant les pentes, en diminuant les sommets, ne laissa que le squelette des Alpes de l’époque précédente. Ainsi je voyais comme une préparation à l’histoire générale du dessin et de la sculpture dans l’histoire des Alpes. Ces masses se profilaient peu à peu sous mes yeux comme entre les mains d’un sculpteur. Chaque moment de son œuvre m’apparaissait en son entier. A la fin, après l’époque glaciaire et diluvienne, j’aperçus dans l’atelier un colossal torse du Belvédère mutilé et sublime.

J’ai pu jouir à mon aise du spectacle des ruines de la nature pendant le séjour que j’ai fait dans les Alpes vaudoises, aux plans de Fresnière [4]. Que sont toutes les ruines de Palmyre et de Babylone auprès de celles-là? Le pic de l’Argentine et celui du Grand-Muveran forment encore les jambages contournés des deux piliers sur lesquels portait l’immense voûte qui les rattachait l’un à l’autre pendant l’époque du monde tertiaire. Qu’est devenue cette arcade gigantesque? où est ce dôme de l’un des palais de la création? Le dôme s’est écroulé pierre à pierre, et les débris ont rempli la vallée; ils forment aujourd’hui des piédestaux mousseux sur lesquels croissent les sapins, qui, n’y trouvant presque aucune terre végétale, vivent d’air et de lumière. La rivière torrentueuse de l’Avançon court à travers ces ruines. C’est un entant en colère près de son berceau; il se mutine en vain, il ne peut ébranler les blocs énormes qui se jouent de son impuissance et de ses clameurs.

La montagne qui est le plus près s’appelle le Cheval-Blanc, parce que ses roches figurent la tête, le cou, l’encolure, la longue échine d’un cheval gigantesque. En escaladant le ciel, il s’est abattu dans l’épaisseur des bois. Au-delà de ce premier bas-relief alpestre s’élève toute droite la haute muraille lézardée du Grand-Muveran. Elle ferme le fond d’un cirque jonché partout de quartiers de rochers qui de siècle en siècle ont roulé de ses cimes. Je me disais que le jour viendra où la masse entière sera précipitée en dolmens naturels. Rien ne restera debout des fiers sommets, l’homme pourra douter qu’ils aient jamais existé. Il niera alors l’existence des Alpes; elles ne seront plus qu’une légende dans la mémoire d’une postérité inconnue.

Il semble que cette éternité qui s’écroule pierre à pierre devrait effrayer la pensée de l’homme; la nature qui se dégrade, n’est-ce pas là un terrible memento mori pour celui qui habite ces solitudes? Je ne pouvais d’abord y placer en esprit que des chartreux occupés de creuser leur fosse dans cette fosse alpestre. Je m’attendais à rencontrer le spectre de saint Bruno derrière chaque roc décharné; mais, au milieu des fleurs, je m’accoutumai bien vite à ce spectacle de la mort d’un monde. Qui en effet se soucie aujourd’hui de ces monts décapités? Qui pense à ces cirques renversés, à la menace de ces murailles fendillées? L’impression des ruines de la nature n’a rien de triste quand l’homme y mêle ses travaux champêtres. Elle a de quoi se réparer quand elle voudra, et l’on aime à voir l’homme survivre à l’univers aveugle. Quelquefois un bloc colossal, antédiluvien, s’arrête dans sa chute à la porte d’un petit chalet : image du chaos qui expire au seuil de la demeure et de la pensée de l’homme! Une chèvre escalade le bloc immense, et précède le berger dans la tiède bergerie.

Je voulus me donner le plaisir d’assister aux soulèvemens des Alpes, ou du moins d’en marquer le moment solennel, et je m’assurai que ma curiosité sur ce point pouvait aussi être satisfaite. Les géologues me montrèrent que les flancs des Alpes étaient enveloppés de couches sédimentaires qui avaient dû originairement être horizontales comme les flots où elles s’étaient déposées, et tout au contraire elles avaient pris au penchant des monts une position presque verticale. Il fallut bien reconnaître qu’elles avaient été redressées en même temps que les Alpes, et que la draperie s’était modelée sur le corps. De plus on me fit voir que les couches étaient formées en partie de coquilles qui appartenaient au tertiaire moyen. La conclusion à laquelle je ne pouvais me soustraire était que le soulèvement général avait eu lieu après cette époque, et qu’il datait ainsi des derniers temps tertiaires.

Cette méthode de chronologie m’ouvrait ainsi à chaque moment des horizons imprévus; je la comparais à la méthode des historiens. Je me demandais si, dans les événemens humains de la haute antiquité, il en était beaucoup qui pussent être classés avec autant de certitude. A cette science toute nouvelle des révolutions terrestres, j’aurais voulu emprunter sa marche si assurée; d’autre part l’imagination que les savans portent dans leur science m’étonnait jusqu’au vertige, quand, en les suivant, je voyais par leurs yeux ces mêmes Alpes disparaître à certaines périodes, redescendre au fond des mers comme des plongeurs, remonter encore à la surface, et rapporter du gouffre la matière amollie de nouveaux sédimens.

Je ne savais d’abord si c’était là un jeu auquel je pusse me confier; mais peu à peu, moi aussi, je me familiarisai avec ces jeux de l’abîme. Au lieu de me croire entouré de masses inertes, immuables, sans signification ni rapport avec le temps, je compris que je pouvais à mon tour évoquer ou effacer les cimes alpestres suivant les époques où je voulais me replacer en esprit. Depuis ce jour, elles m’apparurent comme des chronomètres témoins des éternités disparues. Je ne me lassais pas de les interroger, de les faire surgir à chaque moment du passé, tantôt rampantes, tantôt à mi-corps, ou renversées, ou debout, et dans chacune de ces attitudes je retrouvais la date d’un certain moment du monde.

Dès lors je cessai d’être seul, ou plutôt je me vis dans une compagnie qui me donnait l’impression des éternités passées et futures. Ces grands témoins ne parlaient pas, il est vrai, et c’est le seul reproche que j’avais à leur faire; mais n’est-ce point parler que de révéler ce que je désirais tant connaître ? n’est-ce point parler que de compter une à une les époques écoulées ? A mon appel, quelques-uns de ces pics surgissaient par-dessus les autres, comme le fantôme agrandi de Samuel, et racontaient les empires souterrains du chaos.


IV. — COMMENT LES MONTAGNES REFUTENT LES DIEUX OISIFS D’ÉPICURE. — EN QUOI LES MÉTHODES GÉOLOGIQUES PEUVENT SERVIR AUX HISTORIENS.

Quand je lisais les philosophes du dernier siècle, et qu’ils me parlaient de cette éternité d’oisiveté qui a précédé l’homme sur la terre, j’étais souvent embarrassé de répondre. Je ne savais comment remplir les jours et les siècles où je n’avais pas vécu. Un Dieu éternellement oisif répugnait à ma raison, et pourtant je ne pouvais montrer ses œuvres. Quelle lumière s’est faite à mes yeux ! Je vois, je touche dans la série des êtres accumulés en couches profondes les travaux et les jours de ces âges que je ne peux dénombrer. Comme chaque instant a été occupé et rempli! Comme les témoins se pressent pour attester le travail, l’enfantement, l’activité laborieuse, infatigable de ces temps que l’on me disait vides et déserts! Le pecten que je ramassais hier dans le rocher de Chillon réfute mieux que je ne savais faire les dieux oisifs d’Épicure.

Avant d’avoir jeté les yeux sur ces mondes antérieurs, j’étais comme un homme qui ne connaît que l’histoire de son village depuis que son père s’y est établi. Tout le passé du genre humain lui est fermé; il est égaré dans le présent, sans avoir aucune idée de la route par laquelle il y est arrivé. Aujourd’hui je ressemble à ce même homme devant lequel vient de se dérouler l’histoire universelle des modernes, du moyen âge, des Romains, des Grecs, des Orientaux ; j’ai retrouvé mes liens d’origine non-seulement avec le genre humain, mais avec le monde lui-même.

Dans la société des Alpes se découvraient à moi une chronologie, un art supérieur de vérifier les dates, une critique, qui m’offraient l’équivalent et la confirmation de ce que j’ai rencontré toute ma vie dans l’histoire. Je ne tardai pas à voir que ces rapports ne doivent pas se borner à ces similitudes, mais qu’ils peuvent être conduits beaucoup plus loin, et devenir comme une méthode de découvertes. Dès lors je me décidai à aller jusqu’au bout dans ce chemin qui s’offrait à moi.

Quand, par exemple, je m’assurai pour la première fois de cette vérité, que «jamais dans les Alpes ni ailleurs: il n’y eut deux couches semblables, » cette proposition me frappa. Je vis bien que je rencontrais là une vérité non-seulement géologique, mais universelle. Eh quoi! pas une de ces générations de pierres entassées l’une sur l’autre ne se ressemble ni ne se répète? Le temps ne refait pas deux fois la même roche. Il ne revient jamais sur ses pas, même dans les œuvres sourdes, inanimées, qu’il dérobe aux yeux sous l’épaisseur des montagnes. Je me dis que j’aurais pu deviner cette vérité souterraine, qu’elle s’était offerte cent fois à moi à la clarté du soleil, dans le spectacle des générations humaines. N’avais-je pas vu les assises du monde civil se superposer, les peuples, les états, les arts se succéder sans jamais se répéter d’une manière identique? Il y avait donc un fil qui pouvait me conduire de la nature à l’homme, et me ramener de l’homme à la nature. En ce moment, la lumière semblait m’arriver de tous côtés. Je me mis à suivre ce rayon, bien décidé à voir où il me conduirait.

La nouvelle histoire des êtres sera de notre temps ce qu’a été à la renaissance la découverte du mouvement de la terre autour du soleil. Cette idée se fera sentir en toutes choses, elle entrera dans chacune des pensées humaines. L’ordre et la paix des intelligences renaîtront de cet ordre si visible dans le passé. En voyant une préparation si constante, un plan si soutenu, des fondemens si vastes, un si grand ordre dans l’éternité passée, l’homme prendra confiance dans l’éternité future. Il cessera de la craindre.


V. — UNE HEURE DE TROUBLE DANS LA SCIENCE. — L’ESPRIT DE CRITIQUE APPLIQUÉ A LA CHRONOLOGIE DE LA TERRE.

Comment ne pas admirer les efforts de l’esprit pour restaurer avec l’édifice écroulé des montagnes, à tel moment donné du temps, le dessin de ces voûtes gigantesques dont les arcs se correspondent, les unes rentrant sous la terre et serpentant dans l’intérieur du globe, les autres s’élevant en dômes à des hauteurs énormes au-dessus de l’altitude actuelle des Alpes? Qu’est-ce que la restauration des terrasses de Babylone, de Ninive ou des coupoles de Ctésiphon à côté de la restauration de l’architecture du Mont-Blanc, des Aiguilles-Rouges ou de la Dent du Midi?

Cependant il y eut un moment de vertige dans la science, lorsque les couches bouleversées des Alpes de Maurienne parurent donner un démenti à toutes les lois établies par la paléontologie. On rencontrait dans le terrain houiller ou plutôt anthracifère des animaux fossiles qui appartenaient à toute une autre époque du monde. Les étages que l’on avait si exactement distingués partout ailleurs étaient là confondus l’un avec l’autre. Les différentes mers entre lesquelles on avait partagé les époques du globe parurent rentrer l’une dans l’autre, mêler, brouiller leurs flots, au point que toute chronologie disparut. Les plantes, les mollusques, les flores et les faunes qui avaient servi à marquer la différence des âges, se trouvant pêle-mêle dans la même région, achevaient de déconcerter l’esprit, de ruiner l’échafaudage des ères et des époques élevé arec tant d’efforts depuis un quart de siècle.

Les sciences les plus positives ont donc, elles aussi, leurs instans de trouble où elles semblent se détruire de leurs propres mains. Si le fil chronologique qui nous guide à travers les temps historiques venait à se rompre tout à coup, si tout se confondait à nos yeux dans un même moment, empire d’Assyrie, Rome antique, Grèce, moyen âge, renaissance, Egypte des Pharaons, sans qu’il nous fût possible de les distinguer par aucun trait certain, nous comprendrions ce que durent éprouver quelques géologues en se sentant égarés au milieu de la succession des âges géologiques. Le fil conducteur auquel ils étaient accoutumés leur échappait, la meilleure partie de leur science s’en allait en fumée. Les Alpes les réfutaient, et comment contredire de tels docteurs? Tout était donc à recommencer.

Là aussi, on vit que la science la plus positive ne peut se passer d’une certaine foi. Quelques géologues, bien rares [5], eurent foi dans les lois précédemment établies sur la succession des êtres organisés. En dépit des apparences, ils ne se laissèrent pas déconcerter par une exception, si grande qu’elle pût être. « Je le crois parce que vous l’avez vu, répétait Lyell; mais, si je l’eusse vu moi-même, je ne le croirais pas. »

Persuadés que ce qui se voyait dans le reste du monde s’était passé aussi dans la vallée de la Maurienne, ces naturalistes finirent, à force de constance, par découvrir que les époques qui semblaient confondues dans la Maurienne ne l’étaient qu’en apparence, que dans les convulsions du globe certaines pages avaient été brouillées dans les Alpes de Savoie, que chacune n’en portait pas moins une date particulière, qu’il s’agissait seulement de les replacer à leur ordre. Les océans n’avaient pas été mêlés, mais plus tard, dans l’émersion, les couches avaient été bouleversées, pliées, repliées, de telle sorte que la vallée était devenue le sommet, et le sommet la vallée. Ainsi la foi, aidée de la critique, redressait les montagnes.

Singulier exemple de l’esprit de critique appliqué aux masses alpestres! Si les pages, les alinéas, les chapitres, les sections d’un ancien livre étaient brouillés, quel art ne faudrait-il pas pour en rétablir la série et l’ordonnance ! C’est ce que faisaient au XVIe siècle les Scaliger, les Casaubon, pour les manuscrits grecs et latins. De nos jours, il y a des Scaligers et des Casaubons qui remettent à leur place les feuilles et les chapitres brouillés du livre du globe. Pendant trente-cinq ans, les géologues restèrent confondus à la vue des couches carbonifères de la Maurienne; on venait, disait-on, d’y découvrir des bélemnites [6]. Autant vaudrait dire que l’on a trouvé une page de celtique ou de germanique dans le Zend-Avesta. Quel émoi ne serait-ce pas parmi les philologues et les érudits! Le texte original semblait au moins altéré d’une manière irréparable; cependant on est parvenu à redresser les couches dans leur position première, à corriger le texte altéré, ou, pour mieux dire, faussé par une surprise des temps géologiques qui ont suivi.


VI. — CE QUE LA NATURE A DE NOUVEAU A DIRE A l’HOMME. — APPLICATION AUX ARTS.

C’est ainsi que je commençai à comprendre que désormais la nature a quelque chose de nouveau à dire à l’homme. Hier encore que demandions-nous aux montagnes? Des illusions, des effets de surface, un front qui se colore au coucher du soleil, un torrent qui passe, une avalanche qui roule, un Thabor qui se transfigure, un pic qui se coiffe de nuages, c’est-à-dire l’impression d’un moment, la figure du présent, auquel nous nous suspendions entre deux abîmes. Maintenant au contraire ce moment présent fait place à des éternités qui s’entassent sur d’autres éternités; nous nous faisons à notre gré les contemporains des âges perdus : ils reprennent à nos yeux leurs figures. De superficielle qu’elle était, la nature se creuse pour se laisser voir en pied, de la base à la tête, depuis l’origine des choses. Autre science, autre poésie, autre réalité, autre idéal; je n’ai fait qu’entrevoir ici ce nouveau monde; osons y entrer plus avant.

Hier encore la face de la terre me paraissait immuable. Je retrouvais le même paysage que nos pères avaient vu. Sur cette surface uniforme, l’homme seul changeait, d’autant plus éphémère que tout le reste était plus fixe et plus invariable. C’était là le fond de la poésie comme de la philosophie. Aujourd’hui quel horizon vient de se montrer! Quelle porte magique s’est entr’ ouverte tout à coup! Au-delà du seuil du monde actuel, par-delà cette-première superficie, spectacle jeté en pâture à la curiosité humaine, j’aperçois, se déroulant, à mon gré, comme les cercles de Dante, une suite de paysages qui s’enchaînent et remontent d’âge en âge dans une perspective indéfinie. Quand viendront leurs Claude Lorrain, leurs Ruysdaël et leur Poussin? Le monde de nos jours n’est plus que le premier plan de ces paysages, de ces lointains. qui se découvrent à moi, quelque nom qu’on leur donne, pour marquer un fond qui fuit toujours, quaternaire, tertiaire, jurassique, liasique, triasique, houiller, silurien, dévonien. La langue hésite encore et balbutie pour peindre ces mondes révélés d’hier. Il m’est plus facile de les saisir que de les nommer. On avait toujours. pressenti que la nature actuelle n’est qu’un voile qui cachait une nature plus profonde. Le voile s’est déchiré. Regardez, il cachait des infinis.

Un peintre met quelquefois sur le devant de son tableau une ruine, une rocaille, un tronc d’arbre mort, un troupeau couché de bœufs ruminans, pour faire valoir le fond qui s’éloigne en une suite de gradations aériennes; de même la nature. Nous avons été assez longtemps dupes de l’artifice. Ne nous arrêtons plus seulement à la surface du monde actuel, qui n’est que le devant du tableau. Passons au-delà; voyons enfin le fond.

Et pourquoi les arts ne nous aideraient-ils pas à retrouver ce passé? Si nous voulons faire rentrer dans les arts la grande imagination créatrice, n’est-ce pas là une vole qui s’ouvre d’elle-même et invite le génie à s’y engager? Raphaël a osé peindre les prémices du globe et les continens ébauchés sous le doigt de l’Éternel, Corrège le bois sacré de Jupiter, Nicolas Poussin le déluge, Dominiquin les campagnes bibliques de Sodome. Pourquoi le peintre n’irait-il pas aujourd’hui au-delà de ces horizons ?

La science lui fournirait le fond, et peut-être serait-ce encore un grand moment pour les arts que celui où l’imagination, mariée à la science, rendrait la vie aux choses mortes, c’est-à-dire aux âges principaux dont se compose l’histoire de la terre. Si Michel-Ange a montré le monde à son dernier moment dans la lueur livide du jugement dernier, pourquoi cette même puissance, l’imagination, n’évoquerait-elle pas sur la toile le monde à son berceau, dans les lueurs torrides des premiers jours ? Pourquoi ne reverrait-on pas la solitude des forêts premières? Croit-on que l’épanouissement du monde floral ne dirait rien à l’artiste, et qu’il n’y aurait pas de place pour un Paul Potter au milieu des troupeaux nouvellement apparus de l’Atlantide? Croit-on que les Alpes, couronnées encore de roseaux, surgissant à peine du fond des mers et rougies pour la première fois par la lumière du soleil, seraient indignes d’exercer le pinceau d’un nouveau Claude Lorrain ? Si les scènes de la Genèse ont été un des alimens de la peinture au XVIe siècle, pourquoi les scènes de la nouvelle Genèse n’ inspireraient-elles pas les artistes de notre temps? On dit que les esprits languissent, que les sources anciennes sont épuisées, soit ; voilà un monde nouveau qui se révèle, pourquoi n’enfanterait-il pas un art nouveau?

La sculpture et la peinture, chez les anciens et les modernes, ont agrandi le monde réel en inventant des êtres qui n’ont jamais pu exister. Pense-t-on que les sphinx des Égyptiens accroupis sur le sable, les centaures, les faunes, les satyres des Grecs, les griffons, moitié hindous, moitié perses, les goules du moyen âge, les anges-serpens de Raphaël, ne pussent trouver d’analogues dans les êtres vivans qui ont peuplé la terre avant l’époque présente? Il me semble au contraire que les reptiles dinosauriens, les iguanodons, les plésiosaures, pourraient rivaliser avec les dragons à la gueule enflammée de Médée, les serpens volans avec les serpens de Laocoon, les plus anciens ruminans et les grands édentés, mylodon, mégathérium, avec les taureaux: couronnés de Babel, les mammifères incertains, les mystérieux dinothériums et toxodons avec les sphinx gigantesques de Thèbes, les ichthyosnures. avec les hydres d’Hercule et les harpies d’Homère, le cheval hipparion aux pieds digités avec les chevaux de Neptune ou avec le monstre de Rubens à la crinière soulevée, à la croupe colossale. J’aimerais avoir et à entendre l’ancêtre des chiens, l’amphicyon, hurler au carrefour de la création des mammifères tertiaires; je ne regretterais pas le Cerbère des enfers et ses trois gueules.

Si les artistes grecs et modernes étaient réduits à imaginer des alliances de formes impossibles, l’artiste dont je parle n’aurait au contraire qu’à puiser dans le monde organisé; il aurait l’avantage de trouver sous sa main des formes toutes préparées dans l’atelier de la nature; il pourrait ainsi être réaliste tout en dépassant les limites du monde actuel, ce qui semble le but suprême de l’art.

Allons plus loin. On pourrait même rajeunir la mythologie pittoresque, les dieux antiques, en les plaçant dans un autre horizon pour lequel ils ont été faits, puisqu’ils sont éternels. Ils puiseraient une autre vie, toute nouvelle, dans une nature plus primordiale d’où ils sembleraient surgir. Ce serait réaliser la fable d’Antée. Tous les dieux et les déesses reprendraient leur force et leur génie en touchant le sein de leur nourrice, la terre, en sa première jeunesse. L’art antique se marierait à l’art nouveau en des lointains faits pour ces épousailles. On verrait le Jupiter aux pieds de bouc du Corrège écarter de sa puissante main les rameaux impénétrables de la première forêt de fougères arborescentes. Ce fourré de végétation primordiale, ce chaos de cycadées, d’araucarias, de sigillaires sous la voûte épaisse d’arbres sans fleurs, ne représenterait-il pas l’horreur du bois sacré d’où vient de s’élancer le jeune dieu à la recherche d’Antiope? Et n’y aurait-il pas là un certain sublime qui manquera toujours aux ormes cultivés de Parme et de Lombardie?

Autre exemple. Voici la Diane du Titien endormie; le silence des solitudes est répandu sur ses yeux assoupis et sur tous ses membres. La beauté vigoureuse du Tyrol italien se réfléchit tout entière dans chaque partie du corps de la divine dormeuse; mais ne pourrions-nous pas la transporter endormie dans un endroit plus retiré, dans une nature plus ancienne, tel qu’un ravin profond caché sous les premiers massifs des arbres à larges feuilles, ou au bord d’une mer moins fréquentée que le lac de Garde ou de Côme? Je voudrais même qu’aucune rame n’eût jamais effleuré cette mer. Le sommeil de la déesse ne serait-il pas plus serein, plus divin, si l’homme n’existait pas encore, s’il ne pouvait l’épier, si même la prière d’aucun mortel ne se glissait dans ses songes et ne l’importunait? C’est alors que ses membres vierges pourraient se reposer sur une terre vierge, avant que la volupté ne fût divulguée dans le monde. Sans flèches, sans arc, sans chien, elle serait défendue par la nature première.

Pour la Vénus de Lucrèce ou de Raphaël, je la ferais non pas naître, mais apparaître du fond des eaux à l’époque où les fleurs naquirent pour la première fois, et où les mamelles des mammifères se gonflèrent de lait et d’amour, car c’est le moment où elle reçut sa ceinture. J’aimerais aussi à voir le cyclope pasteur que Nicolas Poussin a peint à la cime de l’Etna garder ses troupeaux; ce seraient des chevaux marins, des cerfs gigantesques, des dinothériums, des pachydermes primitifs, des anthracotheriums et des porcs de la grosseur du bœuf. Je voudrais entendre ses pipeaux au temps où la Sicile était encore jointe à l’Afrique et où un grand Nil d’eau douce abreuvait le berger et le troupeau de l’Atlas à l’Etna. Pour un berger monstrueux, ne faut-il pas un troupeau monstrueux ?

Michel-Ange a eu la vision de ces choses; ses Titans, le jour et la nuit, ouvrent l’aube des époques géologiques bien plus qu’ils n’appartiennent à une époque marquée de l’histoire humaine.


VII. — L’ESPRIT HISTORIQUE APPLIQUE AU MONDE VEGETAL.

Nous demandons aujourd’hui à chaque peuple : d’où viens-tu? quels sont tes parens, tes ancêtres ? Es-tu né en ce pays, ou descends-tu d’une terre étrangère? L’histoire nous répond, et c’est ainsi que nous parvenons à comprendre l’état actuel de chaque nation. La révolution française n’a pu s’expliquer sans l’ancien régime, ni les États-Unis d’Amérique sans le puritanisme anglais, ni l’Amérique méridionale de nos jours sans l’Espagne de Philippe II et le régime colonial, ni le pape sans César, ni l’homme moderne sans l’homme du moyen âge et de la réforme. Même dans les Moldaves et les Valaques d’aujourd’hui nous avons retrouvé les Italiens de Trajan. Chaque événement nous renvoie à un événement antérieur.

Non-seulement nous avons cherché les ancêtres de chaque fait, mais aussi de chaque pensée. Ce qui semblait le plus capricieux, le plus spontané, poésie, philosophie, a été ramené à ces lois de développement et d’enchaînement qui sont l’esprit de suite à travers les âges. Même les rêves les plus subtils, systèmes, utopies, ombres qui passent et repassent dans l’intelligence, ont dû répondre à cette question : d’où venez-vous? Interrogée, la famille des chimères a dû montrer ses parens et ses plus lointaines origines. Soit dans la réalité, soit dans la fiction, la loi de la génération des siècles a été la pensée constante de quiconque s’est illustré de nos jours dans l’ordre littéraire ou philosophique.

Chaque nation, fouillant ainsi son passé, se donnait pour tâche intellectuelle de retrouver ses stations successives dans le temps. C’est pour avoir établi cette solidarité entre les périodes de la vie de chaque peuple que le génie de notre temps est si éminemment historique. Ce n’est pas une curiosité vaine qui tourne l’homme de nos jours vers ses origines. Il s’est aperçu qu’il ne peut se connaître aujourd’hui qu’en se connaissant tel qu’il était hier. Le problème de Socrate, le nosce te ipsum, borné au présent, était insoluble. La science nouvelle a commencé en interrogeant le passé.

Qu’est-il arrivé de là? Une chose inévitable : que ce même esprit, cette même curiosité du passé, ont été transportés de l’histoire civile dans les sciences naturelles, et qu’ils tendent de plus en plus à en devenir l’âme. La méthode que l’homme s’applique aujourd’hui à lui-même, il l’applique aussi à la nature. C’est là justement la révolution qui s’accomplit dans l’esprit scientifique de nos jours.

Voulez-vous saisir d’un trait la différence des naturalistes dans les siècles précédens et des naturalistes de notre temps? Je pense qu’elle consiste en ceci : les premiers se contentaient, avec Linné et Buffon, d’étudier les êtres organisés tels qu’ils se présentaient à leurs yeux. Ils décrivaient bien plus qu’ils n’expliquaient. Quand ils avaient fait connaître une plante, un animal, tels qu’ils nous apparaissent dans l’état actuel du monde, leur tâche était remplie. De nos jours au contraire que de questions immenses, imprévues, soulève à moindre créature! Quel déchaînement de curiosités, de suppositions effrénées dans notre âge qui se croit si positif! L’histoire naturelle, qui était auparavant une description, devient pour la première fois une histoire.

Il ne nous suffit plus de connaître la famille, l’espèce de cette plante. Oh ! que nous sommes devenus plus curieux ou plus téméraires ! Nous voulons savoir encore pourquoi elle se trouve ici plutôt que là, par quelle succession d’événemens elle se rencontre sur ce rocher. La curiosité des contemporains d’Homère pour les aventures de chaque étranger jeté sur le rivage, nous la ressentons pour les aventures de chaque être que le hasard nous apporte. Il n’est si pauvre graminée qui ne nous doive le récit de son odyssée à travers les cataclysmes des âges géologiques.

Depuis que nous avons l’ambition de connaître non-seulement le présent de la nature vivante, mais encore son passé, quelles annales infinies s’ouvrent devant nous! Tout devient matière d’histoire. Chaque être a la sienne qui se perd dans un incommensurable lointain. Toute créature gagne ainsi ses quartiers de noblesse, par lesquels elle remonte à un ancêtre témoin d’une autre figure du monde. Voyez ce chêne. D’où vient-il? Nul de son espèce n’existait en Occident avant que l’Europe n’eût pris sa forme actuelle. Peut-être son ancêtre avait-il ses racines dans l’Atlantide de Platon, alors qu’elle unissait l’Europe à l’Amérique. Peut-être germait-il en Asie, d’où ses rejetons ont émigré en Europe quand la communication a été ouverte entre ces deux continens après le retrait de la mer qui les séparait. Quoi qu’il en soit, à la seule vue de cette branche de chêne, vous voilà replongés dans une histoire qui précède toutes les histoires.

Et il n’est pas besoin du chêne pour jeter si loin de si profondes racines. La moindre plante, la plus humble, a eu ses migrations à travers les époques antérieures : avant d’arriver sous votre main, dans ce ravin où vous la rencontrez, elle a cheminé lentement, patiemment, du fond des âges, portée par le souffle des continens qui ne sont plus. C’était d’abord une grande île où elle s’était réfugiée pendant des milliers de siècles. L’île a sombré, la mémoire s’en est éteinte; mais la fleur a survécu, elle raconte aujourd’hui les annales de tout un monde perdu.

Voyez ce brin d’herbe rampant au sommet chauve des Alpes. Qui l’a porté sur cette froide cime? Où s’est-il réfugié pendant l’époque glaciaire? Sur quelle moraine a-t-il flotté? sur quel bloc erratique? Vous voilà encore une fois rejeté, de génération en génération, de siècle en siècle, dans les plus grandes questions de la distribution première des êtres organisés.

Appliquée ainsi à l’observation de la nature, la méthode historique ouvre partout des horizons nouveaux, elle agrandit la dignité de chaque être. La généalogie que l’on dressait autrefois seulement pour les rois et les grands de la terre, il faut la faire maintenant pour chaque brin d’herbe, pour un insecte, un lis, une libellule. Que faisaient leurs ancêtres? Comment ont-ils traversé l’époque tertiaire? comment ce lis n’a-t-il pas perdu sa robe d’argent, cette marguerite sa couronne, cette parnassie sa tunique moirée, en traversant les révolutions du globe? Comment cette libellule a-t-elle voltigé de génération en génération depuis les forêts carbonifères jusqu’à nos jours sans se froisser les ailes? Où les anémones se sont-elles abritées en Suisse pendant le soulèvement des Alpes? Comment le Mont-Blanc, en émergeant, a-t-il porté sur ses épaules ses bouquets de gentiane, d’orchis, de rhododendron, de jonquille, sans les faner? Curieuses annales qui s’entrouvrent dans le calice d’une fleur comme dans de fond d’un océan !

A ce point de vue, les plantes deviennent les archives du passé, inscriptions vivantes qui racontent l’histoire des révolutions englouties sous les mers primitives. Certaines plantes d’Ecosse sont les mêmes que celles qui croissent sur les sommets des Alpes et du Groenland. Qu’est-ce à dire? Comment la migration a-t-elle pu se faire des cimes de l’Oberland à l’Ecosse? Elles ne peuvent vivre dans la plaine. Comment donc l’ont-elles traversée? Quelle énigme! En voici la solution. La simple rencontre de ces fleurs témoigne d’événemens immenses : une mer inconnue qui, roulant de l’Oural au Groenland, parsemée d’îles, portait sur ses glaces flottantes les graines et les plantes des Alpes à l’Ecosse, au Groenland, au Labrador. Sous le lit de la mer du Pas-de-Calais s’est retrouvée une forêt de conifères implantées dans le sol. Cette forêt dit assez que le continent et les îles britanniques étaient unis entre eux. La même bruyère et le même saxifrage croissent en Irlande, dans les Asturies et à Madère. Ne voyez-vous pas surgir aussitôt le continent qui attachait alors l’Irlande à l’Espagne et peut-être à la Syrie?

Telle autre plante se rencontre aux deux extrémités du monde. Sans doute elle a marché d’un hémisphère à l’autre. Évoquons en esprit le continent intermédiaire qui lui a servi de chemin. Par ce frêle lien végétal, l’Afrique se trouvera rattachée et contiguë à l’Inde, le Chili touchera à la Nouvelle-Zélande. Comment les espèces de l’Amérique australe ont-elles passé dans la région arctique? Il faut pour cela que les montagnes de l’isthme de Panama n’aient pas toujours été si abaissées; elles ont dû offrir aux plantes une station plus élevée qu’aujourd’hui pour que la migration n’ait pas été arrêtée. Ainsi, de génération en génération, les fleurs ont traversé les océans sur le dos des Cordillères, qui plus tard se sont affaissées. De cap en cap, de glacier en glacier, ces fleurs portent aujourd’hui témoignage des mondes disparus derrière elles.


VIII. — LE NATURALISTE DE NOS JOURS.

Si jamais les poètes, les historiens se sont épris de chimères, voici une chose qui peut leur servir d’excuse. C’est de voir combien les sciences les plus positives, la géologie, la botanique, excellent à créer des mondes que le talisman des Mille et une nuits n’eût jamais osé évoquer. En déchiffrant les inscriptions végétales, les botanistes géologues se jouent de la réalité actuelle. Le rêve de l’Atlantide de Platon devient une des bases de la science de notre âge positif. Souvent les plus circonspects se livrent aux hypothèses les plus gigantesques. Vous les diriez pris du vertige de l’abîme quand ils évoquent les îles, les archipels, les hémisphères immergés. Dans ces évocations, ils n’ont souvent que l’indice d’un lichen ou d’une algue pour conclure à l’existence d’un monde. Vous hésitez à les suivre dans le gouffre, vous craignez que ces mondes révélés dans l’azur des mers équatoriales ne vous échappent et ne se dissipent comme une bulle de savon.

Rassurez-vous, c’est une main forte qui vous conduit dans ces abîmes. Il s’agit ici de tout autre chose que d’une imagination vaine. A mesure que l’esprit de l’historien est devenu l’esprit du naturaliste, celui-ci a acquis un sens nouveau. Sa force, son énergie, son audace, ont doublé. Quel problème pourrait l’effrayer? Il tient dans sa main le fil avec lequel il se retrouve quand il lui plaît.

Aussi avec quel sang-froid il se livre à l’abîme ! Suivez-le, il se joue avec l’inconnu. Il descend au fond des océans antérieurs peuplés de monstres, comme s’il était enveloppé de la cloche du plongeur, et il voit clair dans ces mondes d’hypothèses mêlées de réel. Il palpe, il sonde le sol des mers qui n’existent plus que dans sa pensée. Il vit à son aise parmi les monstres et les colossales chimères comme dans un muséum. Il y respire librement, et après qu’il a ainsi palpé l’insondable, il remonte à la surface du monde actuel; il rentre froidement dans la nature vivante, et vous sentez qu’il n’a rien laissé de sa raison dans cette joute avec l’impossible.

Il a tout expliqué [7] par un état de choses antérieur à celui que nous connaissons, par des mers qui s’étendent ou se retirent, des îles qui s’interposent, des isthmes qui se joignent. Vingt fois il a repétri le globe dans ses mains, comme un sculpteur l’argile. S’est-il trompé, ce n’est que pour un temps. Son génie n’en a point été entamé, car il sait s’arrêter et se redresser à propos. La géologie lui a appris à vérifier ses univers antérieurs sur des documens de pierre. Il n’est dupe que pour un moment de ses créations anté-diluviennes. Il corrige ses mers triasique, liasique, crétacée. Il retouche incessamment les paysages de ses archipels primaires, siluriens. Il biffe sur la carte ses îles permiennes, il leur trace d’autres contours. Et pourquoi? Parce qu’un fait nouveau, imperceptible, un coquillage, un crustacé révélé d’hier, vient subitement changer la figure de cet univers perdu et retrouvé.

Voilà le naturaliste de nos jours, tel que je le vois dans les deux Geoffroy Saint-Hilaire, dans Lyell, Pictet de La Rive [8], Alphonse de Candolle, Darwin, Oswald Heer. Il rature perpétuellement sa chronique géologique. Il la rapproche incessamment du vrai par une critique minutieuse. Comment cela? Je l’ai dit, parce qu’il a en lui le véritable esprit historique.

Ici se montre le côté le plus élevé de notre époque : l’histoire civile et la science de la nature se rencontrent et se concilient. Après avoir suivi des lignes plus ou moins contraires, elles convergent aujourd’hui à ce point d’intersection qui se trouve être la pensée la plus haute de notre temps. C’est là que les esprits qui sont le plus étrangers les uns aux autres se montrent identiques, souvent sans le savoir. La méthode par laquelle M. Alphonse de Candolle suit de station en station les migrations du saxifrage, du chêne ou de la bruyère est au fond la même que celle par laquelle Augustin Thierry suivait pied à pied les migrations des barbares, et Ottfried Muller celles des Doriens.

Les stations d’un dieu, les sanctuaires oubliés, les débris d’un culte, d’un nom sacré, moins encore, étaient pour l’historien ce que les stations des plantes sont devenues pour le botaniste. Dans le monde physique comme dans le monde civil, le passé s’efforce en vain de se dérober et de s’enfouir loin des yeux de la postérité. Il suffit du plus faible témoin pour le dévoiler à travers ses ombres.

Ainsi d’un côté la famille des historiens, de l’autre celle des naturalistes, ont fait chacune leur œuvre à part, sans se reconnaître ni s’entendre mutuellement, et il se trouve que cette œuvre est la même. Tous ont cheminé longtemps par bandes isolées, à l’écart, indifférens ou hostiles, ou s’ignorant les uns les autres, et voilà qu’ils aboutissent à un foyer commun où ils ont échangé leurs flambeaux. Les naturalistes et les historiens se sont emprunté instinctivement leur esprit; la méthode des uns est devenue la méthode des autres. Osons le dire, cette rencontre est le plus grand événement intellectuel de notre temps.

Un pas reste à faire, lequel? Se reconnaître les uns les autres. Ce que l’histoire civile et l’histoire naturelle ont entrepris isolément, par instinct, il est temps qu’elles l’accomplissent par réflexion, avec la pleine intelligence des lois communes, qui les régissent. Si elles ont fait de si grandes choses en agissant séparément, que ne feront-elles pas, unies et éclairées par la connaissance de leur parenté ! Où n’atteindront pas ces deux esprits quand ils auront la conscience réfléchie, profonde de leur alliance? Quel mystère leur résistera? Quelle porte ne leur cédera pas? Quel abîme ne s’éclairera pas? La comparaison des lois de l’histoire universelle civile et des lois de l’histoire naturelle n’a jamais été faite. Il faut au moins la tenter. Quelque opinion, que l’on, puisse avoir des résultats de cette comparaison, on avouera qu’elle manque encore à la science. Donnons-nous le plaisir de tenter ici ce chemin inconnu.


IX. — UNE PROPHÉTIE DE LA SCIENCE.

Les géologues qui se sont le mieux renfermés dans l’observation laissent échapper des paroles qui sont pour moi un sujet de surprise toujours croissante. Si la poésie osait ouvrir de pareilles perspectives, on l’accuserait de s’être enivrée à la coupe des ménades; mais non, les savans les plus circonspects nous jettent en pâture ces mots étranges : que la création n’est pas finie [9], qu’elle ne s’arrêtera pas à l’homme, qu’elle enfantera de nouvelles flores, de nouvelles faunes, un monde supérieur à l’humanité. Sur cela ils ferment leur livre, et prennent congé de nous, comme s’il s’agissait de la proposition la plus simple du monde.

Mais pour nous il en est autrement ; nous les avions pris pour guides, et ils nous ont conduits de rochers en rochers, d’observations en observations, au bord d’un précipice où le monde actuel disparaît. Pourquoi nous laissent-ils errans et désarmés en face de cet inconnu où le plus ferme esprit a peine à se défendre du vertige? Pressons leur texte et voyons ce qu’il renferme.

Étrange prophétie que les naturalistes nous jettent en se jouant! Y ont-ils bien pensé? Combien elle surpasse toutes les prophéties des Isaïe et des Ézéchiel! Dans celles-ci, il s’agissait toujours de pauvres empires, Egypte, Médie, Babylonie, condamnés à périr; maintenant ce n’est pas d’un empire qu’il s’agit, c’est du genre humain lui-même. Sa disparition est annoncée, on lui marque ses jours; l’heure viendra où il ne sera plus, et pourtant la terre sera encore habitée. Ce dernier point est celui qui nous pèse le plus.

L’homme savait en effet qu’il n’est pas immortel; mais jusqu’ici il s’était persuadé que, s’il devait périr, tout ce qui a vie périrait avec lui; il se figurait qu’il avait si bien pris possession de la terre qu’elle ne pouvait désormais appartenir qu’à lui. L’idée d’avoir des successeurs n’était jamais entrée dans son esprit; puis c’était sa consolation de penser que, s’il venait jamais à manquer au monde, le vide qu’il laisserait ne pourrait se combler, tant il croyait avoir rempli de lui la terre et le ciel. Toujours l’homme s’était représenté qu’il était devenu nécessaire à l’univers, si bien que, lui disparu, l’univers aussi disparaîtrait à son tour.

Il s’était même figuré qu’à l’origine des choses sa chute seule avait entraîné la chute de la nature entière; tout s’était obscurci avec lui. Que serait-ce donc de l’anéantissement de son espèce! Sans doute l’anéantissement de toute chose animée. Son dernier jour devait être un jour d’horreur pour l’univers. Sans lui, plus de vie, plus de progrès, une terre vide et désolée, orpheline, qui porterait à jamais le deuil de l’homme disparu, le globe devenu un sépulcre; partout le silence, le froid, des continens déserts. Pour pleurer à jamais une si grande perte que celle de l’homme, il fallait le pleur éternel de la terre et des cieux.

Voilà comment il se consolait de la mort par la mort de tout ce qui a vie aujourd’hui dans le monde. Quelle fleur oserait encore se montrer et s’épanouir, quel oiseau chanter, quand le monde serait dans un tel veuvage? Les étoiles mêmes devaient tomber de la voûte du firmament. Tout au contraire il faut maintenant nous accoutumer à cette idée nouvelle que l’homme passera, comme ont passé les ammonites et les roseaux primaires, et que d’autres vies plus complètes et sans doute meilleures que la sienne s’épanouiront à sa place. De tout le bruit qu’a fait le genre humain, que restera-t-il? Ce qui reste aujourd’hui du murmure des insectes dans la forêt carbonifère.

Eh quoi! est-il possible qu’un être supérieur à l’homme surgisse un jour pour le dominer, comme l’homme domine aujourd’hui les animaux? Cet être supérieur refoulera-t-il dans les bois, dans les îles, l’espèce humaine, comme nous refoulons aujourd’hui le bison ou le bouquetin? Est-ce ainsi qu’elle est destinée à périr?

L’orgueil de l’homme est aussi sa puissance ; il sait aujourd’hui qu’il est le roi de la nature, et cela l’aide à rester à la hauteur de son personnage. Mais si tout à coup cette royauté absolue lui était disputée au coin de quelque rocher, s’il venait à rencontrer son maître, je crains bien qu’il ne perdît du même coup ses facultés acquises, car il n’est pas de ces rois qui survivent à leur détrônement. Après avoir été le souverain du globe, comment se le figurer l’animal domestique de son successeur? Un tel mécompte l’accablerait; la honte, la stupeur, feraient le reste; son âme le quitterait, et comme il ne pourrait accepter le second rôle ni soutenir le premier, il sortirait de la scène.

Admettons sur la terre ce successeur de l’homme, cet héritier triomphant, tel que l’annoncent les géologues; serait-il possible qu’il n’admirât pas comme nous nos arts, nos poèmes, la Vénus de Milo, Homère, Raphaël? Au moins il respecterait notre géométrie. Oui, sans doute, mais peut-être comme nous respectons et admirons les hexagones de l’abeille et le nid de l’oiseau. Quel beau banc de polypiers! dirait-il; il s’agirait du Parthénon. Quel beau chant d’oiseau ! ce serait l’Iliade.

Dans le pressentiment de l’immortalité, n’y a-t-il pas aussi quelque chose qui répond aux avertissemens de la science? Par-delà la mort et le tombeau, nous appelons un monde meilleur, des vies plus élevées, des formes plus belles, des êtres plus achevés, et c’est là une croyance que l’on n’arrachera pas du cœur de l’homme. Je ne voudrais pas borner cette croyance à n’être que la vision anticipée des développemens de la vie à travers les âges futurs géologiques; il est certain que dans cet instinct d’un monde meilleur je trouve la loi qui est aujourd’hui révélée, publiée, manifestée par la science de la nature.


E. QUINET.

  1. Les pages qu’on va lire serviront d’introduction à un nouvel ouvrage que M. Quinet doit publier assez prochainement, et qui forme une philosophie naturelle sous le titre de la Création.
  2. Il est presque impossible d’habiter la Suisse sans que l’histoire naturelle s’offre à vous de tous côtés. Parmi les ouvrages les plus importans et récens des naturalistes suisses que j’ai eus le plus souvent sous les yeux, je citerai d’abord, pour y revenir plus loin, les livres suivans : Traité de Paléontologie, par F. J. Pictet, — Géographie botanique raisonnée, par Alphonse de Candolle. — Recherches géologiques dans les parties de la Savoie, du Piémont et de la Suisse voisines du Mont-Blanc, par Alphonse Favre; — Die Urwelt der Schweiz, von Dr Oswald Heer.
  3. D’Archiac et Jules Haime, Description des Animaux fossiles du groupe nummulitiques de l’Inde, p. 175-170.
  4. Dans le chalet de mon ami, M. Bergeron.
  5. Voyez Alphonse Favre, Recherches géologiques dans les parties de la Savoie, du Piémont et de la Suisse voisines du Mont-Blanc, t. III, p. 359, 360, 366.
    L’ouvrage de M. Alphonse Favre contient en soi plusieurs ouvrages et comme plusieurs couches successives : explorations personnelles, exposés théoriques, voyages géologiques qui ont tout l’intérêt d’une suite d’ascensions sur les plus hautes cimes. L’expérience vient ainsi continuellement contrôler sur les lieux la théorie, et la théorie solliciter l’expérience. C’est un enseignement de géologie dans un voyage de découvertes en pleine nature alpestre. Je ne sais si l’on a assez mis en lumière la quantité extraordinaire de faits accumulés qui sont dus à l’auteur. Un travail de près de trente années était seul capable de fournir cette masse d’observations et d’explorations nouvelles. A véritablement parler, cet ouvrage est un monument élevé au Mont-Blanc, il ne pouvait être exécuté que dans la patrie de Saussure.
  6. Groupe de coquilles fossiles qui ont la forme d’un doigt, d’une flèche, d’un fer de lance.
  7. Ceci s’applique bien à la Géographique botanique raisonnée de M. Alphonse de Candolle. Ce grand ouvrage classique est une encyclopédie du monde végétal où sont posés tous les problèmes avec une précision lumineuse qui en prépare la solution. L’auteur insiste principalement sur les causes antérieures qui ont précédé le monde actuel. Vaste application de l’esprit et de la méthode historiques à l’étude des plantes du globe entier.
  8. Aucun ouvrage ne m’a été plus utile que le Traité de paléontologie de M. Pictet de La Rive. La hardiesse et la prudence y sont unies dans une mesure que je n’étais pas accoutumé à rencontrer ailleurs. Combien il est à désirer que l’on porte dans la philosophie l’esprit méthodique dont cet ouvrage me semble être un des plus excellens modèles!
  9. « La création est-elle finie parce que l’homme est arrivé?... L’induction d’une part, et de l’autre un regard jeté sur le passé, pourraient nous faire entrevoir que la création n’est pas finie. » Voyez d’Archiac, Introduction à l’étude de la paléontologie stratigraphique, t. II. p. 467.
    « Alors probablement, au moyen d’un de ces phénomènes biologiques dont Dieu seul a le secret, il arrivera sur la terre une nouvelle faune et une nouvelle flore. » (Alphonse Favre, Recherches géologiques, t. III, p. 531.)