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La Nuit (Saint-Amant)

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Œuvres complètes de Saint-Amant, Texte établi par Charles-Louis LivetP. JannetTome 1 (p. 95-97).

LA NUICT [1].


Paisible et solitaire nuit,

Sans lune et sans estoilles,
Renferme le jour qui me nuit
Dans tes plus sombres voilles ;
Haste tes pas, deesse, exauce-moy :
J’ayme une brune comme toy.

J’ayme une brune dont les yeux
Font dire à tout le monde
Que, quand Phebus quitte les cieux
Pour se cacher sous l’onde,
C’est de regret de se voir surmonté
Du vif éclat de leur beauté.

Mon lut, mon humeur et mes vers
Ont enchanté son ame ;
Tous ses sentimens sont ouvers

À l’amoureuse flame ;
Elle m’adore, et dit que ses desirs
Ne vivent que pour mes plaisirs.

Quel jugement y doy-je assoir ?
Veut-elle me complaire ?
Mon cœur s’en promet à ce soir
Une preuve plus claire.
Vien donc, ô nuit ! que ton obscurité
M’en decouvre la verité.

Sommeil, respans a pleines mains
Tes pavots sur la terre ;
Assoupy les yeux des humains
D’un gracieux caterre,
Laissant veiller en tout cet element
Ma maistresse et moy seulement.

Ainsi, jamais de ta grandeur
Rien n’abaisse la gloire ;
Ainsi jamais bruit ny splendeur
N’entre en ta grotte noire,
Comme autrefois, quand à chaque propos,
Iris troubloit ton doux repos.

Ha ! voilà le jour achevé,
Il faut que je m’appreste ;
L’astre de Venus est levé,
Propice à ma requeste ;
Si bien qu’il semble en se monstrant si beau,
Me vouloir servir de flambeau.

L’artisan, las de travailler,
Delaisse son ouvrage ;
Sa femme, qui le voit bâiller,
En rit en son courage,
Et, l’œilladant, s’appreste à recevoir
Les fruits du nuptial devoir.


Les chats, presque enragez d’amour,
Grondent dans les goutières ;
Les lou-garous, fuyans le jour,
Hurlent aux cimetières ;
Et les enfans, transis d’estre tous seul,
Couvrent leurs testes de linceuls.

Le clochetteur des trespassez,
Sonnant de rue en rue,
De frayeur rend leurs cœurs glacez,
Bien que leur corps en sue ;
Et mille chiens, oyans sa triste vois,
Luy repondent à longs abois.

Ces tons, ensemble confondus,
Font des accords funebres,
Dont les accens sont epandus
En l’horreur des tenebres,
Que le silence abandonne à ce bruit
Qui l’epouvante et le destruit.

Lugubre courier du Destin,
Effroy des ames lasches,
Qui si souvent, soir et matin,
M’esveilles et me fasches,
Va faire ailleurs, engeance de demon,
Ton vain et tragique sermon.

Tu ne me sçaurois empescher
D’aller voir ma Sylvie,
Deussay-je, pour un bien si cher,
Perdre aujourd’huy la vie.
L’heure me presse, il est temps de partir.
Et rien ne m’en peut divertir.

  1. À la suite de « la Madonte du sieur Auvray, tragi-comédie » (Paris, A. de Sommaville, 1631), on trouve les « autres œuvres poétiques du sieur Auvray », et parmi celles-ci une pièce intitulée le Tableau de la nuit, bien inférieure à celle de Saint-Amant. L’auteur a fait de l’esprit jusque dans les errata, qui débutent par cette phrase : « Il est bien difficile qu’une dame sorte de la presse sans y perdre quelqu’un de ses ornemens. Voici ce que Madonte treuve à redire au siens… »