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La Peine de mort (Simon)/Le récit/VIII

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Librairie internationale A. Lacroix, Verboeckhoven et Cie (p. 125-148).
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VIII


Il faisait nuit depuis longtemps ; le fond de la salle était assez obscur, et la foule s’écoulait avec lenteur. Les huissiers s’empressèrent avec beaucoup d’humanité de nous ouvrir une communication intérieure ; mais Marion voulait embrasser son mari ; elle me tirait avec une telle force, que je fus contraint de la suivre. Quand nous entrâmes dans la cour, les condamnés descendaient par une autre porte, environnés de gendarmes. Marion fendit la foule et se jeta au cou de son mari. Comme il avait les menottes aux mains et que son émotion le faisait défaillir, il fut soutenu par un vieux brigadier de gendarmerie, dont une grosse larme mouilla la moustache.

La mère s’approchait aussi toute tremblante pour embrasser ses enfants ; mais M. Jourdan fut au-devant d’elle en me criant de ramener Marion ; et il leur fit comprendre, non sans peine, qu’il valait mieux aller à la prison et éviter la foule. Un huissier arrivait dans le même moment porteur des mêmes instructions de la part du président des assises. Il était chargé de dire à la famille que tout accès lui serait donné auprès des prisonniers, et que, s’ils se décidaient à signer une demande en grâce, la cour tout entière l’apostillerait. Nous revînmes par les petits murs, afin d’éviter la foule. Arrivés dans la chambre, le père se mit à genoux, les deux femmes s’agenouillèrent aussi derrière lui, et il récita tout haut le De Profundis, les femmes répondant à chaque verset. La prière finie, Marion se leva et me dit qu’elle allait aider sa belle-mère à se mettre au lit ; que pour elle et le père, ils passeraient la nuit à prier. Puis, en me serrant la main, elle ajouta :

« On vous laissera peut-être entrer ce soir. »

Je la compris, et je sortis aussitôt. Je ne pouvais pas parler, parce que les larmes me suffoquaient. D’ailleurs, que leur aurais-je dit ? Je marchai dans la neige et tête nue jusqu’à la prison. Le froid glacial qu’il faisait apaisait un peu le mouvement de mon sang. Le concierge m’introduisit sur-le-champ, en me disant que M. Jourdan était avec eux.

« Eh bien, m’écriai-je en entrant, car je n’avais qu’une seule pensée, avez-vous signé votre appel ? »

Ils ne me répondirent rien, et restèrent immobiles, l’œil fixe, le visage en feu.

« Parlez-leur, » me dit M. Jourdan, dont la voix me fit tressaillir.

Je portai les yeux sur lui, et je m’aperçus qu’il pleurait.

« Voilà plus d’une heure, me dit-il, que je les supplie d’en appeler. Cet appel nous donnera plusieurs mois ; on fait beaucoup avec du temps. Il suffit que quelqu’un de la bande soit arrêté, pour que leur innocence devienne évidente. Car j’y crois, dit-il avec explosion et en se levant, j’y crois invinciblement à cette heure ; et s’ils meurent, ils emportent pour toujours ma paix avec eux. Mais vous les voyez tels qu’ils sont depuis le jugement, immobiles comme des statues. J’ai prié, j’ai supplié, je me suis mis à genoux devant eux ; j’ai parlé de leur père et de leur mère, de la femme de Jean-Louis, de moi-même : je leur ai dit tout ce que j’ai pu imaginer, rien ne les remue. Mais, malheureux ! dit-il en retournant à eux et en secouant le plus jeune des frères, c’est un crime que vous faites là ! »

Et changeant tout à coup de sentiment :

« Au nom de Jésus-Christ, dit-il, au nom de votre père et de votre mère ! par pitié pour moi… ! »

Et il lui embrassait la tête et les mains, qu’il couvrait de larmes. Cela dura longtemps avec un emportement d’effroi et de compassion que je ne puis dire. Enfin Yvonic se leva :

« Il n’y a pas de justice, dit-il d’une voix rauque. Il vaut mieux mourir tout de suite. »

Nous n’obtînmes pas d’autres paroles. On vint nous dire qu’il fallait les quitter jusqu’au lendemain. Alors Jean-Louis me dit tout bas :

« Que fait-elle ?

— Elle compte que vous en appellerez, lui dis-je. Ce sera pour tous le coup de la mort si vous vous obstinez.

— À la grâce de Dieu ! dit-il ; mon parti est pris. »

Quand je me trouvai dehors avec M. Jourdan, il me sembla que tout tournait autour de moi. Il me donna rendez-vous chez lui le lendemain matin à huit heures.

Nous avions résolu de retourner de bonne heure à la prison, et d’y mener avec nous toute la famille pour obtenir enfin la liberté d’agir. Nous trouvâmes le père et la fille assis sur des escabeaux devant un feu éteint, qu’ils ne songeaient pas à rallumer. Ils avaient passé la nuit là, immobiles et silencieux. Le père se leva, et fut serrer avec force la main de M. Jourdan. « Ne me remerciez pas encore, Nayl, lui dit-il. Je n’ai pas fini. J’espère que je les sauverai ; mais il faut qu’ils m’y aident. » La figure du vieillard resta morne, et je vis qu’il n’avait aucune espérance. « La vieille devient folle, » nous dit-il d’un air d’accablement. Et, en effet, j’appris de Marion que sa belle-mère paraissait avoir perdu le sentiment de ce qui se passait. Pour elle, elle était active et déterminée ; et l’on voyait que l’espoir survivait en elle avec la ferme résolution d’agir. Quand nous l’eûmes mise au courant de ce qui s’était passé dans la nuit, et que nous lui parlâmes d’essayer de les attendrir : « C’est bien inutile, dit-elle, puisque leur parti est pris. Mais si le juge leur disait lui-même qu’il faut appeler, peut-être changeraient-ils. » Ce fut pour nous un trait de lumière. Ces quelques mots nous donnaient le secret de l’obstination des trois frères qui ne croyaient plus à la justice humaine, et ne voulaient plus disputer leur vie, moitié par découragement, moitié par indignation. Nous courûmes en toute hâte chez le procureur du roi. « Que voulez-vous ? dit-il à M. Jourdan. Je ferai tout pour seconder vos efforts. Quoique la condamnation soit juste, la pensée de voir ainsi mourir, dans la force de la jeunesse, ces trois hommes dont la vie a été pure jusqu’ici, me bouleverse. Je ne puis signer la demande en grâce ; mais quand mon rapport me sera demandé, je puis vous dire d’avance qu’il sera favorable à une commutation. — Une demande en grâce ! s’écria Jourdan. Eh, monsieur, ils ne veulent pas même en appeler. Ils veulent mourir tous les trois ; ils ne nous écoutent pas, ils n’écoutent pas leur famille. Mais, monsieur Hervo, dit-il, nous ne sommes plus au tribunal, je ne plaide pas ici ; vous avez devant vous un vieil ami, dont vous connaissez la loyauté, et dont vous estimez le bon sens. Écoutez bien ce que je vais vous dire : ils sont innocents tous les trois ! » Il prononça ces derniers mots avec une grande énergie, et les larmes lui vinrent aux yeux. M. Hervo voulut en vain reprendre les preuves qu’il avait développées devant la cour ; Jourdan l’interrompit, et, avec une animation extraordinaire et une éloquence que je n’ai depuis jamais retrouvée dans personne, il commença un plaidoyer dont la force fut irrésistible. Il parla des confidences qu’il avait reçues, de ses visites à la prison ; il dit tout, jusque dans le plus grand détail ; il montra la noblesse, la droiture de ces trois belles âmes. Ce n’étaient pas des raisons qui eussent triomphé devant un tribunal ; mais là, à cette heure solennelle, il était impossible de ne pas subir l’influence de cette parole enflammée, de cette conviction absolue. M. Hervo fut ému d’abord, puis troublé. Ses scrupules s’éveillèrent ; et dès qu’il y eut un doute dans son esprit, il devint plus ardent que Jourdan lui-même pour obtenir une déclaration d’appel. À peine son ami avait-il fini de parler, que nous le vîmes se diriger vers la porte ; nous le suivîmes plutôt que nous ne l’accompagnâmes. De temps en temps, il s’arrêtait pour nous jeter une question ; nous avions réponse à tout ; il n’était pas convaincu cependant, mais il doutait ; et, pour cette conscience délicate, le doute, dans un pareil moment, était déjà un remords. Nous trouvâmes les trois condamnés encore réunis ; car M. Hervo avait voulu qu’on leur laissât cette consolation.

« Messieurs, leur dit-il en entrant, je viens vous dire que M. Jourdan m’effraye. Je vous ai poursuivis avec sécurité pour ma conscience ; mais, ce matin, il me fait trembler. Si vous êtes innocents, vous ne pourrez pas marcher à l’échafaud, ce serait me rendre responsable de votre mort devant Dieu. Depuis vingt ans que je suis juge, je n’ai jamais eu d’autre volonté que d’accomplir courageusement, strictement mon devoir. J’ai été jusqu’ici en repos avec moi-même. La pensée d’une erreur judiciaire me fait frémir. Jourdan, dit-il, préparez l’acte. Vous l’avez ? donnez une plume. Signez, dit-il à Yvonic d’un air plein de dignité et d’autorité. » Yvonic n’hésita pas. Le langage, l’attitude de cet honnête homme, l’avaient réconcilié avec la société ; il avait compris que la justice pouvait se tromper, mais qu’il y avait une justice. C’était celui qui devait être prêtre ; et quoiqu’il ne fût pas l’aîné, il avait autorité sur toute la famille. Ses deux frères signèrent après lui. À peine le pourvoi fut-il formé, qu’ils devinrent d’autres hommes. Au lieu de cet air concentré et révolté qu’ils avaient depuis la veille, nous les vîmes pleins d’inquiétude et de découragement. M. Hervo était sorti sur-le-champ ; nous fîmes tous nos efforts pour leur rendre le courage.

« Mais tout est contre nous, disaient-ils. Nous serons condamnés de nouveau. Nous n’aurons gagné que de prolonger notre agonie. »

Nous ne pouvions pas partager leur découragement dans ce premier moment. Heureux d’avoir triomphé de l’obstacle qui nous arrêtait depuis la veille, nous nous laissions aller à ce sentiment de délivrance qui suit toujours un succès de ce genre ; mais les jours suivants, le désespoir nous reprit à notre tour. Le jugement fut cassé pour je ne sais plus quel défaut de forme ; nous nous en réjouissions comme d’un sursis, sans oser ni les uns ni les autres penser au lendemain. Marion était admirable ; partageant sa vie entre sa mère, à moitié folle, son vieux père et son mari ; toujours active, soignant tout le monde avec autant de zèle que dans les meilleurs jours, ne laissant pas voir ses secrètes angoisses, et ne succombant jamais au découragement. J’étais allé avec elle à Saint-Allouestre, à Kerdroguen, à Bignan. Nous avions interrogé tout le monde. Partout nous trouvions les plus vives sympathies ; mais aucun témoignage, pas un mot, pas un fait, qui pût changer le caractère du procès et autoriser nos espérances. Nous retournâmes une seconde fois à Bignan après la cassation ; mais nous sentîmes à ce second voyage que l’opinion s’était retournée contre nous. Quinze jours auparavant, on ne voyait que notre malheur, et tout le monde le jugeait irrémédiable. À présent qu’un nouveau procès devenait nécessaire, on ne pensait plus uniquement aux condamnés ; on comprenait la nécessité de sauver les autres. Marion n’avait-elle pas elle-même obéi à ce sentiment, quand elle avait dit à son mari en pleine cour d’assises : « Plutôt mourir que de se faire dénonciateur ? » On lui rappelait ces belles paroles, en l’accablant d’éloges qui maintenant lui faisaient des blessures mortelles. Les grands politiques (il n’en manque pas, même parmi les ignorants et les simples) reprochaient à nos amis d’avoir repoussé la responsabilité de l’assassinat. Ils croyaient fermement à leur culpabilité et leur en faisaient un titre de gloire ; mais semblables à plus d’un sectaire, se sentant bien à l’abri de toutes poursuites, ils déclaraient avec un emportement qui n’était pas sans une sorte d’éloquence sauvage, qu’il y avait de la lâcheté à désavouer sa conduite, ses amis et ses principes, pour éviter le supplice. Marion ne s’irritait pas quand on injuriait ainsi les condamnés. Elle ne discutait pas. Elle se contentait de dire qu’ils n’avaient pas fait le coup et que par conséquent, il ne fallait pas les laisser mourir. Si je laissais paraître mon indignation, elle me regardait avec étonnement et me priait de me calmer. Nous faisions quelquefois jusqu’à huit lieues de pays dans le même jour, parce que nous allions de préférence dans les métairies isolées, où nous avions plus de chances de rencontrer les réfractaires. Marion marchait toujours devant, sans dire une parole, tenant à la main ses souliers qu’elle ne mettait que quand nous entrions dans un presbytère. Les refus de nous aider devenaient de plus en plus durs, à mesure que le temps s’écoulait, parce que le mot d’ordre avait été donné. Le recteur de Saint-Allouestre, qui avait été un des témoins à décharge, nous dit avec amertume que Marion était plus à craindre pour les réfractaires, qu’une compagnie de gendarmes mobiles. Elle se mit à pleurer sans répondre. On ne nous accueillait plus qu’en nous disant : « Vous voilà encore ? » Il y eut même des menaces. Je lui conseillai de rentrer à Vannes. « Vous retournerez si vous voulez, monsieur Jules, me dit-elle de sa voix douce ; mais il faut que j’aille jusqu’au bout. » Les femmes, en général, lui montraient moins de mauvais vouloir. La mercière de Saint-Jean-Brévelay nous révéla en tremblant l’existence de trois cachettes creusées dans la lande du Ménéhom au temps de la première chouannerie, et dont on ne livrait le secret qu’aux initiés. Elle nous dit qu’il y aurait du danger pour nous à y aller. Nous les visitâmes l’une après l’autre ; nous passâmes plusieurs heures tapis dans la troisième : personne ne vint. Une autre femme nous avertit, après nous avoir fait jurer le secret, que Jean Brien avec plusieurs réfractaires se cachait dans les mines de Locmaria. C’était notre dernière espérance, car il y avait à peine une maison dans tout le pays que nous n’eussions visitée. La route était longue ; Marion, quoique évidemment épuisée, la fit presque en courant. Nous arrivâmes vers le milieu du jour. Locmaria n’est ni un bourg ni un village ; c’est une abbaye en ruines auprès de laquelle se tient chaque année une foire célèbre. Je connaissais tous les détours de ces ruines, les escaliers de pierre qui montaient à la hauteur de cinq étages et aboutissaient tout à coup dans le vide, les caveaux et les longs couloirs souterrains interrompus par des éboulements. Nous mîmes plusieurs heures à les parcourir. C’était une de ces grandes abbayes, où venaient autrefois s’ensevelir les filles nobles, et qui ressemblaient plutôt à un palais qu’à un monastère. Nous trouvâmes dans une espèce de cloître souterrain des lits de fougère encore fraîche et des traces de feu récemment éteint. Il n’y avait plus de doute ; ceux que nous cherchions venaient là ; c’était un de leurs repaires ; mais là, comme dans les landes du Ménéhom, notre présence ne suffirait-elle pas pour les écarter ? Marion sortit des ruines avec moi, me suivit jusqu’à Plumelec (il n’y a qu’une demi-lieue), et m’avertit qu’elle retournerait seule à Locmaria dans la nuit en passant par les prés pour ne pas être rencontrée. Je lui dis que je ne la laisserais pas aller seule, qu’il fallait craindre un mauvais coup. « Il n’y aurait de danger, me répondit-elle, que si j’étais défendue. » Je compris qu’elle avait raison. Elle s’en fut, comme elle l’avait dit, à la nuit tombante. Je sentais si bien notre situation dans le pays que je tremblais de ne plus la revoir. Je la suivis à distance, en prenant toutes les précautions possibles pour n’être ni entendu ni aperçu. L’entrée de l’escalier était dans la chapelle, derrière le maître-autel. Elle se tint assise sur la première marche, depuis neuf heures jusqu’à minuit, dans les ténèbres épaisses. Vers minuit, elle entendit marcher avec précaution parmi les décombres. Elle retint son souffle ; il fallait marcher sur elle pour descendre à l’étage souterrain. Tout à coup il y eut un chuchotement à quelques pas, et plusieurs personnes, qui cessèrent de prendre des précautions, rebroussèrent chemin avec rapidité. Elle se leva alors en se nommant, en appelant par leurs noms Jean Brien, Le Pridoux, tous ceux qu’elle connaissait. On lui cria de loin qu’on n’avait rien à lui dire, que ses recherches compromettaient tout le monde, que si on nous retrouvait, elle et moi, on tirerait sur nous comme sur des bleus. Elle suivit en courant ceux qui la fuyaient, tant qu’elle put les entendre. Ils lui tirèrent un coup de fusil, probablement pour l’effrayer, et se mirent ensuite à courir dans la crainte d’avoir attiré les gendarmes. Je n’étais plus qu’à quelques pas : « C’est moi, Marion, » lui dis-je. Elle comprit cette fois que tout était perdu. Je tirai d’elle ce récit par morceaux le lendemain, en revenant à Vannes. Elle ne cessait de répéter : « Je n’ai rien pu ! je n’ai rien pu ! » Pour moi, qui n’étais pas autant qu’elle absorbé par une pensée unique, je sentais à ce dernier moment moins de découragement que de colère. Ainsi ces trois innocents allaient mourir ! Ces hommes que nous avions tant cherchés, qui nous avaient fuis, qui peut-être avaient voulu nous tuer, les savaient innocents, et, par peur, les laissaient sous le couteau ! Tout ce peuple, ces femmes, ces prêtres, ces vieillards prenaient parti contre les innocents pour les coupables ! J’étais bien près de dire comme mon pauvre Yvonic, le jour de sa condamnation : « Il n’y a pas de justice ! » Nous revînmes à pied, car la fatigue ne nous faisait pas peur, et nous n’étions pas assez riches pour avoir des chevaux. La première chose que nous apprîmes, en arrivant, fut l’arrestation de Le Pridoux et de Jean Brien.