La Philosophie de l’économie politique

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PHILOSOPHIE
DE
L’ÉCONOMIE POLITIQUE

Traité théorique et pratique d’Économie politique, par M. Courcelle-Seneuil.



Il y a pour les sciences des momens critiques : ce sont ceux où leurs langues et leurs procédés se vulgarisent, où il devient facile, même à des esprits faussés ou médiocres, de prendre une certaine importance aux yeux du public. On voit alors se multiplier les travaux sans méthode et sans portée; les bases posées par les maîtres disparaissent sous le fatras des détails. J’ai peur que l’économie politique n’en soit là : elle présente dans son état actuel des contrastes étranges. La langue d’Adam Smith, de Say, de Bastiat, de Stuart Mill, est comprise, acceptée partout : il se fait un grand remuement d’idées sous l’enseigne économique; mais ce labeur manque d’ensemble et d’autorité. La science n’a pas su encore constater sa légitimité en se résumant d’une manière intelligible pour tous. Quand elle rend des services, ceux qui en profitent en ont à peine conscience; il semble au contraire que le nombre de ses adversaires augmente à mesure qu’elle devient utile. Elle est repoussée par les classes qui aiment à se retrancher dans les traditions du passé, et suspecte aux multitudes où l’on rêve un meilleur avenir. Parmi les hommes d’état qui dirigent l’Europe en ce moment, on en compterait une dizaine qui s’honorent d’être rangés parmi les économistes; mais on en cite beaucoup d’autres, et même des hommes très spirituels, qui trouvent plus simple de nier absolument que l’activité humaine ait des lois. Cette divergence de sentimens et d’opinions n’est sans doute pas un effet sans cause; je m’étais promis depuis longtemps d’en rechercher l’explication. Il aurait fallu pour cela remonter au principe générateur de l’économie politique, dire où elle va, par quels chemins et comment elle s’est parfois fourvoyée, — montrer, aux lumières qu’elle projette sur l’ensemble de l’histoire, la nature des services qu’elle peut rendre et la cause des résistances qui ralentissent ses progrès. Malheureusement la tâche est difficile, et j’ai dû m’avouer que les travaux antérieurs ne fournissaient pas encore tous les élémens d’une bonne solution.

Après avoir lu et étudié un nouveau traité dont je vais rendre compte, la tentative devant laquelle j’avais reculé m’a semblé plus facile; c’est un devoir pour moi de rendre ce témoignage à M. Courcelle-Seneuil. Son livre n’est pas, à proprement parler, une philosophie de la science. Appelé par le gouvernement du Chili pour professer l’économie politique dans ce pays, c’est le résumé de son enseignement qu’il publie aujourd’hui; mais la méthode rationnelle adoptée par l’auteur, la liaison solide de ses argumens, la nouveauté de plusieurs démonstrations, font sortir de son œuvre une synthèse très satisfaisante. Il y a là évidemment des élémens progressifs, puisque j’y ai trouvé plus de secours qu’ailleurs pour résumer philosophiquement la pensée de l’économie politique. A ce titre, le livre de M. Courcelle-Seneuil mérite d’être analysé attentivement.


I.

On a écrit et disserté de tout temps sur l’administration des peuples; cependant l’économie politique n’a existé à l’état de science que du jour où il a été dit que la création des richesses est un de ces phénomènes naturels auxquels président des lois invariables, et que les nations prospèrent ou s’appauvrissent fatalement, selon qu’elles se rapprochent ou s’éloignent de ces lois. Il n’y a pas plus d’un siècle que cette affirmation est partie d’un groupe de penseurs inspirés par le docteur Quesnay. Frappés par ce trait de génie, des esprits vigilans et sagaces se mirent à la tâche en divers pays, et on n’a pas tardé à dégager un bon nombre de faits et d’observations au moyen desquels on a essayé de constituer un corps de doctrine.

Il était impossible dans l’origine qu’un pareil travail se fît avec une complète indépendance d’esprit. Le désir de porter remède aux abus qu’on observe est si naturel que, même en faisant de la science pure, chacun fut influencé à son insu par les besoins de son pays et de son époque. En France, les préoccupations dominantes avant 1789 se rapportaient aux progrès de l’agriculture, gênée surtout par les barrières intérieures, aux abus occasionnés par les jurandes et les maîtrises, et avec les physiocrates la science se résume dans ces quatre petits mots : laisser faire, laisser passer. En Angleterre, où grandit une classe industrielle à côté d’une agriculture privilégiée, Smith et ses disciples s’appliquent à prouver que l’industrie manufacturière est aussi productive de richesses. En Italie, où l’on aime à se rappeler la glorieuse indépendance politique conquise autrefois par le commerce, on accorde une importance suprême aux questions monétaires. L’Allemagne, tourmentée par le rêve de son unité nationale, voudrait inventer une économie politique allemande, ce qui serait aussi ingénieux qu’une chimie prussienne ou une physique bavaroise. Après les guerres de la révolution, l’industrie profitant du développement des arts pacifiques et gagnant chaque jour en importance, on se préoccupe des échanges internationaux, si bien que le libre échange devient aux yeux du public l’essence même de la science. En ces derniers temps enfin, l’économie politique, appelée comme auxiliaire par les classes qui se sentent menacées, prend bravement à partie les sectes socialistes, au risque de délayer ses théories dans une polémique de circonstance.

A toutes ces époques, je le répète, les tentatives faites pour constituer scientifiquement l’inspiration de Quesnay ont été diversement influencées par les tendances du moment. Certes je suis loin de méconnaître l’immensité du travail accompli depuis un siècle et les services rendus. Il y a eu une foule de traités généraux et de monographies de la plus haute valeur. Chez les maîtres, la perspicacité devient souvent du génie. L’école, prise dans son ensemble et sous ses drapeaux divers, a dissipé nombre de préjugés : elle a lancé en menue monnaie tout un trésor d’idées utiles; mais le temps aussi fait son œuvre éternelle : il élargit sans cesse la scène des événemens, et provoque ainsi des besoins intellectuels nouveaux. Les sociétés européennes, en faisant à l’industrie une place de plus en plus large, préparent pour l’économie politique une phase nouvelle. Il serait aussi déraisonnable, aussi dangereux de surexciter l’énergie industrielle sans corriger les mauvaises lois économiques qu’il serait difficile de fabriquer beaucoup avec des moteurs défectueux. Nous marchons donc probablement vers un temps où il faudra que la science, mieux comprise et suffisamment vulgarisée, cesse d’être une curiosité d’école pour devenir un principe social, une force active.

L’économie politique, dans son état actuel, répond-elle aux exigences de la situation? Elle a conquis beaucoup de vérités, mais est-elle en mesure de les produire avec cette netteté d’affirmation et de preuves, cette splendeur du vrai nécessaire pour subjuguer les esprits indifférens ou prévenus? Non malheureusement. Rossi écrivait, il y a vingt ans, en tête de son cours : « Dût-il rougir pour la science, l’économiste doit avouer que la première question à examiner est encore celle-ci : qu’est-ce que l’économie politique? quels en sont l’objet, l’étendue, les limites? » Depuis Rossi, on a cependant fait quelques pas : entre une vingtaine de définitions proposées, on est à peu près tombé d’accord sur les formules qui marquent le mieux le caractère et la portée de la science [1]; mais ce qu’il fallait pour maîtriser l’opinion, c’était une synthèse résumant les travaux accomplis en les rattachant aux données principales de la philosophie et de l’histoire, exacte et forte pour les gens instruits, assez lumineuse pour les intelligences réduites aux simples lumières du bon sens.

Je ne sais pas si M. Courcelle-Seneuil, en commençant son livre, était placé au point de vue que je signale. Son exposé, d’une gravité et d’une réserve qui ne se démentent jamais, sans un seul mot ressemblant à une critique pour ses devanciers, n’annonce guère un auteur tourmenté du besoin de redresser les torts. C’est peut-être à cette disposition de son esprit que nous serons redevables du mérite et de l’opportunité de son livre. Sans s’inquiéter des controverses d’école ni des préjugés du public, ne songeant qu’à coordonner les élémens qui l’encombraient, il a appliqué la méthode sévère recommandée par les plus grands philosophes pour la recherche des vérités naturelles ou abstraites. Ce qu’il a essayé, c’est précisément ce qu’il faut accomplir, quand une science, envahie par la confusion, a besoin de dégager ses principes; c’est, à mon avis, ce qu’il y avait de plus pressé à faire pour l’économie politique.

Supposons une assemblée où beaucoup d’idées seraient agitées tumultueusement. Le moyen de parvenir à s’entendre serait de discerner d’abord un fait si simple, si éblouissant d’évidence, qu’il fût nécessairement adopté comme vrai par tout le monde; puis on attacherait à ce point solide un second, un troisième fait de même nature, et toujours ainsi jusqu’à ce qu’on épuisât l’enchaînement des points incontestables. Enfin, de toutes ces vérités confirmées par l’assentiment général, on tâcherait de faire sortir la conclusion utile, la synthèse. La méthode qui féconde les sciences et assure leur autorité suit un procédé semblable. M. Courcelle-Seneuil a donc commencé par poser comme fait indiscutable ce qui suit : « chacun tend à satisfaire ses besoins avec le moindre travail possible. » L’axiome semblera naïf à force d’évidence : on en trouve de pareils au point de départ de chaque étude. Celui-ci est pour l’économie politique un principe générateur, comme la fameuse phrase dont Descartes a fait sortir sa méthode, ou, si l’on veut, comme la théorie du levier en mécanique. N’est-ce pas à ce désir instinctif et général d’augmenter ses jouissances et de diminuer sa peine que l’industrie doit ses progrès incessans?

La première condition d’une bonne méthode est de limiter exactement le champ qu’on veut explorer. Pour M. Courcelle-Seneuil, l’économie politique n’est qu’une branche de la science sociale : elle se borne à étudier les services industriels comme productifs de richesses. Cette limitation est presque généralement adoptée. Il y a cependant des personnes disposées à croire qu’on matérialise l’enseignement, qu’on le déshonore en le renfermant strictement dans l’étude des phénomènes de production matérielle. Cette tendance est particulièrement remarquable dans une petite et respectable école où Bastiat a laissé des traditions de sentimentalité. L’homme, dit-on, l’agent producteur, étant constitué par l’union du physique et du moral, l’âme étant le moteur de la machine, comment négliger les influences morales dans les phénomènes qui déterminent la prospérité ou la décadence des nations? Cet argument n’est pas fait pour embarrasser. L’enseignement économique n’a de valeur qu’en raison de sa certitude : il ne peut arriver à la certitude que dans l’ordre des faits naturels, permanens, invariables. Sans méconnaître la double essence de l’homme, il s’occupe avant tout et particulièrement de sa portion mécanique pour ainsi dire, de ses instincts immuables dans leurs rapports avec la fécondation des ressources de la nature. Mettre en relief des faits certains et universels, si peu nombreux qu’ils soient, c’est sa vraie grandeur, sa noblesse scientifique. On l’affaiblirait si, pour en faire une sorte d’encyclopédie sociale, on prenait en considération l’autre élément constitutif de l’homme, le sentiment avec sa spontanéité et ses caprices. A mesure que la certitude irait en s’amoindrissant, on glisserait dans l’empirisme. Je suis loin toutefois de méconnaître l’influence des causes morales, même dans la production des biens matériels; mais, quand ce genre de force intervient, l’économiste sort du domaine restreint de la science pure pour passer dans celui de l’art. Ceci demande explication.

Les meilleurs esprits entre ceux que l’économie politique reconnaît pour ses maîtres ont senti la nécessité de faire cesser la confusion de la science et de l’art, de la théorie et de l’empirisme. Rossi notamment est revenu sur ce point dans plusieurs de ses leçons. Un homme que les lecteurs de la Revue n’ont certainement pas oublié, Charles Coquelin, a interprété le vœu de ses devanciers en écrivant dans la vaste encyclopédie dont il a dirigé la publication : «Dans l’ordre économique, il faut bien le reconnaître, les travaux d’art et les études scientifiques demeurent encore, sinon entièrement mêlés, au moins confondus sous une dénomination commune. On a essayé quelquefois, à ce qu’il semble, d’en faire la séparation; mais ces tentatives, mal dirigées et faites le plus souvent sans une vue bien nette du résultat à obtenir, n’ont pas abouti jusqu’à présent [2]. »

Le fait qui saisit tout d’abord dans le traité de M. Courcelle-Seneuil est cette séparation de la science et de l’art tentée méthodiquement pour la première fois, et je dois ajouter accomplie d’une main vigoureuse. Pour marquer plus nettement la différence, il propose deux noms nouveaux : l’un, correspondant à la théorie, ploutologie ou science de la richesse; l’autre, applicable à la pratique, ergonomie ou arrangement du travail. Le nom primitif et consacré par l’usage, celui d’économie politique, ne reste plus que comme une dénomination générale rattachant deux spécialités distinctes, de même que le mot médecine implique la synthèse de toutes les études médicales. Voici d’ailleurs comment l’auteur justifie cette innovation.

La condition d’existence pour l’homme est d’approprier sans cesse à son usage le monde extérieur. Ce qui est évident pour les individus est applicable aux sociétés. Les nations sont plus ou moins favorisées par les circonstances naturelles, influencées plus ou moins heureusement par les institutions qui les régissent : c’est pourquoi elles n’arrivent pas toutes à un même degré de richesse. Néanmoins, quelles que soient les conditions dans lesquelles leur activité productrice s’exerce, on y peut distinguer certains phénomènes qui se reproduisent d’une manière constante, universelle, et certains résultats incessamment diversifiés, en raison des accidens de localité ou des règlemens arbitraires. Dégager la loi permanente du fait accidentel, vérifier l’existence de ces phénomènes qui se manifestent toujours et partout, parce qu’ils dérivent des instincts de l’humanité, en montrer la raison, d’être, la nécessité providentielle, c’est faire de la science abstraite et désintéressée, et tel est le programme de la ploutologie. Si l’on va plus loin, si l’on recherche par l’analyse comment les phénomènes essentiels sont modifiés par les arrangemens arbitraires des sociétés; si l’on se demande par quelles combinaisons on pourrait élever un pays à un plus haut degré de richesse, on passe sur le terrain de l’ergonomie, on devient un artiste en politique. La science arrive ou du moins se flatte d’arriver à la certitude, en ce sens qu’elle réside en un petit nombre de formules exprimant des faits positifs, indépendamment de toute application. L’art au contraire n’est qu’une pratique incertaine, puisque son caractère est d’être diversifié à l’infini par la dextérité ou les fantaisies de ceux qui l’exercent. M. Courcelle-Seneuil fait à cette occasion une remarque judicieuse et finement exprimée : « Les sciences, dit-il, doivent être définies par les faits qu’elles étudient, c’est-à-dire par leur objet, tandis que les arts doivent être définis par l’usage auquel ils sont destinés, c’est-à-dire par leur but. » Cette remarque explique pourquoi on a échoué jusqu’ici dans la définition de l’économie politique : la science et l’art y étant confondus, une seule et même définition n’y pouvait suffire.

Le volume que M. Courcelle-Seneuil a livré d’abord au public ne comprend que la ploutologie. Il vaut mieux qu’il en soit ainsi malgré la juste impatience qu’on peut avoir de connaître les études et les solutions positives d’un penseur qui a fait ses preuves comme homme d’expérience en publiant des traités spéciaux très estimés. Le besoin communément senti étant d’isoler la théorie, d’arriver à constituer un corps de doctrines à la manière des sciences exactes par l’enchaînement méthodique des lois absolues et à l’abri du doute, une pareille entreprise exige toute la lucidité des meilleures intelligences, et il est avantageux de la simplifier en écartant momentanément les détails de l’application.

Cette manière d’aborder l’économie politique aura pour effet d’en faciliter l’étude. En définitive, les lois générales, les principes avérés dont la déduction rigoureuse constitue la science proprement dite, sont en petit nombre. Trois ou quatre pages me suffiraient pour exposer toute la substance de la ploutologie, si je ne devais pas m’arrêter dans le cours de mon analyse pour signaler des différences essentielles entre les solutions de M. Courcelle-Seneuil et celles qui étaient admises avant lui.

Le travail industriel s’opère de trois manières : en transformant les objets dont l’homme sent la nécessité, en les transportant d’un lieu à un autre, ou en les conservant. Ici, remarquons-le bien, l’auteur de la ploutologie introduit une formule nouvelle qui restera dans la science, parce qu’elle est juste et féconde. Pour la première fois il considère comme un travail l’action de conserver, la capitalisation. Si l’épargne est un travail, une rémunération lui est due. De là découle la légitimité de l’intérêt accordé au capital. Nous verrons plus loin comme déduction de ce même axiome que la propriété y trouve une base. A l’individu qui gagne son pain à force d’activité et de fatigue, il paraîtra d’abord étrange que l’épargne, fonction négative et inerte en apparence, soit classée au rang du travail actif et récompensée au même titre. C’est que, dans l’esprit du vulgaire, l’idée de capitalisation se confond toujours avec celle de richesse. Pour l’observateur attentif, il n’en est pas ainsi. Les gens assez riches pour que l’économie ne leur coûte aucun effort n’existent qu’à l’état d’exception, et quant à ces grands capitalistes qui font tant d’envieux, ils ne sont pas autre chose que des industriels ayant l’agréable et lucrative spécialité d’utiliser les petites réserves. En réalité, les nations s’enrichissent et se perfectionnent bien moins par la thésaurisation de quelques familles opulentes que par les imperceptibles épargnes de la multitude. Le paysan qui amasse pour défricher un coin de terre, l’ouvrier qui parvient à acheter des outils pour s’établir, le bourgeois qui limite ses dépenses personnelles pour faire de son fils un citoyen instruit et utile, l’humble employé qui fait des placemens pour que sa vieillesse ne soit pas sans dignité, voilà, sans qu’ils s’en doutent, les vrais créateurs de la puissance sociale. Mais ce service rendu à la communauté, croit-on qu’il s’accomplisse sans effort et qu’il soit sans mérite? Certes dans cette résistance à la tentation de dépenser, dans cette persévérance à lutter contre la fantaisie, quelquefois même contre un désir légitime, il y a un travail moral souvent plus pénible que le travail des bras, et quand c’est au sein d’une famille pauvre qu’on se prive ainsi en vue de l’avenir, on pourrait bien répéter ce que Montaigne a dit de la continence : « Je ne connais pas de faire plus actif ni plus vaillant que ce non-faire. »

Tout travail industriel opéré avec continuité, même celui qui consiste à économiser, exige un effort, une peine, une certaine violence faite aux entraînemens de la fantaisie : ce fait sera généralement admis, à moins qu’il n’existe encore quelques-uns de ces utopistes qui avaient rêvé le travail attrayant. L’homme est donc sollicité en sens contraires par deux forces divergentes, le besoin qui le pousse au travail et le désir d’échapper à cette peine que le travail occasionne. Le balancement de ces deux forces dans la machine humaine y joue le rôle du pendule qui imprime et règle le mouvement. Il en résulte une disposition naturelle exprimée par la formule dont M. Courcelle-Seneuil a fait son principe générateur.

Il y a eu dans les écoles de longues controverses au sujet des agens naturels ou forces productives. Quelques théoriciens ramènent tout au travail. M. Courcelle-Seneuil reconnaît seulement deux forces : la terre, considérée comme foyer naturel d’élaboration (vis naturœ), et le travail humain appliqué à la transformation, au transfert ou à la conservation des produits. Si l’on se décide à considérer la terre comme un agent, il serait plus juste de dire que les forces productives sont au nombre de trois, et je m’étonne que M. Courcelle-Seneuil n’ait pas introduit cette division, car elle ressort exactement de son analyse. En décomposant le travail humain, il y distingue un effort corporel et un effort intellectuel. Le premier, soumis aux lois de la matière, ne pouvant se développer sur deux points à la fois, est limité dans ses effets par la puissance de celui qui l’exerce; c’est la main-d’œuvre proprement dite. La dextérité et la vigueur d’un ouvrier ne servent de rien à un autre ouvrier, et quand le labeur cesse, l’utilité s’évanouit. Dans l’effort intellectuel au contraire, il y a un résultat qui survit à celui qui l’a produit, et dont les imitateurs profitent indéfiniment et sans sacrifice. Ces acquisitions successives constituent au sein de chaque groupe humain un fonds commun d’expérience, un idéal d’exécution que l’auteur de la ploutologie appelle l’art industriel [3]. Or cette puissance impersonnelle et collective, cette aptitude diffuse au sein d’un peuple me paraît être une troisième force productive, puisqu’elle est tout à fait distincte de la fécondité terrestre et du labeur individualisé.

Sous ce nom d’art industriel, l’auteur comprend non-seulement les inventions tendant à dominer la matière, comme celles qui procèdent de la mécanique ou de la chimie, mais aussi les combinaisons d’ateliers plus ou moins ingénieuses, la pratique commerciale plus ou moins perfectionnée, la législation et même la discipline morale dans leurs rapports avec la production. De même que l’aptitude industrielle est inégale entre les individus, il y a aussi des degrés nombreux, quant à l’éducation industrielle, entre les divers groupes humains, soit que l’on compare entre eux des peuples divers, soit que l’on considère un même peuple, ou même l’humanité prise dans son ensemble, à des âges différens de leur existence. Ce degré d’avancement dans l’art industriel constitue un fait dont il faut tenir compte dans les spéculations de l’économie politique, de même qu’en physique, avant d’opérer, on doit constater la température générale par laquelle les corps sont influencés. M. Courcelle-Seneuil n’y manque jamais : il a poussé loin l’analyse des forces productives, et les formules qu’il introduit deviendront des instrumens fort utiles pour mesurer la place qu’occupe une société dans l’ordre industriel, comme pour aviser aux moyens d’enrichissement.

Un autre avantage de cette nomenclature est de simplifier beaucoup, ce me semble, un problème sur lequel les économistes ont longtemps disserté sans parvenir à se mettre d’accord. Les auteurs primitifs, et beaucoup de modernes à leur exemple, n’attribuaient le nom de richesses qu’aux produits matériels ou aux services matérialisés et ayant une valeur échangeable. D’autres auteurs, à l’exemple de J.-B. Say, se sont laissé éblouir par cette considération, que certaines aptitudes, celles de l’avocat, du médecin, du savant, du prêtre, certaines qualités physiques ou morales acquises par le travailleur ont une utilité, une valeur, et contribuent évidemment à l’enrichissement des sociétés : comme il leur répugnait de négliger ces élémens, ils ont admis une classe de richesses immatérielles qu’ils portent à l’actif, pour ainsi dire, dans l’inventaire de la communauté. Si le tort des premiers théoriciens est de ne voir que l’effet produit, le tort des seconds est de confondre l’effet avec la cause. Je crois qu’avec la nomenclature des forces productives proposée par l’auteur de la ploutologie, il n’y aurait plus à discuter à propos des richesses immatérielles. Le savoir, l’intelligence, la dextérité ingénieuse et autres utilités de ce genre se classeraient au nombre des élémens producteurs compris sous le titre d’art industriel, et on réserverait le nom de richesses pour les produits matériels susceptibles d’être appropriés et échangés.

M. Courcelle-Seneuil n’a pas envisagé la consommation comme une branche spéciale de l’économie politique. A ses yeux, les faits de cet ordre se confondent avec les phénomènes de production et de distribution; il est d’accord en cela avec M. Rossi et M. John Stuart Mill. Ce chapitre d’ailleurs ne me paraît offrir aucun point de vue particulier. A propos de la population au contraire, l’auteur de la ploutologie se sépare nettement de l’école et prend une position distincte.

Il est incontestable que le nombre des hommes réunis en société a pour mesure l’étendue des ressources créées par l’industrie. Le mystérieux rapport qui existe entre l’ensemble des travaux producteurs et le mouvement en plus ou en moins des populations est sans doute déterminé par une loi générale : s’il en est ainsi, il y aurait un intérêt suprême à constater cette loi. Malheureusement, la question, abordée d’une manière incidente par Malthus, n’a pas été bien posée dès l’origine [4] : d’une controverse faussée par les passions politiques, il est sorti une doctrine vraiment désolante : tout le monde la connaît, car elle a le mérite de la clarté, et peut être enfermée tout entière en peu de mots. L’espèce humaine a une tendance organique et virtuelle à s’accroître beaucoup plus rapidement que les moyens d’existence à son usage. La loi naturelle étant que le nombre des êtres humains venus au monde soit disproportionné avec les ressources que le travail peut fournir, il en résulte que beaucoup de malheureux « sont de trop sur la terre, et qu’au grand banquet de la nature il n’y a pas de couvert mis pour eux; » je transcris l’expression du philosophe anglais, tranchante comme le glaive du bourreau. Comment s’opère cette élimination nécessaire pour rétablir l’équilibre entre le nombre des bouches et la quantité des subsistances? Par l’incessante et inévitable destruction de ceux qui sont de trop, de ceux qui sont le plus exposés aux vices, aux maladies, aux défaillances qu’engendre la misère. Essayer de supprimer la misère est une entreprise chimérique : elle est en permanence dans les bas degrés de l’échelle sociale en raison de la surabondante fécondité départie à l’espèce humaine. Le seul moyen, s’il en est, de réagir contre cette fatalité est d’observer la prudence dans le mariage, de ne pas donner l’existence à des enfans pour lesquels on n’entrevoit pas un sort décent et tolérable.

Malthus est le théoricien de la misère : il a proclamé pour ainsi dire la légitimité de son règne. Triste mission et triste succès! Sa doctrine heureusement est fort ébranlée; mais il ne s’agit pas de la réfuter ici. Je m’en tiendrai à une observation qui va me ramener au livre de M. Courcelle-Seneuil. Ce prétendu principe de la population formulé par Malthus, et dont les économistes ont si complaisamment accepté la solidarité, est pourtant en dehors de l’économie politique : il soulève des problèmes de physiologie et de morale, mais il ne rattache en aucune façon le mouvement de la population au mouvement industriel. A quoi bon sonder les mystères de la production et de la distribution des richesses? Ils sont sans influence sur le sort des classes nécessiteuses, s’il est vrai, comme le dit Malthus, que la misère provient d’une pullulation presque inévitable parmi les peuples, et que pour une ration produite il se présentera toujours deux consommateurs, dont un doit périr. M. Courcelle-Seneuil écarte les considérations de physiologie, assez incertaines d’ailleurs, sur la fécondité de l’espèce humaine. Le mérite de ses formules est d’être uniquement ramenées aux faits économiques. Voyons comment il raisonne.

Après avoir admis, suivant l’évidence, que le nombre des hommes dans une société est en rapport avec les ressources créées par le travail, on doit remarquer que ce mot ressources est applicable non-seulement aux denrées alimentaires, mais à tous les produits échangeables. Un peuple qui produirait spécialement du charbon, du fer, des étoffes, et qui pourrait les offrir à des prix séduisans, ne manquerait pas plus de pain qu’un peuple producteur de blé, pourvu toutefois que sa liberté commerciale ne fût point paralysée par de stupides règlemens. Cette observation si simple est importante : elle renverse tout d’abord la fameuse proposition sur laquelle Malthus a échafaudé son système [5], car en supposant que la multiplication des hommes fût toujours plus rapide que celle des subsistances, ce qui n’est aucunement démontré, il n’y a pas de limite assignable à la fabrication des marchandises avec lesquelles les alimens peuvent être achetés.

Dans toute société, quelle qu’elle soit, la quantité de ressources créées est la résultante nécessaire de son état économique : exprimons cette quantité par 1,000. Il y a pour chaque individu un minimum de consommation, au-dessous duquel il ne lui serait pas possible de descendre sans que son existence fût compromise : représentons ce minimum par une moyenne dont l’expression sera 10. Il est évident que, dans une société ainsi ordonnée, le plus haut chiffre auquel la population pourra s’élever ne dépassera pas 100; mais dans toutes les sociétés connues le partage des objets consommables est très inégal entre les parties prenantes : il est nécessaire, comme moyen d’émulation, qu’il en soit ainsi. Il y a des individus qui absorbent à leur profit beaucoup plus de choses utiles que certains autres : il y a aussi des consommations improductives qui ne profitent à personne. Plaçons-nous donc dans ce milieu imaginaire que nous venons de prendre pour exemple, et admettons que 20 consommateurs absorbent le double de ce qui a été considéré comme le minimum, soit une quantité égale à 400; l’excédant à partager sera réduit à 600, et cet excédant ne pourra pas faire subsister plus de 60 individus. Dans cette hypothèse, le chiffre de la population totale tomberait forcément à 80. Supposons encore que dans cette même société on détruisît en consommations inutiles des ressources dont la quotité pourrait être exprimée par le chiffre 100 : voilà encore dix existences devenues impossibles, et le chiffre de la population va tomber nécessairement à 70. Cette déduction est d’une telle évidence qu’elle ne comporte aucune contradiction : il suffit de l’énoncer pour qu’elle soit acceptée. M. Courcelle-Seneuil, qui aime les formules précises, mais qui ne se défie pas assez de sa tendance à employer le langage algébrique, énonce de la manière suivante la loi qu’il propose d’introduire dans la science : « Le chiffre nécessaire de la population est égal à la somme des revenus de la société, diminué de la somme des inégalités de consommation, et divisé par le minimum de consommation. »

Je préfère de beaucoup cette formule à celle de Malthus : sans contredire en rien ce qu’il y a de vrai dans les assertions de celui-ci, elle n’implique pas la fatalité de la misère : elle rattache et subordonne le mouvement de la population au mouvement industriel. Suivant le philosophe anglais au contraire, la population serait toujours et nécessairement exubérante et affamée, quels que fussent les effets et les résultats de l’industrie, de sorte que l’homme d’état, en présence d’une misère inévitable, n’aurait qu’à se croiser les bras et à gémir. On serait tenté de reprocher à M. Courcelle de n’avoir pas assez insisté sur cette différence. J’essaierai de la faire ressortir un peu plus loin, en montrant les rapports de la théorie à l’application.

Des discussions très animées ont eu lieu en ces dernières années à propos de ce qu’on appelle la loi de la rente. En mettant le problème au concours, l’Académie des sciences morales et politiques l’a énoncé de manière à faire sentir qu’elle adoptait la théorie à laquelle est attaché le nom de Ricardo, et qu’elle demandait moins une recherche nouvelle et indépendante qu’une démonstration définitive en faveur de la théorie la plus ordinairement adoptée. Après un premier concours sans résultat, l’Académie a reçu seulement deux mémoires à la seconde épreuve, et elle a décerné le prix à l’un des concurrens sans témoigner bien nettement que les doutes avaient été éclaircis. D’où vient cette irrésolution? C’est, je crois, qu’en étudiant cette question, il est arrivé ce qui est si fréquent sur le terrain de l’économie politique. Au lieu de dégager d’un phénomène très complexe le fait évident, incontestable, et de l’élever à la hauteur d’un axiome scientifique, on s’est préoccupé des conséquences; on a disserté sur les effets de la mise en valeur des terres, et les solutions ont varié autant que les points de vue politiques.

En vertu d’une analyse trop connue pour qu’il soit nécessaire de la reproduire ici, Ricardo avait prétendu démontrer que la terre donne une rente représentative de sa fécondité naturelle et indépendante du fermage destiné à rémunérer le capital incorporé au fonds, que cette rente n’augmente pas le prix des denrées, et que le propriétaire peut la toucher en sûreté de conscience. Dès qu’on s’empare de cette proposition pour y puiser des argumens pour ou contre le droit; des propriétaires fonciers, ainsi qu’on l’a fait en Angleterre à propos de la libre introduction des céréales, ou en France pendant la fièvre socialiste de 1848, on sort du cadre de la science exacte pour se lancer dans les vagues régions de l’hypothèse. Veut-on opérer selon la rigueur scientifique? Il faut s’en tenir à énoncer dogmatiquement le fait avéré, sans s’inquiéter de l’usage que les praticiens en peuvent faire. Il est incontestable, en thèse générale, que les terres les plus fécondes et les plus favorisées sont utilisées les premières, et qu’à défaut des sols de premier choix, on met en culture des terrains dont la richesse naturelle est moindre. Il est de la même évidence que si l’on veut augmenter les ressources alimentaires, non par l’extension des cultures, mais en y appliquant plus de soins et de dépenses, les récoltes n’augmenteront pas dans la proportion du capital engagé : la progression sera décroissante; il arrivera même un moment où la multiplication du capital ne multiplierait pas le produit [6]. Or les derniers venus, produisant plus chèrement que par le passé, sont obligés de vendre plus cher. Les anciens producteurs profitent de la plus-value. Ce résultat est tellement nécessaire, qu’il se reproduit dans l’industrie manufacturière. Cent fabriques qui fournissaient une marchandise sont devenues insuffisantes par l’effet d’une population croissante : il y a place pour dix fabriques nouvelles. Si les conditions d’établissement pour celles-ci sont telles qu’elles ne peuvent produire au même prix que les autres, et si néanmoins leur fabrication trouve des acheteurs, il y aura une hausse de prix correspondante sur toutes les marchandises de même espèce, car, la demande balançant l’offre, aucun marchand ne donne pour 10 ce que son voisin peut vendre 12.

Voilà les faits tels qu’ils ressortent de la subtile et rigoureuse analyse de Ricardo, et je ne crois pas qu’il soit possible de les contester. Dans cette fameuse loi de la rente, le fait essentiel et de nature à frapper l’observateur par son évidence est donc un phénomène agissant sur la formation des prix, et qui pourrait être ainsi formulé : « Tant que l’offre d’un produit ne dépasse pas les besoins, le prix de cet article est réglé par la dépense du producteur qui travaille le plus chèrement. »

La loi de la rente (je lui conserve ce nom malencontreux pour me conformer à l’usage) est d’ailleurs en corrélation avec une autre loi, celle des débouchés [7], qui agit en sens contraire et tend à en amoindrir les mauvais effets. Si l’une détermine la progression inévitable des prix sous l’influence d’une population croissante, l’autre montre les débouchés devenant plus nombreux au sein d’une population qui s’agglomère. A mesure que les produits trouvent plus d’acheteurs, la division du travail s’opère naturellement. Chacun se restreint à la spécialité la plus conforme à ses aptitudes, s’y applique, y acquiert une dextérité supérieure, y introduit des économies par des inventions successives. Les transports sont plus faciles et moins coûteux en raison de la densité de la population qui fraie les chemins et rapproche les distances. Ainsi la tendance à l’enchérissement, inévitable à mesure qu’augmente le nombre des consommateurs, se trouve atténuée par ce progrès industriel que détermine l’élargissement des débouchés.

En ce qui concerne la loi de la rente et la loi du débouché, M. Courcelle-Seneuil n’a pas précisément innové, si ce n’est qu’il les classe parmi les phénomènes de production, tandis que dans les traités ordinaires elles sont considérées comme des faits de distribution. Cette différence tient à son plan et à sa manière de procéder. Appliqué à dégager le fait qui lui semble incontestable pour l’élever à la puissance d’une loi scientifique, il n’a reconnu les caractères d’une loi générale qu’au double fait que je viens d’exposer, l’influence corrélative des mouvemens de la population sur la propriété territoriale et sur l’industrie. Ces phénomènes ne se rapportent en effet qu’à la production des richesses. Certes ce n’est pas un médiocre mérite que cette dextérité à dégager la formule scientifique, à dissiper la confusion qui existe dans tant d’autres livres par le mélange incessant de la théorie et de l’application.

Le second livre de la ploutologie est destiné à exposer comment les choses produites et appropriées aux besoins de l’homme arrivent jusqu’aux consommateurs : c’est là, à mon avis, la partie originale et caractéristique de l’œuvre.

Le phénomène de la production des richesses est, comme on vient de le voir, dominé par certaines lois simples, essentielles, invariables, auxquelles l’humanité ne peut se soustraire, quel que soit d’ailleurs le milieu social où l’on opère; il n’en est pas de même quant à la dissémination des richesses produites; ce second ordre de phénomènes est incessamment diversifié par toute sorte de causes fortuites, d’arrangemens systématiques et arbitraires. En considérant les diverses sociétés passées ou présentes, il serait peut-être impossible de signaler deux peuples où la distribution eût été effectuée suivant des lois absolument semblables. Faut-il conclure de là que les accidens de distribution sont des jeux du hasard échappant à toute coordination scientifique? Ce serait aller beaucoup trop loin. Observateur calme et attentif, M. Courcelle-Seneuil constate que les divers phénomènes de cet ordre peuvent être ramenés à deux modes élémentaires, — distribution par voie d’autorité, — distribution suivant la liberté. Il est important d’insister sur cette distinction.

Au premier de ces deux modes se rapportent les innombrables cas où le pouvoir suprême intervient et influence par ses règlemens la pondération naturelle des services et des récompenses. Par exemple, lorsqu’on prélève au moyen de l’impôt une partie des richesses créées pour rémunérer les fonctionnaires publics, lorsque l’on constitue un monopole au profit d’une classe et au détriment des autres, lorsque des mesures administratives faussent le cours normal des marchandises et des salaires, dans ces cas divers comme dans mille autres l’influence du pouvoir souverain se fait sentir et modifie par voie d’autorité le partage des richesses acquises.

Le second mode de distribution, celui qui procède de la liberté, implique un état de choses dans lequel, en l’absence de règlemens arbitraires, l’individu dispose souverainement de son travail et de la portion de capitaux qu’il a réalisée. Dans l’idéal de ce système, les prix des objets matériels comme la solde des différens labeurs s’établiraient en vertu d’une loi unique et toujours respectée, celle de l’offre et de la demande; les produits ne parviendraient aux consommateurs qu’au moyen d’échanges librement consentis, et de cette manière chacun serait rémunéré exactement dans la proportion des besoins que la société aurait des produits dont il dispose et des services qu’il peut rendre.

Ce rôle simultané de l’autorité et de la liberté dans l’expansion des fruits du travail ne peut pas être mis en doute : il faut classer le fait au rang de ces axiomes scientifiques si simples et si évidens qu’en les entendant énoncer chacun se figure les avoir connus de tout temps, et qu’on est étonné de voir un écrivain prendre la peine de les démontrer. Il n’y a que les profonds penseurs qui savent combien il faut de puissance philosophique pour formuler et vulgariser ces vérités primordiales qui existent à l’état latent dans tous les esprits. On a écrit des montagnes de livres sur l’économie politique, et cependant je ne connais pas un seul traité antérieur à celui de M. Courcelle-Seneuil où cette distinction entre les deux modes élémentaires de distribution soit établie d’une manière saisissante. En analysant le phénomène dont il s’agit, les théoriciens ont opéré dans le vide, pour ainsi dire. Sans prévenir leurs lecteurs, ils ont raisonné dans l’hypothèse d’une société idéale où les transactions se régleraient sous l’empire de la concurrence, par contrats librement débattus et consentis. Écoutez-les lorsqu’ils exposent comment les produits du travail collectif arrivent par parties inégales à la disposition des consommateurs, comment se pondèrent, en vertu de l’offre et de la demande, l’intérêt du capital, les profits de l’intelligence, les salaires du travail manuel, de sorte qu’à les entendre il semblerait que la distribution rémunératrice a lieu infailliblement de la manière la plus équitable, la plus conforme aux intérêts généraux. Le malheur de ces démonstrations, je le répète, est qu’elles s’appliquent non pas à l’état actuel des sociétés civilisées, mais à un état idéal, où régnerait d’une manière absolue la liberté économique. Or un pareil régime n’a jamais existé nulle part. Dans presque toutes les sociétés passées ou présentes, la distribution s’est effectuée ou s’effectue en vertu de systèmes mixtes [8] où prédomine, suivant les milieux politiques, tantôt un principe, tantôt l’autre.

Par cela même que cette combinaison de l’autorité et de la liberté est un de ces gros faits qui sautent aux yeux dès qu’on prend la peine d’y regarder, les économistes ont négligé de le constater scientifiquement : c’est une regrettable inadvertance. Il en est résulté que leurs théories ne s’harmonisent pas avec les réalités. L’érudit n’y trouve rien qui soit en rapport avec la constitution des peuples anciens. Les hommes engagés dans les luttes politiques, surtout ceux qui cherchent leur clientèle au sein des classes souffrantes, veulent-ils prendre conseil des économistes : ils trouvent dans leurs livres ces considérations idéales applicables à un régime de liberté parfaite qui n’a jamais existé, et comme ces livres ne disent pas comment il se fait que cette prétendue harmonie naturelle est si souvent faussée dans la pratique, comme ils ne montrent jamais la différence existant entre une liberté économique sincère et parfaite et le régime de liberté menteuse des sociétés actuelles, les avocats des classes souffrantes ne trouvent pas dans l’enseignement économique les solutions qu’ils y cherchent; ils le dédaignent comme un bavardage inutile et captieux à l’usage des endormeurs politiques. Ce malentendu a eu pour effet de rendre la science saine et désintéressée de Smith et de Bastiat suspecte aux classes populaires, et de les repousser vers les utopistes, qui n’hésitent jamais à offrir des remèdes pour tous les maux.

Lorsque la distribution des richesses sociales est effectuée ou fortement influencée par le pouvoir souverain, elle n’offre pas matière aux déductions scientifiques. Le propre de la science étant de fournir aux hommes les moyens de connaître et de prévoir, elle doit limiter ses opérations aux faits qui se rattachent à quelque grande loi naturelle et se reproduisent constamment. Si les actes des législateurs sont arbitraires, comment les coordonner? comment appliquer l’analyse et la synthèse à ces myriades de combinaisons politiques, religieuses, administratives, policières, imaginées depuis qu’il y a des sociétés humaines pour que celui-ci profite plus ou moins du travail de celui-là? Au contraire, dans l’hypothèse d’une distribution où rien ne gênerait la liberté des contractans, tout devient normal et rationnel; les aptitudes et les efforts s’enchaînent, s’équilibrent, s’harmonisent comme par enchantement.

Qu’on admette, comme une vérité incontestable, que toute créature humaine apporte en naissant le désir du bien-être et la crainte du mal physique, et que chacun cherche à satisfaire ses besoins réels ou factices au prix du moindre travail possible : avec cet axiome, on possédera le moteur qui va mettre en mouvement les rouages si compliqués de l’industrie humaine. Deux hommes, appliquant leur activité à des travaux différens, ne tarderont pas à échanger leurs produits, parce qu’ils obtiendront plus de jouissance avec moins d’efforts au moyen de cette division instinctive du travail. De nouveaux producteurs, apportant des objets similaires sur le marché, y provoquent la concurrence. A mesure que le nombre des concurrens augmente, la lutte entre les échangistes devient moins fatale, moins influencée par les instincts égoïstes; elle se rapproche davantage de la stricte justice : l’individu enclin à abuser de sa supériorité rencontre plus d’obstacles pour faire la loi.

On pourrait dire à la rigueur que tout dans le monde aboutit à des produits commerciaux : une marchandise n’est pas autre chose qu’une collection de services matérialisés et passés à l’état d’objet vendable. L’échange des produits contre les services présens ou futurs est donc subordonné aux mêmes lois que l’échange direct (autrement dit achat-vente) des marchandises matérielles. Bref, comme l’oscillation du pendule qui organise toute la vie en mesurant le temps, cette étoffe dont la vie est faite, le simple balancement de l’offre et de la demande est destiné à régler, pour le bien de tous, les transactions si prodigieusement diversifiées auxquelles peuvent donner lieu la spéculation commerciale, le crédit, le placement des capitaux, la solde des fonctions utiles, depuis celles qui exigent une haute intelligence jusqu’à l’humble labeur du manœuvre. Ce même instinct qui pousse chacun à se procurer le plus de bien-être possible avec le moins de travail engendre aussi le progrès industriel. L’individu qui ne se trouve pas suffisamment rémunéré par l’offre qui lui est faite s’applique à perfectionner ses moyens de fabrication, ou à se classer dans une industrie plus lucrative, ou bien encore il tâche d’échapper à la concurrence en inventant des articles nouveaux. La société, prise dans son ensemble, profite de cette émulation et s’épanouit dans la jouissance des besoins satisfaits. Considéré à ce point de vue, le monde apparaît comme une vaste maison d’enchères publiques où les labeurs de toute sorte sont incessamment vendus et achetés, c’est-à-dire échangés, et en définitive rémunérés équitablement.

Il est bien entendu que ceci s’applique par hypothèse, non pas aux sociétés industrielles telles que nous les avons sous les yeux, mais à un milieu idéal où régnerait une liberté économique absolue et parfaite. Il faudrait, pour réagir contre les préjugés existans, que les économistes eussent le soin de rappeler cette observation dans chacune de leurs pages : je serais tenté de faire à M. Courcelle-Seneuil lui-même le reproche de n’avoir pas assez insisté sur ce point, et de donner parfois matière au malentendu causé par l’inadvertance de ses devanciers. En ce qui concerne, par exemple, le paiement des services industriels, l’usage a consacré une distinction entre l’intérêt du capital, les profits de l’entrepreneur et les salaires de la main-d’œuvre. M. Courcelle-Seneuil supprime le mot profit et applique le nom de salaire au contingent des entrepreneurs comme à celui des ouvriers, sous prétexte que la rémunération des uns et des autres est soumise aux mêmes vicissitudes, réglée par les mêmes lois. Cela peut être exact en supposant un milieu industriel où rien ne ferait obstacle à l’initiative de l’individu, à la liberté des contrats; malheureusement il n’en est pas encore ainsi dans l’état actuel des nations. Les lois sur le crédit, sur les sociétés industrielles et d’autres encore, un subtil réseau de petits règlemens, font obstacle à cette bienheureuse harmonie des besoins et des aptitudes rêvée par les économistes. Telle est, hélas! la cause des agitations d’atelier, de cet antagonisme que bien des gens supposent éteint quand il n’est pas flagrant, mais qui subsiste néanmoins et réagit d’une façon plus ou moins distincte dans toutes les évolutions de la politique contemporaine.

Je crois que la distinction si heureusement introduite par M. Courcelle-Seneuil entre le rôle de l’autorité et les effets de la liberté a été suffisamment comprise. Est-il nécessaire de mettre en parallèle ces deux principes, et de se demander, comme l’a fait l’auteur de la ploutologie, lequel est préférable? En écrivant ce chapitre, il s’est évidemment fait une loi de la plus rigoureuse impartialité. On sent chez lui la velléité de réagir contre les doctrines trop absolues de l’école qui n’a pas fait la part de l’autorité dans les résultats économiques. Peut-être aussi a-t-il été influencé à son insu par le milieu où son œuvre a été composée. Il écrivait au Chili, dans une société en voie de développement, qui doit beaucoup à la vigilance de son gouvernement éclairé, et pour qui cette tutelle sera longtemps encore un bienfait. Quoi qu’il en soit, la liberté n’a pas à se plaindre du parallèle. L’impression qu’on y puise, c’est que les nations dont l’économie industrielle est le moins faussée par des arrangemens arbitraires développent en elles une force de production supérieure, et acquièrent une richesse qui leur donne la prépondérance dans l’ordre politique. Le principe d’autorité, appliqué sans les correctifs que lui oppose la force des choses, conduirait les peuples au communisme. L’autre système a des tendances contraires, puisque la propriété personnelle, impliquant le droit d’échanger librement ce que l’on possède, est l’essence même de la liberté économique.

Il faut insister enfin sur un genre de preuve qui frappera certainement les esprits philosophiques. J’ai dit plus haut que les actes de l’autorité, accidentels et arbitraires de leur nature, ne comportent pas une nomenclature scientifique, tandis que les faits économiques accomplis sous l’empire d’une franche liberté s’ordonnent systématiquement, d’une manière invariable et rationnelle. N’y a-t-il pas dans ce contraste un grand enseignement? dans le commun des esprits, les idées d’ordre se trouvent ordinairement associées à l’idée d’autorité, et le mot de liberté, il faut bien l’avouer, provoque instinctivement on ne sait quelle appréhension de désordre. Cela tient à ce que les coups d’autorité, de quelque main qu’ils viennent, ont pour but d’affermir le fait existant, et de procurer une quiétude momentanée à la foule imprévoyante. La liberté, droit aussi vieux que l’homme, mais fait nouveau dans le monde, n’y peut tracer les sillons qui seront fécondés plus tard sans quelques-uns de ces coups de collier qui ébranlent le sol. Ces impressions, que nous puisons dans la sphère de la politique, nous les rapportons, sans y réfléchir, dans la vie industrielle. Contrairement à nos préjugés, l’autorité en matière économique, c’est l’expédient modifiant la règle. L’ordre véritable, le plan providentiel destiné à mettre en équilibre le besoin et l’effort, le service et la récompense, c’est la liberté.

Pour faire voir en quoi M. Courcelle-Seneuil diffère de ses devanciers, j’ai dû revenir sur les généralités de la science économique. Cette partie abstraite et dogmatique, pour laquelle on nous propose le nom de ploutologie, se réduit, comme on a pu le voir, à un assez petit nombre de notions, et les lois naturelles mises en évidence paraissent si simples, si élémentaires, qu’on a peine à s’expliquer l’importance que les théoriciens y attachent. Il en est de même pour la plupart des autres sciences. En géométrie, en mécanique, en chimie, les applications découlent aussi d’un petit nombre d’axiomes; mais, quand un esprit alerte et lucide possède ces notions primordiales, il en tire des combinaisons intimes. L’ignorant, voyant les résultats, ne pourra jamais comprendre qu’ils étaient renfermés dans la petite formule, comme l’arbre immense dans le germe imperceptible. Transportons-nous par l’imagination aux plus belles années du siècle de Louis XIV, vers 1672. Nous sommes, non point parmi les gens vulgaires de l’époque, mais dans un salon, au milieu de cette société si élégante et si curieuse de toutes les choses spirituelles ou instructives. On annonce un savant : c’est le physicien Mariotte. On remarque en lui une émotion inaccoutumée, et celui-ci, dans le naïf orgueil d’un succès récent, annonce qu’il vient de constater une loi naturelle qui ne sera sans doute pas inutile pour le bien de l’humanité. A ce mot, les causeries intimes cessent, et il se forme autour du savant un cercle d’hommes éclairés, de femmes spirituelles, palpitant dans l’attente de quelque sublime révélation. Le savant exprime alors cette loi à laquelle son nom est resté attaché : « Un corps à l’état gazeux est doué d’une force élastique qui varie en raison inverse du volume qu’elle occupe. » On s’attendait à une découverte éclatante, d’un résultat immédiat et palpable, et il ne s’agit au contraire que d’une formule de laboratoire qu’on saisit vaguement, et dont on ne soupçonne pas même les applications. On se figure qu’on a été dupe d’une vanité pédantesque : le cercle formé autour du savant s’éclaircit, et on revient à cet échange de propos aimables et d’ingénieuses frivolités dont tous ces gens d’esprit font leurs délices.

Tout le monde conviendra que les choses se seraient passées comme je viens de le supposer, si l’habile physicien avait fait la première confidence de sa découverte dans ce milieu de gens fort distingués sans doute, mais peu préparés à le comprendre par leurs études spéciales. Poussons la fiction plus loin, et complétons la scène. Sous les complimens que des gens polis ne lui refusent pas, le pauvre Mariotte sent une incrédulité ironique. Piqué au vif, il défend sa thèse avec passion : il affirme que les corps gazéiformes portent en eux-mêmes le principe d’un moteur nouveau, plus puissant que les anciens, et plus docile à la volonté de l’homme : s’oubliant dans une sorte d’extase prophétique, il va jusqu’à dire que, si l’on parvient à discipliner ce moteur dont il a mesuré la force, un pays pourra effectuer cent fois, mille fois plus de travail que ne le comporterait la population réduite au travail des bras, que les vaisseaux traceront leurs routes sur les mers en dépit des vents, que les gens du commun, voitures par milliers à la fois, feront plus de chemin en une heure qu’aucun des seigneurs qui l’écoutent n’en saurait faire en un jour. Mors ce n’est plus de l’incrédulité qui accueille le pauvre savant, c’est de l’inquiétude et de la pitié : on se demande s’il n’est pas fou. Mais peut-être y a-t-il dans un coin du salon un auditeur attentif et sérieux, familiarisé avec ce genre d’études, et doué du génie de l’application, Denis Papin par exemple. Celui-ci, dans un éclair d’intelligence, comprendra qu’il est possible d’employer la force élastique de l’eau vaporisée ou d’un gaz quelconque à soulever un piston dans un tube. Que cette idée soit matérialisée par un premier essai, les hommes capables de la féconder, les Watt, les Fulton, les Dallery, ne lui manqueront pas, et un moteur, multipliant à l’infini les forces humaines, renouvellera la face du monde.

Il est bien entendu que je ne prétends pas faire une part à Mariotte dans l’invention de la machine à vapeur; cela n’est point de ma compétence. J’ai risqué un exemple fictif qui m’a paru propre à caractériser l’importance de ces formules générales dont les gens inattentifs font si peu de cas, dont les auteurs eux-mêmes soupçonnent rarement toute la portée. Les mécaniciens n’auraient sans doute pas inventé la locomotive, si des savans n’avaient pas mesuré préalablement l’élasticité des gaz et des vapeurs. Les hommes d’état seraient impuissans à perfectionner la mécanique sociale, si des penseurs n’avaient pas divulgué les lois naturelles qui régissent le travail humain. Je vais montrer au surplus la place que l’économie politique occupe dans le monde, et l’emploi qu’on en peut faire.


II.

Le travail incessant de l’homme n’étant pas moins nécessaire à la perpétuité du monde que l’équilibre des corps célestes, n’est-il pas raisonnable d’admettre qu’il y a aussi certaines conditions d’équilibre pour l’activité humaine? Il faut s’attendre à cette objection : si tout est prédisposé pour que l’harmonie existe dans l’ordre industriel, et que le bien-être se propage indéfiniment, pourquoi cet heureux phénomène ne s’est-il jamais réalisé? D’où vient que l’immense majorité des hommes qui ont vécu, qui vivent encore sur la terre, y traînent une existence honteuse et misérable? La réponse est facile.

L’homme n’obéit pas au même genre d’attraction que les corps inertes. Aux yeux de l’économiste, il apparaît tel que nous le présentent la religion et la philosophie : une force intelligente et libre, moralement responsable de ses actes. Quoique subordonné à une loi générale, atome dans un grand ensemble, il conserve néanmoins la faculté d’osciller entre deux limites extrêmes, le mal et le bien, l’égoïsme ou l’abnégation. Nous venons de voir, à propos de l’expansion des richesses, qu’elle ne pouvait être opérée que de deux manières : ou arbitrairement, en vertu de règlemens factices, ou naturellement, avec une entière liberté de transaction, ce qui serait l’idéal du progrès. Eh bien! par une fatalité aisément explicable, jamais l’industrie n’a été livrée à ses propres tendances. En tous pays et en tous temps, les gouvernemens ont pris à tâche de l’organiser, de la réglementer, de la protéger, de la diriger, conformément au principe social dont ils étaient les émanations.

Ce n’est point un paradoxe que j’émets; l’histoire tout entière est la confirmation du fait que je formule. Où donc l’industrie humaine a-t-elle été libre? Est-ce dans l’antiquité orientale, sous la loi des castes, ou sous l’esclavage plus brutal, plus désespérant encore du monde gréco-romain? Serait-ce sous la servitude féodale, ou quand existaient les corporations d’arts et métiers? Mais 1789! Nombre de gens se figurent en effet que les temps postérieurs à cette date n’ont plus rien de la barbarie du passé, qu’aujourd’hui l’industrie est libre, et que chacun peut développer ses aptitudes sans entraves. Cette erreur presque générale provient de la confusion qu’il est si facile de faire entre la liberté politique et la liberté économique. Les assemblées de 1789 à 1801 ont posé les principes de la liberté dans l’ordre politique et de l’égalité dans les relations civiles; mais, en ce qui concerne l’économie proprement dite, leur œuvre a été faussée : il s’est produit alors, à l’insu des révolutionnaires, un phénomène dont l’histoire offrait déjà plusieurs exemples, et qu’il importe de caractériser.

On sait comment se forment, à l’origine des nations, les aristocraties de race. En pareil régime peut s’affermir à une condition : c’est que le troupeau, convenablement muselé, sera tenu à distance respectueuse de ses maîtres. Le reste sera l’œuvre du temps. Des types distincts se constitueront à la longue. Les différences d’esprit, d’instinct, d’aspect, de moralité, deviendront si frappantes, si réelles, que la supériorité des privilégiés resplendira, et que la loi politique ne semblera plus qu’une constatation de la loi naturelle. Il y eut un temps, nous l’oublions trop aujourd’hui, où la distance fut aussi grande en France entre le noble et le vilain qu’elle peut l’être encore de nos jours entre le serf et le boyard russes.

Qu’un mouvement quelconque rapproche la distance et que la paralysie des intelligences vienne à cesser, la foule sans nom commence à regarder ses meurtrissures et à en rougir. Les causes de son infériorité et de ses misères ne sont pas pour elle un problème à résoudre. Etant le principe même de la société, elles sont consignées en tête de la loi; elles sautent à tous les yeux : ce sont les privilèges de caste, la répartition arbitraire des charges, la dose inégale de liberté. La foule, qui ne semble vivre que lorsqu’elle possède une formule pour résumer ses doléances, demande alors la liberté, et par ce mot elle entend la suppression des faveurs attribuées au seul fait de la naissance, et l’égalité devant la loi dans l’ordre des relations civiles. Il est à peu près impossible de résister à la multitude quand elle sait nettement ce qu’elle veut, et qu’il n’y a plus moyen de lui faire prendre le change sur l’objet de ses désirs. Rarement aussi une aristocratie attaquée lutte jusqu’au point de succomber. Quand la brèche est trop largement ouverte, elle se sauve en se transformant; elle tend la main aux plus influens de ses adversaires : elle fusionne avec la finance, l’industrie, l’éloquence, le savoir et même le savoir-faire. Ainsi surgit une aristocratie de seconde main, dont la tendance est de rattraper dans l’ordre économique autant qu’elle est obligée d’abandonner dans l’ordre politique. Aux avantages résultant de la race succèdent à petit bruit les faveurs fiscales, les monopoles industriels, les arrangemens administratifs, une discipline factice régentant toutes les professions; De personnel qu’il était, le privilège devint impersonnel, en ce sens que tous les gens habiles peuvent prétendre aux profits qu’il assure. En fin de compte, les anciens privilégiés s’amoindrissent quelque peu dans cette évolution; la grosse masse du prolétariat y gagne quelque petite chose. Le plus net du bénéfice reste à cet élément nouveau qu’on a appelé chez les Romains l’ordre équestre, et de nos jours la bourgeoisie, en détournant ce dernier mot de son sens littéral et primitif : classe dont les limites sont incertaines et flottantes, ouverte à tous et cependant peu accessible; démocratie par son besoin d’indépendance et ses habitudes frondeuses, aristocratie par des privilèges dont elle profite sans s’en rendre compte.

On irait bien au-delà de ma pensée, si l’on supposait que, dans cette période sociale où les privilèges économiques succèdent aux privilèges de naissance, il y a toujours artifice et mauvais vouloir de la part de ceux qui provoquent ce changement et qui en profitent. La préméditation est rare en politique. Le trait saillant, le résultat définitif d’une évolution ne se dégage qu’à la longue, et il n’est compris que lorsque les historiens l’ont mis en évidence. Quand un peuple est averti par des convulsions intérieures qu’un ordre ancien va s’écrouler, chacun cherche à se prémunir, chacun tire à soi pour se faire un lit nouveau et assurer le lendemain : cela est dans les instincts de la nature humaine; mais, dans cette espèce de sauve-qui-peut, les classes supérieures ont nécessairement plus de lumières, plus de dextérité pour faire prévaloir leurs intérêts, et il se trouve qu’après la crise beaucoup de mesures disciplinaires, beaucoup d’incidens imprévus ont tourné à leur avantage. En possession du fait, elles ne tardent pas à invoquer le respect protecteur des droits acquis. Le maintien de certains monopoles devient un moyen de gouvernement. Il faut aussi faire la part de l’ignorance. Nombre d’abus qui ont fait le plus grand mal en faussant la constitution économique des divers pays y ont été introduits avec les meilleures intentions : c’est ce que prouverait particulièrement l’histoire administrative de la France.

J’avais à faire comprendre comment et pourquoi la liberté industrielle n’a jamais existé franchement jusqu’à ce jour. Exploitation directe et avouée chez les peuples dans la première phase de leur développement, réglementation plus ou moins désintéressée, plus ou moins intelligente dans les temps policés, action énervante des préjugés et de l’habitude, telles sont les causes qui ont altéré l’ordre de la nature et fait prévaloir diverses organisations où la spontanéité individuelle a presque toujours été contrariée. Il n’est donc pas surprenant que les nations n’aient pas encore connu cette heureuse expansion, ce sentiment du bien-être résultant du libre essor des facultés, et que, si bien drapées qu’elles soient dans leur luxe, la plaie des membres inférieurs, la misère, leur ait toujours fait ressentir on ne sait quel agacement maladif qui les prive du repos.

La liberté politique se rapporte à l’état des personnes; c’est l’égalité des individus au sein d’une constitution consacrant les grands principes du droit naturel. Plus humble dans ses prétentions, plus efficace peut-être dans ses effets, la liberté économique ne concerne que le mouvement industriel; elle implique, au profit de tout individu, le droit d’utiliser ses aptitudes dans un milieu où ses efforts ne seront pas amoindris par des combinaisons arbitraires. Je n’ai point à rechercher ici jusqu’à quel point ces deux natures de liberté sont solidaires, et si l’une pourrait exister sans l’autre. Je constate seulement qu’elles sont distinctes, quoique le vulgaire n’en lasse pas la différence. L’obscurité où toutes ces notions sont restées jusqu’au milieu du XVIIIe siècle a été un malheur pour le genre humain. C’est pour cela que toutes les révolutions anciennes et modernes ont abouti à des avortemens. Arrivée à ce point où les privilèges de caste sont renversés et où il ne reste plus qu’un subtil agencement de privilèges économiques, la plèbe qui a prêté les mains aux révolutions sans profit marqué pour elle-même se désenchante des théories qui l’ont déçue; son dernier rêve est celui d’une dictature spécialement dévouée à ses intérêts. Triste spectacle qui a inspiré une doctrine tristement célèbre, celle de Vico ! Dans cette prétendue philosophie de l’histoire, on nous montre les sociétés condamnées, comme les individus, à parcourir la série des âges depuis la naissance jusqu’à l’anéantissement, et passant ainsi par la théocratie qui les a créées, par la féodalité qui fait leur éducation virile, par la démocratie monarchique ou républicaine qui est leur période de noble maturité, mais qui dure peu et conduit fatalement au despotisme, la dernière étape avant la mort des peuples. On n’avait pas encore discerné au temps de Vico que si les démocraties n’ont jamais réussi à se constituer d’une manière durable, c’est qu’elles n’avaient pas même la notion de la vraie liberté économique, qui est leur élément naturel, leur raison d’être. Les révolutionnaires de 1789 commençaient à avoir de vagues lumières sur ces points. Ils adhéraient sympathiquement à la nouvelle doc- trine du laisser-faire ; mais comme la polémique de leur temps avait été spécialement dirigée contre les corporations industrielles, ils crurent avoir suffisamment émancipé l’industrie en proclamant d’une manière générale que chacun serait libre dans le choix de sa profession. Les grandes manufactures, le grand négoce n’existaient à cette époque qu’à l’état d’exception; comment les législateurs auraient-ils pu prévoir les froissemens et les débats occasionnés par les prodigieux développemens de la spéculation industrielle? Aujourd’hui même la masse du public n’est guère plus avancée ni plus curieuse à propos des banques, de la législation commerciale, des échanges internationaux, des exploitations monopolisées et de tous ces arrangemens économiques dont son bien-être dépend. Les études sur ces matières, poussées très loin dans le petit cercle des initiés, n’ont pourtant pas encore acquis cette simplicité, cette splendeur de l’évidence, indispensables pour la vulgarisation des idées.

De même que l’autorité paternelle est nécessaire pour l’éducation des enfans, on conçoit une certaine enfance des sociétés pendant laquelle le principe d’autorité en matière économique peut avoir sa raison d’être; mais il faudrait qu’on prît modèle sur le père de famille qui rend l’essor à ses enfans à mesure qu’il est averti par la tendresse de son cœur que sa vigilance devient moins utile. Malheureusement les princes de la terre n’ont pas l’usage d’en agir ainsi. A part quelques exceptions rares et sublimes, ils se font un métier et presque un honneur de perpétuer, d’accroître leur droit de tutelle. Ici se présente l’occasion d’expliquer comment il s’est fait que le principe d’autorité en matière économique a prévalu jusqu’à nos jours, et comment aussi une dose plus ou moins forte de liberté économique s’est infiltrée dans tous les types de sociétés connus, en dépit des résistances et pour ainsi dire sous la pression de la nécessité. J’emprunterai beaucoup à un chapitre très remarquable de la ploutologie, celui qui commence le livre où l’auteur traite de la distribution des richesses.

C’est l’autorité qui organise les sociétés primitives. Il est naturel que ces êtres prédestinés, en qui rayonnent des qualités supérieures, soient les lumières de la foule. Sous le régime patriarcal comme dans les monarchies de la haute antiquité, remarquons-le bien, la notion de la propriété industrielle n’existe pas. Un nombre plus ou moins grand de travailleurs accomplissent l’œuvre de production. La distribution des biens acquis se fait par un pouvoir supérieur qui assigne à chacun son contingent. Ce régime doit être assez tolérable à l’origine, parce que la tutelle du chef y est ordinairement tempérée par un sentiment religieux ou paternel, et puis l’espace est vaste pour ces familles peu nombreuses ; les richesses naturelles sont surabondantes, les besoins peu développés. Cependant le propre du régime d’autorité est de paralyser une grande partie des forces et des ressources sociales. La population augmente en même temps que les appétits grandissent. Le malaise se fait sentir. On constate que le régime en vigueur est insuffisant pour donner satisfaction aux besoins de la communauté. On commence à avoir idée d’un autre mode de distribution, plus rationnel et plus équitable, où chacun, travaillant selon son intelligence et ses forces, resterait maître et dispensateur des produits de son travail et aurait le droit de les échanger contre les fruits du labeur d’autrui. Alors seulement l’idée et le sentiment de la propriété individuelle, base des sociétés modernes, s’insinuent dans les esprits.

Placez-vous à ce point de vue pour embrasser l’histoire du monde, et vous verrez toujours et partout se produire l’antithèse que je signale. Premièrement, l’autorité, c’est-à-dire le groupe des révélateurs religieux ou des dominateurs civils, organise le travail et règle la distribution des produits de la manière qui correspond le mieux au genre de protectorat personnifié en eux. Secondement, le régime artificiel imposé par le pouvoir directeur laissant bientôt des besoins en souffrance, il se fait au sein des peuples un remuement instinctif, une sourde et mystérieuse élaboration pour amener un régime plus ou moins conforme à cette justice distributive, dont la vague idée existe dans les esprits. Ce mouvement libérateur s’accomplit comme un combat dans les ténèbres, où l’on ne sait pas la portée des coups. Les résultats en sont diversifiés de mille manières, selon les besoins du moment ou le génie des peuples. Que le vieux moule des castes soit brisé par un nouveau principe religieux, que l’esclavage gréco-romain fasse place au colonat servile, et celui-ci au fermage libre; que l’industrie des villes s’émancipe à l’abri des chartes communales, qu’un péage soit supprimé, un monopole renversé, un progrès accompli dans les contrats d’échange, tout cela contribue à l’affranchissement nécessaire. A vrai dire, la lutte pour la liberté politique n’a jamais été au fond qu’une revendication instinctive et confuse de la liberté vraie dans l’ordre économique. Si l’une est le moyen visible, l’autre est le but, aperçu seulement par les gens éclairés.

Cette transformation du principe de distribution arbitraire pour aboutir à la propriété personnelle et à l’échange libre est donc une œuvre commencée depuis les temps les plus anciens, poursuivie sans relâche à travers toute sorte de vicissitudes et de révolutions, et cependant qu’elle est peu avancée ! La lumière s’est faite si lentement dans les esprits, que ce droit de propriété, tel qu’il est consacré par notre code civil, n’a été formulé qu’en 1793 par la convention nationale, et que la liberté des échanges internationaux vient seulement d’être admise par l’Angleterre à l’état de maxime gouvernementale. Ajoutons que chez ces deux peuples précurseurs la théorie n’est pas toujours d’accord avec les faits. En ce moment même, une expérience des plus périlleuses s’accomplit en Europe: si elle échoue, la plus nombreuse des familles chrétiennes, un empire de premier ordre par sa richesse et sa puissance, s’affaissera sans doute sur lui-même en proie à de terribles convulsions. De quoi s’agit-il donc? Est-ce qu’un novateur imprudent prétend réaliser des idées incomprises, quelque utopie suspecte? Non. On s’est aperçu en Russie que la population esclave faiblissait au détriment de la vitalité nationale. On veut lui rendre du ton au moyen d’un peu de liberté. Les paysans russes vont rentrer dans la propriété de leurs personnes, et prétendre, s’ils travaillent utilement, à la propriété de ce qu’ils auront gagné. Voilà ce qui cause tant d’admiration sympathique et aussi tant d’appréhensions! L’Europe chrétienne en est encore là!

Résumons en peu de mots ces données de l’histoire, pour arriver à définir nettement le rôle et la portée de l’économie politique.

L’activité humaine, appliquée à la création des produits matériels nécessaires à l’existence des sociétés, présente dans son développement historique quatre phases bien distinctes :

1° L’âge primitif des castes ou du patriarcat, durant lequel une autorité souvent tutélaire ordonne souverainement le travail;

2° L’esclavage gréco-romain, où l’homme fort asservit l’homme faible pour le faire travailler à son profit : régime plus violent que le précédent, et cependant progressif, parce qu’il est plus fécond, en raison de la faculté d’initiative restituée aux individus libres;

3° L’âge féodal, où le travailleur appartient non plus à un autre homme, mais au domaine qu’il s’agit de féconder, à la fonction qui doit être accomplie dans un intérêt social. Ici le progrès est encore plus marqué, car l’homme de corvée, étant d’ordinaire libéré envers son maître au moyen de certaines redevances, commence à être intéressé à l’augmentation du produit. C’est d’ailleurs pendant cette phase que l’ouvrier des fabriques échappe aux liens de la servitude.

4° L’âge moderne, où les peuples, dans leurs efforts tumultueux pour conquérir la liberté politique, brisent les principales entraves qui comprimaient l’activité industrielle. On est ainsi conduit à une sorte de liberté économique, imparfaite et faussée, illusoire peut-être pour un certain nombre de producteurs, mais très efficace déjà pour l’enrichissement collectif des nations.

Dans les quatre types sociaux que je viens d’énumérer, le principe d’autorité est le point de départ, et il se manifeste à des degrés différens selon les pays, dans le grand phénomène de la distribution des produits. Cependant le principe contraire, je veux dire l’initiative des individus en matière d’industrie, la propriété particulière, l’échange volontaire des produits et des services, se sont introduits plus ou moins dans les organisations successives, parce que le besoin de liberté se fait sentir tôt ou tard pour raviver les forces sociales quand l’arbitraire les a paralysées. Ainsi s’explique ce mélange d’autorité et de liberté que l’on peut presque toujours discerner dans les arrangemens économiques des peuples. Ce travail plein de douleurs et de mystères qui s’opère au sein des nations, et qu’on appelle vaguement le progrès, semble avoir pour but de rétablir l’homme social dans la plénitude de son activité comme aussi de sa responsabilité personnelle; en effet, si liberté enfante richesse, la richesse, comme moyen d’éducation publique, devient une garantie de moralité, et il se trouve en définitive que le degré de liberté industrielle indique assez exactement la place occupée par les peuples dans l’échelle de la civilisation.

Cette nouvelle synthèse de l’histoire, œuvre de l’économie politique, est pour ainsi dire le dernier mot de son enseignement. Il y a donc dans cette science une doctrine et une méthode. Comme philosophie sociale, ses affirmations viennent aboutir à cet axiome bien simple : liberté dans l’ordre industriel sans autre limite que la loi morale. Comme méthode, elle offre à ceux qui s’intéressent au mouvement des sociétés un recueil d’observations et des procédés d’analyse au moyen desquels ils se rendront compte de la plupart des phénomènes. Sa prétention va rarement jusqu’à indiquer le remède, mais elle aide beaucoup la sagesse de l’administrateur en lui montrant les causes du mal. Si vraiment enfin dans les évolutions historiques le secret mobile a été la revendication instinctive et confuse jusqu’ici de la liberté dans le travail, l’heure semble venue, grâce à l’économie politique, de régulariser ce mouvement, d’en amoindrir les froissemens douloureux, d’accroître pacifiquement la puissance collective des nations en même temps que le bien-être des producteurs.

De ce que l’enseignement économique présente la liberté absolue comme le bien idéal, les gens irréfléchis ou secrètement hostiles à cette doctrine pourraient croire qu’elle implique la négation de tout gouvernement, et qu’il suffirait, selon les économistes, de laisser aller toutes choses au hasard pour faire le bonheur de l’humanité. Il est clair que, si les peuples marchaient rapidement vers une perfection idéale, l’action des gouvernemens deviendrait de moins en moins nécessaire : leur autorité s’évanouirait doucement, comme à la longue celle des chefs de famille, laissant après elle comme un parfum de respectueuse reconnaissance. Les sociétés humaines n’en sont pas là, et dans l’œuvre qui reste à accomplir, on conçoit encore pour l’autorité une tâche active. Nous le voyons parce qui se passe en Russie : n’est-ce pas elle qui va donner la liberté?

La brusque émancipation de l’industrie ne serait pas sans danger dans nos sociétés, où l’inégalité d’instruction et de prévoyance est si grande. Dans les premiers momens, on verrait les masses abattues par la misère, trop ignorantes pour utiliser leur affranchissement économique, égarées, exploitées indignement en raison même du principe inauguré à leur profit. Le préservatif contre ce danger, c’est l’instruction franchement popularisée, et à cet égard les gouvernemens auraient à rendre des services inappréciables. La tâche à laquelle on a déjà consacré beaucoup d’intelligence et d’efforts semble à peine commencée, tant il reste à faire. A part l’Angleterre, les classes éclairées de l’Europe ont à peine l’idée du bien qu’elles feraient aux autres et à elles-mêmes en vulgarisant l’enseignement économique, ce grand art de lire dans la complication des intérêts; le riche et le pauvre y apprendraient que, même dans l’ordre des intérêts matériels, l’utile et le juste sont une seule et même chose pour chacun et pour tous. Rapport admirable et touchant! Imaginez un homme d’état aussi grand par le cœur que par la pensée, imbu d’études et de traditions, réunissant en lui tout ce qu’il y a de plus avancé et de plus fécond dans la théorie du gouvernement, et toute sa science le conduira à faire pour les peuples ce que fait tout simplement le père pour le fils, le frère pour le frère : donner l’instruction, et puis la liberté.

On trouvera peut-être que j’exagère la portée d’une doctrine qui se réduit au très petit nombre d’axiomes énoncés plus haut. Tel est le caractère des sciences exactes appliquées à la constatation des lois naturelles. Leurs cadres n’admettent que peu de faits, parce que la nature, simple dans son incessante action, n’a pas des procédés multipliés. L’habileté, fruit d’une longue expérience, consiste à voir la relation des lois primordiales avec les phénomènes complexes dont nous cherchons l’explication. Dans l’ordre économique, il serait curieux de montrer la solution des problèmes les plus importans découlant sans effort de quelques principes généraux; mais cela entraînerait à des développemens, à des justifications dont la place n’est pas ici. Je voudrais cependant indiquer, au moins par un exemple, comment les notions abstraites de l’économie peuvent devenir des instrumens à l’usage des hommes d’état.

Le plus grand intérêt comme le premier devoir de ceux qui gouvernent est d’être éclairés sur le sort des masses populaires. A propos de population, j’ai signalé dans le livre de M. Courcelle-Seneuil une formule qui n’est peut-être pas complète, mais qui énonce un fait incontestable, et mérite à ce titre d’avoir place dans le cadre de la science. — En supposant, dit-il, un revenu, une ration d’entretien au-dessous de laquelle l’existence deviendrait impossible, le nombre de ces rations disponibles dans un pays indiquera le plus haut chiffre auquel la population pourrait atteindre; mais dans tous les pays fort heureusement, la majorité des habitans consomme au-delà du minimum indispensable : la population se trouve donc réduite proportionnellement à l’importance des inégalités, c’est-à-dire que lorsqu’un individu aura consommé dix de ces rations qui suffisent pour empêcher un misérable de mourir, le chiffre de la population restera au-dessous du total auquel il aurait pu parvenir par la non-existence de neuf individus. — Cette donnée première est incontestable : mesurons l’horizon qu’elle va ouvrir aux yeux de l’administrateur.

Les mouvemens de la population peuvent être diversifiés dans leurs causes et dans leurs effets. L’accroissement du nombre n’est pas toujours un signe de prospérité, de même que la diminution n’indique pas nécessairement la décadence : il faut tenir compte de la qualité dans la composition des peuples. Une population pourrait augmenter en nombre et en qualité à la fois, ou en qualité avec diminution de quantité. Ce seraient là des symptômes de bien-être résultant, soit d’un accroissement de la production, soit d’une inégalité moins marquée dans la répartition des produits. Des combinaisons en sens inverse, signes d’affaiblissement national, pourraient avoir lieu. Il est à coup sûr d’une extrême importance de savoir à quoi s’en tenir sur l’état réel des choses. Pour arriver à une juste appréciation, il y a trois points à dégager : le chiffre de la population, la somme totale des revenus et le minimum de consommation individuelle.

Les revenus d’une nation ne peuvent sortir que de ce qu’elle produit. Ainsi dans tout pays le total des revenus particuliers (rentes, profits, appointemens, salaires) correspond nécessairement au total du prix vénal des produits fabriqués, échangés ou consommés directement par le producteur. Dans les cinq centimes que paie le mendiant pour l’achat d’un petit pain, il n’y a pas seulement les bénéfices du cultivateur, du meunier, du voiturier, du boulanger; il faut qu’on y retrouve aussi par parcelles imperceptibles les rémunérations de tous les autres agens utiles à la société. En ce qui concerne la France, c’est admettre une estimation très large assurément que d’évaluer à 16 milliards de francs le produit brut des industries agricoles et manufacturières [9]. Les revenus et salaires qui font vivre les Français, depuis les plus riches jusqu’aux plus pauvres, donneraient donc, si on pouvait les additionner, un total de 16 milliards. Cette somme de revenus, partagée par tête entre les 36 millions de Français, procurerait à chacun un contingent annuel de 444 francs, soit 1 fr. 22 c. par jour.

Ici intervient cette notion de l’inégalité de consommation introduite dans la formule de M. Courcelle-Seneuil. On sait à quel point le partage des produits est inégal, chez nous comme partout ailleurs. En procédant par grandes masses, on constate que la population peut être classée en deux catégories: l’une, celle des gens aisés (propriétaires, fonctionnaires, chefs d’industrie, hommes d’art et de loisir), forme un tiers de l’ensemble, 42 millions d’âmes; on y arrive à un revenu individuel de 907 francs ou 2 francs 48 centimes par jour. Le second groupe comprend les nécessiteux et les misérables, c’est-à-dire 24 millions d’âmes, et on y est réduit à un revenu moyen de 213 francs par tête, soit environ 58 centimes par jour : maigre pitance assurément, d’autant plus qu’elle est encore rognée par l’impôt! Mais ce n’est pas tout. De même que parmi ces heureux du siècle qui ont à dépenser en moyenne 2 fr. 48 cent, se trouvent les sommités sociales en tous genres, tous ceux qui vivent dans l’opulence et la prodigalité, de même aussi, dans cette classe qui forme le prolétariat, on trouverait une multitude d’ouvriers habiles, de serviteurs bien rétribués, de petits boutiquiers, de paysans possédant un coin de terre, dont les profits ou les salaires dépassent de beaucoup cette moyenne misérable de 58 cent. Quand la portion de ceux-ci est prélevée, à quel chiffre tombe le contingent des autres ? A quel degré s’abaisse pour un nombre incalculable de nos concitoyens ce minimum d’existence qui les soutient flottans entre la vie et la mort? Je ne saurais le dire : il est effrayant d’y penser! En jetant un regard furtif sur l’abîme, on entrevoit qu’il y a plusieurs millions de Français réduits à vivre avec une dépense de 20 à 30 centimes par jour [10]. Si j’ai appliqué ce genre d’analyse à notre pays, c’est uniquement parce qu’il m’a fourni les indications statistiques nécessaires. Si tristes que soient les résultats, je suis porté à croire que l’état de la France est encore préférable à celui des autres nations européennes, à l’exception de l’Angleterre, dont le régime intérieur a été évidemment amélioré depuis l’adoption du libre échange par l’accroissement de la production industrielle et par l’abaissement du prix des objets les plus nécessaires à la vie. Le bilan des ressources de la France étant présenté ici seulement comme un spécimen du plan économique de l’Europe, supposons qu’un homme de gouvernement se sente étonné, inquiété à la révélation d’un tel état de choses, et qu’il soit amené à reconnaître qu’un abaissement extrême du minimum de subsistance deviendra préjudiciable à la puissance du pays, en démoralisant, en affaiblissant le prolétariat, le grand réservoir de la vitalité nationale. Le voici qui prend à tâche d’améliorer la situation. Il faut qu’il étudie le mal dans ses causes et le remède possible dans ses rapports avec les besoins en souffrance, avec les nécessités de la politique générale. C’est alors qu’il sentira la valeur et la portée de ces principes généraux, de ces formules trop souvent dédaignées qui constituent la science pure. Les notions abstraites sur les forces productives, le travail d’épargne, l’art industriel, les modes divers de distribution, vont agir instinctivement dans son esprit, et viendront à son aide, de même que chez l’ingénieur les élémens des sciences qui ont les nombres et les corps pour objets deviennent, sans qu’il y songe, les instrumens des plus grandes œuvres.

Il y a plus d’une manière de résoudre le problème indiqué ici; mais pour tout réformateur doué du sens politique, la question finira par se poser de la manière suivante : diminuer la somme des inégalités sans amoindrir le bien-être acquis par les classes supérieures. Dans cette voie, on aboutira à une grande et belle démonstration qui est pour ainsi dire le couronnement de la science économique : à savoir qu’il n’est pas nécessaire d’acheter le progrès pour les pauvres aux dépens des riches, que ceux-ci au contraire y trouveront peut-être, indépendamment de l’inappréciable avantage de la sécurité, un profit matériel pour eux-mêmes, un accroissement de leurs moyens de jouissance.

Un des malheurs de notre temps est en effet cette croyance erronée que la somme totale des biens dont se compose le revenu collectif d’une nation est une quantité fixe, invariable, et que le contingent des uns ne peut être augmenté qu’au détriment des autres. Aux clartés que répand l’économie politique, ces appréhensions s’évanouissent comme des fantômes au grand jour. On voit que la somme des richesses produites et partageables est la résultante nécessaire, non pas des ressources naturelles du pays, mais des lois qui y régissent le travail, soit directement, soit d’une manière indirecte. On constate qu’en une foule de circonstances, l’activité féconde des individus est entravée, amoindrie par des arrangemens restrictifs, et qu’il en résulte une déperdition de forces si étrange qu’on s’en ferait difficilement une idée sans l’habitude de ce genre d’analyse. On acquiert cette conviction rassurante, que, sous l’influence de la liberté économique aidée par une bonne éducation populaire, la richesse produite se mettrait en équilibre avec les besoins, et qu’enfin, par un phénomène merveilleux, quoique facile à expliquer, les inégalités trop choquantes se réduiraient, sans que le bien-être des classes dominatrices fût amoindri [11]. Sans doute la misère ne disparaîtra jamais de ce monde, il restera des détresses occasionnées par les infirmités physiques ou l’immoralité de certains individus; mais, le mal ne découlant plus que de ces deux causes, la charité, si impuissante aujourd’hui, suffirait à le soulager, et la misère serait réduite à des proportions telles qu’elle cesserait d’être une inquiétude pour les classes satisfaites, un scandale et une provocation pour les esprits aigris et irritables.

Je reviens au livre de M. Courcelle-Seneuil. Son caractère ressort de tout ce qui précède, comme son opportunité. Au moment où on pouvait craindre que la confusion ne s’introduisît dans l’économie politique, l’auteur de la ploutologie a fait un retour vers la théorie pure, en y adaptant la méthode des sciences exactes avec plus de précision qu’on ne l’avait fait avant lui. La vulgaire ambition d’agrandir la science en l’encombrant de détails ne l’a pas fourvoyé. Il s’est appliqué au contraire à éliminer les phénomènes accidentels ou transitoires, et n’a admis dans son cadre que les faits généraux, essentiels, dont l’énoncé synthétique peut exprimer une grande loi naturelle. Ses formules, élargies par ce procédé, ne sont plus seulement applicables au milieu industriel que nous connaissons; elles peuvent éclairer les différens âges historiques. Grâce à cette méthode rationnelle, les faits et les déductions s’enchaînent dans une trame solide, et la lumière semble tomber naturellement de l’idée générale sur plusieurs des points douteux et controversés aujourd’hui. Des démonstrations nouvelles ont été introduites dans le domaine de la science, et plusieurs y laisseront leur trace : par exemple la séparation de la science et de l’art, que les maîtres avaient conseillée, mais non exécutée; l’art industriel, c’est-à-dire le milieu où s’exerce l’industrie considéré comme un des élémens.de la force productive; l’épargne présentée comme une des formes du travail humain, et digne à ce titre de rémunération. La donnée relative à la population, incomplète peut-être, me semble le point de départ d’une doctrine destinée à effacer les paradoxes de Malthus. Je ne crois pas qu’on puisse publier à l’avenir un traité théorique sans y spécifier les deux modes possibles de la distribution des richesses, suivant l’autorité et suivant la liberté. Il faut recommander enfin aux philosophes et aux jurisconsultes la théorie nouvelle du droit de propriété, que l’auteur de la ploutologie confirme si heureusement en le présentant comme le germe de cette activité industrielle qui assure la puissance des nations.

Quelles qu’aient pu être jusqu’à présent l’insuffisance de sa méthode générale et l’indécision de ses tendances, la science économique a rendu aux sociétés d’innombrables services. Que d’erreurs dissipées depuis un siècle seulement! que de vérités mises en lumière! Il y a des notions tellement simples et évidentes, qu’on les croirait aussi vieilles que le monde, et cependant elles ne datent que de notre âge; on ne soupçonne pas ce qu’il a fallu d’étude, de controverse subtile, quelquefois même de courage personnel, pour les faire prévaloir. Des illusions de la prétendue balance du commerce, de la réglementation des procédés d’atelier, des erreurs sur la nature et le rôle de la monnaie, des obstacles à la circulation des denrées, et de cent autres hérésies économiques qui n’existent plus, ont découlé pendant des siècles, avec des torrens de sang, spoliations, persécutions, misère et révoltes ! Les monopoles sont généralement décriés; on les tolère comme faits, mais il faudrait une sorte de courage pour les défendre en principe. La révision des tarifs douaniers est à l’ordre du jour, même dans les pays systématiquement hostiles aux innovations. Les lois pénales contre l’usure ont été partout mises en question sous l’influence de la dernière crise commerciale, et sont restées très ébranlées.

On verra lever et fructifier encore bien d’autres semences jetées au vent, et qu’on pouvait croire perdues. Au commencement de ce siècle, un économiste éminent, Henri Storch, est appelé à faire l’éducation gouvernementale d’un enfant qui devait être plus tard l’empereur Nicolas. Dans le traité publié à cette occasion et qui est resté classé parmi les meilleurs, Storch, soulevant la question de l’esclavage, montre avec insistance la honte et les dangers de cette infirmité sociale. N’est-ce pas ce courageux enseignement qui porte ses fruits aujourd’hui? En ce moment même, l’Autriche, placée par la tradition au rang des grandes puissances, sent qu’elle ne peut s’y maintenir qu’en augmentant la fortune publique. Malgré les répugnances d’un gouvernement absolutiste, on est obligé de se servir d’un économiste expérimenté, M. de Bruck, pour abolir les privilèges des métiers et des corporations, faciliter les échanges, en un mot pour retremper la nation dans les sources vives des libertés industrielles. Et cette question des nationalités qui devient si brûlante! sondez-la dans ses mystérieuses réalités. A la place de cette vieille politique pleine de violences et de perfidies, où chacun se fait un mérite du mal qu’il inflige à ses voisins, vous trouvez dans la conscience des peuples le désir sincère de voir chaque nation maîtresse d’elle-même, et appliquée en toute liberté au déploiement de ses ressources. Rappelez-vous maintenant qu’au commencement du siècle un homme d’une sagacité pénétrante, J.-B. Say, développait au Collège de France une idée si simple qu’elle semblait innée dans les esprits, et pourtant si neuve et si féconde, qu’elle a laissé dans la science une trace lumineuse. Partant de cette incontestable formule que les produits ne se paient qu’avec des produits, Say arrivait à conclure que les peuples se blessent avec les armes dont ils frappent leurs ennemis, parce qu’il y a solidarité entre eux, que l’amoindrissement de la production sur un seul point réduit la somme des échanges universels, et qu’au contraire chacune des grandes familles humaines a intérêt à la prospérité des autres groupes avec lesquels elle est en commerce de marchandises ou d’idées. A coup sûr, s’il était possible de remonter à la source des sentimens et des opinions, on aurait à faire une large part à l’influence de Say dans ce noble et fécond mouvement qui se produit aujourd’hui en faveur des nationalités.

Je l’ai dit en commençant avec une conviction profonde : nous touchons à une époque où les enseignemens de l’économie politique vont devenir de plus en plus nécessaires et recherchés. Ce genre de progrès est dans la force des choses. Nos traditions économiques remontent à des époques où l’industrie existait à peine, et alors ces enseignemens suffisaient tant bien que mal à la situation. Les temps sont déjà bien changés, et nous avons en perspective des changemens plus étonnans encore. L’industrie est lancée à toute vapeur, et il semble que l’idéal des sociétés européennes soit de pousser au maximum leur puissance de production. Il faut produire pour les appétits sensuels, qui sont très vifs, produire pour combler les déficits du passé, produire pour développer la vitalité militaire, produire encore pour les grands et nobles travaux d’avenir. Ce nouvel état de choses est incompatible avec les principes d’autrefois : voilà pourquoi on verra les pièces diverses des vieux systèmes restrictifs éclater une à une, comme des machines usées et chétives à qui on demanderait un travail dépassant leur puissance.

Les économistes auront des services à rendre au milieu de ce mouvement. Leur intervention y serait d’une efficacité souveraine, s’ils avisaient aux moyens d’agir avec plus d’ensemble et d’autorité. Que manque-t-il pour cela? Ce n’est ni le zèle, ni le talent, ni ce que je pourrais appeler, en employant leur langue, la capitalisation des faits et des idées : il n’y a pas entre eux de dissentimens essentiels, de schismes caractérisés. Ne serait-il donc pas possible de faire, avec la précision et l’autorité de l’expérience collective, ce que M. Courcelle Seneuil a essayé isolément? S’accorder sur une méthode rigoureusement scientifique, arrêter un certain nombre de définitions essentielles, afin que tous les penseurs du monde civilisé pussent faire converger leurs travaux vers un même but; rattacher les solutions aux faits saillans et avérés de l’histoire. Et s’il est vrai que les peuples, constitués économiquement par l’autorité, tendent à faire prévaloir de plus en plus le système de distribution qui repose sur la propriété individuelle et la liberté, il faudrait signaler de toutes parts les obstacles à ce genre de progrès, ramener enfin l’immensité des travaux faits et à faire à un petit nombre de notions simples, de nature à être généralement comprises, sinon acceptées. Les nations européennes ne sont pas encore à bout d’épreuves et de changemens douloureux. Or les principes de la saine économie sont la seule base sur laquelle elles pourraient évoluer sans secousses violentes. Cela crée pour les économistes un grand devoir, et peut-être est-il à propos de leur rappeler un souvenir qui se rattache au patriarche de leur doctrine.

On était au fort des disputes entre la cour, le clergé et le parlement. Au milieu d’une discussion qui n’était pas sans portée, puisqu’elle avait lieu dans les salons de Mme de Pompadour, un homme d’état, grand partisan des solutions tranchantes, couronna son discours par ces mots : a C’est la hallebarde qui mène les royaumes. — Fort bien, dit Quesnay; mais il nous reste à savoir qui mène la hallebarde... » Et comme tous les regards, arrêtés sur le vieux docteur, semblaient l’inviter à compléter sa pensée : « La hallebarde même obéit à l’opinion, dit-il; c’est donc sur l’opinion qu’il faut agir.»


ANDRE COCHUT.

  1. On consultera avec fruit à ce sujet le travail d’un économiste zélé et judicieux, M. Joseph Garnier. Il est intitulé : But et Limites de l’Économie politique, et se trouve dans un recueil d’opuscules du même auteur, publié récemment sous ce titre : Elément de Finances, de Statistique, etc.
  2. Article Économie politique, dans le Dictionnaire de l’Economie politique.
  3. La dénomination n’est peut-être pas fort heureuse; j’aimerais mieux : l’idéal industriel, ou tout simplement l’éducation. Toutefois, comme la pensée de l’auteur est juste, il n’est pas difficile de la saisir, malgré le vague de l’expression.
  4. Nous avons eu occasion de raconter dans une étude déjà ancienne sur Malthus comment le philosophe anglais avait été dominé par ses relations de famille et par les préoccupations de son époque. — Voyez la livraison du 1er avril 1846.
  5. « Les hommes, dit Malthus, se multiplient suivant une progression géométrique, comme 2, 4, 8, 16, tandis que les subsistances ne peuvent être multipliées que suivant la progression arithmétique 1, 2, 3, 4. »
  6. Supposons une terre sur laquelle on dépense ordinairement 100 francs pour obtenir 10 mesures de blé. Si vous y appliquez 200, 300, 400 francs, vous n’obtiendrez pas 20, 30, 40 mesures. A chaque avance plus forte, la proportion de la récolte faiblira. Elle sera peut-être de 15, de 18, de 20 mesures, et dans cette hypothèse la mesure de blé, qui coûtait 10 francs à l’origine, aura pour prix de revient 13, 16 et 20 francs.
  7. Encore un mauvais nom qui ne correspond pas à l’ampleur de l’idée. On s’entendra un jour, je l’espère, pour changer les dénominations.
  8. On peut citer par exception des régimes où le principe d’autorité prévaut sans partage : telles ont dû être l’Inde et l’Egypte anciennes sous la loi des castes; tel a été l’empire des jésuites au Paraguay; telle serait nécessairement une organisation franchement communiste. L’autre mode admet des exceptions : même sous un système de liberté économique absolue, il y aurait certaines parties de la fortune publique qui devraient être réservées et distribuées en vertu d’actes émanant de l’autorité supérieure. La rémunération des services publics au moyen de l’impôt est nécessairement un fait de distribution par autorité.
  9. Les évaluations essayées dans la première partie du siècle flottent entre 8 et 10 milliards. Dans une étude qui remonte à 1851, je suis arrivé à 13 milliards et demi. En l’estimant aujourd’hui à 16 milliards, je tiens compte par approximation de l’accroissement de la production depuis quelques années et de l’augmentation survenue dans le prix des marchandises et des services.
  10. Il faut considérer que ces chiffres s’appliquent aux femmes, aux enfans, aux vieillards, dont la dépense est très modique, ce qui augmente en réalité la part des mâles adultes. Supposez une famille d’ouvriers comprenant, outre le père et la mère, un ascendant et deux enfans, le revenu moyen de 58 centimes correspondrait à une dépense collective de 1,040 francs.
  11. Exprimons par 100 le revenu collectif d’une nation, et supposons que le contingent des classes nécessiteuses prises dans leur ensemble est de 32, tandis que la part de ce revenu afférente aux classes supérieures est de 68. Telle est la proportion observée dans les calculs résumés plus haut. Eh bien! si par des réformes intelligentes la multitude vivant de son labeur arrivait à percevoir un revenu collectif égal à 45, la production totale s’élèverait indubitablement, et si elle atteignait 120 par exemple, il resterait aux classes supérieures 75 au lieu de 68.