La Poésie catholique en Allemagne - Oscar de Redwitz

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La Poésie catholique en Allemagne - Oscar de Redwitz
Revue des Deux Mondes, Nouvelle périodetome 15 (p. 761-781).


LA


POESIE CATHOLIQUE


EN ALLEMAGNE.




M. OSCAR DE REDWITZ.
I. Amaranth (Amaranthe), Mayence, 1852. — II. Maehrchen [Légende), Mayence, 1850. — III. Gedichte (Poésies), Mayence, 1852, par M. Oscar de Redwitz.




Les événemens de ces dernières années ont été une crise heureuse dans la vie morale de l’Allemagne. Malgré le calme apparent des esprits à la veille de 1848, et quoique les partis extrêmes, en religion et en politique, fussent revenus des violences qui avaient signalé leurs débuts, toutes les mauvaises passions, toutes les erreurs détestables qui se cachent sous le nom d’humanisme faisaient secrètement leur chemin. Ceux qui dénonçaient l’athéisme démagogique comme le plus grand fléau des lettres allemandes étaient taxés d’exagération. N’était-ce pas attribuer trop d’importance à une école sans prestige ? Les jeunes hégéliens n’étaient qu’une bande d’aventuriers, comme il y en a toujours à la suite des grandes expéditions. Puisque l’Allemagne s’avançait tout entière à la conquête d’une société plus juste et d’institutions plus libérales, comment s’étonner qu’une troupe d’enfans perdus se livrât en dehors des rangs à toute sorte de folles équipées ? Comment s’en alarmer surtout ? La grossièreté seule des conclusions devait décréditer de tels systèmes. Ainsi parlaient, il y a cinq ans, les esprits inattentifs, ainsi s’endormaient eux-mêmes ceux qui ne voulaient pas être réveillés, et cependant le mal gagnait de proche en proche. Les révolutions ont mis brusquement à découvert ces influences malsaines, elles ont fait éclater tout ce qui s’agitait dans l’ombre à l’abri de cette sécurité trompeuse ; maintes apparitions sinistres ont eu lieu, mais finalement l’explosion a purifié l’atmosphère. Il est permis de regretter, dans la politique, bien des choses qui ont suivi cette catastrophe, bien des réactions salutaires qui ont dépassé le but et repris ce qui était légitimement gagné : dans l’ordre tout autrement sérieux de la pensée et de l’existence morale, il n’y a rien à regretter. La crise était nécessaire, et elle a été féconde. Pour beaucoup d’intelligences, une vie nouvelle a daté de ce moment ; aussitôt l’orage fini, de suaves odeurs ont parfumé la nature.

S’il est une expérience qui doive humilier notre orgueil, c’est de voir combien tout grand fait, tout changement mémorable dans les choses d’ici-bas profite rarement à celui qui en a eu l’initiative. Quand Hegel nous montre son dieu se servant de la liberté de l’homme pour accomplir ses évolutions terribles, et qu’il s’écrie avec une sombre éloquence : « Toute action se retourne contre son auteur et le tue, » cette parole a surtout un sens métaphysique dans sa bouche ; appliquez-la aux événemens de la vie intellectuelle et morale, et voyez comme les temps de révolution se chargent d’en justifier la profondeur ! La liste serait longue des partis et des doctrines qu’une victoire passagère a tirés de l’obscurité pour les frapper de mort au grand jour. On peut s’étonner à bon droit que la littérature allemande avant 1848 ait subi si complaisamment la sourde tyrannie de l’athéisme. Ni les penseurs élevés ni les écrivains habiles ne lui manquaient ; mais, soit indifférence pour un péril qu’on ne croyait pas si rapproché, soit timidité en face d’adversaires à qui toutes les armes étaient bonnes, on ne vit pas un seul penseur ou un seul poète opposer une résistance éclatante aux docteurs du mensonge. Quelle saveur aurait eue une œuvre franchement et naïvement chrétienne au milieu de ces écrits de toute sorte où l’orgueil se donnait carrière ! Comme une telle inspiration aurait été féconde ! Comme le poète aurait pu y retrouver d’anciennes richesses germaniques et y puiser des beautés toutes neuves ! Personne ne l’essaya. Les arts du dessin conservèrent seuls la tradition chrétienne, qui semblait effacée des lettres. Les critiques avaient beau proclamer la mort de la poésie religieuse et l’avènement de je ne sais quel art nouveau où l’homme remplaçait Dieu : les peintres, placés en dehors de ce mouvement et soustraits à ces influences pernicieuses, entretinrent avec grâce le dépôt de la pensée chrétienne telle que l’imagination germanique l’a conçue. Quand on voyait la poésie allemande, sur les pas des Herwegh et des Freiligrath, s’écarter chaque jour davantage des frais domaines où elle est née, quand on voyait la grace spiritualiste des ancêtres bafouée par tant de voix injurieuses, il était impossible de ne pas songer aux ascétiques dessins d’Owerbeek, aux œuvres si suaves de Steinlé, ou bien à ces compositions charmantes dans lesquelles M. Louis Richter groupe si harmonieusement les enfans et les mères. Comment donc quelque poète n’a-t-il pas fait avec une pleine conscience de son œuvre ce que ces talens aimables accomplissaient d’instinct ? Il fallait sans doute que la démagogie hégélienne parût victorieuse un instant pour être plus complètement détruite. Ce qui est certain au moins, c’est que les désordres de la pensée publique provoquèrent enfin cette réaction trop lente. Puisque Henri Heine lui-même allait protester si gaiement contre le haut clergé de l’athéisme, il était bien temps, que les ames croyantes et les cœurs simples eussent un poétique interprète dans la mêlée des opinions aux prises. Cet interprète ne leur a pas manqué. À l’heure même où la démagogie allemande est sortie de l’obscurité des systèmes pour s’emparer du monde réel, un livre a obtenu tout à coup un de ces succès immenses qui sont des événemens littéraires. L’auteur était inconnu ; il débutait entre l’émeute de Dresde et l’agonie furieuse du parlement de Francfort, et depuis trois ans, au milieu des préoccupations les plus graves, il a opéré un charme qui se prolonge encore : la quatorzième édition de son livre vient de paraître. Quelle est cette œuvre accueillie avec un si rapide enthousiasme à l’heure où les humanistes saluaient dans les émeutes et les guerres civiles l’enfantement laborieux du monde nouveau ? C’est une œuvre tout enfantine. Les gracieux dessins de Steinlé et de Richter semblent y prendre une voix et se mettent à chanter. On ne saurait rien imaginer de plus candide, de plus tendre, de plus soumis, de plus humblement affectueux, rien de plus contraire, en un mot, à l’arrogance hégélienne.

Un caractère remarquable de cette humilité, c’est qu’elle a conscience de sa force, et que l’auteur l’oppose avec une certaine résolution à l’orgueil effréné fie ceux qu’il veut combattre. De plus, le poète a la prétention de faire une œuvre strictement catholique. Il ne craint pas les écarts bien naturels où l’art peut induire le cœur le plus rigide ; il dédaigne les avertissement de Boileau, et croit que les mystères des chrétiens sont susceptibles d’ornemens égayés. À la manière des artistes du moyen-âge, il appelle Jésus-Christ le maître du chant et l’instituteur des poètes. Ce sont les poètes sacrés qui doivent reconstruire la cathédrale renversée par tant de secousses violentes ; il faut au monde des lyres nouvelles et de nouvelles harmonies. À l’œuvre, compagnons ! ne me laissez pas travailler seul au saint édifice que je bâtis : chantons, chantons, et que l’église catholique se relève !

« A l’œuvre ! et prenez confiance ! Apportez vos harpes et vos glaives ! Ne me laissez pas construire seul le monument ; trop lourde pèserait ma tâche !

« Que Dieu daigne bénir notre école ! Les disciples, c’est moi qui les appelai, non pas du haut de la chaire du maître : je veux être un disciple, moi aussi.

« Celui qui trône dans l’empire des esprits, celui-là est notre maître, c’est l’éternel seigneur et maître, c’est notre sauveur Jésus-Christ ! »

Telle est la confiance de ce juvénile enthousiasme ; l’écrivain arbore fièrement sa foi, et il a l’ambition d’en devenir le poète. N’est-ce pourtant qu’une reproduction des écoles qui déjà, par des procédés divers, ont essayé de créer une poésie catholique ? On a vu, au commencement de ce siècle, deux manières de comprendre cette tâche : les uns se rangeaient sous la bannière de M. de Maistre, et, jetant l’injure à l’esprit moderne, relevaient insolemment les âges théocratiques ; les autres cherchaient dans ces vieux siècles un mysticisme plein de grâce, ils se créaient un moyen-âge de fantaisie, et ils y marchaient au milieu d’éblouissemens continuels. Cette dernière école est l’école dite romantique au-delà du Rhin, l’école des Clément de Brentano et des Achim d’Arnim. L’ouvrage dont nous parlons n’aurait pas eu le succès qui l’a couronné, s’il ne se fût distingué par quelque nouveauté charmante ; il fallait surtout qu’il fût approprié à la situation et qu’il répondît au besoin des ames. Ni l’altière arrogance de M. de Maistre, ni le mysticisme artificiel de Clément de Brentano ne pouvaient convenir à l’Allemagne après les crises qu’elle venait de traverser ; elle était trop souffrante pour supporter les invectives amères, elle était trop fatiguée de l’abus des systèmes pour se plaire encore aux mystiques raffinemens. L’ouvrage qui l’a charmée brille par une grâce tranquille et sereine. Point de prétentions, point d’efforts ; c’est la simplicité d’une ame qui s’ouvre à la lumière, c’est le calme d’une journée qui commence. Un célèbre écrivain, M. Berthold Auerbach, vient de publier un roman sous le titre que Dante avait donné au récit de son adolescence ; il l’a appelé gracieusement Vie nouvelle, Neues Leben, et il a tâché d’y peindre les émotions de l’Allemagne au moment où elle entre dans cette carrière que les derniers événemens lui ont faite. Vie nouvelle, c’est bien en effet le mot de la situation présente. Il faut une nouvelle existence à cette Allemagne, qui, sous l’influence de tant de sophistes, en est venue à se renier elle-même. Ses traditions se sont rompues, son génie s’est voilé, le pays des idéales rêveries et des contemplations sublimes s’est perdu dans le matérialisme, comme le Rhin se perd dans les sables. Où irait-on plus loin dans cette voie ? Au-dessous des Feuerbach et des Stirner, il n’y a plus rien, on a touché le fond de l’abîme. Il est bien temps que l’Allemagne se cherche enfin et se retrouve. Avec le poète aimable qu’elle a si cordialement accueilli, il semble déjà qu’elle revienne à l’enfance. Plus tard, bientôt sans doute, elle sera redevenue assez maîtresse d’elle-même pour se mesurer de nouveau avec les questions viriles ; au lendemain des secousses violentes, elle semble n’aspirer qu’au repos. La faiblesse naïve dont celle poésie catholique est empreinte était précisément la vertu magique dont elle avait besoin pour rompre les maléfices démoniaques. Un enfant a protesté, et sa voix, comme un exorcisme, a dissipé les influences maudites. Tel est le sens de ce gracieux récit d’Amaranthe adopté par l’Allemagne avec une sympathie si unanime ; telle est l’originalité de ce poète, M. Oscar de Redwitz, dont le nom s’est placé tout à coup au premier rang parmi les noms les plus aimés.

M. Oscar de Redwitz-Schmoelz est né, le 28 juin 1833, à Lichtenau, petite ville voisine d’Ansbach, au centre de la Franconie bavaroise. Il appartient à une ancienne famille du pays. Son père, M. Louis de Redwitz, a rempli long-temps des fonctions considérables dans l’administration publique ; sa mère, Anne de Miller, est la nièce d’un poète, Jean-Martin de Miller, qui a laissé un honorable souvenir dans l’histoire littéraire. Tout jeune encore. M. Oscar de Redwitz quitta sa ville natale pour la Bavière rhénane. Il séjourna à Kaiserslautern d’abord, puis à Spire, et enfin aux frontières mêmes de la France, dans la province des Deux-Ponts, où son père avait été appelé. C’est là que s’écoula son enfance. Après avoir terminé, au collège de Wissembourg, en Alsace, des études commencées à Spire, il alla passer cinq années à l’université de Munich, où il s’occupa surtout de philosophie et de jurisprudence. Revenu à Spire en 1846, il s’y prépara à la carrière de jurisconsulte, selon les désirs de sa famille ; mais la poésie s’était déjà emparée de son ame ; il menait de front, avec une ardeur extrême, et les travaux réguliers du droit, et la pratique enthousiaste de l’art auquel il avait l’ambition de consacrer sa vie. Son père mourut au printemps de 1848. Toute l’Allemagne était en feu ; de généreuses espérances, des aspirations patriotiques frayaient la route aux utopies ridicules et aux convoitises sauvages. Réduit à l’isolement par le coup qui venait de le frapper, le jeune poète ressentit plus fortement, au sein de ses afflictions domestiques, les tourmens de la vie sociale. La poésie lui offrait un refuge, il s’y enferma avec piété. La poésie n’est trop souvent qu’une chose extérieure à l’artiste, un emploi artificiel de l’intelligence où le sentiment moral n’a qu’une médiocre part ; elle était mêlée pour lui, dès le début, à toutes les émotions de la vie. Qui peut dire si sa tristesse particulière, jointe aux publiques inquiétudes, n’eût pas nui à la sérénité de son inspiration ? Heureusement pour l’écrivain, cette même année 1848 lui apporta des consolations précieuses. Quelques mois après la mort de son père, il se fiança à une jeune fille dont la douce influence est très visible dans son poème d’Amaranthe. C’est auprès d’elle, à une petite distance de Kaiserslautern, dans une paisible maison de campagne cachée sous une forêt de sapins, que M. de Redwitz composa la meilleure partie de son poème. Il a décrit lui-même le tranquille bonheur de ces jours privilégiés dans une introduction ajoutée à la deuxième édition de l’ouvrage. Le titre de la pièce est le Retour d’Amaranthe. Le poète, en se séparant de son œuvre, avait envoyé avec confiance sa simple et chaste héroïne au milieu de la société bouleversée, et il la voit revenir toute joyeuse dans la vallée des sapins :

« Je m’appuie silencieusement à la fenêtre cintrée, dans la vieille et solitaire métairie tout environnée d’une noire forêt de sapins, et je contemple au dehors les spectacles de l’automne. Nul bruit de rues qui trouble ma rêverie ; je n’entends que les feuilles sur les murailles tapissées de vignes qui craquent au souffle léger du vent. Du côté de la forêt, à l’extrémité des bruyères, le brouillard s’enveloppe de ses voiles blanchâtres, et là-haut, au milieu de nuées grises qui se pressent, navigue gravement une troupe de grues. C’est l’automne. Que m’importe ? dans ces murs solitaires, le printemps reste épanoui pour moi avec ses splendeurs, ses parfums et sa paix. En vain je vois tomber l’une après l’autre les feuilles desséchées ; ici, une petite fleur cachée continue de fleurir pour moi. Si les oiseaux se taisent, je me chante à moi-même mes chansons. Pour le chanteur, il n’y a jamais d’hiver ; aussitôt qu’un printemps est fini, un nouveau printemps recommence.

« Tout à coup on frappe doucement à ma porte. — Entrez !… béni soit le ciel ! c’est toi ! Dieu te ramène à moi si promptement ! ô Amaranthe, c’est toi, ma fille ! — et soudain embrassemens, longs baisers, pleurs de joie qu’on ne peut retenir. — Eh bien ! chère fille, parle vite, quelle a été la destinée dans le monde ? — Alors elle me tient embrassé avec une grâce enfantine, elle me regarde en souriant, puis son visage, peu à peu devient grave, et elle me dit : « Fidèle aux recommandations que tu m’as faites en me bénissant au départ, protégée par ton bouclier et ton glaive, je suis allée, dans le vaste monde. Partout où je dirigeais mes pas dans les contrées allemandes, la tempête furieuse mugissait ; mais j’avais la confiance d’un enfant, et, comme tu me l’avais ordonné, je traversais la tempête. Les places, les rues retentissantes, c’était mon devoir de les éviter avec soin ; mais, dès que je trouvais une maison silencieuse, je frappais et demandais à entrer. Alors plus d’une main chère et loyale m’introduisait au sein de la demeure. Là je donnais d’abord tes complimens de bienvenue aux femmes, aux femmes allemandes, aux pieuses créatures. Puis j’illuminais les chastes regards des clartés du pur amour, je faisais couler des yeux des mères de douces larmes de tendresse. Si un cœur honnête était malade de ses illusions perdues, j’étais heureuse de le rafraîchir avec les souffles de la forêt. Plus d’une ame m’a remerciée des heures toutes divines dont je l’ai fait jouir avec mes chants ; plus d’un jeune homme, le cœur plein, m’a chargée pour toi de ses saluts… »

L’écrivain qu’un succès si complet a autorisé à parler de la sorte se peint ici lui-même avec cette naïveté cordiale qui est le charme de ses vers. Cette chaste figure, si enfantine et cependant si résolue, qui a parcouru l’Allemagne à travers la mêlée révolutionnaire et y a semé tant de bonnes pensées, c’est bien la ressemblante image de sa poésie. C’est au printemps de 1849 que l’Amaranthe de M. de Redwitz s’est mise en route ; c’est quelques mois après qu’elle venait s’abriter un instant sous le toit du poète et lui rendre compte de son message. Quel poème si nouveau, doit-on se dire, quelle invention si originale a pu distraire les âmes en ces mois terribles où, de Dresde au Palatinat et de Berlin à la Hongrie, l’insurrection sanglante provoquait des vengeances sans pitié ? A ne considérer que le fond des choses, il n’y a rien là de très nouveau à coup sûr ; ce n’est pas une de ces œuvres hardies qui commandent l’attention et dominent les cris de la multitude ; c’est simplement, à travers mille faiblesses, la grâce allemande des vieux âges depuis long-temps perdue et tout à coup retrouvée, la grâce des Minnesinger, la candeur des Wolfram et des Hadloub, une poésie ingénue, cordiale, empressée, qui s’introduit sans efforts, qui frappe, qui entre, qui presse la main tremblante de son hôte ou essuie son visage baigné de larmes. Qu’on se garde bien de blâmer chez elle l’inexpérience de l’art, l’embarras du plan, l’indécision des épisodes : dans les tableaux qu’elle va peindre, le sentiment seul est tout. Poésie confiante et bénie ! Si vous y voyez le sourire vrai et le charme incomparable de l’enfance, ne lui demandez pas autre chose ; elle a senti d’instinct ce qui pouvait rafraîchir les ames, et vous avez le secret de son prestige.

Le poème de M. Oscar de Redwitz, comme presque tous les poèmes des Minnesinger et des maîtres chanteurs, commence avec une grâce toute printanière. — La forêt est verte et parfumée, les oiseaux chantent dans les arbres, les ruisseaux courent sur la mousse ; mille petites fleurs, au fond de la vallée et sur la lisière du bois, ouvrent leurs corolles humides que va sécher le soleil. Cette forêt, c’est la Forêt-Noire ; cette vallée, c’est la vallée du Neckar. Le poète était naturellement attiré vers ces contrées heureuses ; c’est au bord du Neckar et sous les ombrages du Schwarzwald que les plus aimables des Minnesinger du XIIIe siècle ont semé leurs mélodies ; c’est là encore que le groupe harmonieux conduit par Uhland et Justinus Kerner a cultivé tant de précieuses Fleurs. Il y a comme une invisible magie dans ces beaux lieux. À travers les défaillances que nous révèle son œuvre, M. de Redwitz a eu du moins le mérite de ressentir ces enchantemens avec une ame de poète ; il est vraiment sous le charme. La forêt est toute remplie pour lui de conseils inattendus ; il y a dans le frémissement des feuilles, dans le murmure de la source, dans le vol léger des phalènes, un langage dont il comprend tous les mystères. Il renouvelle sans efforts ces sujets maintes fois traités, tant ses sympathies sont vraies, tant il ouvre son ame avec bonheur aux mille bruits confus des matinées d’avril !

La poésie catholique en Allemagne, lors même qu’elle se pique d’orthodoxie et de sévérité, n’a jamais de tendance à l’ascétisme ; elle essaierait en vain de maudire la nature. La rigueur janséniste, qui voit partout le piège tendu à l’humaine faiblesse, parle une langue inintelligible au compatriote d’Albert Durer et de Goethe. Un disciple des Wolfram d’Eschembach et des Walther de Vogelweide pourra-t-il jamais admettre que cette nature tant aimée, ces bois, ces prés, ces coteaux du Neckar chargés de vignes en fleurs, aient subi comme nous l’influence du péché d’Adam ? Bien loin de là, il y voit partout le sourire de Dieu. La poésie allemande ne connaît pas même cette grave tristesse d’un cœur pieux qui, sans maudire le monde comme une embûche, le compare avec regret aux domaines où nulle fleur ne se fane. Il y a un bien touchant passage dans l’Hexameron de saint Basile. L’évêque de Césarée se promène dans la campagne, et, voyant fleurir des roses, il s’apitoie sur leur destinée : « Vous avez été condamnées comme nous, s’écrie-t-il, condamnées à naître et à vous flétrir. Si le péché de l’homme n’eût bouleversé la nature, vous vous seriez éternellement épanouies dans le paradis terrestre, sans craindre ni la morsure de l’insecte ni l’haleine meurtrière du vent. » Ce paradis terrestre, ce monde que la malédiction n’a pas encore frappé, la poésie allemande ne le regrette pas ; il semble qu’elle le possède et qu’elle en jouisse. Si sévère que soit l’intention dogmatique de l’auteur, il conduira toujours Jésus-Christ par des chemins embaumés au sein d’une nature toute pleine d’incantations, et la doctrine qu’il veut propager y laissera naturellement quelque chose de sa rigueur. Je sens qu’une vertu est sortie de moi, disait le Sauveur le jour où Madeleine eut arrosé ses pieds avec des parfums ; au contraire, c’est merveille de voir comme cette poésie des races du Nord, dès qu’elle se reprend aux inspirations religieuses, y mêle aussitôt, sans le plus léger scrupule, ce qui alarmerait ailleurs un esprit vigilant. Sa tradition est restée celle du moyen-âge, particulièrement du moyen-âge germanique. Rappelez-vous la plénitude de cœur qui débordait chez saint François d’Assise en des hymnes si chastement ardentes et qui enveloppait l’univers dans ses mystiques effusions. Rappelez-vous surtout l’audace involontaire de celui qui écrivait pour les Allemands les symboliques aventures de Parceval. Comme le moine d’Assise et comme Wolfram d’Eschembach, la poésie catholique, au-delà du Rhin, converse avec les petits oiseaux, elle a des familiarités charmantes avec les fleurs, avec les animaux paisibles, avec tout ce qui vit sous le soleil, et l’ame universelle lui parle par toutes les voix de la création. À coup sûr, il ne faut pas voir là du panthéisme ; n’est-ce pas toutefois un curieux spectacle que ce poète dont l’ambition est de relever l’art catholique, et qui commence par absoudre la nature avec la franchise d’Albert Durer ? Ces innocentes hardiesses de M. de Redwitz ont un caractère bien allemand ; il y a dans ses tableaux toute la candeur, et il faut ajouter, pour être complet, toute la témérité des vieux maîtres.

Au milieu de cette nature sereine, dans ces vallées du Neckar où refleurit si volontiers la grâce dés anciens jours, habite un jeune homme non moins ému que M. de Redwitz par toutes les séductions de cette contrée. Nous sommes au moyen-âge. C’est le temps où les chefs des Minnesinger vont s’abandonner à leur enthousiasme dans les luttes du château de la Wartbourg, c’est le temps où Henri Frauenlob va célébrer si noblement les femmes allemandes, où Gottfried de Strasbourg sera l’interprète des tendres rêveries, et Wolfram d’Eschembach le chantre des sublimes pensées. La poésie est partout. Ici elle règne chez les ducs et les landgraves, là elle s’épanouit dans le creux du sillon ; elle embaume les retraites studieuses et les monastères des femmes, ou bien elle accompagne les Hohenstaufen dans leurs expéditions aventureuses. Le héros de M. de Redwitz a subi ces douces influences. Walther est son nom. Privé d’un père qu’il n’a pas connu, élevé par sa mère dans le château délabré de ses aïeux, le jeune chevalier vient d’atteindre l’âge où toutes les puissances intérieures s’éveillent impétueusement et veulent se donner carrière. À cheval, son faucon au poing, courant par vaux et par montagnes, Walther appelle avec impatience les occasions glorieuses où il pourra relever l’honneur de sa maison. Chose singulière pourtant, au milieu de ces ardeurs, il y a place dans son ame pour les sentimens les plus suaves et la plus touchante humilité : le fils des burgraves est aussi le disciple des chantres d’amour. Il chante sans cesse, il chante la joie des combats et le mépris du danger, il chante le bonheur de se sentir emporté à travers les monts et les plaines sur un coursier rapide ; mais tout à coup, s’il pense à l’amour de sa mère, sa voix s’attendrit, il oublie les guerres enivrantes et ne songe plus qu’à la félicité du foyer domestique. Comme il devient humble ! comme l’impétuosité fait place à la soumission la plus douce ! comme il voit succéder aux images de batailles l’image rêvée de la petite chambre où demeurerait, solitaire et pieuse, la jeune fille qu’il prie Dieu de lui envoyer ! Il s’écriait tout à l’heure : « Je suis comme le torrent ; qui pourrait m’arrêter ? Vains efforts ! celui qui oserait l’essayer, je l’emporterais avec moi dans ma course et le traînerais sur le dos ! » Écoutez-le maintenant ; il est en extase devant son idéal, et il dit, les mains jointes :


I

« Je voudrais me glisser à toutes les fenêtres aussi délicatement qu’un rayon » de la lune ; je voudrais, invisible, aller offrir mon anneau à toutes les petites chambres solitaires.

« Et la femme que je verrais la plus calme, la plus silencieuse, pieusement occupée à de chastes songes, je lui prendrais les mains pour les mettre sur mon cœur, et je lui donnerais mon anneau.

II

« Il ne faut à ma bien-aimée ni écrin de diamans, ni vêtemens de velours et d’or ; je ne veux pas de marbres dans sa petite chambre ; les boucles de ses cheveux n’ont pas besoin de parure.

« Mais dans le trésor sacré de son cœur, c’est là que doivent étinceler l’or et les pierreries ; je veux que son cœur, avec ses magnificences, soit un orfèvre, et le plus riche de tous.

III

« Je ne demande pas pour son visage la beauté qui éblouit. Ce ne sont pas ses yeux, ce n’est pas sa bouche qui doit m’enivrer ; mais je veux que son cœur me salue avec sérénité, son cœur croyant, son chaste cœur,

« Afin que la seule vue de ses traits me remplisse l’ame ainsi qu’une prière, afin que mon amour, chaque fois que je me séparerai d’elle, reste toujours en moi comme une pensée pieuse.

IV

« Je ne veux pas recevoir un gage de tes mains pour être assuré de ton cœur ; je ne veux pas de sermens qui te lient à moi, je ne veux pas de regards qui aie sourient amoureusement.

« Je veux seulement placer ma main sur la tête, et demander à ton ame comment elle est attachée au Seigneur ; cela seul me dira tout. »

Walther va partir pour la croisade avec l’empereur Barberousse. Déjà le jeune chevalier est prêt, et sa mère l’a recommandé à Dieu ; mais tout à coup des étrangers, montés sur des chevaux richement équipés, ont frappé aux portes du château. Ce sont des messagers venus d’Italie. Un comte italien et le père de Walther, naguère compagnons d’armes, s’étaient promis d’unir un jour leurs enfans ; le comte envoie demander à son ami la main de Walther pour sa fille Ghismonda. Ici maintes scènes de famille pleines de gravité et de charme, la réponse de la mère au messager, ses discours à son fils, tout un récit patriarcal où brille une sorte de majesté épique. Walther est parti, et son cheval l’emporte au galop à travers la Forêt-Noire.

Le joyeux tableau de Walther galopant ainsi vers le pays de sa belle fiancée termine avec art ce premier chant. La piété ascétique et les libres élans d’un cœur jeune se mélangent, ou du moins se succèdent d’une façon intéressante dans cette peinture. Le Walther de M. de Redwitz n’est peut-être pas l’image fort exacte d’un chevalier du moyen-âge ; on sent l’écrivain moderne dans les strophes du jeune Minnesinger, on aperçoit surtout le poète d’une réaction religieuse, un poète qui veut être strictement orthodoxe, un rigide amant qui interdit les regards tendres et les flatteuses paroles, et qui tout à coup, sans se l’avouer à lui-même, corrige ses rigueurs factices par les franches et légitimes émotions de l’adolescence. Tel qu’il est, avec cette alliance de sentimens opposés, Walther est une figure aimable ; la vérité objective qui lui manque est bien rachetée par les clartés qu’il répand sur le caractère même du poète ; il est joyeux et grave, il est fougueux et timide, il est à la fois plein de soumission et de hardiesse : personnage naïvement dessiné qui remplit de ses émotions contraires toute la première partie de ce joli poème.

Le second chant, à côté de ce portrait fier et candide, nous montrera la douce figure de l’héroïne. C’est la nuit, l’éclair brille, la pluie tombe à torrens ; quel est ce cavalier, enveloppé dans son manteau, qui frappe à cette tour isolée ? C’est Walther. Une jeune fille vient lui ouvrir et le conduit dans la pauvre et hospitalière demeure. Elle allume le feu, elle fait sécher les vêtemens du voyageur et va prévenir son père : « Mon père, Dieu nous envoie un hôte. » Le père et l’hôte sont attablés ensemble ; la jeune fille est remontée discrètement dans sa chambre. Cette jeune fille, ce sera celle que Walther demandait à Dieu dans ses rêves d’adolescent. Amaranthe est son nom. Son père était un de ces Minnesinger qui chantaient à la cour des ducs et qui portèrent si haut, dès le XIIe siècle, cette sorte de chevalerie littéraire. Frappé d’un malheur qui a empoisonné sa vie, marié à une femme indigne de lui, qu’un hôte perfide lui a enlevée, le père d’Amaranthe s’est retiré dans un vieux Burg à demi ruiné. Il est pauvre et défiant ; ce n’est pas seulement son amour trompé qui lui remplit le cœur d’amertume ; il songe à la fidélité domestique, il songe à la chasteté allemande qu’il a tant de fois célébrée dans ses vers et dont il se croyait un des pontifes. Sa fille Amaranthe est la seule consolation qui lui reste ; par elle seule, il tient encore à la vie et conserve la foi. Quelle pure image en effet ! Nulle créature n’était plus digne d’être la fille d’un chantre d’amour. L’impression qu’elle va produire sur Walther, le lecteur la devine sans peine. Walther a reconnu dans Amaranthe celle à qui il adressait tant de strophes passionnées. « Celle que je trouverais la plus douce, disait-il, je lui prendrais les mains pour les mettre sur mon cœur. » Il l’a trouvée, c’est la fille du Minnesinger. Amaranthe aussi aime le jeune étranger. En vain se lève-t-elle dès l’aube pour aller entendre la messe au monastère voisin, en vain prie-t-elle pour rendre le calme à son cœur : elle aime Walther et elle voudrait en vain dissimuler son trouble. M. de Redwitz nous donne ici toute une idylle charmante. Une des plus jolies scènes est celle où la jeune fille va dire au cheval du voyageur ce qu’elle n’ose dire au maître. Comme elle caresse sa crinière soyeuse ! Et, lorsqu’elle est surprise par Walther, quelle confusion ! quelle rougeur sur son visage ! Seulement, dès que le poète s’est laissé entraîner sans scrupule à des tableaux de ce genre, il se rappelle la mission qu’il s’est donnée, et se hâte de se corriger lui-même. Un autre épisode plein de grâce est celui qui nous montre la charité d’Amaranthe ; il y a dans le hameau voisin, une pauvre veuve et un orphelin que la misère aurait mis au tombeau, si la jeune fille ne les avait adoptés. Walther est témoin du bien qu’elle fait avec tant de simplicité et de charme, et son amour s’en accroît encore. Singulier mélange de rigidité et d’abandon ! Malgré la sévérité du fiancé de Ghismonda, plus d’une fois la main de Walther presse la main d’Amaranthe, plus d’une fois la tête de la jeune fille se penche sur la poitrine de son hôte, plus d’un baiser silencieusement échangé semble la promesse d’un éternel amour. Amaranthe a bientôt appris cependant quel est le but du voyage de Walther ; sa piété lui est un refuge, et, cachant sa blessure au fond de son cœur, elle demande à la prière la résignation dont elle a besoin.

Walther est arrivé en Italie. Le château du comte, père de Ghismonda, s’élève au flanc des collines dorées qui dominent le lac de Côme. Ce ne sont que fanfares et parfums dans ces splendides demeures. Ghismonda est la reine des fêtes. Belle, fière, entourée d’hommages, dans les chasses au fond des forêts ou dans les promenades sur le lac, elle enivre tous les regards. Et Walther, cette félicité que tant de brillans seigneurs lui envient trouble son cœur et ses sens ; il est sous le charme de l’altière beauté, et cependant ni l’ardeur du soleil italien, ni les séductions de cette molle nature, ni l’amour passionné de Ghismonda ne peuvent effacer de son souvenir l’image bien différente qui s’y est gravée. Walther est triste ; il fait d’inutiles efforts pour aimer chrétiennement la femme qui va porter son nom ; il lui semble que Ghismonda lui ouvre un monde nouveau, un monde funeste et condamné qui effraie son ame pieuse, et sa pensée retourne sans cesse vers celle qu’il a laissée si humblement cachée dans un vallon de la Forêt-Noire.

Plus Walther est soucieux, plus la brillante comtesse redouble de séductions auprès de son fiancé. — Parle, que veux-tu ? que te manque-t-il ? — Et bientôt l’explication a lieu. L’auteur a placé ici un étrange dialogue où éclate plus que partout ailleurs ce qu’il y a d’inspirations fausses et contraintes sous la légère trame de sa poésie. Ghismonda devient tout à coup le symbole du panthéisme, de l’athéisme, de toutes les doctrines grossières qui ont affligé l’Allemagne en ces derniers temps et que le jeune écrivain veut flétrir. Elle proclame son système avec une assurance doctorale ; elle parle de l’unique substance qui anime tout, elle parle du moi qui se crée lui-même, elle emprunte à Spinoza, à Goethe, à Fichte, des paroles qu’elle comprend tant bien que mal, et qu’elle entremêle de formules hégéliennes. N’oubliez pas que nous sommes au bord du lac de Côme et dans le siècle de saint Bernard. Laisse là le christianisme, dit Ghismonda à Walther ; sors libre et triomphant de la ténébreuse vallée du mythe, et monte avec moi sur la montagne de la vérité, au sein de la lumière sans voile ; c’est là que j’ai bâti le palais de mon esprit ! Et elle fait la description de ce palais, qui ressemble fort à une abbaye de Thélème. Rabelais inscrivait sur le seuil de son édifice ce précepte rigoureux : « Fais ce que tu voudras. » Sois mon hôte, s’écrie la jeune comtesse de Côme, entre dans le palais de ma pensée ; le drapeau de la joie y flotte sur les tours, et les proverbes dorés qui conseillent la jouissance t’y salueront au seuil. Sous le voile de Ghismonda, il est trop évident que l’auteur fait parler ici les Feuerbach et les Bruno Bauer de son temps, et c’est lui qui va leur répondre par la bouche de Walther. L’intention a beau être excellente, le poète se montre bien maladroit. Non-seulement le cadre est faux, mais la discussion est ridiculement faible. C’est en face, et non par des allusions détournées, qu’il faut attaquer l’athéisme de nos jours. Si déplaisante qu’elle soit avec son grotesque pathos, Ghismonda est trop belle, trop brillante, trop Italienne, pour représenter la laideur du matérialisme allemand. Quant à la réponse de Walther, ce n’est qu’un sermon banal ; lorsqu’il revendique la dignité de la personne humaine et venge la majesté de Dieu, le poète ne trouve pas les accens sublimes qui étaient nécessaires en un pareil sujet. Ces accens, il les eût rencontrés peut-être, si la scène eût été mieux conçue ; mais tout le gênait, le cadre et les acteurs. Walther et Ghismonda, devenus subitement de symboliques figures, perdent tout le charme de la réalité sans atteindre aux proportions de la haute poésie. Cette scène, qui devait contenir le sens du poème entier et pour laquelle l’auteur semble avoir réservé ses meilleures forces, est la plus mauvaise partie de son œuvre.

Comment se terminera ce troisième chant ? Quels seront les rapports de Ghismonda et de Walther ? Il n’est pas besoin d’une grande sagacité pour deviner la rupture qui se prépare. On se rappelle les pieuses chansons composées par Walther dans ses vallées natales. « Je ne veux pas de sermons qui te lient à moi, je ne veux pas de regards qui me sourient amoureusement ; mais je demanderai à ton ame de quelle manière elle est attachée à Dieu ; cela seul me dira tout. » Après son bizarre entretien avec Walther, Ghismonda hésite un instant entre la foi de son fiancé et l’orgueil de son propre système ; l’orgueil l’emporte ; par la puissance de son esprit et les séductions de sa beauté, il faut qu’elle triomphe de Walther. Cependant le jour fixé pour la cérémonie nuptiale s’est levé ; les cloches sonnent, les chants retentissent, une foule brillante emplit la vaste nef de l’église ; le fiancé et la fiancée sont devant l’autel, et l’évêque va les unir. « Avant que je m’engage à toi pour la vie, ô Ghismonda ! s’écrie Walther, dis-moi si tu crois au Dieu des chrétiens ? » Ghismonda se détourne de la croix avec dédain, l’évêque lui lance l’anathème, et Walther, montant à cheval avec sa suite, va rejoindre en Palestine les chevaliers de l’empereur Barberousse.

M. de Redwitz n’est pas heureux chaque fois qu’il abandonne l’idylle pour des situations d’un ordre plus élevé. Nous avons signalé tout à l’heure une singulière inhabileté philosophique dans la lutte du chevalier allemand et de la comtesse italienne ; la même maladresse éclate encore dans cette scène, qui vise à l’intérêt du drame. Le vrai domaine de M. de Redwitz, c’est la pastorale naïve, c’est le tableau familier d’un intérieur éclairé d’une douce lumière ; partout ailleurs il est gauche et contraint. Le dernier chant du poème ramène l’auteur dans la Foret-Noire. Walther revient de la croisade et va chercher Amaranthe au fond de sa solitude. Ici, tout est prévu d’avance ; l’auteur n’a plus aucun effort d’invention à faire ; il n’a qu’à peindre de frais paysages et à placer sous les sapins, à l’ombre des tours en ruine, au bord des eaux murmurantes, les deux figures de ces jeunes gens qu’il aime. Ces éternels sujets ont été traités par bien des poètes en Allemagne ; M. de Redwitz introduit dans ses tableaux un sentiment qui lui est propre. Comme l’Hermann de Goethe rencontre Dorothée auprès de la source et l’aide à remplir sa cruche, c’est aussi au bord du ruisseau que Walther retrouve Amaranthe. C’est l’automne ; tout est calme dans la nature, tout respire une tristesse douce et recueillie. Ces idylles d’octobre s’harmonisent ingénieusement, sous la plume de l’écrivain, avec les printanières églogues du début. Le cycle de l’année s’est accompli avec grâce : après les émotions des premiers jours dans les vallées allemandes, après les entraînemens et les luttes des brûlantes journées sous les orangers d’Italie, le jeune chevalier de Barberousse, le disciple fervent des Minnesinger a trouvé le bonheur paisible auquel il aspirait. Rappelez-vous comme il poussait son cheval au galop pour donner le change à l’activité inquiète de son cœur, et voyez-le aujourd’hui, sur ce même cheval qui semble hennir de joie, voyez-le conduisant sa jeune femme au château de ses aïeux ! La forêt s’agite au souffle de la brise, la feuille frémit, l’oiseau chante ; on dirait les harmonies du printemps. C’est le printemps qui réside dans l’aine, et dont la splendeur ne se voile pas.

Telle est l’œuvre de M. Oscar de Redwitz. Est-ce bien là, comme l’on cru des admirateurs enthousiastes, un digne monument de la poésie catholique ? L’auteur a-t-il vraiment compris sa tâche et rempli toutes les conditions de toutes les conditions de son programme ? Si on jugeait M. Oscar de Redwitz d’après les prétentions son talent, si on le jugeait surtout d’après l’importance que lui a donnée un succès sans exemple, son poème devrait appeler des conclusions sévères. Extraire du catholicisme la poésie sublime qu’il renferme, toucher à des matières sacrées.avec les procédés de l’art profane, introduire en ces domaines de la vérité immuable une pensée nécessairement capricieuse, lors même qu’elle se croit sûre de sa bonne volonté et de sa force, il n’est pas pour l’écrivain de plus périlleuse épreuve. Il y a deux manières d’entendre la poésie catholique : ou bien l’auteur essaie audacieusement la glorification des dogmes, il essaie de peindre les splendeurs du monde invisible et de donner une forme arrêtée à ce que Bossuet appelle l’incompréhensibilité des mystères. C’est la méthode qui offre le plus de difficultés, celle qui exige les conditions les plus rares et de l’artiste lui-même et des esprits auxquels il s’adresse ; Dante seul y a réussi. Soutenu par son temps, par les croyances générales, par l’imagination d’une société chrétienne, Dante a pu figurer dans son poème le merveilleux symbole des choses qu’on ne voit pas. Au contraire, tous les poètes modernes y ont échoué. Cette poésie catholique qu’ils cherchaient en vain, elle est bien autrement grande chez les théologiens et les orateurs sacrés ; les images des poètes rapetissent trop souvent l’infini, tandis qu’un théologien inspiré, sur les ailes de l’idéalisme, nous emporte avec lui au sein de l’éternité, et, sans rien décrire avec précision, nous fait soupçonner la majestueuse poésie îles dogmes. Lorsque Bossuet, dans ses Elévations sur les mystères, cherche en quelques lignes à formuler l’idée de Dieu, il y a sans doute dans ce simple et magnifique dessin plus de grandeur, plus d’émotion, plus de poésie enfin que dans toutes ces Jérusalems célestes dont les poètes nous décrivent les palais de diamans et les escaliers de porphyre. L’autre procédé est plus accessible à notre faiblesse ; il consiste à peindre, non pas la réalité divine qui nous échappe, mais les sentimens que les dogmes religieux éveillent en nous. Cette poésie subjective, pour employer le ternie des Allemands, est la seule qui semble convenir aux siècles modernes. Elle est appropriée à un temps où l’unanimité des croyances a disparu. Comme elle vient du cœur et s’adresse au cœur, elle peut être comprise de ceux-là mêmes qui admettent d’autres symboles. La lutte des émotions contraires, le combat de la vérité et de l’erreur dans une ame loyale sera toujours un des plus nobles spectacles qui puissent captiver les esprits. N’est-ce pas là ce qui fait la beauté des premières Méditations de Lamartine ? Ce n’est ni le procédé poétique de Dante, ni l’inspiration du Lamartine de 1820 que M. Oscar de Redwitz a suivis ; il n’est pas assez téméraire pour vouloir peindre les mystiques splendeurs de l’éternité, mais il n’a pas non plus assez d’expérience, il n’a pas assez partagé les douleurs et les inquiétudes de son temps, pour chanter la conscience du XIXe siècle. Son poème n’est pas le poème de la vie religieuse, le poème de la soumission et de la discipline austère hardiment opposées aux désordres de l’orgueil ; qu’est-ce donc ? — Une œuvre où la pensée est indécise, mais qu’illumine de toutes parts un sentiment naïf et pur. Quelle que soit la faiblesse de son invention, on aime à voir le poète déployer une juvénile vaillance et rompre en visière à cette nouvelle Allemagne où l’humanisme triomphe. Le contraste de sa grâce enfantine et de sa belliqueuse ardeur a je ne sais quoi de touchant. À l’heure où la lumière se fait sur les tristes déviations d’une société tout entière, quel cœur sincère ne voudrait redevenir enfant, afin de recommencer la vie ?

M. de Redwitz a eu le bonheur de répondre à cette tristesse vaguement répandue et de la charmer par ses vers. D’ailleurs la faiblesse de la pensée poétique ne nuit pas dans son livre à l’habileté de la forme. Sa parole est ingénieuse, son imagination est jeune et abondante. L’Allemagne entière a subi l’ascendant de cette piété gracieuse ; l’Allemagne du midi surtout a accueilli le jeune poète avec un enthousiasme inoui. Les universités lui envoyaient sans examen le diplôme de docteur. Son livre allait de mains en mains, et il en fallait une nouvelle édition tous les deux mois. Des juges sérieux affirmaient que la poésie du XIIIe siècle, la poésie des Wolfram d’Eschembach et des Gottfried de Strasbourg, venait de reparaître, agrandie par un art plus savant et des inspirations plus hautes. « Aucun poète, s’écrie l’un d’eux, ne m’a rappelé comme M. de Redwitz la glorieuse triade de chanteurs du moyen-âge allemand. En lui se sont réveillés et rajeunis, pour ne former qu’une seule personne, les trois grands poêles du Minnegesang ; il possède à la fois et le charme de narration particulier à Gottfried de Strasbourg, et la grâce innocente d’Hartmann d’Aue, et la profondeur chrétienne de Wolfram d’Eschembach. » Si l’on se rappelle l’admiration de l’Allemagne pour ces poètes qu’elle oppose si complaisamment aux Dante et aux Pétrarque, on comprendra que l’enthousiasme ne saurait aller plus loin.

N’en déplaise pourtant aux apologistes, ce n’est pas une reproduction magistrale de la poésie du moyen-âge, c’est quelque chose de mieux, quelque chose de plus vrai à mon avis, c’est la candeur naturelle de cette ame d’enfant qui a produit ce merveilleux succès. Les deux volumes que M. de Redwitz a publiés depuis, la Légende de la Source et du Sapin et un recueil de Poésies, ont complété la physionomie de l’auteur : ce qui fait décidément son originalité, c’est son sentiment si vif de l’humilité et des dons précieux qui la couronnent. Soyez soumis, répète-t-il sans cesse à cette Allemagne révoltée et entraînée hors de ses voies ; soyez humbles, faites-vous petits, redevenez enfans. Une source jaillissait du sein de la terre, à l’ombre des sapins de la forêt. Rien ne troublait la pureté cristalline de ses ondes, c’est à peine si la brise en ridait la surface. Elle veut quitter ce bienfaisant abri ; elle se jette au hasard dans l’inconnu, elle court à travers le gravier, et ses eaux immaculées vont traînant maintes souillures. Avec cette idée si simple, M. de Redwitz compose une sorte de légende comme les aimait Clément de Brentano, un de ces contes où la nature vit, où les choses ont une ame et conversent avec nous. Lui-même, il est fidèle aux préceptes qu’il donne ; ses Poésies contiennent d’agréables chansons d’amour, des ballades pleines d’originalité, des tableaux de genre que relève toujours une pensée pieuse. Madame Agnès est un petit drame bien conduit, où la supériorité de la femme chrétienne sur la femme musulmane est indiquée avec beaucoup d’intérêt et de grâce ; mais ce qui distingue surtout ce volume, c’est une aspiration fervente à la simplicité. Le poète va demander conseil aux maîtres les plus modestes ; dans le concert de la création, la plus humble mélodie l’enchante, et il voudrait en surprendre le secret. Il interroge le brin d’herbe qui tremble, le filet d’eau qui filtre sous le sable, le buisson caché où chante l’oiseau matinal. « D’où vient que la voix est si pure, ô chantre ailé des matinées printanières ? — C’est que je suis petit, répond l’oiseau ; sois petit comme moi, et tu chanteras de même. » cette idée revient sans cesse et sous maintes formes. Lorsque l’auteur de l’Imitation s’écriait : « A quoi servent ces disputes subtiles sur les choses cachées et obscures ? que nous importe tout ce qu’on dit sur les genres et les espèces ? » et ailleurs : « J’éprouve un grand ennui à force de lire et d’entendre ; que tous les docteurs se taisent ! ô mon Dieu, parlez-moi vous seul ! » il exprimait admirablement la fatigue et le dégoût des cœurs après les interminables discussions de la scolastique ; c’était l’ame chrétienne, altérée par la science aride du moyen-âge, qui prenait en horreur les problèmes abstrus, les syllogismes à outrance, et qui ne demandait plus que deux choses, le silence et Dieu ! Il y a quelque chose de cela dans les vers de M. Oscar de Redwitz, et c’est ainsi qu’il est devenu, sans le chercher, le représentant d’une situation générale. L’Allemagne était comme ahurie par les clameurs des sophistes ; quel bonheur de se rafraîchir à cette poésie calme dont l’inspiration constante rappelle si bien ce cri du pieux solitaire : « Que tous les docteurs se taisent ! »

Le succès de M. de Redwitz a été si complet, qu’une sorte d’école s’est formée autour de lui. De même que MM. Herweghet Freiligrath, il y a quelques années, attiraient à eux tous les jeunes poètes, l’auteur d’Amaranthe est salué aujourd’hui comme un maître. M. de Redwitz, dans la préface d’Amaranthe, invitait tous les chanteurs, comme de mystiques architectes, à la construction de la cathédrale invisible où l’humanité malade doit retrouver le repos qu’elle a perdu. Les écrivains de la génération qui entre sur la scène n’ont pas manqué à l’appel. Le réveil des sentimens religieux aura ses interprètes de tout genre, comme l’humanisme a eu les siens avant 1848. Jusqu’à présent, ils sont plus nombreux que distingués. Parmi ceux qui ont mérité de fixer l’attention, un seul me semble donner quelques promesses, c’est M. Hermann de Béquignolles, auteur de deux poèmes récemment publiés. Le premier de ces poèmes, Hilarion, paru en 1849, est à la fois une contre-partie du Faust de Goethe et une imitation du Livre de Job. Comme le héros du poète de Weimar, Hilarion a étudié toutes les sciences dont l’esprit humain est fier, et il reconnaît combien elles sont impuissantes à résoudre le problème de la destinée ; seulement, au lieu de se donner au diable, il a pris le parti beaucoup plus sage de se donner à Dieu. De cette idée toute simple, l’auteur tire de beaux effets ; cette manière hardie de réformer la légende de Faust a vraiment quelque chose de poétique ; on dirait qu’un charme fatal est rompu. Satan essaie en vain de désespérer Hilarion. Hilarion voit triompher la démagogie du XIXe siècle, il voit périr dans une émeute sanglante le roi dont il est le serviteur dévoué, ses amis l’abandonnent, sa femme le trahit, son fils même lui jette des paroles de malédiction ; soutenu par sa confiance dans l’éternelle bonté, Hilarion défie encore Satan. « Malgré toutes mes souffrances, lui dit-il, ma conscience est dans la joie ; tu peux m’arracher tout ce que j’aime, tu ne m’enlèveras pas la paix. » Cette image de la force invincible de l’ame au milieu de nos tragiques bouleversemens est exprimée par le poète avec une certaine grandeur. Et puis l’esprit ne manque pas dans maintes scènes ; la conférence des journalistes et des tribuns sous la présidence d’Hilarion est une satire pleine de verve. Le second poème de M. de Béquignolles, publié l’année dernière, est beaucoup moins heureux. Ce qu’il y a de plus intéressant peut-être, c’est la dédicace à M. Oscar de Redwitz :


« Parce que nous confessons librement le christianisme, notre bouclier ; parce qu’à nos yeux la gloire de notre sainte foi est supérieure à tout ;

« Parce que nous croyons, en toute pureté de cœur, à l’honneur de la femme, et que nous n’avons pas encore courbé le dos sous le joug moderne ;

« Parce que nous sommes saintement et ardemment dévoués à notre ami ; parce que c’est notre plus grand bonheur de l’assister dans la souffrance et dans la joie ;

« Parce que nous ne refusons pas le respect au vieillard ; parce que nos pas nous conduisent dans l’assemblée des hommes vénérables ;

« Parce que notre poésie ne s’est pas mise au service des cyniques passions de ce monde ; parce que, les yeux levés vers les étoiles et enchaînés par leur lumière, elle a placé son but dans le ciel ;

« Les méchans, troupe hideuse, dardent contre nous, en sifflant, leurs langues chargées de poison et d’écume, et si l’un d’eux, si le plus vil réussit à nous diffamer, ils jettent tous des cris de joie.

« Sifflez ! diffamez ! un jour, ce sera cette école de fidèles chanteurs qui sauvera notre société, — la société allemande, — récemment réconciliée avec son antique gloire, et qui commence à faire flotter ses jeunes voiles.

« Quand on porte Dieu, l’amour et la loyauté au fond de son cœur, on chante légèrement et gaiement, on chante comme l’oiseau envolé de sa cage, qui monte libre, libre, dans l’espace.

« Faites donc retentir vos luths au sein de la nuit profonde, chantez sans relâche, ô frères ! Les magnifiques rayons d’or, les rayons du soleil de l’avenir, c’est de votre cœur qu’ils jailliront. »

On voit de quelle généreuse ardeur M. Oscar de Redwitz a enflammé ceux qui le suivent. Malheureusement le poème de M. Hermann de Béquignolles ne répond pas à ces promesses trop confiantes. Ce poème est intitulé Blondel. Hilarion représentait la foi en la Providence ; Blondel est le symbole du dévouement. Cette fois, le jeune écrivain a emprunté son sujet à l’histoire, et il l’a fait avec une étrange maladresse. Le moyen-âge tel qu’il nous le dépeint est ce faux et prétentieux moyen-âge des romantiques allemands, où tout n’est que piété, douceur, mystiques extases, béatitudes du paradis terrestre. Que le ménestrel anglais, serviteur du roi Richard, soit célébré par le poète comme le héros de la fidélité, rien de mieux ; on comprendra moins aisément que Richard Cœur-de-Lion devienne un modèle de piété, que le sultan Saladin soit converti par Blondel, que sa fille Nurmahal entre au couvent et s’asseoie plus tard sur le trône d’Angleterre : toutes ces fantaisies sont au-dessous de la critique. Il y a, si l’on veut, une poésie distinguée dans les détails : les sentimens humbles et pieux qui avaient fait le succès de M. de Redwitz sont pour son imitateur une source d’inspirations heureuses ; mais, on le voit assez par cet exemple, le sentiment ne suffit pas pour animer un poème. Là où la pensée est absente, là où des aspirations vagues remplacent toujours les conceptions de l’esprit, il n’y a pas d’école qui puisse se promettre une influence durable.

M. Oscar de Redwitz, au milieu des hommages qui l’entourent, semble avoir compris lui-même combien il a encore de sérieuses conditions à remplir afin de donner une direction efficace au mouvement littéraire et moral qui s’est formé autour de son nom. Celui dont on a voulu faire un maître est allé se remettre à l’école. Son poème d’Amaranthe une fois publié au printemps de 1849, M. de Redwitz, après plusieurs voyages à Munich, où l’accueil le plus flatteur l’attendait, s’est établi à Bonn, et il y étudie sous M. Charles Simrock la poésie allemande du moyen-âge. C’est à Bonn qu’il a achevé la légende dont nous parlions tout à l’heure et mis la dernière main à son recueil de poésies. Il a quitté la Forêt-Noire pour cette docte université des bords du Rhin, où un maître habile, à la fois érudit et poète, popularise les vieux monumens épiques du génie allemand. M. Simrock connaît en philologue consommé toute cette littérature des XIIe et XIIIe siècles, si pleine de charmans trésors, et il sait la reproduire en artiste. Ses traductions en vers des Niebelungen, du Parceval, du Titurel, de Gudrun, de Wieland le forgeron, ont une saveur originale qui leur donne un caractère à part. Voilà le maître qu’a choisi M. de Redwitz, et il était difficile de mieux s’adresser. Avec M. Simrock, l’auteur d’Amaranthe apprendra à ne plus confondre les temps. Le moyen-âge mieux connu le protégera contre les fantaisies d’une imagination mal assurée. Son style y gagnera. Les poètes allemands du XIIIe siècle qui ont mérité de rester dans la mémoire des hommes étaient l’expression très franche de la vie morale de leur époque ; M. de Redwitz n’est que le représentant d’une situation passagère, et le succès qu’il a obtenu pourrait l’engager dans une AOIC stérile. Il a été l’organe de la lassitude générale, il a été l’interprète du repentir, du retour à Dieu, du désir de commencer une carrière nouvelle ; c’est là une période de transition à laquelle doivent succéder les œuvres de la pensée virile. L’élude d’une poésie dont le développement a été complet peut fortifier à temps son inspiration et la préserver de l’affadissement. C’est d’ailleurs un bon exemple que le spectacle de ce poète couronné si jeune encore par un pareil triomphe, et qui va étudier sous un maître, comme les trouvères du XIIIe siècle à l’école des maîtres-chanteurs. N’y a-t-il pas seulement, il est permis de le craindre, un peu d’affectation et de manière dans ce gracieux tableau ?

La manière ! l’affectation ! J’ai dit ce que M. de Redwitz aurait à gagner dans sa retraite auprès du traducteur du Parceval et des Niebelungen ; il faut bien lui indiquer aussi les périls dont il devra se défier. Que le jeune écrivain, en étudiant le moyen-âge, se garde d’en reproduire les idées et d’en imiter la forme. La première condition de la poésie, surtout d’une poésie qui veut exercer une action, c’est qu’elle appartienne à son temps. L’archaïsme peut séduire, les imaginations frivoles ; il est antipathique à l’ame sérieuse qui se jette vaillamment au milieu des luttes morales de son siècle, et qui aspire à une influence efficace. Cette chaste sérénité qui a charmé l’Allemagne dans Amaranthe, ce n’est pas aux œuvres du moyen-âge que l’a empruntée M. de Redwitz ; il l’a trouvée au fond de son cœur, il l’a puisée toute vivante dans les émotions de son ame, indignée des désordres qui attristaient son pays. Ainsi s’explique la pénétrante vertu de sa parole. Si M. de Redwitz allait acquérir une plus grande habileté littéraire au prix de ce sentiment vrai qui anime ses poèmes, il renoncerait à ce qui constitue proprement l’originalité de son esprit. Il ne faut pas qu’une inspiration factice prenne chez lui la place de l’inspiration sincère ; il ne serait plus alors que le continuateur affaibli de ce qu’a été, il y a près d’un demi-siècle, le groupe des poètes romantiques. Comme il ne possède ni la profondeur de Novalis, ni la fantaisie étincelante de Clément de Brentano, ni l’imagination riche et terrible d’Achim d’Arnim, il reproduirait sans éclat leurs procédés poétiques, et finirait comme eux par devenir étranger à son siècle. M. de Redwitz n’appartient pas à cette école ; le danger de son talent, s’il ne veille pas sur lui-même, est de se laisser séduire au somnambulisme des rêveurs, comme le pêcheur de Goethe aux caresses meurtrières de l’ondine.

Quelle sera la durée de ce travail des âmes révélé par le succès de M. de Redwitz ? Quel sera le sort de la poésie catholique en Allemagne ? Questions sérieuses, et qui touchent aux plus précieux intérêts de la pensée. Les chaleureuses sympathies excitées par le jeune écrivain semblent indiquer une transformation dont on peut attendre le développement avec confiance. Cette transformation n’est pas seulement une promesse ; elle est accomplie déjà sur les points essentiels, et elle poursuivra sa marche. L’athéisme n’a été qu’une fièvre dans ce noble pays ; un air plus pur, en calmant le délire du malade, a mis en fuite les visions grimaçantes. Les partisans de la jeune école hégélienne si nombreux encore il y a quelques années, les disciples de M. Feuerbach, les amis de M. Stimer, ne seront plus désormais, espérons-le, que des anomalies bizarres, comme chaque époque et chaque littérature en présentent. L’opinion a secoué le joug. Quant à la poésie catholique, si elle veut être digne de son titre, il faut qu’elle s’élève et se fortifie, il faut qu’elle soit grande et sévère autant que bienfaisante et douce. La profondeur lui est nécessaire en tout pays, mais particulièrement en Allemagne. La fatigue produite par les excès de la raison infatuée ne durera pas toujours ; l’école que nous venons de juger se retrouvera alors en face d’un peuple accoutumé aux plus hautes spéculations de la pensée. Au milieu du développement hardi de la science humaine, l’art catholique doit faire en sorte de ne pas abaisser sa mission. Le sentiment seul ne saurait lui suffire ; ce ne serait pas trop de l’imagination la plus puissante mise au service de la réflexion la plus mâle, ce ne serait pas trop de la grande voix de Dante et de Bossuet. Ces âmes sublimes sont rares, et les littératures qui n’ont pas de tels soutiens ne sont pas pour cela condamnées à périr ; que les artistes du moins aient constamment les yeux attachés sur ces incomparables modèles ! A ces conditions-là seulement, la poésie catholique dont l’Allemagne a salué le réveil et qu’elle croit déjà posséder sera assez forte pour réaliser sa tâche. Quel que soit cependant le résultat de ces efforts, quelle que soit l’issue de ce mouvement dirigé aujourd’hui avec plus d’ardeur que de puissance par la génération qui se lève, M. Oscar de Redwitz n’en occupera pas moins une place dans l’histoire littéraire de son pays ; il a obtenu, en effet, un privilège rare, un privilège envié de tout écrivain : il a eu son heure, et il a exprimé mélodieusement une des phases de la conscience publique.


SAINT-RENE TAILLANDIER.