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La Première Ride (Bodin)

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Heures du soirUrbain Canel ; Adolphe Guyot3 (p. 271-367).


LA

PREMIÈRE RIDE,

PAR

Mme M. BODIN [JENNY BASTIDE].





Dans un antique château à l’aspect féodal, situé au fond du Berry, à quarante lieues de Paris, se trouvaient rassemblées, par une sombre et pluvieuse soirée d’automne, plusieurs femmes, dont aucune n’était ni très-jeune ni très-gaie. Toutes habitaient la campagne une grande partie de l’année, ou n’allaient à Paris que pour complaire à leur mari et à leurs enfans ; car elles ne s’y amusaient plus. Pour les femmes, en général, les plaisirs du monde passent avec la jeunesse, et il est trop vrai que quand elle est finie, de cruelles déceptions les punissent de conserver les prétentions que leur âge doit leur interdire ; alors celles qui ne sont ni joueuses, ni ridiculement coquettes, se plaisent mieux dans la solitude. Elles y vivent de souvenirs, et pour peu qu’elles aient de la bonté dans le cœur, elles s’occupent à faire du bien aux malheureux : c’est encore exercer leur sensibilité.

Chaque année, à quelques mutations près, le château de la Verpillière réunissait la même société ; cette terre offrant les plus belles chasses, et son propriétaire y menant un train presque fastueux.

Le comte de M… avait été chambellan d’un frère de Napoléon, et conservait pour cette famille une reconnaissance qui faisait l’éloge de son cœur et qui lui rendait peu agréable le séjour de Paris ; il ne parlait jamais politique, rarement littérature ou spectacles, et ne connaissait rien à l’agriculture. La chasse était son plaisir favori, aussi recherchait-il avec empressement ceux qui partageaient le même goût.

Par suite de ces réunions, les femmes de ses voisins, également intrépides chasseurs, venaient chez lui chaque automne, et, cette saison passée, ne se revoyaient que de loin en loin, mais se trouvaient cependant aussi liées que des femmes peuvent l’être quand elles n’ont plus ni chaleur de cœur ni illusions.

La plupart d’elles possédaient de ces médiocrités désolantes à rencontrer sur un jeune et joli visage, mais dont on ne s’aperçoit pas chez une femme qui ne joue plus aucun rôle dans le monde. Elles avaient été plus ou moins jolies ; elles avaient aimé plus ou moins leur mari, avaient rempli leurs devoirs plus ou moins mal : c’est-à-dire que Dieu ne leur avait envoyé ni passions, ni remords. Leur vie de jeunesse s’était passée sans orages, leur âge mûr ne s’embellissait d’aucuns souvenirs, et le reste de leurs jours s’écoulait dans cette existence passive qui n’est ni du bonheur, ni du chagrin : elles s’ennuyaient même sans savoir ce que c’était que l’ennui.

Il y avait trois ou quatre femmes de ce caractère au château de la Verpillière ; celles-là se levaient tard, se couchaient de bonne heure, et ne s’inquiétaient des heures que quand il fallait se mettre à table. Mais il y en avait aussi d’autres brillamment dotées par la nature : jetées dans le monde avec une organisation riche et malheureuse à la fois, celles-ci n’avaient point, malgré leur absence de jeunesse, ce regard calme et impassible qui dénote une âme sans passions, et les ravages du temps n’avaient pas seuls ôté l’éclat à leurs yeux, la fraîcheur à leur visage. Celles-ci n’attendaient point avec tranquillité le retour des chasseurs, et se faisaient des émotions des plus petits événemens ; les émotions les faisaient vivre encore.

De ce nombre, ou plutôt distinguée parmi les plus remarquables, on pouvait citer madame Delmar : c’était bien chez elle qu’on pouvait dire que la grâce, mille fois plus attrayante que la beauté, exerçait son empire. Sa jeunesse était passée, et pourtant elle plaisait encore par son organe si jeune et si doux, par son regard pénétrant et spirituel ; et on aimait à détailler chacun de ses avantages précisément parce qu’elle semblait les oublier elle-même. Mariée pour la seconde fois à un homme plus qu’ordinaire, elle avait pourtant l’art de faire valoir sa médiocrité, et on aurait cru madame Delmar parfaitement heureuse avec lui, s’il eût été possible de se persuader qu’une personne aussi supérieure ne dût souffrir de sa supériorité, et surtout si un nuage de mélancolie n’eût pas été en quelque sorte stigmatisé sur son front. Elle ne parlait jamais du passé, on ne lui connaissait aucun lien de famille, elle n’avait point d’enfans ; et pourtant sa vie, en apparence si calme, si retirée, inspirait un intérêt de curiosité qui donnait toujours envie de l’interroger.

La comtesse de M… le lui dit un soir, un de ces soirs où elles étaient assez tristement réunies ; le vent soufflait lugubrement et achevait de dépouiller les arbres, et l’aspect de la nature envoyait aux caractères les plus gais comme une mélancolie, comme une rêverie décourageante.

« Mon Dieu ! répondit en souriant madame Delmar, voilà bien l’esprit humain ; je suis devenue un peu défiante dans le monde où j’ai souffert ; je ne parle jamais de mon passé, parce qu’il n’aurait rien d’intéressant pour les autres ; je suis calme et résignée par fatigue ; car, vieille avant le temps, et revenue de mes illusions de jeunesse quand je la possédais encore, j’ai vu le monde dénué de ce prisme flatteur qui le fait aimer ; alors on me suppose de grandes catastrophes, quand mes malheurs n’ont été que ceux de beaucoup de femmes : je les ai sentis différemment, voilà tout.

— Mais, reprit madame de M…, serait-ce une indiscrétion de vous en demander le récit ? Nos chasseurs reviendront bien tard ; nos dames qui n’aiment pas à causer se sont retirées ensemble pour se montrer leurs robes, leurs chiffons ; il ne reste ici que celles qui peuvent vous comprendre. »

Flattées de cette préférence, les femmes qui étaient présentes joignirent leurs prières à celles de la maîtresse de la mai son. Madame Delmar souriait doucement, mais ne se décidait pas. Enfin elle leva ses grands yeux d’un bleu foncé ; de ces yeux qui révèlent toute une âme ; de ces yeux qui apprennent les passions qu’ils ont inspirées et celles qu’ils ont ressenties ; de ces yeux enfin fatigués et expressifs, dont le tour légèrement marqué garde la trace de fortes émotions.

« Êtes-vous bien sûres, prononça-t-elle de sa voix mélodieuse, êtes-vous bien sûres qu’avant de me juger, vous oserez descendre dans votre conscience et me dire si, en pareilles circonstances à celles où je me suis trouvée, vous auriez pensé, vous auriez agi autrement que moi ? car enfin, mesdames, convenons-en, les hommes nous reprochent notre dissimulation, tranchons le mot, notre fausseté ; est-ce à tort ? Hélas ! avec qui sommes-nous vraies, et quel sentiment nous arrache un aveu qui blesse notre amour-propre ? Ah ! si nous voulons être franches, convenons que c’est la vanité qui nous perd dans la jeunesse et tourmente notre âge mûr ; convenons que si nous effacions de noire vie les douleurs d’un amour-propre blessé, nous réduirions aussi nos peines de moitié. »

Madame Delmar, ordinairement si calme, s’était animée d’une émotion qui la rendait encore plus aimable ; et toutes ces dames, loin de lui en vouloir de cette petite sortie, convinrent de bonne foi que la franchise n’était pas la qualité qui distinguait leur sexe.

« Soyez donc tranquille, lui dirent-elles, nous ne vous jugerons qu’après nous être bien examinées nous-mêmes. »

Madame Delmar hésitait cependant encore ; mais cet entraînement qui porte les femmes à confier même leurs faiblesses l’emporta sur sa répugnance, et elle consentit à parler. Alors madame de M… sonna pour qu’on ravivât le feu, ordonna qu’on fermât les contrevens et les doubles rideaux ; puis rappela avec plaisir que les chasseurs allaient bien loin, ce qui voulait dire qu’ils reviendraient bien tard.

Après cette obligeante réflexion pour des maris qu’on n’avait pas vus depuis la veille, ces dames se groupèrent autour de la narratrice.

«  En vérité, s’écria t elle, je suis presque inquiète de vous voir si empressées, car mon récit sera bien peu intéressant peut-être ; ce n’est qu’une simple révélation de femme. »

LA

PREMIÈRE RIDE




J’ai été élevée dans un des meilleurs pensionnats de Paris ; pas une distribution de prix où je n’en aie reçu au moins deux : pourtant je me suis mariée à dix-huit ans sachant tout au plus chanter une romance, jouer une sonate sur le piano, dessiner tant bien que mal des fleurs et des paysages. Mais en revanche je me coiffais à merveille et je dansais parfaitement. Enfin, j’avais les défauts et la superficie des talens d’une éducation où l’on éveille à chaque instant la vanité, et je n’avais aucune notion raisonnable de l’état où l’on me jetait sans prévoyance et presque sans me consulter. Je me mariai, enfin, parce qu’il est une certaine classe de femmes qui doivent toujours se marier, bien ou mal.

Cependant mon mari était jeune, il avait une jolie figure, et se montra très-épris de la mienne. Nous crûmes donc avec la meilleure foi du monde que nous nous adorions pour la vie, et, forts de cette conviction, nous commençâmes par user notre amour, ou plutôt notre désir d’enfant, comme s’il était inépuisable.

Il arriva ce qui devait arriver : au bout de six mois de mariage, mon mari me trouva exigeante et jalouse, et je l’accusai de ne plus m’aimer. Après les larmes vinrent les scènes, et après les scènes le refroidissement. Il y eut bien dans les premiers temps quelques réconciliations, mais ce n’était que l’effet d’un pâle soleil d’hiver qui ne fond que pour un instant une glace épaisse. Aussi nos querelles devinrent chaque jour plus fréquentes et nos raccommodemens plus rares. Enfin, nous nous trouvâmes trop indifférens l’un envers l’autre pour nous disputer encore, et alors je reconnus que mon mari ne possédait ni esprit, ni instruction. Son sourire, qui m’avait paru si charmant, me sembla alors plus qu’innocent ; je le comparai à d’autres hommes, enfin : c’était déjà un grand tort, et pourtant je ne m’arrêtai pas à celui-là. Je me dis que puisque mon mari ne méritait pas que je l’aimasse, je ne lui devais que de ne pas en aimer un autre, et qu’il ne m’était pas défendu de chercher des distractions, puisque mon bonheur intérieur n’existait plus. Je me dis que la vie d’une femme était manquée quand elle ne rencontrait pas l’amour dans le mariage, et qu’elle devait se résigner et s’étourdir sur une destinée qu’elle ne pouvait changer. À l’aide de ces faux sophismes je devins la femme la plus coquette, la plus frivole, et loin de ramener mon mari, je le rejetai dans la mauvaise compagnie où la faiblesse de son caractère ne le poussait que trop.

Mes parens essayèrent de me faire quelques observations, mais je leur répondis, avec une dignité que je crus de très-bon goût, qu’ils avaient perdu le droit de m’adresser des représentations en choisissant si mal pour moi, et que, n’ayant aucun reproche sérieux à me faire, je croyais au contraire mériter les éloges de tout ce qui m’entourait.

C’était encore une des fautes de mon éducation, que de me persuader que tout m’était permis parce que je ne manquais pas à la fidélité conjugale : comme si une femme n’avait d’autres devoirs que celui-là ; comme si elle avait le droit de tout faire impunément parce qu’elle n’est que coquette !

Dix années s’écoulèrent ainsi ; mon indifférence pour M. Derby était devenue tellement prononcée que j’ignorais quelquefois s’il était à Paris : c’est un des inconvéniens que fait naitre une fortune considérable, de pouvoir s’isoler l’un de l’autre. Si nous n’avions pas été riches, le même appartement nous eût reçus, la même table nous eût réunis ; mais nous pouvions vivre comme on vit dans le grand monde, sans mêler ni nos sociétés ni nos habitudes. Nous nous voyions pourtant quelquefois à la faveur des grands dîners que M. Derby était obligé de donner ; le reste du temps, il ignorait ce que je faisais, qui possédait mes affections ; et j’étais aussi ignorante des siennes.

Telle était donc ma vie, à moi née sensible, même romanesque, moi à qui l’éducation avait fait un caractère tout différent de celui que m’avait donné la nature. On me citait comme une dangereuse coquette, et pourtant mon âme était capable des plus profondes émotions ; mais plus je me sentais forte pour aimer, plus je sentais tout l’empire qu’on pouvait prendre sur moi, plus aussi je cherchais à repousser le charme que j’aurais trouvé à y céder.

Il faut l’avouer cependant, ma vertu n’était point assise sur des principes sévères, car jamais on ne m’avait appris que c’était un crime d’imprimer la honte au nom de son époux. Mais j’entendais la société jeter le blâme et le ridicule sur les femmes faibles ; j’en voyais d’autres payer de la perte de leur fortune et de leur considération le fragile bonheur qu’elles avaient dû à l’amour, et, je dois l’avouer, effrayée d’un tel sort, je restai sage plutôt par crainte que par vertu. Je paraissais donc redoutable aux femmes faibles et aimantes qui ne pouvaient lire dans mon cœur, qui ne pouvaient deviner que je cachais souvent, sous un sourire, une émotion puissante qui eût bouleversé ma vie et ma raison si j’y avais cédé.

Presque toutes les déclarations se ressemblent, presque toutes les séductions commencent et finissent de même ; toutes les galanteries dont une femme est l’objet ont la même marche, le même but. Je ne vous dirai donc rien, mesdames, de ce temps de ma vie où je voyais chaque jour à mes pieds un nouvel adorateur.

J’avais près de trente ans quand M. Derby fut atteint d’une maladie qui d’abord ne s’annonça pas d’une manière dangereuse, mais qui prit bientôt assez de gravité pour que j’oubliasse et ses torts, et la manière dont nous vivions ensemble depuis des années. Les femmes n’ont jamais de rancune au moment du malheur ; et quand il fut impossible à mon mari de quitter son appartement, et que les compagnons de ses débauches, les complices de ses torts envers moi, l’abandonnèrent, je ne l’abandonnai point moi, et, compagne plus fidèle de ses douleurs que je ne l’avais été de sa jeunesse et de ses plaisirs, ce fut moi qui lui présentai la potion qui calmait ses souffrances, qui le replaçai plus commodément sur sa couche, qui le consolai enfin, car la voix qui nous fut chère trouve encore le chemin de notre cœur, quand les autres le blessent et l’affligent.

Mais, quels que fussent mes soins, mes prières, — qui ne prie auprès du lit d’un mourant ! — M. Derby succomba dans la force de l’âge et regrettant amèrement la vie. Je le pleurai avec sincérité, car jamais aucun de mes sentimens ne fut joué ; mais je n’éprouvai point cette douleur violente et sans consolation qui doit briser le cœur d’une épouse que la mort pouvait seule séparer du compagnon de sa vie.

À la même époque je perdis mon père, et, durant ces longs deuils, je me retirai à la campagne ; cependant, quand le premier moment d’abattement et de chagrin fut passé, je jetai, il faut l’avouer, un regard moins sombre sur mon avenir. Ma beauté, je le croyais du moins, devait briller d’un nouvel éclat par la vie paisible des champs ; j’étais riche, et rien ne m’empêchait de connaître enfin le bonheur que j’avais long-temps rêvé et redouté, le bonheur d’aimer et d’être aimée passionnément.

Ce fut dans ces dispositions que je rentrai dans le monde. Mais je trouvai que deux ans avaient étrangement changé la société ; et elle ne me semblait plus ni si attrayante, ni si empressée. Tous les plaisirs ont besoin de l’empire de l’habitude, et ces conversations qui m’avaient tant amusée autrefois, me semblaient dénuées d’intérêt ; je ne comprenais plus d’ailleurs ces plaisanteries de salon qui sont presque toujours la suite d’un bon mot ou d’une nouvelle déjà dite ; quelques personnes avec qui je me plaisais jadis n’étaient plus là : il faut si peu de temps à Paris, pour disperser les réunions les plus intimes ! Puis des femmes nouvelles occupaient l’attention, on ne parlait que d’elles ; elles tenaient à leur tour le sceptre de la mode que j’avais possédé si long-temps.

Je sentis du vide, de l’ennui ; mon mari, qui m’était indifférent quand il vivait, était pourtant un lien, un appui que je n’invoquais jamais, mais qui m’empêchait de me croire aussi isolée. Quoiqu’il eût fait beaucoup de folies, il avait peu nui à nos intérêts ; il était chargé de nos affaires, qui retombaient alors sur moi, et cette occupation me rendait plus grave, plus sérieuse, m’ennuyait, enfin. D’ailleurs les derniers mois de la vie de M. Derby m’avaient rattachée à lui par la pitié, par la douleur ; et, par une contradiction de cœur qui n’est que trop commune, je regrettais mort celui que j’avais négligé vivant. Cet état me rendait mélancolique et me disposait encore davantage à éprouver un sentiment profond.

Ce fut précisément à cette époque que me fut présenté un homme remarquable par la finesse de son esprit, le charme de sa figure et l’élégance de ses manières. Mais je ne le jugeai point comme j’avais fait des autres hommes qui avaient cherché à me plaire ; je ne le jugeai point, car je l’aimai d’abord avec cette faiblesse de femme, cet entraînement qui domine leur raison et exerce une puissance contre laquelle toutes les réflexions sont inutiles.

Arthur de Seignelay était âgé de vingt-cinq ans, et par son genre de figure paraissait plus jeune encore. Son caractère ardent, passionné, son amabilité furent une séduction puissante près de moi, femme sensible, romanesque et lasse de mon isolement ; aussi lui livrai-je mon âme tout entière, et fûmes-nous unis par les liens les plus forts et les plus sacrés. Nos sociétés, nos plaisirs, nos opinions devinrent les mêmes ; ma volonté, mes désirs furent soumis à ceux d’Arthur ; j’allais au-devant de tous les sacrifices qu’il aurait pu me demander, et de son côté, il n’en était pas qu’il ne fût prêt à me faire. Le monde même nous devint indifférent, et si nous y parûmes encore, c’est qu’il est des devoirs qu’il faut briser tout-à-fait ou remplir quelquefois. Mais qu’elles nous paraissaient pénibles à sacrifier, ces heures qui me semblaient si vite écoulées lorsque nous étions seuls ! comme nos regards, attristés quand nous nous quittions, ne fût-ce que pour un instant, révélaient notre douleur, et comme cette douleur resserrait nos liens ! Aussi avec quelle douce et aimable sécurité nous faisions d’heureux projets pour le temps où notre union serait consacrée par les lois ! car nous devions alors nous éloigner du monde, vivre entièrement pour nous, ne rien sacrifier à cette société qui nous était devenue si importune ; mais elle se venge presque toujours du mépris ou de la négligence qu’on affiche pour elle, et le ridicule que nous dédaignions alors, mais qui devait porter ses fruits plus tard, s’attachait à nos actions si passionnées, à notre amour si différent de celui des autres. Hélas ! je devais aussi payer cher cette confiance dans le bonheur ; je devais apprendre qu’un sentiment exagéré est rarement accompagné de sécurité et de durée.

Cependant mon mariage avec M. de Seignelay n’était retardé que par une circonstance tout-à-fait indépendante de son désir : il s’agissait de la vie plus ou moins prolongée de son grand-père, qui laissait sa malédiction ou sa fortune à son petit-fils, suivant qu’il se conformerait ou non à sa volonté. — Et cette volonté était qu’Arthur ne se mariât jamais. Le vieillard avait éprouvé jadis une de ces grandes catastrophes conjugales qu’il avait traitée plus tragiquement qu’on ne le fait ordinairement dans la société. Et cet événement lui avait semblé d’autant plus funeste, qu’il l’avait rendu l’assassin de son meilleur ami, qui, comme tous les meilleurs amis, avait, il est vrai, séduit sa femme. Cependant la vengeance que le grand-père d’Arthur avait tirée de son affront lui avait paru à lui-même si cruelle que sa raison en fut un instant altérée. Il l’avait retrouvée ; mais son mépris pour les femmes, son horreur pour le mariage avaient survécu et ne cédaient à aucun raisonnement ; enfin, il préférait que son petit-fils fût toute sa vie le séducteur des femmes des autres que la dupe de la sienne.

Orphelin, élevé par son grand-père, M. de Seignelay m’avait plusieurs fois avoué qu’il s’était, dès sa première jeunesse, senti entraîné par des maximes qui lui promettaient une vie de liberté et de plaisir, et que ma vue seule avait ôté toute leur puissance aux volontés de son grand-père ; qu’il n’osait cependant empoisonner ses derniers momens en lui désobéissant, mais qu’il ne croyait pas charger sa conscience d’un grand crime, en me jurant que le premier usage qu’il ferait de la liberté, que les lois de la nature devaient lui rendre bientôt, serait de se lier irrévocablement à la seule femme qui eût pu lui faire oublier les préventions qu’on lui avait données contre mon sexe.

Arthur soignait son grand-père, non-seulement parce que sa fortune dépendait de lui, mais aussi parce qu’il l’aimait et le respectait. Ainsi quand, entraînée par un amour qui n’écoute aucun intérêt, je lui aurais proposé d’abandonner ses espérances de fortune, de se contenter de la mienne, autant par fierté que par attachement pour son vieux parent, il aurait refusé ; mais, en attendant que notre mariage pût se conclure, nous vivions de cette vie d’amour qui fait de chaque jour un véritable enchantement. Cette vie me semblait si douce que j’en étais venue à redouter tout ce qui pouvait la changer ; cet événement arriva néanmoins : le grand-père d’Arthur mourut, et l’époque de notre mariage fut fixée.

Je n’essaierai pas de vous peindre la joie et l’ivresse que me témoigna alors M. de Seignelay, ni les craintes vagues qui se mêlèrent à mon bonheur ; il me tarde déjà d’arriver à la fin de mon récit. Est-il donc vrai qu’il est des impressions qui ne peuvent jamais s’oublier, des douleurs qui sont toujours sensibles ?

Quelque temps après la mort de son grand-père, M. de Seignelay me présenta un de ses parens, en qui il avait une entière confiance et qui la méritait, m’assurait-il, par une raison prématurée et une finesse d’observation remarquable.

Était-ce que comme femme je redoutais cette dernière qualité que nous prétendons garder pour nous seules ? Était-ce cette amitié si vive, cette confiance si entière qu’Arthur montrait pour son cousin, qui me prévint contre ce dernier ? le fait est que Roger me déplut extrêmement. Ses yeux railleurs, presque médians, m’inspirèrent une gêne que je ne pouvais vaincre ; ses manières, qu’Arthur trouvait charmantes, me semblèrent à moi plus libres que distinguées. Son esprit, et il en avait beaucoup, était antipathique avec le mien ; c’était un homme qui analysait tout, et qui, encore très-jeune, n’avait aucune illusion. S’il avait dû cette disposition à des chagrins, à des déceptions, je l’aurais plaint, sans doute, car il lui serait resté une mélancolie de souvenirs qui l’aurait rendu indulgent et bon pour les autres. Mais Roger n’avait jamais souffert ; seulement il était né avec cette sécheresse de cœur qui fait qu’on ne s’abuse sur rien. Tous les sentimens portés à l’excès lui semblaient ridicules ; il se montrait, il est vrai, délicat en affaires, parce qu’il avait de l’honneur ; obligeant, parce qu’il prétendait qu’on pouvait avoir besoin un jour de celui à qui on rendait service. Mais il ne comprenait ni un grand dévoûment d’amitié, ni une grande passion ; et si on essayait de le ramener, il mettait tant d’esprit dans ses moqueuses réponses qu’on renfermait en soi le langage des sentimens nobles et généreux, comme si on se fût avoué que c’était un ridicule. Jugez si un tel homme devait traiter d’exagération la passion de son ami, et de quels argumens il se fût servi pour la combattre, s’il n’eût senti que son pouvoir n’était pas encore aussi bien établi que le mien ; seulement il se contentait d’affecter un air d’incrédulité dédaigneuse quand il nous entendait parler de notre amour avec une exaltation qu’il ne pouvait comprendre. Aussi, sans nous en rendre compte, Arthur et moi nous devînmes moins tendres l’un pour l’autre quand il était présent.

Plusieurs fois dès-lors, il arriva à M. de Seignelay de sourire avec assez de naturel aux plaisanteries de Roger sur les sentimens romanesques ; quelquefois aussi il me sembla lui deviner le désir de me quitter pour aller retrouver son cousin ; car, malgré que je fusse d’une extrême politesse envers celui-ci, une certaine contrainte, un repoussement que nous sentions l’un pour l’autre nous rendait notre société peu agréable. Non, le charme de l’intimité ne peut se ressentir auprès d’un caractère acerbe et tranchant ; la supériorité ne suffit point ; la bonté, dans un cercle resserré. est peut-être plus nécessaire que l’esprit : c’est elle qui fait écouter avec indulgence, juger avec mesure.

Enfin il était rare que nous fussions jamais du même avis Roger et moi, et plus rare encore qu’Arthur fût du mien. Aussi peu à peu ses absences devinrent plus fréquentes, et chaque jour il parut se plaire moins avec moi ; comme je l’aimais avec une tendresse aussi profonde que passionnée, je ressentis une très-vive souffrance, quand il me fut impossible de me dissimuler la réalité de ce malheur.

En femme habile et qui devait connaître le cœur humain, j’aurais dû redoubler de grâce, de gaité pour lutter avec un homme qui n’eût pas été plus fin que moi si j’eusse eu ma raison ; mais un amour vrai, un amour violent, m’ôtait la force et la liberté de mon esprit. Au lieu de tout employer pour ramener Arthur, je passais mes nuits dans des larmes dont chaque jour il remarquait plus froidement la trace, et chaque jour il trouvait moins vite le mot qui les faisait cesser. Je devenais susceptible, querelleuse avec tout le monde, parce que j’étais mécontente de M. de Seignelay ; j’avais trop de vanité pour me plaindre de lui, mais je me répandais en thèses générales qui lui apprenaient qu’il était ingrat, et que mon cœur reprochait quelque chose au sien. Et puis rien ne s’arrangeait plus pour nous convenir mutuellement, rien de ce que je proposais n’était accepté avec cet empressement si aimable d’autrefois, qui donnait tant de prix à tout ; et je sentais qu’un pouvoir presque supérieur au mien sapait doucement et sans relâche le bonheur auquel j’avais si follement attaché ma vie : je le sentais, j’aurais dû le dissimuler sans doute ; mais je ne savais point me contraindre. Quand quelque chose me blessait, je marchais droit à l’explication sans me laisser arrêter par aucune considération. Alors tout me blessait ; je devenais chaque jour plus violente, parce que je me persuadais qu’Arthur était décidé d’avance à me donner raison pour avoir la paix ; et sa condescendance me semblait d’autant plus injurieuse qu’elle paraissait venir d’un sentiment de fatigue et d’ennui.

Cependant ; quand Roger voulait bien le laisser quelquefois seul avec moi, Arthur redevenait aimable et tendre ; car il n’était qu’entraîné et il m’aimait encore. Alors le bonheur, la sécurité rentraient dans mon âme ; mes yeux reprenaient un nouvel éclat, et je retournais avec ardeur aux préparatifs de mon mariage, que j’abandonnais tantôt par découragement, tantôt par désespoir et fierté.

Roger continuait à venir chez moi, malgré mon accueil froid et plus que cérémonial ; mais quand il nous voyait irrités l’un contre l’autre, il avait une manière de ramener la paix qui me blessait cent fois plus que ne m’aurait fait son opposition. C’était de se moquer de notre exagération, de nous dire en souriant qu’un peu plus tôt ou un peu plus tard nous cesserions de traiter notre amour avec tant d’importance ; c’était de relever par des plaisanteries spirituelles et sardoniques l’ennui que, par nos querelles, nous nous donnions à nous-mêmes. Enfin, il n’attachait d’importance à rien, et il possédait l’art cruel de vous faire honte d’en attacher même aux choses importantes.

Cependant, au milieu de toutes ces querelles, de toutes ces émotions, l’époque qui devait fixer mon sort arriva. J’avais besoin de mon acte de naissance, resté à la mairie de la campagne où je m’étais mariée ; je voulais aussi donner quelques ordres dans cette terre, où mon intention était de me rendre le lendemain de mon mariage.

Je partis. Roger et Arthur m’accompagnèrent une partie du chemin, et il fut convenu que le dernier viendrait me chercher le quatrième jour, de bonne heure pour revenir à Paris ; nous n’étions pas dans une saison où il fût agréable de se trouver tard en route. Il m’avait même fallu des affaires que je ne voulais confier à personne, pour que j’allasse à la campagne à cette époque de l’année ; c’était au commencement de mars, et ce voyage m’était pénible. Mais ce fut quand je me trouvai seule dans cette maison où je m’étais mariée au milieu de ma famille et avec cette imprévoyance de jeune fille qui rend tout si facile et si doux ; ce fut alors que je me sentis plus triste, plus découragée que je ne l’avais encore été, même à la suite de mes querelles avec Arthur ; car ce n’était ni du dépit, ni de la jalousie, ni de l’humeur que je ressentais alors en parcourant ces appartemens fermés et déserts que j’avais vus si remplis, si animés ; c’était de la douleur et un profond regret.

L’ameublement de la chambre nuptiale était restée le même ; sur une table était placé un élégant nécessaire que mon mari m’avait apporté peu de jours après notre union ; et sur un papier jauni parle temps je retrouvai une ligne de sa main, de sa main devenue froide et insensible. Je me rappelai combien je croyais l’aimer alors, et l’ivresse, les transports de mes premiers sentimens. Jusque là j’aurais cru blasphémer si je les eusse comparés à ce que je ressentais pour Arthur ; mais, seule avec moi-même, sans que la voix d’une passion nouvelle m’enivrât, je me dis que le cœur humain se trompait souvent et trompait les autres ; que je l’avais tendrement aimé cet époux qui m’était devenu si indifférent et que j’avais négligé sans même essayer de le ramener. Car pouvais-je me flatter d’avoir fait tout ce que je devais faire pour rendre les défauts de mon mari moins funestes à son bonheur et au mien. Non, j’avais, ainsi que beaucoup d’autres femmes, considéré le mariage comme une fête qui n’entraînait aucun devoir, aucun acte de raison ; et du moment que l’instant des épreuves fut arrivé, je m’étais faite frivole et égoïste pour y échapper.

Ces réflexions tristes, mais si profondément vraies, je ne pus les chasser pendant le temps que je demeurai seule à la campagne ; et une sorte de découragement contre le sort, de lassitude des événemens que j’avais le plus désirés, ne me quitta plus. Aussi quand Arthur vint me chercher le quatrième matin, il dut être frappé de l’expression de tristesse répandue sur ma physionomie. Cependant peu de momens s’écoulèrent sans que le charme attaché à sa présence ne revînt se faire sentir, et nous parlâmes avec assez de confiance de notre avenir. Roger n’était pas là pour jeter le ridicule et la froideur sur nos expressions et nos projets ; enfin, je retrouvai M. de Seignelay presque aussi tendre qu’avant le moment où son parent vint se placer entre nous. Seulement il parut contraint et embarrassé quand je lui demandai ce qu’il avait fait pendant les trois jours qui venaient de s’écouler et qui m’avaient paru si tristes et si longs sans lui.

Il balbutia quelques détails où je ne découvris aucune apparence de vérité ; mais je n’osai le lui dire ; hélas ! nous n’en étions plus à cette confiance entière et intime qui fait penser tout haut et ne permet pas la plus légère dissimulation. Je remarquai même qu’il ne trouvait plus si courts, si intéressans ces petits détails sur lesquels il appuyait naguère avec tant d’insistance et de plaisir, et il fut le premier à me rappeler que nous devions partir de bonne heure pour arriver avant la nuit à Paris. Je désirais pourtant lui montrer quelques changemens que j’avais ordonnes pour l’embellissement de mon parc et de ma maison ; mais il me répondit qu’il s’en rapportait parfaitement à mon goût, et nous nous mîmes en route.

L’air était piquant, même froid ; le soleil dardait, vif et âpre, plus incommode que chaleureux, et cette réverbération qui tombait sur des arbres dépouillés, sur une route aride, sans gazon et sans fleurs, jetait dans l’âme je ne sais quel malaise que nous ressentîmes amèrement. Nous avions une longue côte devant nous, je proposai à M. de Seignelay de la monter à pied. Je me trouvais fort éprouvée par le vent ; je sentais mes lèvres pâles et légèrement gercées ; mes cheveux, qui avaient été relevés avec beaucoup de négligence et qu’un vent glacial acheva de déranger entièrement, encadraient mal sans doute ma physionomie ; enfin, je devinais que je n’étais nullement à mon avantage ; que je ne devais pas être du tout jolie. Ah ! laissons aux héroïnes de romans le rare privilège de ne paraître jamais plus belles qu’en négligé ; déposséder toujours les mêmes moyens de plaire ; mais avouons, nous autres pauvres femmes de ce monde réel, que nous ne sommes pas toujours à la hauteur des perfections qu’exige l’amour.

Arthur me regarda deux ou trois fois avec une froideur croissante et peu aimable ; puis il me demanda si je n’avais pas oublié mon acte de naissance. Je l’assurai que non, et bientôt après nous remontâmes en voiture.

Arrivés à Paris, M. de Seignelay me quitta presque tout de suite sous prétexte d’une affaire pressée. Je n’osai le retenir, et après son départ je me sentis blessée et plus mécontente encore qu’avant mon voyage à la campagne. Les remarques que j’avais eu le temps d’y faire sur mon propre cœur, la violence et l’empire que prenait chaque jour sur moi un amour qui n’avait point d’écho dans l’âme de M. de Seignelay, me jetait dans une mélancolie remplie de découragement et de déception. Pour la première fois je mesurai la distance qui séparait les années d’Arthur des miennes, et pour la première fois je la trouvai énorme.

Le grand inconvénient des sentimens exagérés et qu’on a trouvé le moyen de peindre avec des expressions qui ne le sont pas moins, c’est de dégoûter du réel de l’existence et de vous jeter dans une vie d’extase qui rend susceptible et exigeante. Arthur avait passé bien des mois à mes pieds, me sacrifiant tout, ne me quittant qu’avec effort. Eh bien, nous venions d’être séparés trois jours entiers, et cependant il donnait sa soirée à d’autres plaisirs qu’à celui d’être avec moi. Il avait prétendu que je devais être fatiguée, avoir besoin de repos : cela pouvait être, mais je n’en trouvai pas ; et le lendemain et les jours suivans je me sentis tellement abattue, que je lus incapable de soutenir l’entretien d’Arthur et de son inséparable cousin. Sans doute ils prirent ma tristesse pour de l’humeur, et je pus juger combien ils me trouvaient peu aimable, par l’empressement qu’ils mirent à me quitter.

Cependant les préparatifs de mon mariage s’avançaient, et malgré la froideur de M. de Seignelay, même celle que j’affectais, rien ne paraissait changé. Ma fortune était en très-bon état, et je me réjouissais en pensant qu’Arthur pourrait tenir un train de maison plus agréable qu’il ne le croyait lui-même ; et peu à peu entraînée par ces illusions de femme qui dominent notre caractère, je me disais que j’avais tant de moyens de le rendre heureux, qu’il m’avait montré naguère tant d’amour, qu’il était impossible qu’il ne m’aimât pas encore ; peut-être aussi espérais-je en sa reconnaissance.

Insensiblement la trace si vive des chagrins que m’avait causés Arthur depuis quelque temps s’effaça, et je me trouvai dans les dispositions les plus heureuses. Mon sexe est si impressionnable qu’on ne peut s’étonner de ma versatilité, pas plus que du reproche que je me fis d’avoir apporté de la négligence dans des emplettes indispensables à mon mariage.

Je sortis pour les faire, et je passai deux ou trois heures dans une de ces occupations si agréables aux femmes ; d’acheter, et d’acheter pour ce qu’elles aiment. Je choisis une foule d’inutilités charmantes que je regardais comme indispensables à M. de Seignelay ; je me chargeai de quelques-unes et je revins chez moi égayée par les plus riantes illusions.

Un de mes gens m’avertit que M. de Seignelay et son cousin m’attendaient au salon ; mais comme je ne voulais pas montrer encore toutes mes emplettes, je passai dans ma chambre à coucher pour les y déposer. La porte qui donnait dans le salon n’était que légèrement poussée, je marchais sur des tapis, on ne pouvait m’entendre. J’ôtai mon schall, mon chapeau, et j’allais entrer quand la voix ironiquement amère de Roger m’arrêta :

« Vous avez eu tort, mon cher Arthur, prononçait-il de son ton tranchant ; et ce n’est point la première fois que je vous dis que le mariage que vous allez faire ne convient nullement à un homme jeune et brillant comme vous. Car, ne vous y trompez pas ; une fois marié vous serez obligé, pour avoir la paix, de renoncer à vos goûts, à vos amis. Moi, par exemple, croyez-vous que je m’abuse ? on me ménage encore un peu ; mais quand on sera la maîtresse, on m’éconduira doucement : ma brusque franchise et mes plaisanteries s’accordent si mal avec les ruses des femmes !

— Madame Derby est bonne et généreuse, s’écria Arthur, et je me plais à croire que jamais elle n’abusera de son empire. Il est vrai qu’elle est exigeante et un peu jalouse, mais ce dernier sentiment ne prouve-t-il pas de l’amour ?

— Pas toujours, mon cher ; d’ailleurs si la jalousie d’une maîtresse flatte notre vanité ou notre cœur, celle d’une femme est incommode et fatigante. On ne peut passer sa vie en adoration continuelle devant sa femme, on aime enfin à penser, à agir selon sa volonté, et vous n’en serez pas le maître avec madame Derby. Comme, Dieu merci, je ne suis pas amoureux d’elle, je crois bien la connaître moi : elle est passionnée, remplie de vanité, et si elle trouve du mécompte dans l’amour exagéré auquel elle s’attend, elle s’en vengera, soyez-en certain, en redevenant coquette ou en vous rendant malheureux. Ce dernier parti, une femme peut le prendre à tout âge ; mais il vient un moment où elle ne peut plus être coquette avec succès, et le moment viendra vite pour la vôtre beaucoup plus âgée que vous.

— Madame Derby est encore fort jolie, prononça faiblement Arthur.

— Cet encore est sa plus grande condamnation, s’écria Roger en riant, d’autant plus que depuis quelque temps madame Derby change autant de figure que de caractère. Elle est abattue, triste, même d’humeur inégale.

— Cela est vrai, dit Arthur se laissant aller à la confiance ; elle est moins aimable, moins douce. Peut-être soupçonne-t-elle mes torts envers elle ?

— Assurément ce n’est pas moi qui les lui ai appris ; ce sont du reste des écarts dont une femme d’esprit, comme madame Derby, doit prendre son parti.

— Jamais, jamais, s’écria M. de Seignelay ; ah ! mon cher, si vous aviez entendu nos sermens, tout ce que je lui ai promis !

— Mon Dieu ! reprit Roger avec amertume, je devine toutes les fadeurs que vous vous serez dites mutuellement. Quoique peu romanesque, je connais ce langage comme les autres ; mais il a fini par vous ennuyer le premier, et maintenant vous préférez, je crois, nos soupers au vin de Champagne chez la petite Clotilde ? Tenez, vous étiez si heureux, si gai, un certain soir que, pour vous plaire, Clotilde poussa le sentiment jusqu’à vous couper une grosse mèche de cheveux, que j’admirai vraiment votre vertu de vous arracher d’auprès d’elle pour aller, d’aussi bon matin, chercher votre fiancée à la campagne. Ne vous trouva-t-elle pas triste, changé ? et sans doute vous mîtes ce changement sur le compte de son absence ?

— Je n’eus pas cette fausseté ; aussi je crois que ce jour-là même madame Derby remarqua que ma froideur était encore plus prononcée. Une circonstance vint l’accroître ; mais je ne veux pas vous la dire : elle vous donnerait encore des armes contre moi.

— Non, ma parole, non ; vous n’ignorez pas d’ailleurs qu’elles ne me sont pas nécessaires pour combattre votre goût et votre mariage. Il ne peut plus se rompre ; mais je voudrais du moins que vous vous arrangeassiez pour en être le moins malheureux possible. Parlez, parlez donc, car vous savez bien que je pense que si la tromperie est permise en amour, je demande la plus grande confiance en amitié ; allons, ne me cachez rien.

— C’est bien peu de chose, reprit Arthur avec embarras ; mais cependant je fus frappé et mécontent de me sentir si désenchanté par une bagatelle.

— Eh bien ! achevez.

— Eh bien, vous saurez qu’en revenant de la campagne, le temps était sec et froid ; madame Derby me proposa de quitter la voiture pour marcher un moment ; le vent soufflait avec violence. Elle était fort pâle, ses lèvres étaient bleues, et ses cheveux dérangés attristaient sa physionomie ; enfin elle n’était pas…

— Allons, elle n’était pas jolie, s’écria Roger ; cela arrive à tout le monde par momens : après ?

— Déjà la déception s’était glissée dans mes regards, quand, sous ses boucles défrisées et défaites, au-dessus de sa joue gauche…

— Eh bien, vous vîtes un signe que vous ne connaissiez pas, un coup peut-être, une cicatrice, une tache.

— Non une ride, une seule ride ; mais bien marquée et coupant sans pitié le tour de cet œil que j’avais admiré tant de fois. Cela est bien frivole, n’est-ce pas, Roger ? mais je ne puis vous dire l’impression pénible, le froid subit qui pénétra mon âme ; je dus le cacher mal. Vous devez vous rappeler que je vous avais quitté en ne vous promettant pas de vous rejoindre le soir ; eh bien, à peine eus-je remis madame Derby chez elle que je courus chez Clotilde. Non, je ne saurais vous peindre avec quel plaisir je reposai mes yeux sur cette figure de quinze ans, si rose et si blanche ; aussi depuis ce temps j’ai la tête tournée de cette enfant, et je ne tiens plus à madame Derby que par reconnaissance pour son amour, et aussi par un sentiment d’honneur que je n’oublierai jamais. Roger, je ne reverrai plus Clotilde après mon mariage.

— Bah ! bah ! s’écria Roger en riant, vous ne tiendrez pas plus cette résolution que vous n’en avez tenu d’autres ; vous aurez une maîtresse nouvelle à chaque nouvelle ride de madame de Seignelay, et, croyez-moi, elle ne vous les fera pas attendre. Les injures du temps sont comme les plaintes des femmes : une fois commencées, elles ne s’arrêtent plus. »

Je n’étais point restée debout pendant cette révélation que Dieu m’avait envoyée sans doute comme une punition des fautes de ma vie. Aux premières paroles qui m’avaient révélé que je m’étais abusée en m’imaginant qu’Arthur m’aimait toujours, j’étais tombée sur un fauteuil placé près de la porte, et bien m’en avait pris, car je sentais tout tourner autour de moi, et une douleur poignante s’établir dans mon cœur ; douleur amère, indéfinissable, en ce qu’elle était mêlée de sentimens entièrement opposés. Mon désespoir allait jusqu’à la frénésie, ma colère jusqu’à la haine ; et à chaque parole que j’entendais à travers un pénible bourdonnement, je sentais toutes les illusions, tout le charme de ma vie remplacé par un froid glacial, et un froid qui ne devait jamais quitter entièrement mon âme. Quoi ! cette voix que j’avais tant aimée, c’était elle qui me rejetait dans un monde aride, dans un monde où une femme ne peut plus vivre après avoir connu les passions.

Arthur et Roger parlaient encore, mais je ne les écoutais plus : que m’auraient-ils appris ? que l’amour ne pouvait vivre longtemps dans un cœur d’homme, et que, lorsqu’il l’abandonne, il ne laisse après lui ni souvenir, ni reconnaissance ; qu’on me préférait une courtisane parce qu’elle était plus jeune et plus fraîche, et que cet homme qui m’avait fait tant de sermens, qui m’avait juré un éternel amour, se sentait désenchanté parce qu’il avait découvert un léger sillon sur ma figure. Pitoyable petitesse ! quoi ! c’était lui que j’avais tant aimé, que pour mon malheur j’aimais tant encore, qui faisait mentir ainsi toutes les perfections que je m’étais plue à lui prêter. Ah ! j’étais bien malheureuse ; mais dans ce moment ce qui m’effrayait le plus, c’était la pensée de revoir Arthur ; c’était la crainte qu’il n’aperçût le bouleversement de mes traits, la pâleur de mon front, et je me sentis plus calme quand j’eus été doucement ordonner à un de mes gens qu’il fût prévenir M. de Seignelay que je passerais la journée chez une de mes amies malades.

« Puisqu’il en est ainsi, dit Roger après que le domestique qui avait exécuté mes ordres se fut retiré, qui nous empêche d’aller retrouver Clotilde et sa compagne, de les mener à quelque théâtre ? Rien ne me plaît à moi comme ces joies naïves de petites filles, dont toutes les émotions sont si fraîches et si neuves : chez les grandes dames on ne peut rien découvrir de ce qui les amuse ou leur plaît, car en elles tout est affecté.

— Allons, allons, prononça Arthur avec distraction, c’est aussi trop d’acharnement ; à vous entendre, il faudrait passer sa vie attaché à des grisettes. Mais ne trouvez-vous pas que madame Derby me montre bien de l’indifférence ? Je ne l’ai pas vue hier ; elle savait que je devais venir aujourd’hui, et elle n’est pas rentrée. Rassurez-vous, Roger, ma femme ne me gênera pas ; et elle reprendra très-facilement, je crois, la coquetterie dont elle faisait un si bon usage avant notre liaison. »

Il y avait dans les paroles d’Arthur comme une inflexion de regret et de dépit qui soulagea un moment mon faible cœur ; mais bientôt j’entendis son rire s’unir à celui de Roger ; je l’entendis répéter encore le nom de sa jeune et fraîche Clotilde, et le désespoir rentra de nouveau dans mon âme. Enfin il partit : la porte de l’appartement se referma sur lui. Je pus alors prononcer des paroles incohérentes d’amour et de haine, et, faible femme, créature déraisonnable, briser d’une main furieuse la glace trop fidèle qui me retraçait cette ride ; cette ride cruelle qui avait désenchanté Arthur, elle y était bien : elle était là, ineffaçable ; et elle serait promptement suivie de beaucoup d’autres ; car, comme l’avait dit Roger, le temps pèse sans pitié sur les femmes ; il leur impose sa main lourde et impitoyable à elles, faibles créatures qui ne vivent que d’illusions et d’amour. Ce temps inexorable les stigmatise de son empreinte ineffaçable ; mais il ne touche ni à leur cœur, ni à leur raison ; il leur enlève bien leurs moyens de plaire ; mais il les laisse avec une âme brûlante, une imagination irritable, et il faut qu’elles soient ou ridicules ou malheureuses.

Je passai vingt-quatre heures dans un état d’irritation dont je ne me souviens encore qu’en tremblant. Hélas ! après l’indignation et la colère, l’amour reprit son empire. Il s’était quelquefois refroidi par le changement d’Arthur, et il revenait avec une nouvelle violence poussée par une jalousie dont j’essayais de mépriser l’objet. Vainement voulais-je écraser de dédain et de hauteurs mon obscure rivale : elle était jeune, jolie ; on la préférait à moi, était-ce à moi de la mépriser ? Non, non, je n’essaierai point de peindre cette douleur de femme, qui se compose d’amour et de vanité blessée ; je ne dirai pas les cent mille projets de vengeance qui soulagent et déchirent le cœur. Tantôt je voulais revoir Arthur, l’accabler de mon mépris et puis fuir dans la solitude ; tantôt je voulais me lancer de nouveau dans le monde, lui prouver que je pouvais plaire à d’autres et le dédaigner à mon tour. Mais ce qui me consolait le plus, c’était qu’il me sût bien malheureuse, qu’il eût des regrets et des remords. On s’abuse si long-temps sur ce qu’on aime ; on se le représente si long-temps nous regrettant toujours et punissant même celle qui l’a rendu infidèle, qu’on espère se venger par la douleur qu’on lui cause. Mais, à l’aide de la raison, une triste connaissance du cœur nous rejette dans la vie réelle, et la vie réelle n’a point de doux ni de nobles souvenirs. Ne nous abusons pas, enfin : ce n’est point pour ce que nous aimons que nous faisons des sacrifices à l’amour, et on n’obtient rien de ce sentiment par la reconnaissance et la pitié. J’en étais trop convaincue, Arthur m’oublierait bientôt ; et si je le poursuivais de mes plaintes, de mon désespoir, il se féliciterait d’être échappé à une femme vaporeuse, jalouse, et sa douleur ne me vengerait pas.

Cependant la passion, la jalousie conseillent toujours si mal que je ne pouvais m’arrêter à un parti dont je fusse contente ; et pourtant je ne pouvais demeurer ainsi. Sous le prétexte d’une indisposition, je refusais depuis deux jours de voir M. de Seignelay, je sentais qu’il me fallait rompre avec lui, ou feindre d’ignorer ce que j’avais entendu. Cette dissimulation était difficile avec mon caractère, et je demandais presque un avis à Dieu, à Dieu qui ne se mêle ni de nos passions ni de nos erreurs, quand une circonstance tout-à-fait inattendue vint me guider à demi.

Pour peu qu’on ait vécu dans le monde, il est impossible qu’on n’ait pas été témoin de brisemens de cœur et de ruptures violentes de ces liens que tous ceux qui aiment croient éternels. Une femme de mes amies avait ressenti une de ces douleurs qui l’avait plongée dans un tel désespoir que sa santé en avait été cruellement altérée. Les médecins lui avaient ordonné un long séjour dans les pays chauds : elle était partie. Dans les premiers temps elle m’avait adressé des lettres pleines d’une profonde tristesse qui m’apprenaient trop qu’elle n’était pas guérie de son fatal attachement. Cependant depuis plusieurs mois je n’en entendais plus parler, ses parens même n’en avaient que de rares nouvelles ; et ce fut sa visite que je reçus quand j’étais plongée dans le découragement et l’irrésolution : nous nous embrassâmes avec plaisir, car, n’ayant rien à nous envier, nous nous aimions assez sincèrement.

« Vous êtes changée, me dit-elle avec amitié.

— Et vous bien embellie, Mathilde ; jamais je ne vous vis si fraîche ni si jolie.

— Oui, reprit-elle en souriant, ce voyage d’Italie m’a fait grand bien, et j’en reviens guérie.

— Entièrement ?…

— Tout-à-fait. Les médecins m’assurent même que jamais ma poitrine n’a été attaquée. »

Nous nous trompions ; elle me parlait de sa santé, je songeais à son amour. Mathilde reprit :

« Je me suis beaucoup amusée en Italie ; cependant je vous ferai grâce de ces descriptions qu’on trouve partout, je ne vous parlerai que de la manière dont on y traite l’amour. D’abord c’est une nation tout-à-fait naturelle ; on ne s’y occupe jamais de l’opinion des autres ; on y jouit de son bonheur sans avoir besoin qu’il soit approuvé, et, par conséquent, on n’y est point atteint de ces petites souffrances vaniteuses qui composent une grande partie de nos peines. Quant à la jalousie, il faut la chercher dans de vieux romans, avec les antiques châteaux des Apennins et les brigands du souterrain ; enfin, les Italiens en tout valent mieux que leur réputation ; et comme il faut qu’une femme rapporte quelque observation de ses voyages, j’en ai fait une que je crois très-juste ; c’est que les hommes les plus jaloux sont les Français ; ils sont jaloux quand ils désirent, quand ils possèdent et quand ils n’aiment plus ; car leur plus grand mobile c’est la vanité, et ils ont changé les premiers, qu’ils veulent être adorés encore.

» Aussi écoutez-les s’étendre sur l’inconstance des femmes, faire de belles phrases sur ce qu’elles ne peuvent aimer long-temps, tandis que ce sont eux au contraire dont l’imagination se démonte à la plus légère altération de notre teint, à la maladie plus petite qui nous ôtera notre fraîcheur ; et puis voyez-les passer indifférens devant la tombe de celle qui fut leur idole, ne pas même y jeter ni une fleur, ni un souvenir. Et qu’elle se garde surtout, la folle qui fit tant de sacrifices, qu’elle se garde d’aller demander le plus petit service, la plus légère preuve de dévoûment à celui qui rampa à ses pieds pour obtenir un sourire ! heureuse encore s’il ne déverse pas le mépris sur la faiblesse dont il profita ! En Italie, au contraire, deux êtres qui se sont aimés s’avouent avec bonne foi qu’ils n’ont plus d’amour, se quittent sans éclat, sans humeur, mais jamais sans amitié. Tout cela parce que les Italiens n’ont pas cet insupportable amour-propre des Français, auxquels il suffit de ravir un bien pour le leur voir regretter.

— N’y aurait-il pas un peu de dépit dans le portrait que vous faites de l’amour en France ? lui dis-je doucement.

— Nullement, reprit Mathilde : je suis trop indifférente maintenant pour en ressentir. J’ai beaucoup souffert, j’en conviens, et je ne vous peindrai ni mon désespoir, ni mon dépit à la pensée humiliante de la pitié que j’inspirais, à l’idée de la commisération d’une rivale qui me plaignait d’être abandonnée et de mourir d’amour, à la certitude que je servais de triomphe à une autre ; car les hommes ne se contentent pas d’être infidèles, ils deviennent perfides, et c’est toujours aux dépens d’une femme qu’ils en encensent une autre. Mon voyage en Italie m’a guérie de ces susceptibilités déraisonnables ; et je puis vous le dire, ma chère : quand les blessures de notre amour-propre ne saignent plus, le plus fort est fait. Non pas que je n’aie amèrement regretté, que je ne regrette peut-être encore cette belle illusion de la jeunesse qu’on appelle de l’amour ; que je ne me sois demandé ce qui nous reste à nous, pauvres femmes, quand on nous l’enlève ; mais puisqu’il faut que cela soit ainsi, il vaut cent fois mieux que cela arrive quand nous sommes jeunes encore, au moins nous avons le temps de nous faire à une existence calme et sans orage.

— Cependant vous avez bien aimé, dis-je tristement à Mathilde.

— Sans doute ; mais depuis que je juge sans passion, je rougis d’avoir eu tant de faiblesse, car celui que j’aimais ne le méritait pas. Vous l’ignorez : il eut un jour besoin de ma fortune, je la lui offris avec autant de simplicité que je lui aurais offert la fleur qui reposait sur mon cœur. Il fit une dangereuse maladie, et sans écouter les représentations de ma famille, ni la crainte de me perdre de réputation, je m’assis nuit et jour près du lit où il souffrait, et je ne pris ni repos ni nourriture tant qu’il fut en danger ; et lui… il me sut très-mal, il conduisit sa nouvelle conquête au bal, et quand ma pauvre mère, tremblant de me perdre, lui écrivit pour le conjurer de venir me rendre un peu de courage, il ne répondit pas et je sus qu’il riait de mes regrets, comme d’une douleur passagère. J’ai long-temps pleuré à ce souvenir, mais l’indignation l’a emporté : après l’avoir tant aimé, je ne suis plus que son juge, et je l’ai flétri du nom d’ingrat. »

Mathilde avait parlé avec feu, mais son émotion fut passagère : elle redevint calme et me dit très-sérieusement :

« Depuis je pensai qu’il avait un grand, un énorme défaut.

— Lequel ?

— Il portait un faux toupet, répondit-elle en riant. Mais parlons de vous : arrivée d’hier, je sais que vous allez épouser M. de Seignelay dont vous étiez si éprise à mon départ.

— Mais, répondis-je avec embarras, ce mariage est encore retardé par quelques formalités.

— Prenez bien vos précautions ; vous êtes charmante, et je vous le dis avec sincérité, je serais fâchée de vous voir victime de votre confiance et de votre amour. M. de Seignelay a quelques années de moins que vous ; vous êtes plus riche que lui, arrangez-vous pour ne pas faire tous les frais de résignation dans le ménage ; et si votre mari va porter son amabilité ailleurs, que du moins il vous reste la consolation de pouvoir faire un peu ôe bien et rendre service à un ami.

— Arthur a le cœur noble et généreux ! m’écriai-je.

— Vous l’aimez, et vous voulez le juger ! s’écria-t-elle avec un fin sourire. Mais, dites-moi, quel jour recevez-vous maintenant ? Je veux me rejeter dans le monde, jouir de mes dernières belles années ; je puis encore danser, je n’ai pas une seule ride. »

Mathilde s’était levée et replaçait son chapeau pour me quitter ; sans cela il eût été impossible qu’elle ne remarquât pas l’impression pénible que je reçus de ses paroles ; je ressentis même un mouvement fort vif d’humeur contre elle ; mais je me reprochai promptement cette injustice, et lui parlai avec chaleur de mon intérêt et de mon amitié.

Quand Mathilde fut partie, je me trouvai moins abattue. Sa conversation remplie de frivolité, et en même temps de raison, ne fut point entièrement perdue pour moi ; elle m’avait dit beaucoup de choses tristes et vraies : si elle avait, en parlant d’amour, frappé un peu fort, elle avait frappé juste, et je lus avec plus de calme que je ne l’aurais cru un instant auparavant un billet de M. de Seignelay qui se plaignait de ne pas avoir été reçu depuis deux jours. Je fis répondre verbalement que j’étais un peu mieux, mais encore hors d’état de le voir. Je sentais le besoin de consulter non une amie trop indulgente, non quelqu’un que les passions agiteraient aussi, mais le calme d’une tombe, et je me rendis seule à celle de mon mari.

La solitude d’un cimetière produisit sur moi un effet que je ne pourrais bien exprimer ; ce ne fut point de la crainte, de la terreur, mais un détachement de tout, calme et désolant à la fois. Ce marbre insensible et froid, les arbres qui bruissaient mélancoliquement sur une tombe si souvent solitaire, tout fut reproche et tristesse. J’y restai long-temps, demandant à cette pierre un conseil et de la force ; mais le silence semblait m’apprendre que je ne devais en attendre que de ma raison.

Depuis long-temps je n’étais point venue m’asseoir près des cendres de mon mari, et les arbustes qui les couvraient avaient pris une croissance qui accusait mon oubli. Hélas ! combien j’avais été facilement distraite, et pourtant combien j’avais été passionnée pour cet infortuné descendu sitôt dans sa dernière demeure. Il me semblait, au travers son épais lit d’argile, revoir sa figure embellie de jeunesse et de plaisir. Je me faisais pitié d’avoir été si facilement inconstante, et je me demandais alors si ce n’était pas de la folie de dire tant de paroles irrévocables pour un sentiment aussi fragile que celui de l’amour. Je me crus dans ce moment très-forte et bien en garde contre toute rechute ; j’eus même la folie, avec cette imprévoyance de femme qui juge éternel le mouvement passager qui l’anime, j’eus la folie de croire que je n’avais plus de rechute a craindre, et peut-être n’aurais-je pas fui M. de Seignelay, sans la répugnance invincible que je ressentais à lui avouer le motif de ma conduite.

En sortant du cimetière je partis pour la petite terre où, peu de temps auparavant, j’avais passé quelques jours ; je venais y chercher la réflexion, le calme ; j’y avais déjà souffert et j’y revenais souffrir encore. Cependant je ne puis cacher qu’une espérance que je n’osais m’avouer, m’agitait aussi et m’empêchait de trouver la résignation qui naît d’une situation arrêtée, d’un malheur sans remède : il était impossible que mon existence, liée à celle d’Arthur par les sermens du passé, par les projets de l’avenir, se déliât ainsi par une simple absence. Nous devions nous expliquer, nous devions à la société un prétexte à notre rupture ; à notre rupture que j’avais décidée seule, et à laquelle Arthur n’avait point consenti ; à laquelle peut-être il ne consentirait pas. Oui ! je sentais au battement précipité de mes artères, à l’émotion que me faisait éprouver le moindre bruit, que je m’attendais à quelque événement qui devait changer mon sort.

Mais je passai la journée qui suivit mon arrivée dans une entière solitude. Je voulus vaincre mon anxiété et mon trouble, je m’occupai des arrangemens nécessaires pour un long séjour ; je ne demeurai pas un instant en repos. Mais à la fin d’un jour qui m’avait paru interminable, je ressentis un désespoir contre lequel ma raison fut impuissante. Je me dis que tout était fini ; que M. de Seignelay, heureux d’avoir trouvé un prétexte pour rompre, se montrerait blessé et me laisserait sans explication. Je me rappelai les mots qui m’avaient tant désespérée et auxquels j’avais vainement voulu opposer le mépris ; Je suis fou de cette petite Clotilde. — Ma jalousie, que la vue d’une tombe, que le souvenir des tristes réalités de la mort avaient calmée, se réveilla avec une nouvelle violence. Je sentis au-dessus de mes forces le sacrifice que je m’étais imposé. Peut-être aurais-je été plus forte, si j’avais eu des combats, des prières à soutenir ; mais j’avais été maîtresse de mon sort ; c’était moi qui l’avais fait ainsi, qui m’étais crue si puissante contre l’amour et les regrets, et j’y succombais !…

Sans doute j’avais souffert quand j’avais appris l’infidélité de M. de Seignelay ; sans doute ma vanité avait été blessée, mais je n’avais point encore ressenti cette angoisse douloureuse qui s’empare du cœur à l’idée de l’abandon et du dédain. Car n’était-ce pas cela qui causait le silence d’Arthur ? J’étais sûr qu’il avait envoyé le matin savoir de mes nouvelles et qu’on lui aurait dit que j’étais à la campagne. Six lieues seulement nous séparaient, et il ne s’était pas empressé de les franchir, de venir savoir si quelque peine ou quelque malheur ne m’avait pas frappée ! et tandis que je versais des larmes si cruelles, il se livrait au plaisir, il m’oubliait, il ne me donnait peut-être pas un regret ! Tout dormait, moi seule je ne pouvais trouver un instant de calme. Vainement appelais-je à mon aide la vanité pour chasser la jalousie, la résignation pour la souffrir, une fièvre de désespoir agitait mon cœur ; ma tête était brûlante ; un étouffement douloureux oppressait ma poitrine ; je quittai mon lit qui me semblait insupportable, j’ouvris une fenêtre, j’appuyai mes lèvres desséchées sur le balcon de fer refroidi par la fraîcheur de la nuit. Le ciel brillait d’étoiles, et cette vue ne me calma pas ; je voulus prier, je ne trouvai que des plaintes et des murmures. Cependant ce profond silence, ce grand calme qui m’environnait, cette nature si puissante et pourtant si paisible, me tirent rougir de mes passions exaltées. Je me dis enfin que quelques années, quelques mois peut-être ne se passeraient pas sans que je fusse honteuse du peu de réalité de mes souffrances et de ce mot d’éternité que je plaçais à la suite de mes larmes. La résignation entra dans mon âme avec la prière, et j’allais me retirer moins agitée, lorsque le bruit du galop d’un cheval troubla le repos de la campagne.

Je ne respirai pas tant que j’eus de l’incertitude sur le chemin que prenait le cavalier. Mais quand, à la clarté de la lune, j’eus reconnu le cheval gris que montait habituellement M. de Seignelay ; quand je vis Arthur s’approcher de la grille, en ouvrir le secret, et se diriger vers le perron de la maison, la fierté qui refroidit l’amour, la vanité qui arrête tant de femmes, tout fut oublié. Ah ! j’eusse été une créature de bien mauvaise foi ; j’eusse été bien méprisable, si l’amour-propre m’eût retenue encore, si je ne fusse tombée dans les bras de celui qui venait de changer en délire de bonheur le désespoir qui déchirait mon âme.

Arthur me demanda l’explication de ma conduite. Je parlai seulement de la jeune Clotilde : pour rien au monde je n’aurais avoué le motif qui m’irritait davantage, car je dois convenir que j’en voulais moins à M. de Seignelay de son infidélité que de la découverte qu’il avait fait aussi vite sur mes traits. Arthur n’était ni un libertin, ni un trompeur ; il m’avoua franchement qu’il s’était senti entraîné par une fantaisie de jeune homme qu’il se reprochait, puisqu’elle m’avait donné l’idée de le fuir ; mais qu’il ne supposait pas que je pusse attacher la moindre importance à une distraction où le cœur n’entrait pour rien, et qu’il ne doutait pas que je ne lui pardonnasse.

« Hélas ! m’écriai-je en sentant diminuer malgré moi la confiance dans le bonheur que m’avait rendu sa présence ; hélas ! Arthur, vous m’aviez accoutumé à une manière si différente de traiter l’amour, que je ne sais si je pourrai me faire à celle que vous professez maintenant. » Et je sentais revenir peu à peu sur mon cœur le poids pénible qui l’avait tant oppressé. Arthur me rassura avec tendresse, mais je ne lui trouvai point cette ardeur qui m’aurait bien mieux persuadée. Je devinai que, trop honnête homme et trop bon pour vouloir imposer à une femme une douleur au-dessus de son courage, il avait seulement besoin de me savoir heureuse. Sans doute il me donnait de bonnes raisons pour que je fusse tranquille sur son amour, mais le son de sa voix, son regard désenchanté m’apprenait trop que c’était un devoir d’estime, d’amitié, qu’il remplissait, mais que ce n’était plus cet enivrement qui ne connaît ni obstacle ni convenance ; et quand je voulus m’appuyer sur l’empressement qui lui avait fait choisir la nuit, sur la rapidité de sa course, j’eus encore une amère déception.

Arthur me demanda de taire à Roger qu’il était venu. Hélas ! l’heure inusitée de son arrivée, que j’avais mise sur le compte de l’amour, n’était qu’un détour de son orgueil. Son cœur était généreux, il avait voulu me consoler ; mais il craignait les plaisanteries de son cousin, et après m’avoir fait promettre que je reviendrais à Paris promptement, il se hâta de me quitter pour être de retour de bonne heure. Il aurait dû me laisser très-heureuse, et pourtant je pleurai encore après son départ. Ce n’était peut-être plus du désespoir, puisqu’il ne m’abandonnait pas, puisque nos liens n’étaient pas rompus, puisqu’il m’avait cherchée ; mais je me sentais incrédule devant la félicité qui me revenait, je ne pouvais oublier qu’il m’avait avoué son infidélité comme une chose toute naturelle, une chose à laquelle je devais m’attendre. Je supposais qu’il n’agissait ainsi que parce que j’étais plus âgée que lui. Enfin, je me disais, ce qui était vrai, qu’un homme qui ose ainsi avouer son infidélité, n’a plus d’amour. Les paroles d’Arthur avaient glacé mon cœur ; je sentais que je ne pourrais plus me servir avec lui d’expressions passionnées sans avoir la crainte de lui paraître ridicule. Il n’y avait point de tiers entre nous, et cependant notre réconciliation s’était passée sans l’exaltation et le délire qui effacent tout. Arthur n’avait eu plus rien à me dire quand il m’avait crue rassurée ; enfin c’était un de ces raccommodemens qui vous ôtent le droit de vous plaindre sans vous rendre plus heureux. D’ailleurs n’avais-je pas accepté la première confidence d’une infidélité ? ne l’avais je pas tacitement pardonnée, en promettant de revenir le soir ? ne devais-je donc pas m’attendre alors à bien d’autres injures, quand des liens indissolubles auraient fait de moi une victime qui ne pourrait plus briser sa chaîne ?

Le jour me surprit dans ces réflexions, où je cherchais à ne pas mettre de passion, car je voulais être juste. Je me levai pâle, fatiguée, embarrassée d’avoir à annoncer mon départ, quand j’avais fait tant de préparatifs pour passer l’été à la campagne. Aussi je ne sais si ce fut pressentiment ou embarras, mais j’assurai que je reviendrais dans quelques jours.

Arrivée au pied de cette montagne où Arthur avait fait l’odieuse découverte qui l’avait tant désenchanté, je me sentis plus irritée que touchée de ce souvenir, et lorsque j’entrai à Paris, j’étais plus mal disposée que quand je l’avais quitté. Je n’éprouvais alors que de la jalousie, que de la douleur ; mais c’était maintenant une réunion inexplicable de regrets, de pressentimens décourageans, de réflexions tristes ; ce qui faisait naître entre Arthur et moi une gêne, un froid qui ne rendaient nos entrevues ni tendres ni agréables. Je n’osais plus même, comme autrefois, chercher une explication ni me fâcher de ce qu’il se joignait à son cousin pour plaisanter sur le mariage, auquel pourtant il allait se soumettre ; je n’osais non plus me plaindre de ses absences, qui devenaient chaque jour plus longues, car il me semblait que je n’en avais pas le droit, puisque j’avais reçu l’aveu de son infidélité. Et puis Roger était toujours là avec ses sourires et ses manières moqueuses.

Mathilde, qui était souvent chez moi, essayait bien, avec toute la liberté et la gaîté de son esprit, de lui rendre sarcasme pour sarcasme ; mais, quoiqu’elle eût perdu beaucoup de ses illusions, elle était restée bonne et généreuse, et elle reculait sans cesse devant les argumens décourageans qui tendent à dégrader tout ce qu’il y a de bon et de noble dans le cœur.

« Ah ! s’écria-t-elle un soir presque malgré elle, car elle voulut promptement revenir sur ce qu’elle avait dit ; ah ! je n’unirais jamais mon sort à celui d’un homme qui a un tel ami.

— Le mal n’est pas là, répondis-je avec plus de calme qu’elle ne s’y attendait, le mal est dans le cœur d’Arthur, il n’a plus d’amour. Et cependant, Mathilde, je l’aime encore, et je ne puis me décider à renoncer à lui. D’ailleurs, quand j’en aurais le courage, puis-je rompre un mariage si près de se conclure ? que penserait le monde ?

— Le monde vous consolera-t-il quand vous serez malheureuse ? reprit Mathilde. C’est encore une de nos folies de nous occuper des gens qui ont à peine le temps de nous aimer ou de nous haïr. Je ne vous conseille rien, mon amie, mais je voudrais que vous ne jouassiez point ainsi votre bonheur en aveugle. Qu’Arthur n’ait plus d’amour, c’est un malheur qui serait arrivé tôt ou tard ; mais qu’il se laisse dominer par un homme dont l’esprit est dangereux et méchant, il prouve ainsi une grande faiblesse de caractère. Et qui sait où ce défaut peut conduire ? D’ailleurs je vous dois toute la vérité, M. de Seignelay a une maîtresse.

— Il m’a avoué, dis-je avec embarras, qu’un moment d’erreur qu’il se reprochait l’avait seul entraîné.

— Un moment d’erreur ! s’écria Mathilde avec ironie ; voilà une excuse bien délicate ! Et vous l’avez admise ? »

Je baissai les yeux ; elle reprit :

« Et sans doute il vous a dit qu’il n’attachait aucune importance à cette liaison et qu’elle était rompue.

— Il me l’a juré.

— Tout est donc pour le mieux, répondit Mathilde, et je ne dois pas me montrer plus exigeante que vous. Mais songez cependant quel cœur il faut avoir pour avouer sans pitié, sans égards, qu’on n’a ni assez de tendresse ni assez de respect pour ne pas briser un cœur qui nous aime, pour donner ainsi d’avance la certitude de son malheur à la femme avec qui on doit passer sa vie. Si c’est de la franchise, elle est atroce. »

Mathilde parlait encore quand on apporta une riche corbeille avec un billet de M. de Seignelay qui m’annonçait qu’il ne me verrait ni ce jour-là, ni le lendemain matin, mais que le soir il serait chez moi pour la signature du contrat. Mathilde, par une curiosité de femme et encore plus pour me distraire, voulut admirer ces brillantes bagatelles.

« C’est singulier, s’écria mon amie ; deux parures d’émeraudes absolument semblables ! sans doute c’est une erreur. » Je fus de son avis.

« Eh bien, continua-t-elle, venez vous en expliquer ; j’ai d’ailleurs besoin de quelques bijoux, et je verrai si je trouverai là ce qui me convient. »

La maîtresse de la maison était à son élégant comptoir quand nous lui rapportâmes les deux écrins pareils.

« C’est une étourderie que madame voudra bien excuser, dit-elle, une parure de perles fines devait accompagner celle-ci. »

Elle sonna le commis et le gronda un peu vivement de son étourderie.

« Il n’y a nullement de ma faute, répondit celui-ci ; M. de Seignelay a bien commandé une parure en perles fines, mais aussi deux parures pareilles en émeraudes : seulement on s’est trompé, car l’une des deux devait être portée rue de Ménars, chez mademoiselle Clotilde. »

La maîtresse de la maison parut embarrassée et voulut réparer l’indiscrétion de son commis. Mais comme ce que je craignais le plus au monde, était de laisser deviner mon trouble, je me hâtai de dire qu’on arrangerait cette affaire avec M. de Seignelay, et de remonter en voiture.

Mathilde baissa les stores et ordonna au cocher de nous conduire hors de Paris. D’abord elle ne me dit rien, car mes effrayans sanglots lui prouvaient que je n’aurais pu l’écouter. Mais après avoir versé d’abondantes larmes, je me sentis plus maîtresse de moi-même. Alors elle me montra une tendresse si douce et si aimable, que je pus l’entendre.

« Vous n’apprenez rien, me dit-elle, rien que ce dont vous auriez dû vous douter. M. de Seignelay n’a point quitté cette petite fille, parce qu’elle l’amuse ; et il vous épouse, parce qu’il vous estime. Nous tournerions deux heures autour de la question, que nous en reviendrons toujours là. Comme vous le disiez ce matin, ce mariage est bien avancé, et il serait peut-être imprudent de le rompre ; le monde est si méchant qu’il suppose toujours que les torts sont du côté de la femme ; ou bien il dit qu’on a été bien aise de trouver un prétexte, qu’on a découvert quelque imperfection : que sais-je ? quelles sottises ne débite-t-on pas ?

— Qu’on a aperçu une première ride, prononçai-je involontairement.

— Ah ! répondit Mathilde, jamais l’amour vrai ne les voit ni ne les compte. »

C’était ma condamnation, ou plutôt celle d’Arthur ; je n’eus pas le courage de le lui dire ; et quoique Mathilde ne voulût pas me quitter, je la ramenai chez elle en rassurant que j’avais besoin de rester seule, de bien descendre dans mon cœur, d’en sonder les replis.

« Mon amie, ajoutai-je avec un sourire qui n’était pourtant pas bien franc, je me crois plus forte que vous ne pensez peut-être, et je commence à comprendre que si j’ai le courage d’écouter une juste fierté, les regrets ne seront pas tous de mon côté.

— Surtout, dit-elle, ne vous imposez point de sacrifices si vous ne vous sentez pas le courage de vous y soumettre ; ne vous donnez point en spectacle, et surtout ne faites point d’éclat si, un jour, vous deviez accepter toutes les conditions qu’il plairait à M. de Seignelay de vous imposer. Profitez de mon expérience, mon amie, elle m’a coûté assez cher. Songez-y : nous autres pauvres femmes nous jouons dans la vie une partie de dupes, car nous n’avons qu’une seule chance, et si elle tourne mal, il faut savoir nous replier sur nous-mêmes et nous consoler avant que le temps nous ait appris que notre douleur est un ridicule. »

Restée seule, je cherchai à me calmer ; je ne me laissai point aller à ces accès de désespoir qui usent et la raison et les forces. Je voulus voir ma position froidement, et je dus m’avouer que j’avais manqué de dignité et de respect pour moi-même en revoyant M. de Seignelay après l’inconvenante confidence qu’il m’avait faite. Je me dis que j’étais moins tendre que vaniteuse ; que j’avais pardonné son infidélité et que je n’avais pu oublier la découverte qu’il avait faite sur mon visage. Je me dis enfin que c’était là ma plaie cachée, et je pleurai beaucoup ; d’ailleurs je n’étais pas femme à demi. Les délices d’une passion qui m’avait rendue si heureuse, il fallait y renoncer ; ces liens si forts, il fallait les briser ; il le fallait, car, si je ne prenais pas ce parti, abandonnée bientôt avec le droit de ne pas l’être, je n’aurais à opposer que des reproches toujours inutiles. Hélas ! si on ne les mérite pas, ils sont injustes, et ils fatiguent si on a voulu les mériter. Après de longs combats voici ce que j’écrivis à M. de Seignelay :

« Le moment est venu d’être vraie avec vous et avec moi-même, Arthur ; je ne puis oublier ni l’inconvenant aveu que vous n’avez pas craint de me faire, ni le changement qui s’est opéré en vous depuis quelques mois. Peu à peu ce changement a fait naître le mien. J’ai voulu pourtant être heureuse encore ; retenir l’illusion que vous m’arrachiez sans pitié ; mais une circonstance nouvelle m’a prouvé que je ne pouvais plus rien ni pour votre bonheur ni pour vos plaisirs. Cependant, tout aride que me paraisse la vie dans laquelle vous me rejetez, je dois la conserver pour vous épargner le remords ; mais elle est finie pour l’amour, cette vie que vous avez dédaignée. Je ne viens point vous écrire tout ceci pour ranimer un sentiment qui n’aurait plus ni chaleur ni entraînement ; vous ne pourriez plus m’abuser, mais vous pourriez me faire beaucoup souffrir. Je viens donc vous rendre votre liberté et reprendre la mienne, la mienne que je ne confierai plus à un sentiment passionné. Adieu, Arthur, adieu, ne méprisez point les vœux que je forme pour votre bonheur. »

Après avoir écrit ce billet, que je ne relus point dans la crainte d’ébranler mon courage, j’en adressai un autre à Mathilde, pour l’avertir que je partais pour la campagne. Elle vint m’y rejoindre le surlendemain et me trouva souffrante mais résignée.

« M. de Seignelay a reçu votre billet et la corbeille que vous lui renvoyiez, me dit-elle ; votre notaire même l’a prévenu qu’il eût à retirer de chez lui tous les papiers relatifs à votre mariage, mais il n’en a encore rien fait et il est venu ce matin chez moi. »

Mon émotion fut extrême.

« Je balançais à vous parler de cette visite dont je n’ai pas été contente ; pourtant je crois vous devoir toute la vérité. M. de Seignelay m’a paru plus piqué qu’attendri de votre lettre. Il ne m’a point caché qu’il croyait que c’était une ruse pour le punir d’une infidélité où son cœur n’est pour rien. Je l’ai prié de me faire grâce des détails. Il m’a semblé, du reste, convaincu qu’il vous ramènerait facilement, et j’allais monter en voiture quand on m’a apporté cette lettre pour vous.

— Je ne la lirai point, Mathilde, répondis-je, non que je ne sente encore mon cœur bien faible pour celui que j’ai aimé ; mais tant d’agitations et de combats m’ont tellement ébranlée que mon premier besoin est le repos. Renvoyez donc cette lettre à M. de Seignelay et dites-lui qu’il ne s’offense point de mon refus. Ma résolution étant inébranlable, je ne veux rien entendre qui puisse m’émouvoir. »

Je reçus plusieurs lettres d’Arthur, qui, sans doute bien surveillé par Roger, ne prit point sur son orgueil de venir ostensiblement chez moi. Cependant une nuit j’entendis le galop du cheval de M. de Seignelay. Je me levai doucement et je le vis essayer d’ouvrir le secret de la grille : mais je l’avais fait changer. Ce moment fut bien dangereux pour ma faible raison ; néanmoins j’eus le bonheur de n’y point céder, et j’arrivai, si ce n’est sans effort, du moins sans désespoir, à un état de résignation qui me permit de fixer mon sort.

Je m’occupai de vendre ma petite terre, et Mathilde quittant Paris pour suivre un vieil oncle dont elle héritait, je me sentis saisie de ce profond dégoût du monde qui surgit presque toujours d’une passion malheureuse ou d’illusions détruites.

Ce fut alors que je fis connaissance de M. Delmar ; il n’avait jamais été beau, et déjà il n’était plus jeune. Son esprit, son caractère égal, le rendaient d’un commerce agréable et sûr ; par exemple, rien n’était moins passionné que ses manières et son langage. Il me demanda ma main, tout en m’avouant qu’il n’avait jamais été, qu’il ne serait jamais amoureux, mais qu’il me trouvait jolie et qu’il me croyait bonne. Je lui répondis que je ne me remarierais pas, et il ne m’en parla plus. Mais dès ce moment j’eus en lui un ami attentif et dévoué. Peu à peu il se chargea de mes affaires qui m’ennuyaient beaucoup, me fit acheter avec avantage la terre que nous habitons, et sachant que je cherchais à faire du bien, il vendit plusieurs propriétés pour m’aider à élever mon école et mon petit hospice : tout cela sans ostentation, sans promesses, sans passion. Je fus très-malade, et il ne me quitta point, quoique ce fût pendant la saison des chasses qu’il aime beaucoup. Enfin, je sus par un tiers qu’il venait de perdre une somme considérable ; que ce qui lui restait maintenant était placé dans mon hospice et dans mon école. Je venais de faire une maladie sérieuse ; ma santé fort ébranlée pouvait tromper les lois de la nature et M. Delmar me survivre. Je ne voulus point que son bon cœur l’exposât à éprouver des privations. Au bout de plus de huit ans d’intimité et d’amitié, je lui proposai de l’épouser. Il accepta avec autant de franchise que j’en avais mis dans cette offre. Voilà comment, après avoir beaucoup souffert de passions orageuses, je goûte enfin du calme et de la résignation.

« Et ne revîtes vous jamais M. de Seignelay ? s’écria-t-on de toutes parts.

— Jamais, reprit madame Delmar ; seulement Mathilde m’a écrit, il y a peu de temps, qu’après une vie d’agitations et de plaisirs, Arthur, craignant sans doute les inconvéniens attachés à l’état de vieux garçon, venait de se marier avec une jeune personne qui n’éprouvait pour lui que de l’indifférence. « Je l’ai rencontré une fois dans un bal, ajoutait Mathilde, où j’avais pris gaîment mon parti de ne jouer que le rôle de spectatrice. Mais M. de Seignelay n’avait pas tant de philosophie, et il faisait encore le jeune homme, quoique son teint plombé et le changement de ses traits le rendissent un peu ridicule. Il s’en est aperçu, je crois, car il a cessé tout-à-coup de danser et s’est pris à regarder tristement sa jeune femme qui sautait un galop avec la légèreté d’une sylphide. Le hasard le fit asseoir auprès de moi, il ne me reconnut qu’au bout d’un instant, et je vis, au milieu d’une conversation de bal fort insignifiante, qu’il brûlait de me parler de vous. Enfin il n’y put résister et me demanda de vos nouvelles. — « Elle est remariée depuis six ans. — Et vient-elle à Paris ? — Jamais, répondis-je ; elle emploie sa fortune à faire du bien ; enfin elle est résignée, elle est calme. » Il soupira, et pendant que je lui parlais, je lui vis rouler autour de son doigt une pierre assez curieuse que je vous avais rapportée d’Italie et que vous lui aviez donnée, ingrate. Ce souvenir de sa part m’émut un peu, et je lui demandai si je devais vous dire qu’il était heureux. — Non, dit-il, non, vous la tromperiez. Mon bonheur a cessé du jour où je l’ai trahie, où j’ai eu une pensée à lui cacher ; et elle a bien fait de m’abandonner, car je n’étais pas digne d’elle. » Il disparut.

— « Cela dut vous toucher, dit une de ces dames avec émotion, et après avoir dit tant de mal de l’amour, vous dûtes en éprouver du regret ?

— Oui, je fus troublée, répondit madame Delmar, mais ce fut au souvenir de ce que j’avais souffert ; et je persiste à penser que les passions causent plus de tourmens qu’elles ne donnent de bonheur.

— Quand faut-il donc y renoncer ? » s’écrièrent-elles toutes.

Madame Delmar les regarda avec une expression mélancolique, et, de sa voix triste et harmonieuse, elle dit :

— À la première ride »


— fin. —