La Presse légitimiste depuis 1789

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La Presse légitimiste depuis 1789
Revue des Deux Mondes, période initialetome 8 (p. 615-642).


LA


PRESSE LEGITIMISTE


DEPUIS 1789.




I – THEORIE DU POUVOIR POLITIQUE ET RELIGIEUX, par M. de Bonald ; 3 vol. in-8°. – 1843.


II – ŒUVRES DE M. DE GENOUDE ; 2 vol. in-8°. – 1844.

br/>III – HISTOIRE DE FRANCE, par le même ; t. Ier.




Les causes de la révolution française furent profondes et lentement amassées par le temps ; mais l’explosion fut soudaine, et les phases diverses de cette grande péripétie eurent quelque chose d’imprévu et de fatal. Les évènemens surprirent et menèrent les hommes. Quelques mois, qu’elques jours suffisaient alors pour changer les rôles, pour briser les partis, pour élever quelques hommes obscurs sur les ruines de ceux qui la veille étaient pour le peuple des idoles et des chefs. Quand le 5 mai 1789, Louis XVI ouvrit les états-généraux à Versailles, la royauté paraissait puissante et populaire ; l’année ne s’était pas écoulée, qu’on put voir la royauté compromise, puis désarmée, enfin perdue. Tout était entraîné, enveloppé, les amis comme les adversaires de l’indomptable révolution, qui cependant rencontra, dès le début, d’éloquens et courageux ennemis. C’est la destinée des grandes causes d’exciter la haine au même point que l’enthousiasme ; aux idées nouvelles et fortes s’attachent toujours des passions ardentes, soit pour les propager, soit pour les combattre.

Il est possible aujourd’hui de jeter un regard tranquille sur la succession des écrivains politiques qui résistèrent aux principes nouveaux. Les tourmentes dont furent battus nos pères sont bien loin, et nous pouvons en parler comme nous ferions des temps de Marius et de Sylla. Quant à la polémique des légitimistes contemporains, nous ne saurions lui reconnaître la puissance de nous rendre la justice difficile.

C’est avec l’esprit de Voltaire que la cause des anciennes institutions fit face aux premières nécessités de la défense et de l’attaque. Nous n’énonçons pas ici un paradoxe, mais un fait. La dictature intellectuelle de l’auteur de l’Essai sur les mœurs et l’esprit des nations était dans toute sa force quand, à la fin du dernier siècle, les passions politiques s’allumèrent si vivement parmi nous. Voltaire régnait partout, à la cour non moins que dans la bourgeoisie : il avait fait des idolâtres jusque dans le clergé. La moitié de la noblesse était imbue des opinions de Voltaire, qui n’avait jamais attaqué ni le trône ni l’aristocratie, mais seulement l’église. Dans les rangs des novateurs, Voltaire était une autorité souveraine pour tous ceux que n’avait pas subjugués Jean-Jacques. L’esprit de Voltaire planait donc à la fois sur les deux camps ennemis de l’ancien régime et de la révolution : c’est une gloire assez piquante.

L’arme dont Voltaire s’était si puissamment servi contre l’église, de jeunes écrivains voulurent la tourner contre la révolution. On entreprit de ruiner la liberté par la liberté par le ridicule. Il y avait alors dans les salons de Paris, un jeune auteur auquel ne manquaient ni la réputation ni les ennemis : c’était Rivarol, causeur étincelant, plume ingénieuse. Il s’était déjà moqué de tous ses contemporains indistinctement dans un écrit satirique qu’il avait intitulé Le petit Almanach de nos grands hommes ; il s’était aussi fait connaître par des essais plus sérieux et dignes d’estime, de façon que les évènemens imprévus de 1789 le trouvèrent armé pour la lutte, ayant un talent exercé, et une verve de malice qui cherchait partout des victimes. Rivarol se disait de sang noble ; mais on murmurait autour de lui qu’il était le fils d’un cabaretier. Il voulut peut-être prouver sa noblesse en se jetant avec ardeur, dès les premiers jours, dans les rangs des ennemis de la révolution. C’était aussi une vive séduction pour un talent qui avait conscience de sa vigueur, que l’audacieuse entreprise de lutter contre l’impulsion commune qui paraissait irrésistible. Un jour, Diogène entrait au théâtre quand le peuple en sortait ; on s’étonnait de sa conduite, et il répondit « qu’il ne faisait là que ce qu’il avait fait toute sa vie. » Il allait contre la foule. Or, parfois ces réactions courageuses ne tentent pas moins l’ambition des gens d’esprit que celle des grands caractères.

Rivarol a revendiqué l’honneur d’avoir été, dans la presse, le premier adversaire de la révolution. « On sait en France, a-t-il écrit quelque part, que j’ai attrapé l’assemblée constituante sur le fin du mois de juin 1789, près d’un an avant tous ceux que ses excès ont convertis, près d’un an avant M. Burke, comme il l’a reconnu lui-même dans une lettre imprimée à Paris en 1791. » En effet, dans le Journal politique et national, Rivarol se fit l’historien des évènemens de la révolution à mesure qu’ils s’accomplissaient. Les articles réimprimés de Rivarol forment un volume qui se termine par le récit des journées des 5 et 6 octobre. Le style de Rivarol est clair, rapide, véhément. C’est avec passion que l’historien journaliste caractérise les faits et les hommes ; il met sous les yeux de Paris le tableau quotidien de ses actes et de ses excès. Il prend la capitale à partie ; il lui dit qu’elle a agi contre ses intérêts en adoptant des formes républicaines, qu’elle a été aussi ingrate qu’impolitique en écrasant cette autorité royale à qui elle doit et ses embellissemens et son accroissement prodigieux. Voici comment Rivarol peint le Palais-Royal de 1789 : « La postérité demandera peut-être ce que fut ce Palais-Royal dont nous parlons si souvent, et qui entretient aujourd’hui des communications si intimes et si sanglantes avec la place de Grève. Nous dirons en peu de mots que le Palais-Royal fut le berceau du despotisme sous Richelieu, le foyer de la débauche sous la régence, et que, depuis cette époque, tour à tour agioteur et politique, il est devenu comme la capitale Paris. Dans une ville corrompue, ce jardin s’est distingué par la corruption. Telle a été son influence dans la révolution actuelle, que si on eût fermé ses grilles, surveillé ses cafés, interdit ses clubs, tout aurait pris une autre tournure. En ce moment, ses galeries sont des chambres ardentes, où se prononcent des sentences de mort, et ses arcades, où l’on étale les têtes des proscrits, sont les gémonies de la capitale. La liberté, si elle est le fruit de la révolution, ne pouvait avoir de berceau plus impur. » Violent contre les passions révolutionnaires, Rivarol jugeait avec sévérité les fautes de la cour et les longs excès du gouvernement monarchique. Il s’abandonnait à toute l’indépendance de sa verve, et c’est de la meilleure foi du monde qu’il écrivait un pamphlet ardent, coloré, qui à plus de cinquante ans de distance vous émeut et vous entraîne par l’impétueuse décision de ses allures.

Il est des esprits heureux qui savent mêler l’enjouement à la gravité. Ils servent leurs opinions non-seulement par des travaux sérieux, mais par une gaieté inépuisable ; ils combattent en riant. Tel était Rivarol. Il ne lui suffisait pas d’écrire l’histoire contemporaine avec cette rapidité lumineuse qui est une des meilleures qualités de l’école de Voltaire, il avait aussi quelque chose de la puissance facétieuse de l’auteur de Candide, et il avisa comment il pourrait lancer contre le parti de la révolution tous les traits mordans et cruels que lui fournissait sa verve. Il avait d’ailleurs des amis tout prêts à mettre en commun leur colère et leurs bons mots. Un pamphlet collectif reçût le titre assez irrévérencieux d’Actes des Apôtres. Les royalistes imitèrent Voltaire : à leurs yeux, la révolution française était comme une religion dont ils voulurent faire une critique railleuse. Les Actes des Apôtres eurent pour principaux rédacteurs, avec Rivarol., le chevalier de Champcenetz, officier aux gardes françaises, maniant avec la même audace la plume et l’épée, Peltier de Nantes, le vicomte de Mirabeau, qui s’était fait du sarcasme une étude pour pouvoir se défendre contre la monstrueuse supériorité de son frère. Les rédacteurs des Actes des Apôtres, qui ne signaient point leur feuille, mais dont Paris savait les noms, s’annoncèrent plaisamment comme voulant défendre l’assemblée constituante contre les aristocrates. Ayant une fois pris ce tour ironique, ils se mirent à tout attaquer dans la cause de la révolution, les doctrines et les hommes, les talens et les réputations, non moins que les principes. Dans cette immolation universelle, les têtes les plus illustres furent les plus frappées. Lafayette, Mirabeau, Barnave, eurent l’honneur des plus rudes atteintes. Que de pasquinades à l’adresse de Target et de Chapelier ! On peut juger si on épargnait l’abbé Sieyès et l’évêque d’Autun. Tout ce que les mœurs nouvelles, si brusquement improvisées par notre régénération sociale, pouvaient avoir d’étrange, d’impoli, de ridicule, devenait l’objet d’une raillerie impitoyable. Toutes les formes étaient employées : tantôt c’étaient des lettres trouvées dans la poche d’un aristocrate, et qu’on publiait pour avertir la nation des périls qui la menaçaient ; tantôt les facétieux rédacteurs parodiaient des scènes de Racine et de Voltaire, des vers de Gilbert et de Boileau. C’était un déluge d’impromptus et d’épigrammes, par lesquels ces tirailleurs royalistes harcelaient l’armée révolutionnaire.

La philosophie du siècle avait tellement pénétré partout, que nous trouvons dans les Actes des Apôtres non-seulement l’empreinte de Voltaire, mais aussi l’apologie de Rousseau. Parfois, aux diatribes plaisantes qui faisaient le fond du recueil, on mêlait des morceaux sérieux. C’est dans un de ces derniers fragmens que Rousseau est défendu avec chaleur. On y soutient qu’il serait injuste d’imputer à l’auteur du Contrat social les fautes de l’assemblée constituante et les excès de la révolution. C’est, au contraire, l’infidélité des nouveaux législateurs aux leçons de liberté, données par Jean-Jacques qui les a précipités dans tant d’écarts. « Quelle éternité prépare-t-on à Rousseau, s’écrie son apologiste, en le faisant passer à la postérité, comme chef d’une révolution de sang et comme fondateur d’un gouvernement absurde ! Et quel est celui qui désirera vivre dans le souvenir des hommes, si le crime peut impunément se couvrir du nom sacré de la vertu, et l’ineptie en délire donner ses rêves pour des arrêts du génie ? » Ainsi, Rousseau était pour des écrivains royalistes une autorité souveraine, tant alors le parti qui combattait l’esprit nouveau marchait au hasard ! Il n’y avait pas du côté des royalistes d’école politique, mais des talons variés suivant des directions souvent contraires. L’unité de doctrines et la conséquence dans les principes étaient plutôt chez les novateurs que chez leurs adversaires.

Il était naturel qu’en face des opinions extrêmes de l’assemblée constituante les royalistes cherchassent à les réfuter en s’autorisant de l’exemple de l’Angleterre. Depuis qu’on avait lu l’admirable esquisse qu’avait tracée Montesquieu de la constitution anglaise, beaucoup d’esprits cultivés et pénétrans s’étaient mis à étudier la pratique que faisaient nos voisins de la liberté, et, sans trop se rendre compte de l’avenir, ils caressaient l’espérance de voir la France un jour s’initier à la vie politique par d’utiles emprunts à l’expérience des Anglais ; mais, commencée par le peuple, la révolution de 1789 ne pouvait, dés les premiers momens, se limiter et se pondérer elle-même, et l’imitation de l’Angleterre fut dédaigneusement repoussée. C’est alors que les royalistes se firent de la constitution anglaise une arme contre les théories exclusivement démocratiques. « Le grand art de la constitution anglaise, sa grande force, écrivait-on dans les Actes des Apôtres, vient de ce qu’on a tellement organisé tous les pouvoirs, qu’ils se balancent au point qu’il est impossible que l’un puisse dominer l’autre. » C’est aussi les yeux fixés sur l’histoire d’Angleterre que Bergasse censurait la constitution nouvelle Dans le Mercure politique, Mallet-Dupan s’était attaché, dès 1788, à démontrer l’excellence du gouvernement anglais ; il défendait avec la plume du publiciste les opinions que Mounier et Mallouet soutenaient à la tribune. Enfin, en Angleterre même, un orateur et un écrivain de génie, Edmond Burke, se mit à attaquer notre révolution, la grande charte à la main, et, par une polémique pleine d’éclat, il fit comprendre à l’Europe entière quel génie différent les deux peuples portaient dans leurs expériences politiques.

Cependant la cause de la vieille monarchie française n’était pas défendue en vertu des principes qui en étaient le fondement. Louis XVI avait trouvé de courageux avocats jusqu’au pied de l’échafaud, et le gouvernement séculaire dont il avait été le dernier représentant s’écroulait sans qu’une voix s’élevât afin d’en tenter l’apologie. Pour l’honneur de la nature humaine, ce silence ne dura pas. Il y a dans les catastrophes historiques, dans la chute des grands établissemens, dans le spectacle de leurs ruines, quelque chose qui agite l’esprit, le remue, le féconde. Il est frappé, mais non pas accablé. Deux hommes, au moment où la civilisation monarchique de la France périssait au milieu des tempêtes, se prirent d’enthousiasme pour elle ; ils voulurent venger tout ce passé, et en célébrer la sagesse antique et profonde. En 1796, M. de Bonald publia à Constance un traité politique en trois volumes ayant pour titre : Théorie du Pouvoir politique et religieux. En 1797 paraissaient à Bâle et à Londres les Considérations sur la France, de M. de Maistre, livre d’une brièveté éloquente. Presque toute l’édition de l’ouvrage de M. de Bonald fut envoyée en France et saisie par la police du directoire, qui la mit au pilon. Tandis que M. de Bonald se voyait privé aussi cruellement d’une publicité qui eût été utile à sa cause et à sa gloire, les Considérations de M. de Maistre étaient entre les mains de tous les hommes d’élite de l’Europe, et commençaient la réputation de cet énergique penseur. Elles sont trop connues pour nous songions à en parler ici, et il est juste d’ailleurs de réserver toute notre attention à l’ouvrage de M. de Bonald, qui, on peut le dire, paraît en ce moment pour la première fois. En 1796, la Théorie du Pouvoir n’eut guère que deux ou trois lecteurs, M. Necker, Laharpe et M. De Chateaubriand.

L’histoire de l’ancienne monarchie française est peut-être celle qui a le plus inspiré de théories aux publicistes et aux écrivains politiques. Il suffit de citer les noms de Boulainvilliers, de l’abbé Dubos, de Mably et de Montesquieu, pour rappeler les principaux systèmes que jusqu’en 1789 avait enfantés notre histoire. Dans nos annales, les faits constitutifs de l’ordre social, l’église, la monarchie, les parlemens, la noblesse, se produisent sous des formes si saillantes, qu’ils ont pu tour à tour devenir le point central d’une explication systématique des évènemens. Toute révolution témoigne que le peuple chez lequel elle éclate est arrivé à mépriser son histoire et son passé. Ce mépris inexorable provoque à son tour un enthousiasme qui ressemble au fanatisme et dont les vieilles institutions sont l’objet. C’est ce dernier sentiment qui fut, pour ainsi parler, en 1796, la muse de M. de Bonald, et cette fois la prédilection de l’écrivain ne s’attacha seulement à telle ou telle partie de notre ancien ordre social ; M. de Bonald embrassa l’ensemble pour l’élever à la valeur d’un système parfait, de la vérité absolue.

Le gouvernement monarchique royal, pour employer les expressions même de l’auteur, voilà le type que lui fournit le passé de la France et auquel il compare toutes choses. Il tire de notre ancienne histoire des principes dont il s’arme pour contrôler les institutions et les annales des autres peuples. La science historique de M. de Bonald en 1796 était assez restreinte. Quand il parle de la monarchie française, il cite presque toujours le président Hénault, et c’est appuyé uniquement sur l’autorité de Bossuet qu’il juge les Juifs, les Grecs, et les Romains. Le mérite de M. de Bonald n’est donc pas l’érudition, son originalité est tout entière dans la logique mordante et forte avec laquelle il commente les faits que lui livrent deux ou trois historiens. M. de Bonald institue aussi volontiers des discussions avec Montesquieu ; il aime beaucoup à croiser le fer avec l’auteur du Contrat social. C’est un hardi lutteur.

« Je reconnais en politique une autorité incontestable, qui est celle de l’histoire, » dit à la fin du second volume de la Théorie du Pouvoir M. de Bonald, et il déclare se soumettre aux principes établis par les faits. Cette méthode est excellente ; seulement il faut l’appliquer dans toute son étendue. Or, l’erreur dans laquelle tombe ce vigoureux esprit est de scinder l’histoire et de n’en prendre que ce qui convient à ses passions. Depuis bientôt quatre siècles, quel est le fait fondamental qui sépare de plus en plus du moyen-âge l’Europe moderne, si ce n’est l’empire toujours croissant de la réflexion et de la théorie appliquées au gouvernement des sociétés ? Auparavant l’esprit de l’humanité se traduisait presque uniquement par la naïveté des mœurs, des coutumes et des instincts plus tard par une évolution nouvelle, il fit le double effort de se replier sur lui-même, et d’employer les forces qu’il avait ainsi recueillies à la recherche du bonheur et de la liberté : labeur immense signalé depuis plusieurs siècles par de grandes chutes et de cruels revers, mais labeur qui fait la gloire de l’homme, dût-il n’avoir pas épuisé pour l’avenir des disgraces et ses fautes. C’est ce travail que méconnaît entièrement M. de Bonald. Les faits nouveaux qui ont été la conséquence de ce mouvement de l’esprit humain sont à ses yeux que crimes et folies. Il triomphe des écarts et des erreurs dans lesquels sont tombées des nations libres comme l’Angleterre et la France pour condamner les principes qui les ont inspirées. Cependant tout ce qui émeut si fort la bile de M. de Bonald n’est pas moins partie intégrante de l’histoire que les vieilles Institutions qu’il idolâtre. C’est le devoir de l’écrivain politique de juger avec fermeté les effets de l’intervention de l’esprit philosophique dans les affaires humaines. Si son intelligence a toute la hauteur et toute l’intégrité nécessaires, il tiendra compte des difficultés du début, il fera la part de l’inexpérience inséparable de la première explosion des théories, il marquera les causes des succès et des naufrages, afin que l’avenir profite de la leçon, afin que ceux qui viendront après nous puissent, dans les voies, qu’ils trouveront tracées, s’amender et s’affermir.

Tel n’était pas le but de. M. de Bonald. Il voulait en 1796 persuader à la France que la philosophie conduit infailliblement à l’athéisme, comme le gouvernement philosophique, c’est-à-dire la division et l’équilibre des pouvoirs, ou le gouvernement représentatif, aboutit nécessairement à l’anarchie. A l’entendre, la France, si elle voulait échapper à une ruine irréparable, devait rejeter violemment les principes nouveaux pour retourner au culte de la monarchie pure. L’inflexible écrivain n’admet pas de tempérament ; en dehors de la monarchie, il ne reconnaît pas de société politiqué vraiment, constituée, pas plus qu’à ses yeux il n’y a de religion, là où l’église catholique ne domine pas. Les idées principales qui conduisent M. de Bonald à de telles conséquences sont fort simples. Dieu et l’homme, les esprits et les corps, sont les êtres sociaux, élémens de toute société. Dieu est volonté, amour et force ; l’homme, comme Dieu, est intelligence et volonté, amour, force ou puissance. Il y a société entre Dieu et l’homme : leurs rapports constituent les lois fondamentales, qui sont une religion publique, un pouvoir unique, des distinctions sociales permanentes. Sous ces formules générales, nous retrouvons le catholicisme, la monarchie et la noblesse. M. de Bonald définit la société civile la réunion de la société politique et de la société religieuse. La société politique vraiment constituée ou la monarchie est conforme aux vues de la religion, qui ne se sert du pouvoir que dans l’intérêt le plus général, car elle ne veut que l’homme se préfère à son semblable. En d’autres termes, comme le dit expressément M. de Bonald, la monarchie est l’instrument de la religion.

Considérons un moment comment l’auteur de la Théorie du Pouvoir établit la religion à la tête de toutes les affaires et de toutes les idées humaines. A ses yeux, la plus grande force de la religion, son véritable titre, est d’être un sentiment et non pas une opinion. C’est parce qu’elle est un sentiment qu’elle se traduit en faits et en habitudes, et, selon M. de Bonald, ce sont les habitudes et non les opinions, les souvenirs et non les raisonnemens, les sentimens et non les pensées, qui constituent l’homme religieux et politique ; le gouvernement et la religion. Aussi loue-t-il Bernardin de Saint-Pierre d’avoir dit : « Je suis parce que je sens et non parce que je pense. » Il y a dans tout cela un mélange d’aperçus justes et de jugemens faux qu’il importe de débrouiller. Oui, la religion, se manifeste d’abord chez l’homme par le sentiment ; un instinct irrésistible pousse l’homme à chercher quelque chose qu’il puisse aimer et vénérer. Quand il croit avoir fait cette conquête, il s’y attache avec amour, et, suivant une parole d’Origène, ce que l’homme aime par-dessus toute chose devient Dieu pour lui. Voilà le fondement de la puissance de la religion ; elle s’empare du cœur, et c’est par là qu’elle règne long-temps sans contradiction sur les volontés humaines. Cependant ce long acte de foi n’épuise pas l’activité de l’homme : après avoir satisfait le cœur, il éveille l’esprit, et c’est alors qu’on voit se produire non-seulement, les opinions, comme le pense M. de Bonald, mais les idées. La vérité est l’éternelle ambition de l’intelligence. Ni les émotions du cœur, ni les enchantemens de l’imagination, ne sauraient distraire ou apaiser cet insatiable désir qui pousse l’homme à la recherche des principes et des causes. Savoir est un besoin qui n’est ni moins vif ni moins profond que croire et aimer. Pour l’homme comme pour le genre humain, il arrive un moment où ils portent un œil sévère sur les objets offerts à leurs affections et à leur foi. Ils veulent voir les choses à nu ; ni les affirmations les plus triomphantes, ni les dogmes les plus impérieux, ne les persuadent ou les intimident ; ils entreprennent de tout juger par eux mêmes. Il serait bien imprudent de prétendre que cette maturité de l’homme et du genre humain est mortelle à la religion. Telle est cependant la conclusion où nous conduit M. de Bonald, quand il nous montre la société religieuse et politique compromise et menacée par la pensée et le raisonnement. M. de Bonald ne s’en est pas aperçu, mais il a en partie élevé son système sur cette boutade de Rousseau. L’homme qui pense est un animal dépravé.

L’histoire jusqu’au XVIe siècle est, aux yeux de l’auteur de la Théorie du Pouvoir, le développement régulier des principes qu’il a posés. Il esquisse à grands traits, et avec une notable vigueur, la mission et les destinées du christianisme, la venue de Jésus-Christ, les progrès de la religion. Il a des pages énergiques sur les croisades, sur le mahométisme, sur les ordres monastiques, sur les effets de l’autorité des papes. Nous remarquerons en passant qu’en 1796 M. de Bonald n’avait pas sur le pouvoir pontifical les opinions d’un ultra-montain, mais celles d’un gallican. Après avoir établi que l’infaillibilité n’appartient pas au pape, mais à l’église en corps, il ajoutait : « Ce sont les vrais principe, et c’est la doctrine de l’église de France. Aussi il est essentiel d’observer que les justes droits du saint-siège sont plus affermis en France que dans aucun autre royaume de la chrétienté, parce que son autorité y est renfermée dans de justes bornes »-Trente-trois ans plus tard, en 1289, M. de Bonald ne jugeait plus avec la même rectitude les rapports de l’église et de l’état : à cette époque, il écrivait à M. de Frenilly que les libertés dé l’église gallicane, qu’on a exhumées de la poussière des écoles, ont toujours merveilleusement servi à ceux qui ont voulu opprimer l’église, à la magistrature, à Bonaparte. En 1829 comme aujourd’hui, il était de bon goût dans un certain monde d’excommunier les libertés de l’église gallicane : temps de, vertige au reste pour le parti royaliste non moins que pour le clergé, temps où Ion voyait des archevêques imprimer dans leurs mandemens que, combattre le ministère Polignac, c’était ne vouloir ni monarchie ni christianisme.

Dès que Luther parait dans l’histoire, la colère de M. de Bonald s’allume, et elle l’emporte jusqu’à la comparaison du réformateur avec Mahomet. Comme le prophète des Arabes, l’apôtre de Wittenberg a répandu sa doctrine par l’intérêt, la volupté et la terreur. Le divorce, introduit par le protestantisme, est déclaré par le publiciste catholique une polygamie plus funeste, plus destructive de la société religieuse et politique que celle de l’Orient. Ne nous étonnons pas de sa haine conte la réforme ; il y voit la cause de la révolution. Or les principes de 1789, la réforme et la philosophie, ne peuvent qu’engendrer l’anarchie et l’immoralité : Devant ces exagérations, devant ces colères, une réfutation sérieuse est inutile. Il y a cinquante ans qu’écrivait M. de Bonald, et, depuis cette époque, les faits ont répondu à tous ces anathèmes. C’est une excellente polémique que l’action du temps. Nous ne prétendons pas que la réponse soit complète, car à nos yeux, la civilisation sortie de la réflexion et de la philosophie moderne est jeune et non pas décrépite. Aussi là où plusieurs signalent d’irréparables naufrages, nous ne voyons que des chutes dont on se relève. Seulement ni les malédictions des uns, ni l’impatience des autres, ne sauraient retarder, ou accélérer d’un jour la course marquée du genre humain.

Quand un livre a reçu l’empreinte profonde des passions de l’époque où il a été conçu, il offre un intérêt puissant qui le fait vivre. L’ouvrage de M. de Bonald a ce mérite avec plusieurs autres. Théoricien vigoureux, l’auteur anime ses abstractions par l’ardeur de ses sentimens. C’est en face de la démocratie, triomphante qu’il célèbre les vieilles institutions et en tire tout un système ; au fanatisme républicain il oppose le culte monarchique avec audace, avec enthousiasme : exaltation généreuse, car elle avait ses périls. Lorsque plus tard, sous l’empire et sous la restauration, M. de Bonald développera les mêmes opinions et les mêmes théories, il n’aura plus cette impétuosité originale. La Théorie du Pouvoir, le premier en date, des ouvrages de M. de Bonald, doit prendre et garder son rang à la tête de ses œuvres. Elle est supérieure à la Législation primitive ; elle est écrite avec autant de logique, avec moins de sécheresse, avec plus de mouvement et de passion. La Législation primitive n’est, sous beaucoup de rapports, qu’une transformation de la Théorie du Pouvoir. Nous préférons la première forme, où la pensée de l’écrivain, son énergie, ses exagérations, ses injustices sur les hommes et sur les choses, ont un caractère plus naturel et plus naïf. Plus tard, le style de M. de Bonald sera souvent dur et terne. Ici, plus flexible même dans ses violences, il a en maint endroit un éclat qui est le reflet et la récompense des convictions inflexibles et ardentes dont était possédé l’écrivain.

C’était pendant les deux premières années du directoire que M. de Bonald et M. de Maistre se plaçaient comme des chefs, comme des maîtres, à la tête de la presse royaliste, et lui imprimaient un caractère d’élévation philosophique. A peu près à la même époque, des talens inférieurs, comme l’abbé Barruel [1] et le comte Ferrand [2], attaquaient aussi les principes nouveaux avec des armes qu’ils empruntaient tant à la religion catholique qu’à l’ancien droit de la monarchie française. Mais le moment arrivait où le parti royaliste ne devait plus tant s’occuper d’écrire que de conspirer ; les intrigues eurent alors le pas sur les théories. La clôture de la convention avait relevé les espérances de la cause monarchique : on crut dans les rangs des royalistes à une restauration prochaine. La liberté de la presse existait alors sans limites, mais aussi sans garanties : les royalistes purent s’en servir pour travailler au rétablissement des Princes, et la révolution à son tour put d’un seul coup abattre ses ennemis audacieux ou perfides. Tel fut en effet le dénouement du 18 fructidor. Plus de cinquante journaux, dont les plus connus étaient la Quotidienne, le Véridique, l’Éclair, le Postillon, etc., attaquaient la révolution et s’autorisaient des excès de 93 pour calomnier les principes de 89 « Les journalistes conspirateurs, disait Bailleul au conseil des cinq cents, dans le rapport qu’il rédigea deux jours après le 18 fructidor, ont été le fléau de la république : ils ont prêché, soufflé dans tous les cœurs l’insubordination aux lois, la destruction, de toute morale et des réputations les mieux établies, la soif des vengeances l’exaspération des haines, l’horreur pour la république, le désir criminel de la royauté ; ils ont constamment travaillé à la dissolution du corps social. » Les écrivains royalistes de cette époque avaient entrepris de se servir de la liberté pour tuer la révolution, qui, au moment du péril, retrouva toutes ses forces et toutes ses colères. La presse avait conspiré, le pouvoir se fit proscripteur.

En s’ouvrant, le XIXe siècle vit la France entrer en possession des deux plus grands biens dont puisse jouir une société, l’ordre et la gloire. La révolution s’enracinait tant en France qu’en Europe par des institutions régulières, des lois excellentes et des victoires décisives. A ce spectacle, il y eut chez les royalistes une méprise singulière. Ils prirent un moment Bonaparte pour un autre Pichegru, ils s’imaginèrent avoir trouvé dans le premier consul un puissant instrument de restauration. Il est vrai que l’illusion dura peu, et elle était déjà bien dissipée quand le principal rédacteur de la Quotidienne, M. Michaud, écrivit les Adieux à Bonaparte. C’était à ses espérances que disait adieu le royaliste déçu. Il gémissait de voir que le rôle de Monck était déjà trop petit pour le glorieux général qui habitait aux Tuileries la chambre de Louis XVI, et il reconnaissait enfin qu’au 18 brumaire ce n’était pas l’ancienne monarchie qui s’était relevée, mais la république qui s’était faite homme.

Il n’y eut donc pas alors de restauration politique, mais il y eut, ce qui valait mieux, une restauration sociale. L’œuvre fut entreprise par sa base. Le consulat et l’empire organisèrent une société nouvelle et forte où furent remises en honneur en harmonie avec l’esprit de notre siècle des choses impérissables et toujours nécessaires, comme la propriété et la religion. Alors, parmi ceux qui regrettaient le passé, plus intelligens comprirent, quel parti on pouvait tirer d’une reconstruction pareille : ils se rallièrent au pouvoir nouveau, afin de travailler sous sa tutelle à rendre aux idées qui leur étaient chères une grande autorité. Le Journal des Débats fut le centre de ces efforts ingénieux. Là on combattait pour la religion, l’on attaquait Voltaire ; là enfin, à l’ombre de la pourpre impériale, on restaurait l’ancienne monarchie dans ce qu’elle avait de meilleur, à savoir la grandeur littéraire et morale du XVIIe siècle. Quant à la race de Louis XIV, qui eût osé en souhaiter hautement le retour en face de Napoléon victorieux ? On pouvait dans l’intimité médire du conquérant ; il circulait même dans quelques salons des épigrammes contre le triomphateur. C’était tout : on n’allait pas plus loin. Il y avait dans l’empereur je ne sais quoi de redoutable qui glaçait le courage des plus hardis.

Mais aussi, quand César fut tombé, quel déchaînement ! que d’injures, que de calomnies accompagnèrent sa chute ! Il est triste de lire les journaux de 1814 et de 1815 et d’y voir toutes les misères, toutes les bassesses qui les remplissent. Les grandes cata strophes, en accablant le génie, précipitent aussi une foule d’hommes dans un étrange avilissement. Ces hommes s’acharnent sur celui qu’ils avaient adoré, et ils ne savent par quels outrages expier leur idolâtrie. Joignez à cette explosion d’invectives et de colères les folies de certains royalistes l’intention avouée de rétablir les privilèges de la noblesse et de revenir un jour sur la vente des biens nationaux, la proscription des protestans dans le midi, la création de suspects divisés en catégories, la fureur des réactions, et vous aurez une faible image tant de la presse légitimiste que de l’état du pays à cette funeste époque. Enfin Louis XVIII prononça la dissolution de la chambre de 1815. Il était temps : les cabinets étrangers s’effrayaient eux-mêmes de la démence de ces forcenés qui, au lieu de rétablir l’ordre en France, y jetaient des fermens de guerre civile.

L’ordonnance du 5 septembre 1816 inaugura pour les divers partis une époque, régulière où ils purent lutter les uns contre les autres avec les armes’ que leur fournissait la constitution. Quelques jours après, apparition de cette ordonnance, de Chateaubriand publia son livre de la Monarchie selon la charte, qui, dit-il lui a fait prendre rang parmi les publicistes. Assurément cet écrit valait mieux que le triste pamphlet de Buonaparte et des Bourbons : là du moins aux passions les plus vives de son parti l’éloquent royaliste associait des instincts généreux et quelques notions de liberté ; il commençait ainsi la campagne qu’allaient faire l’un contre l’autre le parti de la légitimité et le parti libéral. Le premier eut pour interprète le Conservateur, le second la Minerve. M. de Chateaubriand était à la tête des royalistes ; Benjamin Constant brillait parmi les libéraux : notable lutte de principes et de talens, qui ouvrait une carrière nouvelle à la littérature politique.

Les royalistes n’eurent pas à regretter de s’être essayés à la pratique des institutions nouvelles, tant à la tribune qu’à la presse, car ils durent en partie leur retour au pouvoir à la tactique parlementaire de M. de Villèle et à la plume de M. de Chateaubriand. C’est ici le lieu de parler de quelques intrigues ourdies dans l’ombre. Les chefs du côté droit et même les hommes le plus en faveur auprès du frère de Louis XVIII avaient compris qu’il leur serait impossible de se saisir du gouvernement, s’ils continuaient d’être suspects au roi. Louis XVIII ne les aimait pas ; ils avaient à ses yeux le tort d’être plus royalistes que lui, et de prétendre savoir mieux que le roi comment il fallait affermir la monarchie. Toutefois plusieurs fautes du parti libéral, l’éclat jeté par la presse royaliste, l’attitude de la chambre des pairs qui se montrait effrayée des progrès de l’opinion démocratique, l’âge enfin et des infirmités croissantes, avaient insensiblement modifié les dispositions et l’humeur du roi. Aussi, au milieu de l’été de 1821, le moment fut trouvé favorable pour travailler activement à substituer aux anciennes opinions du roi d’autres opinions, à ses vieilles sympathies d’autres préférences, pour le réconcilier enfin tant avec son frère qu’avec les royalistes les plus éminens. Il se joua alors autour de Louis XVIII une sorte de comédie politique dont les principaux personnages furent M. le vicomte de La Rochefoucauld avait, sous la restauration, une position triomphante. Favori de M. le comte d’Artois, idole du faubourg Saint-Germain, ce jeune seigneur n’arrêtait pas là sa visée : il voulait devenir un homme politique et diriger la monarchie. Il se donna un mouvement infini pour faire monter au pouvoir M. de Villèle, qu’il eut la prétention d’inspirer quand le député de la Haute-Garonne fut devenu président du conseil. M. de La Rochefoucauld ne se proposa aussi rien moins que d’absorber toute la presse au profit de la cause royaliste ; les plus hardis projets ne lui faisaient as peur : malheureusement, on pensait autour de lui qu’il avait plus de zèle que d’adresse, et de son côté l’ambitieux vicomte put crier à l’ingratitude. Mais revenons en 1821. A cette époque, il s’agissait de reconstruire par ses fondemens la fortune du parti royaliste, en changeant le cœur du roi. Pour atteindre ce but, on revint aux traditions de la cour de France ; on donna au roi une amie. Quand Mme la comtesse du Cayla vit pour la première fois Louis XVIII, c’était à propos d’affaires de famille dans lesquelles, d’après les conseils de ses amis, elle réclamait la haute intervention du roi. Bientôt ce fut pour des affaires politiques qu’on travailla à établir la faveur de la comtesse auprès du monarque, qui prit facilement goût à la conversation et à la grace d’une femme aimable et douce. Mme du Cayla était conduite et appuyée dans cette situation délicate par M. le vicomte de La Rochefoucauld, qui lui garantissait la bienveillance de Monsieur. Seulement il fallait la mériter en rapprochant les deux frères. Mme du Cayla sut y réussir, et dès-lors elle put compter sur la protection de M. le comté d’Artois, qui la défendit même contre quelques attaques parties de la petite cour du pavillon Marsan. Après ce premier succès, on demanda de nouveaux efforts à la comtesse ; il fallait convaincre Louis XVIII de la nécessité de confier le pouvoir aux chefs du parti royaliste. C’était cette fois trancher ouvertement de la femme politique, et Mme du Cayla était effrayée de tant d’audace. Dans une démarche aussi importante, elle fut encouragée par un prêtre habile, l’abbé Liautard, qui possédait toute la confiance de M. de La Rochefoucauld. Du fond du collège Stanislas, M. Liautard exerçait sur les intrigues et les déterminations du parti royaliste une sorte de puissance occulte. Dans le parti, l’ardeur de son dévouement et de ses convictions n’était mise en doute par personne ; beaucoup estimaient ses lumières, plusieurs craignaient ses témérités. C’est plein d’une sincérité fanatique que l’abbé Liautard confondait la cause de la religion avec celle du parti royaliste ; à ses yeux, pour anéantir les principes de la révolution, pour renverser les libéraux, pour ôter toute influence aux doctrinaires comme M. Royer-Collard, et aux politiques modérés comme M. Pasquier, tout devenait légitime, tout s’épurait, les moyens les plus violens comme les plus profanes. Après avoir adressé une longue lettre à Louis XVIII où elle avait fidèlement exprimé tout ce qu’on lui avait suggéré, Mme du Cayla tremblait à la pensée de revoir le roi. Pour la rassurer, M. Liautard lui écrivait : « Vous serez grondée, madame ; baissez la tête, humiliez-vous profondément, donnez-vous tous les torts possibles ; l’orage passera, la vérité restera, et la vérité portera ses fruits. » Ne semblerait-il pas un autre Mardochée disant à une nouvelle Esther :

Dieu parle, et d’un mortel vous craignez le courroux !

Nous ne saurions encourir aucun blâme de tracer en passant ces détails, puisque nous les trouvons consignés dans les papiers d’un prêtre publiés par un autre prêtre [3]. Nous ignorons si en consultant les souvenirs de l’ancienne monarchie l’abbé Liautard avait devant les yeux le père La Chaise et Mme de Maintenon, mais il est évident, par sa conduite et par ses discours, que les intrigues dont il était, pour ainsi parler, le directeur n’éveillaient dans sa conscience aucun scrupule. C’est ainsi que de 1821 à 1824 on imitait de fort loin aux Tuileries le Versailles de la fin du XVIIe siècle.

Le nom de M. Liautard appartient à l’histoire de la presse légitimiste ; il lui appartient par la haine et par les projets que M. Liautard nourrissait contre l’indépendance de la pensée. Mettre l’éducation de toute la jeunesse entre les mains du clergé et détruire la presse, telles étaient les deux idées dont il poursuivait sans relâche l’exécution auprès du gouvernement royal. L’Université n’eut pas, sous la restauration, d’adversaire plus persévérant et plus vif : les défenseurs de ce grand corps pourront puiser d’utiles renseignemens dans les papiers de M. Liautard ; ils y verront qu’aux yeux du fondateur du collége Stanislas, les petits séminaires sont un glaive à deux tranchans, qu’ils sont tout à la fois des collèges déguisés et des écoles préparatoires aux études sacerdotales. C’était surtout par les petits séminaires que M. Liautard proposait au gouvernement de régénérer l’éducation. Par le clergé, tout est en vos mains, ne cessait de répéter aux royalistes M. Liautard ; ne voyez dans le clergé que des auxiliaires dévoués. Il pensait aussi qu’avec quelques millions bien répartis doivent s’aplanir tous les obstacles qui s’opposaient au développement des bonnes œuvres « C’est ainsi, nous citons ici textuellement, que vous préviendrez et rendrez vaines pour une longue suite de siècles les tentatives des Luthers nouveaux, des nouveaux Voltaires, de ces hérésiarques, de ces philosophies horriblement nuageuses qui ne paraissent dans le monde que pour la ruine et le malheur des intelligences et des ames. » Quant à la presse, M. Liautard conseillait au gouvernement de faire une guerre savante aux imprimeurs, aux libraires, aux étalagistes et aux colporteurs : il faut surveiller ces derniers, par eux la police peut découvrir des secrets importans ; elle doit aussi fondre à l’improviste chez les libraires et les étalagistes ; enfin, l’administration doit diminuer successivement le nombre des imprimeurs. Cependant les bibliothèques privées pourraient rester l’asile des ouvrages impies ; on tachera de corriger un inconvénient aussi grave en établissant qu’aucun livre ne sera vendu après décès. sans un contrôle et un droit. Le gouvernement fera aussi acheter chez les libraires tous les exemplaires des œuvres de Voltaire ; on en chauffera, s’il est possible, les bains Vigier. Pour les écrivains contemporains, M. Liautard a différentes recettes, des places, de l’or, ou la prison : eux-mêmes choisiront et décideront de leur sort. M. Liautard n’est pas cruel pour les gens dociles ; il ne se montre impitoyable que dans les cas de récidive. Voilà cependant où le zèle politique emportait un prêtre honorable, dont les vertus, et l’esprit élevé ont été loués justement par tous ceux qui l’ont pratiqué, tant il est vrai qu’en dehors des voies du sanctuaire il n’y a pour le sacerdoce que des occasions de chute. Il est juste, au reste, de remarquer qu’en 1827 M. l’abbé Liautard était revenu à des idées de modération politique ; il voulait, pour succéder à M. de Villèle qu’il n’aimait pas, et qui d’ailleurs était alors impossible, un ministère pris dans les deux nuances du parti royaliste, et modifié par un pair et par un député du centre gauche. A cette époque, M. Liautard s’apercevait enfin du mal que faisaient à la monarchie les exagérations ardentes, et nous trouvons dans une de ses lettres un mot piquant et judicieux sur M. de Lamennais, qui, disait-il, jette tout son feu, pour n’en plus posséder bientôt. Trois ans plus tard en effet, c’était un autre feu qui commençait à brûler dans l’ame du prêtre breton.

M. de Villèle, dès son avènement au ministère, avait divisé profondément le parti royaliste. Loin de témoigner le désir de placer dans des postes importans les royalistes les plus notables, comme MM. Delalot, de Berthier, de Labourdonnaye, il s’était plutôt éloigné d’eux, et il avait cherché sa force ailleurs que dans leur appui. M. de Villèle avait une antipathie naturelle non-seulement pour l’exaltation dans les sentimens, mais pour l’indépendance dans les idées, et il n’aimait que les royalistes qui, soumettant leur raison à la sienne, exécutaient ses plans sans les discuter. Cependant il ne put éviter d’appeler près de lui au pouvoir M. de Chateaubriand, qui, outre l’incomparable éclat de sa renommée d’écrivain, s’était peu à peu approché du ministère par l’ambassade de Londres et par sa participation au congrès de Vérone. Cette association ne dura pas dix-huit mois ces deux hommes ne pouvaient tendre qu’à s’exclure. M. de Villèle tenait M. de Chateaubriand pour un esprit indisciplinaire et chimérique, et lui-même n’était aux yeux de son illustre collège qu’un homme d’expédiens et d’affaires.

Le jour où M. de Chateaubriand, repoussé violemment dans l’opposition, redevint journaliste, la cause royaliste reçut une atteinte mortelle. Le système suivi par le gouvernement royal était donc mauvais, puisqu’il avait pour censeur celui qui avait écrit la broche de Buonaparte et des Bourbons ? N’était-il pas aussi prouvé qu’on pouvait entrer dans les rangs de l’opposition sans être un factieux, puisqu’on y rencontrait M. de Chateaubriand ? La détermination que prit l’auteur de la Monarchie selon la Charte de combattre vivement M de Villèle priva les Bourbons des forces que leur auraient prêtées l’expérience d’hommes non moins dévoués qu’habiles et l’ardent enthousiasme d’une partie de la jeunesse. Entre M. de Villèle et M. de Chateaubriand, les directeurs du Journal des Débats, MM. Bertin, n’hésitèrent pas, ils firent cause commune avec l’écrivain de génie, et lui livrèrent leur feuille. M. de Chateaubriand s’y surpassa ; son style s’y montra plus pur, plus empreint de l’esprit des affaires et toujours aussi vivant. D’un autre côté, la nouvelle attitude de M. de Chateaubriand avertissait la jeunesse royaliste de ne pas se dévouer aveuglément à la politique ministérielle. Les poètes nouveaux avaient célébré avec abandon, avec franchise les souvenirs et les espérances qui se rattachaient à la monarchie des Bourbons ; la muse lyrique deM. Victor Hugo avait été naïvement vendéenne ; M. de Lamartine avait chanté la naissance du duc de Bordeaux et le sacre de Charles X. Devant les fautes commises par le gouvernement royal, cette ardeur tomba bientôt. Les poètes royalistes de la restauration, nous parlons des meilleurs, M. de Lamartine, M. Victor Hugo, M. Alfred de Vigny, n’eurent plus de culte que pour l’art ; ils perdirent insensiblement leurs anciennes passions politiques dans le commerce des principaux représentans de l’école philosophique et critique dont le Globe était la tribune ; on se rapprochait, on échangeait des inspirations et des idées, on se fortifiait par le contraste même des travaux et des tendances. Cependant l’antique monarchie ne s’apercevait pas qu’elle s’aliénait le cœur de ses vieux et de ses jeunes amis, et qu’entre elle et toutes les forces vives de la France l’abîme s’agrandissait.

Pendant les cinq dernières années de la restauration, la presse légitimiste fut malhabile, violente et médiocre. M. de Chateaubriand n’était plus à la tête des écrivains qui défendaient le gouvernement ; le talent de M. de Bonald faiblissait ; c’était dans le Conservateur qu’il avait jeté son dernier éclat. Quand à M. De Lamennais, comment le ranger parmi les défenseurs de la monarchie des Bourbons, lui qui écrivait en 1825 : « « Qu’est-ce que la religion pour le gouvernement ? que doit être à ses yeux le christianisme ? Il est triste de le dire, une institution formellement opposée aux siennes, à ses principes, à ses maximes, un ennemi… L’état a ses doctrines, la religion a ses doctrines essentiellement opposées… Il y a donc entre elle et l’état une guerre continuelle… [4]. » Étrange langage dans la bouche d’un soutien de la monarchie ! M. de Lamennais était un ligueur qu’on prenait pour un royaliste, et, en vérité, ce n’était pas sa faute, car l’éloquent écrivain, si extrême alors dans son zèle pour la théocratie romaine, ne déguisait ni ses sentimens ni ses théories. Il y eut un moment où dans la presse monarchique on eut cherché en vain des royalistes considérables par leur talent et leur renommée. C’est ce dénûment si triste que signalait M. de Chateaubriand quand il s’écriait avec une amertume qui montrait un cœur profondément blessé : « On enrôle, pour soutenir un ministère royaliste (celui de M. de Villèle), des libellistes qui ont poursuivi la famille royale de leurs calomnies. On recrute tout ce qui a servi dans l’ancienne police et dans l’antichambre impériale, comme chez nos voisins, lorsqu’on veut se procurer des matelots, on fait la presse dans les tavernes et les lieux suspects. Ces chiournes d’écrivains libres sont embarqués dans cinq à six journaux achetés, et ce qu’ils disent s’appelle l’opinion publique chez les ministres ! » Voilà quel terrible usage faisait de la liberté de la presse l’ancien collègue de M. de Villèle ; ni Benjamin Constant, ni Paul-Louis Courier, n’étaient si implacables ; ils n’avaient pas été ministres.

Le gouvernement des Bourbons alla de maladresse en maladresse jusqu’à la plus folle des témérités. « Jeune homme, dit à la journée des Dunes le grand Condé au duc de Glocester, vous n’avez jamais vu perdre de bataille ? Eh bien ! vous allez le voir. » Les hommes vieillis dans les catastrophes politiques ont pu dire aussi en 1829 aux genérations nouvelles : Jeunes gens, vous n’avez jamais vu crouler de monarchie ? Vous aurez bientôt ce spectacle. Enseignement qui préservera les héritiers de la restauration des mêmes fautes et de la même destinée.

En 1830 comme en 1789, les écrivains royalistes furent surpris par une soudaine tempête, et peut-être le coup fut plus grand encore, car ce n’était plus en quelques années, mais en trois jours, que s’abîmait l’antique royauté par une nouvelle et irrémédiable chute. Aussi, dans le camp royaliste, on passa bientôt d’une stupeur douloureuse à tous les mouvemens de la colère ; dans les premières années qui suivirent 1830, les discussions de la presse présentèrent le spectacle d’une mêlée ardente et d’alliances singulières ; le langage des légitimistes différait peu de celui des démocrates ; les passions des premiers étaient si vives, qu’elles fraternisaient presque avec les théories des seconds. Rien ne recommanderait aujourd’hui cette époque à notre souvenir, si M. de Chateaubriand n’eût pas alors écrit quelques pages. C’est un bon parti, quand on aime la gloire, que de s’attacher au malheur. Cette pensée de M. de Chateaubriand a été la règle de sa conduite, et nous dirions volontiers, pour parler avec Montesquieu, qu’en examinant ses actes et ses écrits politiques depuis quatorze ans, on voit qu’il a tout tiré de ce principe. Ceux qui, encore aujourd’hui, s’autorisent de quelques démarches pour voir dans l’illustre écrivain un royaliste enthousiaste s’abusent fort ; à travers sa longue carrière, M. de Chateaubriand n’a jamais eu qu’un souci, qu’un culte, sa propre gloire. Aujourd’hui, sa fidélité à d’anciens souvenirs est un dernier éclat dont il veut illuminer sa tombe ; aujourd’hui, il songe peu aux vivans, quels qu’ils soient, mais il songe beaucoup à ce qu’on dira de lui dans la postérité. Laissons donc de côté ce grand nom, en nous occupant de ce qu’a fait dans ces dernières années la presse légitimiste, et parlons plutôt de M. de Genoude.

Après avoir prêté un appui sans restriction à M. de Villèle, après avoir donné une adhésion presque entière à l’administration de M. de Polignac, il ne paraissait guère possible pour un journal, pour un parti, d’attaquer le gouvernement de 1830 sur ce fondement, qu’il n’était pas assez libéral. C’est cependant ce qu’entreprit la Gazette de France. Il n’y a qu’un parti en France qui ait aimé et connu la vraie liberté et qui puisse en doter le pays, c’est le parti royaliste : telle est la thèse que la Gazette de France développe et soutient depuis douze ans avec un imperturbable aplomb. Quel en est l’inventeur ? Est-ce M. Lourdoueix ou M. de Genoude ? Question grave que nous ne pouvons résoudre. Nous savons seulement que M. de Genoude s’est approprié cette thèse par l’infatigable ténacité avec laquelle, depuis douze ans, il la reproduit sous toutes les faces. A vrai dire, la Gazette n’existe que par M. de Genoude ; c’est lui qui la représente et la constitue. Il importe donc de peser les titres et d’apprécier la valeur de ce chef de parti.

Dans cet examen, il a d’autant plus d’à-propos qu’en ce moment M. de Genoude ne néglige rien pour appeler sur lui l’attention générale. Il y a quelques mois, il briguait la députation avec fracas ; mais sans succès ; il vient de publier la collection de ses œuvres ; enfin, il entreprend aujourd’hui une histoire de France en vingt volumes : le premier tome a paru. C’est poursuivre la gloire par tous les sentiers. Après être monté dans la chaire chrétienne, M. de Genoude veut briffer à la tribune : en attendant l’instant où il lui sera permis de se montrer orateur politique, il sera historien et : déroulera nos annales. La France peut être tranquille, M. de Genoude ne lui manquera pas ; elle le retrouvera partout, aspirant à toutes les palmes, ayant toutes les ambitions, et marchant à l’immortalité à travers une publicité perpétuelle d’annonces et d’affiches ; Cette soif insatiable de la renommée n’est pas un crime ; nous sommes loin de blâmer l’ardeur qui pousse un homme à se rendre célèbre, car de cette façon il peut devenir utile. Cherchons donc si, parmi les titre que nous présente aujourd’hui M. de Genoude, il y en a de solides ; nous serons ainsi conduit à nous expliquer sur son but politique.

Les éditeurs des œuvres de M. de Genoude nous apprennent, dans une introduction, qu’ils ont voulu soumettre sa vie intellectuelle et politique à une grande épreuve, en réunissant ses principaux écrits. M. de Genoude doit nous apparaître toujours fidèle à lui-même et au culte des trois principes, la religion, la royauté et la liberté ; depuis les Réflexions sur quelques questions politiques, qu’il publia en 1814, jusqu’à la Gazette de France de 1844. Ces Réflexions sont peu profondes ; elles sont l’œuvre d’un jeune homme qui prend des réminiscences et des lieux-communs pour des découvertes. Nous y trouvons des généralités honnêtes et peu neuves sur la patrie l’opinion, l’éducation, la noblesse, la religion, la propriété. Il y règne, il est vrai, une modération que M. de Genoude a souvent oubliée depuis. A cette époque, il n’injuriait pas la philosophie, et il disait que les rois doivent être soumis aux lois décrétées en commun par l’autorité royale et une représentation nationale. Ces sentimens sont louables, mais c’est se moquer que de vouloir y attacher une valeur politique. Après les Réflexions viennent des Voyages. M. de Genoude a parcouru la Suisse en 1814, la Vendée en 1819, le midi de la France en 1820 ; il a visité Rome et Londres en 1840 ; à chaque époque, il a écrit des fragmens ou lettres pour peindre les impressions qu’il avait éprouvées dans ces diverses courses ; ces fragmens et ces lettres sont réimprimés aujourd’hui. De tous ces récits, le meilleur est incontestablement celui qui roule sur la Vendée ; quant au voyage de Rome, il n’a été entrepris par M. de Genoude que pour avoir une audience de M. le duc de Bordeaux, qui, sans presque ouvrir la bouche, a écouté l’exposition de son système. Nous avons lu tout cela dans la Gazette de France. Nous retrouvons aussi cette Histoire d’une ame, qui a paru dans les colonnes de la Gazette. Quelle ame ? l’ame de M. de Genoude. Il l’ouvre tout entière ; il appelle la France à y lire. On tremble à la vue des périls qu’a courus la jeunesse de M. de Genoude, alors qu’il cherchait la religion, pendant que M. de Lamartine cherchait la poésie : c’est M. de Genoude qui fait ce rapprochement modeste. Un jour, revenant de Saint-Nizier, M. de Genoude avait le Drac à traverser pour rentrer à Grenoble ; il était sur le bateau, et il se sentit saisi du désir de mettre fin à son supplice en se jetant dans le torrent. Voilà, dit-il, où l’avait conduit son enthousiasme pour Voltaire. C’est la première fois qu’on accuse Voltaire de donner aux gens le vertige et le transport au cerveau. Heureusement, M. de Genoude ne se jette pas dans le Drac ; mais il étouffait, toujours pour avoir lu Voltaire, quand un jour il ouvrit l’Émile. La scène change, et voici une contrefaçon du vicaire savoyard. Un pauvre et bon vicaire a appris à Émile les principes de la religion naturelle et la morale du christianisme. C’est aussi un prêtre, le curé de Saint-Fergus, qui prépare le cœur de M. de Genoude à recevoir les vérités chrétiennes. C’est sur une haute colline, au-dessous de laquelle passait le Pô, en face d’un paysage couronné par l’immense chaîne des Alpes, que le vicaire fait à Émile son éloquente confidence ; les entretiens du curé et de M. de Genoude se passent au pied des Alpes françaises, sur les bords de l’Isère. Les œuvres spirituelles de Fénelon furent au nombre des lectures que le curé de Saint-Fergus conseillait à son jeune ami, et l’archevêque de Cambrai eut la gloire d’achever la conversion commencée par le curé. M. de Genoude fait en général à Fénelon l’honneur de le citer souvent, sans doute parce que le précepteur du duc de Bourgogne s’est beaucoup occupé de politique. Nous doutons cependant que Fénelon eût donné son approbation à la complaisance avec laquelle M. de Genoude se met en scène ; Fénelon n’aimait pas cette humilité menteuse qui vous fait trouver mille beaux prétextes pour parler de soi ; il est meilleur, disait-il, de se taire humblement. On peut se rappeler que la plus grande louange qu’il donnait à saint Augustin, c’était d’être arrivé, à travers toute sa science, à la simplicité d’un enfant.

Personne de moins simple et de moins humble que M. de Genoude. Il a pour les moindres choses sorties de sa plume une estime singulière. A-t-il eu occasion de s’expliquer devant le jury au sujet de ses opinions, il donne aux paroles qu’il a prononcées une publicité nouvelle et les décore du titre pompeux de discours politiques. Il transporte aussi des colonnes de la Gazette de France dans la collection de ses œuvres les lettres qu’il a imaginé d’écrire soit à de notables personnages comme M. Casimir Périer, M. Dupin aîné, soit aux rédacteurs de quelques journaux. Dans une de ces lettres, il nous donne à entendre qu’il a une mission analogue à celle de Joad que l’attachement aux lois de son pays rend sublime. Si l’on objecte à M. de Genoude que dans de pareilles prétentions il y a peu d’humilité, il vous répond que l’humilité doit être magnanime et non pas sotte et niaise. Aussi M. de Genoude n’a pas la sottise et la niaiserie de pratiquer obscurément des vertus modestes ; il a un bien autre dessein, il se dévoue à l’entreprise de refaire l’unité nationale dans un pays qui a été bouleversé par cinquante ans de révolution. Ne demandez donc plus à M. de Genoude d’être humble : ne vous suffit-il pas qu’il soit magnanime ?

Cependant, pour marcher à un aussi grand but, il faut des forces, il faut des titres. C’est un bagage bien léger pour un chef de parti, pour un général annonçant de tels projets, que quelques articles de journaux, même en y joignant des mélanges littéraires et plusieurs sermons. M. de Genoude l’a reconnu, lui-même, puisqu’aussitôt après son échec électoral il nous a promis la publication d’une histoire de France en vingt volumes. Il a senti le besoin de se recommander au pays par un monument, et s’il ne peut pas encore nous dire comme Horace qu’il l’a élevé, il nous assure fièrement qu’il l’élèvera. Voici sur-le-champ un premier volume : les fondemens de l’édifice ont été posés comme par enchantement ; examinons si la solidité répond à la promptitude de l’exécution.

Associer à une érudition patiemment puisée aux sources un vrai talent d’écrivain et d’artiste, tel est l’engagement que prend celui qui ambitionne de nous raconter d’histoire de France. De nos jours, plusieurs parties de la science historique ont été renouvelées par des esprits de premier ordre ; outre les travaux éminens que nous leur devons, nous possédons en ce moment sur les annales de notre pays deux ouvrages considérables. Une histoire de France a été laissée presque entière par M. de Sismondi, une autre est en voie d’exécution sous la plume de M. Michelet. Nous ne saurions vouloir apprécier en passant deux livres importans qui se font remarquer et aussi valoir l’un l’autre par des qualités contraires ; nous ne les citons ici que pour rappeler au prix de quels labeurs persévérans doit s’acheter l’honneur de prendre rang parmi les historiens de la France. Peut-être M. de Genoude ne s’est-il pas rendu un compte exact de la grandeur de l’œuvre qu’il vient d’aborder avec une sorte d’exaltation. En effet, il dédie son livre à la France elle-même. « Je vous dédie ce livre, ô ma patrie, ô noble France. » Et à la fin de sa dédicace, M. de Genoude s’écrie : « J’ai essayé pour vous, ô ma patrie, ce que nul écrivain n’avait tenté jusqu’ici. On vous a donné l’histoire de vos rois, de vos guerriers, de vos hommes d’état ; j’ai entrepris de publier la vôtre, celle de vos principes, de vos sentimens et de vos mœurs. » N’est-il pas bizarre que M. de Genoude oublie la glorieuse initiative prise, il y a vingt-quatre ans, par M. Augustin Thierry pour renouveler l’histoire de France ? Mais il a tant d’enthousiasme, qu’il en perd la mémoire. Cet accès ne dure point, il est vrai. Dès les premiers pas, cet écrivain qui entreprend ce que nul n’avait tenté avant lui appelle à son secours toutes les autorités connues en matières d’histoire de France : c’est passer rapidement d’un extrême orgueil à une modestie édifiante. A la fin de sa préface, M. de Genoude cite les paroles que Rollin adressait au public quand il fit paraître son Histoire romaine : « Je n’ai point dissimulé, disait Rollin, que je faisais beaucoup d’usage du travail de ceux qui sont venus avant moi, et je m’en suis fait honneur. Je ne me suis jamais cru savant, et je ne cherche point à le paraître, je n’ambitionne même pas le titre d’auteur. » A quoi songe M. de Genoude de s’approprier une pareille simplicité ? Elle pouvait convenir à ce bon Rollin, qui ne songeait qu’à se rendre utile à la jeunesse : au premier moment, elle nous a surpris dans un homme dénonçant à la France qu’il se lance dans des voies nouvelles. Toutefois nous n’avons pas tardé à comprendre pourquoi M. de Genoude changeait si complètement de ton. Il a fait dans le volume qu’il nous donne aujourd’hui un emploi si fréquent de ses devanciers, qu’il a cru devoir s’expliquer sur ce point. C’est à cette occasion qu’il s’appuie de l’exemple de Rollin ; mais ici même la fierté native de M. de Genoude reparaît, et avant de citer le passage du digne recteur, il écrit pour son compte cette phrase altière : « Tout ce qu’ont fait mes devanciers m’appartient, puisque tous ont voulu qu’il existât une histoire de France complète et digne du sujet. » C’est en vertu de cette maxime qu’une préface de soixante-seize pages se compose pour moitié de citations empruntées à M. Augustin Thierry, à M. Guizot, à M. de Sismondi, au président Henrion de Pansey, à Target, à d’Éprémesnil, à Mirabeau, à l’Encyclopédie, à l’Histoire des Francs de M. de Peyronnet, à l’Introduction au Moniteur de 89. On s’aperçoit que depuis quelque temps M. de Genoude a fait des lectures sur l’histoire de France.

Les invasions germaniques, le conflit des races barbares avec la civilisation romaine sur le sol de la Gaule, les premiers temps de la monarchie franque, tout cela forme un sujet sévère et difficile que M. de Genoude n’a pas encore osé aborder. Il a préféré remplir son premier volume par un tableau de la société gauloise pour lequel il a mis largement à contribution un estimable et savant ouvrage de M. Amédée Thierry, qui a écrit l’Histoire des. Gaulois depuis les temps les plus reculés jusqu’à l’entière soumission de la Gaule à la domination romaine. C’est avec le secours de M. Amédée Thierry que M. de Genoude se sert des commentaires de César ; il cite deux ou trois fois M Thierry, mais il l’exploite beaucoup plus souvent. Ainsi, il lui emprunte, entre autres choses, la traduction du passage où Orose trace une éloquente peinture des misères de la Gaule après qu’elle ont été broyée par la main puissante du rival de Pompée. D’autres auteurs sont aussi conviés à faire les frais du récit de M. de Genoude : nous rencontrons M. Ampère avec sa remarquable Histoire littéraire ; nous retrouvons M. Guizot, que suit de près M. de Chateaubriand. Si. M. de Genoude n’apprend rien de nouveau à ses lecteurs, au moins il renouvelle leurs meilleurs souvenirs.

Le rédacteur en chef de la Gazette de France ne se borne pas à user ainsi sans façon de ses devanciers, qui lui appartiennent, comme on sait ; c’est à lui-même qu’il fait aussi des emprunts. Dans le troisième livre, qu’il a intitulé le Christianisme dans les Gaules, notre étonnement n’a pas été médiocre de tomber sur environ cent pages que M. de Genoude avait consacrées ailleurs à la peinture des deux premiers siècles de l’église Ces pages se trouvent de cette façon publiées pour la troisième fois. En effet, elles ont d’abord paru dans une traduction des Pères de l’Église ; puis elles ont été reproduites dans la collection des œuvres de M. de Genoude ; enfin, nous les retrouvons dans le premier volume de l’Histoire de France. Voilà ce qui s’appelle ne pas laisser la lumière sous le boisseau. En faut-il davantage pour montrer avec quelle précipitation M. de Genoude a procédé ? Il a été surtout poussé par le désir d’expédier le plus tôt possible un volume à ses souscripteurs, et il s’est métamorphosé en historien avec une rapidité magique. C’est un changement à vue.

Si M. de Genoude veut écrire sérieusement l’histoire de France, chose qu’il n’a pas encore commencé de faire, même après la publication de son premier volume, il faut qu’il se résigne à consacrer des années à des études qu’il paraît croire ne demander que quelques mois M. de Genoude a une ardeur qui dénote sans doute sa bonne foi, mais qui, en se portant sur mille objets, l’empêche de laisser nulle part une trace qu’on puisse vraiment remarquer. Tour à tour théologien littérateur, orateur sacré, et en dernier lieu historien, le rédacteur en chef de la Gazette de France s’est attaqué à bien des sujets, depuis traduction de la Bible jusqu’à la Raison monarchique. Il serait injuste de dire qu’il écrit mal, mais on ne saurait dire non plus qu’il écrive bien. Enfin, si M. de Genoude avait autant de mérite que de zèle, autant de force que d’activité, ce serait un grand homme.

Quand on compare l’état actuel de la presse légitimiste à son passé, on peut mesurer toute la profondeur de sa décadence. Son histoire se partage en trois époques principales. A la fin du dernier siècle, en 1796 et en 1797, MM. de Bonald et de Maistre relevèrent avec hardiesse et génie la cause et l’image de l’antique monarchie en face de la révolution victorieuse. En 1816, M. de Chateaubriand, par la Monarchie selon la Charte, et deux ans plus tard par le Conservateur, rendit aux principes légitimistes l’insigne service de montrer qu’ils n’étaient pas incompatibles avec la liberté et l’opposition constitutionnelles : ce fut l’apogée de la presse royaliste. Depuis 1830, cette presse, sans direction, sans boussole, sans unité, ne s’est plus guère signalée que par des colères et des inconséquences, et elle a pour principal représentant M. de Genoude.

Se mettre sur le terrain de la révolution pour mieux la combattre a paru au rédacteur en chef de la Gazette de France une idée heureuse, un coup de parti, et tel est le plan de campagne qu’il suit opiniâtrement depuis plusieurs années. Mais qu’en est-il advenu ? Les démocrates ardens ont trouvé dans ces concessions la preuve qu’ils avaient eu complètement raison dans le passé, et qu’ils n’avaient pas besoin des amis de la Gazette de France pour l’avenir. D’un autre côté, les légitimistes les plus convaincus ont refusé de suivre M. de Genoude dans une tactique qui leur paraissait une véritable abjuration de leurs principes. Ainsi la doctrine si laborieusement échafaudée par la Gazette est la risée des démocrates et le scandale des plus purs royalistes.

Pour l’immense.majorité constitutionnelle, quel intérêt pourrait-elle prendre à toute cette politique ? M. de Genoude demande la périodicité des états-généraux : nous avons deux chambres qui s’assemblent tous les ans ; il réclame l’affranchissement des communes et la répartition de l’impôt par des assemblées provinciales : nous avons une organisation municipale et départementale sagement combinée avec le haut patronage de l’état. M. de Genoude sera-t-il plus écouté du pays parce qu’il prêche le droit héréditaire et le vote universel ? Mais le pays, il y a quatorze ans, a replacé l’hérédité monarchique à la tête de ses institutions, et quant au suffrage universel, il n’a pas le moindre penchant pour ce système non moins erroné que périlleux. Les fautes irréparables de la branche aînée des Bourbons auraient perdu pour toujours le principe social de l’hérédité monarchique, si la sagesse du pays ne l’eût relevé et ne lui eût assuré, dans l’intérêt de tous, un nouvel avenir en le transplantant. Sur ce point, des faits récens peuvent convaincre les plus incrédules. Quand M. le duc d’Orléans a si funestement disparu, tous les yeux se sont portés sur son fils, et le principe de l’hérédité monarchique n’a paru ni chose éteinte, ni lettre morte En 1830, la révolution française ne s’est pas égarée dans les théories et les rêves d’une démocratie extrême ; elle s’est affermie, elle s’est éternisée en se modérant, en attirant à elle, en s’appropriant tous, les principes nécessaires et vitaux que contenait encore le passé.

C’est ce que ne sauraient trop comprendre les personnes qui à des sentimens légitimistes joignent une haute probité politique et un sincère amour du pays. L’autorité incontestable des faits et la marche irrésistible du temps ont désarmé les légitimistes, nous parlons du parti et non des individus. Comme parti, quel rôle peuvent-ils jouer qui ne soit mieux rempli par d’autres ? Prétendent-ils se distinguer comme défenseurs des principes d’ordre et de stabilité, ils trouvent la place prise par un parti conservateur nouveau et considérable que la révolution et la monarchie de 1830 ont mis au monde. S’ils veulent au contraire se recommander au pays comme les champions de la liberté et des réformes politiques, peuvent-ils avoir l’ambition de mieux dire et de mieux faire sur ce point que l’opposition constitutionnelle, qui à gauche est puissante par la sincérité de sentimens populaires, au centre gauche par l’ascendant de ses talens politiques ? Nous ne saurions supposer, quand nous songeons au passé et aux intérêts positifs des légitimistes, qu’ils puissent jamais, en désespoir de cause, arborer l’étendard des réformes sociales ; au surplus, ici encore, ils arriveraient trop tard : la révolution française a enfanté des sectes qui, en matière d’utopies, ne laissent rien à désirer, rien à ajouter. D’ailleurs, il est des contre-sens monstreux devant lesquels doivent reculer les partis et les hommes les plus intrépides ; tracer la route à une troisième restauration à travers une révolution nouvelle qui ne saurait qu’un bouleversement social est une énormité dont nul homme, nul parti en France, nul gouvernement en Europe n’oserait vraiment se charger la conscience. Mais, en se tournant vers les personnes, le thème change. Nous trouvons dans les rangs légitimistes une société d’élite, élégant débris d’un illustre passé. Nous y trouvons les grandes influences de la propriété, de nobles traditions domestiques, des noms à soutenir, à perpétuer dignement. Ceux qui les portent, ces noms, ne doivent pas hésiter à accepter l’état social qu’ont fait à la France la volonté nationale et les décrets de Dieu. Toutes les fois que le pays les trouvera enfans dévoués, il s’en servira non-seulement sans déplaisir, mais avec orgueil. L’armée et la diplomatie ont gardé un bon souvenir des services de la noblesse. De nouvelles carrières s’ouvrent encore aux héritiers des noms historiques. Dans les conseils-généraux, dans les chambres, ils peuvent être utiles au pays. Quand l’aristocratie romaine eut abdiqué l’empire du monde entre les mains des César, elle garda le prestige des souvenirs et cette autorité indéfinissable dont se trouve investi ce qui a long-temps duré. La noblesse française tombe de moins haut, et en même temps ce n’est pas entre les mains d’un maître, mais entre celles d’un pays libre qu’elle doit abdiquer non plus ses privilèges depuis long-temps perdus, mais certains préjugés désormais sans application possible. Elle ne saurait en vérité se plaindre. Corps politique, elle n’a été vaincue que par le temps, et quant aux personnes, elles ont pour dédommagement un avenir où l’association de la fortune et du talent est certaine conquérir l’influence politique.


LERMINIER.

  1. Histoire du Jacobinisme.
  2. Il préludait par quelques brochures politiques à l’Esprit de l’Histoire, qui parut en 1809, et à la Théorie des Révolutions, qui fut publiée en 1817.
  3. Mémoires de l’abbé Liautard, recueillis et mis en ordre par M. l’abbé A. Denys.
  4. De la Religion considérées dans ses rapports avec l’ordre politique et civil.