Pour se damner/La Princesse Schéhérazade

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LA PRINCESSE SCHÉHÉRAZADE


Paul entrait chez son ami Jean Hérot le peintre ; comme il n’y avait personne dans l’atelier, il alluma un cigare et examina les toiles restées sur les chevalets, et d’autres accrochées à la muraille.

Paul était un garçon charmant, un peu romanesque peut-être, mais, aujourd’hui, les hommes deviennent d’un positivisme si terrible, que ceux qui ont encore le culte de l’idéal sont fort recherchés par les femmes d’esprit délicat.

Il aimait Jean Hérot, lui faisait parfois des remontrances amicales sur la façon dont il dépensait sa vie sans compter, cherchant les amours faciles, prêtant son cœur à ses modèles, qui ne le lui rendaient qu’après y avoir fait quelques égratignures du bout de leurs griffes de diablesse. Néanmoins, il lui pardonnait sa maîtresse du moment, la petite Eveline, une blondette pas bête, n’empêchant point le travail, et mettant, dans sa franchise, le petit ragoût d’une coquetterie inquiétante.

Paul s’ennuyait d’attendre ; il regardait avec indifférence cet atelier, assez semblable à tous les ateliers de peintres arrivés : vases japonais, armes d’un autre temps, chimères ventrues, tapisseries des Flandres, plats cloisonnés, tout cela n’était pas d’une extrême originalité, et il bâillait en tirant sa moustache.

Il voulut écrire un mot à l’artiste avant de s’éloigner, et prit un cahier de papier sur une petite table posée contre une tenture qui, en s’entr’ouvrant, lui montra sur une chaise longue une femme étendue.


Elle dormait, ou reposait les yeux fermés ; son adorable visage gardait encore un joli sourire presque enfantin ; ses longs cils faisaient ombre sur des joues rosées comme le bouton d’une fleur ; ses mains blanches étaient croisées sur ses genoux ; un étrange et magnifique costume faisait ressortir ses cheveux d’un noir de jais, formant une auréole de boucles tout autour d’elle.

Elle était vêtue de brocart ; un pantalon large, de lampas brodé d’or, s’arrêtait à ses petits pieds chaussés de mules entremêlées de perles ; ses seins, d’une délicieuse rondeur, restaient moulés dans une veste de satin surchargée de pierreries ; des fleurs naturelles mêlées à des sequins étaient piquées dans ses cheveux.

Paul resta frappé de surprise, s’avouant qu’il n’avait jamais vu de femme aussi parfaitement belle ; il la contemplait depuis quelques secondes à peine, lorsqu’il entendit dans l’escalier la voix de Jean Hérot. Ne voulant pas être pris en flagrant délit d’indiscrétion, il sortit du réduit où le peintre mettait sécher ses couleurs, et laissa retomber le rideau de velours.

Jean entra, suivi de sa maîtresse, mais bientôt il ressortit pour une affaire pressée laissant Paul et Eveline ensemble.

Alors, le jeune homme, souriant et un peu troublé, s’approcha de la petite fille et, lui montrant de la main la tenture sombre :

— Je l’ai vu ! fit-il à voix basse, elle est bien belle. Dites, Eveline, qui est-elle ? d’où vient-elle ?

La jeune femme le regarda un instant avec un sourire moqueur, puis, après avoir passé sa tête rieuse à travers la portière, elle revint vers Paul.

— Chut ! dit-elle en mettant un doigt sur ses lèvres, elle dort.

Sans parler, il joignit les mains avec un geste suppliant.

— Eh bien, ajouta-t-elle, c’est la princesse Schéhérazade.

— La princesse Schéhérazade ?

— Oui, c’est toute une histoire. Nous l’appelons la princesse Schéhérazade parce qu’elle a l’air d’une sultane des Mille et une nuits. C’est une pauvre fille qu’on a vendue dans son pays ; elle est venue en France on ne sait comment, et quelquefois elle consent à poser pour Jean. Mais ce n’est pas un modèle, s’empressa-t-elle d’ajouter à un mouvement de Paul. Il paraît que c’est une vraie princesse de là-bas ; elle arrive du sérail du sultan, je ne sais plus quel sultan, mais Jean vous expliquera peut-être cela, quoiqu’il n’aime pas en dire long sur la princesse ; il sera contrarié que vous l’ayez vue, mais enfin c’est fait, il n’y a plus à y revenir. Paul resta quelques jours sans retourner à l’atelier. La créature charmante qui lui était apparue, hantait son imagination lâchée à toute bride. Ce mystère le prenait comme un rêve enchanté ; il songeait avec ravissement qu’il reverrait la princesse, qu’il lui parlerait peut-être.

Enfin, brusquement, il interrogea Jean Hérot.

— Bah ! répondit celui-ci avec contrainte, ce sont là des contes d’Eveline : cette petite fille est folle ; d’ailleurs la princesse est partie, ne t’en inquiète plus.

Paul ressentit un coup au cœur et ne répondit pas. Il sortit, et, arrivé dans la rue, il leva la tête vers les fenêtres de l’atelier ; il devint pâle en apercevant la belle étrangère ; cette fois, elle ne dormait pas ; ses yeux bleus, de velours sombre, regardaient le jeune homme. Palpitant, éperdu, il la salua, et à sa grande surprise, elle s’inclina, lui rendant son salut.

— Ils la cachent, s’écria-t-il, mais je saurai ce que tout cela signifie, je l’enlèverai s’il le faut, car je l’aime. Et en effet il l’adora ! Tous les jours il passait pour la voir : elle se trouvait souvent à la fenêtre, et par un signe de tête lui prouvait qu’elle le reconnaissait ; il écrivit des lettres qui restèrent sans réponse ; et ivre, fou, brûlé d’une passion que les obstacles et l’étrange rendaient chaque jour plus envahissante, il résolut de s’expliquer avec Jean Hérot et de mettre loyalement son bonheur entre ses mains.


Un matin il monta à l’atelier ; comme le jour où il avait vu la princesse pour la première fois, il n’y avait personne. Le petit nègre, faisant office de valet de chambre, s’était retiré après avoir apporté des cigares et des journaux, et il resta seul, les yeux fixés sur la tenture de velours qui lui cachait, peut-être, l’adorable enfant dont son âme était pleine.

Tout à coup, d’un mouvement brusque il écarta les rideaux, et resta muet, chancelant, sur le seuil. Schéhérazade était là, devant lui, assise sur la chaise longue ; elle tenait dans ses mains sa tête divine.

Ils se trouvaient seuls, tous deux, il pouvait lui parler ; enfin !

— Madame, dit-il, en mettant un genou en terre, dans un instant on viendra ; laissez-moi donc vous dire que je vous aime et que ma vie vous appartient.

Nulle réponse ne se fit entendre à ces mots prononcés d’une voix passionnée ; la princesse ne bougea pas.

— Madame, reprit-il en suppliant encore, un mot, un geste, par grâce, par pitié ; je ne veux pas vous déplaire, je suis à vos pieds, votre esclave…

Mais elle ne paraissait pas l’avoir entendu, aucune secousse ne faisait tressaillir ce beau corps.

Alors Paul se leva, et, hors de lui, la tête perdue, avec un sentiment où il y avait de l’amour et de la rage, il la saisit violemment par le bras et lui appliqua les lèvres sur les siennes.

Mais il jeta un cri d’horreur : son baiser avait rencontré une bouche dure et glacée, et il se recula avec épouvante devant deux yeux d’émail qui le regardaient fixement.

Alors il se fit dans son cœur une clarté brusque, déchirante ; comprenant enfin l’espièglerie terrible d’Eveline, la complaisance pleine de contrainte du peintre, il sentit ses jambes se dérober sous lui, et vint rouler aux pieds de la poupée, dont la main articulée s’abattit sur sa tête avec un bruit sec.