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La Princesse de Clèves (édition originale)/Quatrième partie

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Claude Barbin (4p. 3-211).
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IV



QUATRIÈME PARTIE


LE Cardinal de Lorraine s’eſtoit rendu maiſtre abſolu de l’eſprit de la Reyne Mere ; le Vidame de Chartres n’avoit plus aucune part dans ſes bonnes graces, & l’amour qu’il avoit pour Madame de Martigues, & pour la liberté l’avoit même empeſché de ſentir cette perte, autant qu’elle méritoit d’eſtre ſentie. Ce cardinal, pendant les dix jours de la maladie du Roy, avoit eu le loiſir de former ſes deſſeins, & de faire prendre à la Reine des reſolutions conformes à ce qu’il avoit projetté ; de ſorte que ſi-toſt que le Roy fut mort, la Reyne ordonna au Conneſtable de demeurer aux Tournelles auprès du Corps du feu Roy, pour faire les Ceremonies ordinaires. Cette commiſſion l’éloignoit de tout, & luy oſtoit la liberté d’agir. Il envoya un Courrier au Roy de Navarre pour le faire venir en diligence, afin de s’oppoſer enſemble à la grande élevation où il voyoit que Meſſieurs de Guiſe alloient parvenir. On donna le Commandement des Armées au Duc de Guiſe, & les Finances au Cardinal de Lorraine. La Ducheſſe de Valentinois fut chaſſée de la Cour ; on fit revenir le Cardinal de Tournon, ennemy declaré du Conneſtable, & le Chancelier Olivier, ennemy declaré de la Ducheſſe de Valentinois : Enfin la Cour changea entierement de face. Le Duc de Guiſe prit le même à porter le manteau du roi aux cérémonies des funérailles : luy & ſes frères furent entièrement les maîtres, non ſeulement par le crédit du cardinal ſur l’eſprit de la reine, mais parce que cette princeſſe crut qu’elle pourroit les éloigner, s’ils luy donnaient de l’ombrage, & qu’elle ne pourroit éloigner le connétable, qui étoit appuyé des princes du ſang.

Lorſque les cérémonies du deuil furent achevées, le connétable vint au Louvre & fut reçu du roi avec beaucoup de froideur. Il voulut luy parler en particulier ; mais le roi appela meſſieurs de Guiſe, & luy dit devant eux, qu’il luy conſeilloit de ſe repoſer ; que les finances & le commandement des armées étaient donnez, & que lorſqu’il auroit beſoin de ſes conſeils, il l’appelleroit auprès de ſa perſonne. Il fut reçu de la reine mère encore plus froidement que du roi, & elle luy fit meſme des reproches de ce qu’il avoit dit au feu roi, que ſes enfants ne luy reſſemblaient point. Le roi de Navarre arriva, & ne fut pas mieux reçu. Le prince de Condé, moins endurant que ſon frère, ſe plaignit hautement ; ſes plaintes furent inutiles, on l’éloigna de la cour ſous le prétexte de l’envoyer en Flandre ſigner la ratification de la paix. On fit voir au roi de Navarre une fauſſe lettre du roi d’Eſpagne, qui l’accuſçait de faire des entrepriſes ſur ſes places ; on luy fit craindre pour ſes terres ; enfin, on luy inſpira le deſſein de s’en aller en Béarn. La reine luy en fournit un moyen, en luy donnant la conduite de madame Éliſabeth, & l’obligea meſme à partir devant cette princeſſe ; & ainſi il ne demeura perſonne à la cour qui pût balancer le pouvoir de la maiſon de Guiſe.

Quoique ce fût une choſe facheuſe pour monſieur de Clèves de ne pas conduire madame Éliſabeth, néanmoins il ne put s’en plaindre par la grandeur de celuy qu’on luy préféroit ; mais il regrettoit moins cet emploi par l’honneur qu’il en eût reçu, que parce que c’étoit une choſe qui éloignoit ſa femme de la cour, ſans qu’il parût qu’il eût deſſein de l’en éloigner.

Peu de jours après la mort du roi, on réſolut d’aller à Reims pour le ſacre. Sitoſt qu’on parla de ce voyage, madame de Clèves, qui avoit toujours demeuré chez elle, feignant d’eſtre malade, pria ſon mari de trouver bon qu’elle ne ſuivît point la cour, & qu’elle s’en allat à Coulommiers prendre l’air & ſonger à ſa ſanté. Il luy répondit qu’il ne vouloit point pénétrer ſi c’étoit la raiſon de ſa ſanté qui l’obligeoit à ne pas faire le voyage, mais qu’il conſentoit qu’elle ne le fît point. Il n’eut pas de peine à conſentir à une choſe qu’il avoit déjà réſolue : quelque bonne opinion qu’il eût de la vertu de ſa femme, il voyoit bien que la prudence ne vouloit pas qu’il l’expoſat plus longtemps à la vue d’un homme qu’elle aimait.

Monſieur de Nemours ſut bientoſt que madame de Clèves ne devoit pas ſuivre la cour ; il ne put ſe réſoudre à partir ſans la voir, & la veille du départ, il alla chez elle auſſi tard que la bienſéance le pouvoit permettre, afin de la trouver ſeule. La fortune favoriſa ſon intention. Comme il entra dans la cour, il trouva madame de Nevers & madame de Martigues qui en ſortaient, & qui luy dirent qu’elles l’avaient laiſſée ſeule. Il monta avec une agitation & un trouble qui ne ſe peut comparer qu’à celuy qu’eut madame de Clèves, quand on luy dit que monſieur de Nemours venoit pour la voir. La crainte qu’elle eut qu’il ne luy parlat de ſa paſſion, l’appréhenſion de luy répondre trop favorablement, l’inquiétude que cette viſite pouvoit donner à ſon mari, la peine de luy en rendre compte ou de luy cacher toutes ces choſes, ſe préſentèrent en un moment à ſon eſprit, & luy firent un Si grand embarras, qu’elle prit la réſolution d’éviter la choſe du monde qu’elle ſouhaitoit peut-eſtre le plus. Elle envoya une de ſes femmes à monſieur de Nemours, qui étoit dans ſon antichambre, pour luy dire qu’elle venoit de ſe trouver mal, & qu’elle étoit bien fachée de ne pouvoir recevoir l’honneur qu’il luy vouloit faire. Quelle douleur pour ce prince de ne pas voir madame de Clèves, & de ne la pas voir parce qu’elle ne vouloit pas qu’il la vît ! Il s’en alloit le lendemain ; il n’avoit plus rien à eſpérer du haſard. Il ne luy avoit rien dit depuis cette converſation de chez madame la dauphine, & il avoit lieu de croire que la faute d’avoir parlé au vidame avoit détruit toutes ſes eſpérances ; enfin il s’en alloit avec tout ce qui peut aigrir une vive douleur.

Sitoſt que madame de Clèves fut un peu remiſe du trouble que luy avoit donné la penſée de la viſite de ce prince, toutes les raiſons qui la luy avaient foit refuſer diſparurent ; elle trouva meſme qu’elle avoit foit une faute, & ſi elle eût oſſé ou qu’il eût encore été aſſez à temps, elle l’auroit foit rappeler.

Meſdames de Nevers & de Martigues, en ſortant de chez elle, allèrent chez la reine dauphine ; monſieur de Clèves y était. Cette princeſſe leur demanda d’où elles venaient ; elles luy dirent qu’elles venaient de chez monſieur de Clèves, où elles avaient paſſé une partie de l’après-dînée avec beaucoup de monde, & qu’elles n’y avaient laiſſé que monſieur de Nemours. Ces paroles, qu’elles croyaient ſi indifférentes, ne l’étaient pas pour monſieur de Clèves. Quoiqu’il dût bien s’imaginer que monſieur de Nemours pouvoit trouver ſouvent des occaſions de parler à ſa femme, néanmoins la penſée qu’il étoit chez elle, qu’il y étoit ſeul & qu’il luy pouvoit parler de ſon amour, luy parut dans ce moment une choſe ſi nouvelle & ſi inſupportable, que la jalouſie s’alluma dans ſon cœur avec plus de violence qu’elle n’avoit encore fait. Il luy fut impoſſible de demeurer chez la reine ; il s’en revint, ne ſachant pas meſme pourquoy il revenait, & s’il avoit deſſein d’aller interrompre monſieur de Nemours. Sitoſt qu’il approcha de chez luy, il regarda s’il ne verroit rien qui luy pût faire juger ſi ce prince y étoit encore : il ſentit du ſoulagement en voyant qu’il n’y étoit plus, & il trouva de la douceur à penſer qu’il ne pouvoit y avoir demeuré longtemps. Il s’imagina que ce n’étoit peut-eſtre pas monſieur de Nemours, dont il devoit eſtre jaloux : & quoyqu’il n’en doutat point, il cherchoit à en douter ; mais tant de choſes l’en auraient perſuadé, qu’il ne demeuroit pas longtemps dans cette incertitude qu’il déſirait. Il alla d’abord dans la chambre de ſa femme, & après luy avoir parlé quelque temps de choſes indifférentes, il ne put s’empeſcher de luy demander ce qu’elle avoit foit & qui elle avoit vu ; elle luy en rendit compte. Comme il vit qu’elle ne luy nommoit point monſieur de Nemours, il luy demanda, en tremblant, ſi c’étoit tout ce qu’elle avoit vu, afin de luy donner lieu de nommer ce prince & de n’avoir pas la douleur qu’elle luy en fît une fineſſe. Comme elle ne l’avoit point vu, elle ne le luy nomma point, & monſieur de Clèves reprenant la parole avec un ton qui marquoit ſon affliction : — Et monſieur de Nemours, luy dit-il, ne l’avez-vous point vu, ou l’avez-vous oublié ?

— Je ne l’ai point vu, en effet, répondit-elle ; je me trouvais mal, & j’ai envoyé une de mes femmes luy faire des excuſes.

— Vous ne vous trouviez donc mal que pour luy, reprit monſieur de Clèves. Puiſque vous avez vu tout le monde, pourquoy des diſtinctions pour monſieur de Nemours ? Pourquoy ne vous eſt-il pas comme un autre ? Pourquoy faut-il que vous craigniez ſa vue ? Pourquoy luy laiſſez-vous voir que vous la craignez ? Pourquoy luy faites-vous connaître que vous vous ſervez du pouvoir que ſa paſſion vous donne ſur luy ? Oſeriez-vous refuſer de le voir, ſi vous ne ſaviez bien qu’il diſtingue vos rigueurs de l’incivilité ? Mais pourquoy faut-il que vous ayez des rigueurs pour luy ? D’une perſonne comme vous, Madame, tout eſt des faveurs hors l’indifférence.

— Je ne croyais pas, reprit madame de Clèves, quelque ſoupçon que vous ayez ſur monſieur de Nemours, que vous puſſiez me faire des reproches de ne l’avoir pas vu.

— Je vous en fais pourtant, Madame, répliqua-t-il, & ils ſont bien fondez : Pourquoy ne le pas voir s’il ne vous a rien dit ? Mais, Madame, il vous a parlé ; ſi ſon ſilence ſeul vous avoit témoigné ſa paſſion, elle n’auroit pas foit en vous une ſi grande impreſſion. Vous n’avez pu me dire la vérité tout entière ; vous m’en avez caché la plus grande partie ; vous vous eſtes repentie meſme du peu que vous m’avez avoué & vous n’avez pas eu la force de continuer. Je ſuis plus malheureux que je ne l’ai cru, & je ſuis le plus malheureux de tous les hommes. Vous eſtes ma femme, je vous aime comme ma maîtreſſe, & je vous en vois aimer un autre. Cet autre eſt le plus aimable de la cour, & il vous voit tous les jours, il ſçait que vous l’aimez. Eh ! j’ai pu croire, s’écria-t-il, que vous ſurmonteriez la paſſion que vous avez pour luy. Il faut que j’aie perdu la raiſon pour avoir cru qu’il fût poſſible.

— Je ne ſais, reprit triſtement madame de Clèves, ſi vous avez eu tort de juger favorablement d’un procédé auſſi extraordinaire que le mien ; mais je ne ſais ſi je ne me ſuis trompée d’avoir cru que vous me feriez juſtice ?

— N’en doutez pas, Madame, répliqua monſieur de Clèves, vous vous eſtes trompée ; vous avez attendu de moy des choſes auſſi impoſſibles que celles que j’attendais de vous. Comment pouviez-vous eſpérer que je conſervaſſe de la raiſon ? Vous aviez donc oublié que je vous aimais éperdument & que j’étais votre mari ? L’un des deux peut porter aux extrémitez : que ne peuvent point les deux enſemble ? Eh ! que ne font-ils point auſſi ! continua-t-il, je n’ai que des ſentiments violents & incertains dont je ne ſuis pas le maître. Je ne me trouve plus digne de vous ; vous ne me paraiſſez plus digne de moi. Je vous adore, je vous hais ; je vous offenſe, je vous demande pardon ; je vous admire, j’ai honte de vous admirer. Enfin il n’y a plus en moy ni de calme ni de raiſon. Je ne ſais comment j’ai pu vivre depuis que vous me parlates à Coulommiers, & depuis le jour que vous apprîtes de madame la dauphine que l’on ſavoit votre aventure. Je ne ſaurais démeſler par où elle a été ſue, ni ce qui ſe paſſa entre monſieur de Nemours & vous ſur ce ſujet : vous ne me l’expliquerez jamais, & je ne vous demande point de me l’expliquer. Je vous demande ſeulement de vous ſouvenir que vous m’avez rendu le plus malheureux homme du monde.

Monſieur de Clèves ſortit de chez ſa femme après ces paroles & partit le lendemain ſans la voir ; mais il luy écrivit une lettre pleine d’affliction, d’honneſteté & de douceur. Elle y fit une réponſe ſi touchante & ſi remplie d’aſſurances de ſa conduite paſſée & de celle qu’elle auroit à l’avenir, que, comme ſes aſſurances étaient fondées ſur la vérité & que c’étoit en effect ſes ſentiments, cette lettre fit de l’impreſſion ſur monſieur de Clèves, & luy donna quelque calme ; joint que monſieur de Nemours allant trouver le roi auſſi bien que luy, il avoit le repos de ſavoir qu’il ne ſeroit pas au meſme lieu que madame de Clèves. Toutes les fois que cette princeſſe parloit à ſon mari, la paſſion qu’il luy témoignait, l’honneſteté de ſon procédé, l’amitié qu’elle avoit pour luy, & ce qu’elle luy devait, faiſaient des impreſſions dans ſon cœur qui affaibliſſaient l’idée de monſieur de Nemours ; mais ce n’étoit que pour quelque temps ; & cette idée revenoit bientoſt plus vive & plus préſente qu’auparavant.

Les premiers jours du départ de ce prince, elle ne ſentit quaſi pas ſon abſence ; enſuite elle luy parut cruelle. Depuis qu’elle l’aimait, il ne s’étoit point paſſé de jour qu’elle n’eût craint ou eſpéré de le rencontrer & elle trouva une grande peine à penſer qu’il n’étoit plus au pouvoir du haſard de faire qu’elle le rencontrat.

Elle s’en alla à Coulommiers ; & en y allant, elle eut ſoyn d’y faire porter de grands tableaux qu’elle avoit foit copier ſur des originaux qu’avoit foit faire madame de Valentinois pour ſa belle maiſon d’Anet. Toutes les actions remarquables qui s’étaient paſſées du règne du roi étaient dans ces tableaux. Il y avoit entre autres le ſiège de Metz, & tous ceux qui s’y étaient diſtinguez étaient peints fort reſſemblants. Monſieur de Nemours étoit de ce nombre, & c’étoit peut-eſtre ce qui avoit donné envie à madame de Clèves d’avoir ces tableaux.

Madame de Martigues, qui n’avoit pu partir avec la cour, luy promit d’aller paſſer quelques jours à Coulommiers. La faveur de la reine qu’elles partageaient ne leur avoit point donné d’envie ni d’éloignement l’une de l’autre ; elles étaient amies, ſans néanmoins ſe confier leurs ſentiments. Madame de Clèves ſavoit que madame de Martigues aimoit le vidame ; mais madame de Martigues ne ſavoit pas que madame de Clèves aimat monſieur de Nemours, ni qu’elle en fût aimée. La qualité de nièce du vidame rendoit madame de Clèves plus chère à madame de Martigues ; & madame de Clèves l’aimoit auſſi comme une perſonne qui avoit une paſſion auſſi bien qu’elle, & qui l’avoit pour l’ami intime de ſon amant.

Madame de Martigues vint à Coulommiers, comme elle l’avoit promis à madame de Clèves ; elle la trouva dans une vie fort ſolitaire. Cette princeſſe avoit meſme cherché le moyen d’eſtre dans une ſolitude entière, & de paſſer les ſoyrs dans les jardins, ſans eſtre accompagnée de ſes domeſtiques. Elle venoit dans ce pavillon où monſieur de Nemours l’avoit écoutée ; elle entroit dans le cabinet qui étoit ouvert ſur le jardin. Ses femmes & ſes domeſtiques demeuraient dans l’autre cabinet, ou ſous le pavillon, & ne venaient point à elle qu’elle ne les appelat. Madame de Martigues n’avoit jamais vu Coulommiers ; elle fut ſurpriſe de toutes les beautez qu’elle y trouva & ſurtout de l’agrément de ce pavillon. Madame de Clèves & elle y paſſaient tous les ſoyrs. La liberté de ſe trouver ſeules, la nuit, dans le plus beau lieu du monde, ne laiſſçait pas finir la converſation entre deux jeunes perſonnes, qui avaient des paſſions violentes dans le cœur ; & quoyqu’elles ne s’en fiſſent point de confidence, elles trouvaient un grand plaiſir à ſe parler. Madame de Martigues auroit eu de la peine à quitter Coulommiers, ſi, en le quittant, elle n’eût dû aller dans un lieu où étoit le vidame. Elle partit pour aller à Chambord, où la cour étoit alors.

Le ſacre avoit été foit à Reims par le cardinal de Lorraine, & l’on devoit paſſer le reſte de l’été dans le chateau de Chambord, qui étoit nouvellement bati. La reine témoigna une grande joie de revoir madame de Martigues ; & après luy en avoir donné pluſieurs marques, elle luy demanda des nouvelles de madame de Clèves, & de ce qu’elle faiſçait à la campagne. Monſieur de Nemours & monſieur de Clèves étaient alors chez cette reine. Madame de Martigues, qui avoit trouvé Coulommiers admirable, en conta toutes les beautez, & elle s’étendit extreſmement ſur la deſcription de ce pavillon de la foreſt & ſur le plaiſir qu’avoit madame de Clèves de s’y promener ſeule une partie de la nuit. Monſieur de Nemours, qui connaiſſçait aſſez le lieu pour entendre ce qu’en diſçait madame de Martigues, penſa qu’il n’étoit pas impoſſible qu’il y pût voir madame de Clèves, ſans eſtre vu que d’elle. Il fit quelques queſtions à madame de Martigues pour s’en éclaircir encore ; & monſieur de Clèves qui l’avoit toujours regardé pendant que madame de Martigues avoit parlé, crut voir dans ce moment ce qui luy paſſçait dans l’eſprit. Les queſtions que fit ce prince le confirmèrent encore dans cette penſée ; en ſorte qu’il ne douta point qu’il n’eût deſſein d’aller voir ſa femme. Il ne ſe trompoit pas dans ſes ſoupçons. Ce deſſein entra ſi fortement dans l’eſprit de monſieur de Nemours, qu’après avoir paſſé la nuit à ſonger aux moyens de l’exécuter, dès le lendemain matin, il demanda congé au roi pour aller à Paris, ſur quelque prétexte qu’il inventa.

Monſieur de Clèves ne douta point du ſujet de ce voyage ; mais il réſolut de s’éclaircir de la conduite de ſa femme, & de ne pas demeurer dans une cruelle incertitude. Il eut envie de partir en meſme temps que monſieur de Nemours, & de venir luy-meſme caché découvrir quel ſuccès auroit ce voyage ; mais craignant que ſon départ ne parût extraordinaire, & que monſieur de Nemours, en étant averti, ne prît d’autres meſures, il réſolut de ſe fier à un gentilhomme qui étoit à luy, dont il connaiſſçait la fidélité & l’eſprit. Il luy conta dans quel embarras il ſe trouvait. Il luy dit quelle avoit été juſqu’alors la vertu de madame de Clèves, & luy ordonna de partir ſur les pas de monſieur de Nemours, de l’obſerver exactement, de voir s’il n’iroit point à Coulommiers, & s’il n’entreroit point la nuit dans le jardin.

Le gentilhomme qui étoit tres-capable d’une telle commiſſion, s’en acquitta avec toute l’exactitude imaginable. Il ſuivit monſieur de Nemours juſqu’à un village, à une demi-lieue de Coulommiers, où ce prince s’arreſta, & le gentilhomme devina aiſément que c’étoit pour y attendre la nuit. Il ne crut pas à propos de l’y attendre auſſi ; il paſſa le village & alla dans la foreſt, à l’endroit par où il jugeoit que monſieur de Nemours pouvoit paſſer ; il ne ſe trompa point dans tout ce qu’il avoit penſé. Sitoſt que la nuit fut venue, il entendit marcher, & quoyqu’il fît obſcur, il reconnut aiſément monſieur de Nemours. Il le vit faire le tour du jardin, comme pour écouter s’il n’y entendroit perſonne, & pour choiſir le lieu par où il pourroit paſſer le plus aiſément. Les paliſſades étaient fort hautes, & il y en avoit encore derrière, pour empeſcher qu’on ne pût entrer ; en ſorte qu’il étoit aſſez difficyle de ſe faire paſſage. Monſieur de Nemours en vint à bout néanmoins ; ſitoſt qu’il fut dans ce jardin, il n’eut pas de peine à démeſler où étoit madame de Clèves. Il vit beaucoup de lumières dans le cabinet, toutes les feneſtres en étaient ouvertes ; et, en ſe gliſſant le long des paliſſades, il s’en approcha avec un trouble & une émotion qu’il eſt aiſé de ſe repréſenter. Il ſe rangea derrière une des feneſtres, qui ſervoit de porte, pour voir ce que faiſçait madame de Clèves. Il vit qu’elle étoit ſeule ; mais il la vit d’une ſi admirable beauté, qu’à peine fut-il maître du tranſport que luy donna cette vue. Il faiſçait chaud, & elle n’avoit rien ſur ſa teſte & ſur ſa gorge, que ſes cheveux confuſément rattachez. Elle étoit ſur un lit de repos, avec une table devant elle, où il y avoit pluſieurs corbeilles pleines de rubans ; elle en choiſit quelques-uns, & monſieur de Nemours remarqua que c’étaient des meſmes couleurs qu’il avoit portées au tournoi. Il vit qu’elle en faiſçait des nœuds à une canne des Indes, fort extraordinaire, qu’il avoit portée quelque temps, & qu’il avoit donnée à ſa sœur, à qui madame de Clèves l’avoit priſe ſans faire ſemblant de la reconnaître pour avoir été à monſieur de Nemours. Après qu’elle eut achevé ſon ouvrage avec une grace & une douceur que répandaient ſur ſon viſage les ſentiments qu’elle avoit dans le cœur, elle prit un flambeau & s’en alla proche d’une grande table, vis-à-vis du tableau du ſiège de Metz, où étoit le portroit de monſieur de Nemours ; elle s’aſſit, & ſe mit à regarder ce portroit avec une attention & une reſverie que la paſſion ſeule peut donner.

On ne peut exprimer ce que ſentit monſieur de Nemours dans ce moment. Voir au milieu de la nuit, dans le plus beau lieu du monde, une perſonne qu’il adoroit ; la voir ſans qu’elle sût qu’il la voyait, & la voir tout occupée de choſes qui avaient du rapport à luy & à la paſſion qu’elle luy cachait, c’eſt ce qui n’a jamais été goûté ni imaginé par nul autre amant.

Ce prince étoit auſſi tellement hors de luy-meſme, qu’il demeuroit immobile à regarder madame de Clèves, ſans ſonger que les moments luy étaient précieux. Quand il fut un peu remis, il penſa qu’il devoit attendre à luy parler qu’elle allat dans le jardin ; il crut qu’il le pourroit faire avec plus de sûreté, parce qu’elle ſeroit plus éloignée de ſes femmes ; mais voyant qu’elle demeuroit dans le cabinet, il prit la réſolution d’y entrer. Quand il voulut l’exécuter, quel trouble n’eut-il point ! Quelle crainte de luy déplaire ! Quelle peur de faire changer ce viſage où il y avoit tant de douceur, & de le voir devenir plein de ſévérité & de colère !

Il trouva qu’il y avoit eu de la folie, non pas à venir voir madame de Clèves ſans eſtre vu, mais à penſer de s’en faire voir ; il vit tout ce qu’il n’avoit point encore enviſagé. Il luy parut de l’extravagance dans ſa hardieſſe de venir ſurprendre au milieu de la nuit, une perſonne à qui il n’avoit encore jamais parlé de ſon amour. Il penſa qu’il ne devoit pas prétendre qu’elle le voulût écouter, & qu’elle auroit une juſte colère du péril où il l’expoſçait, par les accidents qui pouvaient arriver. Tout ſon courage l’abandonna, & il fut preſt pluſieurs fois à prendre la réſolution de s’en retourner ſans ſe faire voir. Pouſſé néanmoins par le déſir de luy parler, & raſſuré par les eſpérances que luy donnoit tout ce qu’il avoit vu, il avança quelques pas, mais avec tant de trouble qu’une écharpe qu’il avoit s’embarraſſa dans la feneſtre, en ſorte qu’il fit du bruit. Madame de Clèves tourna la teſte, et, ſoyt qu’elle eût l’eſprit rempli de ce prince, ou qu’il fût dans un lieu où la lumière donnoit aſſez pour qu’elle le pût diſtinguer, elle crut le reconnaître & ſans balancer ni ſe retourner du coſté où il était, elle entra dans le lieu où étaient ſes femmes. Elle y entra avec tant de trouble qu’elle fut contrainte, pour le cacher, de dire qu’elle ſe trouvoit mal ; & elle le dit auſſi pour occuper tous ſes gens, & pour donner le temps à monſieur de Nemours de ſe retirer. Quand elle eut foit quelque réflexion, elle penſa qu’elle s’étoit trompée, & que c’étoit un effect de ſon imagination d’avoir cru voir monſieur de Nemours. Elle ſavoit qu’il étoit à Chambord, elle ne trouvoit nulle apparence qu’il eût entrepris une choſe ſi haſardeuſe ; elle eut envie pluſieurs fois de rentrer dans le cabinet, & d’aller voir dans le jardin s’il y avoit quelqu’un. Peut-eſtre ſouhaitait-elle, autant qu’elle le craignait, d’y trouver monſieur de Nemours ; mais enfin la raiſon & la prudence l’ emportèrent ſur tous ſes autres ſentiments, & elle trouva qu’il valoit mieux demeurer dans le doute où elle était, que de prendre le haſard de s’en éclaircir. Elle fut longtemps à ſe réſoudre à ſortir d’un lieu dont elle penſçait que ce prince étoit peut-eſtre ſi proche, & il étoit quaſi jour quand elle revint au chateau.

Monſieur de Nemours étoit demeuré dans le jardin, tant qu’il avoit vu de la lumière ; il n’avoit pu perdre l’eſpérance de revoir madame de Clèves, quoyqu’il fût perſuadé qu’elle l’avoit reconnu, & qu’elle n’étoit ſortie que pour l’éviter ; mais, voyant qu’on fermoit les portes, il jugea bien qu’il n’avoit plus rien à eſpérer. Il vint reprendre ſon cheval tout proche du lieu où attendoit le gentilhomme de monſieur de Clèves. Ce gentilhomme le ſuivit juſqu’ au meſme village, d’où il étoit parti le ſoyr. Monſieur de Nemours ſe réſolut d’y paſſer tout le jour, afin de retourner la nuit à Coulommiers, pour voir ſi madame de Clèves auroit encore la cruauté de le fuir, ou celle de ne ſe pas expoſer à eſtre vue ; quoyqu’il eût une joie ſenſible de l’avoir trouvée ſi remplie de ſon idée, il étoit néanmoins tres-affligé de luy avoir vu un mouvement ſi naturel de le fuir.

La paſſion n’a jamais été ſi tendre & ſi violente qu’elle l’étoit alors en ce prince. Il s’en alla ſous des ſaules, le long d’un petit ruiſſeau qui couloit derrière la maiſon où il étoit caché. Il s’éloigna le plus qu’il luy fut poſſible, pour n’eſtre vu ni entendu de perſonne ; il s’abandonna aux tranſports de ſon amour, & ſon cœur en fut tellement preſſé qu’il fut contraint de laiſſer couler quelques larmes ; mais ces larmes n’étaient pas de celles que la douleur ſeule foit répandre, elles étaient meſlées de douceur & de ce charme qui ne ſe trouve que dans l’amour.

Il ſe mit à repaſſer toutes les actions de madame de Clèves depuis qu’il en étoit amoureux ; quelle rigueur honneſte & modeſte elle avoit toujours eue pour luy, quoyqu’elle l’aimat.

— « Car, enfin, elle m’aime, diſçait-il ; elle m’aime, je n’en ſaurais douter ; les plus grands engagements & les plus grandes faveurs ne ſont pas des marques ſi aſſurées que celles que j’en ay eues. Cependant je ſuis traité avec la meſme rigueur que ſi j’étais haï ; j’ai eſpéré au temps, je n’en dois plus rien attendre ; je la vois toujours ſe défendre également contre moy & contre elle-meſme. Si je n’étais point aimé, je ſongerais à plaire ; mais je plais, on m’aime, & on me le cache. Que puis-je donc eſpérer, & quel changement dois-je attendre dans ma deſtinée ? Quoi ! je ſerai aimé de la plus aimable perſonne du monde, & je n’aurai cet excès d’amour que donnent les premières certitudes d’eſtre aimé, que pour mieux ſentir la douleur d’eſtre maltraité ! Laiſſez-moi voir que vous m’aimez, belle princeſſe, s’écria-t-il, laiſſez-moi voir vos ſentiments ; pourvu que je les connaiſſe par vous une fois en ma vie, je conſens que vous repreniez pour toujours ces rigueurs dont vous m’accablez. Regardez-moi du moins avec ces meſmes yeux dont je vous ay vue cette nuit regarder mon portroit ; pouvez-vous l’avoir regardé avec tant de douceur, & m’avoir fui moi-meſme ſi cruellement ? Que craignez-vous ? Pourquoy mon amour vous eſt-il ſi redoutable ? Vous m’aimez, vous me le cachez inutilement ; vous-meſme m’en avez donné des marques involontaires. Je ſais mon bonheur ; laiſſez-m’en jouir, & ceſſez de me rendre malheureux. Eſt-il poſſible, reprenait-il, que je ſoys aimé de madame de Clèves, & que je ſoys malheureux ? Qu’elle étoit belle cette nuit ! Comment ai-je pu réſiſter à l’envie de me jeter à ſes pieds ? Si je l’avais fait, je l’aurais peut-eſtre empeſchée de me fuir, mon reſpect l’auroit raſſurée ; mais peut-eſtre elle ne m’a pas reconnu ; je m’afflige plus que je ne dois, & la vue d’un homme, à une heure ſi extraordinaire, l’a effrayée. »

Ces meſmes penſées occupèrent tout le jour monſieur de Nemours ; il attendit la nuit avec impatience ; & quand elle fut venue, il reprit le chemin de Coulommiers. Le gentilhomme de monſieur de Clèves, qui s’étoit déguiſé afin d’eſtre moins remarqué, le ſuivit juſqu’au lieu où il l’avoit ſuivi le ſoyr d’auparavant, & le vit entrer dans le meſme jardin. Ce prince connut bientoſt que madame de Clèves n’avoit pas voulu haſarder qu’il eſſayat encore de la voir ; toutes les portes étaient fermées. Il tourna de tous les coſtez pour découvrir s’il ne verroit point de lumières ; mais ce fut inutilement.

Madame de Clèves s’étant doutée que monſieur de Nemours pourroit revenir, étoit demeurée dans ſa chambre ; elle avoit appréhendé de n’avoir pas toujours la force de le fuir, & elle n’avoit pas voulu ſe mettre au haſard de luy parler d’une manière ſi peu conforme à la conduite qu’elle avoit eue juſqu’alors.

Quoique monſieur de Nemours n’eût aucune eſpérance de la voir, il ne put ſe réſoudre à ſortir ſi toſt d’un lieu où elle étoit ſi ſouvent. Il paſſa la nuit entière dans le jardin, & trouva quelque conſolation à voir du moins les meſmes objets qu’elle voyoit tous les jours. Le ſoleil étoit levé devant qu’il penſat à ſe retirer ; mais enfin la crainte d’eſtre découvert l’obligea à s’en aller.

Il luy fut impoſſible de s’éloigner ſans voir madame de Clèves ; & il alla chez madame de Mercœur, qui étoit alors dans cette maiſon qu’elle avoit proche de Coulommiers. Elle fut extreſmement ſurpriſe de l’arrivée de ſon frère. Il inventa une cauſe de ſon voyage, aſſez vraiſemblable pour la tromper, & enfin il conduiſit ſi habilement ſon deſſein, qu’il l’obligea à luy propoſer d’elle-meſme d’aller chez madame de Clèves. Cette propoſition fut exécutée dès le meſme jour, & monſieur de Nemours dit à ſa sœur qu’il la quitteroit à Coulommiers, pour s’en retourner en diligence trouver le roi. Il fit ce deſſein de la quitter à Coulommiers, dans la penſée de l’en laiſſer partir la première ; & il crut avoir trouvé un moyen infaillible de parler à madame de Clèves.

Comme ils arrivèrent, elle ſe promenoit dans une grande allée qui borde le parterre. La vue de monſieur de Nemours ne luy cauſa pas un médiocre trouble, & ne luy laiſſa plus douter que ce ne fût luy qu’elle avoit vu la nuit précédente. Cette certitude luy donna quelque mouvement de colère, par la hardieſſe & l’imprudence qu’elle trouvoit dans ce qu’il avoit entrepris. Ce prince remarqua une impreſſion de froideur ſur ſon viſage qui luy donna une ſenſible douleur. La converſation fut de choſes indifférentes ; & néanmoins, il trouva l’art d’y faire paraître tant d’eſprit, tant de complaiſance & tant d’admiration pour madame de Clèves, qu’il diſſipa malgré elle une partie de la froideur qu’elle avoit eue d’abord.

Lorſqu’il ſe ſentit raſſuré de ſa première crainte, il témoigna une extreſme curioſité d’aller voir le pavillon de la foreſt. Il en parla comme du plus agréable lieu du monde & en fit meſme une deſcription ſi particulière, que madame de Mercœur luy dit qu’il falloit qu’il y eût été pluſieurs fois pour en connaître ſi bien toutes les beautez.

— Je ne crois pourtant pas, reprit madame de Clèves, que monſieur de Nemours y ait jamais entré ; c’eſt un lieu qui n’eſt achevé que depuis peu.

— Il n’y a pas longtemps auſſi que j’y ay été, reprit monſieur de Nemours en la regardant, & je ne ſais ſi je ne dois point eſtre bien aiſe que vous ayez oublié de m’y avoir vu.

Madame de Mercœur, qui regardoit la beauté des jardins, n’avoit point d’attention à ce que diſçait ſon frère. Madame de Clèves rougit, & baiſſant les yeux ſans regarder monſieur de Nemours : — Je ne me ſouviens point, luy dit-elle, de vous y avoir vu ; & ſi vous y avez été, c’eſt ſans que je l’aie ſu.

— Il eſt vrai, Madame, répliqua monſieur de Nemours, que j’y ay été ſans vos ordres, & j’y ay paſſé les plus doux & les plus cruels moments de ma vie.

Madame de Clèves entendoit trop bien tout ce que diſçait ce prince, mais elle n’y répondit point ; elle ſongea à empeſcher madame de Mercœur d’aller dans ce cabinet, parce que le portroit de monſieur de Nemours y était, & qu’elle ne vouloit pas qu’elle l’y vît. Elle fit ſi bien que le temps ſe paſſa inſenſiblement, & madame de Mercœur parla de s’en retourner. Mais quand madame de Clèves vit que monſieur de Nemours & ſa sœur ne s’en allaient pas enſemble, elle jugea bien à quoy elle alloit eſtre expoſée ; elle ſe trouva dans le meſme embarras où elle s’étoit trouvée à Paris & elle prit auſſi le meſme parti. La crainte que cette viſite ne fût encore une confirmation des ſoupçons qu’avoit ſon mari ne contribua pas peu à la déterminer ; & pour éviter que monſieur de Nemours ne demeurat ſeul avec elle, elle dit à madame de Mercœur qu’elle l’alloit conduire juſqu’au bord de la foreſt, & elle ordonna que ſon carroſſe la ſuivît. La douleur qu’eut ce prince de trouver toujours cette meſme continuation des rigueurs en madame de Clèves fut ſi violente qu’il en palit dans le meſme moment. Madame de Mercœur luy demanda s’il ſe trouvoit mal ; mais il regarda madame de Clèves, ſans que perſonne s’en aperçût, & il luy fit juger par ſes regards qu’il n’avoit d’autre mal que ſon déſeſpoir. Cependant il fallut qu’il les laiſſat partir ſans oſer les ſuivre, & après ce qu’il avoit dit, il ne pouvoit plus retourner avec ſa sœur ; ainſi, il revint à Paris, & en partit le lendemain.

Le gentilhomme de monſieur de Clèves l’avoit toujours obſervé : il revint auſſi à Paris, et, comme il vit monſieur de Nemours parti pour Chambord, il prit la poſte afin d’y arriver devant luy, & de rendre compte de ſon voyage. Son maître attendoit ſon retour, comme ce qui alloit décider du malheur de toute ſa vie.

Sitoſt qu’il le vit, il jugea, par ſon viſage & par ſon ſilence, qu’il n’avoit que des choſes facheuſes à luy apprendre. Il demeura quelque temps ſaiſi d’affliction, la teſte baiſſée ſans pouvoir parler ; enfin, il luy fit ſigne de la main de ſe retirer : — Allez, dit-il, je vois ce que vous avez à me dire ; mais je n’ai pas la force de l’écouter.

— Je n’ai rien à vous apprendre, répondit le gentilhomme, ſur quoy on puiſſe faire de jugement aſſuré. Il eſt vrai que monſieur de Nemours a entré deux nuits de ſuite dans le jardin de la foreſt, & qu’il a été le jour d’après à Coulommiers avec madame de Mercœur.

— C’eſt aſſez, répliqua monſieur de Clèves, c’eſt aſſez, en luy faiſant encore ſigne de ſe retirer, & je n’ai pas beſoin d’un plus grand éclairciſſement.

Le gentilhomme fut contraint de laiſſer ſon maître abandonné à ſon déſeſpoir. Il n’y en a peut-eſtre jamais eu un plus violent, & peu d’hommes d’un auſſi grand courage & d’un cœur auſſi paſſionné que monſieur de Clèves ont reſſenti en meſme temps la douleur que cauſe l’infidélité d’une maîtreſſe & la honte d’eſtre trompé par une femme.

Monſieur de Clèves ne put réſiſter à l’accablement où il ſe trouva. La fièvre luy prit dès la nuit meſme, & avec de ſi grands accidents, que dès ce moment ſa maladie parut tres-dangereuſe. On en donna avis à madame de Clèves ; elle vint en diligence. Quand elle arriva, il étoit encore plus mal, elle luy trouva quelque choſe de ſi froid & de ſi glacé pour elle, qu’elle en fut extreſmement ſurpriſe & affligée. Il luy parut meſme qu’il recevoit avec peine les ſervices qu’elle luy rendoit ; mais enfin, elle penſa que c’étoit peut-eſtre un effect de ſa maladie.

D’abord qu’elle fut à Blois, où la cour étoit alors, monſieur de Nemours ne put s’empeſcher d’avoir de la joie de ſavoir qu’elle étoit dans le meſme lieu que luy. Il eſſaya de la voir, & alla tous les jours chez monſieur de Clèves, ſur le prétexte de ſavoir de ſes nouvelles ; mais ce fut inutilement. Elle ne ſortoit point de la chambre de ſon mari, & avoit une douleur violente de l’état où elle le voyait. Monſieur de Nemours étoit déſeſpéré qu’elle fût ſi affligée ; il jugeoit aiſément combien cette affliction renouveloit l’amitié qu’elle avoit pour monſieur de Clèves, & combien cette amitié faiſçait une diverſion dangereuſe à la paſſion qu’elle avoit dans le cœur. Ce ſentiment luy donna un chagrin mortel pendant quelque temps ; mais l’extrémité du mal de monſieur de Clèves luy ouvrit de nouvelles eſpérances. Il vit que madame de Clèves ſeroit peut-eſtre en liberté de ſuivre ſon inclination, & qu’il pourroit trouver dans l’avenir une ſuite de bonheur & de plaiſirs durables. Il ne pouvoit ſoutenir cette penſée, tant elle luy donnoit de trouble & de tranſports, & il en éloignoit ſon eſprit par la crainte de ſe trouver trop malheureux, s’il venoit à perdre ſes eſpérances.

Cependant monſieur de Clèves étoit preſque abandonné des médecins. Un des derniers jours de ſon mal, après avoir paſſé une nuit tres-facheuſe, il dit ſur le matin qu’il vouloit repoſer. Madame de Clèves demeura ſeule dans ſa chambre ; il luy parut qu’au lieu de repoſer, il avoit beaucoup d’inquiétude. Elle s’approcha & ſe vint mettre à genoux devant ſon lit le viſage tout couvert de larmes. Monſieur de Clèves avoit réſolu de ne luy point témoigner le violent chagrin qu’il avoit contre elle ; mais les ſoyns qu’elle luy rendait, & ſon affliction, qui luy paraiſſçait quelquefois véritable, & qu’il regardoit auſſi quelquefois comme des marques de diſſimulation & de perfidie, luy cauſaient des ſentiments ſi oppoſez & ſi douloureux, qu’il ne les put renfermer en luy-meſme.

— Vous verſez bien des pleurs, Madame, luy dit-il, pour une mort que vous cauſez, & qui ne vous peut donner la douleur que vous faites paraître. Je ne ſuis plus en état de vous faire des reproches, continua-t-il avec une voix affaiblie par la maladie & par la douleur ; mais je meurs du cruel déplaiſir que vous m’avez donné. Fallait-il qu’une action auſſi extraordinaire que celle que vous aviez faite de me parler à Coulommiers eût ſi peu de ſuite ? Pourquoy m’éclairer ſur la paſſion que vous aviez pour monſieur de Nemours, ſi votre vertu n’avoit pas plus d’étendue pour y réſiſter ? Je vous aimais juſqu’à eſtre bien aiſe d’eſtre trompé, je l’avoue à ma honte ; j’ai regretté ce faux repos dont vous m’avez tiré. Que ne me laiſſiez-vous dans cet aveuglement tranquille dont jouiſſent tant de maris ? J’euſſe, peut-eſtre, ignoré toute ma vie que vous aimiez monſieur de Nemours. Je mourrai, ajoutat-il ; mais ſachez que vous me rendez la mort agréable, & qu’après m’avoir oſté l’eſtime & la tendreſſe que j’avais pour vous, la vie me feroit horreur. Que ferais-je de la vie, reprit-il, pour la paſſer avec une perſonne que j’ai tant aimée, & dont j’ai été ſi cruellement trompé, ou pour vivre ſéparé de cette meſme perſonne, & en venir à un éclat & à des violences ſi oppoſées à mon humeur & à la paſſion que j’avais pour vous ? Elle a été au-delà de ce que vous en avez vu, Madame ; je vous en ay caché la plus grande partie, par la crainte de vous importuner, ou de perdre quelque choſe de votre eſtime, par des manières qui ne convenaient pas à un mari. Enfin je méritais votre cœur ; encore une fois, je meurs ſans regret, puiſque je n’ai pu l’avoir, & que je ne puis plus le déſirer. Adieu, Madame, vous regretterez quelque jour un homme qui vous aimoit d’une paſſion véritable & légitime. Vous ſentirez le chagrin que trouvent les perſonnes raiſonnables dans ces engagements, & vous connaîtrez la différence d’eſtre aimée comme je vous aimais, à l’eſtre par des gens qui, en vous témoignant de l’amour, ne cherchent que l’honneur de vous ſéduire. Mais ma mort vous laiſſera en liberté, ajouta-t-il, & vous pourrez rendre monſieur de Nemours heureux, ſans qu’il vous en coûte des crimes. Qu’importe, reprit-il, ce qui arrivera quand je ne ſerai plus, & faut-il que j’aie la faibleſſe d’y jeter les yeux !

Madame de Clèves étoit ſi éloignée de s’imaginer que ſon mari pût avoir des ſoupçons contre elle, qu’elle écouta toutes ces paroles ſans les comprendre, & ſans avoir d’autre idée, ſinon qu’il luy reprochoit ſon inclination pour monſieur de Nemours ; enfin, ſortant tout d’un coup de ſon aveuglement : — Moi, des crimes ! s’écria-t-elle ; la penſée meſme m’en eſt inconnue. La vertu la plus auſtère ne peut inſpirer d’autre conduite que celle que j’ai eue ; & je n’ai jamais foit d’action dont je n’euſſe ſouhaité que vous euſſiez été témoin.

— Euſſiez-vous ſouhaité, répliqua monſieur de Clèves, en la regardant avec dédain, que je l’euſſe été des nuits que vous avez paſſées avec monſieur de Nemours ? Ah ! Madame, eſt-ce de vous dont je parle, quand je parle d’une femme qui a paſſé des nuits avec un homme ?

— Non, Monſieur, reprit-elle ; non, ce n’eſt pas de moy dont vous parlez. Je n’ai jamais paſſé ni de nuits ni de moments avec monſieur de Nemours. Il ne m’a jamais vue en particulier ; je ne l’ai jamais ſouffert, ni écouté, & j’en ferais tous les ſerments…

— N’en dites pas davantage, interrompit monſieur de Clèves ; de faux ſerments ou un aveu me feraient peut-eſtre une égale peine.

Madame de Clèves ne pouvoit répondre ; ſes larmes & ſa douleur luy oſtaient la parole ; enfin, faiſant un effort : — Regardez-moi du moins ; écoutez-moi, luy dit-elle. S’il n’ y alloit que de mon intéreſt, je ſouffrirais ces reproches ; mais il y va de votre vie. Écoutez-moi, pour l’amour de vous-meſme : il eſt impoſſible qu’avec tant de vérité, je ne vous perſuade mon innocence.

— Plût à Dieu que vous me la puiſſiez perſuader ! s’écria-t-il ; mais que me pouvez-vous dire ? Monſieur de Nemours n’a-t-il pas été à Coulommiers avec ſa sœur ? Et n’avait-il pas paſſé les deux nuits précédentes avec vous dans le jardin de la foreſt ?

— Si c’eſt là mon crime, répliqua-t-elle, il m’eſt aiſé de me juſtifier. Je ne vous demande point de me croire ; mais croyez tous vos domeſtiques, & ſachez ſi j’allai dans le jardin de la foreſt la veille que monſieur de Nemours vint à Coulommiers, & ſi je n’en ſortis pas le ſoyr d’auparavant deux heures plus toſt que je n’avais accoutumé.

Elle luy conta enſuite comme elle avoit cru voir quelqu’un dans ce jardin. Elle luy avoua qu’elle avoit cru que c’étoit monſieur de Nemours. Elle luy parla avec tant d’aſſurance, & la vérité ſe perſuade ſi aiſément lors meſme qu’elle n’eſt pas vraiſemblable, que monſieur de Clèves fut preſque convaincu de ſon innocence.

— Je ne ſais, luy dit-il, ſi je me dois laiſſer aller à vous croire. Je me ſens ſi proche de la mort, que je ne veux rien voir de ce qui me pourroit faire regretter la vie. Vous m’avez éclairci trop tard ; mais ce me ſera toujours un ſoulagement d’emporter la penſée que vous eſtes digne de l’eſtime que j’aie eue pour vous. Je vous prie que je puiſſe encore avoir la conſolation de croire que ma mémoire vous ſera chère, & que, s’il eût dépendu de vous, vous euſſiez eu pour moy les ſentiments que vous avez pour un autre.

Il voulut continuer ; mais une faibleſſe luy oſta la parole. Madame de Clèves fit venir les médecins ; ils le trouvèrent preſque ſans vie. Il languit néanmoins encore quelques jours, & mourut enfin avec une conſtance admirable.

Madame de Clèves demeura dans une affliction ſi violente, qu’elle perdit quaſi l’uſage de la raiſon. La reine la vint voir avec ſoyn, & la mena dans un couvent, ſans qu’elle sût où on la conduiſçait. Ses belles-sœurs la ramenèrent à Paris, qu’elle n’étoit pas encore en état de ſentir diſtinctement ſa douleur. Quand elle commença d’avoir la force de l’enviſager, & qu’elle vit quel mari elle avoit perdu, qu’elle conſidéra qu’elle étoit la cauſe de ſa mort, & que c’étoit par la paſſion qu’elle avoit eue pour un autre qu’elle en étoit cauſe, l’horreur qu’elle eut pour elle-meſme & pour monſieur de Nemours ne ſe peut repréſenter.

Ce prince n’oſa dans ces commencements luy rendre d’autres ſoyns que ceux que luy ordonnoit la bienſéance. Il connaiſſçait aſſez madame de Clèves, pour croire qu’un plus grand empreſſement luy ſeroit déſagréable ; mais ce qu’il apprit enſuite luy fit bien voir qu’il devoit avoir longtemps la meſme conduite.

Un écuyer qu’il avoit luy conta que le gentilhomme de monſieur de Clèves, qui étoit ſon ami intime, luy avoit dit, dans ſa douleur de la perte de ſon maître, que le voyage de monſieur de Nemours à Coulommiers étoit cauſe de ſa mort. Monſieur de Nemours fut extreſmement ſurpris de ce diſcours ; mais après y avoir foit réflexion, il devina une partie de la vérité, & il jugea bien quels ſeraient d’abord les ſentiments de madame de Clèves & quel éloignement elle auroit de luy, ſi elle croyoit que le mal de ſon mari eût été cauſé par la jalouſie. Il crut qu’il ne falloit pas meſme la faire ſitoſt ſouvenir de ſon nom ; & il ſuivit cette conduite, quelque pénible qu’elle luy parût.

Il fit un voyage à Paris, & ne put s’empeſcher néanmoins d’aller à ſa porte pour apprendre de ſes nouvelles. On luy dit que perſonne ne la voyait, & qu’elle avoit meſme défendu qu’on luy rendît compte de ceux qui l’iraient chercher. Peut-eſtre que ces ordres ſi exacts étaient donnez en vue de ce prince, & pour ne point entendre parler de luy. Monſieur de Nemours étoit trop amoureux pour pouvoir vivre ſi abſolument privé de la vue de madame de Clèves. Il réſolut de trouver des moyens, quelque difficyles qu’ils puſſent eſtre, de ſortir d’un état qui luy paraiſſçait ſi inſupportable.

La douleur de cette princeſſe paſſçait les bornes de la raiſon. Ce mari mourant, & mourant à cauſe d’elle & avec tant de tendreſſe pour elle, ne luy ſortoit point de l’eſprit. Elle repaſſçait inceſſamment tout ce qu’elle luy devait, & elle ſe faiſçait un crime de n’avoir pas eu de la paſſion pour luy, comme ſi c’eût été une choſe qui eût été en ſon pouvoir. Elle ne trouvoit de conſolation qu’à penſer qu’elle le regrettoit autant qu’il méritoit d’eſtre regretté, & qu’elle ne feroit dans le reſte de ſa vie que ce qu’il auroit été bien aiſe qu’elle eût foit s’il avoit vécu.

Elle avoit penſé pluſieurs fois comment il avoit ſu que monſieur de Nemours étoit venu à Coulommiers ; elle ne ſoupçonnoit pas ce prince de l’avoir conté, & il luy paraiſſçait meſme indifférent qu’il l’eût redit, tant elle ſe croyoit guérie & éloignée de la paſſion qu’elle avoit eue pour luy. Elle ſentoit néanmoins une douleur vive de s’imaginer qu’il étoit cauſe de la mort de ſon mari, & elle ſe ſouvenoit avec peine de la crainte que monſieur de Clèves luy avoit témoignée en mourant qu’elle ne l’épouſat ; mais toutes ces douleurs ſe confondaient dans celle de la perte de ſon mari, & elle croyoit n’en avoir point d’autre.

Après que pluſieurs mois furent paſſez, elle ſortit de cette violente affliction où elle était, & paſſa dans un état de triſteſſe & de langueur. Madame de Martigues fit un voyage à Paris, & la vit avec ſoyn pendant le ſéjour qu’elle y fit. Elle l’entretint de la cour & de tout ce qui s’y paſſçait ; & quoyque madame de Clèves ne parût pas y prendre intéreſt, madame de Martigues ne laiſſçait pas de luy en parler pour la divertir.

Elle luy conta des nouvelles du vidame, de monſieur de Guiſe, & de tous les autres qui étaient diſtinguez par leur perſonne ou par leur mérite.

— Pour monſieur de Nemours, dit-elle, je ne ſais ſi les affaires ont pris dans ſon cœur la place de la galanterie ; mais il a bien moins de joie qu’il n’avoit accoutumé d’en avoir, il paraît fort retiré du commerce des femmes. Il foit ſouvent des voyages à Paris, & je crois meſme qu’il y eſt préſentement.

Le nom de monſieur de Nemours ſurprit madame de Clèves & la fit rougir. Elle changea de diſcours, & madame de Martigues ne s’aperçut point de ſon trouble.

Le lendemain, cette princeſſe, qui cherchoit des occupations conformes à l’état où elle était, alla proche de chez elle voir un homme qui faiſçait des ouvrages de ſoye d’une façon particulière ; & elle y fut dans le deſſein d’en faire faire de ſemblables. Après qu’on les luy eut montrez, elle vit la porte d’une chambre où elle crut qu’il y en avoit encore ; elle dit qu’ on la luy ouvrît. Le maître répondit qu’il n’en avoit pas la clef, & qu’elle étoit occupée par un homme qui y venoit quelquefois pendant le jour pour deſſiner de belles maiſons & des jardins que l’on voyoit de ſes feneſtres.

— C’eſt l’homme du monde le mieux fait, ajouta-t-il ; il n’a guère la mine d’eſtre réduit à gagner ſa vie. Toutes les fois qu’il vient céans, je le vois toujours regarder les maiſons & les jardins ; mais je ne le vois jamais travailler.

Madame de Clèves écoutoit ce diſcours avec une grande attention. Ce que luy avoit dit madame de Martigues, que monſieur de Nemours étoit quelquefois à Paris, ſe joignit dans ſon imagination à cet homme bien foit qui venoit proche de chez elle, & luy fit une idée de monſieur de Nemours, & de monſieur de Nemours appliqué à la voir, qui luy donna un trouble confus, dont elle ne ſavoit pas meſme la cauſe. Elle alla vers les feneſtres pour voir où elles donnaient ; elle trouva qu’elles voyaient tout ſon jardin & la face de ſon appartement. Et, lorſqu’elle fut dans ſa chambre, elle remarqua aiſément cette meſme feneſtre où l’on luy avoit dit que venoit cet homme. La penſée que c’étoit monſieur de Nemours changea entièrement la ſituation de ſon eſprit ; elle ne ſe trouva plus dans un certain triſte repos qu’elle commençait à goûter, elle ſe ſentit inquiète & agitée. Enfin ne pouvant demeurer avec elle-meſme, elle ſortit, & alla prendre l’air dans un jardin hors des faubourgs, où elle penſçait eſtre ſeule. Elle crut en y arrivant qu’elle ne s’étoit pas trompée ; elle ne vit aucune apparence qu’il y eût quelqu’un, & elle ſe promena aſſez longtemps.

Après avoir traverſé un petit bois, elle aperçut, au bout d’une allée, dans l’endroit le plus reculé du jardin, une manière de cabinet ouvert de tous coſtez, où elle adreſſa ſes pas. Comme elle en fut proche, elle vit un homme couché ſur des bancs, qui paraiſſçait enſeveli dans une reſverie profonde, & elle reconnut que c’étoit monſieur de Nemours. Cette vue l’arreſta tout court. Mais ſes gens qui la ſuivaient firent quelque bruit, qui tira monſieur de Nemours de ſa reſverie. Sans regarder qui avoit cauſé le bruit qu’il avoit entendu, il ſe leva de ſa place pour éviter la compagnie qui venoit vers luy, & tourna dans une autre allée, en faiſant une révérence fort baſſe, qui l’empeſcha meſme de voir ceux qu’il ſaluait.

S’il eût ſu ce qu’il évitait, avec quelle ardeur ſerait-il retourné ſur ſes pas ! Mais il continua à ſuivre l’allée, & madame de Clèves le vit ſortir par une porte de derrière où l’attendoit ſon carroſſe. Quel effect produiſit cette vue d’un moment dans le cœur de madame de Clèves ! Quelle paſſion endormie ſe ralluma dans ſon cœur, & avec quelle violence ! Elle s’alla aſſeoir dans le meſme endroit d’où venoit de ſortir monſieur de Nemours ; elle y demeura comme accablée. Ce prince ſe préſenta à ſon eſprit, aimable au-deſſus de tout ce qui étoit au monde, l’aimant depuis longtemps avec une paſſion pleine de reſpect juſqu’à ſa douleur, ſongeant à la voir ſans ſonger à en eſtre vu, quittant la cour, dont il faiſçait les délices, pour aller regarder les murailles qui la refermaient, pour venir reſver dans des lieux où il ne pouvoit prétendre de la rencontrer ; enfin un homme digne d’eſtre aimé par ſon ſeul attachement, & pour qui elle avoit une inclination ſi violente, qu’elle l’auroit aimé, quand il ne l’auroit pas aimée ; mais de plus, un homme d’une qualité élevée & convenable à la ſienne. Plus de devoir, plus de vertu qui s’oppoſaſſent à ſes ſentiments ; tous les obſtacles étaient levez, & il ne reſtoit de leur état paſſé que la paſſion de monſieur de Nemours pour elle, & que celle qu’elle avoit pour luy.

Toutes ces idées furent nouvelles à cette princeſſe. L’affliction de la mort de monſieur de Clèves l’avoit aſſez occupée, pour avoir empeſché qu’elle n’y eût jeté les yeux. La préſence de monſieur de Nemours les amena en foule dans ſon eſprit ; mais, quand il en eut été pleinement rempli, & qu’elle ſe ſouvint auſſi que ce meſme homme, qu’elle regardoit comme pouvant l’épouſer, étoit celuy qu’elle avoit aimé du vivant de ſon mari, & qui étoit la cauſe de ſa mort, que meſme en mourant, il luy avoit témoigné de la crainte qu’elle ne l’épouſat, ſon auſtère vertu étoit ſi bleſſée de cette imagination, qu’elle ne trouvoit guère moins de crime à épouſer monſieur de Nemours qu’elle en avoit trouvé à l’aimer pendant la vie de ſon mari. Elle s’abandonna à ces réflexions ſi contraires à ſon bonheur ; elle les fortifia encore de pluſieurs raiſons qui regardaient ſon repos & les maux qu’elle prévoyoit en épouſant ce prince. Enfin, après avoir demeuré deux heures dans le lieu où elle était, elle s’en revint chez elle, perſuadée qu’elle devoit fuir ſa vue comme une choſe entièrement oppoſée à ſon devoir.

Mais cette perſuaſion, qui étoit un effect de ſa raiſon & de ſa vertu, n’entraînoit pas ſon cœur. Il demeuroit attaché à monſieur de Nemours avec une violence qui la mettoit dans un état digne de compaſſion, & qui ne luy laiſſa plus de repos ; elle paſſa une des plus cruelles nuits qu’elle eût jamais paſſées. Le matin, ſon premier mouvement fut d’aller voir s’il n’y auroit perſonne à la feneſtre qui donnoit chez elle ; elle y alla, elle y vit monſieur de Nemours. Cette vue la ſurprit, & elle ſe retira avec une promptitude qui fit juger à ce prince qu’il avoit été reconnu. Il avoit ſouvent déſiré de l’eſtre, depuis que ſa paſſion luy avoit foit trouver ces moyens de voir madame de Clèves ; & lorſqu’il n’eſpéroit pas d’avoir ce plaiſir, il alloit reſver dans le meſme jardin où elle l’avoit trouvé.

Laſſé enfin d’un état ſi malheureux & ſi incertain, il réſolut de tenter quelque voie d’éclaircir ſa deſtinée.

— « Que veux-je attendre ? diſçait-il ; il y a longtemps que je ſais que j’en ſuis aimé ; elle eſt libre, elle n’a plus de devoir à m’oppoſer. Pourquoy me réduire à la voir ſans en eſtre vu, & ſans luy parler ? Eſt-il poſſible que l’amour m’ ait ſi abſolument oſté la raiſon & la hardieſſe, & qu’il m’ait rendu ſi différent de ce que j’ai été dans les autres paſſions de ma vie ? J’ai dû reſpecter la douleur de madame de Clèves ; mais je la reſpecte trop longtemps, & je luy donne le loiſir d’éteindre l’inclination qu’elle a pour moi. »

Après ces réflexions, il ſongea aux moyens dont il devoit ſe ſervir pour la voir. Il crut qu’il n’ y avoit plus rien qui l’obligeat à cacher ſa paſſion au vidame de Chartres ; il réſolut de luy en parler, & de luy dire le deſſein qu’il avoit pour ſa nièce.

Le vidame étoit alors à Paris : tout le monde y étoit venu donner ordre à ſon équipage & à ſes habits, pour ſuivre le roi, qui devoit conduire la reine d’Eſpagne. Monſieur de Nemours alla donc chez le vidame, & luy fit un aveu ſincère de tout ce qu’il luy avoit caché juſqu’alors, à la réſerve des ſentiments de madame de Clèves dont il ne voulut pas paraître inſtruit.

Le vidame reçut tout ce qu’il luy dit avec beaucoup de joie, & l’aſſura que ſans ſavoir ſes ſentiments, il avoit ſouvent penſé, depuis que madame de Clèves étoit veuve, qu’elle étoit la ſeule perſonne digne de luy. Monſieur de Nemours le pria de luy donner les moyens de luy parler, & de ſavoir quelles étaient ſes diſpoſitions.

Le vidame luy propoſa de le mener chez elle ; mais monſieur de Nemours crut qu’elle en ſeroit choquée parce qu’elle ne voyoit encore perſonne. Ils trouvèrent qu’il falloit que monſieur le vidame la priat de venir chez luy, ſur quelque prétexte, & que monſieur de Nemours y vînt par un eſcalier dérobé, afin de n’eſtre vu de perſonne. Cela s’exécuta comme ils l’avaient réſolu : madame de Clèves vint ; le vidame l’alla recevoir, & la conduiſit dans un grand cabinet, au bout de ſon appartement. Quelque temps après, monſieur de Nemours entra, comme ſi le haſard l’eût conduit. Madame de Clèves fut extreſmement ſurpriſe de le voir : elle rougit, & eſſaya de cacher ſa rougeur. Le vidame parla d’abord de choſes différentes, & ſortit, ſuppoſant qu’il avoit quelque ordre à donner. Il dit à madame de Clèves qu’il la prioit de faire les honneurs de chez luy, & qu’il alloit rentrer dans un moment.

L’on ne peut exprimer ce que ſentirent monſieur de Nemours & madame de Clèves, de ſe trouver ſeuls & en état de ſe parler pour la première fois. Ils demeurèrent quelque temps ſans rien dire ; enfin, monſieur de Nemours rompant le ſilence : — Pardonnerez-vous à monſieur de Chartres, Madame, luy dit-il, de m’avoir donné l’occaſion de vous voir, & de vous entretenir, que vous m’avez toujours ſi cruellement oſtée ?

— Je ne luy dois pas pardonner, répondit-elle, d’avoir oublié l’état où je ſuis, & à quoy il expoſe ma réputation.

En prononçant ces paroles, elle voulut s’en aller ; & monſieur de Nemours, la retenant : — Ne craignez rien, Madame, répliqua-t-il, perſonne ne ſçait que je ſuis icy, & aucun haſard n’eſt à craindre. Écoutez-moi, Madame, écoutez-moi ; ſi ce n’eſt par bonté, que ce ſoyt du moins pour l’amour de vous-meſme, & pour vous délivrer des extravagances où m’emporteroit infailliblement une paſſion dont je ne ſuis plus le maître.

Madame de Clèves céda pour la première fois au penchant qu’elle avoit pour monſieur de Nemours, & le regardant avec des yeux pleins de douceur & de charmes : — Mais qu’eſpérez-vous, luy dit-elle, de la complaiſance que vous me demandez ? Vous vous repentirez, peut-eſtre, de l’avoir obtenue, & je me repentirai infailliblement de vous l’avoir accordée. Vous méritez une deſtinée plus heureuſe que celle que vous avez eue juſqu’icy, & que celle que vous pouvez trouver à l’avenir, à moins que vous ne la cherchiez ailleurs !

— Moi, Madame, luy dit-il, chercher du bonheur ailleurs ! Et y en a-t-il d’autre que d’eſtre aimé de vous ? Quoique je ne vous aie jamais parlé, je ne ſaurais croire, Madame, que vous ignoriez ma paſſion, & que vous ne la connaiſſiez pour la plus véritable & la plus violente qui ſera jamais. A quelle épreuve a-t-elle été par des choſes qui vous ſont inconnues ? Et à quelle épreuve l’avez-vous miſe par vos rigueurs ?

— Puiſque vous voulez que je vous parle, & que je m’y réſous, répondit madame de Clèves en s’aſſeyant, je le ferai avec une ſincérité que vous trouverez malaiſément dans les perſonnes de mon ſexe. Je ne vous dirai point que je n’ai pas vu l’attachement que vous avez eu pour moy ; peut-eſtre ne me croiriezvous pas quand je vous le dirais. Je vous avoue donc, non ſeulement que je l’ai vu, mais que je l’ai vu tel que vous pouvez ſouhaiter qu’il m’ait paru.

— Et ſi vous l’avez vu, Madame, interrompit-il, eſt-il poſſible que vous n’en ayez point été touchée ? Et oſerais-je vous demander s’il n’a foit aucune impreſſion dans votre cœur ?

— Vous en avez dû juger par ma conduite, luy répliqua-t-elle ; mais je voudrais bien ſavoir ce que vous en avez penſé.

— Il faudroit que je fuſſe dans un état plus heureux pour vous l’oſer dire, répondit-il ; & ma deſtinée a trop peu de rapport à ce que je vous dirais. Tout ce que je puis vous apprendre, Madame, c’eſt que j’ai ſouhaité ardemment que vous n’euſſiez pas avoué à monſieur de Clèves ce que vous me cachiez, & que vous luy euſſiez caché ce que vous m’euſſiez laiſſé voir.

— Comment avez-vous pu découvrir, reprit-elle en rougiſſant, que j’aie avoué quelque choſe à monſieur de Clèves ?

— Je l’ai ſu par vous-meſme, Madame, répondit-il ; mais, pour me pardonner la hardieſſe que j’ai eue de vous écouter, ſouvenez-vous ſi j’ai abuſé de ce que j’ai entendu, ſi mes eſpérances en ont augmenté, & ſi j’ai eu plus de hardieſſe à vous parler.

Il commença à luy conter comme il avoit entendu ſa converſation avec monſieur de Clèves ; mais elle l’interrompit avant qu’il eût achevé.

— Ne m’en dites pas davantage, luy dit-elle ; je vois préſentement par où vous avez été ſi bien inſtruit. Vous ne me le parûtes déjà que trop chez madame la dauphine, qui avoit ſu cette aventure par ceux à qui vous l’aviez confiée.

Monſieur de Nemours luy apprit alors de quelle ſorte la choſe étoit arrivée.

— Ne vous excuſez point, reprit-elle ; il y a longtemps que je vous ay pardonné, ſans que vous m’ayez dit de raiſon. Mais puiſque vous avez appris par moi-meſme ce que j’avais eu deſſein de vous cacher toute ma vie, je vous avoue que vous m’avez inſpiré des ſentiments qui m’étaient inconnus devant que de vous avoir vu, & dont j’avais meſme ſi peu d’idée, qu’ils me donnèrent d’abord une ſurpriſe qui augmentoit encore le trouble qui les ſuit toujours. Je vous fais cet aveu avec moins de honte, parce que je le fais dans un temps où je le puis faire ſans crime, & que vous avez vu que ma conduite n’a pas été réglée par mes ſentiments.

— Croyez-vous, Madame, luy dit monſieur de Nemours, en ſe jetant à ſes genoux, que je n’expire pas à vos pieds de joie & de tranſport ?

— Je ne vous apprends, luy répondit-elle en ſouriant, que ce que vous ne ſaviez déjà que trop.

— Ah ! Madame, répliqua-t-il, quelle différence de le ſavoir par un effect du haſard, ou de l’apprendre par vous-meſme, & de voir que vous voulez bien que je le ſache !

— Il eſt vrai, luy dit-elle, que je veux bien que vous le ſachiez, & que je trouve de la douceur à vous le dire. Je ne ſais meſme ſi je ne vous le dis point, plus pour l’amour de moy que pour l’amour de vous. Car enfin cet aveu n’aura point de ſuite, & je ſuivrai les règles auſtères que mon devoir m’impoſe.

— Vous n’y ſongez pas, Madame, répondit monſieur de Nemours ; il n’y a plus de devoir qui vous lie, vous eſtes en liberté ; & ſi j’oſais, je vous dirais meſme qu’il dépend de vous de faire en ſorte que votre devoir vous oblige un jour à conſerver les ſentiments que vous avez pour moi.

— Mon devoir, répliqua-t-elle, me défend de penſer jamais à perſonne, & moins à vous qu’à qui que ce ſoyt au monde, par des raiſons qui vous ſont inconnues.

— Elles ne me le ſont peut-eſtre pas, Madame, repritil ; mais ce ne ſont point de véritables raiſons. Je crois ſavoir que monſieur de Clèves m’a cru plus heureux que je n’étais, & qu’il s’eſt imaginé que vous aviez approuvé des extravagances que la paſſion m’a foit entreprendre ſans votre aveu.

— Ne parlons point de cette aventure, luy dit-elle, je n’en ſaurais ſoutenir la penſée ; elle me foit honte, & elle m’eſt auſſi trop douloureuſe par les ſuites qu’elle a eues. Il n’eſt que trop véritable que vous eſtes cauſe de la mort de monſieur de Clèves ; les ſoupçons que luy a donnez votre conduite inconſidérée luy ont coûté la vie, comme ſi vous la luy aviez oſtée de vos propres mains. Voyez ce que je devrais faire, ſi vous en étiez venus enſemble à ces extrémitez, & que le meſme malheur en fût arrivé. Je ſais bien que ce n’eſt pas la meſme choſe à l’égard du monde ; mais au mien il n’y a aucune différence, puiſque je ſais que c’eſt par vous qu’il eſt mort, & que c’eſt à cauſe de moi.

— Ah ! Madame, luy dit monſieur de Nemours, quel fantoſme de devoir oppoſez-vous à mon bonheur ? Quoi ! Madame, une penſée vaine & ſans fondement vous empeſchera de rendre heureux un homme que vous ne haïſſez pas ? Quoi ! j’aurais pu concevoir l’eſpérance de paſſer ma vie avec vous ; ma deſtinée m’auroit conduit à aimer la plus eſtimable perſonne du monde ; j’aurais vu en elle tout ce qui peut faire une adorable maîtreſſe ; elle ne m’auroit pas haï, & je n’aurais trouvé dans ſa conduite que tout ce qui peut eſtre à déſirer dans une femme ? Car enfin, Madame, vous eſtes peut-eſtre la ſeule perſonne en qui ces deux choſes ſe ſoyent jamais trouvées au degré qu’elles ſont en vous. Tous ceux qui épouſent des maîtreſſes dont ils ſont aimez, tremblent en les épouſant, & regardent avec crainte, par rapport aux autres, la conduite qu’elles ont eue avec eux ; mais en vous, Madame, rien n’eſt à craindre, & on ne trouve que des ſujets d’admiration. N’aurais-je enviſagé, dis-je, une ſi grande félicyté, que pour vous y voir apporter vous-meſme des obſtacles ? Ah ! Madame, vous oubliez que vous m’avez diſtingué du reſte des hommes, ou plutoſt vous ne m’en avez jamais diſtingué : vous vous eſtes trompée, & je me ſuis flatté.

— Vous ne vous eſtes point flatté, luy répondit-elle ; les raiſons de mon devoir ne me paraîtraient peut-eſtre pas ſi fortes ſans cette diſtinction dont vous vous doutez, & c’eſt elle qui me foit enviſager des malheurs à m’attacher à vous.

— Je n’ai rien à répondre, Madame, reprit-il, quand vous me faites voir que vous craignez des malheurs ; mais je vous avoue qu’après tout ce que vous avez bien voulu me dire, je ne m’attendais pas à trouver une ſi cruelle raiſon.

— Elle eſt ſi peu offenſante pour vous, reprit madame de Clèves, que j’ai meſme beaucoup de peine à vous l’apprendre.

— Hélas ! Madame, répliqua-t-il, que pouvez-vous craindre qui me flatte trop, après ce que vous venez de me dire ?

— Je veux vous parler encore avec la meſme ſincérité que j’ai déjà commencé, reprit-elle, & je vais paſſer par-deſſus toute la retenue & toutes les délicateſſes que je devrais avoir dans une première converſation, mais je vous conjure de m’écouter ſans m’interrompre.

— « Je crois devoir à votre attachement la faible récompenſe de ne vous cacher aucun de mes ſentiments, & de vous les laiſſer voir tels qu’ils ſont. Ce ſera apparemment la ſeule fois de ma vie que je me donnerai la liberté de vous les faire paraître ; néanmoins je ne ſaurais vous avouer, ſans honte, que la certitude de n’eſtre plus aimée de vous, comme je le ſuis, me paraît un ſi horrible malheur, que, quand je n’aurais point des raiſons de devoir inſurmontables, je doute ſi je pourrais me réſoudre à m’expoſer à ce malheur. Je ſais que vous eſtes libre, que je le ſuis, & que les choſes ſont d’une ſorte que le public n’auroit peut-eſtre pas ſujet de vous blamer, ni moy non plus, quand nous nous engagerions enſemble pour jamais. Mais les hommes conſervent-ils de la paſſion dans ces engagements éternels ? Dois-je eſpérer un miracle en ma faveur & puis-je me mettre en état de voir certainement finir cette paſſion dont je ferais toute ma félicyté ? Monſieur de Clèves étoit peut-eſtre l’unique homme du monde capable de conſerver de l’amour dans le mariage. Ma deſtinée n’a pas voulu que j’aie pu profiter de ce bonheur ; peut-eſtre auſſi que ſa paſſion n’avoit ſubſiſté que parce qu’il n’en auroit pas trouvé en moi. Mais je n’aurais pas le meſme moyen de conſerver la voſtre : je crois meſme que les obſtacles ont foit votre conſtance. Vous en avez aſſez trouvé pour vous animer à vaincre ; & mes actions involontaires, ou les choſes que le haſard vous a appriſes, vous ont donné aſſez d’eſpérance pour ne vous pas rebuter.

— Ah ! Madame, reprit monſieur de Nemours, je ne ſaurais garder le ſilence que vous m’impoſez : vous me faites trop d’injuſtice, & vous me faites trop voir combien vous eſtes éloignée d’eſtre prévenue en ma faveur.

— J’avoue, répondit-elle, que les paſſions peuvent me conduire ; mais elles ne ſauraient m’aveugler. Rien ne me peut empeſcher de connaître que vous eſtes né avec toutes les diſpoſitions pour la galanterie, & toutes les qualitez qui ſont propres à y donner des ſuccès heureux. Vous avez déjà eu pluſieurs paſſions, vous en auriez encore ; je ne ferais plus votre bonheur ; je vous verrais pour une autre comme vous auriez été pour moi. J’en aurais une douleur mortelle, & je ne ſerais pas meſme aſſurée de n’avoir point le malheur de la jalouſie. Je vous en ay trop dit pour vous cacher que vous me l’avez foit connaître, & que je ſouffris de ſi cruelles peines le ſoyr que la reine me donna cette lettre de madame de Thémines, que l’on diſçait qui s’adreſſçait à vous, qu’il m’en eſt demeuré une idée qui me foit croire que c’eſt le plus grand de tous les maux.

— « Par vanité ou par goût, toutes les femmes ſouhaitent de vous attacher. Il y en a peu à qui vous ne plaiſiez ; mon expérience me feroit croire qu’il n’y en a point à qui vous ne puiſſiez plaire. Je vous croirais toujours amoureux & aimé, & je ne me tromperais pas ſouvent. Dans cet état néanmoins, je n’aurais d’autre parti à prendre que celuy de la ſouffrance ; je ne ſais meſme ſi j’oſerais me plaindre. On foit des reproches à un amant ; mais en fait-on à un mari, quand on n’a à luy reprocher que de n’avoir plus d’amour ? Quand je pourrais m’accoutumer à cette ſorte de malheur, pourrais-je m’accoutumer à celuy de croire voir toujours monſieur de Clèves vous accuſer de ſa mort, me reprocher de vous avoir aimé, de vous avoir épouſé & me faire ſentir la différence de ſon attachement au voſtre ? Il eſt impoſſible, continua-t-elle, de paſſer par-deſſus des raiſons ſi fortes : il faut que je demeure dans l’état où je ſuis, & dans les réſolution que j’ai priſes de n’en ſortir jamais.

— Hé ! croyez-vous le pouvoir, Madame ? s’écria monſieur de Nemours. Penſezvous que vos réſolutions tiennent contre un homme qui vous adore, & qui eſt aſſez heureux pour vous plaire ? Il eſt plus difficyle que vous ne penſez, Madame, de réſiſter à ce qui nous plaît & à ce qui nous aime. Vous l’avez foit par une vertu auſtère, qui n’a preſque point d’exemple ; mais cette vertu ne s’oppoſe plus à vos ſentiments, & j’eſpère que vous les ſuivrez malgré vous.

— Je ſais bien qu’il n’y a rien de plus difficyle que ce que j’entreprends, répliqua madame de Clèves ; je me défie de mes forces au milieu de mes raiſons. Ce que je crois devoir à la mémoire de monſieur de Clèves ſeroit faible, s’il n’étoit ſoutenu par l’intéreſt de mon repos ; & les raiſons de mon repos ont beſoin d’eſtre ſoutenues de celles de mon devoir. Mais quoyque je me défie de moi-meſme, je crois que je ne vaincrai jamais mes ſcrupules, & je n’eſpère pas auſſi de ſurmonter l’inclination que j’ai pour vous. Elle me rendra malheureuſe, & je me priverai de votre vue, quelque violence qu’il m’en coûte. Je vous conjure, par tout le pouvoir que j’ai ſur vous, de ne chercher aucune occaſion de me voir. Je ſuis dans un état qui me foit des crimes de tout ce qui pourroit eſtre permis dans un autre temps, & la ſeule bienſéance interdit tout commerce entre nous.

Monſieur de Nemours ſe jeta à ſes pieds, & s’abandonna à tous les divers mouvemens dont il étoit agité. Il luy fit voir, & par ſes paroles & par ſes pleurs, la plus vive & la plus tendre paſſion dont un cœur ait jamais été touché. Celuy de madame de Clèves n’étoit pas inſenſible, et, regardant ce prince avec des yeux un peu groſſis par les larmes : — Pourquoy faut-il, s’écria-t-elle, que je vous puiſſe accuſer de la mort de monſieur de Clèves ? Que n’ai-je commencé à vous connaître depuis que je ſuis libre, ou pourquoy ne vous ai-je pas connu devant que d’eſtre engagée ? Pourquoy la deſtinée nous ſépare-t-elle par un obſtacle ſi invincible ?

— Il n’y a point d’obſtacle, Madame, reprit monſieur de Nemours. Vous ſeule vous oppoſez à mon bonheur ; vous ſeule vous impoſez une loi que la vertu & la raiſon ne vous ſauraient impoſer.

— Il eſt vrai, répliqua-t-elle, que je ſacrifie beaucoup à un devoir qui ne ſubſiſte que dans mon imagination. Attendez ce que le temps pourra faire. Monſieur de Clèves ne foit encore que d’expirer, & cet objet funeſte eſt trop proche pour me laiſſer des vues claires & diſtinctes. Ayez cependant le plaiſir de vous eſtre foit aimer d’une perſonne qui n’auroit rien aimé, ſi elle ne vous avoit jamais vu ; croyez que les ſentiments que j’ai pour vous ſeront éternels, & qu’ils ſubſiſteront également, quoy que je faſſe. Adieu, luy dit-elle ; voicy une converſation qui me foit honte : rendez-en compte à monſieur le vidame ; j’y conſens, & je vous en prie.

Elle ſortit en diſant ces paroles, ſans que monſieur de Nemours pût la retenir. Elle trouva monſieur le vidame dans la chambre la plus proche. Il la vit ſi troublée qu’il n’oſa luy parler, & il la remit en ſon carroſſe ſans luy rien dire. Il revint trouver monſieur de Nemours, qui étoit ſi plein de joie, de triſteſſe, d’étonnement & d’admiration, enfin, de tous les ſentiments que peut donner une paſſion pleine de crainte & d’eſpérance, qu’il n’avoit pas l’uſage de la raiſon. Le vidame fut longtemps à obtenir qu’il luy rendit compte de ſa converſation. Il le fit enfin ; & monſieur de Chartres, ſans eſtre amoureux, n’eut pas moins d’admiration pour la vertu, l’eſprit & le mérite de madame de Clèves, que monſieur de Nemours en avoit luy-meſme. Ils examinèrent ce que ce prince devoit eſpérer de ſa deſtinée ; et, quelques craintes que ſon amour luy pût donner, il demeura d’accord avec monſieur le vidame qu’il étoit impoſſible que madame de Clèves demeurat dans les réſolutions où elle était. Ils convinrent néanmoins qu’il falloit ſuivre ſes ordres, de crainte que, ſi le public s’apercevoit de l’attachement qu’il avoit pour elle, elle ne fit des déclarations & ne prît engagements vers le monde, qu’elle ſoutiendroit dans la ſuite, par la peur qu’on ne crût qu’elle l’eût aimé du vivant de ſon mari.

Monſieur de Nemours ſe détermina à ſuivre le roi. C’étoit un voyage dont il ne pouvoit auſſi bien ſe diſpenſer, & il réſolut à s’en aller, ſans tenter meſme de revoir madame de Clèves du lieu où il l’avoit vue quelquefois. Il pria monſieur le vidame de luy parler. Que ne luy dit-il point pour luy dire ? Quel nombre infini de raiſons pour la perſuader de vaincre ſes ſcrupules ! Enfin, une partie de la nuit étoit paſſée devant que monſieur de Nemours ſongeat à le laiſſer en repos.

Madame de Clèves n’étoit pas en état d’en trouver : ce luy étoit une choſe ſi nouvelle d’eſtre ſortie de cette contrainte qu’elle s’étoit impoſée, d’avoir ſouffert, pour la première fois de ſa vie, qu’on luy dît qu’on étoit amoureux d’elle, & d’avoir dit elle-meſme qu’elle aimait, qu’elle ne ſe connaiſſçait plus. Elle fut étonnée de ce qu’elle avoit foit ; elle s’en repentit ; elle en eut de la joie : tous ſes ſentiments étaient pleins de trouble & de paſſion. Elle examina encore les raiſons de ſon devoir qui s’oppoſaient à ſon bonheur ; elle ſentit de la douleur de les trouver ſi fortes, & elle ſe repentit de les avoir ſi bien montrées à monſieur de Nemours. Quoique la penſée de l’épouſer luy fût venue dans l’eſprit ſitoſt qu’elle l’avoit revu dans ce jardin, elle ne luy avoit pas foit la meſme impreſſion que venoit de faire la converſation qu’elle avoit eue avec luy ; & il y avoit des moments où elle avoit de la peine à comprendre qu’elle pût eſtre malheureuſe en l’épouſant. Elle eût bien voulu ſe pouvoir dire qu’elle étoit mal fondée, & dans ſes ſcrupules du paſſé, & dans ſes craintes de l’avenir. La raiſon & ſon devoir luy montraient, dans d’autres moments, des choſes tout oppoſées, qui l’emportaient rapidement à la réſolution de ne ſe point remarier & de ne voir jamais monſieur de Nemours. Mais c’étoit une réſolution bien violente à établir dans un cœur auſſi touché que le ſien, & auſſi nouvellement abandonné aux charmes de l’amour. Enfin, pour ſe donner quelque calme, elle penſa qu’il n’étoit point encore néceſſaire qu’elle ſe fît la violence de prendre des réſolutions ; la bienſéance luy donnoit un temps conſidérable à ſe déterminer ; mais elle réſolut de demeurer ferme à n’avoir aucun commerce avec monſieur de Nemours. Le vidame la vint voir, & ſervit ce prince avec tout l’eſprit & l’application imaginables. Il ne la put faire changer ſur ſa conduite, ni ſur celle qu’elle avoit impoſée à monſieur de Nemours. Elle luy dit que ſon deſſein étoit de demeurer dans l’état où elle ſe trouvoit ; qu’elle connaiſſçait que ce deſſein étoit difficyle à exécuter ; mais qu’elle eſpéroit d’en avoir la force. Elle luy fit ſi bien voir à quel point elle étoit touchée de l’opinion que monſieur de Nemours avoit cauſé la mort à ſon mari, & combien elle étoit perſuadée qu’elle feroit une action contre ſon devoir en l’épouſant, que le vidame craignit qu’il ne fût malaiſé de luy oſter cette impreſſion.

Il ne dit pas à ce prince ce qu’il penſçait, & en luy rendant compte de ſa converſation, il luy laiſſa toute l’eſpérance que la raiſon doit donner à un homme qui eſt aimé.

Ils partirent le lendemain, & allèrent joindre le roi. Monſieur le vidame écrivit à madame de Clèves, à la prière de monſieur de Nemours, pour luy parler de ce prince ; et, dans une ſeconde lettre qui ſuivit bientoſt la première, monſieur de Nemours y mit quelques lignes de ſa main. Mais madame de Clèves, qui ne vouloit pas ſortir des règles qu’elle s’étoit impoſées, & qui craignoit les accidents qui peuvent arriver par les lettres, manda au vidame qu’elle ne recevroit plus les ſiennes, s’il continuoit à luy parler de monſieur de Nemours ; & elle luy manda ſi fortement, que ce prince le pria meſme de ne le plus nommer.

La cour alla conduire la reine d’Eſpagne juſqu’ en Poitou. Pendant cette abſence, madame de Clèves demeura à elle-meſme, et, à meſure qu’elle étoit éloignée de monſieur de Nemours & de tout ce qui l’en pouvoit faire ſouvenir, elle rappeloit la mémoire de monſieur de Clèves, qu’elle ſe faiſçait un honneur de conſerver. Les raiſons qu’elle avoit de ne point épouſer monſieur de Nemours luy paraiſſaient fortes du coſté de ſon devoir, & inſurmontables du coſté de ſon repos. La fin de l’amour de ce prince, & les maux de la jalouſie qu’elle croyoit infaillibles dans un mariage, luy montraient un malheur certain où elle s’alloit jeter ; mais elle voyoit auſſi qu’elle entreprenoit une choſe impoſſible, que de réſiſter en préſence au plus aimable homme du monde, qu’elle aimoit & dont elle étoit aimée, & de luy réſiſter ſur une choſe qui ne choquoit ni la vertu, ni la bienſéance. Elle jugea que l’abſence ſeule & l’éloignement pouvaient luy donner quelque force ; elle trouva qu’elle en avoit beſoin, non ſeulement pour ſoutenir la réſolution de ne ſe pas engager, mais meſme pour ſe défendre de voir monſieur de Nemours ; & elle réſolut de faire un aſſez long voyage, pour paſſer tout le temps que la bienſéance l’obligeoit à vivre dans la retraite. De grandes terres qu’elle avoit vers les Pyrénées luy parurent le lieu le plus propre qu’elle pût choiſir. Elle partit peu de jours avant que la cour revînt ; et, en partant, elle écrivit à monſieur le vidame, pour le conjurer que l’on ne ſongeat point à avoir de ſes nouvelles, ni à luy écrire.

Monſieur de Nemours fut affligé de ce voyage, comme un autre l’auroit été de la mort de ſa maîtreſſe. La penſée d’eſtre privé pour longtemps de la vue de madame de Clèves luy étoit une douleur ſenſible, & ſurtout dans un temps où il avoit ſenti le plaiſir de la voir, & de la voir touchée de ſa paſſion. Cependant il ne pouvoit faire autre choſe que s’affliger, mais ſon affliction augmenta conſidérablement. Madame de Clèves, dont l’eſprit avoit été ſi agité, tomba dans une maladie violente ſitoſt qu’elle fut arrivée chez elle ; cette nouvelle vint à la cour. Monſieur de Nemours étoit inconſolable ; ſa douleur alloit au déſeſpoir & à l’extravagance. Le vidame eut beaucoup de peine à l’empeſcher de faire voir ſa paſſion au public ; il en eut beaucoup auſſi à le retenir, & à luy oſter le deſſein d’aller luy-meſme apprendre de ſes nouvelles. La parenté & l’amitié de monſieur le vidame fut un prétexte à y envoyer pluſieurs courriers ; on ſut enfin qu’elle étoit hors de cet extreſme péril où elle avoit été ; mais elle demeura dans une maladie de langueur, qui ne laiſſçait guère d’eſpérance de ſa vie.

Cette vue ſi longue & ſi prochaine de la mort fit paraître à madame de Clèves les choſes de cette vie de cet oeil ſi différent dont on les voit dans la ſanté. La néceſſité de mourir, dont elle ſe voyoit ſi proche, l’accoutuma à ſe détacher de toutes choſes, & la longueur de ſa maladie luy en fit une habitude. Lorſqu’elle revint de cet état, elle trouva néanmoins que monſieur de Nemours n’étoit pas effacé de ſon cœur, mais elle appela à ſon ſecours, pour ſe défendre contre luy, toutes les raiſons qu’elle croyoit avoir pour ne l’épouſer jamais. Il ſe paſſa un aſſez grand combat en elle-meſme. Enfin, elle ſurmonta les reſtes de cette paſſion qui étoit affaiblie par les ſentiments que ſa maladie luy avoit donnez. Les penſées de la mort luy avaient reproché la mémoire de monſieur de Clèves. Ce ſouvenir, qui s’accordoit à ſon devoir, s’imprima fortement dans ſon cœur. Les paſſions & les engagements du monde luy parurent tels qu’ils paraiſſent aux perſonnes qui ont des vues plus grandes & plus éloignées. Sa ſanté, qui demeura conſidérablement affaiblie, luy aida à conſerver ſes ſentiments ; mais comme elle connaiſſçait ce que peuvent les occaſions ſur les réſolutions les plus ſages, elle ne voulut pas s’expoſer à détruire les ſiennes, ni revenir dans les lieux où étoit ce qu’elle avoit aimé. Elle ſe retira, ſur le prétexte de changer d’air, dans une maiſon religieuſe, ſans faire paraître un deſſein arreſté de renoncer à la cour.

A la première nouvelle qu’en eut monſieur de Nemours, il ſentit le poids de cette retraite, & il en vit l’importance. Il crut, dans ce moment, qu’il n’avoit plus rien à eſpérer ; la perte de ſes eſpérances ne l’empeſcha pas de mettre tout en uſage pour faire revenir madame de Clèves. Il fit écrire la reine, il fit écrire le vidame, il l’y fit aller ; mais tout fut inutile. Le vidame la vit : elle ne luy dit point qu’elle eût pris de réſolution. Il jugea néanmoins qu’elle ne reviendroit jamais. Enfin monſieur de Nemours y alla luy-meſme, ſur le prétexte d’aller à des bains. Elle fut extreſmement troublée & ſurpriſe d’apprendre ſa venue. Elle luy fit dire par une perſonne de mérite qu’elle aimoit & qu’elle avoit alors auprès d’elle, qu’elle le prioit de ne pas trouver étrange ſi elle ne s’expoſçait point au péril de le voir, & de détruire par ſa préſence des ſentiments qu’elle devoit conſerver ; qu’elle vouloit bien qu’il sût, qu’ayant trouvé que ſon devoir & ſon repos s’oppoſaient au penchant qu’elle avoit d’eſtre à luy, les autres choſes du monde luy avaient paru ſi indifférentes qu’elle y avoit renoncé pour jamais ; qu’elle ne penſçait plus qu’à celles de l’autre vie, & qu’il ne luy reſtoit aucun ſentiment que le déſir de le voir dans les meſmes diſpoſitions où elle était.

Monſieur de Nemours penſa expirer de douleur en préſence de celle qui luy parlait. Il la pria vingt fois de retourner à madame de Clèves, afin de faire en ſorte qu’il la vît ; mais cette perſonne luy dit que madame de Clèves luy avoit non ſeulement défendu de luy aller redire aucune choſe de ſa part, mais meſme de luy rendre compte de leur converſation. Il fallut enfin que ce prince repartît, auſſi accablé de douleur que le pouvoit eſtre un homme qui perdoit toutes ſortes d’eſpérances de revoir jamais une perſonne qu’il aimoit d’une paſſion la plus violente, la plus naturelle & la mieux fondée qui ait jamais été. Néanmoins il ne ſe rebuta point encore, & ii fit tout ce qu’il put imaginer de capable de la faire changer de deſſein. Enfin, des années entières s’étant paſſées, le temps & l’abſence ralentirent ſa douleur & éteignirent ſa paſſion. Madame de Clèves vécut d’une ſorte qui ne laiſſa pas d’apparence qu’elle pût jamais revenir. Elle paſſçait une partie de l’année dans cette maiſon religieuſe, & l’autre chez elle ; mais dans une retraite & dans des occupations plus ſaintes que celles des couvents les plus auſtères ; & ſa vie, qui fut aſſez courte, laiſſa des exemples de vertu inimitables.