La Prusse et les deux empires

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La Prusse et les deux empires
Albert Sorel


I. Thiers, Histoire du Consulat et de l’Empire. — II. Sybel, Geschichte der Revolutionszeit. — III. Garden, Histoire générale des traités de paix. — IV. Lanfrey, Histoire de Napoléon Ier. — V. Armand Lefebvre, Histoire des cabinets de l’Europe 1800-1815 — VI. Correspondance de Napoléon Ier, Bulletins de la grande armée, 1805-1807. — VII. Pertz, Aus Stein’s Leben — VIII. Benedetti, Ma mission en Prusse. — IX. Qui est responsable de la guerre ? par Scrutator, Paris 1871. — X. Duc de Gramont, La France et la Prusse avant la guerre, Paris 1872.

Après avoir reçu les confidences des hommes. d’état prussiens dont la politique avait amené la catastrophe de 1806, Gentz écrivait dans son journal [1] : « J’étais suffisamment instruit pour porter un jugement définitif. J’avais vu avant mon voyage que la grande majorité des personnes estimables à Berlin avaient désiré et demandé cette guerre par des motifs dont elles n’auront pas à rougir, pour mettre un frein aux progrès d’une puissance monstrueuse, pour briser les chaînes de l’Allemagne, pour relever leur propre pays de la dégradation cruelle où il était tombé aux yeux des contemporains. Je savais à présent que les ministres du roi avaient embrassé le même parti, d’abord par la crainte que leur inspiraient les instances toujours renouvelées de leurs adversaires et la fermentation générale des esprits, ensuite par leur propre conviction de la perfidie du gouvernement français et par le chagrin d’en avoir été joués et bafoués, enfin par la perspective séduisante que leur offrait la chance du succès… Aucun des individus ou des partis qui avaient coopéré à ce projet n’en avait mesuré la profondeur… Dès que l’on se méprenait sur le caractère de l’entreprise, l’assimilait aux guerres d’autrefois, la confiait à des hommes de routine, l’enfermait dans la sphère de quelques combinaisons vulgaires et mesquines, elle n’offrait plus que des dangers sans équivalent et des désastres sans remède. » S’il avait pu voir Paris pendant les jours d’orage pesans et fiévreux qui précédèrent le coup de foudre de Wœrth, Gentz n’aurait eu que quelques traits à changer à ce tableau pour rester dans le vrai. Il y a d’étranges et profondes analogies entre ces deux crises ; elles étonnent au premier aperçu des événemens, elles saisissent quand on les observe de plus près. Le hasard semble s’être fait un jeu de rapprocher jusqu’aux incidens même les plus caractéristiques. On retrouve en 1806 et l’ambassadeur insulté dont l’affront soulève les passions populaires, et l’escarmouche d’avant-postes après laquelle on se replie et dont on prétend jeter le bulletin triomphal aux quatre vents d’Europe. Le seul attrait d’une vaine curiosité ne vaudrait point pourtant que l’on entreprît cette étude ; elle a des titres plus sérieux à notre attention. Dans l’état douloureux et critique où nous sommes réduits, il y a quelque chose de fortifiant pour nous à considérer que les mêmes fautes, les mêmes passions, les mêmes imprévoyances, avaient amené les mêmes désastres chez le peuple qui vient de nous vaincre. Ce peuple s’est relevé ; nous savons par quels moyens. Ce n’est pas la seule leçon qui ressorte de ces événemens. On voit une fois de plus à quels égaremens déplorables se laisse entraîner un peuple ébloui par la victoire. Les systèmes politiques sont à cet égard aussi dangereux que les hommes. Le sophiste qui fanatise les foules n’est pas moins funeste que le césar qui les fascine. Tous les deux poussent aux mêmes abîmes et aveuglent également la conscience des nations. Béranger ne se trompait pas lorsqu’il mêlait dans ses chansons le culte de l’empereur à celui de la révolution. Les théories de Brissot sont la préface du système continental. La France révolutionnaire pensait sincèrement qu’elle assurait son indépendance lorsqu’elle étendait sa domination sur les pays voisins, et s’entourait d’un cercle de républiques vassales. La France impériale n’a pas cessé de désirer la paix, de l’attendre et d’y croire, et comme chaque guerre nouvelle lui paraissait entreprise pour la défense de ses droits, elle s’enivrait sans scrupules des triomphes dont la cause lui semblait légitime. L’Allemagne est victime aujourd’hui des mêmes illusions : elle s’est soulevée, elle a combattu pour une grande idée, l’unité. Elle proteste constamment de son amour pour la paix ; elle s’irrite quand on parle de ses emportemens belliqueux et de ses ardeurs conquérantes ; elle n’a, dit-elle, étendu sa frontière que pour protéger son repos ; les chefs l’affirment, la nation le croit. Il n’est pas moins vrai que depuis six ans ce peuple pacifique a entrepris trois guerres, et que l’Europe est en armes. C’est ainsi qu’au bout d’un demi-siècle le même problème se pose devant nous. Il ne nous appartient pas d’en préjuger la solution ; il nous suffit d’en tirer l’enseignement qu’il renferme. Il est clair et frappant. Le premier empire, avec sa politique à outrance et ses étonnantes victoires, nous a conduits au même résultat que le second empire avec ses contradictions diplomatiques et ses désastres militaires. L’un et l’autre ont fini par la défaite et l’invasion.


I

L’invasion de la France en 1792 fut, de la part de la Prusse, l’acte d’agression le plus injuste et le moins excusable. Des états allemands avaient permis aux émigrés de se rassembler en armes sur leur territoire. C’était le droit et le devoir du roi Louis XVI d’exiger la dispersion de ces rassemblemens. Les princes allemands possessionnés en Alsace demandaient au gouvernement français de rétablir les droits féodaux en cette province ; le gouvernement français refusait : il avait le droit de régler à sa guise sa constitution intérieure. Il offrait une indemnité en argent ; les princes n’en voulurent pas, et la guerre s’ensuivit avec l’empire. La Prusse n’y était engagée que très indirectement. Elle conclut un traité spécial d’alliance avec l’Autriche, promit 20,000 hommes, en donna 60,000, et envahit la Champagne. La Prusse à cette époque n’aimait point les révolutions, et n’admettait pas qu’une nation réglât ses propres affaires sans prendre au préalable l’avis de ses voisins. Les ministres prussiens avaient du reste prévu tous les cas. Dès l’année 1791, à Pillnitz, ils prenaient position et posaient leurs jalons. M. de Sybel, pour qui les chancelleries d’Europe n’ont point eu d’armoires secrètes, a trouvé quelque part une dépêche qui vaut son pesant d’or. Supposant qu’ils ne parviendraient peut-être pas à rétablir complètement le gouvernement de Louis XVI, « que ferions-nous alors, demandaient les hommes d’état de Berlin, si nos armes avaient conquis l’Alsace et la Lorraine ? Quel motif aurions-nous de les restituer ? Et si nous ne les rendions pas, qui de nous devrait les posséder ? L’Autriche les conserverait-elle ? Mais alors quelle acquisition équivalente à celle-ci nous serait accordée ? Ces questions pourraient occasionner la rupture complète de l’alliance ; il est donc indispensable de les résoudre avant de commencer la guerre. »

Elles ne furent point résolues, et l’alliance se rompit. Dumouriez et sa manœuvre y contribuèrent pour quelque chose. Le fait est que l’armée prussienne se replia en désordre, et que les Français s’emparèrent de la rive gauche du Rhin. Déçue de ce côté, la Prusse se retourna vers l’est, où l’on se partageait la Pologne. Elle sortit de la coalition, et, dès qu’il y eut en France un gouvernement avec lequel il fut possible de traiter, elle traita : ce fut la paix de Bâle en 1795. Les Allemands lui ont reproché cet acte comme une trahison. « Elle ne livrait pas elle-même les frontières allemandes aux Français, dit M. de Sybel, mais elle renonçait à les défendre avec les forces prussiennes. » Elle fit plus : elle promit de s’entremettre, afin d’amener, par une paix avec l’empire d’Allemagne, la cession définitive des provinces du Rhin. Ce fut le point de départ des relations amicales entre la Prusse et la France ; elles durèrent dix années. La situation que la Prusse s’était faite en Europe et en Allemagne, assez embarrassée d’abord, devint bientôt irritante et presque insupportable. En butte aux reproches et aux méfiances, soupçonnée de convoitises secrètes et d’ambitions envahissantes, elle se trouva sans alliés, et vit diminuer à la fois son prestige et son influence. « Prendre et garder pour soi, écrivait M. de Pradt en 1815, ont à peu près composé tout le dictionnaire diplomatique de l’Europe. » La Prusse avait beaucoup pris depuis cinquante ans ; elle gardait avec un soin jaloux. Comme tous les corps robustes destinés à grossir démesurément, elle s’affaiblissait cependant faute de nourriture ; elle avait des appétits impérieux, et la diète la mettait en fièvre.

Le Hanovre était un morceau de roi : on y pensait à Berlin ; mais le Hanovre était le patrimoine particulier du souverain d’Angleterre, il y tenait avec entêtement. C’était une grosse partie à jouer, où Napoléon était seul en mesure de faire gagner son partenaire. Il occupait le Hanovre, et le conservait en gage. Pourquoi, en attendant la paix, la Prusse ne serait-elle point commise à la tutelle de ce pays ? Faute de mieux, cette « garde noble » aurait ses avantages : la possession est un titre comme un autre quand il s’agit de régler le droit du plus fort. Napoléon ne défendait point à la Prusse d’y songer. Il en avait été question à diverses reprises entre les chancelleries de Paris et de Berlin ; mais les entretiens avaient toujours manqué de précision, de suite, de conclusion surtout. A l’automne de 1805, lorsque la triple alliance de l’Angleterre, de l’Autriche et de la Russie se noua contre lui, Napoléon jugea le moment venu de parler plus nettement. Il était assez malaisé de se faire entendre. Le roi de Prusse était scrupuleux ; il aurait désiré obtenir le Hanovre sans laisser de tache à sa mémoire, « sans manquer aux règles de la morale, sans perdre en Europe l’estime des gens de bien. » Laforest, l’envoyé impérial, s’efforçait d’endormir sa conscience ; il lui présentait des argumens spécieux : « unies ensemble, la France et la Prusse deviendraient les arbitres de l’Europe [2]… » Le roi n’écoutait qu’à demi, Napoléon fit une démarche décisive ; il envoya Duroc à Berlin pour offrir positivement le Hanovre et demander en retour une démonstration comminatoire contre l’Autriche.

La tentation était forte. Il s’agissait de rendre l’acceptation honorable. Les diplomates de Berlin ont toujours été gens de bon conseil. Ils engagèrent le roi, « inébranlable dans son indécision, » à prendre un biais et à tourner politiquement les choses : il ferait une déclaration en règle ; il y dirait à quelles conditions l’équilibre de l’Europe semblerait garanti, ces conditions seraient précisément celles que posait Napoléon, puis il réclamerait pour lui-même une juste compensation des remaniemens territoriaux opérés par l’empereur [3]. Malheureusement il y avait un point noir : un mot sur lequel on ne s’entendait pas. Napoléon ne voulait garantir, pour le moment, que l’intégrité de la Hollande. Au lieu d’intégrité, la Prusse désirait que l’on écrivît indépendance. C’était un admirable prétexte de tergiversation ; le roi s’y accrocha. Le ministre des affaires étrangères, Hardenberg, se désolait de ces malencontreux scrupules : Frédéric n’eût certes pas manqué une si bonne occasion de s’arrondir ; mais tel était le roi « que les plus grands avantages ne sauraient le déterminer à se rendre agresseur [4]. » Cependant les armées russes avançaient vers la frontière de Silésie. Napoléon tenta un dernier effort pour que la Prusse leur interdît le passage. Il fit écrire le 20 septembre à Duroc : « Si les scrupules du roi ne peuvent être vaincus, si la gloire ni l’intérêt ne le touchent plus, si enfin il n’y a plus un mot à placer pour l’alliance, vous êtes autorisé à conclure un traité de neutralité dont la remise du Hanovre, à titre de simple dépôt pendant toute la durée de la guerre, serait la condition fondamentale. » Les diplomates français se rendaient parfaitement compte de la situation où ils mettaient la Prusse, mais ils gagnaient du temps ; c’était tout ce qu’ils voulaient. On voyait assez clair en ce temps-là au ministère des relations extérieures ; nous avons une bien curieuse dépêche du chef de la division du midi auquel Talleyrand avait confié l’intérim, tandis qu’il suivait de loin, pede claudo et comme il convient à la justice diplomatique, le quartier-général. M. d’Hauterive lui écrivait de Paris le 1er novembre 1805 : « La destinée prochaine du cabinet de Prusse dépend de la détermination qu’il va prendre. Il peut aller encore quelque temps avec une neutralité telle que celle de la dernière guerre. Il dépérira rapidement sous la honte d’une neutralité passive et déshonorée. Il courra vers l’abîme, s’il se joint à nos ennemis… La cour de Vienne sera pacifiée dans le cours de l’hiver, et la première campagne verra commencer la décadence de la Prusse et consommer sa ruine. »

La Prusse en était arrivée à l’heure où il n’y a plus que des fautes à commettre. La remise du Hanovre, on la briguait depuis longtemps à Berlin, presque sans l’espérer. On l’obtenait maintenant, on n’osa l’accepter. C’est que les agens russes circonvenaient le roi, et trouvaient dans son entourage, dans sa plus proche intimité, un appui d’autant plus efficace qu’il partait de la plus pure conviction. Il y avait chez eux « un parti-pris d’entraîner la Prusse par des caresses ou de la décider par des menaces. » Ils se hâtèrent un peu trop toutefois et prirent le silence pour un consentement. Alexandre donna ordre à ses troupes d’entrer en Silésie. Frédéric-Guillaume tenait à ses prérogatives souveraines ; il se fâcha, et fit mobiliser l’armée. Napoléon lui offrit aussitôt de le protéger contre toute agression de ses voisins. Il y avait cette fois des chances sérieuses de conclure l’alliance, l’empereur la tint pour décidée, et il agit en allié, c’est-à-dire qu’il traversa les principautés franconiennes du roi de Prusse sans en prévenir ce prince. L’irritation fut grande à Berlin. Le parti de la guerre se récria ; on avait interdit le passage à Alexandre, pouvait-on le permettre à Napoléon ?

Il y eut un revirement : Duroc et Laforest, que l’on entourait la veille, furent mis en interdit. L’armée fut portée de la Vistule à la frontière du sud. On décida que le passage serait accordé aux Russes en représailles de la violation d’Anspach, et que l’on se saisirait du Hanovre pour prévenir, de ce côté, de nouvelles violations. Sur ces entrefaites, l’empereur Alexandre arrivait à Berlin ; il était dans tout l’éclat de sa première passion pour la gloire. La cour fut séduite, Hardenberg se prononça contre la France, l’entraînement devint général. Les alliés laissaient entrevoir au roi qu’ils lui abandonneraient le Hanovre, s’il leur apportait un appui décisif. L’Angleterre cependant fit quelques restrictions quant au patrimoine de son souverain, mais elle ne se montra pas moins généreuse du bien d’autrui : elle offrit la Hollande. Il fallait se hâter ; la campagne avait commencé, et les nouvelles de la guerre portaient au plus haut degré la surexcitation des états-majors. Une armée autrichienne était enveloppée dans Ulm. Napoléon menaçait de la passer au fil de l’épée, si elle ne se rendait point : Mack capitula. Le roi de Prusse finit par céder aux obsessions dont il était l’objet ; mais il ne prit encore qu’un parti moyen. Il se décida pour un projet de médiation entre les belligérans : la frontière de l’Autriche serait reportée de l’Adige au Mincio, le roi de Sardaigne recevrait une indemnité pour la réunion du Piémont à la France, l’indépendance de la Suisse, de Naples et de la Hollande serait garantie. M. de Haugwitz reçut l’ordre de porter ces propositions au quartier-général français, et un mois après qu’elles auraient été remises, s’il n’y était point fait droit, la Prusse entrerait en campagne. Ce fut l’objet d’un traité signé à Potsdam le 3 novembre entre le roi Frédéric-Guillaume et l’empereur Alexandre. Les deux souverains s’embrassèrent sur le tombeau du grand Frédéric et se jurèrent une éternelle amitié.

Haugwitz arriva au quartier-général français le 1er décembre. L’empereur le reçut fort bien ; « il lui dit qu’il allait se battre le lendemain, qu’il le reverrait après, s’il n’était pas emporté par un boulet de canon, et qu’alors il serait temps de s’entendre avec le cabinet de Berlin. » Il l’invita ensuite à se rendre à Vienne, où il trouverait M. de Talleyrand, et le fit conduire « à travers le champ de bataille d’Hollabrunn, qui présentait un spectacle horrible. — Il est bon, écrivait-il à M. de Talleyrand, que ce Prussien apprenne par ses yeux de quelle manière nous faisons la guerre. » Le lendemain, l’Autriche était abattue et la coalition brisée. La nouvelle d’Austerlitz éclata à Berlin comme un coup de tonnerre. La Prusse se sentit vaincue sans avoir livré bataille. On vit le cabinet en désarroi, la cour divisée, le monarque indécis, le peuple inquiet, stupéfait, irrité, l’incertitude partout, partout la conscience confuse d’une défaite morale pour le pays, d’un grand danger pour l’avenir, d’une impéritie inqualifiable ou de calculs équivoques de la part du gouvernement. Napoléon négociait à Brünn avec l’Autriche, il n’y admit pas M. de Haugwitz ; il ne le reçut que le 13 décembre à Schönbrunn dans le cabinet de Marie-Thérèse. Le diplomate prussien était venu en médiateur, apportant des conditions, il devait en subir. Napoléon, après une de ces scènes de colère et d’intimidation dans lesquelles il excellait, se radoucit peu à peu, et revint à ses propositions d’autrefois, une alliance payée par le Hanovre. Haugwitz argumenta quelques instans, puis consentit. « Eh bien ! dit Napoléon, c’est chose décidée, vous aurez le Hanovre. Vous m’abandonnerez en retour quelques parcelles de territoire dont j’ai besoin, et vous signerez avec la France un traité d’alliance offensive et défensive ; mais, arrivé à Berlin, vous imposerez silence aux coteries, vous les traiterez avec le mépris qu’elles méritent, vous ferez dominer la politique du ministère sur celle de la cour. » Il est à croire qu’il laissa entrevoir derrière cette alliance des perspectives aussi vagues que séduisantes, que ce brouillard lumineux éblouit les yeux de Haugwitz, que l’empereur enfin eut recours avec cet homme d’état à quelques-unes de ces séductions habiles, de ces flatteries d’autant plus décevantes qu’elles partaient de plus haut. Le fait est que le négociateur prussien signa le traité le 14 décembre, et partit pour Berlin, convaincu qu’il avait gagné l’empereur, dominé la situation et ménagé l’avenir.

Il s’agissait d’imposer silence non pas seulement à une coterie, mais à une armée, à toute une nation passionnée, orgueilleuse, avide de gloire, qui se croyait la première puissance militaire de l’Europe, pour laquelle tout succès d’une puissance rivale était une blessure d’amour-propre, qui trouvait enfin que depuis Rosbach la France avait tiré en Europe trop de coups de canon sans sa permission. Appelons les choses par leur nom : ce qu’on demandait au roi de Prusse, c’était un blanc-seing pour la diplomatie napoléonienne, c’était une violation de l’amitié jurée un mois auparavant sur le tombeau de Frédéric. Le Hanovre sans doute était un beau présent ; mais, déduction faite des cessions exigées par Napoléon en Franconie et sur le Rhin, le présent se réduisait à 500,000 âmes. C’était un prix médiocre pour l’honneur d’une monarchie ; puis il faudrait peut-être faire la guerre aux Anglais. Les Allemands s’écriaient que la Prusse livrait la patrie commune aux envahisseurs. On racontait que l’empereur avait dit aux négociateurs autrichiens : « La Prusse est au plus offrant ; je lui donnerai plus que vous, et je la rangerai de mon côté. » Le cabinet de Berlin avait voulu jouer au plus fin, réserver ses chances, attendre la tempête pour prononcer le quos ego, et pêcher en eau trouble les épaves du naufrage. Il se trouvait maintenant entre ses alliés de la veille qui lui rappelaient ses promesses, Napoléon qui exigeait qu’il les démentît, et la nation blessée et mécontente. Ce Hanovre tant convoité depuis trois ans, circonvenu par tant et de si tortueux chemins d’approches, n’était plus qu’un instrument d’humiliation et de ruine. On en était venu à cette crise faute d’avoir su prendre un parti, on ne sut pour en sortir trouver qu’un expédient. On remania le projet de traité : au lieu d’une alliance pure et simple, on inscrivit en marge une alliance conditionnelle, on stipula des casus fœderis, comme on dit là-bas. Ce fut pour Haugwitz l’heure des angoisses patriotiques [5] ; mais il avait été fasciné par Napoléon à Schönbrunn ; il croyait « l’avoir dans ses poches : » il conseilla de refuser la cession des territoires franconiens, et de demander les villes hanséatiques. On espérait ainsi dorer la pilule au peuple prussien et endormir sa passion.

Laforest ratifia sous toutes réserves le traité ainsi amendé ; Haugwitz se rendit à Paris pour le faire accepter de Napoléon. Il était plein de confiance. En arrivant, il dit au ministre prussien, marquis de Lucchesini : « Soyez tranquille, aussitôt que je l’aurai vu, tout s’arrangera ; je sais ce qu’il m’a dit à Vienne. « Il attendit cinq jours sans audience, et se trouva fort désappointé. C’est que le vent avait tourné de nouveau : il soufflait à l’orage du côté de la Prusse. Pitt était mourant ; Fox avait des chances de prendre le portefeuille des affaires étrangères, et la paix devenait possible. Napoléon ordonna à Talleyrand de refuser les ratifications. « Vous comprenez, lui écrivait-il le 4 janvier 1806, que ceci a deux buts : de me laisser maître de faire ma paix avec l’Angleterre, si d’ici à quelques jours les nouvelles que je reçois se confirment, ou de conclure avec la Prusse un traité sur une base plus large. Vous serez sévère et net dans la rédaction. ; mais vous y ajouterez de vive voix toutes les modifications, tous les adoucissemens, toutes les illusions qui feront croire à M. de Haugwitz que c’est une suite de mon caractère, qui est piqué de cette forme, mais que dans le fond on est dans les mêmes sentimens pour la Prusse. Mon opinion est que dans les circonstances actuelles, si véritablement M. Fox est à la tête des affaires étrangères, nous ne pouvons céder le Hanovre à la Prusse que par suite d’un grand système tel qu’il puisse nous garantir de la crainte d’une continuation d’hostilités. »

Les nouvelles ne se confirmèrent point. Fox n’était pas ministre, il ne le fut qu’un mois plus tard, le 3 mars, et le dernier souffle de Pitt semblait agiter encore l’Angleterre. Napoléon se retourna vers la Prusse. « Je ne veux pas vous contraindre, dit-il à Haugwitz, je vous offre toujours de remettre les choses sur l’ancien pied, c’est-à-dire de reprendre le Hanovre en vous rendant Anspach, Clèves et Neufchâtel ; mais, si nous traitons, si je vous cède de nouveau le Hanovre, je ne vous le céderai plus aux mêmes conditions, et j’exigerai en outre que vous me promettiez de devenir les fidèles alliés de la France. Si la Prusse est franchement, publiquement avec moi, je n’ai plus de coalition européenne à craindre, et sans coalition européenne je viendrai bien à bout de l’Angleterre ; mais il ne faut pas moins que cette certitude pour vous faire don du Hanovre, et pour avoir la conviction que j’agis sagement en vous le donnant. » Haugwitz, cette fois, fut bien forcé d’ouvrir les yeux. C’était trop tard pour résister, il se résigna. Un traité fut signé le 15 février : la Prusse s’engageait à fermer aux produits anglais l’Elbe et le Weser ; elle garantissait en outre les résultats éventuels de la guerre commencée entre la France et Naples. Ainsi chaque entrevue avec Napoléon entraînait de nouvelles exigences de sa part, de nouvelles concessions plus humiliantes de la part de la Prusse. Lucchesini fut chargé de porter le projet à Berlin. S’il trouvait l’armée réunie, il devait engager le roi à refuser sa ratification. Il trouva l’armée dissoute : il fallut céder ; mais le roi, dit plus tard Haugwitz, « crut dès lors que tout ce qu’il avait gagné, c’était du temps. Je lui expliquai que je n’avais obtenu qu’un dernier et triste répit, que la paix et la convention de Paris ne pouvaient pas tenir six mois, qu’il fallait se préparer à la guerre et saisir la première occasion pour prévenir notre prétendu allié, qui n’avait d’autre projet que celui de nous asservir et de nous détruire. » En revenant a Berlin [6], il trouva le roi mécontent de lui-même et des autres, désirant la paix et se sentant entraîné à la guerre, n’ayant ni le courage de s’y résoudre ni l’habileté nécessaire pour l’éviter. La cour, l’armée, toutes les classes de la société exprimaient tout haut leur indignation. Une nuit, on brisa les vitres de Haugwitz. Tout le monde sentait l’abaissement et comprenait le péril. Les âmes s’irritaient, on ne parlait que de revanche à prendre. Ce sont les prodromes ordinaires des fièvres nationales.


II

Les cours s’inquiétaient. Elles avaient eu vent de ce qui se tramait. La Prusse chercha d’abord à s’excuser près de la Russie, qui se montra bienveillante et proposa une sous-alliance. L’Angleterre ne voulut rien entendre et déclara la guerre. Napoléon avait l’amitié soupçonneuse, jalouse et exigeante. Hardenberg, le chef du cabinet prussien, lui portait ombrage. Déjà, dans un bulletin daté de Vienne, il l’avait accusé de n’avoir pas été insensible à la pluie d’or. Il lui reprocha dans le Moniteur « de s’être prostitué aux éternels ennemis du continent, » il l’appela traître et parjure, et fit dire à Haugwitz par Talleyrand a qu’on avait toujours supposé que M. de Hardenberg se retirerait. » Hardenberg se retira ; à partir de ce jour son rôle était tracé : il devenait un ennemi radical de la France et le plus populaire des ministres prussiens. Comme Hardenberg quittait le ministère à Berlin, Fox y entrait à Londres. Talleyrand l’avait connu pendant ses séjours en Angleterre ; ils se mirent immédiatement en relations. Lord Yarmouth fut chargé d’entamer officieusement les pourparlers. Dès le mois d’avril, Talleyrand lui déclara que « la restitution pure et simple du Hanovre ne ferait point de difficulté. » La négociation devint officielle ; pendant qu’elle s’engageait, la chancellerie impériale en poursuivait une autre à Saint-Pétersbourg et en terminait une troisième en Allemagne. Napoléon notifia un jour à la diète de Ratisbonne qu’elle avait perdu toute raison d’être, et que les états du sud et de l’ouest de l’Allemagne s’étaient formés en confédération du Rhin sous le protectorat de l’empereur des Français. Le saint-empire romain des nations germaniques était dissous.

La Prusse avait été tenue à l’écart et très rigoureusement dans ces trois affaires. Elle en était réduite aux confidences intéressées, aux bavardages de chancellerie, aux indiscrétions officieuses de la presse. Non-seulement on ne la traitait plus en amie, mais on cessait de la traiter en puissance. En guerre avec l’Angleterre et la Suède, elle savait que l’Autriche ne lui pardonnait pas l’abandon de 1805 ; la Russie parlementait en arrière d’elle avec Napoléon, et Napoléon, son seul allié, disposait des affaires allemandes sans daigner seulement l’en avertir. C’était une situation intolérable. Le roi cependant espérait encore éviter une rupture qui l’épouvantait. Napoléon avait fait miroiter devant ses yeux un nouvel appât. En annonçant à la cour de Berlin la création de la ligue du Rhin, Laforest dit à M. de Haugwitz : « Sa majesté prussienne peut réunir sous une nouvelle loi fédérative les états qui appartiennent encore à l’empire germanique et faire entrer la dignité impériale dans la maison de Brandebourg. Elle peut, si elle le préfère, former une fédération des états du nord de l’Allemagne qui se trouvent plus particulièrement placés dans sa sphère d’activité. » Il est assez intéressant de voir suggérer à la Prusse par Napoléon l’idée que M. de Bismarck devait réaliser plus tard à la suite de manœuvres diplomatiques qui perdent une partie de leur originalité pour qui étudie de près les événemens de 1806. Cette idée du reste n’était pas nouvelle ; dès le mois d’octobre 1805, Talleyrand écrivait à M. d’Hauterive : « Plus d’empereur d’Allemagne ; trois empereurs en Allemagne, — France, Autriche et Prusse. Plus de diète de Ratisbonne. » C’était la fameuse théorie des trois tronçons, avec cette différence que la France en aurait tenu un, tandis qu’au temps des métaphores politiques et des entités de M. Rouher ces tronçons, fort près de se joindre, se tournaient tous les trois contre nous.

La Prusse se mit en campagne ; une confédération du nord, l’empire peut-être, c’était enfin une compensation sérieuse et de quoi satisfaire les patriotes les plus exigeans. Il ne manquait que des confédérés. On s’adressa à la Saxe, à la Hesse : elles élevèrent d’inadmissibles exigences. Quant aux villes hanséatiques, Napoléon signifia qu’elles devaient rester indépendantes et isolées de toute confédération, « parce que, disait-il, l’Angleterre en faisait une condition de la paix. » Restaient peut-être les deux Mecklembourg. Cette fois, la déception dépassait la mesure. Comme il arrive toujours, la rumeur populaire grossit les choses. On affirma que Napoléon détournait la Saxe et la Hesse d’entrer dans la confédération, et machinait sous main pour empêcher la combinaison d’aboutir. La Hesse dénonça de prétendues intimidations dont elle aurait été l’objet. Le langage des officiers français campés en Allemagne, tout près de la frontière prussienne, devenait menaçant. Murat, qui se trouvait à l’étroit dans son grand-duché de Berg, annonçait qu’on lui découperait bientôt dans le territoire de la Prusse un royaume à sa taille. Bernadotte, établi à Anspach, racontait à tout venant ses plans d’invasion. Les états-majors parlaient de leur visite à Berlin ; Augereau buvait au succès de la prochaine guerre. Napoléon faisait fortifier et enclavait dans la 25e division militaire Wesel, que le roi de Prusse lui avait cédé dans la confiance motivée que cette forteresse demeurerait à l’Allemagne. Tous ces récits, répétés à Berlin, y excitaient les esprits, déjà trop disposés à s’emporter. On avait dans l’armée, dans son organisation, dans ses généraux une confiance aveugle et absolue [7]. Les Français avaient battu l’Autriche ; mais qui ne l’avait battue ? Les Prussiens en avaient fait plus d’une fois bon marché. Il faudrait voir ces révolutionnaires aux prises avec les vieilles troupes, la tactique savante et les invincibles lieutenans de Frédéric. La Prusse seule était capable de faire la leçon à ces présomptueux et de rétablir le bon ordre en Europe. Tels étaient les propos quand, au commencement du mois d’août, le bruit se répandit que Napoléon négociait avec l’Angleterre et lui rendait le Hanovre, cédé à la Prusse par trois traités. C’était une dépêche de Lucchesini qui en avait apporté la nouvelle. Lord Yarmouth, dans un moment d’abandon, peut-être calculé, lui avait après boire livré le secret de l’affaire. « La vérité n’étant pas toujours dans le vin, écrivait l’envoyé prussien, il est possible que le plénipotentiaire anglais n’ait voulu que semer la défiance entre Berlin et Paris ; » mais il ajoutait que les rumeurs les plus étranges circulaient depuis quelque temps, qu’il était question d’une entente secrète entre Napoléon et la Russie, d’un rétablissement de la Pologne au profit du grand-duc Constantin… Comme si ce complot n’avait pas suffi, on apprend que cette dépêche, où se dévoile sa perfidie, Napoléon n’a pas craint de l’intercepter au passage, et qu’il exige maintenant le rappel de Lucchesini. La mesure était comble. La colère éclate partout. On peut se figurer le spectacle que présentait alors Berlin ; nous l’avons vu à Paris lorsque, au mois de juillet 1870, M. de Gramont évoquait à la tribune le fantôme de Charles-Quint, et que M. Emile Ollivier dénonçait à la France l’outrage infligé publiquement à son ambassadeur.

Ici l’analogie cesse pour un instant, ou plutôt elle se déplace et se retourne. Les rôles se renversent ; c’est du moins ce qui ressort du témoignage d’un des principaux acteurs de ce drame déplorable. M. de Gramont rapporte que cette injure déconcerta complètement et poussa aux extrémités le gouvernement impérial, qui, le 14 juillet au soir, s’était arrêté à une solution pacifique. S’il faut en croire Gentz, les choses n’allèrent pas de même à Berlin en 1806, et l’aventure de Lucchesini se trouva fort à point pour tirer le ministère d’embarras. La collision était fatale. « Depuis deux ans, disait à Gentz le secrétaire du roi, nous n’y échappions plus que par des tours de force, par des expédiens désespérés comme tous ces maudits traités. » Les plus déterminés partisans de la France, comme Haugwitz, se sentaient joués par Napoléon et ne le lui pardonnaient pas ; ils devenaient les plus belliqueux pour regagner la faveur publique et échapper aux reproches de trahison dont on les accablait. « Ce n’est pas moi, disait plus tard Lucchesini, qui ai voulu qu’on commençât la guerre dans ce moment ; j’ai fait mon devoir en écrivant ce que je savais ; mais la résolution était prise avant que l’arrivée de mes dépêches à Berlin ne fût connue. Le fait est qu’il n’y avait plus à délibérer ; le public avait décidé la question ; les têtes ardentes l’avaient emporté [8]. La fermentation était au comble, le cabinet ne pouvait plus y résister. » Quant à la dépêche interceptée et au rappel demandé de l’ambassadeur, ce fut, disait Haugwitz à Gentz, « tout ce qui put nous arriver de plus heureux. Nous consentîmes de la meilleure grâce du monde. » Et, Gentz ajoute : « A en juger d’après plusieurs circonstances, je ne crois pas me tromper en soupçonnant que cet incident avait été prévu et amené à dessein. » D’après M. de Gramont, M. de Bismarck aurait eu recours en 1870 à un artifice fort analogue à celui de ses prédécesseurs de 1806. Les journaux officieux publièrent « un récit fantastique dans lequel d’une part le comte Benedetti était accusé d’avoir manqué d’égards envers le roi de Prusse, et de l’autre le roi était représenté comme ayant humilié par sa contenance et ses refus l’ambassadeur de France. » Cette « double invention… avait un double but,… enflammer les esprits en faisant appel à l’orgueil national des deux nations les plus fières de l’Europe. »

Revenons à 1806. « La cour de Berlin, continue Gentz, fut secrètement enchantée de cet orage, rien ne lui parut plus favorable pour masquer ses projets. » On se remit à négocier avec la Russie, et l’on envoya à Paris un nouveau ministre, M. de Knobelsdorf, « pour compléter l’illusion. » Lucchesini fut reçu en audience de congé par l’empereur, qui l’entretint de la meilleure grâce du monde, puis il partit pour Berlin, où il trouva le public et l’armée également impatiens de venger ses outrages. Quant à Knobelsdorf, pour être plus sûr de son jeu, on avait évité de lui livrer le secret de la pièce. C’était un ami de la France et un partisan de Napoléon. Il fut lui-même complètement dupe de sa mission. Il se croyait appelé à rétablir la paix. « Je suis bien aise de vous voir ici, lui dit Napoléon, j’aime les hommes simples et ronds comme vous ; mais je suis bien mécontent de votre cour. Qu’est-ce que ces chicanes sur la confédération du nord et sur le séjour de mes troupes en Allemagne ? Avant tout, ajouta-t-il, il faut que votre roi désarme, qu’il désarme complètement, que toutes vos troupes rentrent dans leurs quartiers de paix. » Knobelsdorf fui un peu inquiet après cette sortie vigoureuse ; mais, lorsque le lendemain matin il reçut en présent quatre chevaux et une voiture (chose qui n’avait jamais eu lieu que pour l’ambassadeur turc), il se crut de nouveau au pinacle de la faveur. Il écrivit à sa femme qu’elle pouvait être parfaitement tranquille, et qu’on ne pensait pas à la guerre.

Tandis que cette pitoyable comédie se jouait à Paris, elle se répétait à Berlin entre M. de Haugwitz et M. de Laforest. Comme l’opinion publique demandait des réparations, au moins des éclaircissemens, et qu’il fallait bien paraître la satisfaire, le ministre s’adressait à l’envoyé français. Celui-ci avait eu ordre de démentir les récits de Lucchesini, mais ses instructions se bornaient là, et quand on le pressait davantage, il ne répondait pas. Il avait pour cela des raisons puissantes, les mêmes que Knobelsdorf pour se croire en faveur à Paris. Napoléon avait écrit le 2 août à Talleyrand : « Réitérez à Laforest qu’à tout prix je veux être bien avec la Prusse, et laissez-le, s’il le faut, dans la conviction que je ne fais point la paix avec l’Angleterre à cause du Hanovre. » Et le 26 août : « Dites-lui qu’il doit rester tranquille, observer tout en me mandant tout, battre froid ; que, si on lui parle de la confédération du nord, il dira qu’il n’a pas d’instructions. » Cependant Haugwitz commençait à s’effrayer de son propre ouvrage : il se sentait débordé. Il dit à Laforest que tout était perdu, si l’empereur ne se décidait pas à une concession, qu’il était impossible de contenir plus longtemps le peuple, qu’il fallait une satisfaction pour la multitude, par exemple l’éloignement de l’armée française [9]. Laforest se tut. « Ce silence perd tout, » dit Haugwitz. Il y eut une réponse cependant aux cris de la foule qui demandait la guerre, une réponse sanglante, et dans laquelle cette fois la menace ne se dissimulait plus. Il y avait à Nuremberg un libraire nommé Palm ; il avait vendu un pamphlet de Gentz intitulé le profond Abaissement de l’Allemagne [10]. Napoléon en fut averti ; le 5 août il écrivit à Berthier : « Mon cousin, j’imagine que vous avez fait arrêter les libraires d’Augsbourg : et de Nuremberg. Mon intention est qu’ils soient traduits devant une commission militaire et fusillés dans les vingt-quatre heures. Vous mettrez les coupables au milieu d’une division et vous nommerez sept colonels pour les juger… Vous ferez répandre la sentence dans toute l’Allemagne. » Palm fut enlevé sur le territoire bavarois, jugé, condamné, et fusillé le 26 août 1806.

La guerre était devenue inévitable, il s’agissait de savoir qui la déclarerait. Napoléon eut le talent de la faire déclarer par la Prusse [11]. Le 21 septembre, le roi Frédéric-Guillaume partit pour Magdebourg. Les princes, la reine surtout, belle et chevaleresque, parée des plus nobles séductions que puisse envier une souveraine, soutenaient l’enthousiasme de l’armée et du peuple. Les troupes étaient acclamées au passage ; partout éclataient les chants patriotiques. Le spectacle contagieux de ces entraînemens acheva d’égarer le gouvernement. Il perdit toute prudence, et se précipita en avant : il fallait prévenir les Français. Il ne faut pas oublier que l’armée de Napoléon était prête et massée à la frontière, qu’elle était en campagne depuis un an, reposée de ses victoires récentes et dévorée d’ardeur. En Prusse au contraire, tout était à préparer ; les levées étaient incomplètes et les approvisionnemens inachevés. Le commandement, la division des corps, le plan de campagne, étaient à décider. On n’y réfléchit pas ; on ne songea pas davantage à prévenir l’Europe, à l’avertir de ce changement de front, à la rassurer sur les intentions à venir, après lui avoir donné le spectacle de volontés aussi chancelantes, de rechutes aussi fréquentes, d’ambitions aussi invétérées. Le roi reçut du tsar une lettre « qui ne laissait rien à désirer. » On se croyait prêt et sûr du succès. Le 1er octobre, le ministre de Prusse à Paris pose l’ultimatum de son gouvernement. Il demande que les troupes françaises repassent le Rhin, qu’il ne soit plus mis d’obstacle à la création d’une confédération du nord, que Wesel soit rendu à l’Allemagne. Napoléon, refuse, et la guerre est déclarée.

L’empereur en était venu à ses fins. Le 3 octobre, il se fit présenter un rapport par son ministre des relations extérieures, « La Prusse, disait Talleyrand, n’en est plus à méditer la guerre, elle la fait. Par quels motifs ? Je l’ignore, et je ne lui en connais aucun [12]. » — « Nous avons vu à Berlin, continuait-il, les préparatifs se poursuivre, l’arrogance s’accroître, les provocations s’accumuler [13]. Le ministre de sa majesté, est plus que le témoin de procédés et de mesures contraires à la dignité de la France ; [14]. Les troupes prussiennes menacent le territoire de la confédération du Rhin. » — Napoléon envoya un message au sénat ; il y développait les mêmes idées, puis, s’adressant à ses troupes, il chercha, en rappelant les outrages [15] anciens, à réveiller en elles les passions de 1792. « La même faction, le même esprit de destruction qui amena il y a quatorze ans les Prussiens en Champagne, à la faveur de nos divisions, animent et dirigent nos ennemis. Si ce n’est plus Paris qu’ils veulent brûler, ce sont les capitales de nos alliés au milieu desquelles ils prétendent planter leurs drapeaux, c’est la Saxe qu’ils ont forcée par un traité honteux de renoncer à son indépendance,… ce sont enfin vos lauriers qu’ils veulent arracher de vos fronts [16]. » La France croyait ces choses ; elle était sincère et marchait. Les éblouissemens de la gloire sont une explication, ils ne sont pas une excuse. Cet égarement n’était pas moins funeste que celui dont à la même heure la Prusse était possédée. Les ministres y faisaient dans un manifeste diffus l’apologie embarrassée de leur conduite. Une proclamation était aussi adressée à l’armée. « Tous les efforts du roi pour maintenir la paix ont été infructueux, et si toute l’Allemagne septentrionale et peut-être l’Europe entière ne doivent pas être abandonnées à la volonté arbitraire d’un ennemi qui ne connaît pas de repos et de ses armées dévastatrices, la guerre est inévitable [17]… » Le cabinet de Berlin ne dissimulait point les difficultés de l’entreprise, il s’en remettait à ses soldats et à Dieu. « Nous allons combattre un ennemi qui a vaincu des armées nombreuses, humilié des monarchies puissantes ;… mais une victoire constante et une prospérité durable ne sont accordées qu’à la cause de la justice [18]. La voix des contemporains a prononcé pour vous [19]. »

On raconte que soixante ans plus tard, au lendemain de Sadowa, le général de Moltke, considérant comme fatale une guerre avec la France, proposa de l’entreprendre immédiatement. Les revendications territoriales de l’empereur Napoléon III auraient fourni le prétexte. L’Allemagne se serait soulevée. Le plan était tracé, l’armée pleine d’élan ; par une marche hardie, mais dont le succès semblait assuré, M. de Moltke offrait de retourner ses colonnes et de se précipiter sur la France réveillée en sursaut, surprise en pleine désorganisation militaire. De même qu’en Prusse après Austerlitz, il y avait là un peuple ardent à la gloire, jaloux d’honneur, plein de confiance dans son armée, à la fois dédaigneux de ses rivaux et froissé par leurs triomphes, habitué surtout à ne point laisser tirer en Europe de coups de canon sans donner son avis, ni modifier la carte sans qu’il s’en mêlât, comme en 1806 il y avait en présence deux gouvernemens : l’un audacieux, sans scrupules, heureux même dans ses imprudences, soutenu par des victoires éclatantes et porté par l’enthousiasme d’une nation encore sous le coup des-fièvres révolutionnaires ; l’autre caduc et déchu, ne payant plus que d’apparences, présomptueux et irrésolu, irritable et mobile, sans conseils, sans volonté, et sentant frémir sous lui un peuple qui s’inquiète, une armée qui s’impatiente, jouant au plus fin d’abord, jouant au plus fort ensuite, et toujours manquant l’heure et perdant la partie. Tromper les ambitions de la Prusse, flatter ses irrésolutions, entraîner cette pensée flottante par l’attrait décevant d’un butin à partager, — engager un prince incertain et chancelant, un gouvernement sans consistance, par des promesses vagues et des engagemens ambigus, — promettre ce qu’on ne tiendra pas, donner ce qu’on ne possède point ; discréditer l’adversaire devant son peuple et devant ses voisins, l’isoler en Europe, lui faire le renom d’un allié sans conscience, l’amener peu à peu à cet état critique où tout parti est une faute et la résolution impossible, où l’énergie même devient folle, où l’on ne s’éveille que pour courir aux abîmes ; cela fait, retirer une à une concessions et promesses, entasser les exigences, élever la parole jusqu’au ton de l’outrage, puis, le moment psychologique venu, donner le choix entre une paix qui est l’abdication et une guerre qui est la ruine, voilà ce que fît Napoléon pour la Prusse en 1806, la leçon qu’il laissa aux conquérans futurs, et dont la Prusse sut profiter lorsque, instruite par son passé, elle se retrouva forte, puissante et victorieuse, devant une France oublieuse de son histoire, énervée et incertaine, passionnée, frivole et sans armes, entre les mains débiles du troisième Napoléon [20].


III

Un Autrichien nous disait en 1870 : Comment voulez-vous que nous arrivions ensemble à quelque chose ? vous allez toujours trop vite, nous allons toujours trop lentement ! Ce fut le cas avec la Prusse en 1806. Elle ne s’enquit de ce qu’on pensait à Vienne qu’une fois la guerre engagée. Le comte de Haugwitz manda au quartier-général le fameux pamphlétaire Frédéric de Gentz. Silésien d’origine, Gentz s’était mis au service de Metternich, qui lui donna le rang de conseiller aulique. La France de la révolution n’avait pas d’ennemi plus acharné ; partout où il y avait un manifeste à écrire, une polémique à engager, Gentz apportait son esprit incisif, sa dialectique pénétrante, les ressources inépuisables d’une nature à la fois subtile et passionnée. Il ne manqua point à l’appel, et il partit de Dresde le 2 octobre pour rejoindre la chancellerie prussienne. Il a écrit jour par jour pendant ces deux semaines mémorables le journal de ses impressions. C’est une peinture saisie sur le vif et fixée de main de maître. Sous voyons se dérouler devant nous à la fois sur la scène, dans les coulisses, le terrible drame qui allait se dénouer par le foudroyant coup de théâtre d’Iéna.

Gentz s’était d’abord demandé, en voyant ce brusque revirement de la Prusse, si elle était sincère, et s’il ne s’agissait pas entre elle et Napoléon d’une nouvelle partie double. Il paraît que « des raisons péremptoires » mirent fin à ses doutes. Il se demanda si la Prusse était sage, si le « moment choisi « pour cette levée de boucliers inattendue » était convenable ou propice. La Prusse était en guerre avec l’Angleterre et avec la Suède ; elle dévait prévoir que « l’Autriche, dont elle n’avait rien à se promettre sous le rapport d’une réciprocité de services, ne s’exposerait pas à de nouveaux dangers pour partager les premiers coups d’une guerre qui semblait comme tombée des nues [21]. » La Russie était trop loin pour arriver à temps ; du reste, on ne l’avait point appelée assez tôt ; on entrait donc en campagne « sans aucun allié… La Prusse se précipitait toute seule dans une arène où tant d’autres avaient succombé. » Quant aux moyens militaires dont elle disposait, Gentz partageait l’opinion favorable d’une quantité de juges compétens qui lui avaient inspiré beaucoup de confiance. « En jugeant les dispositions de l’armée d’après celles que je voyais en eux, je devais les croire excellentes. Pour ce qui était du plan de campagne et de la direction centrale des opérations, ils en étaient trop éloignés eux-mêmes pour me communiquer des notions bien correctes. »

Tel était l’état d’esprit dans lequel Gentz arrivait le 3 octobre au quartier-général de Naumbourg. Il y trouve le roi avec toute sa suite militaire ; la reine accompagnée de sa grande-maîtresse et de deux dames d’honneur, une quantité de princes, de généraux, d’officiers de tout grade et de personnages diplomatiques y étaient réunis. Tout ce monde part le lendemain pour Erfurt ; c’est un spectacle superbe : la berline du roi et de la reine suit la route au milieu des régimens, des voitures, des batteries qui cheminent, s’enchevêtrent et s’entravent. Gentz cependant ne peut se défendre d’un pressentiment sinistre. « La réflexion que ces souverains allaient à la rencontre d’un combat dont le succès pouvait changer la face de l’Europe, mais dont l’issue contraire, en les ruinant eux-mêmes, détruisait la dernière chance de salut pour tant de pays et de peuples, rendait cette marche en même temps imposante et lugubre. » Le général Kalkreuth avait son quartier-général à Auerstaedt ; Gentz s’y arrête, y déjeune et y passe la moitié de la journée. C’est là que des doutes plus positifs et des craintes plus motivées commencent à l’assaillir. Kalkreuth commandait la réserve du centre, l’élite de l’armée. C’était un vieux lieutenant de Frédéric, un des vétérans de la guerre de sept ans ; il n’avait point le rôle auquel il aurait pu prétendre ; naturellement, caustique et persifleur, il voyait les choses en noir et jugeait sévèrement les hommes. C’était, comme on dit chez nous, un grognard et un mécontent, mais c’était aussi un homme de sens et d’expérience, et les confidences qu’il fait à Gentz jettent à celui-ci la mort dans l’âme. Il lui dit que personne plus que lui n’avait désiré une guerre avec la France, que personne n’en avait mieux reconnu la nécessité, mais qu’aujourd’hui personne ne serait plus enchanté qu’il se trouvât un moyen honorable pour en prévenir l’explosion. Engagée comme elle l’est, continuait-il, la guerre ne peut pas réussir sans un bonheur presque fabuleux ; le commandement est entre les mains de l’incapable Brunswick ; le roi n’est plus qu’un volontaire étranger dans son armée, personne n’est consulté sur rien ; le maréchal de Möllendorf, le seul général que le duc ait l’air d’admettre à sa confiance, n’est que l’écho de sa volontés ; » Brunswick est au-dessous de sa tâche, il n’a ni la vigueur nécessaire, ni la largeur d’esprit qu’il faudrait ; l’armée est sans confiance, la valeur des troupes ne compensera pas les défauts de la direction supérieure ; si avant huit jours un événement fortuit n’a pas changé la face des choses, « cette campagne finira ou par une retraite dans le genre de celle de 1792, ou par quelque catastrophe mémorable qui fera oublier la bataille d’Austerlitz. » On ne parle dans l’état-major que de la nécessité de « prendre l’offensive et de marcher en force sur l’ennemi. Rien n’est plus absurde que ces propos, puisque non-seulement rien n’y répond dans les mesures prises, mais »que de plus le moment de l’offensive est déjà passé sans remède [22]. » Ainsi on a déclaré la guerre le 1er octobre ; on s’est précipité pour surprendre Napoléon. On a tout sacrifié à cette pensée, et dès le 4 on reconnaît qu’il n’est plus possible de la réaliser. Le 5, Gentz rejoint le quartier-général à Erfurt ; il évalue à 2,000 le nombre des personnes qui y sont attachées. Le même jour, il a une longue entrevue avec Haugwitz, qui lui explique toute sa conduite : il a tout prévu, il n’a commis aucune faute, il n’a rien à rétracter. Il est d’accord avec la Russie ; des pourparlers sont engagés avec Londres. S’il a paru pactiser avec Napoléon, c’était pour sauver les apparences et gagner du temps. Il n’a jamais été sa dupe. « S’il a jamais existé une puissance que nous ayons eu l’intention de tromper, c’était la France ; la nécessité nous en avait fait la loi ; nous avons constamment voulu le bien de toutes les autres. » Gentz demande s’il peut s’exprimer en toute franchise ; Haugwitz l’y engage, et Gentz ne s’en fait pas faute. Ce qu’il a vu depuis un an, dit-il, l’a affligé et dégoûté au plus fort ; le traité d’alliance avec « l’ennemi commun » répugne à tous ses principes, et quant à l’occupation du Hanovre, ce peut être un stratagème fort ingénieux, mais il ne se réconciliera jamais avec des habiletés de ce genre. — N’y aurait-il pas moyen, reprend Haugwitz, en s’expliquant avec le public, de déraciner le malheureux soupçon de mauvaise foi qui pèse sur le cabinet de Berlin ? Gentz répond : — « L’Allemagne souffre ; la tyrannie qui l’oppresse est devenue insupportable ; l’usurpateur cruel qui l’exerce est exécré partout… Laissez là le passé, montrez le présent sous une forme qui ne laisse aucun doute sur la justice de votre cause, sur la fermeté de vos résolutions, éloignez absolument toute idée d’intérêt personnel ; et l’ose répondre non-seulement de l’opinion, mais encore de la faveur et de la confiance générales. » Ce langage paraît mettre Haugwitz plus à l’aise. « Nous aurons des alliés, dit-il [23]. L’empereur de Russie s’est déjà prononcé d’une manière qui nous autorise à tout espérer de lui. Les Français n’ont jamais soupçonné nos véritables rapports avec ce souverain. » Quant à l’Autriche, Haugwitz est plein de confiance dans ses dispositions amicales. On s’occupe depuis quinze jours d’y envoyer quelque militaire de distinction. On a hésité jusque-là pour ne pas compromettre l’empereur, et aussi « parce que la guerre n’était pas déclarée, et le plan de campagne pas assez fixe. » Puis on cause de ce qu’on fera, si l’on est victorieux. Gentz « avait jeté ses idées sur le papier. » Il a tout un plan tout prêt, et un plan d’ensemble. On reformera l’Allemagne, on la partagera en deux grandes confédérations sous la tutelle des deux grandes puissances, on étendra la frontière de l’Italie jusqu’au Mincio « comme condition indispensable de l’indépendance réelle de l’Allemagne et d’un arrangement solide de ses affaires. » — « Vous parlez comme si vous aviez lu dans mes pensées, et j’ajouterais presque dans mes papiers, » dit Haugwitz.

La journée du 6 est employée à discuter avec le conseiller privé Lombard la rédaction du manifeste à lancer à l’Europe. C’était une pièce de la plus haute importance : il s’agissait de justifier la conduite de la Prusse ; Lombard et Gentz en décident la forme presque sans contrôle. « J’avoue, dit Gentz, que plus d’une fois pendant cette séance je m’étais livré à des réflexions sérieuses sur la manière singulièrement leste dont se traitaient les affaires dans ce cabinet que l’Europe était accoutumée à croire si prudent, si artificieux et si profond. » Le lendemain, il rapporte sa traduction au conseiller privé, et celui-ci s’épanche comme Haugwitz l’avait fait quelques jours auparavant. Comme Haugwitz, on l’a accusé d’être vendu. Il voyait clair, mais il ne pouvait rien faire. « Vous vous étonnez, dit-il, de ce qu’avec tant de motifs puissans je n’aie pas insisté pour un changement de politique. Connaissez-vous le roi ? Ma justification tout entière est dans cette question. J’aurais bien voulu vous voir à ma place. Qu’auriez-vous fait pour engager à la guerre un souverain qui en déteste l’idée, et qui, pour comble de malheur, ne se croit pas la capacité de la faire ? Voilà le grand secret de toutes nos irrésolutions et de tous nos embarras… Depuis longtemps, il a vu, comme les autres, que l’état actuel des choses ne pouvait pas durer, que, bon gré, mal gré, il serait obligé de tirer l’épée ; mais il a toujours capitulé avec lui-même, il s’est toujours flatté que quelque catastrophe, étrangère à ses résolutions, viendrait résoudre le problème… L’armée est belle et brave, ajouta-t-il, mais où est l’âme puissante qui en dirige les mouvemens ? Vous ne croyez plus, j’espère, au duc de Brunswick, et quelle idée pouvez-vous avoir de ses plans ? »

Ce vieillard indécis et entêté à la fois, jaloux de son autorité et dépourvu de résolution, dont les incertitudes et l’incapacité avaient déjà commencé de perdre l’armée prussienne, Gentz le vit le lendemain. « J’ai trouvé Brunswick, dit-il, tel que les autres l’avaient caractérisé et absolument au-dessous de sa tâche. Il y avait dans toute sa manière d’être, dans sa contenance, dans ses regards, dans ses gestes, dans son langage quelque chose de louche, de mal assuré, qui n’annonçait rien moins que la conscience de ses forces ; un genre de politesse qui semblait demander pardon d’avance des revers qui devaient arriver ; une modestie outrée qui ne pouvait être qu’affectation toute pure ou excès de crainte de ne pas pouvoir répondre à l’attente publique… Il me répéta, une fois après l’autre, d’un ton qui achevait de me déconcerter : Pourvu qu’on ne fasse pas de grandes fautes ! Et lorsqu’enfin je pris la liberté de lui dire : Mais, monseigneur, tout le monde doit espérer qu’on n’en fera pas sous votre direction, il reprit : Hélas ! je puis à peine répondre de moi-même ; comment voulez-vous que je réponde des autres ? »

Il n’y avait point d’autorité ni d’intelligence qui s’imposât à l’armée. La discorde était partout : l’esprit de coterie, qui avait formé les cadres des états-majors, en paralysait toute l’activité. Les généraux se plaignaient, critiquaient et n’agissaient point. On s’en remettait au commandement, et le commandement n’existait pas. Le 8 octobre seulement, un capitaine envoyé en reconnaissance apporta des nouvelles authentiques des Français. Toutes leurs forces sont du côté de Bamberg. On les attendait ailleurs. Le tiers de l’armée prussienne se trouvait entre Gotha et la Werra, on rêvait un grand mouvement en avant. Ce mouvement aurait peut-être surpris et déconcerté les Français, en les forçant de renoncer à l’envahissement de la Saxe, à établir le théâtre de la guerre sur les points choisis par les Prussiens ; mais an avait attendu : « on avait flotté sans cesse entre un système maladroitement défensif et le projet d’une campagne offensive, et rien n’était arrêté lorsque déjà un ennemi entreprenant, familiarisé depuis longtemps avec la victoire, en concentrant toutes ses forces sur un point, avait simplifié et tranché la question. » Il faut opérer un revirement général ; les troupes reçoivent l’ordre de se porter en toute hâte sur la Saale. « Ce que j’entendis de plus satisfaisant, ajoute Gentz, fut toujours l’observation stérile que rien n’était encore perdu. »

Rien n’était encore perdu ! Voilà où on en était huit jours après l’entrée en campagne. On comptait toujours sur les alliances. L’Angleterre se montrait assez froide, mais l’empereur de Russie avait écrit une lettre qui « serait un monument éternel de sa grandeur d’âme. « Dans ce corps affaibli et désorganisé qui ne pouvait plus désormais que chercher en tâtonnant une place pour s’abattre et mourir, il y avait cependant une âme. C’était la reine. Gentz lui fut présenté le 9 octobre ; il redoutait cette audience, car il n’espérait plus rien. La reine ne lui rendit point une confiance déjà perdue sans retour, mais au moins elle releva son cœur. Il garda de cette entrevue une impression profonde. La reine « s’exprima avec une précision, avec une fermeté, avec une énergie, et en même temps une mesure et une prudence qui m’auraient enchanté dans un homme, et cependant elle répandit sur tout ce qu’elle disait une teinte de sensibilité profonde qui ne me laissa pas oublier un instant que c’était une femme que j’admirais… C’était un assemblage de dignité, de douceur et de charmes tel que je crus ne l’avoir jamais rencontré, » Il y avait en elle un fonds d’inquiétude secrète, l’agitation cachée des pressentimens. Elle se préoccupait du jugement porté par l’Europe sur la conduite du roi. Elle avait sur ce point « nourri des doutes, et des doutes bien pénibles… Elle ne savait que trop qu’on n’aimait pas la Prusse, et elle comprenait aussi pourquoi on ne l’aimait pas. » Les nouvelles reçues la rassuraient cependant. Elle parla de la guerre de 1805 avec une émotion communicative ; ses yeux se mouillèrent au souvenir d’Austerlitz. Le jour où elle avait appris ce désastre, son fils, le prince royal, avait mis pour la première fois l’habit militaire. Elle lui dit : « J’espère qu’au jour où tu pourras faire usage de cet habit, la seule pensée qui t’occupera sera celle de venger tes malheureux frères. » Ce mot et cette idée revenaient dans sa bouche ; elle était « intimement persuadée que le grand moyen de salut se trouvait dans l’union la plus étroite de tout ce qui porte le nom d’Allemand. » Quant à la guerre, elle l’avait approuvée, « la position était devenue si équivoque qu’il fallait en sortir à tout prix, mettre un terme aux reproches et aux soupçons. » Gentz lui parla de quitter l’armée pour se rendre à Dresde. « Je le dis franchement, répondit-elle, autant que cela dépendra de moi, je resterai ;… le roi m’a heureusement permis de l’accompagner encore demain, je ne partirai que lorsqu’il le voudra… Je crains de retourner à Berlin, je crains les bruits alarmans auxquels on est toujours en proie à une grande distance du théâtre des événemens… »

En sortant du palais, Gentz aperçut un grand mouvement de troupes. Le roi est à cheval. Tout le monde est joyeux. « Excellente nouvelle, dit un des officiers ; les Français ont attaqué Tauentzien, et il les a bravement repoussés. » Gentz va aux informations, et lit le rapport du général : l’affaire se réduit à une reconnaissance offensive ; Tauentzien a en effet repoussé les Français, qui ont perdu quelques hommes ; puis il a lui-même opéré sa retraite, selon les ordres qu’il avait reçus. Haugwitz veut faire imprimer un bulletin de cette prétendue victoire et dépêcher des courriers à Berlin, Vienne, Dresde et Pétersbourg. Gentz et quelques autres personnes l’en détournent, non sans peine. Haugwitz se résigne, il renonce au bulletin imprimé et n’enverra de courrier qu’à Dresde ; mais il s’enferme trois heures pour « chercher une rédaction qui ne donne ni trop ni trop peu d’espérance à l’électeur de Saxe [24]. » Voilà donc à quoi l’on s’occupait au quartier-général prussien, tandis que Napoléon s’avançait à marches forcées et accomplissais contre Brunswick l’une de ses belles et de ses plus audacieuses combinaisons stratégiques. Le vieux Kalkreuth, arrivé à Erfurt dans la journée, persiste dans ses sinistres prédictions. « Le terme fatal avance à grands pas, » dit-il. Le roi et ses ministres n’y paraissent guère songer ; ils discutent minutieusement les termes d’une proclamation à l’armée.

Le lendemain était le 10 octobre. Gentz eut une longue conversation avec Lucchesini. Assiégé par les plus tristes prévisions, inquiété au-delà de toute mesure par le spectacle des tergiversations auxquelles il assistait, Gentz veut s’éclairer sur les raisons qui ont déterminé la Prusse à risquer cette terrible partie et à précipiter ainsi les choses. Pourquoi choisir ce moment-là ? Les motifs étaient justes, les griefs puissans ; mais il n’y avait rien d’urgent en tout cela. Pourquoi ne pas attendre, ne pas familiariser en secret les autres puissances avec cette révolution politique ? La réponse de Lucchesini est curieuse. Elle nous montre que nous n’avons pas eu le monopole des situations ambiguës, des imprudences fatales, des fautes inévitables et des ministres au cœur léger. « La Prusse, dit l’ex-ambassadeur, avait perdu la confiance de l’Europe ; cette confiance ne pouvait être reconquise qu’à coups de canon. Si, sans entrer en guerre, elle avait fait des propositions à ses voisins, personne ne l’aurait seulement écoutée. Telle était la condition fâcheuse qu’elle se voyait obligée aujourd’hui de commencer par là où on aurait mieux aimé finir. »

Pendant qu’ils dissertaient de la sorte sur les origines de la guerre, une première catastrophe en présageait la fin. Un des corps avancés de la Prusse était écrasé à Lawfeld ; l’armée française s’enfonçait entre les positions ennemies. Gentz avait passé une partie de la nuit à rédiger ses notes : il partit le matin pour Weimar avec Haugwitz. Ce dernier était silencieux ; ce n’était point son habitude. Gentz flaira une mauvaise nouvelle : — J’ai mal aux dents, lui répondit le comte. Ils arrivèrent à Weimar à 11 heures. Les rues étaient encombrées de soldats, de chevaux, de canons, de chariots ; les ordres se croisaient, les officiers couraient en tout sens ; c’était une bagarre épouvantable, l’effarement de la première surprise, la stupéfaction qui suit le premier désastre. Les voitures s’arrêtent ; le conseiller de cabinet Lombard, qui se trouvait là, s’approche de Gentz. « Vous ne savez pas ce qui se passe, lui dit-il ; nous avons perdu une bataille, le prince Louis est tué. » Gentz se précipite, il s’informe, on ne lui répond que ces mots : le quartier-général est ici, le roi et la reine viennent d’arriver, la marche des troupes est suspendue, le duc fait former un camp, tout est dans la plus grande consternation. « A ces mots, dit-il, mes forces m’abandonnent ; quelques faibles débris d’espérance qui s’étaient cachés dans mon cœur disparaissent comme un rêve trompeur, et l’abîme s’ouvre devant moi. Le tourbillon me porte en avant ; j’arrive à ce qu’on appelle l’Esplanade. J’y vois trois ou quatre officiers de tout grade et de toute couleur. J’y vois aussi des hussards prussiens et saxons, plusieurs d’entre eux grièvement blessés. Je demande des nouvelles à droite et à gauche. J’apprends en même temps les nouvelles fâcheuses du corps de Tauentzien, attaqué le 9 près de Schleitz, et repoussé avec une perte considérable [25]. »

Le mécontentement et la méfiance se peignent sur toutes les figures ; les murmures éclatent partout. « On perd la tête [26], cela ira furieusement mal, » dit un officier supérieur. « Bientôt, dit Kalkreuth, nous compterons non plus par jours, mais par heures. » Le roi s’enferme et ne veut voir personne. On ne s’aborde que les larmes aux yeux. « Ce qu’il y avait de désolant, c’était l’ignorance profonde dans laquelle on se trouvait sur les projets et les mouvemens de l’ennemi [27]. On ne savait pas même quelle direction donner à ses craintes. Le soir, une députation d’officiers vient trouver Kalkreuth. « Le roi, disent-ils, ignore l’état des choses, le duc de Brunswick ne sait absolument plus ni ce qu’il fait, ni ce qu’il veut faire, ni où il est, ni où il va ; son projet de camp, son mouvement rétrograde sont une faute sans remède, il s’est brouillé à propos de cette mesure avec son confident habituel Scharnhorst. Le roi a perdu déjà la moitié de la couronne ; il perdra incessamment l’autre moitié, si le duc de Brunswick continue à nous commander. » — Le vieux maréchal les calme du mieux qu’il peut ; resté seul avec Gentz, il lui dévoile toute l’étendue du péril : le duc n’a pas de plan suc l’ensemble des opérations, il en dirige les détails d’une façon pitoyable. Il « fatigue les troupes par des dispositions confuses et contradictoires, par des marches et contremarches inutiles, par une mauvaise répartition des cantonnemens, par des difficultés continuelles pour la subsistance, par une infinité de fausses mesures qui épuisent leurs forces en pure perte [28]. » Les Français, ajoute-t-il, vont pousser des forces considérables vers Leipzig ; si on leur permet de s’emparer du pont de Kœsen, la Saxe est perdue. Le projet du duc de concentrer l’armée près de Weimar est un trait de déraison militaire qui surpasse celle de Mack. Si cela ne change pas, il est à craindre que les troupes « excédées de fatigues et de misère ne fassent que médiocrement leur devoir. »

Cela ne changea que pour empirer. Le mouvement des Français se dessine ; ils occupent Géra et Zeitz. C’est un coup de main, pense-t-on, on a intérêt à les voir se porter ailleurs, ils doivent s’y être portés [29]. Les projets et les plans se succèdent à mesure qu’arrivent des nouvelles toutes incomplètes, toutes contradictoires sur les mouvemens de Napoléon. Comme il est impossible de prendre un parti, on reste dans l’indécision, on se divise. Épouvanté par ce spectre de Mack, que l’on dresse devant lui, Brunswick se décide à battre en retraite vers l’Elbe, et il se dirige sur Auerstaedt avec 70,000 hommes ; le prince de Hohenlohe défendra le passage de la Saale à Iéna avec une armée égale. Ces décisions ne furent arrêtées que le 13. Gentz avait quitté le quartier-général depuis le matin ; sa mission était terminée : il avait achevé son travail de rédacteur, et les diplomates prussiens avaient constaté qu’il était trop tard désormais pour négocier avec Vienne. Le 14 octobre, il traversait les collines qui entourent Mansfeld ; il entend une canonnade terrible. Le 15, à Cœthen, deux négocians anglais, qui arrivent de Leipzig, lui racontent que Hohenlohe a battu les Français. Il retrouve les mêmes nouvelles à Wittenberg, les lettres de Leipzig ont confirmé la victoire de la veille ; l’allégresse est générale. A Torgau, où il passe le 17, les officiers-saxons assurent que tout va bien, et que la guerre s’éloigne. Ce n’est qu’à Dresde qu’il apprend la vérité : l’écrasement complet de Hohenlohe à Iéna, la victoire de Davoust à Auerstaedt, où avec 26,000 hommes il avait arrêté la grande armée prussienne. Les troupes battaient en retraite dans le plus grand désordre. « Je quittai Dresde, deux jours après, dit Gentz ; les portes de l’espérance ont paru se fermer derrière moi sur l’Allemagne et sur l’Europe. » Il n’y avait plus de Prusse ; l’armée de Frédéric était détruite, et sa monarchie dispersée.


IV

L’effondrement fut effroyable. L’armée vaincue, le pays se laissa subjuguer presque sans résistance. Les autorités locales se soumettaient ; les places fortes se rendirent. Magdebourg capitula avec 18,000 hommes sur une menace de bombardement. Un bataillon d’infanterie s’empara de Cüstrin ; Stettin ouvrit ses portes à un régiment de cavalerie légère. Le prince de Hohenlohe, enveloppé à Prenzlow, se rend avec 16,000 hommes. En un mois, l’armée était abattue, les places occupées ; Napoléon avait 100,000 prisonniers. A Berlin, les ministres voulaient d’abord essayer de se défendre ; le gouverneur déclara que « la tranquillité était le premier devoir du citoyen, » et quitta la ville en y installant comme commandant le prince de Hatzfeld. Celui-ci défendit qu’on emportât les poudres ; il y en avait de grandes provisions, on craignait d’attirer la colère du vainqueur. Hatzfeld n’en était pas moins arrêté quelques jours après comme traître et espion, et n’échappait à la mort que par un miracle de clémence de Napoléon. Les fonctionnaires prussiens recevaient les ordres des autorités françaises et les exécutaient. « Sept ministres consentirent, sans demander l’autorisation du roi, à prêter le serment de fidélité à l’ennemi [30]. » La chute était complète, la désorganisation absolue. Rarement un peuple s’est affaissé si vite et si misérablement. les armées prussiennes ont envahi la France quatre fois depuis quatre-vingts ans ; elles ont vu crouler devant elles deux empires ; elles ont vu deux fois le peuple affolé se précipiter dans la révolution ; elles ont déporté des préfets, arrêté des otages, et forcé de vieux magistrats à monter, pendant les nuits d’hiver, sur des locomotives ; elles n’ont trouvé ni fonctionnaires pour les servir, ni ministres pour leur prêter le serment d’allégeance. Elles en ont d’abord montré quelque surprise et plus tard quelque irritation [31]. C’est une différence de caractère qu’il est intéressant de noter.

Pendant qu’il négociait avec la Prusse, Napoléon n’avait jamais caché son mépris pour elle ; il l’afficha cyniquement après la victoire. Il fit abattre et emporter la pierre qui rappelait la victoire de Rosbach. Il enleva lui-même et envoya aux Invalides l’épée de Frédéric. Le 27 octobre, il entrait triomphalement dans Berlin. La famille royale, pressée par les coureurs français, s’était réfugiée à Kœnigsberg. Napoléon ne craignit pas de souiller sa victoire et d’avilir son génie en insultant la reine dans les bulletins de la grande armée. Il fît équiper, ravitailler et remonter son armée aux frais du pays ; puis il continua sa route. Un an après, la Russie étant vaincue et son empereur fasciné, Napoléon consentit à restituer au roi de Prusse la moitié de ses états.

Frédéric-Guillaume III avait été forcé de souscrire au blocus continental. Il dut renvoyer son ministre Stein : Napoléon trouvait à cet homme trop de foi, d’intelligence et de patriotisme. Stein servait bien son pays, il devenait un danger ; Napoléon le mit au ban de l’Europe (décret de Madrid, 16 décembre 1808). La Prusse cependant n’en avait pas fini : en 1812, Napoléon l’obligeait à entrer dans la coalition contre la Russie ; sur les 42,000 hommes qu’il lui avait laissés, il en exigea 20,000 pour marcher sous ses ordres. La grande armée traversa le territoire prussien ; le pays commençait à se refaire, les charges nouvelles, les réquisitions eurent promptement achevé de l’irriter et de l’épuiser. Les alliés de l’empereur, les Allemands surtout, se montraient les plus exigeans, les plus durs, les plus insatiables. Le feu couva jusqu’au jour où l’on apprit que Napoléon avait abandonné ses généraux, qui battaient en retraite, où l’on vit arriver à Kœnigsberg affamés, en haillons, rongés de fièvre, les premiers blessés français, dépouilles vivantes de la grande armée. Ce fut alors que le commandant du contingent prussien eut à choisir entre deux trahisons : servir sa patrie et abandonner Napoléon, rester fidèle à l’alliance jurée et manquer l’occasion de délivrer son pays. L’histoire présente peu de situations aussi tragiques que celle-là. York passa aux Russes avec ses troupes. « C’est, dit M. de Pradt, l’homme de ces temps modernes qui a frappé le coup le plus décisif. » Le roi de Prusse hésitait, la nation lui força la main. Elle donna l’exemple, et l’Allemagne entière se souleva.

C’était le résultat fatal du système excessif de Napoléon. La monarchie prussienne était discréditée, il lui fit une auréole de martyre ; l’état prussien se désorganisait, il le régénéra ; l’aristocratie s’était corrompue dans le repos et le plaisir, il la força de rentrer en elle-même et de lutter pour l’existence ; la Prusse était un corps sans âme, il lui en rendit une ; l’Allemagne n’avait pas le sentiment de la patrie, il le lui donna. Sa politique imprévoyante et hautaine ne réussit qu’à préparer Waterloo pour lui-même, Sedan pour son neveu. Il semait des haines si profondes, des méfiances si radicales, qu’après deux invasions, des représailles sanglantes et cinquante années de paix, il suffit de quelques mots lancés du haut d’une tribune, de quelques chansons dans des théâtres, de quelque turbulence de presse et du seul nom de Napoléon pour les rallumer d’un bout à l’autre de l’Allemagne. La France, ses orateurs, ses historiens, ses poètes, ont flétri constamment et réprouvé très haut la conduite de Napoléon. Chose étrange, la Prusse, qui en a tant souffert et qui en a tiré de si rudes leçons, ne paraît pas en avoir compris le plus grave enseignement. Elle a retenu pour maudire, mais aussi pour imiter. Elle a eu à son tour des victoires prodigieuses : elle n’a pas évité les excès et les fautes ; mais elle a su attendre en silence, profiter de ses épreuves et réparer ses revers. C’est le grand exemple qu’elle nous donne. Méditons-le sans cesse. L’histoire serait le plus frivole et le plus dissolvant des divertissemens de l’esprit, si l’on ne pouvait dégager peu à peu des contradictions qu’elle renferme une notion plus élevée de la justice, une vue plus détachée des choses, une assurance plus ferme dans la conduite du présent, une confiance plus solide dans les solutions de l’avenir. Il n’est pas interdit d’espérer qu’un jour viendra où un peuple, instruit par ses malheurs, aura de ses destinées une conscience assez pure pour éviter cette impardonnable faute d’infliger à ses adversaires les souffrances qu’il a subies, au risque d’entraîner les mêmes représailles.


ALBERT SOREL.


  1. Journal de ce qui m’est arrivé de plus marquant dans le voyage que j’ai fait au quartier-général de sa majesté le roi de Prusse le 2 octobre 1806 et jours suivans. — Mémoires et lettres inédites du chevalier de Gentz. Stuttgart, (en français).
  2. Les argumens ne furent pas perdus ; la chancellerie prussienne les nota sans doute, et les retrouva plus tard quand elle en eut besoin. M. Benedetti écrivait en juillet 1866 : « M. de Bismarck me répondit que la France et la Prusse unies, et résolues à redresser leurs frontières respectives en se liant par des engagemens solennels, étaient désormais en situation de régler ensemble ces questions. » (les difficultés en Europe)… Quant à la combinaison, « nous devrions la chercher en Belgique, et il m’a offert de s’en entendre avec nous. » — Dépêches du 15 et du 20 juillet 1866. — M. de Bismarck disait à Berlin au prince Napoléon : « Vous cherchez une chose impossible. Vous voulez prendre les provinces du Rhin, qui sont allemandes. Pourquoi ne pas vous adjoindre la Belgique ? J’ai déjà fait dire cela à l’empereur. » Gramont, dépêche du 3 août 1870.
  3. « Nous ne pourrions songer à l’extension de nos frontières que si la carte de l’Europe venait à être modifiée au profit exclusif d’une grande puissance. » Suivaient les desiderata de l’Europe : la Prusse à arrondir, l’Allemagne à constituer, l’Italie à terminer. — Lettre de l’empereur Napoléon III à M. Dronynr de Lhuys, 11 Juin 1866.
  4. Le fils, bien qu’autrement décidé de caractère et convaincu de sa mission, montrait en 1866 les mêmes scrupules que le père en 1805. « Le roi est essentiellement rebelle aux procédés que lui conseille son ministre. » — Benedetti, 14 janvier 1866. — « Le roi n’a pas cessé de redouter la guerre pour l’histoire de son règne et pour le bien de son peuple, sans pouvoir se résoudre à résister aux entraînemens d’une politique qui séduit l’ambition traditionnelle de sa race. » — Id., 29 mai 1866. — « La part du roi et celle du prince royal ne sont pas à confondre avec celle de leur ministre. » — Gramont, p. 203.
  5. Il a dit depuis qu’il n’avait signé le 14 décembre que sous le couteau, que de retour, à Berlin il avait supplié le roi de le renvoyer et de le désavouer. Il est sur ce point en contradiction avec Lucchesini et, ce qui est plus grave, avec sa propre conduite.
  6. « J’étais également convaincu que, coûte que coûte, la Prusse ferait la guerre et la ferait à bref délai. C’était absolument infaillible… » « Le gouvernement dut enfin reconnaître qu’il se trouvait désormais en présence d’un adversaire décidé à l’amener, au besoin à le traîner sur le terrain du combat. » — Gramont, p. 10 et 221.
  7. … « Je croyais à la force et à la grandeur de mon pays presque autant qu’à ma sainte religion… » L’empereur « croyait à la victoire, nous y croyions tous ; ce fut là notre faute… Si on avait eu un doute, un seul doute sur notre aptitude à la guerre, on eût immédiatement arrêté la négociation. » — Gramont, p. 319, 317, 321.
  8. Il y eut un autre ambassadeur dont les dépêches servirent aussi de prétexte à une guerre funeste pour son pays. Il pense comme Haugwitz et s’exprime presque dans les mêmes termes. « Devions-nous, dit M. Benedetti, considérer comme insuffisante la satisfaction qui nous était accordée ? (Le retrait de la candidature Hohenzollern.) Pour ma part, je ne l’ai pas pensé… Mais personne n’a certainement oublié comment cette solution fut accueillie à Paris. Dans la chambre, dans la presse, dans les populations de tous les rangs, on ne voulut voir dans la renonciation du prince de Hohenzollern qu’un succès dérisoire, et le gouvernement, contraint de tenir compte de l’état des esprits, jugea nécessaire de demander une garantie nouvelle… » — Mission en Prusse, p, 369.
  9. Je dis à M. de Werther « qu’il était nécessaire, dans une situation aussi tendue, de tenir compte de l’opinion publique d’une manière toute particulière… Je m’en remettais à son appréciation sur la question de savoir si le véritable expédient ne serait pas une lettre du roi à l’empereur. » — Gramont, p. 126-121.
  10. Abaissement bien profond en effet. On peut s’en convaincre en lisant les adresses serviles envoyées à Napoléon et publiées récemment dans les Preussische Jahrbücher. Les princes et les municipalités rivalisèrent de platitudes. Il y eut cependant un moment d’abaissement plus grand encore : ce fut Erfurt, en 1809, le parterre de rois et de courtisans de tout ordre (il y avait deux hommes de génie) devant lequel se donna la fameuse accolade sur un vers de Voltaire.
  11. La chancellerie fédérale notifia aux agens prussiens à l’étranger la rupture des négociations, « En un instant, l’Europe apprend que l’ambassadeur de France s’est vu refuser l’accès du souverain… C’est la guerre.,. Le calcul était donc infaillible, et, si la France hésitait à entrer en campagne, le chancelier avait trouvé le moyen de l’y contraindre. » — Gramont, p. 228-220,
  12. « Tout prétexte pour la guerre manquait… Il n’y avait aucune cause quelconque de guerre. » — Le comte de Bismarck au comte Bernatorff, 18 juillet 1870.
  13. M. de Bismarck disait le 13 juillet à lord Loftus : « Nous ne pouvons laisser la France prendre l’avance sur nous en ce qui concerne les armemens… J’ai des informations positives que des préparatifs militaires ont été faits et se font en France pour la guerre… Il était impossible que la Prusse demeurât humble et impassible sous l’affront infligé au roi et à la nation par le langage menaçant du gouvernement français. » — Lord Loftus au comte Granville, 13 juillet 1870.
  14. « Les deux ministres demandèrent (à l’ambassadeur de Prusse) que sa majesté le roi écrivît une lettre d’excuse à l’empereur Napoléon… L’insolence de la presse gouvernementale française devançait le triomphe désiré. » — M. de Bismarck à M. de Bernstorff, id.
  15. Le 19 juillet 1870 le roi de Prusse rétablit l’ordre de la croix de fer « en souvenir des grandes années de la guerre d’indépendance. »
  16. « A l’exemple de nos pères, nous combattrons pour notre liberté et pour notre droit contre la violence de conquérans étrangers… L’Allemagne a supporté en silence dans les siècles passés de semblables atteintes à ses droits et à son honneur, elle les a supportées uniquement parce que dans sa division, elle ne savait pas combien elle était forte. » — Discours du roi de Prusse au Reichstag, 19 juillet 1870.
  17. « La Prusse n’a tenu aucun compte de notre bon vouloir et de notre longanimité. Lancée dans une voie d’envahissement, elle a éveillé toutes les défiances et fait de l’Europe un camp où règnent l’incertitude et la crainte du lendemain. » — Napoléon III, proclamations, juillet 1870.
  18. « Vous allez combattre une des meilleures armées de l’Europe… Dieu bénisse nos efforts ! Un grand peuple qui défend une juste cause est invincible. » — Id.
  19. « Nous attendons sans inquiétude le jugement de nos contemporains comme celui de la postérité. » — Duc de Gramont, 31 juillet 1870.
  20. « A partir de ce jour fatal où prévalut dans les conseils de la couronne cette mémorable abstention de 1860, qui fut le fondement de la grande Prusse, on n’avait eu à constater qu’une longue série de vaines promesses, d’engagemens violés, de confidences perfides, de propositions trompeuses, dont la Prusse et son ministre saturaient l’empereur depuis 1866. » — Gramont, p. 142 et 147.
  21. La situation était la même avec Napoléon III en 1870. Voici ce que dit à ce sujet un auteur, très bien informé auquel nous aurons souvent secours pour ces rapprochemens. « En supposant que l’on comptât assez sur les promesses de l’Autriche pour l’entraîner avec soi, contre son gré, dans un moment inopportun, il n’en était pas moins vrai que son concours effectif ne pourrait nous être donné qu’à la fin d’août, au plus tôt… En proclamant immédiatement son alliance, l’Autriche courait un réel danger ; la Prusse pouvait… porter sur elle les premiers coups sans qu’elle fût en état de résister,… sans qu’il y eût possibilité de l’appuyer. Cette perspective, dont nos hommes d’état ne s’étaient sans doute pas rendu compte, effraya à bon droit ceux qui dirigeaient les affaires de la monarchie austro-hongroise. » — Metz, par un officier supérieur de l’armée du Rhin. Paris, 1871.
  22. Revenons à Metz, à la fin de juillet 1870. « Du moment où… on avait eu la hardiesse de jeter le gant à l’Allemagne, il fallait de l’audace et de la décision pour lui en imposer et profiter de son premier trouble ; ce n’était qu’à ce prix que le succès était possible et que la provocation pouvait se justifier. Parler avec tant de hauteur et de décision pour agir ensuite avec tant d’hésitation et de timidité, c’était au moins un contre-sens… On se berçait de la malheureuse illusion qu’on avait une grande avance sur les mobilisations prussiennes… On était décidé à rester sur la défensive la plus absolue, afin de laisser à l’armée le temps de se constituer. » — Metz, p. 16-15.
  23. A Metz en 1870, « un des conseillers les plus intimes de l’empereur avait dit : « Nous entamons une grande partie, et il est à craindre que nous n’ayons des revers au début ; mais l’issue de la lutte n’est pas douteuse, elle se terminera par notre triomphe, grâce aux alliances qui viendront nous appuyer. » — Metz, p. 24.
  24. Il est désagréable de penser que dans le pays de Voltaire il ne s’est pas trouvé un seul homme d’esprit assez influent pour arrêter sur le chemin de l’imprimerie le ridicule bulletin de Sarrebrück.
  25. Les choses se passèrent ainsi à Metz le 6 août. « Au moment même où avait lieu le combat de Spickeren (6 août, général Frossard), se livrait la terrible bataille de Reichshoffen ; le corps du maréchal de Mac-Mahon y était anéanti et entraînait dans sa déroute celui du général de Failly. La Lorraine et l’Alsace étaient envahies à la fois, et deux armées prussiennes qu’allait suivre une troisième marchaient de concert pour se réunir de ce côté-ci des Vosges. » — Metz, p. 50.
  26. « Ces désastres simultanés avaient atterré le quartier-général, où l’on ne savait plus que faire en présence d’une situation presque perdue au début… Le spectacle auquel l’armée assista pendant les quelques jours qui suivirent aurait suffi à lui seul pour la démoraliser à jamais. » — ld.
  27. « Après le petit combat de Sarrebrück, qui méritait à peine les honneurs d’un bulletin, on retrouve les mêmes faiblesses, les mêmes incertitudes, le même manque de décision et d’énergie. On ne s’occupa pas davantage de savoir où était l’ennemi, ni ce qu’il faisait ; sa présence était-elle constatée, on se gardait bien de l’aller chercher, et l’on vécut ainsi au jour le jour, on attendant les événemens, sans vouloir rien prévoir. » — Id., p. 28.
  28. « Il semblait aussi impossible de comprendre ce que l’on faisait que de deviner la pensée qui présidait à nos destinées… Les ordres et les contre-ordres se succédaient sans intervalle ; les troupes, ballottées sur les routes d’un point à un autre, ne savaient plus que devenir ; dégoûtées par des marches et des déplacemens inutiles, elles perdaient toute confiance dans le commandement. » — Metz.
  29. « L’empereur et le major-général se rattachaient à l’espoir que l’ennemi tenterait une attaque contre nos positions… Vainement leur démontrait-on que les Prus-riens exécutaient de point en point le plan d’invasion depuis si longtemps médité, tracé par Clausewitz lui-même en 1831 ; ils ne voulurent pas y croire et caressèrent la seule idée où ils pensaient devoir trouver la réparation de nos premiers désastres. » — Id., p. 51.
  30. Pertz.
  31. « Rien ne nous a plus frappés dans cette guerre que l’incapacité radicale des Français à reconnaître la réalité des choses… De là vient qu’ils ne surent point à temps se résigner à l’inévitable,… qu’ils poussèrent jusqu’à l’épuisement du pays une résistance insensée, puisqu’elle était inutile. » — Bluntschli, Das moderne Völkerrecht. Heidelberg, 1871.