La Question agraire en Italie/02

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
Félix Alcan, éditeur (p. 19-105).

CHAPITRE II

LE LATIFUNDIUM DANS L’AGRO ROMANO [1]

Le lieu. — Les auteurs ne sont pas tous d’accord sur la délimitation de la Campagne romaine ; on doit entendre par là les environs de Rome, la banlieue. Pratiquement on emploie aujourd’hui indifféremment les expressions Campagne de Rome et Agro romano pour désigner le territoire de la commune de Rome, qui s’étend sur 200 000 hectares. On oppose aussi la Campagne ou l’Agro au Suburbio qui est la zone cultivée, située aux portes mêmes de la ville, où se trouvent des vignes et des oliviers et où la propriété est très morcelée.

L’Agro romano s’étend au Nord presque jusqu’au lac de Bracciano, au Sud au delà d’Anzio, à l’Ouest jusqu’à la mer et à l’Est jusqu’aux envions de Mentana et de Tivoli ; les monts Albains avec Frascati et Albano n’en font pas partie.

La Campagne de Rome n’est pas une plaine ; quoique son aspect varie un peu suivant les régions, elle présente dans l’ensemble un grand nombre de petites collines de 40 à 150 mètres d’altitude, disposées sans ordre et séparées par des ravins, de petites vallées aux pentes rapides. On estime qu’un cinquième seulement de l’Agro romano est en plaine : vallées du Tibre et del’Anio et littoral de la mer. Tout ce pays est de formation géologique récente : le sous-sol est constitué par des sédiments pliocènes qui affleurent çà et là, notamment au Monte Mario et au Vatican, mais qui presque partout ont été recouverts par les éruptions volcaniques des monts Sabatini, et plus tard par celles des monts Albains. Les produits volcaniques qui constituent le sol actuel de l’Agro romano portent le nom générique de tufs et se composent de scories, de cendres et de conglomérats sableux irrégulièrement disposés et présentant une structure très variable. Quoique la composition de ces terrains varie d’un point à un autre, ils sont en général assez bien pourvus d’acide phosphorique et d’azote, mais ce qui nuit à leur fertilité dans bien des cas, c’est leur faible profondeur. Dans les vallées et les dépressions le sol arable atteint jusqu’à un mètre, mais sur le sommet des collines l’érosion a réduit souvent son épaisseur à quelques centimètres ; parfois même la roche est mise à nu par les pluies, lorsque les labours ont ameubli le sol pendant plusieurs années. Aussi une étendue considérable de la Campagne romaine doit-elle rationnellement rester en pâturage gazonné sous peine d’être réduite à l’état de roche stérile. Le gazon ne suffit même pas à retenir la terre sur les pentes trop rapides des collines et des ravins ; le sol désagrégé par le pied des animaux est entraîné à la première pluie ; dans ces cas-là on préconise le reboisement.

La connaissance de la nature des terrains nous permet déjà de supposer que la Campagne romaine est favorable au pâturage ; le régime des eaux et le climat viennent encore renforcer cette aptitude à la production de l’herbe. Il n’y a qu’un seul grand fleuve, le Tibre et son affluent l’Anio, l’un et l’autre sujets à des crues fortes et rapides. Ce sont les limons déposés par eux qui rendent leurs vallées si fertiles ; ce sont aussi les détritus charriés par eux et déposés par le Tibre à son embouchure qui ont provoqué la formation des étangs littoraux de Maccarese et d’Ostie. Mais il y a dans l’Agro romano un nombre infini de petits cours d’eau qui s’enflent démesurément à l’époque des pluies et qui ont cette particularité de n’être jamais à sec. Enfin, partout on trouve des sources, des puits, des suintements d’eau. Le terrain très poreux de sa nature forme éponge et absorbe une grande quantité d’eau pendant la saison pluvieuse. On attribue d’ailleurs la richesse en eaux de la Campagne romaine à des infiltrations provenant des lacs de Braccianoet d’Albano qui sont situés à une altitude assez élevée. Cette humidité est aussi entretenue par des pluies abondantes et fréquentes en automne, en hiver et au printemps ; malgré la chaleur de l’été, la sécheresse ne se fait pas sentir avant le mois de juillet et dès la fin de septembre l’herbe commence à reverdir. Comme, d’autre part, la température est très douce et que les fortes gelées sont rares, la végétation, quoique ralentie, n’est pas arrêtée pendant l’hiver. Ce sont là des conditions très favorables au pâturage.

Malheureusement l’abondance des eaux est aussi une cause d’insalubrité, car elles s’accumulent et séjournent dans les fonds et les dépressions d’où elles ne peuvent pas s’écouler naturellement, faute d’une pente générale dans le relief du sol. Elles forment donc des flaques et des mares qui, en été et en automne surtout, sont des foyers de malaria. Cette insalubrité est un obstacle au peuplement et par suite à la culture.

Bien qu’il existe des forêts très étendues sur le littoral et que les plantes les plus variées, depuis les céréales jusqu’à la vigne et l’olivier, puissent réussir dans la Campagne romaine, celle-ci, dans son état actuel, peut être considérée comme une steppe, steppe longtemps intransformable à cause de la malaria, mais qui aujourd’hui, grâce au progrès de la médecine, peut être transformée.

L’intransformabilité du lieu a été la cause première de la crise agraire dans la Campagne de Rome : une grande ville se trouve entourée d’une banlieue incapable de subvenir à ses besoins ; un vaste territoire reste impropre à la culture et au peuplement au pied de montagnes surpeuplées dont les habitants n’ont chez eux que des moyens d’existence insuffisants et doivent passer les mers pour gagner leur vie. Mais la crise est devenue plus aiguë, le malaise plus grand et les protestations se sont fait entendre plus vives et plus amères du jour où la transformation est devenue possible et ne s’est pas faite. Pourquoi ne s’est-elle pas faite encore ? Quels sont les maux contre lesquels on proteste ? C’est ce que l’étude des domaines de l’Agro romano va nous apprendre.

Le « mercante du campagna » . — Nous avons indiqué comment le pâturage et la malaria étaient les véritables causes de l’existence du latifundium. En fait, les 200 000 hectares de la Campagne de Rome appartiennent à quatre cents propriétaires ; mais parmi ceux-ci il en est un certain nombre dont les domaines s’étendent sur plusieurs milliers d’hectares.

D’après Sombart [2] huit latifundistes se partagent à eux seuls la moitié du pays, soit plus de 100 000 hectares. « De ces huit propriétaires, quatre possèdent plus de 10 000 hectares chacun et occupent une superficie de 72 000 hectares. Il y a en outre treize propriétés de 2 000 à 5 000 hectares qui couvrent une superficie de 40 416 hectares. » Ainsi donc vingt et un propriétaires se partagent les trois quarts de l’Agro romano. A cet égard la situation n’a pas changé depuis le milieu du XVIIe siècle, ainsi qu’en fait foi le plus ancien cadastre qui ait été dressé pour la Campagne romaine, en 1660. Cette stabilité s’explique par la qualité des propriétaires : en 1873, la propriété foncière se répartissait ainsi :

Biens de l’Église 
 22 pour 100
Œuvres pies 
 8 —
Majorats 
 30 —
Propriétés libres 
 40 —

Depuis l’aliénation des biens ecclésiastiques, la mainmorte est réduite aux biens des œuvres pies, et depuis l’abolition des fidéicommis la propriété privée est complètement libre. Cependant ce sont encore les princes romains qui sont les principaux propriétaires de l’Agro romano. Ils sont peu nombreux et tous apparentés entre eux ; si une famille s’éteint, c’est un parent qui hérite de ses biens et en relève le nom. En réalité, ces familles princières, presque toutes d’origine népotique, forment une sorte de communauté dans laquelle restent les propriétés. À Rome on attache d’ailleurs un grand prix aux immenses possessions terriennes qui, outre les satisfactions de la vanité, procurent des revenus élevés et sûrs. Aussi les ventes de domaines sont-elles extrêmement rares et la valeur de la terre est-elle presque impossible à déterminer.

On suppose bien que ces propriétaires sont absentéistes. Pendant cinq mois de l’année, la fièvre rend la campagne inhabitable pour tous ceux que la nécessité de gagner leur pain quotidien n’oblige pas à affronter la malaria. Aussi le propriétaire romain ne séjourne-t-il jamais sur ses terres, même en villégiature ; ses villas sont aux portes de Rome ou dans les monts Albains. C’est d’ailleurs un urbain qui n’entend rien à l’agriculture, n’a aucun goût pour la vie rurale et visite rarement ses propriétés. Il est même étrange de voir cette indifférence pour les choses de la campagne s’allier à l’amour des vastes possessions terriennes. Jadis, au XVIIIe siècle, les grands propriétaires faisaient valoir leurs biens par l’intermédiaire d’un administrateur ; plus tard, lorsqu’au commencement du XIXe siècle la culture du blé, devenue très rémunératrice, se développa davantage, le fermage devint la règle générale.

« Les ancêtres des « mercanti di campagna » actuels étaient de simples pasteurs qui descendaient des montagnes avec leurs troupeaux pour hiverner dans la Campagne romaine, supportant toutes les fatigues et toutes les peines de la vie nomade. Certains richards qui aujourd’hui parcourent le Corso et font stationner leurs voitures devant les portes de Montecitorio ne pourraient suspendre aux murs de leurs salons trois ou quatre portraits d’ancêtres sans retrouver le pasteur, sans évoquer le souvenir de la vie bucolique de l’aïeul guidant un troupeau entre les Abruzzes et la Campagne romaine…

« Le riche fermier d’aujourd’hui veut paraître civilisé à tout prix ; il a voyagé, autant du moins que cela est nécessaire pour dire qu’il a vu le monde ; il parle péniblement une ou deux langues étrangères et introduit dans le dialogue des mots français ; il orne sa demeure avec un luxe pompeux et voyant, sans réussir à y créer le confort et sans arriver à la rendre commodément habitable. Il a des chevaux de course et promène dans les rues de Rome les plus beaux équipages ; il donne de temps en temps de grandes fêtes, passe l'été dans une ville d’eaux à la mode (jamais sur sa ferme), s’occupe ou prétend s’occuper de politique, se fait élire au Parlement ou au conseil municipal ; en un mot, il mène la vie du « signore » italien [3] »

On voit que ce fermier semble s’occuper fort peu d’agriculture. En effet ce n’est pas un fermier-cultivateur, c’est un mercante di campagna, un marchand de campagne, un fermier général, un commerçant beaucoup plus qu’un cultivateur. Souvent d’ailleurs il afferme plusieurs domaines et, à cet égard, on a pu noter, au cours du XIXe siècle, une concentration très marquée du fermage. Sombart estime que, vers 1890, une dizaine de fermiers se partageaient la moitié de l’Agro romano et que leur nombre total ne dépassait pas une centaine. Souvent même le fermage des immeubles ruraux n’est qu’une partie de leurs affaires ; certains ont des entreprises de toute nature et s’occupent d’opérations de Bourse. Les aptitudes commerciales leur sont beaucoup plus nécessaires que les capacités techniques.

Voici, en effet, de quelle façon le fermier mène son exploitation. S’il y a des bois sur le domaine, il vend les coupes sur pied à un fabricant de charbon ou à un marchand de bois ; il afferme à tant par tête à des bergers venus de la montagne le pâturage sous les arbres. Il vend de même le foin sur pied à des marchands de fourrages qui se chargent de clore le terrain qui leur est réservé et de faire récolter l’herbe avant la Saint-Jean ; à partir de cette date, le terrain doit être rendu au libre parcours des pasteurs. Ceux-ci afferment le pâturage pour une année, sur une étendue déterminée, au mercante di campagna, qui n’a qu’à encaisser le prix convenu. Le fermier ne s’occupe pas non plus directement de la culture ; il traite avec un sous-entrepreneur qui doit lui fournir la main-d’œuvre constituée par des journaliers employés et payés à la journée et par des colons qui reçoivent une certaine étendue de terres à semer en céréales contre redevance du tiers ou de la moitié du produit. Les travaux de culture s’exécutent sous la direction d’un préposé du patron, le fattore [4], tandis que le capoccia est chargé des bœufs de labour. Lorsqu’il y a des animaux d’élevage, ceux-ci sont confiés à un employé spécial relevant, comme les autres, directement du patron ou de son représentant. On voit que la direction technique est ici réduite à son minimum : les méthodes sont traditionnelles et primitives, et chaque branche de l’exploitation est autonome. Il importe beaucoup plus au fermier de bien se faire payer ses sous-locations et de bien vendre ses produits que d’augmenter et d’améliorer sa production : le nom de mercante di campagna est donc bien trouvé.

Il faut d’ailleurs noter que ce type de grand fermier général a aujourd’hui à peu près disparu par suite de l’extension du pâturage transhumant aux dépens de la culture et de l’élevage des bovidés, et par suite de la concentration des troupeaux. Le propriétaire loue ses terres directement aux pasteurs transhumants.

1. — L’ART PASTORAL

Le paturage et les berges transhumants. — Jadis, on élevait sur chaque domaine des bœufs et des chevaux qui paissaient toute l’année dans la Campagne de Rome. Mais aujourd’hui les infatigables petits chevaux romains et les bœufs à grandes cornes ont disparu devant les brebis descendues des Apennins. Tandis qu’en beaucoup de pays, le nombre des moutons est en décroissance et que les bêtes à laine cèdent souvent la place au gros bétail, le contraire se produit ici. Il ne faudrait pas en conclure à une régression de l’agriculture. Bœufs et chevaux vivent à l’état libre, uniquement du pâturage comme les brebis : c’est de l’élevage extensif dans l’un et l’autre cas. Il est assez naturel que ce soit l’animal qui s’accommode le mieux de cette méthode d’exploitation qui élimine les autres ; c’est précisément le cas de la brebis qui est élevée ici, non en vue de la boucherie, mais pour la production du lait. La brebis a d’ailleurs sur le bœuf l’avantage de pouvoir fuir, par la transhumance, la brûlante sécheresse de l’été qui cause parfois une grande mortalité parmi les animaux qui restent dans l’Agro romano où la nourriture peut venir à manquer complètement. De tout temps la transhumance a existé entre la province de Rome et les montagnes de l’Apennin, mais c’est seulement à la fin du XIXe siècle qu’elle a pris son développement actuel. On se rappelle encore le temps où les bergers de l'Ombrie et des Marches n’osaient pas dépasser le pied du Soracte, d’où ils contemplaient avec effroi la Maremme, pays de la fièvre et de la mort. Un jour vint cependant où il leur fallut affronter ce pays redoutable lorsque les progrès de la culture dans les Marches et en Ombrie eurent fait disparaître dans ces provinces les jachères et les pâturages d’hiver. Ce furent les bergers de Visso, dans l’Apennin ombrien, qui, sous l’empire de la nécessité, envahirent les premiers la rive droite du Tibre en offrant pour le pâturage des prix de location si avantageux que les fermiers réduisirent, puis supprimèrent le gros bétail. Les Abruzziens firent de même sur la rive gauche et la brebis prit ainsi possession de toute la Campagne romaine jusqu’au littoral de la mer.

Pourquoi les pasteurs peuvent-ils offrir des prix de ferme qu’on n’aurait pas osé espérer jadis ? Ici nous relevons une répercussion assez inattendue de l’émigration sur l’art pastoral. Nous savons que la brebis est exploitée pour son lait qui sert à fabriquer un fromage dénommé pecorino (de pecora, brebis) de saveur très piquante, qui est très apprécié des Italiens. C’est un fromage qui se conserve bien ; aussi peut-il supporter les longs voyages, et c’est pourquoi il est très demandé en Amérique où, comme on sait, il y a de nombreux émigrants italiens. Ces émigrants sont précisément originaires des montagnes de l’Italie centrale d’où descendent les pasteurs ; ils passent les mers parce que leur pays est trop pauvre pour les nourrir. On peut donc dire sans paradoxe que la prospérité actuelle de l’art pastoral transhumant est due à la pauvreté du lieu où il s’exerce pendant l’été. La misère d’aujourd’hui peut être une cause de richesse pour demain ; nous avons pu constater, en effet, que l’émigration en Amérique a pour résultat non seulement la prospérité matérielle, mais le relèvement social de certaines populations. La livre de pecorino a passé en dix ans de 1 fr. 50 à 3 francs ; ceci nous explique que les fermages aient doublé, que le pâturage apparaisse comme le meilleur mode d’exploitation de l’Agro romano et que les propriétaires qui voient augmenter leurs revenus sans se donner de peine, nient la nécessité et l’opportunité de modifier leur système et de faire des améliorations coûteuses et aléatoires. Ce raisonnement ne manque pas de justesse et on ne saurait l’écarter sans examen.

On comprend que, devant les profits que donne le pâturage à brebis, les cultures se soient beaucoup réduites ; on constate môme que certains domaines sont aujourd’hui exclusivement en pâturage. Dans ces conditions, le mercante di campagna devenait un rouage inutile ; aussi a-t-il disparu, comme tous les organes inutiles, bien que nous soyons ici dans un milieu très traditionnel, peut-être même routinier, ce qui est une preuve plus forte de la rigueur des lois sociales. Il est, en effet, très simple et plus avantageux pour le propriétaire de traiter directement avec un pasteur qui lui loue toute sa ferme pour plusieurs années. L’opération est encore simplifiée par la concentration des troupeaux. Autrefois beaucoup de montagnards possédaient cent, deux cents brebis ; ils s’associaient pour louer un pâturage, mais ne pouvaient cependant affermer qu’une étendue restreinte ; en outre, ils n’étaient pas toujours très solvables ; le fermier général jouait donc le rôle d’intermédiaire utile en répartissant le terrain du domaine entre les bergers, en les choisissant et en prenant à son compte tous les risques vis-à-vis du propriétaire. Mais il s’est produit de la sorte une sélection entre les petits pasteurs ; beaucoup se sont endettés et ont été peu à peu expropriés par le mercante di campagna qui a réuni en sa possession tous ces petits troupeaux et en a constitué une masseria de 2 000 à 5 000 têtes qu’il a vendue ou bien qu’il a exploitée en régie au moyen de salariés ; il est alors devenu pasteur, propriétaire de brebis, mais a cessé d’exister en tant que véritable mercante di campagna. D’autres petits pasteurs n’ont pas été évincés de la propriété de leurs troupeaux ; au contraire, ils se sont enrichis, ont augmenté leur branco qui, avec le temps, est devenu une masseria qu’ils exploitent en affermant des domaines en pâturage. En somme, les vingt dernières années ont marqué une simplification dans le travail et une tendance très nette vers la spécialisation dans l’art pastoral transhumant en vue de la production du fromage. Au point de vue économique et financier, il y a certainement progrès sur l’âge précédent.

Ce phénomène de concentration a eu les mêmes conséquences que dans l’industrie : il a diminué le nombre des patrons indépendants et a augmenté celui des salariés ; mais il semble qu’il ait été favorable à ces derniers. Les bergers qui, autrefois, outre la nourriture, touchaient 8 francs de salaire mensuel, en reçoivent aujourd’hui 24. Le grand atelier, en augmentant les bénéfices du patron, a permis une amélioration du sort des ouvriers. De tous les travailleurs de l'Agro romano les bergers sont les plus indépendants et les mieux traités ; ils n’ont pas le souci du lendemain, puisqu’ils sont engagés à l’année et qu’en fait ils restent souvent au service du même patron jusqu’à leur mort. Pour nous rendre compte de leur existence il nous faut les visiter dans leur principal atelier de travail qui est la Campagne romaine, puis observer ensuite l’organisation de leur foyer familial et de leur propriété dans le village de montagne d’où ils sont originaires.

Un dimanche matin, nous prenons le train pour Lunghezza, domaine du duc Grazioli, situé sur la ligne de Tivoli, à une quinzaine de kilomètres de Rome, dans le voisinage de l’ancienne Collalia. A la station débarque une légion de chasseurs d’alouettes ; la chasse est une des passions du Romain, elle est libre dans toute la campagne [5]. Bientôt nous rencontrons les moutons. Cet hiver ils sont en piteux état, car il fait froid depuis plusieurs semaines, l’herbe a gelé et la saison est en retard : bien que nous soyons à la fin de février, le pâturage ne commence pas encore à reverdir. On distribue bien aux brebis un peu de foin, mais avec parcimonie, car il est rare et fort cher ; aussi constate-t-on partout une grande mortalité dans les troupeaux.

Plus loin nous apercevons la cabane des bergers : c’est une grande hutte circulaire de 10 à 12 mètres de diamètre, de 15 mètres de hauteur, coiffée d’un toit pointu ; la charpente est en bois, les parois et la couverture sont de paille et de roseaux. D’un côté s’étend un parc clos où se fait la traite ; il communique avec la cabane par une porte faisant face à l’entrée. Aux abords de la hutte se trouvent les charrettes qui servent aux transports, les caisses pour les fromages et les barils pour l’eau ; à peu de distance paissent les chevaux et les mulets. La cabane est construite par les bergers ; il leur faut une quinzaine de jours pour installer complètement leur campement et ils sont obligés de recommencer tous les automnes s’ils ne reviennent pas sur le même domaine. Au centre de la cabane un trou entouré de pierres constitue le foyer au-dessus duquel pend une immense crémaillère tournante fixée à l’arbre central de l’édifice qui sert à faire chauffer le lait dans un grand chaudron ; la fumée s’échappe à travers les roseaux de la toiture. Tout autour sont rangés les coffres où chaque homme serre ses vêtements et ses objets personnels ; le long des parois sont installées deux rangées de couchettes, trente-six en tout ; c’est là que dorment les bergers étendus sur la paille et couverts de peaux de moutons. La peau de mouton leur sert aussi à se confectionner des pelisses et des cuissards qui leur protègent les jambes contre la pluie, quand ils sont à cheval, et contre les épines et les ronces lorsqu’ils ont à traverser une haie ou un fourré. Une ou deux tables, des seaux et quelques chaises sculptées au couteau pendant les moments de loisir, complètent l’ameublement.

Lorsque nous entrons, cinq ou six hommes très proprement vêtus, car c’est aujourd’hui dimanche, sont assis sur des caisses, autour de la cendre chaude du foyer. Ils nous accueillent avec aisance et cordialité et nous offrent du pain et de la ricotta, sorte de fromage blanc cuit qu’on obtient avec les résidus de la fabrication du pecorino. Ces hommes sont les butteri, c’est-à-dire ceux qui sont chargés des transports et qui conduisent les charrettes. Il vont deux fois la semaine porter le fromage à Rome, vont chercher le bois et l’eau qui sont parfois très éloignés, etc… Il y a toute une hiérarchie parmi les bergers : à leur tête est placé le vergaro qui représente le propriétaire de la masseria, lequel habite Rome, et qui est responsable du troupeau. En ce moment, il est malade et est allé se soigner dans son village, à Gappadocia dans les Abruzzes ; il est suppléé par son neveu, jeune homme alerte et intelligent, qui nous fait les honneurs du campement. La masseria, de 3 700 têtes, est divisée en plusieurs branchi de 250 brebis chacun qui vont séparément au pâturage, sous la conduite d’un berger ; le soir, tout le troupeau est réuni dans un parc en filets de cordage où il passe la nuit sous la garde des chiens et d’un berger qui couche dans une petite roulotte. Outre les bergers et les butteri dont nous avons déjà parlé, de jeunes garçons sont employés aux menus travaux et servent d’aides en attendant d’être promus bergers. Trente hommes vivent ainsi dans la même cabane, sous l’autorité du vergaro ; on se croirait dans une famille patriarcale si l’absence des femmes ne faisait de cette communauté un simple groupement de travail. Les bergers sont nourris par le patron, ils vivent de laitage et reçoivent du pain, de l’huile, des oignons, du vinaigre, quelques herbes et, aux grandes fêtes, du vin et de la viande ; ils n’hésitent pas d’ailleurs à manger les animaux qui meurent même de maladie contagieuse. Je ne les connais pas suffisamment pour émettre un jugement sur leurs sentiments et leur mentalité, mais, d’après les apparences, ce sont de braves gens, simples, dignes et hospitaliers, pas riches assurément, mais pas misérables d’aspect, courtois mais pas obséquieux. Ils semblent être assez religieux, car ils nous disent qu’ils occupent leurs soirées à réciter le chapelet en commun, et ils demandent au franciscain qui vient dire la messe à Lunghezza d’en avancer l’heure pour leur permettre d’y assister tous avant de conduire les brebis au pâturage.

La traite a lieu le matin à quatre heures et le soir à cinq heures ; l’opération demande deux heures chaque fois. Les bergers sont assis sous un petit toit, où il y a dix-huit places, avec leur seau entre les jambes ; les brebis sont réunies derrière eux. Par un dispositif ingénieux, la brebis qui va être traite entre dans un passage étroit où elle est arrêtée par les épaules au moyen d’une sorte de fourche de bois que l’homme lui passe sur le cou : elle est alors bien placée, l’arrière-train face au berger qui n’a qu’à prendre les trayons : lorsqu’elle a donné son lait, on enlève le collier de bois, elle part et est aussitôt remplacée par une autre. La traite se fait ainsi très rapidement. On passe ensuite à la fabrication du fromage, qui prend environ trois heures, matin et soir.

Les brebis arrivent dans l'Agro romano, en octobre, lorsque les premières pluies ont fait reverdir Therbe ; elles y restent jusqu’à la fin de juin. C’est alors qu’on prépare le départ : pour être sûrs de ne rien oublier , les bergers ont coutume d’aller camper pendant deux ou trois nuits à quelques centaines de mètres de leur cabane avant de se mettre en route. La longueur du voyage est très variable ; les bergers de Lunghezza se rendent dans les pâturages de Cappadocia, entre Subiaco et Avezzano, à trois jours de marche, mais d’autres qui vont dans l’Apennin des Marches ou de l’Ombrie, oat un voyage de douze à quinze jours.

C’est le sort, par exemple, des bergers de Testa di Lepre, propriété du prince Doria à 23 kilomètres de Rome, sur la via Aurelia. Le fermier, qui est propriétaire de la masseria, possède aussi des terres en Ombrie ; comme beaucoup de ses semblables, c’est à l’art pastoral qu’il doit sa fortune, grâce à laquelle il a pu prendre à ferme plusieurs domaines dans l’Agro romano et en acheter dans son pays d’origine auquel il reste très attaché. C’est donc dans la montagne que la Campagne romaine recrute non seulement ses bergers et ses ouvriers mais aussi ses patrons agricoles. Ceux-ci font d’assez bonnes affaires, quoique les fermages aient beaucoup augmenté : ainsi, pour le domaine en question, le prix de ferme était, il y a neuf ans, de 56 francs par rubbio (1 hectare 84) ; il est actuellement de 70 francs et le fermier renonce à renouveler son bail parce qu’un concurrent a offert 100 francs. Les bonnes années, on peut réaliser un bénéfice de 30 à 40 francs par hectare ; il est vrai qu’il y a à Testa di Lepre, dans la vallée de l’Arrone, des terres d'alluvion d’une grande fertilité qui, sans fumure, rendent, m’a-t-on dit, jusqu’à trente pour un.

Les villages de pasteurs. — Quoique le pasteur de brebis passe huit mois de l’année dans la Campagne romaine et qu’il y revienne tous les ans pendant toute sa vie, il n’a aucune attache avec le pays ; il y est toujours comme un étranger, comme un nomade ; il ne sait souvent pas où il campera l’hiver prochain puisque beaucoup de locations se font pour l’année seulement ; il ne prend pas racine dans le sol, il ne fait qu’y passer comme ses brebis. Son vrai pays, c’est la montagne, c’est le petit village où vit sa famille et où il possède sa maison et son champ. Mais il en jouit bien peu de son champ et de sa maison, et la vie de famille n’a jamais pour lui qu’une durée éphémère. C’est aussi dans la montagne que l’élevage des brebis a pris naissance, il est une conséquence des conditions du lieu et de la nature des pâturages.

Pour étudier les villages de montagne qui envoient des émigrants dans la Campagne romaine, nous allons établir notre quartier général à Subiaco, à l’Est de Rome, dans la vallée supérieure de l’Anio. Le Sublaquois est situé sur les confins de la Sabine et de la Ciociaria [6]. Les femmes y portaient jadis un riche costume qui a disparu, mais elles affectionnent toujours les couleurs ’• vives, portent encore sur le corsage des corsets rouges, bleus ou noirs, ont au cou des colliers de corail, et de longues boucles d’oreilles en or leur pendent sur les épaules même pendant la semaine. Elles se mettent sur la tête un châle ou une étoffe blanche pliée en carré et tombant sur la nuque ; c’est la coiffure classique des Italiennes représentées par les peintres. L’œil curieux de pittoresque reçoit ici pleine satisfaction, mais le voyageur désireux de confortable n’en éprouve aucune. Il est impossible de trouver un gîte dans les villages du pays ; tout au plus, dans de misérables cabarets, peut-on avoir des œufs, du pain et du fromage : fort heureusement les personnes à qui nous étions adressé ont bien voulu nous accueillir avec la plus cordiale hospitalité. Même à Subiaco, petite ville d’une dizaine de raille âmes, la principale auberge est des plus médiocres ; pourtant le pays, très pittoresque, est visité par des touristes attirés par les célèbres couvents fondés par saint Benoit qui s’était retiré dans une gorge sauvage tout proche de Subiaco. La ville s’étage sur un rocher escarpé aux flancs duquel s’accrochent les maisons serrées les unes contre les autres : il n’y a qu’une seule rue où puissent passer les voitures, les autres sont des escaliers ou des montées rapides et glissantes où circulent à grand’peine des ânes et où le piéton lui-même doit prendre quelque précaution s’il ne veut pas s’allonger sur le pavé. Nous sommes ici dans une région où presque tous les transports se font encore par animaux de bât. Le chemin de fer s’arrête à Subiaco et la route suit la vallée ; en dehors de là il n’y a que des sentiers étroits et montueux. C’est un de ces sentiers que nous prenons pour nous rendre à Cervara. Ce sentier suit d’ailleurs l’itinéraire le plus fantastique ; il prend plaisir à gravir les crêtes les plus escarpées et à plonger tout à coup au fond des ravins ; tour à tour on patauge dans une boue fangeuse et bientôt après on se meurtrit les pieds contre les pierres. En quittant la ville, nous traversons des champs plantés de vignes et d’arbres fruitiers au milieu desquels sont disséminées des métairies, puis nous cheminons ensuite à travers les rochers ; çà et là, un petit champ suspendu au flanc de la montagne, des broussailles qui ont la prétention d’être des bois ; enfin, après quatre heures de marche, nous atteignons Cervara, qui est bien dans la situation la plus sévèrement pittoresque qui se puisse imaginer. Le village est dominé par les ruines d’un vieux château au pied duquel s’accrochent les maisons comme un essaim d’abeilles ; elles se prolongent d’un côté en se serrant les unes contre les autres comme pour s’abriter du vent ou se réchauffer mutuellement. Outre le chemin muletier que nous venons de suivre, un sentier descend en zigzag dans le fond de la vallée vers la station d’Agosta, d’où trois ou quatre fois par jour le sifflet de la locomotive monte comme un rappel de la civilisation vers ce village isolé sur son roc. C’est un chaos bien singulier que l’intérieur de ce village : fouillis de ruelles tortueuses qui se coupent et s’entre-croisent, descendent et remontent en escaliers contournés, passent sous des arcs qui contre-butent deux maisons voisines, s’engagent sous des voûtes qui se prolongent en tunnels et ménagent au promeneur toute une série de dénivellations. Pour croiser un passant il faut s’écraser contre les murs, et si l’on rencontre un âne, il n’y d’autre ressource que d’entrer dans une maison tellement les rues sont étroites. Enfin, après de longs détours, après des escalades essoufflantes et des descentes glissantes, nous arrivons chez le médecin à qui nous sommes adressé.

Chaque commune a son médecin comme elle a son maire et son curé. C’est une sorte de fonctionnaire, payé plus ou moins grassement sur les fonds communaux, qui doit gratuitement ses soins aux habitants qui ne paient pas d’impôts, en réalité à tout le monde. Les malades doivent payer les médicaments, mais, en fait, il faut bien les donner aux indigents sous peine de rendre l’assistance médicale inefficace. Il ne semble pas que ce soit une existence bien enviable que d’être médecin à Cervara ; les ressources locales, intellectuelles ou matérielles, sont nulles, et on est à quatre heures de marche de Subiaco par un sentier muletier. On doit mener là une vie tranquille et somnolente de marmotte hivernante. Le service n’est heureusement pas trop pénible, car tous les habitants sont groupés au village ; il n’y a que quelques rares maisons isolées. Le médecin a un mois de congé pendant lequel il est remplacé aux frais de la commune ; il peut naturellement se faire payer ses soins par les personnes aisées, mais dans les pays de montagne c’est là une ressource illusoire et il faut se contenter des 2 000 francs alloués par la commune.

C’est de Cervara qu’est originaire le propriétaire de la masseria que nous avons vue à Lunghezza, c’est là aussi qu’il recrute une partie de ses bergers, les autres sont de Cappadocia, sur le versant oriental de la montagne. Cervara compte 308 familles formant un total de 1 631 habitants ; il y a une cinquantaine de naissances pour 20 à 30 décès » cependant la population n’augmente plus sensiblement, car dans ces dernières années beaucoup de jeunes hommes se sont fixés à Rome ou dans les Castelli (Tivoli, Frascati, Albano, etc…) où ils sont employés dans les vacheries. C’est là un effet du développement de la production laitière dans les environs de Rome dû à l’accroissement de la population de la capitale et à l’intensification de l’agriculture en quelques endroits : l’émigration devient définitive et fournit une population stable. Mais c’est encore l’émigration périodique qui domine de beaucoup ; les trois quarts des hommes sont bergers, les autres descendent aussi dans l’Agro romano pour la tonte des brebis, pour les foins et la moisson, de sorte qu’en mai et juin il ne reste au village que les artisans, d’ailleurs assez nombreux : on compte quinze cordonniers et une dizaine de tailleurs. Je veux bien qu’on use beaucoup de chaussures dans les rochers du pays, mais comme on marche souvent pieds nus et qu’on porte volontiers des vêtements rapiécés, j’imagine qu’être tailleur ou cordonnier, c’est un peu une façon de vivre de ses rentes sans passer pour un bourgeois. Il y a aussi des menuisiers et des maçons qui vont chercher du travail au dehors.

Cette émigration prouve surabondamment que les moyens d’existence font défaut à la population. Cela tient, d’une part, à la nature du sol où les rochers tiennent une large place, et au climat qui ne permet pas aux cultures arborescentes de prendre une grande extension[7]. Dans le fond de la vallée on voit des vignes et des oliviers en culture mixte avec les céréales[8] ; sur le plateau au-dessus du village se trouvent les champs à blé et les pâturages[9]. Les pâturages et les bois communaux couvrent environ 2 000 hectares, mais la commune a droit de pâturage sur les terres en jachère qui sont ainsi soumises à la vaine pâture. De ce fait le droit de propriété subit une restriction, car on ne peut ensemencer les terres qu’une année sur deux ; cependant la population s’étant beaucoup accrue, la commune a autorisé les propriétaires à semer sur leurs propres terres des lentilles, des haricots ou des pommes de terre pendant l’année jadis consacrée à la jachère. Il en est résulté une diminution de la surface laissée libre pour le pâturage, une diminution correspondante du nombre des brebis qui viennent estiver et une augmentation de la taxe de pâturage prélevée par la commune : cette redevance, jadis de 20 centimes par tête, a été portée à 1 franc pour les brebis étrangères, et à 60 centimes pour les brebis des habitants. Autrefois il est venu jusqu’à 18 000 brebis à Cervara ; actuellement il n’en vient plus que 7 000, qui séjournent de la mi-juin jusqu’en octobre-novembre.

Nous enregistrons ici une répercussion très nette du mode de travail sur le régime de la propriété. L’art pastoral domine et le droit de propriété, s’adapte à ses exigences : en fait, le droit de propriété privée ne s’exerce que pendant le temps nécessaire à la culture. La culture elle-même était jadis limitée pour laisser le champ libre à l’art pastoral et elle ne s’est étendue que sous l’empire de la contrainte exercée par la surabondance du la population ; avec elle s’est prolongée l’appropriation privée du sol qui est d’ailleurs absolue pour les champs de la vallée plantés de vignes et d’oliviers. Nous trouvons donc bien ici la confirmation de cette loi sociale que l'appropriation du sol a lieu dans la mesure imposée par la nature du travail, et qu’elle est d’autant plus accentuée que le travail doit être plus productif.

À Cervara les femmes sont reines ; c’est à elles qu’incombent tous les travaux, mais elles règnent dans la maison et dirigent l’éducation des enfants. C’est tout au plus si, pendant l’hiver, les hommes reviennent passer trois ou quatre semaines chez eux pour faire certains travaux pénibles ; en été, si le troupeau n’est pas trop loin, ils rentrent le soir coucher à la maison.

La propriété est très morcelée, car, à la mort du père, les enfants se partagent les biens également. En général, chaque famille possède un âne et parfois quelques bêtes à cornes, mais les petits troupeaux de brebis sont devenus rares. Malgré l’exiguïté de leurs domaines les pasteurs de Cervara sont prospères si on les compare à leurs voisins, les émigrants agricoles, car ils peuvent épargner à peu près tout leur salaire ; le territoire fournit assez de blé et les impôts communaux sont peu élevés, grâce aux revenus des bois et des pâturages. La nourriture se compose de pain de froment remplacé parfois par la polenta dé maïs, de viande de porc, de légumes, de haricots, d’huile, etc.. On boit habituellement du petit vin. Nous verrons plus loin comment se nourrissent les ouvriers de l’Agro romano.

Dans cet intéressant pays de Subiaco il n’y a pas deux villages qui se ressemblent. Tous envoient des émigrants dans la Campagne romaine, mais chacun a sa spécialité : Saracinesco dont le nom révèle l’origine sarrasine, fournit de modèles les ateliers de Rome ; Camerata Nuova peuple de ses chasseurs les forêts du littoral ; Canterano, où nous irons tout à l’heure, envoie des journaliers, et Rocca Canterano des familles de colons, sur les fermes de l’Agro romano. Il n’est pas jusqu’aux villages de pasteurs qui n’aient chacun leur physionomie propre : ainsi Jenne diffère nettement de Cervara.

Au sortir de Subiaco nous passons au pied de la falaise où sont incrustés les trois couvents de Sainte-Scolaslique et nous suivons, au fond de la gorge sauvage où mugit l’Anio torrentueux, un sentier de mulet qui conduit à Filettino, autre village de pasteurs situé à l’extrémité de la vallée. Mais nous n’irons pas jusque-là et, au bout de deux heures de marche, après avoir croisé de nombreux groupes de paysans qui se rendent à Subiaco pour la fête de saint Benoit, nous arrivons à un sentier en lacets qui, sur la gauche, escalade la montagne. Encore une heure d’ascension sous un soleil de mars déjà ardent et nous arrivons sur la grande place de Jenne où s’élève l’église, banal monument du XVIIe siècle. L’ancienne église à demi-ruinée dresse son campanile à l’autre extrémité du village, à pic sur la vallée [10] On ne voit partout que des rochers au milieu desquels quelques moutons cherchent leur vie, mais, sur le plateau, on trouve les champs et les pâturages qui appartiennent soit aux particuliers soit à la commune. Les propriétés privées sont soumises à la vaine pâture, ce qui oblige à un assolement invariable : on cultive le maïs, puis le froment et on laisse le sol en jachère pendant deux ans. Pour que la vaine pâture ne soit pas un droit illusoire, il faut que l’ordre de succession des cultures soit le même pour tous les champs d’un même quartier. On voit Lien encore ici les restrictions que l’art pastoral apporte au droit de propriété.

Il y a, à Jenne, des propriétaires libres et des emphytéotes à trois générations relevant du couvent de Sainte-Scolastique qui possédait jadis presque tout le Sublaquois. La mense paroissiale possède aussi 23 hectares cédés en emphytéose. Cette forme de tenure subit une crise, car la loi ne permet plus la constitution d’emphytéose pour trois générations : toute emphytéose est aujourd’hui rachetable ; il s’ensuit que beaucoup de propriétaires se refusent à en constituer dans la crainte de voir une parcelle située au milieu de leurs biens s’affranchir et former une enclave indépendante. 11 semble bien que la réforme introduite par le code civil soit discutable si on considère l’intérêt du paysan qui, par Femphyléose, est assuré de profiter de son travail et des améliorations qu’il fait, et jouit pratiquement de tous les droits du propriétaire sans avoir à débourser de capital d’achat. On trouve à Jenne quelques habitants aisés qui se sont enrichis dans le commerce du bétail, des peaux ou des laines. La commune possède des biens estimés 800 000 francs ; ce sont des bois très étendus et des terrains à pâturage qui sont cultivés une année sur deux, moyennant une redevance égale au quart du produit ; c’est un fermier général qui touche ces redevances et paie une somme fixe à la commune.

La culture des terrains à pâturage est évidemment due à l’accroissement de la population qui. en 1871, comptait 1 067 habitants répartis en 323 feux et qui, en 1908, en comptait 2 147 en 460 familles. Il en résulte un morcellement croissant de la propriété, car le partage égal est ici la règle. Les filles sont ordinairement réduites à leur dot s’il y a un contrat de mariage en ce sens, sinon elles viennent aussi à succession. Le testament est d’un usage courant ; les époux se donnent réciproquement l’usufruit de leurs biens ; le partage n’a donc lieu qu’à la mort du survivant et le fils qui a pris soin des vieux parents reçoit généralement un avantage. Il y a quelques exemples d’indivision entre frères parmi les pasteurs.

L’émigration est une nécessité pour les habitants de Jenne qui ne trouveraient pas sur le territoire de leur commune des moyens d’existence suffisants. On estime que les émigrants forment la moitié de la population. Les quatre cinquièmes d’entre eux sont des propriétaires de juments et de vaches qui vont hiverner avec toute leur famille dans les environs de Nettuno sur le littoral. Ces « campagnoli », comme on les appelle, possèdent de 30 à 40 bêtes. Lorsque ces familles sont dans la Campagne romaine, certains de leurs membres gardent les animaux, les autres cherchent du travail dans le voisinage ; pendant ce temps, leurs maisons de Jeune sont fermées et les champs sont cultivés par des parents ou des voisins, avec lesquels intervient un arrangement. Certains campagnoli sont possesseurs de 300 à 500 brebis ; ils s’associent entre eux pour louer dans l’Agro romano une « réserve », c’est-à-dire une certaine étendue de pâturage dans un domaine.

On voit la différence qui existe entre les pasteurs de Jeune et ceux de Cervara ; les premiers représentent encore l’ancien type du petit propriétaire de bétail, patron indépendant qui s’enrichit quelquefois par l’élevage et le commerce : les seconds, par suite de la concentration des troupeaux, sont devenus de simples salariés. Dans le premier cas le foyer suit l’atelier de travail, mais la famille reste groupée ; dans le second cas il y a séparation très nette et permanente entre le foyer familial et l’atelier de travail des hommes : la famille est divisée. Cette différence de l’état social à Jenne et Cervara tient sans doute à la différence du genre de bétail élevé : à Jeune ce sont des chevaux et des vaches, dont l’élevage n’a pas subi la même concentration que celui de la brebis. Nous avons lieu de croire que la situation était jadis à Cervara ce qu’elle est aujourd’hui à Jenne et que Jenne finira par ressembler à Cervara par suite de la sélection qui s’opère entre les petits propriétaires de bétail, à moins que d’ici là les conditions agricoles de l’Agro romano ne soient modifiées. Déjà à Jenne, le nombre des bergers salariés tend à décroître, car beaucoup de ceux-ci cherchent à se fixer à Rome ou aux environs comme gardes, vachers et même employés.

L’émigration pastorale n’est pas la seule que nous constations à Jenne ; un certain nombre d’hommes vont travailler aux vignes à Frascati où ils prennent des habitudes différentes de celles de leur pays d'origine. En mai, partent aussi de Jenne des tondeurs de brebis et des femmes qui vont épamprer les vignes dans les Castelli romani.

On voit, par ce que nous venons de dire, que la crise agraire ne se fait pas sentir sur les pasteurs transhumants qui s’accommodent fort bien du pâturage extensif et du latifundium. Tout au contraire, c’est parce que l’exploitation des brebis a pris une grande extension et est très avantageuse qu’ils trouvent facilement des moyens d’existence et que leurs salaires ont triplé en dix ou quinze ans. Ces salaires, qu’ils peuvent épargner en totalité, augmentent les ressources que la famille tire de son petit domaine de la montagne et lui permettent parfois de s’élever. Parmi les salariés agricoles de l’Italie, le berger de l’Agro romano occupe certainement une situation enviable. Si, parmi les pasteurs transhumants, le nombre des petits patrons indépendants a diminué, le latifundium n’y est pour rien : c’est un résultat de la sélection naturelle qui est plus rapide et plus accentuée à notre époque, par suite du développement des transports et du commerce.

Cependant rien n’est immuable et pour les pasteurs eux-mêmes on peut voir se dessiner la crise. Leur population s’accroît et le nombre des places de bergers est limité, comme aussi le nombre des brebis que peuvent nourrir les pâturages extensifs de l’Agro romano. Les moyens d’existence menacent d’être un jour insuffisants. Mais la crise se trouve être conjurée avant même d’avoir éclaté par le développement de l’industrie laitière aux environs de Rome : un certain nombre d’émigrants trouvent actuellement dans les vacheries des emplois permanents qui leur assurent des moyens d’existence stables. Nous avons là en raccourci toute la question agraire dans la Campagne romaine et sa solution naturelle par la transformation des méthodes de travail et l’exploitation intensive du sol.

II. - La culture

L’émigration temporaire. — Si la situation des bergers transhumants est à peu près satisfaisante, on n’en saurait dire autant des émigrants cultivateurs.

Il y a vers la province de Rome un courant migratoire très intense qui se présente sous plusieurs aspects [11]. On peut distinguer une émigration d’hiver de longue durée et deux émigrations d’été et d’automne courtes, mais abondantes. Ces diverses catégories d’émigrants ne se recrutent pas dans les mêmes pays. En octobre, novembre surtout, arrivent des journaliers, embrigadés pour la plupart par des entrepreneurs de main-d’œuvre appelés caporaux, et originaires des Marches et de l'Ombrie. Les Abruzzes, la Ciociaria, la Sabine fournissent aussi un grand nombre d’ouvriers de cette sorte, mais il y a parmi eux une plus forte proportion de travailleurs indépendants et de femmes. Les émigrants des régions les plus rapprochées : Ombrie, Sabine et Ciociaria, vont et viennent plusieurs fois, durant l’hiver, entre leur pays et la Campagne romaine. On estime à plus de 30 000 les émigrants qui passent ainsi l'hiver dans la province de Rome ; parmi eux, 20 000 séjournent dans l’Agro romano et se divisent en ouvriers agricoles (13 000), pasteurs (4 000), bûcherons (1 000) ; les autres trouvent du travail dans les vignes des Gastelli romani, de Tivoli et de Monterotondo.

En mai, les habitants des Marches, des Abruzzes et de la Campanie commencent à retourner chez eux et sont remplacés par des gens de l'Ombrie, de la Sabine, de la Ciociaria et du Viterbois. La zone de l’émigration se restreint et se rapproche ; mais, dans cette zone, l’intensité du mouvement migratoire s’accentue ; on estime, en effet, que les montagnes de la province de Rome fournissent 58 pour 100 des émigrants d’été, l’Ombrie 29 pour 100 et les autres régions 13 pour 100 seulement. Cela s’explique par la nature des travaux qui sont de faible durée, mais exigent une main-d’œuvre abondante : d’abord le sarclage des vignes qui occupe beaucoup de femmes, puis la fauchaison et la moisson. Les statistiques évaluent à 30 000 le nombre des émigrants qui, en mai, juin et juillet, s’ajoutent aux 26 000 ouvriers présents au 30 avril, mais il faut tenir compte de nombreux départs : en mai et juin, les pasteurs, bûcherons et charbonniers regagnent tous leurs montagnes et sont remplacés par les faucheurs qui seraient 13 000, soit 22 pour 100 des émigrants, les moissonneurs qui seraient au nombre de 30 000, soit 49 pour 100. Il y aurait en outre 6 000 personnes occupées dans les vignes et 11 000 employées à des travaux divers. Quant aux femmes, elles représenteraient 18, 9 pour 100 du total des émigrants, mais pour les travaux des vignes cette proportion s’élèverait à 37 pour 100 et, si on tient compte seulement des émigrants originaires des montagnes de la province, elles constitueraient plus de la moitié du contingent de l’émigration, 54 pour 100. Il faut remarquer que, pendant l’été, les travailleurs engagés par les caporaux sont deux fois plus nombreux que les travailleurs libres ; pour la moisson, les ouvriers embrigadés représentent même les six septièmes du total. Ceci encore s’explique par la nature des travaux.

Dès que la moisson est faite et les battages terminés, tout le monde fuit la malaria et regagne la montagne, mais en octobre, outre les émigrants d’hiver, descendent de la Sabine et de la Ciociaria des vendangeurs et des cueilleurs d’olives qui, après un court séjour dans les pays viticoles, retournent chez eux. Il y a, en somme, un incessant va-et-vient entre les montagnes de la province de Rome, d’une part, l’Agro romano et les régions à cultures arborescentes, d’autre part.

Le fait de l’émigration a une importance capitale pour l’étude de la question agraire dans la Campagne romaine. Il prouve que l’Agro romano. bien que soumis à une exploitation des plus extensives, a besoin d’une main-d’œuvre assez considérable, et ce besoin augmenterait beaucoup si la culture devenait intensive ; il prouve aussi qu’il y a en Italie une foule de pays dont la population surabondante, ou égard aux ressources locales, doit chercher ailleurs des moyens d’existence [12]. Par suite des conditions de la propriété ces émigrants ne peuvent pas se fixer dans la Campagne romaine ; leur existence reste précaire et incertaine. C’est là proprement ce qui constitue ici la crise agraire.

Pour étudier comme il le mérite, le phénomène de l’émigration, il faudrait observer chacun des pays qui envoient les démigrants dans la Campagne de Rome, en analyser les conditions sociales, voir quels problèmes se posent devant les populations, comment et dans quelle mesure l’ émigration y apporte une solution, et quelles répercussions elle a sur les conditions locales. Un tel travail nous entraînerait trop loin ; d’ailleurs nous n’avions pas la possibilité matérielle d’étendre nos observations depuis Rimini jusqu’à Caserte ; il fallait nous limiter et nous nous sommes borné à faire porter notre enquête sur une des régions montagneuses qui, avoisinant la Campagne romaine, ont avec elle des rapports incessants et étroits.

À Cervara et à Jenne, outre les pasteurs, nous avons déjà trouvé des émigrants qui prennent part aux travaux de culture, soit dans l’Agro pour les moissons, soit dans le Castelli pour les vignes. À Canterano nous allons trouver des émigrants d’hiver. Ce village se dresse sur une hauteur à quelques kilomètres à l’Ouest de Subiaco. On y accède par une route carrossable, construite aux frais de treize communes réunies en syndicat. Cependant les voitures ne peuvent pas entrer dans le village dont les ruelles sont trop étroites et trop montueuses. C’est ici le même chaos de maisons qu’à Cervara. Sur une place de quelques mètres de large nous trouvons à côté de l’église la maison de l’instituteur à qui nous sommes adressé. C’est un indigène du pays qui compte un cardinal dans sa famille ; il a un frère professeur à Rome, un autre médecin dans le voisinage, un troisième est maire de Canterano. C’est un notable : son habitation est vaste, il possède des terres et un moulin à olives, il fait aussi le commerce des noix. C’est dans sa propre maison qu’il a installé la salle d’école où il instruit une quarantaine de garçons : les petites filles sont confiées à une institutrice. Il me dit qu’il s’inquiète peu des programmes et des horaires officiels, mais qu’il cherche à adapter son enseignement à la vie et aux besoins des paysans : lorsqu’il pleut, il prolonge les heures de classes ; si le temps est beau, il les abrège ; en été, il fait l’école de 6 heures à 8 heures du matin, car les parents ont besoin des enfants pour garder les porcs et les chèvres, et dans un pays où l’assiduité scolaire n’est qu’un mot inscrit dans la loi, il faut s’ingénier pour instruire les enfants. L’instituteur de Canterano qui me semble avoir une culture supérieure à celle de ses semblables, joue bien ici le rôle d’autorité sociale. Sa situation de famille renforce sa qualité d’instituteur et il exerce une certaine influence sur les paysans auxquels il est dévoué : il a organisé pour eux des prêts de livres et un dépôt de journaux.

Ce qui distingue Canterano de Cervara et de Jenne, c’est qu’il n’y a pas de pâturages et que les cultures arborescentes y sont au contraire assez développées. Dans le fond de la vallée, on cultive le maïs chaque année sur le même sol et les champs sont complantés de vignes. Un peu plus haut, on trouve des oliviers entre lesquels on sème du maïs, puis du froment et ensuite des légumineuses. Tous les travaux se font à la main ; on travaille la terre au moyen d’une lourde pioche (zappone) ; la bêche ne s’emploie que dans les terrains fertiles. Quant à la charrue, elle est pour ainsi dire inconnue. En fait d’animaux on ne trouve que quelques vaches, des moutons et des chèvres. La plupart des paysans vendent leur vendange aux cabaretiers qui sont mieux outillés qu’eux pour la fabrication et la conservation du vin ; les noix assez abondantes sont achetées par des courtiers ; il en est de même de l’huile.

La propriété est extrêmement morcelée surtout aux abords du village. Les oliviers sont entre les mains des principaux propriétaires qui les exploitent directement, car ces arbres représentent un capital important dont il faut prendre soin, mais qui rapporte beaucoup tout en exigeant peu de travail. Le sol arable est souvent donné à moitié à un colon qui y cultive des céréales. Quant aux terrains en culture mixte avec la vigne, ils sont presque toujours possédés par les paysans en emphytéose avec redevance égale au quart ou au cinquième du produit et paiement proportionnel des impôts. Faute d’argent, les paysans n’affranchissent pas ces emphytéoses ; ils n’ont d’ailleurs aucun intérêt à le faire puisqu’ils jouissent pratiquement de tous les avantages de la propriété.

La communauté familiale se maintient pendant toute la vie des parents : les filles reçoivent une dot en terre ; les garçons restent dans la famille et travaillent pour elle ; s’il survient quelque désaccord, ils s’établissent à part, cultivent la dot de leur femme et cherchent du travail au dehors. À la mort des parents il y a partage égal et en nature : les maisons elles-mêmes sont partagées et il arrive que certaines chambres sont grevées d’un droit de passage au profit d’un voisin. Nous sommes loin du home anglo-saxon ; cet état de choses fait naturellement le bonheur et la fortune des hommes de loi.

Cent soixante familles se pressent dans les maisons de l’étroit village dont le territoire ne suffit pas à nourrir la population qui compte aujourd’hui un millier d’âmes. L’émigration est donc une nécessité, mais comme le paysan est retenu au pays par ses instincts communautaires et par son petit lopin de terre, fruit du morcellement et du partage égal, il n’émigre ni définitivement ni très loin. Il va seulement jusque dans la Campagne romaine passer quelques mois d’hiver et gagner de quoi compléter les ressources que la famille tire de son domaine. À Canterano, il n’y a même que les jeunes gens et les jeunes filles qui émigrent, mais cela n’en représente pas moins près de la moitié de la population. Cette année, il y en a près de 300 sur une ferme en voie d’amélioration située un peu au Nord de Rome où ils vont volontiers, car ils y trouvent des logements convenables. Très rares sont les ménages qui émigrent avec leurs enfants. C’est au contraire la règle dans le village voisin de Rocca Canterano où la population est beaucoup plus nombreuse (2400 hab.) et plus pauvre. Des familles entières vont s’établir pendant dix mois de l’année dans les cabanes de l’Agro romano où elles cultivent le maïs et le froment en colonage. Les salaires des émigrants, ou du moins ce qui en reste à leur retour est versé dans la caisse de la communauté et sert aux besoins de la famille et au paiement des impôts. On est frappé, quand on cause avec un paysan italien, de l’importance qu’a pour lui la question des impôts : c’est une sorte de cauchemar obsédant. Les taxes sont en effet tres élevées, eu égard à la richesse de la population rurale ; de plus, il faut les payer en argent, or si le paysan arrive à vivre, assez mal d’ailleurs, en se nourrissant chichement des produits de son domaine, il lui est beaucoup plus difficile de se procurer du numéraire, d’abord parce que ces produits sont souvent insuffisants pour l’entretien de sa famille, ensuite parce que, dès qu’il s’agit de vendre, il est en général exploité par les courtiers : son incapacité éclate ici au grand jour et toute sa finesse, sa méfiance et sa ruse n’arrivent pas à en atténuer les conséquences. C’est aussi à son incapacité et à son imprévoyance qu’est due cette institution déplorable qui s’appelle le caporalat et dont nous verrons bientôt le fonctionnement et les abus.

Avant de descendre avec nos émigrants dans la Campagne romaine et de les observer dans leur atelier de travail temporaire, faisons une dernière excursion dans la montagne de Frosinone, aux confins de la province de Rome et de celle de Caserte. Nous pourrons observer à Monte San Giovanni la crise de l’émigration périodique due à la réduction des cultures au profit du pâturage dans l’Agro romano et le développement corrélatif de l’émigration temporaire en Amérique.

Monte San Giovanni est situé sur les derniers contreforts des monts Erniques, à 450 mètres d’altitude, dans la zone des cultures arborescentes ; ce n’est pas un village de montagne, quoique les pentes soient assez rapides et le sol parfois rocheux. Toute la région de Frosinone est largement pourvue de bonnes routes, ce qui n’est pas le cas général dans la province de Rome. Les métairies sont disséminées dans la campagne où on aperçoit partout la vigne et l’olivier ; dans de petits hameaux on remarque souvent des maisons neuves, conséquence de l’émigration en Amérique.

La culture mixte règne ici sans partage : le maïs, le froment, les fèves sont cultivées au milieu des vignes et des oliviers. Il existe des paysans propriétaires, mais la plupart sont colons a miglioria. Ce contrat, qui a des analogies avec le domaine congéable de la Bretagne, est caractérisé par les clauses suivantes : le propriétaire donne sa terre à un colon qui lui doit la moitié des produits et qui s’engage à faire des plantations et des améliorations (d’où le nom donné au contrat). Chacun des contractants a le droit de rompre le contrat chaque année ; le propriétaire doit alors rembourser au colon la moitié de la valeur à dire d’expert des améliorations faites par lui. Si le terrain est peu fertile, la redevance est seulement du tiers de la récolte et l’indemnité éventuelle ne s’élève alors qu’au tiers de la valeur des améliorations. En fait, la durée du contrat est indéfinie[13]. Les produits du bétail sont partagés par moitié si le bétail est à cheptel, sinon on partage les fourrages, car lorsque le colon cultive les terres de plusieurs propriétaires, il est presque impossible que le bétail soit à cheptel[14]. Il arrive, en effet, que les colonats sont partagés entre les enfants à la mort du père et se réduisent ainsi à 1 ou 2 hectares, ce qui est insuffisant pour l’entretien d’une famille puisqu’on estime qu’il faut 1 hectare par personne en âge de travailler ; le colon cherche alors d’autres terres et cultive ainsi des parcelles appartenant à des propriétaires différents.

Ici, comme à Cervara, nous constatons que l’accroissement de la population fait reculer l’art pastoral. La commune de Monte San Giovanni possède des terrains qui étaient jadis en pâturage ; elle les a progressivement concédés a miglioria et une sorte de propriété privée, du moins quant à l’usage, a ainsi pris la place de la propriété collective, tant il est vrai que celle-ci n’est guère compatible avec la culture intensive, même chez les peuples les plus communautaires. Il reste cependant des pâturages communaux, dont les habitants jouissent moyennant redevance et qui ne peuvent pas être mis en culture, car ils sont grevés d’un droit d’usage au profit d’une commune voisine. C’est là un de ces dédoublements et de ces enchevêtrements des droits de propriété que nous étudierons plus longuement à propos des « usi civici ».

La mise en culture des terrains communaux a été une solution partielle et provisoire dé la question agraire à Monte San Giovanni, mais la population, qui a continué à s’accroître, ne trouve plus sur le territoire de la commune des moyens d’existence suffisants ; il n’y a, en effet, que 7 000 hectares pour 8 000 habitants. C’est à l’émigration que les paysans de Monte San Giovanni ont recours pour s’assurer des ressources : il existe une centaine de familles de prolétaires qui n’ont pour tout bien que leurs bras, et parmi les familles de colons, beaucoup sont à l’étroit et dans la gêne et doivent envoyer quelques-uns de leurs membres chercher du travail au dehors. Jusqu’à ce jour ils en trouvaient dans l’Agro romano et dans les Marais Pontins ; c’est vers l’Amérique qu’ils se dirigent aujourd’hui. Nous savons, en effet, que dans la Campagne romaine le pâturage s’étend de plus en plus au dépens des cultures ; il en résulte que, la demande de main-d’œuvre diminuant progressivement chaque année, les salaires s’y maintiennent à un niveau assez bas et les montagnards y trouvent plus difficilement du travail. Ils ont dû en chercher plus loin et vont en Amérique depuis une dizaine d’années. Cotte émigration s’est ralentie en 1907 par suite de la crise qui a sévi aux États-Unis, mais elle a repris de nouveau. Cette année, il y a 400 départs, ce qui portera à un millier le nombre des indigènes de Monte San Giovanni actuellement en Amérique où ils travaillent surtout à la construction des chemins de fer. Ils s’attirent mutuellement entre parents et amis, mais très souvent aussi, c’est un caporal qui les enrôle, leur procure une adresse de travail et remplit pour eux les formalités du départ. Les hommes seulement émigrent outremer et restent absents parfois cinq ou six ans.

Au point de vue des résultats matériels et moraux, il y a une grosse différence entre l’émigration dans la campagne romaine et l’émigration en Amérique. Les émigrants de l’Agro romano ne sont occupés qu’une partie de l’année et gagnent des salaires faibles : ils ne peuvent faire aucune économie et n’ont aucun moyen de s’élever. Ils n’acquièrent d’ailleurs aucune initiative, car ils restent encadrés dans leur groupement originaire et sont dominés par les caporaux ; ils ne prennent donc presque aucun contact avec le monde extérieur et n’en subissent pas les influences. Les « Américains » travaillent au contraire toute l’année et gagnent de gros salaires ; ils envoient de l’argent à leur famille et, à leur retour, ils réparent leur maison ou en construisent une neuve et achètent de la terre à des prix fabuleux, si bien que les propriétaires ont actuellement intérêt à vendre. Ces émigrants s’élèvent non seulement matériellement, mais aussi socialement ; ils subissent très heureusement l’influence de la race américaine. À son contact, ils acquièrent de initiative et comprennent l’importance de l’instruction, de la propreté et de la bonne tenue de la maison. « Envoyez les enfants à l’école et apprenez-leur à être propres » : tels sont, paraît-il, les conseils que répètent les émigrants dans leurs lettres.

Il semble donc qu’ici l’émigration en Amérique ait d’heureux effets. Elle engendre une certaine prospérité matérielle et favorise le développement moral et l’ascension sociale de la population par l’influence d’une race étrangère actuellement supérieure dans son ensemble.


La main-d’œuvre et la culture. — Le moment est venu d’étudier l’organisation de la culture et de la main-d’œuvre agricole dans la Campagne romaine. Quoique l’étendue des champs cultivés se réduise d’année en année, il y a encore plusieurs milliers d’hectares consacrés au froment et il y en avait bien davantage autrefois. D’autre part, la culture intensive qui fait des progrès sur certains points réclame une main-d’œuvre abondante. L’agriculture romaine se trouve actuellement dans une période de transition où des influences contraires luttent et tendent à se faire équilibre ; il en résulte des oscillations telles que ce qui est vrai une année ne l’est plus l’année suivante. C’est une des raisons pour lesquelles il est impossible d’indiquer par un chiffre même approximatif l’étendue des cultures et le nombre des ouvriers qui y sont employés.

Parmi ceux ci nous devons distinguer les simples journaliers ou guitti qui sont des isolés, môme s’ils sont embrigadés par un caporal, et les colons qui viennent en famille et cultivent, moyennant redevance, une portion de terrain pour leur propre compte. Les premiers sont de purs salariés, les seconds semblent être à un degré plus haut dans la hiérarchie sociale, mais il ne faut pas se laisser prendre aux apparences et opposer un individu à une famille, mais bien famille à famille. Or, il arrive souvent que les guitti sont des jeunes gens, ou quelques membres d’une famille de petits paysans propriétaires de la montagne ; ils sont venus chercher dans l’Agro romano seulement un supplément de ressources. Les familles de colons au contraire ont émigré au complet parce qu’elles ne possèdent rien dans leur pays ; elles viennent chercher dans la Campagne romaine tous leurs moyens d’existence. Nous avons vu que Canterano fournit surtout des émigrants du premier type, parce qu’il y a une certaine aisance dans la commune, tandis que Rocca Canterano, dont les habitants sont plus pauvres, envoie surtout des émigrants du second type. À Monte San Giovanni les familles de journaliers prolétaires viennent cultiver en colonage les terrains de l’Agro ou des Marais Pontins, tandis que les familles de colons envoient seulement quelques-uns de leurs membres.

Au point de vue des résultats, il y a une grande différence entre l’émigration d’ouvriers isolés et l’émigration de familles entières Les familles qui envoient des émigrants se maintiennent, prospèrent même et peuvent quelquefois s’élever ; les familles qui émigrent tout entières restent misérables et si elles ne déchoient pas, c’est que toute déchéance leur est impossible. Les émigrants isolés ont, en effet, un but bien précis : compléter les ressources de la famille, lui permettre d’acquitter ses impôts, d’éteindre une dette, de réparer la maison ou d’acheter un champ ; ils ne vivent pas dans le vide ; ils sont incités à l’épargne. Les familles émigrantes, au contraire, n’ont pas d’abord le stimulant de la propriété : si elles émigrent, ce n’est pas pour améliorer leur situation, c’est uniquement pour ne pas mourir de faim ; pour elles, la question du pain quotidien est tellement pressante qu’elles ne voient pas au delà : « Lavoramo e mangiamo e basta. Nous travaillons et nous mangeons, et cela suffit, » me disait une femme. Tout ce qui dépasse la satisfaction, au moins partielle, des besoins élémentaires de l’homme paraît à ces gens tellement inaccessible qu’ils n’y songent pas. Ce sont des sages, dira-t-on ; mais des sages misérables et déprimés, des sages par force, dont la sagesse tout extérieure n’est d’aucun profit ni pour eux-mêmes ni pour l’humanité. Ils auraient besoin d’un patronage énergique et bienveillant ; nous verrons comment ils sont patronnés.

Il ne faudrait pas cependant établir entre colons et journaliers une distinction trop tranchée. Il y a des familles d’ouvriers dont tous les membres travaillent à la journée, et les colons s’emploient souvent comme journaliers. En réalité, voici comment les choses se passent sur un grand domaine.

Jusqu’à présent, on a fait dans l’Agro romano de la culture nomade : on cultive les céréales sur certaines parties du domaine pendant deux, trois, quatre ans au plus, suivant la fertilité du sol, puis on défriche une autre partie des pâturages, et ainsi de suite. Il n’y a pas d’assolement : la culture ne revient sur le même terrain que de loin en loin au bout d’un temps variable ; on la continue pendant plusieurs années sur les terres d’alluvion fertiles dans les fonds de vallée, tandis qu’on l’abandonne au bout d’un an ou deux sur les collines ; certains propriétaires l’interdisent même sur les mamelons et les pentes où elle est nuisible, car, en ameublissant le sol, elle favorise l’érosion, le rocher reste à nu et le pâturage ne peut se rétablir ; or, le pâturage est la vraie richesse. C’est pour éviter l’appauvrissement du sol par une culture trop prolongée et trop étendue que les baux obligent les fermiers à laisser en pâturage toutes les terres pendant les deux dernières années de jouissance. Cette mesure apporte le plus grande trouble dans l’organisation de la main-d’œuvre. J’ai vu plusieurs domaines sur lesquels, les années précédentes, vivaient et travaillaient jusqu’à 400 personnes et qui, lors de ma visite, n’occupaient plus aucun ouvrier de culture. Toute rotation rationnelle est naturellement inconnue : sur le défrichement on sème du maïs, puis vient du blé ou de l’avoine pendant un an ou deux. Le fumier de ferme n’est pas plus employé que les engrais chimiques ; c’est bien à proprement parler une culture vampire que celle de l’Agro romano. Les méthodes y sont aussi des plus primitives : la charrue qui ne s’est pas modifiée depuis les Étrusques laboure peu profondément et sans retourner le sol ; dans les meilleurs terrains, c’est encore la bêche et la pioche qui ont la préférence.

La culture se fait en régie sous la direction du fattore, employé du fermier spécialement chargé de ce service. Mais après les labours et les semailles, il y a un arrêt dans les travaux ; les ouvriers n’ont aucune raison de rester sur le domaine et au printemps il faudra s’inquiéter d’en trouver d’autres ; si d’ailleurs on a pendant l’hiver quelques travaux imprévus à faire exécuter, on manquera totalement de main-d’œuvre, car il ne faut pas oublier que la Campagne romaine ne possède pas de population stable. On a paré très heureusement à ces inconvénients par le colonage : on donne à chaque ouvrier qui le demande une certaine étendue de terrain qu’il défriche et qu’il sème en maïs, puis en blé. Il a généralement la jouissance du même lot pendant trois ans. Cela lui permet de faire venir sa famille, qui fait ces cultures pendant que lui-même est employé par le fattore. Après les semailles du blé, pendant l’hiver, il s’occupe à défricher le sol pour le maïs qu’on sème en avril. Sur le domaine de Pantano, par exemple, nous trouvons 103 hectares de blé et 47 hectares d’avoine cultivés en régie, tandis que 53 hectares de blé et 208 hectares d’avoine sont donnés en colonage pour le tiers du produit et 107 hectares de blé et 62 hectares de maïs pour la moitié de la récolte. La différence des taux de redevance est due à la différence de fertilité des terrains. Il y a là 54 familles formant un village de près de 500 personnes qui cultivent les céréales en colonage et qui fournissent aussi des journaliers au fermier. À la Cervelletta toute la culture du froment est faite à moitié fruit par cinq familles de colons qui travaillent chacune 10 hectares. Le fermier trouve à ce système l’avantage de stabiliser la main-d’œuvre qu’il garde ainsi à sa disposition en cas de besoin ; il touche la moitié ou le tiers du produit sans courir aucun risque, ni faire d’autre avance que celle de la semence qu’on lui rend largement à la récolte[15]. L’ouvrier de son côté, se procure sur place la nourriture de sa famille et trouve à s’occuper lui et les siens pendant qu’il n’est pas employé ailleurs ; il y a pour lui plus de sécurité dans l’existence.


Le caporal. — Comment se fait le recrutement de ces guitti et de ces colons qui viennent de loin et que le fermier ne connaît pas, qu’il ne connaîtra même jamais’* Ici nous touchons à une des plaies de l’Agro romano, à un des vices graves de l’organisation du travail sur les latifundia ; mais si le latifundium lui permet de se manifester dans toute sa hideur, il a son origine dans l’incapacité et l’imprévoyance des populations qui envoient des émigrants dans la Campagne romaine. Je veux parler du caporalat (caporalato). Le patron qui a besoin d’ouvriers s’adresse à un caporal entrepreneur de main-d’œuvre qui s’engage à lui fournir un certain nombre d’hommes à un prix déterminé. Le caporal reçoit une rémunération fixe par tête d’ouvrier fourni par lui, soit cinq ou dix centimes par jour ; il prélève une somme équivalente sur le salaire des ouvriers et si le patron a l’imprudence de verser ce salaire entre ses mains, il y opère parfois des retenues énormes. Un Piémontais, fermier dans les Marais Pontins, me disait qu’en causant avec ses ouvriers (ce que ne font pas les « mercanti di campagna », qui vivent à Rome), il s’était aperçu que ceux-ci ne recevaient que 2 francs sur les 2 fr. 50 qu’il versait au caporal comme salaire convenu. Le caporal touche aussi un salaire personnel car il doit surveiller les ouvriers et c’est un spectacle assez choquant de voir des escouades d’hommes, de femmes et d’enfants courbés sur le sol et suivis du caporal qui, appuyé sur un bâton, dont je ne jurerais pas qu il ne fasse jamais usage, surveille le travail, presse et gourmande les ouvriers. Cependant cette surveillance est ici indispensable et ceux mêmes qui ont réussi à supprimer le caporal sur leurs fermes sont obligés de mettre leurs équipes sous les ordres d’un contremaître ; or, il est certain que le caporal jouit d’une autorité beaucoup plus considérable parce qu’il détient absolument les moyens d’existence de ses ouvriers. L’Italie est le pays rêvé des courtiers, des accapareurs de toutes sortes parce que rares sont ceux qui ont l’initiative entreprenante et l’aptitude aux affaires ; le même phénomène constaté sur le marché commercial s’observe aussi sur le marché du travail, parce que les travailleurs en général manquent d’initiative, sont apathiques et imprévoyants et que les patrons n’ont aucune idée de leurs devoirs. Aussi beaucoup de gens, tout en blâmant certains procédés des caporaux, reconnaissent-ils qu’ils sont des intermédiaires utiles et indispensables ; d’autres affirment qu’ils rendent service aux ouvriers en leur procurant du travail et, en effet, ceux-ci semblent prendre leur parti de l’exploitation dont ils sont parfois victimes et restent en général fidèles au caporal.

Celui-ci a d’ailleurs des moyens très efficaces de s’assurer la fidélité des ouvriers qu’il engage : il leur fait des avances pendant leur séjour dans la montagne ; il en fait aussi à la famille pendant le séjour des hommes dans l’Agro romano, de sorte qu’à la fin de la campagne le malheureux ouvrier est souvent débiteur du caporal ce qui l’oblige à s’engager pour la saison suivante [16]. Il faut donc quelque argent pour être caporal ; il en résulte que ces entrepreneurs sont le produit d’une sélection ; parfois ils sont fils de caporaux ; souvent ce sont d’anciens journaliers intelligents qui ont réussi à mettre un petit capital de côté et à acquérir la confiance de quelque fermier qui les charge de recruter des ouvriers dans leur pays natal. Le fermier leur fait aussi des avances de fonds, s’il est nécessaire ; à cet égard il y a partie liée entre eux.

J’ai vu à Monte San Giovanni un caporal, qui sait tout juste lire, signer et compter. Resté orphelin à trois ans, il a d’abord travaillé comme ouvrier, puis est devenu entrepreneur de main-d’œuvre. Chaque année il fournissait à une grande ferme de Conca, près d’Anzio, le personnel nécessaire pour la culture et la moisson ; c’était une entreprise importante puisqu’il devait engager jusqu’à (1 600 ouvriers à l’époque de la récolte. Aussi certaine année, a t-il perdu plus de (30 000 francs en quinze jours ; il avait avec le fermier un contrat fixant le salaire journalier, mais par suite de la concurrence d’un autre caporal, d’une direction différente prise par l’émigration, etc., il a dû payer ses ouvriers 40 francs au lieu de 25 francs, prix prévu ; bien entendu, la différence est restée à sa charge. Il a perdu aussi plus de (20 000 francs d’avances qu’il avait faites à des gens insolvables qui sont morts ou qui ont quitté le pays. Pour qu’un caporal puisse supporter de pareilles pertes, il faut qu’il fasse en temps normal des gains considérables ; aussi notre homme, après avoir travaillé pendant trente-six ans, est-il devenu un des propriétaires les plus importants de son village. Il a maintenant cinquante-quatre ans ; retiré des affaires depuis quelques années, il a acheté des terres qu’il améliore et qu’il plante en oliviers. Il y a en lui l’étoffe d’un petit patron. Il jouit de la considération générale et est conseiller municipal.

Bien entendu, un caporal qui engage (1 600 ouvriers, l’effectif d’un régiment, a besoin d’aides et de sous-ordres ; ce sont les caporaletti ou fattoretti qui, sur ses indications, pour son compte et avec son appui financier, engagent des hommes dans les villages voisins, les mettent en route, les installent sur l’atelier de travail, les dirigent et les surveillent. Ils sont rémunérés par le caporal, mais ne se font pas faute, s’ils le peuvent, de prélever une dîme sur les ouvriers.

Non seulement il y a de gros et de petits caporaux, mais il faut aussi faire la différence entre les caporaux qui fournissent des journaliers et ceux qui fournissent des colons. Les premiers sont astreints^ à la résidence dans l’Agro pendant tout le temps des travaux ; ils doivent toujours être présents pour recevoir les ordres du fattore, guider et surveiller leur bande ; les seconds vont installer les familles des colons sur le tènement qui leur est affecté, répartissent le terrain entre elles, leur distribuent les semences et les avances en grain nécessaires pour leur nourriture, puis ils retournent chez eux et, sauf de courtes apparitions, ne reviennent qu’au moment de la récolte pour prélever la part du fermier, les avances qu’ils ont faites, les redevances qui leur sont dues et celles qu’ils s’adjugent ; ordinairement, ils font cultiver gratuitement par les colons un lot de terrain dont ils se réservent tout le produit.

Pour être impartial, je dois dire que, d’après les renseignements que j’ai recueillis, tous les caporaux ne se ressemblent pas ; il y en a qui sont de véritables forbans, de vrais marchands d’esclaves pour qui la traite des blancs est une source de profits scandaleux ; d’autres sont honnêtes et humains et n’exploitent les ouvriers que dans les limites admises par l’usage. Il faut remarquer aussi que les personnes qui s’élèvent avec le plus d’indignation contre les caporaux sont les étrangers, en particulier les fermiers de la Haute-Italie installés récemment dans l’Agro romano, et les urbains ignorants des questions rurales ; les notables des villages de montagnes d’où sont originaires émigrants et caporaux, tout en blâmant certains excès, sont plus modérés dans leur indignation et plus réservés dans leurs jugements. Quant aux ouvriers, ils subissent sans doute le joug du caporal sans enthousiasme, mais, n’étant pas capables de s’y soustraire, ils l’acceptent sans révolte, se résignent et même considèrent un peu le caporal comme le bon Dieu qui leur procure leur pain quotidien et à qui ils doivent un peu de reconnaissance.

Quoi qu’il en soit, on ne peut nier que le caporal, par ses prélèvements légitimes ou illégitimes, ne diminue le salaire déjà faible que reçoivent les ouvriers de l’Agro romano [17] ; il fait en outre souvent des bénéfices scandaleux sur la nourriture qu’il leur fournit ou qu’il leur vend. En somme, le caporal vit et prospère aux dépens de l’émigrant qui est, vis-à-vis de lui, dans une dépendance voisine de l’esclavage. Aussi beaucoup de gens souhaitent-ils la disparition des caporaux. Mais si ces derniers existent, c’est qu’ils rendent certains services ; la question est donc de savoir si on peut se passer de ces services ou si ces services peuvent être rendus par d’autres organismes moins parasitaires et moins nuisibles.

Pour répondre à cette question, nous avons recherché s’il y avait, dans la Campagne romaine, des agriculteurs qui ne fissent pas appel aux caporaux. Nous en avons trouvé. Nous avons alors observé les moyens qu’ils emploient pour se passer de leur concours. Voici le résultat, de cette enquête.

Les Romains, ceux mêmes qui déplorent le plus les abus du caporalat, ne croient pas qu’on puisse supprimer cette institution. Les « mercanti di campagna » tiennent les caporaux pour indispensables et, à leur point de vue personnel, ils ont parfaitement raison : il est bien plus commode de s’adresser à un caporal et de lui commander pour telle date, tant d’hommes à tel prix, pour tant de temps, que de traiter individuellement avec cinquante, cent, trois cents ouvriers, qu’il faudrait aller enrôler chez eux, payer un à un, surveiller de très près, etc… Il est clair qu’un grand fermier a autre chose à faire, mais on peut parfaitement concevoir une coopérative ou un syndicat d’ouvriers agricoles, faisant avec un patron un contrat collectif de travail au lieu et place du caporal. Ces syndicats seraient d’autant plus faciles à organiser que les émigrants viennent presque toujours groupés par village d’origine. Ces syndicats de village pourraient se fédérer et se prêter mutuellement des ouvriers quand l’un d’eux aurait à en fournir un nombre dépassant celui de ses membres. Certaines personnes ont déjà songé à fonder des coopératives de ce genre ; mais la grosse difficulté à surmonter vient de l’inaptitude des émigrants à s’associer et surtout à s’organiser [18]. Nous savons que le communautaire ne possède ni l’esprit de discipline, ni l’esprit d’organisation. Il subit l’autorité, parfois à un degré déconcertant, mais il est incapable de la constituer. Des syndicats ou des coopératives d’émigrants auraient besoin de chefs capables, prévoyants, actifs et doués d’initiative ; or, si de tels hommes se rencontraient dans les villages, en dehors des courtiers actuels, il est possible qu’en raison de la passivité de leurs camarades, ils fassent du syndicat leur chose et que quelques-uns des abus qu’on reproche aux caporaux se reproduisent. J’imagine d’ailleurs que les caporaux sauraient se mettre à la tête des syndicats et en prendre la direction à leur profit [19].

L’Office du travail estime que « la lutte contre les intermédiaires exploiteurs ne peut s’engager sur le terrain de la suppression, car ils représentent un progrès par rapport aux mouvements chaotiques, et ils remplissent une fonction économique importante. Leur élimination doit provenir d’un système meilleur et plus économique de médiation qui, par la force de la concurrence, se substitue à eux par un processus que l’expérience de l’étranger montre lent et difficile, mais sûr [20] ». Dans ce but, le ministre de l’Agriculture, de l’Industrie et du Commerce a déposé, le 28 novembre 1907, un projet de loi instituant des offices de placement interrégionaux pour les travaux agricoles et les travaux publics. D’après le projet qui n’est pas encore voté, ces offices auraient pour buts principaux de fournir des informations relatives au marché du travail, et à établir des contrats de travail entre employeurs et émigrants. L’État prend ici une initiative qui reviendrait normalement à des organisations ouvrières si celles-ci existaient et fonctionnaient d’une façon active et efficace.

Toutefois il n’est pas nécessaire d’attendre la constitution de syndicats d’émigrants et la fondation des offices de placement pour supprimer les caporaux dans la province de Rome. L’exemple de certains agriculteurs le prouve.

Les Lombards qui ont pris la ferme de la Cervelletta ont eu recours aux caporaux pendant les premières années, puis ils ont supprimé ces intermédiaires. Le domaine étant actuellement soumis à la culture intensive occupe en permanence un personnel assez nombreux, ce qui diminue les besoins de main-d’œuvre étrangère et temporaire. La culture du blé est confiée à cinq familles de colons qui viennent tous les ans et ne s’en retournent qu’en août et septembre après les battages ; le fermier songe à les fixer définitivement en les occupant pendant ces deux mois à divers travaux, comme il le fait pendant le reste de l’année lorsque la culture du blé ne les absorbe pas. Si on a besoin, à certains moments, d’ouvriers supplémentaires on traite directement avec eux. On voit, par cet exemple, que la culture intensive a pour effet de supprimer les entrepreneurs de main-d’œuvre en fixant au sol une population stable qui suffit à peu près à tous les travaux. Mais il faut remarquer qu’ici le fermier, le patron, réside sur le domaine, qu’il en dirige personnellement l’exploitation et qu’il est en contact direct avec tous ses employés et ouvriers : en un mot, il remplit son rôle de patron.

Cela ne suffît pas toujours. Bien que plusieurs autres agriculteurs lombards ou piémontais aient réussi à se passer de l’intermédiaire des caporaux, certains n’y sont pas encore parvenus. C’est le cas des fermiers de Pantano. Il y a sur ce domaine cinquante-quatre familles qui cultivent le blé en colonage et qui fournissent des journaliers. Au début, les fermiers, qui sont Lombards, ont voulu supprimer les intermédiaires, mais ils n’ont plus trouvé d’ouvriers. Ceux-ci qui étaient, probablement à cause de dettes antérieures ou par crainte de se trouver un jour sans travail, sous la dépendance des caporaux, les ont suivis ailleurs et ne sont pas revenus sur le domaine. Les fermiers ont dû de nouveau s’adresser à des caporaux. On ne peut pas imputer cet échec aux patrons qui ont la même formation sociale que ceux que j’ai cités plus haut, qui ont les mêmes idées, poursuivent le même but et emploient les mêmes méthodes. Il en faut rechercher la cause dans ce fait que la mise en valeur de Pantano est moins avancée que celle de la Cervelletta, que par conséquent le mode de culture se rapproche davantage du système ancien et qu’ainsi les besoins de main-d’œuvre y sont irréguliers et momentanés. En outre, le domaine est beaucoup plus étendu [21], ce qui exige un personnel plus nombreux ; il est donc plus difficile au fermier d’avoir des rapports étroits avec ses gens, de les connaître et de les diriger personnellement ; il lui est aussi plus difficile de trouver cinquante familles capables de se conduire elles-mêmes et de secouer le joug des caporaux que d’en trouver cinq. On voit que le très grand atelier soulève des difficultés qui n’existent pas dans un atelier restreint et qu’il exige des capacités plus grandes non seulement de la part du patron, mais aussi de la part du personnel ouvrier.

C’est bien, croyons-nous, l’étendue exagérée de l’exploitation plus encore que la culture extensive qui est favorable à l’institution du caporalat, car nous avons pu constater sa disparition sur un domaine de 350 hectares, situé dans les Marais Pontins, près de Terracine, affermé en 1907 par un Piémontais. Plus encore qu’à Pantano, les transformations sont ici à leurs débuts. Cependant, dès la première année, le fermier a congédié ses caporaux parce qu’en causant avec ses ouvriers il a constaté que ceux-ci étaient frustrés de 20 pour 100 sur leurs salaires en dehors des retenues consenties. Les ouvriers se trouvant en présence d’un homme qui les connaissait personnellement et pouvait leur assurer des moyens d’existence ont lâché le caporal, c’est-à-dire le patron artificiel, pour le vrai patron. Tel est le résultat avantageux pour les deux parties du patronage intelligemment compris et loyalement pratiqué. Il semble que la suppression des caporaux eût dû être difficile pour les Abruzziens qui viennent faire les travaux d’assainissement : cependant le fermier a eu le même succès, il a fait la connaissance personnelle de tous ses terrassiers, s’est intéressé à eux et les a protégés contre les exploitations ; lorsqu’il a besoin d’eux, il leur écrit et les engage sans intermédiaire.

J’ai cité les exemples que j’ai pu observer personnellement, mais on en pourrait citer d’autres. Que conclure ? sinon que les caporaux n’ont pas d’adversaires plus redoutables que les fermiers de la Haute-Italie qui viennent coloniser la Campagne romaine en y introduisant la culture intensive qui stabilise la population. Ces fermiers sont des capitalistes et des chefs d’atelier exigeant certainement plus de travail et de discipline que les « mercanti di campagna », et pourtant leur présence et leur action se manifestent non seulement par une augmentation de la productivité du sol, par un accroissement de la richesse publique, mais aussi par une amélioration du sort matériel et moral de la population ouvrière, et celle-ci s’en rend compte. En définitive, la question de l’émigration temporaire et du caporalat sera résolue tout naturellement dans un sens favorable aux travailleurs par la mise en culture intensive de l’Agro romano.

Le mode d’existence des émigrants dans la campagne romaine. — Du même coup seraient modifiées aussi les conditions d’existence des ouvriers agricoles qui sont actuellement déplorables. Le professeur Celli, député et directeur de l’Institut d’hygiène de Rome, a décrit d’une façon émouvante la vie de ces malheureux émigrants [22].

C’est le maïs préparé en polenta qui fait le fond de la nourriture du paysan. Mais les familles qui cultivent des terres en colonage ne mangent presque jamais leur propre maïs, mais celui que le caporal leur a avancé, qui est souvent de qualité inférieure et qu’il se fait rendre avec usure en reprenant parfois 23 à 50 pour 100 de plus qu’il n’a donné. Aux grandes fêtes, il distribue aussi du lard, du fromage et du vin, qu’il se fait rembourser largement. Pendant la période des foins et des moissons, les ouvriers reçoivent : 1 kgr, 360 de pain, 2 litres de vin. 85 grammes de fromage ou de lard, du vinaigre, de l’huile et des oignons. En fait, que le salaire soit payé en totalité en argent ou en partie en nourriture, c’est presque toujours le caporal qui fournit les aliments à l’ouvrier. C’est une source d’abus criants : l’ouvrier est trompé sur le poids, le prix et la qualité, le plus souvent détestable. Il lui est impossible d’échapper à cette exploitation parce qu’il se brouillerait avec le caporal qui ne l’emploierait plus, et parce qu’il lui est pratiquement impossible de se fournir ailleurs. La Campagne romaine est une sorte de désert où quelques latifundistes ont le monopole de la possession du sol ; il en résulte qu’aucune auberge, aucune boutique ne peut s’établir sans l’autorisation du propriétaire ; il n’y a donc pas de concurrence possible. Sur chaque domaine existe une cantine appelée dispensa, où l’on vend du vin et des aliments. Le tenancier de la dispensa verse une redevance assez élevée au propriétaire ou au fermier : on m’en a cité un qui paie 500 francs par mois. On remarque que les dispensieri font fortune assez rapidement et on les accuse, non sans apparence de raison, de voler honteusement les ouvriers et de leur fournir des vivres de mauvaise qualité. Les fermiers qui autorisent de pareils agissements et en profitent directement sont les premiers coupables. Les propriétaires qui les tolèrent et en profitent indirectement ne le sont pas moins ; ils pourraient atténuer les abus en facilitant l’établissement de boutiques concurrentes, en ne leur demandant qu’un loyer normal et en organisant, s’il le faut, un contrôle sérieux sur la qualité des aliments. Ils le peuvent puisqu’ils sont maîtres chez eux, mais ils ne savent que déplorer l’exploitation dont sont victimes les travailleurs de la terre, et leur sympathie pour eux ne va pas jusqu’à aviser aux moyens pratiques de la faire cesser. Il y a dans leur cas un peu d’égoïsme et surtout beaucoup d’insouciance. C’est à cette insouciance caractéristique de la race que sont dus ces abus dont profilent les plus intelligents et les plus avisés, sinon les plus honnêtes ; le paysan accepte sans protester les aliments avariés qu’on lui donne, les paie le prix qu’on en exige et se laisse voler sur le poids. Il se rend compte de tout cela et eh souffre, mais ne fait pas effort pour y remédier. Toute organisation de coopérative est d’ailleurs difficile entre ouvriers presque nomades qui ne sont pas assurés de revenir deux années de suite sur le même domaine. L’anarchie semble être l’état normal actuel de l’Argo romano.

Je connais un fermier lombard qui a voulu supprimer les abus de la dispensa ; il l’administre en régie et n’en tire que le bénéfice normal des commerçants de détail. Il a établi et affiché un tarif et il distribue aux ouvriers des carnets de bons qui servent aux achats, afin d’empêcher le plus possible les tripotages d’argent ; les aliments sont de bonne qualité. Malgré cela, les ouvriers, tout en reconnaissant les bonnes intentions du patron, se plaignent vivement de la dispensa et surtout du préposé qui fait fortune, disent-ils. Il est possible qu’il y ait un peu de parti pris chez eux, car une longue expérience leur fait considérer tout dispensiere comme un voleur, mais il est possible aussi que le préposé, ne pouvant tromper ni sur les prix, ni sur la qualité, se rattrape sur le poids, fasse passer une qualité pour une autre et opère des détournements, etc. Les ouvriers se montrant incapables de se défendre eux-mêmes, il faudrait de la part du patron une surveillance de tous les instants, autant dire qu’il devrait faire lui-même le service du comptoir. Il est des cas où le patronage ne saurait pratiquement suppléer à l’incapacité de l’ouvrier.

En somme, la nourriture de l’émigrant dans la Campagne romaine est plus que médiocre, souvent insuffisante, toujours très chère et parfois malsaine : la faim pousse souvent le paysan à manger les animaux morts de maladie.

L’habitation laisse à désirer autant que la nourriture. En 1881, on comptait dans l’Agro romano 556 maisons ; en 1900, ce nombre avait plutôt diminué, tandis que la population fixe et temporaire avait certainement augmenté. Lorsqu’on parcourt la Campagne romaine, on rencontre des villages de huttes construites en paille, en roseaux et en herbes sèches. C’est là qu’habitent les émigrants depuis octobre jusqu’en juillet. S’ils reviennent l’année suivante sur le même domaine, ils retrouvent leur cabane, sinon ils la démolissent pour aller la reconstruire ailleurs, car chaque famille est propriétaire de sa cabane, souvent même elle paie un loyer pour le sol occupé par elle et le jardinet attenant.

Le village de Lunghezza est bien réduit cette année, car la culture des céréales ayant cessé à cause du prochain départ du fermier, sur quarante familles il n’en est resté que neuf employées à des travaux spéciaux : fossés, clôtures, etc… Par une porte basse nous entrons dans une des cabanes qui mesure 4 mètres de long sur 3 de large ; au milieu, quelques pierres marquent l’emplacement du foyer, dont la fumée s’échappe par les interstices des roseaux ; au fond se trouvent deux lits montés sur des planches, et deux bancs complètent l’ameublement. Au toit sont suspendus des jambons ; je félicite la mère de famille sur cette abondance, mais elle m’explique que ces jambons appartiennent au fattore qui les a mis là pour les faire fumer ; elle espère qu’il lui en laissera un. Cette femme est en habits de dimanche très propres avec un collier de corail au cou ; elle vit dans cette cabane avec son mari et ses enfants pendant dix mois de l’année et ne semble pas aigrie contre le sort. « Nous travaillons et nous mangeons, » me dit-elle en riant. En face de la porte un minuscule jardin est défendu par des fagots d’épines contre les poules qui errent à l’entour. Au bas de la pente se trouvent la fontaine et l’abreuvoir. À cent mètres de ce village de huttes, on voit une maison vaste dont les murs sont en bon état, qui pourrait loger une quinzaine de familles si on n’en avait pas enlevé le toit pour employer la charpente et les tuiles à couvrir un fenil.

Du côté d’Ostie on trouve, paraît-il, d’immenses cabanes où vivent en commun plusieurs familles et où s’abritent jusqu’à 150 personnes ; on y voit plusieurs rangs de couchettes et, au milieu, une longue file de foyers. J’ai vu ailleurs une sorte de grange où étaient installées cinq ou six familles séparées par des cloisons de roseaux et de paille, mais, comme il n’y avait qu’une porte, il existait forcément des servitudes de passage et l’unique fenêtre dépourvue de carreaux laissait pénétrer librement le vent et la pluie. En certains endroits les émigrants s’installent dans les ruines ou dans les grottes creusées dans le tuf pour l’extraction de la pouzzolane. Partout c’est l’entassement et la promiscuité. En été, les moissonneurs dorment en plein champ, à peine abrités par une couverture tendue sur des piquets.

Étant donné la façon dont sont nourris et logés les ouvriers de la Campagne romaine, il n est pas étonnant que les maladies fassent parmi eux de nombreuses victimes. En été, c’est la malaria, mais nous verrons quelle est actuellement victorieusement combattue ; en hiver, c’est la pneumonie, car les cabanes abritent mal de la pluie et du vent, et la garde-robe est souvent insuffisante pour lutter efficacement contre le froid et la tramontane.

À Rome, on compare volontiers les villages d’émigrants à des campements de nègres africains et on n’est pas très fier de ces huttes aux portes de la capitale. L’Agro romano n’en a cependant pas le monopole en Europe : j’en ai trouvé de toutes semblables dans les tourbières de l’Allemagne et dans la région sablonneuse de la Frise. Mais dans la Plaine saxonne la hutte est le premier abri du paysan qui se fixe au sol et qui y plonge de fortes et vivantes racines, tandis que dans l’Agro romano, c’est le gîte toujours provisoire d’un ouvrier nomade condamné à une vie toujours errante. En Allemagne et en Hollande, une maison solide et confortable remplace au bout de quelques années la hutte misérable ; dans la Campagne romaine, la hutte succède à la hutte. C’est à peine si aujourd’hui, sur quelques domaines transformés, on arrive à abriter les ouvriers temporaires ; mais sur ces domaines la population stable du moins est logée convenablement et peut se nourrir de façon satisfaisante.

Le mode d’existence des émigrants temporaires de l’Agro romano nous révèle combien sont insuffisants la capacité de l’ouvrier et le patronage du propriétaire et du fermier ; ce patronage est même le plus souvent inexistant. La famille ouvrière vit donc au jour le jour, sans épargne, et ne peut compter sur aucun appui ; aussi est-elle complètement abattue par les accidents, les maladies et les calamités de tous genres qui peuvent fondre sur elle. Elle n’a pas alors d’autre ressource que la charité publique et elle est même souvent incapable de faire valoir ses droits. On me cite le cas d’un ouvrier victime dm accident : le caporal se fait verser pour lui par le patron une somme de 500 francs, mais il ne la lui remet pas et la garde pour soi. Où l’ouvrier aurait-il appris qu’il avait droit à une indemnité ? D’où lui viendrait l’énergie suffisante pour obtenir justice ? Qui lui donnerait un concours efficace pour cela, si ce n’est peut-être l’homme de loi dont l’intervention absorberait le plus clair de l’indemnité ?

Vis-à-vis de l’assistance publique même, ces émigrants de l’Agro romano sont dans une situation très défavorable. N’étant pas domiciliés dans la commune de Rome, ils n’ont droit à aucun secours ; en fait, on ne les leur refuse pas, mais, s’ils sont admis dans les hôpitaux de Rome, ceux-ci s’adressent à leur commune d’origine qui doit payer les frais d’hospitalisation ; cette commune de montagne qui n’est pas riche, exerce son recours contre la famille si celle-ci possède quelque bien, et parfois ce bien est vendu. Quand on dit que les ouvriers de l’Agro romano vivent comme des bêtes et sont traités en esclaves, on exagère à peine.

Nous venons d’examiner les répercussions d’une certaine organisation de la propriété, du latifundium, sur les faits de la vie privée. Si le latifundium est favorisé par la nature du sol très propre au pâturage, il est aussi à son tour très favorable au maintien de l’art pastoral, mode de travail qui exige le minimum de transformation du sol et le minimum de capitaux fonciers, dont l’outillage est très rudimentaire, dont les opérations simples, peu pénibles, ne demandent qu’une capacité et une prévoyance limitées et peuvent être exécutées par un personnel peu nombreux ; en définitive, travail de simple récolte qui a pour corollaire une occupation du sol assez faible, quoique le droit légal de propriété soit absolu et que l’absence de population stable permette au propriétaire de le maintenir tel sans contestation.

L’étendue des latifundia ne permet pas aux propriétaires de conserver la direction effective de l’atelier agricole ; d’autres causes d’ailleurs les en détournent ; aussi le fermage est-il la règle, mais il faut remarquer qu’il est très favorisé par le mode de travail qui exige peu ou pas de capitaux incorporés au sol.

Le latifundium à culture extensive, en s’opposant à l’établissement d’une population stable dans l’Agro romano, tend à avilir les salaires : 1° parce qu’il met en concurrence des ouvriers venus d’un grand nombre de régions pauvres où font défaut les moyens d’existence ; 2° parce qu’il oblige le fermier à recourir à des entrepreneurs de main-d’œuvre qui prélèvent une part très large sur les salaires ; 3° parce qu’il oblige les ouvriers à accepter en fait un salaire en nature sur lequel ils sont frustrés ; 4° parce qu’il rend très difficile l’organisation ouvrière. De telle sorte que, dans un pays où la main-d’œuvre ! semble manquer totalement, les salaires sont très bas. Il en résulte que l’épargne est presque impossible et qu’ainsi tout moyen d’ascension fait défaut à la population ouvrière.

Quant à la famille, elle subit des influencer désorganisatrices : l° parce qu’une partie de ses membres, souvent même son chef, sont éloignés d’elle chaque année, pendant de longs mois ; 2° parce que, si elle reste groupée, elle vit loin de son propre foyer où elle ne séjourne que deux ou trois mois, et qui se trouve tout à fait séparé et éloigné de son atelier de travail. Il s’ensuit qu’elle perd l’appui de la communauté sans apprendre à développer son énergie et son initiative puisqu’elle émigré temporairement, en territoire non peuplé, et en compagnie d’autres familles de même formation sociale et subissant les mêmes influences. Cette famille déprimée se résigne à un mode d’existence déplorable, sans dignité, sans respectabilité, sans confort et sans hygiène ; elle subit aussi sans résistance toutes les calamités qui viennent à l’assaillir.

Elle aurait besoin d’un patron attentif, bienveillant et énergique ; mais le propriétaire latifundiste est trop loin, trop insouciant, et trop nombreux sont les ouvriers qui travaillent sur ses terres. Le fermier ne s’intéresse pas à des ouvriers temporaires et nomades. Ceux-ci n’ont qu’un patron effectif, c’est le caporal ; or, nous avons vu les défectuosités de ce patronage.

Il nous reste maintenant à étudier les effets que peut avoir le latifundium sur l’organisation de la vie publique.


III. — La vie collective


Rappelons que nous sommes ici dans un pays où la population stable est pour ainsi dire nulle.

D’après le recensement de 1881, il n’y avait que 764 personnes domiciliées dans les fermes de la Campagne romaine, réparties comme suit :

Fattori et agents 
 151
Paysans, bouviers, ouvriers fixes 
 613

soit 0,264 habitant par kilomètre carré. Telle exploitation de 15 000 hectares est conduite avec un personnel de quinze à vingt hommes[23]. Ces chiffres ont certainement augmenté par suite de la mise en culture de certaines propriétés, mais sur les domaines non transformés, qui sont l’immense majorité, le nombre des employés fixes a plutôt décru à cause de la diminution des cultures. Quant à la population émigrante, elle ne s’élève, en somme, qu’à quelques milliers d’individus campés temporairement sur le sol. Ce sol est entièrement concentré en quelques mains ; il en résulte un monopole foncier bien accentué en faveur des latifundistes.

Voisinage et associations. — Comme dans tous les pays à population clairsemée, le voisinage s’étend fort loin. À Testa di Lèpre, j’ai vu distribuer le pain aux bergers ; ce pain venait de Bracciano, distant de 40 kilomètres ; Rome est plus rapprochée, mais on trouve le pain de Bracciano meilleur. Comme les habitants sont peu nombreux. ils se connaissent facilement presque tous : il suffit de causer quelques instants avec un campagnol pour s’en convaincre. Leurs faits et gestes sont toujours signalés et connus : il y a peu de passants sur les routes, les auberges y sont rares : ceux qui se déplacent, ont les plus grandes chances de se rencontrer et ils sont sûrs d’être vus et reconnus. Ainsi s’explique la rapidité avec laquelle se répandent les nouvelles dans la Campagne. Les moyens de communication étant rares, pour ne pas dire nuls, on ne voyage qu’en voiture ou à cheval, et cela vous met en contact avec les auberges et les passants beaucoup plus que le tramway et le chemin de fer. Les laitiers qui, chaque jour, vont chercher le lait jusqu’à 20 et 25 kilomètres de Rome, jouent un rôle important dans les relations entre la ville et la campagne : ils répandent les nouvelles, font les commissions, transportent les gens qui ont à se rendre quelque part sur leur route. On voit qu’en dépit des apparences, l’habitant de la Campagne romaine est moins isolé que l’habitant de Rome : il a un cercle de relations beaucoup plus étendu.

Il n’en est pas de même des émigrants, et il est intéressant d’observer que ceux-ci transportent dans l’Agro romano leurs habitudes de voisinage telles qu’elles existent dans leur pays de montagne. Ils viennent en bandes originaires du même village et conservent ce mode de groupement, qu’il s’agisse des colons ou des guitti ; par ailleurs, ils n’ont presque aucun contact avec la population stable. Ils restent bien des exilés quoiqu’ils soient la majorité.

Les émigrants temporaires doivent à leur formation communautaire une inaptitude presque absolue à constituer des associations libres. S’il est un pays où elles sciaient nécessaires, c’est bien l’Agro romano, où les ouvriers auraient ; à s’affranchir de l’oppression des caporaux et de l’exploitation des cantines ; cependant, je n’ai pas eu l’occasion de rencontrer de coopératives.

Ce sont les pasteurs qui s’associent le plus volontiers pour mettre en commun leurs troupeaux et louer ensemble un domaine ou une portion de domaine. Il existe aussi des associations temporaires entre paysans en vue de la culture d’un champ pendant un an ou deux ; nous avons reproduit un contrat où l’une des parties est une société de seize paysans[24] C’est bien là une sorte de fermage collectif ; cependant ce mode de location est rare dans l’Agro romano et il n’est pas organisé comme en Lombardie, en Sicile ou dans les Romagnes[25] À ma connaissance, il n’existe qu’une coopérative agricole de production, c’est celle d’Ostie. Les travaux d’assainissement du marais d’Ostie ont été exécutés par une . association d’ouvriers romagnoles qui se sont fixés dans le pays assaini en obtenant de l’État des concessions de terres ; ils étaient une centaine formant trente familles. Les travaux d’aménagement et de défrichement du sol sont exécutés par la société, ainsi que le battage. Tous les trois ans, il y a une répartition du sol entre les familles ; les bœufs de travail appartiennent à la société. Cette coopérative ne bat que d’une aile, car la région ne semble pas encore susceptible de culture paysanne ; elle serait môme dissoute si le roi Humbert ne lui avait fourni des subsides.

Nous verrons plus loin qu’il existe des domaines collectifs sur le pourtour de l’Agro romano, mais ce sont des exemples de culture et de propriété communautaires qui se distinguent nettement des associations librement constituées dans un but spécial et déterminé. Les syndicats hydrauliques obligatoires entre propriétaires pour l’aménagement des eaux et l’entretien des fossés et des canaux sont une institution administrative soumise à un contrôle étroit des pouvoirs publics et qui ne peut pas être considérée comme une manifestation de solidarité privée.

Les services communaux. — Au point de vue administratif, l’Agro romano fait partie de la commune de Home qui, avec ses 208 000 hectares, est plus étendue que certaines provinces. Cette situation n’est pas sans inconvénient, car une grande ville comme Rome a des besoins très spéciaux et très différents de ceux de la campagne qui l’entoure. Il en résulte que celle-ci est un peu sacrifiée, d’autant plus que sa qualité de capitale impose à Rome des charges qui ne sont pas en rapport avec ses ressources ni avec ses besoins réels : le confortable y est quelquefois sacrifié au luxe, le nécessaire au superflu.

En 1900, les recettes de la commune s’élevaient à 28 millions de francs et les dépenses à 27 millions ; en 1909, les recettes atteignent 40 millions, mais les dépenses sont montées à 49 millions [26]. L’Agro romano figure pour 930 000 francs dans les recettes et pour 720 000 francs dans les dépenses ; on réalise donc près de 210 000 francs d’économies sur la campagne, qui pourtant a de grands besoins[27]. Si elle n’est pas sacrifiée davantage, elle le doit à la bienveillance du conseil communal, car, presque déserte ou peuplée d’étrangers non électeurs, comment pourrait-elle faire entendre sa voix ? Il est d’ailleurs question de réunir toute l’administration de l’Agro romano dans les mains d’un adjoint spécial, et de lui accorder une certaine autonomie.

Nous ne dirons rien de la police qui fonctionne de façon satisfaisante. En dépit des anciennes légendes, la Campagne romaine est aujourd’hui aussi sûre que tout autre pays. Mais il nous faut nous arrêter un instant sur la voirie, l’instruction publique et le service sanitaire.

L’Agro romano est extraordinairement pauvre en voies de communication[28]. Il existe un certain nombre de grandes routes qui partent de Rome, ce sont les anciennes voies romaines : mais elles ne sont pas reliées entre elles, de sorte qu’il est impossible de faire le tour de la ville à une certaine distance des murs ; les rares chemins transversaux qui existent sont de vraies fondrières. Aussi la construction de routes s’impose-t-elle d’une façon urgente, si on veut faciliter la mise en culture de l’Agro romano. Actuellement, les denrées agricoles de certains domaines arrivent à Rome grevées de frais de transports considérables à cause du mauvais état des chemins. La municipalité semble avoir maintenant compris ses devoirs à cet égard, puisque 200 000 francs sont prévus au budget de cette année pour la construction de routes.

La rareté des voies de communication dans la Campagne romaine est une conséquence du latifundium et de son mode d’exploitation ; cela se comprend aisément. On prétend aussi que les propriétaires ne désirent pas toujours faciliter l’accès de leurs terres au public et ne voient pas avec plaisir leurs domaines coupés par des routes. Certains d’entre eux tout au moins ne mettent aucune bonne volonté à favoriser l’organisation des services publics. Ainsi ils demandent parfois des prix de loyer excessifs pour le logement des médecins qui, faute de centres habités, doivent forcément s’installer dans les fermes. On me cite le cas d’un propriétaire qui demande 1 400 francs de loyer pour une ancienne auberge composée d’un rez-de-chaussée, de trois pièces au premier, d’une écurie et d’un petit jardin ; le prix normal serait de 500 à 600 francs ; il réclame en outre le remboursement des réparations indispensables pour l’installation du médecin. Un des quatre vétérinaires de l’Agro romano n’a pas encore pu être installé, dans l’impossibilité où on est de lui trouver un logement. Les propriétaires se refusent énergiquement à vendre la moindre parcelle de leurs terres ; aussi est-on souvent obligé de recourir à l’expropriation, de payer le terrain 50 centimes le mètre et de construire une maison pour le médecin et l’école.

Car le Latifundium oppose à organisation de l’instruction publique les mêmes obstacles qu’à l’organisation sanitaire. Les écoles sont rares et le plus souvent installées fort mal, faute de locaux convenables, dans une salle de ferme louée fort cher. Il y a actuellement dans l’Agro romano 27 écoles mixtes donnant l’instruction à 1 250 enfants ; 210 élèves fréquentent les écoles du soir et 225 les écoles du dimanche. Tous ces chiffres indiquent un progrès sensible sur les années précédentes. Il faut remarquer d’ailleurs que les paysans semblent peu à peu comprendre l’utilité de l’instruction ; c’est surtout vrai de ceux qui ont des parents ou des amis émigrés en Amérique. Ces derniers leur prêchent la nécessité de la propreté et de l’instruction pour les enfants. Les instituteurs débutent avec un traitement de 1 800 francs et peuvent arriver à 3 100 francs au bout de trente ans de service ; ils ont droit à une retraite et sont mis sur le même pied que les instituteurs de Rome. Le budget de l’instruction publique qui s’élève à 150 000 francs environ, est appelé à s’augmenter, car on projette la construction d’écoles avec jardins et logements pour l’instituteur et le médecin.

Il y a toute une population qui échappe à l’ instruction, ce sont les émigrants qui sont souvent campés fort loin des écoles ; d’ailleurs, faute de locaux, l’obligation scolaire reste lettre morte. La municipalité songe à créer quatre écoles ambulantes qui, munies d’un matériel facilement transportable, pourront se déplacer chaque année de façon à s’installer dans les endroits où la population nomade attirée par les cultures sera la plus nombreuse. En attendant que la commune ait institué ses écoles ambulantes, l’initiative privée a déjà pris les devants. En 1904, la section romaine de l’Union féminine nationale ouvrait à Lunghezza, dans le local de l’école communale, la première école du dimanche[29]. En 1907-1908, sept écoles fonctionnèrent au profit de 340 élèves des deux sexes : on a aussi organisé quelques cours du soir. Les maîtres sont presque tous des instituteurs des écoles de Rome qui font preuve d’un grand dévouement en sacrifiant leur dimanche pour aller fort loin et par des chemins souvent peu praticables instruire les enfants abandonnés des familles de guitti ; la rétribution qu’on leur alloue couvre à peine les frais de voyage et de nourriture. Ces écoles libres, dont la dépense annuelle s’élève pour chacune à 900 francs environ, reçoivent des subventions de l’État, et des communes et des dons particuliers [30]. Elles se heurtent parfois au mauvais vouloir des propriétaires ou des fermiers qui leur refusent le local nécessaire ; les paysans doivent alors construire une cabane de roseaux qui sert de classe ; mais, même dans ce cas, le propriétaire qui est maître chez lui peut interdire la tenue de l’école : cela s’est vu et ne devrait soulever aucune protestation si le latifundium ne constituait pas un monopole foncier qui ainsi entrave la liberté d’autrui.

Les maîtres se plaignent aussi parfois d’être en butte à l’hostilité du clergé, et j’ai pu constater, en effet, que celui-ci a peu de sympathie pour ces écoles. Il serait téméraire de ma part de juger si ces plaintes sont fondées et si cette défiance est justifiée, mais il est assez surprenant que jusqu’ici le clergé n’ait presque rien fait pour l’instruction dans l’Agro romano. À Rome, vingt mille enfants fréquentent les écoles congréganistes ; il n’y a, dans toute la Campagne romaine, qu’une seule école de ce genre tenue par des religieuses, à Pratica di Mare [31] Cependant il est certain que beaucoup des grands latifundistes romains auraient plus de sympathie pour les écoles organisées par le clergé que pour d’autres.


Le culte. — L’insouciance du clergé romain à l’égard des écoles apparaîtra toute naturelle quand on saura de quelle façon est organisé le service du culte dans la Campagne romaine. On reconnaîtra là aussi les fâcheux effets du latifundium et de la malaria.

Faute de population permanente et dense, il n’y a pas de clergé stable dans l’Agro romane. On y compte à peine quelques paroisses dont la juridiction ne dépasse pas les limites du domaine sur lequel elles se trouvent[32]. Presque tout le reste du territoire est réparti, au point de vue ecclésiastique, entre certaines paroisses de Rome ou des diocèses environnants : Tivoli, Frascati, Albano, etc… La juridiction du curé de Saint-Laurent-hors-les-Murs, par exemple, s’étend jusque près de Bagni, à vingt kilomètres de son église ; ce cas n’est pas isolé. Il en résulte qu’au point de vue religieux, l’Agro romano est dans l’abandon. Pour y remédier, Pie IX avait chargé un hospice de vieux prêtres d’organiser le service du culte aux environs de Rome ; mais c’est seulement en 1897 que quelques prêtres zélés aidés de laïcs dévoués ont organisé le service religieux dans la Campagne romaine d’une façon effective. Chaque dimanche 43 prêtres vont dire la messe dans les chapelles qui existent sur beaucoup de domaines : l’une d’elles est à 53 kilomètres de Rome. Comme les chemins de fer ne mènent pas partout, la plupart des prêtres vont en voiture ou à cheval ; le directeur de l’œuvre que j’ai accompagné un jour fait 23 kilomètres en cabriolet avant d’arriver à la chapelle qu’il dessert. Le manque de logement ne permet pas d’avoir des prêtres à demeure : c’est une conséquence du latifundium. Il est assez piquant de trouver un vrai pays de missions aux portes de Rome, capitale de la chrétienté, où surabondent moines et prêtres.

L'Opéra per l’assistenza religiosa e civile dell’Agro romano tire ses ressources des contributions des propriétaires, des subventions de l’Hospice des Cent Prêtres et de sermons et concerts de charité. C’est une œuvre privée qui ne reçoit aucun subside de l’autorité ecclésiastique. Elle ne borne pas son activité à la célébration du culte et à l’enseignement du catéchisme ; elle vient aussi en aide matériellement aux paysans en leur distribuant des vêtements, des couvertures, en leur prêtant assistance pour les formalités qu’ils peuvent avoir à remplir, en les faisant admettre à l’hôpital, etc… On voudrait aussi organiser des caisses d’épargne, créer des associations pour supprimer les caporaux et s’opposer à l’exploitation des ouvriers. Ce sont encore là des projets. Le dernier est très louable, mais semble voué à un échec certain, car l’Œuvre tire ses principales ressources des propriétaires et des fermiers ; or, vouloir organiser les ouvriers c’est probablement s’aliéner les patrons, du moins les patrons de l’Agro romano. On a aussi essayé d’ouvrir une ou deux écoles dominicales, mais ces tentatives à peine ébauchées n’ont pas eu de suite : on profite seulement du catéchisme pour apprendre à lire aux enfants. C’est peu, et il faut bien reconnaître que rien de sérieux n’a été fait jusqu’à ce jour par la société pour l'instruction. Grâce à cette organisation, les habitants temporaires de l’Agro romano ne sont pas privés de tout secours religieux ; les chefs de gare, les régisseurs, les médecins sont chargés par la société de lui télégraphier toutes les fois que la présence d’un prêtre est nécessaire.

Mais il y a mieux à faire ; c’est de fonder des paroisses dans la Campagne romaine. Cette initiative a été prise par un prêtre belge, Mgr le chanoine Bodau, à qui ses relations avec les directeurs de la société belge du tramway de Rome à Tivoli et de l’établissement thermal de Bagni, ont donné l’idée de construire une église dans cette dernière localité. En dehors de la station et de l’établissement il n’y avait là que quelques masures, mais Bagni s’est développé et peut devenir un jour un centre important. La nouvelle paroisse compte près de 1 500 habitants, répartis pour la plupart dans ces misérables hameaux de cabanes que nous avons appris à connaître. L’église est aujourd’hui suffisamment avancée pour servir au culte. C’est grâce aux subsides de ses amis de Belgique et de France que Mgr Bodau a pu réaliser son œuvre [33] ; Au début, tout au moins, les Romains étaient assez sceptiques sur l’issue de son entreprise, mais le succès lui a donné raison et il projette d’ajouter à son église une école et un hôpital [34]. En attendant la pleine réalisation de son plan, son initiative a porté ses fruits, puisqu’elle a démontré qu’il était non seulement possible mais nécessaire et urgent d’organiser des paroisses dans l’Agro romano. Son exemple a entraîné l’autorité ecclésiastique, qui a décidé la création de sept paroisses rurales : l’une d’elles est à la veille de fonctionner. Mais là encore se révèlent les inconvénients du latifundium : les propriétaires se font tirer l’oreille pour vendre leur terrain ; ils permettraient bien de construire les églises, mais ils ne voudraient pas se dessaisir du sol. Avec juste raison l’administration diocésaine veut être maîtresse chez elle ; de là des négociations difficiles et de longs retards. Ces mêmes difficultés, l’œuvre d’assistance religieuse les rencontre pour faire entretenir, restaurer ou agrandir les chapelles appartenant aux propriétaires.

On voit, par les exemples que nous venons de citer, quels obstacles apporte le latifundium à la bonne organisation des services publics. Ces obstacles ne sont pas insurmontables car il reste aux pouvoirs publics la ressource de l’expropriation, mais cette procédure est une source de complications, de dépenses et une cause de retards ; d’autre part, l’initiative des particuliers est souvent paralysée, car ils ne peuvent trouver un endroit où poser le pied librement. À vrai dire, toute la vie sociale dépend du bon plaisir des latifundistes ; ils pourraient faire le vide dans la Campagne romaine et alors à quoi bon des routes, des écoles, des églises, des médecins. Ceci n’est pas une • pure hypothèse puisque nous savons que le pâturage tend à devenir exclusif et que nous avons pu constater sur certains domaines une dépopulation presque totale par suite de l’abandon de la culture. Jusqu’ici on s’est peu occupé des émigrants temporaires, de ces étrangers qui ne sont pas de la commune, qui changent de résidence presque chaque année, et on les a laissés dépourvus de tout- ce que la civilisation met aujourd’hui à la portée des hommes. Il faut bien reconnaître que les latifundistes ont ici gravement manqué à leurs devoirs de patrons, et c’est ce qui les fait considérer par certains, comme des obstacles absolus au progrès et au bon ordre social, obstacles qu’il faut supprimer de gré ou de force.

Par lui-même le latifundium n’engendre pas l’anarchie. On le rencontre dans l’Allemagne orientale et les services publics fonctionnent normalement, mais là le patron ne se dérobe pas à ses charges : il existe des biens qui constituent à eux seuls des communes fermées dont les propriétaires possédant tout le sol sont revêtus de l’autorité publique communale, mais doivent subvenir à tous les services publics communaux : voirie, enseignement, culte, etc.. C’est l’ancien système féodal, c’est le fonctionnement normal du régime latifundiste, qui est le régime du grand patron patriarcal. Les latifundistes romains ne conçoivent pas leur rôle de la même façon ; ils n’ont aucune idée de leurs devoirs de grands propriétaires ruraux, et du fait qu’ils ne remplissent pas leur fonction, tous les autres rouages de l’organisation sociale se trouvent faussés. Leur utilité apparaît nulle et ceci est un grave danger pour eux, car tous les organes inutiles disparaissent par atrophie ou par suppression violente.

Pour caractériser en deux mots les conséquences du latifundium dans l’Agro romano, il semble que nous puissions dire qu’il aboutit au régime de l’anarchie. Le propriétaire ne remplit pas son rôle de patron, un peu par sa faute, un peu par la faute du latifundium ; la famille ouvrière exilée de son foyer pendant dix mois de l’année mène une existence misérable, précaire et presque nomade, elle subit des influences désorganisatrices et est la victime d’une foule d’intermédiaires qui, dans une société saine, contribueraient au contraire à lui faciliter l’existence ; enfin les organismes de la vie collective sont inexistants ou insuffisants.

C’est de cet état d’anarchie que dérive la question agraire. Par suite d’une direction patronale insuffisante ou inintelligente, d’immenses espaces restent dépeuplés, n’offrant que des moyens d’existence insuffisants et précaires aux populations surabondantes des confins qui ne font qu’errer dans la Campagne romaine sans pouvoir s’y fixer. Le latifundium n’est pas seul responsable de la situation de l’Agro romano, mais il est actuellement un obstacle aux transformations nécessaires.



  1. Cf. Werner Sombart, La Campagna romana, traduction italienne par Jacobi, Turin, Lœscher, 1891 ; Ghino Valenti, La Campagna romana e il suo avvenire economico e sociale (Giornale degli Economisti, 1893, vol. VI). — Il est peu de pays sur lesquels on ait autant écrit que sur la Campagne romaine. Cf. De Cupis, Saggio bibliografico degli scritti e delle leggi sull’Agro romano, Rome, 1903.
  2. Op. cit., p. 69.
  3. W. Sombart, La Campagna romana, p. 85.
  4. Ce fattore n’est guère qu’un contremaître, à la différence du fattore toscan qui est un vrai régisseur dont l’autorité s’étend sur toute l’exploitation du domaine.
  5. Pour soustraire ses terres à la chasse banale, il faut les clore d’un mur ou d’un treillage de 2 mètres de haut : il n’y a que les réserves royales de Castel Porziano qui soient dans ce cas. Lors des dernières élections, en mars 1909, le duc Caëtani, grand propriétaire mais candidat, a déclaré qu’il n’accorderait pas une minute de son attention à tout projet de loi qui tendrait à restreindre la liberté de la chasse dans la Campagne romaine. Le dimanche, tout Romain qui franchit les murs à son fusil en bandoulière. Sur le littoral, lors du passage des cailles, la chasse est assez fructueuse ; on trouve aussi des bécasses dans les bois et du gibier d’eau dans les étangs et les marais. Ce travail de simple récolte fournit des moyens d’existence à toute la population de certains villages de montagne, dont les hommes passent huit mois de l’année dans les plaines basses du littoral où ils vivent exclusivement de la chasse. Le gibier acheté et centralisé par des courtiers est expédié à Rome et à l’étranger.
  6. C’est sons ce nom qu’on désigne le pays dont Frosinone est le centre et dont les habitants portent comme chaussures les ciocie, sortes de sandales en cuir souple retenues par des courroies enroulées autour de la jambe.
  7. Cervara est à plus de 1 000 mètres d’altitude.
  8. La culture mixte (coltura promiscua) est d’un usage général dans toute l’Italie centrale. Elle consiste à associer dans le même champ une plante annuelle (céréale ou fourrage) avec une plante vivace (vigne, olivier, mûrier). Le même sol porte ainsi deux récoltes simultanées.
  9. En 1908, on a récolté à Cervara 3 600 hectolitres de froment sur 600 hectares, 1 200 hectolitres de vin sur 200 hectares en culture mixte ; en 1907, 300 hectolitres de maïs sur 100 hectares ; en 1908-1909, 200 hectolitres d’huile.
  10. C’est un caractère des Apennins d’avoir un profil très accentué et des pentes très abruptes ; cela tient à l’âge géologique récent de ces montagnes qui, datant de l’époque tertiaire, souvent même du pliocène, n’ont pas encore subi une longue érosion.
  11. Cf. Le correnti periodiche di migrazione interna in Italia durante il 1905. Roma, 1907, publié par l’Office du travail.
  12. C’est ce qu’établit fort bien la publication de l’Office du travail citée plus haut. Les courants migratoires ne se limitent pas à la province de Rome, mais s’étendent, suivant la saison, à la Capitanate, à la Lombardie, à la Basilicate, à la Sicile, etc.
  13. Dans certaines communes, sa durée est fixée à une génération.
  14. Il y aurait bien des observations à faire au sujet du contrat a miglioria qui est certainement favorable à la mise en valeur du sol et à la stabilité de la famille paysanne, mais qui tient le propriétaire à l’écart de la direction des améliorations et qui semble moins avantageux pour le colon que le métayage ou l’emphytéose.
  15. Voici le texte d’un contrat de colonage publié par l’Inchiesta agraria :

    « Pour satisfaire un vif désir de beaucoup de journaliers demandant de la terre à moitié pour la semer en mais et en blé, toujours travaillant à la bêche, l’administration de M… donnera la terre bonne pour cet usage aux conditions suivantes :

    « 1° On ne donnera le terrain qu’à une société représentée par un individu qui devra signer le présent contrat en se portant garant pour ladite société, laquelle, pour avoir une étendue de terre raisonnable, devra être composée d’au moins seize personnes ;

    « 2° Le bêcbage doit commencer le 10 décembre et être terminé le 10 mars. On ne doit pas travailler par temps de pluie ou de gelée ;

    « 3° Le maïs sera partagé à moitié. La semence fournie par l’administration à mesure rase sera rendue à mesure comble (Cette augmentation peut se justifier par le fait que le grain de semence nettoyé et trié a une valeur marchande plus considérable que le grain ordinaire) ;

    « 4° La société doit battre le maïs sur une aire faite par elle à l’endroit désigné, mais qui sera à proximité des champs ;

    « 5° Si, pour la préparation du sol et pour les travaux de semailles du blé, la société ne fait pas les opérations voulues, elles seront exécutées à ses frais par l’administration ;

    « 6° Le transport du blé est à la charge de l’administration ;

    « 7° Le personnel de la batteuse, sauf le chauffeur et l’engraineur, est fourni par la société qui paie en nature, sur sa part, 4 pour 100 du produit total pour l’usage de la batteuse ;

    « 8° Le blé est partagé à moitié. La semence est rendue à l’administration avec l’augmentation usuelle ;

    « 9° L’administration peut faire semer un grain spécial, à son choix, en échangeant à la société sa part pour du grain ordinaire ;

    « 10° Ce contrat est valable pour les deux récoltes successives, maïs et blé. »

  16. Cf. W. Sombart, La Campagna romana, p. 93.
  17. D’après la publication précitée de l’Office du travail sur les migrations internes, les salaires seraient (1905) :
    Ouvriers adventices

    Ouvriers fixes

    Femmes

    Janvier. . . 1.50 1,83 »
    Février. . . 2 » 1,83 1;20
    Mars. . . 2,20 1,90 1,15
    Avril. . . 2,25 2 » 1,25
    Mai. . . 2,60 2,35 1,25 — 1,35
    Juin. . . 3 » 2,40 1,75
    Juillet. . . 4 » 2,50 2,50
    Septembre. . . 1,50 — 2,50 2 » 1,50
    Octobre. . . 1,20 — 1,75 1,90 1,10 — 1,25
    Novembre. . . 1,20 — 1,75 1,90 1,10
    Décembre. . . Id. Id. Id.

    La statistique n’indique pas ce qu’elle entend exactement par ouvriers fixes et ouvriers adventices. Ces salaires sont plus élevés que ceux des pays d’émigration, mais j’ai lieu de croire que les salaires réellement touchés par les ouvriers sont souvent inférieurs aux chiffres cités plus haut.

  18. Un prêtre belge, professeur dans un séminaire romain, avait voulu syndiquer les ouvrières d’un village qui, travaillant à domicile, gagnaient des salaires dérisoires. Il croyait avoir réussi lorsque ces femmes s’imaginèrent que, si elles obtenaient une augmentation de salaires, elles verraient aussi leurs impôts augmenter. Il n’y eut plus rien à faire.
  19. Dans une caisse mutuelle d’épargne et de prêts de Rome, on découvrit un jour qu’un des membres empruntait de l’argent pour le prêter ensuite à un taux usuraire à ses camarades qui n’avaient pas idée de s’adresser directement à leur caisse.
  20. Cf. Istituzione di Uffici interregionali di coliocamento nei lavori agricoli e nei lavori pubblici, Rome, 1907, p. 14 (Supplément au Bulletin de l’Office du travail).
  21. Plus de (1 200 hectares au lieu de 315.
  22. Cf. Angelo Celli, Come vive il Campagnolu dell'Agro romano, Rome, Società éditrice nazionale, 1900.
  23. Cf. W. Sombart, op. cit., p. 111-121.
  24. V. supra, p. 68.
  25. Cf. Le affilanze collettive in Italia, Piacenza, 1906. (Enquête de la Fédération des Syndicats agricoles).
  26. Messagero du ier mars 1909.
  27. Voici le budget sommaire de l’Agro romano :
    Recettes.
    Impôt foncier… 605 073 francs.
    Taxe sur le bétail (486 246 bêtes)….. 275 000 —
    Remboursements pour le transport des malades non indigents. 1 000 —
    Remboursements par les propriétaires de la quinine distribuée gratuitement. 49 000 —

    Total… 720 513 francs.
    Dépenses.
    Voirie…… 200 000 francs.
    Service sanitaire…… 293 300 —
    Police…… 36 440 —
    Instruction publique….. 147 420 —
    Prix aux agriculteurs….. 20 000 —
    Bonification (assainissement, etc.)….. 23 333 —

    Total… 930 073 francs.

    Économies : 930 078 — 720 313 = 209 360 francs. En 1883, les recettes de l’Agro étaient de 900 000 francs et les dépenses de 234 000 francs : bénéfice au profit de la ville = 666 000 francs ; en 1901, les recettes s’élevaient à 795 000 francs : et les dépenses à 369 000 francs : bénéfice de la ville = 426 000 francs. On voit que la situation de la Campagne s’est améliorée puisqu’elle n’est plus frustrée que de 209 360 francs.

  28. En 1901, on répartissait ainsi les voies de communication dans l’Agro romano.
    Routes provinciales . . . 180 kilomètres.
    — syndicales . . . . . 7 —
    — communales . . . . . 221 —
    — vicinales . . . . . 144 —

    Total . . . 332 kilomètres.

    soit, pour une superficie de 2 080 kilomètres carrés, une proportion de 267 mètres par kilomètre carré. Dans la province de Crémone, il existe 1 289 mètres de routes par kilomètre carré (Cf. Cadolini, Il bonificamento dell’ Agro romano. Rome 1901).

  29. Le comité directeur est composé de MM. le Prof. Angelo Celli, Giovanni Cena et de Mmes Anna Geili et Sibilla Aleramo. Il est à noter qu’aucune de ces quatre personnes n’est romaine d’origine.
  30. Cf. Le scuole festive dell’Agro romano. Rome, 1908. Unione, cooperativa éditrice.
  31. On peut mentionner aussi l’école des Trois-Fontaines, fondée et entretenue par les Trappistes, mais dont les maîtresses sont laïques. Il y a aussi sept curés qui, faute de locaux, sont chargés par la commune de tenir l’école publique.
  32. Castel di Guido, par exemple, est une des douze paroisses de l’évêché suburbicaire de Porto. Le territoire de cette paroisse se confond avec celui du domaine qui appartient à l’hôpital du Saint-Esprit ; sa population stable ne s’élève peut-être pas à vingt personnes.
  33. Ce sont des dames françaises qui viennent de Rome tous les dimanches faire le catéchisme aux enfants de la paroisse.
  34. Il y a à Bagni une petite colonie de cultivateurs d’asperges auxquelles les eaux chaudes sulfureuses sont très favorables. Le curé belge de Bagni s’intéresse très vivement à cette culture : sous sa conduite les maraîchers ont planté une aspergerie dans les jardins du Vatican.