La Question des Serpentins

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La Question des Serpentins
Émile Gautier

Extrait de : La Science Française, 22 mai 1896


LA QUESTION DES SERPENTINS

C’est une question éminemment parisienne que celle des serpentins, et, en dépit du vieux proverbe qui veut que, passé la fête, on prenne congé du saint, personne ne saurait trouver inopportun ni déplacé que je la soulève au moment où un nouveau conseil municipal s’apprête à. prendre la barre du gouvernail en main.

Au demeurant, si la Science Française possède nombre d’abonnés, de lecteurs et d’amis en province et à l’étranger, elle en possède également beaucoup à Paris, dont elle a le devoir d’étudier les besoins et de défendre les intérêts. Sans compter que Paris, étant toujours et quand même la Ville Lumière, la capitale virtuelle du monde civilisé, la Mecque intellectuelle vers laquelle convergent, quoi qu’on dise et quoi qu’on fasse, les yeux des foules hypnotisées, tous, même ceux qui habitent ailleurs et n’y sont jamais venus, doivent souhaiter que Paris soit propre, élégant, esthétique et coquet.

Ce qui ne saurait s’obtenir si la question des serpentins n’est, entre cent autres questions, rationnellement résolue.

Cette question est double.

Pendant les batailles de papier du Mardi-Gras et de la Mi-Carême, tandis que la population joyeuse, sans plus de souci des angoisses du struggle for life que des fumisteries de la politique, roule le long des boulevards ses flots de viande endimanchée, le papillotement des serpentins est plutôt un joli spectacle.

Fragiles emblèmes de l’éphémère camaraderie à fleur de peau, ondoyante et banale, emplissant à ces dates-là l’âme des multitudes, ces couleuvres inoffensives et gaies, qui vont, viennent, s’entrecroisent, entortillent, au hasard d’une enfantine balistique, les cous, les tailles et les bras, ou dégoulinent en polychromes feux d’artifices du haut des balcons, sont vraiment faites à souhait pour le plaisir des yeux et la sérénité du cœur. Même le lendemain, quand ils enguirlandent — combien drôlement ! — les lampadaires et les arbres d’un chimérique fouillis de rubans encore pimpants et frais, cela donne à Paris l’amusant aspect d’une ville de rêve, comme on n’en voit que dans les contes de fées.

Le malheur est que ce n’est qu’une illusion — qui ne dure guère. Aussitôt qu’il a plu, ou, simplement, que l’atmosphère fuligineuse et corrosive d’une agglomération industrielle de deux millions et demi de laborieuses poitrines a commencé son œuvre, ce n’est plus partout qu’un échevèlement piteux de haillons sans nom, gris, sales et bêtes — un scandale, une horreur !

Le pire, c’est que c’est aussi désastreux qu’ignoble et vilain, nos arbres, dont les jeunes bourgeons sont précisément en train d’éclore, meurtrissant de tous côtés leurs trop tendres pétioles à une insolite cravate ou à un corset saugrenu de papier. Ils n’avaient pourtant pas besoin, les pauvres, de cette gêne nouvelle, eux qui manquent déjà d’air, de lumière et d’espace, et dont les racines anémiques sont condamnées à languir au sein d’un indescriptible compost, imprégné plus que de raison de carbures d’hydrogène, de virus et d’acides variés !

L’édilité parisienne a fini par comprendre qu’il y avait là quelque chose de déshonorant pour la cité dont elle a la toilette à sa charge. Aussi, dès le lendemain des saturnales, elle mobilise une armée de travailleurs munis d’échelles, de crochets et de serpes, avec la mission de peigner les arbres et les maisons, d’arracher les serpentins et de les balayer, pêle-mêle avec l’entassement des confettis qui veloute le pavé des grandes voies d’une mouvante haute lisse de plusieurs centimètres d’épaisseur, à l’égout, puis à la rivière. Cela ne va pas — comme bien on pense — sans quelques dégâts ni quelques mutilations. Les serpentins tiennent bon, en effet : quand on tire dessus avec un peu de force, les boutons — les feuilles et les fleurs de demain — s’arrachent à leur suite. Tant et si bien que les arbres, demeurés nus après l’échenillage, ont l’air de malheureuses femmes assez brutalement déshabillées, pendant le sac d’une ville, pour que des lambeaux de chair restent collés aux chemises. Heureux encore lorsque, pour économiser du temps et de l’effort, l’on n’ampute pas, sans plus de façons, les branches récalcitrantes !…

Ce vandalisme périodique ne laisse pas, par-dessus le marché, de coûter assez cher. On m’a parlé de 6.000 ou 7.000 francs par chaque expérience : je ne me sens pas étonné ; je serais plutôt enclin à considérer ce chiffre comme inférieur à la réalité.

L’idéal serait évidemment que cette besogne s’opérât automatiquement, toute seule, et gratis pro Deo.

Or, ainsi que j’ai déjà pris la peine de l’expliquer ailleurs, ce desideratum n’a rien d’utopique. Pour qu’il passât dans la réalité municipale, ne suffirait-il pas que les serpentins, au lieu d’être imperméables et insolubles, fondissent, sous l’action de l’humidité, comme le sucre et le sel ? Dans ces conditions, en effet, à défaut de l’averse providentielle, un bon arrosage à la lance aurait tôt fait, sans nuire aux arbres (au contraire), de les débarrasser de leurs ignominieuses et meurtrières perruques carnavalesques, puisque tout s’en irait en bouillie.

Si simple qu’elle soit, la thèse comporte peut-être, cependant, quelques menus développements et commentaires.

Allons-y donc !

Le papier des serpentins, comme tous les papiers, consiste essentiellement en un magma de fibres textiles quelconques, réduites en pâte et feutrées de façon à devenir les feuilles lisses et minces que tout le monde connaît. Pour consolider cet assemblage, nécessairement précaire, on a recours, après coup, à l’encollage, c’est-à-dire que la cohésion et la solidarité des innombrables éléments si menus dont la juxtaposition constitue le papier, sont assurées au moyen de l’addition d’une matière agglutinante, d’une colle, qui les cimente en quelque sorte — comme on maçonne les moellons ou les briques d’un mur — et en fait un tout homogène et continu. Non seulement, de cette façon, le papier est plus solide et ne boit pas l’encre, mais il est aussi plus apte à recevoir la « charge », c’est-à-dire le kaolin, qui en augmente le poids mort, et dont la mono manie intéressée des fabricants serait de grossir indéfiniment la dose.

Malheureusement — je dis « malheureusement » au point de vue spécial qui nous occupe — on encolle d’ordinaire le papier au moyen de savons résineux à base d’alumine, qui finissent par composer, avec la pâte à papier, une sorte de vernis à peu près totalement réfractaire à l’action de l’eau. Il est vrai de dire que de tous les modes d’encollage, c’est l’encollage aux résinâtes insolubles qui coûte le moins cher. Dans les usages ordinaires de la vie, on n’a guère l’occasion de s’en plaindre, mais quand il s’agit de serpentins, es otro cantar. L’eau n’ayant d’autre action sur les serpentins encollés de cette façon qu’une action décolorante, ils ne se désagrègent qu’avec une désespérante lenteur, à telles enseignes que si l’on n’y mettait pas bon ordre, comme je viens de le dire, à grands frais, au beau milieu de l’été, quatre mois après les promenades du Bœuf gras et de la Vache enragée, ce serait encore partout une lamentable exhibition de guenilles pisseuses et fripées.

Il en serait tout autrement si le papier des serpentins, à pâte mécanique, c’est-à-dire à fibres très courtes, était encollé avec une pâte soluble — avec de la fécule, par exemple, — ou avec de la dextrine. À la première pluie un peu copieuse, en effet, — une pluie qui pourrait être artificielle ( « les lanciers du Préfet » Ils sont faits pour ça), la colle n’aurait rien de plus pressé que de se dissoudre, et les fibres du papier n’étant plus retenues par aucune force agglutinante, céderaient à la traction de la pesanteur, et tomberaient en poussière ou en boue. En quelques heures. eu quelques minutes peut-être, tout serait nettoyé, comme qui dirait par l’opération du Saint-Esprit ou plutôt de saint Médard, sans qu’il en ait coûté le moindre centime additionnel aux contribuables.

Ne me dites pas, comme on a essayé de me le dire, que cette brusque dissolution, cette averse de colle liquide, va graisser le pavé et transformer Paris en un immense casse-cou perfide et gluant. Tout d’abord, la dose de colle devra être infiniment faible, tout juste ce qu’il faut pour donner au papier la cohésion nécessaire pour résister au lancé. Jamais, par conséquent, cette colle, répartie sur de vastes espaces, ne pourra fournir seulement autant de matières visqueuses, fécondes en glissades et en chutes, qu’en répand en une nuit, sur une superficie restreinte, sous forme de purée de légumes et d innommables arlequins, l’armée des maraîchers, tripiers, bouchers, poissonniers, etc., virevoltant autour des Halles. Rien n’empêche, au surplus, les autorités municipales de faire procéder, dès l’aube, au lendemain de chaque kermesse serpentine, à un sérieux arrosage à la lance, suivi d’un balayage méthodique, de façon qu’à huit heures du matin tout soit remis en état. N’est-ce pas à la faveur de semblables mesures que la circulation est quotidiennement rendue possible dans le quartier Saint-Eustache ?

Il s’agit tout simplement d’en faire, deux ou trois jours par an, dans les artères favorites de la rigolade parisienne, une habitude réglementaire : ce n’est pas, apparemment, la mer à boire.

Ne me dites pas davantage que la fonte des serpentins va se traduire par une pluie de taches, d’autant plus redoutables que, le papier de ces fanfreluches étant généralement du papier teinté, les éclaboussures seront fatalement multicolores et auront tôt fait de métamorphoser robes, redingotes et chapeaux en autant de pans d’arc en ciel !

Je répondrais que ces taches, en mettant les choses au pis, seront toujours moins fâcheuses que les taches banales, contre lesquelles nulle puissance humaine ne saurait garantir les promeneurs, de la simple boue de Paris — la plus infâme, la plus tenace et la plus dévorante de toutes les boues[1].

Mais à quoi bon ce pessimisme ? Non seulement, ce danger n’est à craindre que les jours de pluie, c’est-à-dire les jours où le parapluie est de rigueur, mais la quantité de matière colorante occluse dans le papier des serpentins, où, du reste, il y a de fortes chances qu’elle reste fixée à la cellulose, est si faible (quelques milligrammes à peine par kilogramme) qu’elle peut et doit évidemment être tenue pour négligeable.

Ajoutons, enfin, que, comme je l’ai déjà dit, il ne tient qu’aux gardiens de nos destinées urbaines de faire disparaître, en une nuit, l’effet avec la cause.

Quant à l’objection qui consiste à insinuer que le fait de précipiter à la Seine, émonctoire naturel de toutes les ordures et résidus, jusques et y compris les confettis, de Babylone, pourrait peut-être faire mourir les poissons, on me pardonnera de me contenter d’en rire. D’une part, en effet, le papier est fait de cellulose, c’est-à-dire de la même substance qui sert d’étoffe fondamentale et de substratum aux feuilles et aux herbes dont les poissons font volontiers leur ordinaire. D’autre part, il ne doit guère rester en Seine de poissons à tuer : ils sont tous morts — ou peu s’en faut — empoisonnés par l’épanchement des vidanges, et la Ville de Paris sait ce qu’il lui en a coûté pour indemniser les adjudicataires de la pêche.

La cause est entendue.

Tel est, du reste, l’avis de M. le Préfet de Police, qui, frappé par la simplicité de la solution, que j’avais cru devoir lui soumettre, en a immédiatement saisi le laboratoire municipal. Là, ma proposition a été tournée et retournée sous toutes ses faces par les spécialistes, qui, finalement, n’ont pu rien y trouver de rédhibitoire ni d’impraticable à reprendre. M Girard m’a même fait l’honneur de me convoquer, l’autre jour, pour me demander des explications complémentaires, et m’inviter à lui présenter un type de papier idéal.

M’est avis que le plus simple serait d’ouvrir un concours. Je n’y figurerai pas personnellement, n’étant pas fabricant de papier. Mais s’il est, dans la clientèle de la Science Française, un fabricant de papier que l’œuvre tente, il sait désormais ce qu’il lui reste à faire. Il va de soi que nous nous tenons d’avance à son entière disposition.

Émile Gautier.
  1. C’est ce point que, dans les grands magasins de nouveauté, on se sert méthodiquement de la boue de Paris, en guise de pierre de touche à la portée de tous, pour essayer les étoffes. Toute teinture nouvelle qui ne résiste pas aux morsures de la boue de Paris est immédiatement mise au rancart. Ainsi s’explique la présence permanente, chez nombre de teinturiers, de tonneaux entiers de ce bizarre réactif, dont si peu de ceux qui collaborent de leurs propres pieds et de leur propre estomac à sa fabrication, soupçonnent le rôle industriel et social. Comme cette boue est d’un usage incommode et malpropre, on a même songé à en composer d’artificielle, par synthèse chimique Et le plus fort, c’est que, parait-il, on y est arrivé, en dissolvant dans l’eau de l’urée, des sels ammoniacaux, du sel marin, du carbonate le potasse et du sulfate de soude ! La fausse boue ! Après celle-là — le dernier cri de la chimie — il faut tirer l’échelle.