La Religion du Capital/4C

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B. Élu du Capital La Religion du Capital
4. L’Écclésiaste ou le livre du capitaliste
C. Devoirs du capitaliste
D. Maximes de la sagesse divine


§ 1.


1. - Beaucoup sont appelés, et peu sont élus ; tous les jours, je réduis le nombre de mes élus.


2. - Je me donne aux capitalistes et je me partage entre eux ; chaque élu reçoit en dépôt une parcelle du Capital unique ; et il n’en conserve la jouis­sance que s’il l’accroît, que s’il lui fait faire des petits. Le Capital se retire des mains de celui qui ne remplit pas sa loi.


3. - J’ai choisi le capitaliste pour extraire de la plus-value; accumuler les profits est sa mission.


4. - Afin d’être libre et à J’aise dans la chasse aux bénéfices, le capitaliste brise les liens de J’amitié et de l’amour; il ne connaît ni ami, ni frère, ni mère, ni femme, ni enfants, là où il y a un gain à réaliser.


5. - Il s’élève au-dessus des vaines démarcations qui parquent les mortels dans une patrie et dans un parti; avant d’être Russe ou Polonais, Français ou Prussien, Anglais ou Irlandais, blanc ou noir, l’élu est exploiteur ; il n’est monarchiste ou républicain, conservateur ou radical, catholique ou libre-penseur, que par-dessus le marché. L’or a une couleur; mais devant lui, les opinions des capitalistes n’ont point de couleur.


6. - Le capitaliste embourse avec la même différence l’argent mouillé de larmes, l’argent taché de sang, l’argent souillé de boue.


7. - Il ne sacrifie pas aux préjugés vulgaires. Il ne fabrique pas pour livrer des marchandises de bonne qualité, mais pour produire des marchandises rap­portant de gros bénéfices. Il ne fonde pas des sociétés financières pour distinguer des dividendes, mais pour s’emparer des capitaux des actionnaires ; car les petits capitaux appartiennent aux grands, et, au-dessus d’eux, il y a des capitaux plus grands encore qui les surveillent pour les dévorer dans le temps,. Telle est la loi du Capital.


8. - En élevant l’homme à la dignité de capitaliste, je lui transmets une par­tie de ma toute-puissance sur les hommes et les choses.


9. - Le capitaliste doit dire : la société, c’est moi la morale, c’est mes goûts et mes passions la loi, c’est mon intérêt.


10. - Si un seul capitaliste est lésé dans ses intérêts, la société tout entière est en souffrance ; car l’impossibilité d’accroître le Capital est le mal des maux ; le mal contre lequel il n’existe pas de remède.


11. - Le capitaliste fait produire et ne produit pas ; fait travailler et ne travaille pas ; toute occupation manuelle ou intellectuelle lui est interdite, elle le détournerait de sa mission sacrée : l’accumulation des profits.


12. - Le capitaliste ne se métamorphose pas en écureuil idéologique, tour­nant une roue qui ne meut que du vent.


13. - Il se soucie fort peu que les cieux racontent la gloire de Dieu ; il ne recherche pas si la cigale chante avec son derrière ou avec ses ailes et si la fourmi est une capitaliste [1].


14. - Il ne s’inquiète ni du commencement ni de la fin des choses, il ne s’occupe que de leur faire rapporter des bénéfices.


15. - Il laisse les théologiens de l’économie officielle pérorer sur le monométallisme et le bimétallisme; mais il empoche, sans distinction, les piè­ces d’or et d’argent à sa portée.


16, - Il abandonne aux savants qui ne sont bons qu’à cela, l’étude des phé­nomènes de la nature et aux inventeurs l’application industrielle des forces naturelles, mais il s’empresse d’accaparer leurs découvertes dès qu’elles de­viennent exploitables.


17. - Il ne se fatigue pas le cerveau pour savoir si le Beau et le Bon sont une seule même chose ; mais il se régale des truffes si bonnes à manger et plus laides à voir que les excréments du cochon.


18. - Il applaudit aux discours sur les vérités éternelles, mais il gagne de l’argent avec les falsifications du jour.


19. - Il ne spécule pas sur l’essence de la vertu, de la conscience et de l’amour mais il spécule sur leur vente et leur achat.


20. - Il ne recherche pas si la Liberté est bonne en soi ; il prend toutes les libertés pour n’en laisser que le nom aux salariés.


21. - Il ne discute pas si le Droit prime la Force, car il sait qu’il a tous les droits, puisqu’il possède le Capital.


22. - Il n’est ni pour ni contre le suffrage universel, ni pour ni contre le suffrage restreint, il se sert des deux : il achète les électeurs du suffrage res­treint et dupe ceux du suffrage universel. S’il doit opter il se prononce pour ce dernier, comme étant le plus économique : car s’il est obligé d’acheter les électeurs et les élus du suffrage restreint, il lui suffit d’acheter les élus du suffrage universel.


23. - Il ne se mêle pas aux parlotages sur le libre-échange et sur la pro­tection : il est tour à tour libre-échangiste et protectionniste suivant les conve­nances de son commerce et de son industrie.


24. - Il n’a aucun principe : pas même le principe de n’avoir pas de prin­cipes.


§ 2.


25. - Le capitaliste est dans ma main la verge d’airain pour mener l’indo­cile troupeau des salariés.


26. - Le capitaliste étouffe dans son cœur tout sentiment humain, il est sans public, il traite son semblable plus durement, que sa bête de somme. Les hommes, les femmes et les enfants ne lui apparaissent que comme des machi­nes à profit. Il bronze son cœur, pour que ses yeux contemplent les misères des salariés et pour que oreilles entendent leurs cris de rage et de douleur, et ne palpite pas.


27. - Telle une presse hydraulique descend lentement, infailliblement, réduisant au plus mince volume, au plus parfait dessèchement la pulpe soumi­se à son action ; tel, pressant et tordant le salarié, le capitaliste extrait le travail que contiennent ses muscles et ses nerfs ; chaque goutte de sueur qu’il essore se métamorphose en capital. Quand, usé et épuisé, le salarié ne rend plus sous sa torsion le surtravail qui fabrique de la plus-value, il le jette dans la rue comme les rognures et les balayures des cuisines.


28 - Le capitaliste qui épargne le salarié me trahit et se trahit.


29. - Le capitaliste mercantilise l’homme, la femme et l’enfant, afin que celui qui ne possède ni suif, ni laine, ni marchandise quelconque, ait au moins quelque chose à vendre, sa force musculaire, son intelligence, sa conscience. Pour se transformer en capital, l’homme doit auparavant devenir marchandise.


30 - Je suis le Capital, le maître de l’univers, le capitaliste est mon repré­sentant : devant lui les hommes sont égaux, tous également courbés sous son exploitation, Le manœuvre qui loue sa force, l’ingénieur qui offre son intelli­gence, le caissier qui vend son honnêteté, le député qui trafique de sa con­science, la fille de joie qui prête son sexe, sont pour le capitaliste des salariés à exploiter.


31 - Il perfectionne le salarié : il l’oblige à reproduire sa force de travail avec une nourriture grossière et falsifiée, pour qu’il la vende meilleur marché et il le force à acquérir l’ascétisme de l’anachorète, la patience de l’âne et l’assi­duité au travail du bœuf.


32. - Le salarié appartient au capitaliste : il est sa bête de travail, son bien, sa chose. Dans l’atelier où l’on ne doit s’apercevoir ni quand le soleil se lève, ni quand la nuit commence, il braque sur l’ouvrier cent yeux vigilants, pour qu’il ne se détourne de sa tâche ni par un geste, ni par une parole.


33. - Le temps du salarié est de l’argent : chaque minute qu’à perd est un vol qu’il commet.


34. - L’oppression du capitaliste suit le salarié comme son ombre jusque dans son taudis, car à ne doit pas se corrompre l’esprit par des lectures et des discours socialistes, ni se fatiguer le corps par des amusements. Il doit rentrer chez lui en sortant de l’atelier, manger et se coucher, afin d’apporter le lende­main à son maître un corps frais et dispos et un esprit résigné.


35. - Le capitaliste ne reconnaît au salarié aucun droit, pas même le droit à l’esclavage, qui est le droit au travail.


36. - Il dépouille le salarié de son intelligence et de son habileté de main et les transporte aux machines qui ne se révoltent pas.


  1. L’auteur de l’Écclésiaste capitaliste fait sans doute allusion à ces économistes, ennuyeux diseurs de billevesées, qui déclarent que le capital est antérieur à l’homme, puisque la fourmi, en accumulant des provisions, fait acte de capitaliste.