La Revenante
LA REVENANTE
Debout devant le grand chevalet, Jacques Varèze, ses pinceaux délaissés et sa palette sur un tabouret, se perdait dans la contemplation de l’œuvre ébauchée.
Dans le flot des cheveux, un visage de femme s’esquissait, aux yeux longs, lumineux et lointains.
Aux épaules nues, aux rondeurs du buste ennuagé seulement d’une draperie de velours émeraude, Jacques s’attardait, mais un découragement crispa sa bouche, une amertume le poigna. Il murmura :
— C’est elle !… oui ! mais dans la mort : la Madeleine du dernier jour, inerte, plus pâle de la splendeur des fleurs éclatantes autour d’elle.
Douloureusement, il fixait le portrait inachevé, dans une angoisse de son impuissance à traduire sa vision.
S’effaçait-elle donc de sa mémoire, l’image de l’adorée ? S’embrumaient-ils, ces traits flamboyants qui hantaient ses jours et ses nuits ?
Pourtant le visage de l’amante était toujours présent à ses yeux, il le voyait sans cesse, depuis des mois il se délectait de cette hallucination.
Dès qu’il se trouvait seul devant quelque toile où il s’était promis de faire revivre Madeleine, il vibrait tout d’abord d’une joie intense à dessiner, esquisser, en caresses successives, les contours et les chairs où il avait mis tant de baisers jadis. Ainsi, il pensait la créer pour lui seul, être seul à la voir, sans qu’il la fît plus jamais souffrir de sa jalousie d’adorant presque mystique.
Mais, aussitôt l’image surgie des lignes et des touches, il s’exaspérait, dans sa poursuite de la vérité, de se heurter au mensonge de l’art, à la fausse interprétation de la personnalité dont il s’inspirait, et l’impression se formulait à ses yeux de peindre une morte, galvanisée en une attitude de fausse vie.
Cent fois il avait crevé les toiles perfides. Ne voulaient-elles pas le persuader que rien de Madeleine ne vivait autour de lui, que sa maîtresse s’était évanouie définitivement, ne lui laissant que l’image de sa forme rigide quand elle n’était plus !
Cependant, lorsqu’il travaillait, elle était là, près de lui, présente pour lui seul, cette Madeleine tant aimée dont les baisers avaient pour toujours grisé son âme. Il la pouvait regarder, admirer. En détruisant les portraits il avait éparpillé tout ce qui restait d’elle dans l’air de la chambre. Aussi avait-il décidé de ne plus rien anéantir, ni des esquisses, ni des ébauches auxquelles se rattachait toujours, malgré l’imperfection des couleurs et des lignes, une ressemblance délicate, soit dans le regard, soit dans le sourire.
Le jour baissait. Du haut des nues, de l’or coulait dans les vallées et sur le flanc des Alpes. Un voile d’ombre gagna de proche en proche, éteignant les brasiers flambant au miroir du lac, les clartés crépusculaires d’entre les branches des arbres, fondant les vignes et les prés.
Jacques Varèze vint s’accouder dans l’une des baies grandes ouvertes de l’atelier. Rêveur, il laissait errer ses regards sur le Léman endormi, où le soleil à son déclin se jouait.
Au sud, des barques glissaient, aux voiles croisées en papillons, légères à poursuivre, au ras de l’eau, les paquebots haletants. À l’est, des monts aux crêtes blanches, enfeuillagés à mi-côte, noyés de nuit, et, en bas, les maisons en groupes, dont les toits s’alignaient jusqu’au Rhône.
Des voix d’enfants montaient des jardins, mêlées aux cris des passereaux s’égosillant avant leur retraite dans les bois voisins. Les ombres des arbres et des passants s’allongeaient aux murs des maisons blanches et rouges ; des feux s’allumaient aux flancs des barques et des chaloupes.
Séduit par la paix du soir, Jacques eut l’envie de promener ses pensées par les allées désertes. Le bruissement des sapins et des feuilles des peupliers bercerait sa rêverie, sa tristesse peureuse d’être troublée par d’importunes joies.
Il s’en vint errer sur le port, amusé par les hiéroglyphes des mâts et des vergues croisillant le ciel et l’eau unis à l’horizon. Puis il marcha vers la Tour-de-Peilz, longea la digue aux balustres de pierre, battue certains jours, ou d’autres caressée par l’eau, capricieuse, dolente ou colère. Des étoiles pailletaient le ciel et l’eau ; certaines, très basses, étaient de petites lanternes d’argent lumineux accrochées aux arbres ou trouant la grise tenture des versants proches.
Jacques sourit en songeant à une légende puérile, aimée autrefois. Ne lui avait-on pas conté, dans son enfance, que ces lueurs étaient les âmes qui s’étaient chéries ?
Des vers naïfs chantèrent au fond de lui avec la mélancolie nasillarde des voix vieilles et paysannes :
Étoiles bleues, rouges et blanches,
Brillent au ciel deux à deux.
Vois-tu, ma douce, entre les branches ?
— Ce sont les yeux,
M’ami, mon gars,
D’amoureux qui s’aiment là-bas.
Une bande de jeunes gens et de jeunes filles, français et yankees, en riant, le frôlèrent, et il eut un sursaut, comme si, vivant hors du monde, en des limbes où l’on ne pense plus, il eût subitement frôlé de la réalité, de la joie trop criarde, dont le contact l’eût brûlé comme un charbon tombé sur lui.
Pendant de longues années, avant sa rencontre avec Madeleine, Jacques Varèze avait été un errant de l’existence au but incertain, toujours à l’affût d’un bonheur imprécis.
Une seule fin apparaissait à son esprit, s’imposait à lui nettement : réaliser ses visions d’art, et les varier comme change la vie, au gré des passions, des mélancolies et des gaîtés, sous l’impression diverse des heures.
Instruit des choses l’ayant attiré, d’une invincible paresse pour toute science précise, orphelin, libre, peu riche, il avait lutté dix ans. Ensuite le succès lui était venu. Pourtant il demeurait sans orgueil de la gloire et en fuyait les démonstrations. Ne comprenant rien à l’existence enfiévrée des grandes villes, mécontent des coins de ciel bleu aperçus entre les maisons, son imagination l’avait vite entraîné vers d’autres climats.
Le long des côtes africaines, en Italie, en Orient, Jacques Varèze avait tenté de guérir l’incurable langueur de son âme où persistait la mélancolie natale. Mais il s’aperçut bientôt qu’il ne possédait pas la facile compréhension des panoramas éclatants et que sa tristesse se délectait plutôt aux paysages simples et pauvres. Il lui manquait, sans qu’il s’en rendît compte nettement, un but à la tendresse demeurée en lui. Ce but, c’était un amour. Dans les aventurettes et les flirts qu’il avait essayés, il n’avait pas trouvé l’affection dont il avait besoin, et il était rentré en France, toujours taciturne, incertain de connaître jamais la douce joie d’aimer et de vivre pour un être qui serait sa raison de croire en l’harmonie des âmes et des sentiments.
La première fois qu’il vit Madeleine, chez des amis, et qu’attiré par l’étrange beauté de la jeune femme il la fit parler et conçut l’ambition de faire son portrait, elle lui sembla puérile à la fois et très grave, avec des riens dans les nuances de sa parole qui faisaient paraître plus délicieuse la délicatesse de ses pensées. Mais ce qui davantage avait frappé le peintre, c’était le contraste de sensualité et de pureté évident en sa personne : son visage trahissait l’immense désir de tendresse, la mysticité caresseuse de sa nature ; les yeux d’un vert profond, glauque, s’allongeaient vers les tempes et leur regard paraissait souvent s’accrocher à d’invisibles choses ; la bouche, au contraire, s’arquait voluptueusement, relevée en pointes fines aux commissures des lèvres charnues et pourpres ; le nez mince, bossué à peine, palpitait comme d’une curiosité inquiète.
Elle vivait seule, indépendante d’allures et sans contrôle aucun. Elle vint à l’atelier de Jacques, dans la solitaire rue du Ruisseau qui monte au flanc de la butte Montmartre, au second étage d’une maison nette entourée d’un jardinet fleuri de chrysanthèmes et de dahlias persistant à vivre sous le soleil encore chaud d’un bel automne.
Elle avait été ravie de ce cadre qui révélait les préférences de Varèze.
— Vous avez, lui dit-elle, réalisé ce prodige de vivre dans Paris sans subir ses bruits, sa promiscuité, ses maisons sans pittoresque et ses appartements faits de petites cellules où nous avons l’impression d’être prisonniers.
— Oui, fit-il, j’ai horreur de l’enrégimentement, de copier mon prochain, de me contenter de ses habitudes. La splendeur de Paris me gêne dans mon besoin d’intimité et de silence… Mais vous êtes venue jusqu’à moi. Ne croyez-vous pas qu’une amitié est née entre nous à notre première rencontre ?… Ne répondez pas si je suis indiscret, mais il me plaît de vous affirmer que vous avez en moi un camarade, un vrai.
— Et je suis ici, répondit-elle, heureuse de cette camaraderie. Vous m’êtes apparu si sincère ! Et j’ai aimé nos discussions où votre esprit, la qualité de votre jugement se manifestèrent. En acceptant de poser pour vous j’ai pensé aux causeries que votre travail motiverait, et je suis assez égoïste pour me réjouir du plaisir que je prendrai à être près de vous, à vous entendre.
— Alors, s’écria joyeusement Jacques, promettez-moi d’être un modèle bavard, curieux, qui ne craint pas de distraire l’inspiration du peintre… Au reste, faut-il vous confier que je n’ai rien de ces pontifes officiels qui prétendent, de bonne foi, que le recueillement, leur propre ennui et celui qu’ils communiquent, sont nécessaires à la conception de leurs chefs-d’œuvre ?
Elle rit, amusée par cet aveu que lui faisait Varèze d’aimer ce qui vit, remue et parle.
— Je me livre à vous, déclara-t-elle, non sans une pointe de malice. N’abusez pas trop de ma faible personne.
Il fut heureux de la parer à sa guise, de la revêtir d’une longue robe de velours orangé pareille à une dalmatique, de dénouer ses cheveux d’or roux.
Il ne l’aima tout d’abord que comme un modèle qu’il gardait jalousement, à cause de sa beauté, de la grâce de ses attitudes, à cause surtout des pensées qu’il lui prêtait, des scintillements dont s’éclairaient ses prunelles étranges. Il ne l’interrogeait, ni ne la provoquait au commencement à des controverses trop hautes, de peur de sonder le vide de la poupée admirable qu’elle pouvait être, de la connaître trop précisément.
Longtemps, malgré un désir plus fort de jour en jour, il lutta pour ne point risquer de tuer à jamais l’illusion, mais elle sut si exquisement s’assimiler à son esprit, elle fut bientôt une telle amie, devineuse délicate des idées non avouées, elle le pénétrait si bien, le surprenait en lui dévoilant, sans qu’il se fût trahi, ses peines et ses joies, qu’il aborda l’amour comme un port vers où, sûrement guidé, il se serait dirigé en pleine insouciance.
Éprise simplement, profondément, elle fut à lui sans lutte, parce qu’ils ne doutèrent ni l’un ni l’autre de leur prédestination.
Pendant deux longues années, parce qu’elle pouvait accorder sa beauté, son amour, ses paroles et ses sentiments aux désirs successifs de Jacques, Madeleine demeura l’amante pareille et toujours différente, la chair et l’âme changeantes comme l’Océan où l’artiste laissait voguer la nef chimérique de ses pensées. D’instinct, elle alliait sa personnalité à celle de Varèze. Sans apparente recherche, elle le complétait, comblait ses désirs informulés, et, ainsi, le reflétait en restant elle-même.
Jamais, dans ses rêves les plus insensés, Jacques n’avait imaginé une union si exquise, une entente si parfaite. Il souhaitait l’amour et le voulait sans croire le réaliser selon ses vœux, sans espérer pouvoir le retrouver si complètement dans le cœur et l’esprit de la femme choisie entre toutes. Et voilà que le destin avait accompli ce miracle de lui prodiguer la tendresse dont il avait besoin. Il adorait Madeleine plus encore qu’il ne se jugeait apte à aimer. Elle stimulait son intelligence et son talent, faisait de lui un homme nouveau, aux idées plus vastes, aux élans plus magnifiques. Et il lui était reconnaissant de l’aider dans son labeur, d’embellir sa vocation, de mettre tant de grâce féminine à la merci de ses ardeurs et de ses ambitions.
Tout un été ils avaient vécu en ce chalet des Passe-Roses que Jacques avait acheté près de Vevey. Ils avaient goûté en ces paysages calmes des bords du Léman une joie telle, de tels sujets de paysages, et puis ils avaient voyagé si longtemps, qu’un grand désir s’était emparé d’eux de choisir ce décor pour une halte.
Et, comme déclinait la saison, Madeleine soudain avait pâli, toussé d’un mauvais froid pris dans la montagne un soir de promenade, en septembre, et elle s’en était allée très vite, laissant à Jacques son âme qu’il gardait.
Jacques Varèze avait dépassé le village. Prolongé en écho, le tintement d’une horloge le tira de sa rêverie. Huit heures ! Il avait réalisé, tout un moment, cette chimère des âmes lasses : il avait vécu sans penser, l’esprit rempli seulement du chant de l’eau clapotant contre la digue, des bourdonnements des insectes et des derniers refrains des oiseaux avant la chute du jour.
Il terminait sa route, entrait déjà dans la ville quand, toute droite, comme si elle venait exprès vers lui, une silhouette de femme se détacha, mince et fine dans le voile lumineux que faisaient, au loin, les lumières des maisons et des rues.
Parce qu’elle était belle de stature et de lignes, sans qu’il pût deviner ses traits, Varèze ralentit le pas pour la voir passer.
Il n’eût pas regardé de cette façon n’importe quelle belle fille, mais, aux lueurs fugitives qui s’accrochaient aux cheveux de l’inconnue, les pailletant d’éclairs d’or, il avait eu la soudaine vision d’une femme si pareille à Madeleine qu’halluciné il voulait cette sensation sacrilège et s’enivrer de cette résurrection apocryphe où se ravivait exquisement, douloureusement, son intense imagination.
Comme si, coquette, elle sentait sur elle une admiration, l’inconnue marchait droit vers le peintre debout contre le parapet. De la guimpe échancrée au cou, le visage émergeait très blanc, taché du rouge des lèvres, et, sous le front étroit où moussait l’or flou des cheveux échappés, à l’ombre d’un chapeau immense, les yeux brillaient, inquiétants.
Oh ! ces yeux, ces cheveux d’or, aperçus à la pâle clarté du halo des réverbères, à l’orée d’une ville ! Une minute Jacques crut sincèrement qu’Elle revivait, l’Autre, la Madeleine tant aimée. Alors, il s’effraya de s’être arrêté pour regarder cette passante. Dans un ressaut de sa volonté, la crainte l’étreignit qu’elle ne fût pas une réalité pareille à Madeleine.
— Tout à l’heure, se dit-il, des différences me seraient un remords. Cette nouvelle venue qui lui ressemble chasserait Madeleine ; l’aimée en serait jalouse, et je ne la verrais plus.
Rentré dans son atelier, il alluma la haute lampe abat-jourée de dentelle d’un blanc ocré. Étendu sur un divan, il fuma de successives cigarettes, laissant ses yeux errer sur les objets et les toiles. Mais rien autour de lui ne retenait sa pensée, il se fatiguait à chercher des impressions.
D’ordinaire, il aimait ce décor qu’il s’était organisé ; les tentures, les bibelots s’y imprégnaient de son caractère ; le rangement des meubles, l’aspect général du logis étaient compatibles avec son esprit et ses sensations diverses, mais en ce moment tout lui semblait vide en lui et chez lui, comme si son âme et l’âme des choses se fussent envolées, laissant la demeure inerte. Même il lui apparut clairement qu’il ne souffrait plus, seule lui restait la conscience d’être isolé, veuf aussi de ses fantômes.
À force de raisonner sa douleur était-il donc désâmé, sans plus assez de personnalité pour souffrir ? Il était comme un cadavre automate dont les yeux seuls et l’ouïe survivraient, emmagasineraient les sons et les spectacles du monde duquel il resterait en dehors.
La lueur de la lampe qui lui faisait voir les contours précis, l’étreignement de tout, irrita ses prunelles. Il l’éteignit, puis ouvrit grandes les baies. Plus un souffle de vent, pas d’autre bruit ne venait à lui qu’un sourd murmure, l’haleine de la terre ensommeillée.
La lune inondait de clarté bleue la cage de verre. Au dehors, la voix monotone d’une paysanne se tut, après quelques couplets d’une complainte de la contrée.
Des visages se formulèrent à l’imagination de Jacques, et tous se ressemblaient ; nettement les traits s’accusaient d’une figure de femme aux expressions différentes, mélancolique ou sourieuse, enjouée, espiègle ou grave. Curieusement il les examinait et les embrassait tous dans sa vision agrandie où pullulaient les grâces, les larmes, les sanglots et les rires.
Il avait en lui cette croyance qu’il se rappelait avoir expliquée un soir à Madeleine, au cours d’une causerie un peu mystique sur les lointaines destinées des êtres. Ils avaient échangé des idées sur la survivance des esprits, et, un peu peureuse, elle l’avait écouté développer sa persuasion consolatrice.
— Je crois, affirmait Jacques, non pas à la perpétuité des âmes vulgaires, mais les esprits durent d’autant plus qu’ils ont pensé. Des gens auprès desquels nous avons vécu longtemps meurent, et tout disparaît de leur personnalité minime ; il ne reste rien d’eux, ni pensées devinées, ni paroles ; bientôt nous ne nous souvenons que vaguement de leur passage ici-bas, leur image s’altère, se noie dans une brume, s’éloigne et meurt enfin, et le moment vient où ne survit même plus leur nom. Tu comprends, mignonne, je suppose que leur âme, à son tour, a cessé de vivre. D’autres, vus une seule fois, quelques-uns dont nous ne savons autre chose que les œuvres, nous nous les figurons ; si un portrait les évoque nous les reconnaissons ; leur esprit se perpétue chez les vivants qui les ont aimés ou haïs.
— C’est vrai, dit Madeleine, mon frère est mort quand j’étais grande déjà et je ne sais plus ses traits. Ma mère, elle, vient à moi et me parle, et je la reconnais. Elle serait là, sa voix ne m’étonnerait pas.
— Parce que tu as gardé toute son âme… C’est le sens du mot : se souvenir.
— Peut-être… oui ! fit-elle songeuse. Nous avons en nous des croyances indéfinies, des rappels de ce que d’autres ont dû ressentir autrefois. Que savons-nous qui soit vraiment de nous, et quelle part revient-il de nos méditations à ceux qui nous ont précédés ?
— C’est pourquoi, ma chérie, il nous faut respecter cet héritage de pensées et de goûts et nous répéter que ceux dont nous sommes nés se survivent dans nos instincts, nos penchants et nos aspirations ; c’est pourquoi nous devons aimer les réminiscences qui chantent en nous et la saveur des sentiments qui nous dirigent.
Il y avait eu entre eux un long silence. Puis, tout à coup, Madeleine l’avait interrogé :
— Tu garderas le goût de mes baisers, dis, si je meurs ?… Et la couleur de mes yeux, et…
Il l’avait fait taire, ne voulant pas prévoir ce qu’il adviendrait de lui ou d’elle quand l’autre s’en serait allé.
— Tais-toi !… ta bouche a le goût des fraises qui mûrissent dans les étés.
Elle avait ri, un peu mutine, tout en objectant :
— Mais pas de toutes les fraises, j’espère.
Ce soir il devait chercher le goût des fraises. Il n’avait plus aux lèvres la fraîcheur de la bouche de Madeleine.
Parfois cependant il croyait saisir la vision adorée, l’exacte Madeleine mais cela était si rapide que sa fièvre ne parvenait pas à s’attarder à cette fantasmagorie, et il souffrait de son inaptitude cérébrale, de son incapacité à créer ce qu’il pouvait vouloir. Sa mémoire le trahissait-elle ? Le souvenir de la bien-aimée s’effaçait-il ? Alors, en qui l’âme de Madeleine survivrait-elle, si celui qu’elle aimait était incapable de la défendre contre le néant et l’oubli ?
Il resta prostré, pliant sous cette idée navrante comme sous un fardeau qu’il ne pouvait jeter au fossé de la route.
— Ce serait donc qu’elle agoniserait en moi, songeait-il, et je porte son âme qui se meurt.
Ainsi se réalisait sa théorie.
Une tour carrée, coiffée d’un bonnet de clown au ton gris d’ardoises, d’où s’échappe, aux heures d’angélus, le glas des cloches, se juche à mi-côte derrière Vevey : c’est Saint-Martin, seul temple catholique dans ce pays vaudois.
Jacques, cet après-midi-là, franchit le porche du sanctuaire. Devant l’autel, les trois lampes symboliques — trinité de cœurs sanglants — brûlaient. Les pas de Jacques claquèrent sur les pierres, malgré le soin qu’il prenait de ne pas troubler les prières de quelques fidèles agenouillés.
Inquiet du bruit de sa marche, entraîné par le besoin de méditer sur lui en cette maison pieuse, il alla s’asseoir au delà de la statue banale du maître-autel et, tandis que son esprit se vêtait d’ombre, que ses yeux se perdaient aux entrelacs des chapiteaux, une rumeur très douce le gagna.
Tout à coup les orgues résonnèrent en symphonie berceuse, le tabernacle s’irisa d’une cascade de lumière tombant des vitraux d’une ogive. Jacques s’abîmait en cette poésie mystique, quand le cri d’une chaise sur les dalles le tira de sa rêverie.
Agenouillée sur un prie-Dieu proche, une femme était plongée dans une prière muette. Par le rayon orangé qui arrivait, oblique, sur elle, ses cheveux, entourés des brides larges du chapeau blanc, resplendissaient comme un lingot d’or. Les mains longues, aux doigts fuselés, dérobaient le contour du visage.
— Madeleine, songea Jacques, aurait été pareille en de mêmes habits, dans la même attitude.
À cette évocation il s’exalta soudain, ressentant un bonheur indicible de pouvoir, en des nuances et des traits réels, s’illusionner de la présence de sa maîtresse.
Dans un mouvement de lassitude, la jeune femme se releva. Son visage long et pâle apparut à Jacques, l’affola presque. Cette ressemblance… Madeleine se montrait à lui, tangible et appelante ! Et c’était la promeneuse remarquée l’autre soir qui incarnait à ce point pour lui, dans l’éclat de la même joliesse, l’adorée disparue.
Instinctivement il la contempla. Il voulait se fasciner d’elle, puisqu’elle était tant Madeleine, et ne rien perdre des détails de sa physionomie et de sa personne.
Cette volonté dura un instant après lequel la crainte le reprit de troubler la vraie vision de la morte, après que ses yeux se seraient trop imprégnés de l’inconnue. Précipitamment il quitta l’église.
— Oui, se dit-il, dès qu’il fut dehors, elle ressemble à Madeleine comme une feuille de chêne à d’autres feuilles. Oh ! pourquoi sont-elles si pareilles et si différentes en même temps, les fleurs et les femmes ? Pourquoi les nouvelles écloses, si belles, semblent-elles revivre pour notre regret de celles qui se sont fanées ?
Des jours passèrent. Un matin, désemparé plus que de coutume, l’idée lui vint de porter ses pas vers la Tour-de-Peilz, dont l’église, toute verte du lierre grimpant jusqu’au clocher, formait, au milieu du vieux cimetière de village, un point d’exclamation rieur. Cet endroit était, avec la montée à Saint-Martin, une de ses promenades affectionnées ; de plus, là, un monument l’attirait, tombeau simple, fait d’un roc immense où les lianes s’enroulaient parmi les gais volubilis, et sous lequel dormait le peintre Courbet.
Jacques avait un culte impérissable pour le Maître, et, presque chaque semaine, comme en un pèlerinage, il allait déposer sur sa tombe des gerbes de roses que le grand vent fanait vite, mais dont le parfum subsistait jusqu’à la visite suivante.
À eette heure, le soleil joyeusement matinal égayait les maisons et le paysage. Sans s’être rendu compte du chemin parcouru, enivré de l’air embaumé, Jacques se trouva soudain devant le petit cimetière. À peine commençait-il à apercevoir la tombe chère qu’il eut la contrariété de remarquer, près du granit, une silhouette de femme. Il espérait être seul là, en ce lieu comme partout.
L’étrangère, très svelte, était debout sur une des saillies de la roche, les yeux au loin. Le corps de Jacques s’agita d’un frisson nerveux : c’était l’inconnue déjà deux fois rencontrée !
Oh ! le destin voulait donc, à ce point, leur rapprochement, qu’il la mettait ainsi devant son regard ! Pourquoi cette alliance de ses sens et du hasard perfide envers lui, envers son âme éternellement liée à celle de Madeleine ? Il s’en voulait, d’être venu ce matin-là au cimetière de la Tour-de-Peilz, et pourtant, sentiment étrange, il savait presque gré à la jeune femme de son apparition, car son cœur d’amant disparaissait pour laisser libre le jugement de l’artiste près de cette belle créature.
Oubliant le passé, il eut la sensation de revivre une heure d’autrefois. Sincèrement, il attribuait, sans que sa volonté y consentît, à l’inconnue présente, les pensées de l’adorée disparue, prêtes à s’envoler de sa bouche dès que vers lui elle tournerait son radieux visage.
Il entendait la voix de Madeleine :
— Si j’étais peintre ou poète, m’ami bien-aimé, disait la voix, je rêverais moi aussi d’être enseveli dans un beau pays que j’aurais aimé. Il fait si clair ce matin, et là-bas se dorent les grands arbres… Un paysage à peindre dont il doit jouir, le Maître, si quelque chose de lui reste et rôde dans la montagne.
Elle parlerait ainsi tout à l’heure, lasse du silence, grisée de rêve et d’air bleu ; et, comme de songer donne aux femmes l’envie de vivre, et qu’en elles des appétits de baisers naissent des passagères mélancolies, son bras s’appuierait plus fort sur le sien, et elle profiterait de la solitude pour appeler ses lèvres.
Jacques s’éveilla de sa songerie. La femme était partie sans qu’il y prît garde. Repris par Madeleine, il s’en réjouit, souffrant d’un remords de la substitution involontaire, de cette quelconque réalité à son rêve, ce qui lui semblait une infidélité posthume.
Un effort de toute son honnêteté d’homme redressa son courage chancelant et raviva sa décision d’éviter les plus petits dangers contre son attachement voulu à la morte.
L’inconnue, il ne la pouvait aimer, puisque, dans sa rêverie actuelle, il voyait seulement la maîtresse disparue, et n’adressait qu’à elle des paroles d’amour ! Vaillant à nouveau, entièrement redominé par l’image de l’Adorée, il regagna Vevey.
Le lendemain et les jours suivants il s’attacha davantage, si possible, à l’accomplissement de sa tâche d’artiste ; voulant la concentration complète de ses pensées sur le difficile ouvrage. Cette assiduité, annihilant ses forces physiques, le rendit plus morose encore que d’ordinaire, avec des énervements fantasques que lui-même ne s’expliquait pas.
Enfin un jour, au lever de l’aurore — il y avait bien deux semaines qu’il n’avait pas quitté l’atelier — sans un regard au chevalet où une nouvelle ébauche de la veille laissait deviner Madeleine lisant près d’une haute lampe dont la clarté épandait sur le front, les yeux et les joues, une ombre violacée, il sortit de sa maison et, dans la rue calme, prit la direction du vieux Vevey. Où se rendait-il ? Il n’aurait pu répondre. Les dernières maisons de la ville franchies il continua sa route vers les montagnes.
Il alla ainsi, toujours devant lui, jusqu’au village de Territet, juché contre la colline, tel un nid d’oiseau sur le tronc d’un gros arbre. Un train stoppait, prosaïque. Il y monta pour une ascension vers les terres plus hautes : la dent de Jaman et le rocher de Naye.
Midi sonnait quand il atteignit le faîte de la montagne. Le sol était blanc, couvert de neige sur laquelle se miraient, sans la fondre, les rayons d’un violent soleil. Les pas de Jacques écrasaient les rhododendrons à corolles immaculées et les étoiles d’argent que sont les edelweiss aux pétales de corail blanc, au cœur charnu jaune d’or. Une rumeur parvenait, lointaine, celle des villes et du lac microscopiques, tout en bas. Varèze crut percevoir le sifflet d’un navire arrivant au port, mais le bruit se modulait en pizzicati sourds, et il n’eût pu assurer s’il était celui de la sirène d’un vapeur ou l’appel d’un gros oiseau caché dans les pins voilés de givre.
Secoué de frissons, le corps glacé, Jacques ne stationna pas davantage sur les hauteurs et redescendit, non par la route tracée, mais par les sentiers sauvages zigzaguant autour des bouquets d’arbres et des roches.
À mi-chemin de la ville, dont, à chaque minute, les maisons grossissaient et se coloraient plus gaîment, il distingua, dans les trouées d’arbres, une forme blanche qui lui fit peur, dans une crainte immédiate du recommencement de la complicité du hasard contre lui, contre sa tristesse et son isolement.
La vision, telle celle d’une sylphide, glissait sur les aiguilles de pins dont la terre était jonchée, pliait sous la fatigue de la montée, et se redressait ensuite. Elle venait à lui. Il distingua mieux ; c’était elle, encore elle, la fausse aimée !
De sa poitrine un cri de révolte s’échappa contre la fatalité qui s’acharnait ainsi à lui. En cet instant, il eût tué la malheureuse tant une rage l’étreignait contre l’audace de s’imposer ainsi à sa vue, à sa conscience.
Mais, lorsqu’elle fut à deux pas de lui et que la joliesse de son visage et la grâce de son corps s’imposèrent, encore une fois, à l’esprit tourmenté de l’artiste, il eut sur les lèvres le sourire des résignés qu’un peu de bonheur frôle. Une pensée lui vint : une attirance secrète existerait-elle donc d’elle à lui, contre laquelle il n’y avait point à lutter ? Immédiatement, il lui parut s’être justifié envers son cœur : nul doute qu’une parcelle, qu’un reflet de Madeleine n’habitât en l’âme ignorée de cette femme, que cette vivante ne réincarnât la morte.
Il se sentit poussé d’un grand désir vers la jeune femme, voulut la voir mieux, chercher en elle les traits de l’Aimée. Comme chaque fois qu’elle lui était apparue, il se dit que peut-être après cette contemplation il la quitterait désabusé, son illusion envolée, son leurre n’ayant pu reforger l’image agonisant dans les brumes de sa mémoire.
En passant près du peintre, l’inconnue le salua gentiment, d’un tout menu signe de tête. Enhardi, Jacques s’apprêtait à l’aborder lorsque la jeune femme buta sur une pierre. Vivement, lui prenant le bras, il empêcha sa chute.
— Merci, dit-elle d’une voix claire, dont le cœur de Jacques se serra.
Elle reprit :
— Vraiment il faut être fou pour se hasarder dans de pareils chemins. Qu’en dites-vous, Monsieur Varèze ?
Il balbutia :
— Mais, comment savez-vous qui je suis ?
Elle eut un accent charmant pour lui répondre :
— Qui ne connaît le peintre Jacques Varèze, l’ermite de Vevey ? Vous êtes, le savez-vous, l’être extraordinaire de la contrée. Votre existence suscite les curiosités, les suppositions fantastiques.
Elle ajouta :
— Mais pourquoi cette retraite subite du monde ? Et vous doutez-vous qu’il ne vous pardonne pas de l’avoir privé d’un de ses artistes préférés ?
Reconnaissant de cet hommage à son passé, en signe de remercîment, Jacques cueillit, dans la mousse du bord du chemin, des cyclamens qu’il offrit à l’inconnue. Coquette, elle le remercia et continua à jaser :
— Depuis longtemps je désirais vous connaître. Or, on ne vous trouve nulle part où j’ai coutume de me rendre, ni au Kursaal, ni aux promenades où les élégants se montrent. Moi, je suis de toutes les fêtes, friande de plaisir, à ce point que si vous étiez mondain, il ne vous serait pas permis d’ignorer mon nom.
Un peu d’orgueil se dégageait de cette dernière phrase. Pour parler ainsi, Jacques pensa qu’elle devait être chanteuse ou comédienne. Malgré cette allure et ce caractère peu en rapport avec sa tristesse, il s’amusait des riens que la jeune femme lui disait. Sa liberté l’engageait à lier connaissance, il la sentait soucieuse de lui plaire, sans doute simplement parce qu’elle aimait son talent et peut-être aussi parce que, la belle saison s’achevant, il n’y avait plus grand monde à Vevey et qu’elle s’y ennuyait.
En une gentille invite elle exprima à Jacques son espoir de le revoir, lui dit son nom : Yvonne Doriali. Elle habitait la villa des Pins, sur la digue, hors du bourg.
Jacques s’aperçut que, tout en l’accompagnant, il avait à ce point rebroussé chemin, qu’il se trouvait près de Glion. Elle était arrivée au but de sa route À l’entrée des faubourgs elle lui dit au revoir, et prestement s’en fut à travers les rues. Il la vit entrer dans une maisonnette d’où fusèrent des éclats de voix jeunes, des lambeaux de phrases d’accueil joyeux.
Une voiture passait, une victoria attendant le touriste à reconduire. Varèze l’arrêta, s’y installa et donna son adresse. Une grande joie chantait en lui : il ne savait rien de la jeune femme, sinon son nom et des phrases qu’elle avait débitées, évaporées et papillotantes, et déjà il se sentait malheureux de l’avoir quittée et souffrait de la savoir rieuse pour d’autres qu’il ignorait et dont involontairement il était jaloux.
Ah ! c’est que, si semblable à celle qu’il avait perdue, elle lui paraissait devoir être sienne comme l’autre et cela parce que ses mots, ses enfantillages mêlés, ses pensées à peine effleurées ne l’étonnaient pas ; il retrouvait en ces frivolités, sous lesquelles se masquaient des délicatesses, mille menus souvenirs, comme des lambeaux de causeries du passé, par des soirs pareils.
Il n’essayait plus de démêler les différences des voix, des regards, des attitudes et des gestes, il lui s’emblait avoir cheminé sur une route déserte avec Madeleine, avec la Madeleine.
Dès le lendemain, incapable d’essayer la continuation de la lutte, il se rendit à la villa des Pins, chez Yvonne Doriali.
Elle le reçut avec une grâce charmante, se montrant à lui très femme et tout de suite très amie.
Tout en bavardant, elle le mena dans la serre d’été, parmi les jasmins en traînées sur les vitres, les roses, les résédas et les lis s’ébouriffant dans les palmiers et les plantes d’Orient.
— C’est ici ma cachette, lui dit-elle. Ne trouvez-vous pas que j’ai raison d’avoir choisi ce coin comme endroit de recueillement ? Avec ce décor les pensées sont belles et parfumées comme les fleurs sur lesquelles les yeux se reposent.
Volubile, comme une fillette heureuse, elle constata :
— C’est charmant de m’avoir fait le plaisir de votre visite.
— Un plaisir ? Le direz-vous encore tout à l’heure, dans un instant ? Et pourtant, le ciel m’est témoin que je n’ai jamais tant désiré être aimable qu’en ce moment où vous m’êtes si bienveillante.
— Moi ! s’exclama la jeune femme, mais j’adore les gens tristes… les gens tristes qui causent ! Ils savent des paroles exquises.
Puis, rieuse :
— Que vous soyez triste, ou que je vous rende gai, monsieur mon ami, Yvonne Doriali vous remercie de vous être souvenu de son adresse.
Vive, elle se leva pour lui offrir des bonbons et fredonna, tout en accomplissant sa tâche, une chanson napolitaine, ariette démodée, de cadence légère.
Sa voix s’harmonisait aux paroles italiennes.
— Votre chanson a des reflets de soleil, remarqua Jacques. Vous êtes sans doute italienne ?
— Du tout, je porte un nom de guerre, car je chante au théâtre… Vous devez savoir… Au fait, peut-être non, je ne fis que passer à Paris. Mais l’hiver prochain j’y espère un engagement et je crois au succès. Jusqu’ici j’ai eu du bonheur dans tout.
— Même en amour ? questionna-t-il pris d’une audace soudaine.
— Très cher nouvel ami, je ne sais pas.
— Vraiment ?
Il souriait avec une pointe d’ironie.
— Ne soyez pas méchant. L’on m’a aimée et moi je n’ai aimé personne, et je ne crois qu’au plaisir parce que je ne connais rien d’autre… Mais vous ?
L’interrogation était directe. Câline, l’actrice se penchait un peu vers Jacques et le peintre songea aux jolies bêtes félines dont les griffes pointent sous le velours. Devant ces yeux d’aigue-marine, une pudeur l’étreignit qu’elle pût lire son secret.
— Moi, j’ai souffert du plaisir, et j’ai eu de la joie… vite transformée en chagrin intense.
Les yeux d’Yvonne le regardaient, douloureusement intéressés. Il devina l’inclination naissante d’elle à lui. Il prit les mains d’Yvonne Doriali et, approchant sa tête très bas, les couvrit de baisers.
Pour la première fois, depuis la cruelle séparation dont il ne guérissait pas, une peau de femme frôlait ses lèvres. Ce contact le fit tressaillir. Il lui sembla qu’une liqueur bienfaisante s’épandait en ses veines, lui réchauffait le cœur.
— Vous ne m’en voulez pas, dites, de ma familiarité ? Je crois que je vous ai toujours connue, tant votre charme et votre douceur se sont imposés à moi… Et je vous aime déjà.
Elle glissa, ses doigts dans la chevelure de Jacques et il en ressentit une caresse délicieuse.
Il lui demanda :
— Vous viendrez me voir à mon atelier, n’est-ce pas ? Et vous poserez pour moi… Je redeviendrai célèbre par vous.
Elle lui répondit :
— Mon cœur me dit que je dois être votre amie, que je saurai l’être…
— Aujourd’hui, fit-il, j’ai eu de vous une joie à laquelle je ne voulais plus croire. Dès maintenant, je suis votre débiteur.
Quand il eut pris congé d’Yvonne un espoir chantait en son cerveau malade.
— Pourquoi, pensait-il, m’être tant abîmé dans un souvenir ? Il faut à l’homme autre chose que le problème du néant, et à quoi bon s’obstiner à découvrir dans une corolle fanée la goutte de rosée éteinte avec elle ?
Il était six heures, l’instant où, en automne, meurent les journées.
Subitement, il crut que le visage de la vraie Madeleine venait de passer devant son regard, auréolé de lumières floues. Ses yeux voulurent suivre la vision, mais vainement : elle avait disparu.
Alors sa poitrine se comprima sous l’émotion intense.
— Madeleine ! Madeleine ! cria-t-il, halluciné.
Il appelait en vain, l’illusion ne renaissait pas.
Éperdu, il s’enfuit vers sa maison, monta à son atelier, et, comme un fou, saisissant les pinceaux, s’acharna à la toile érigée sur le chevalet, se mit à peindre furieusement.
— Je veux que tu réapparaisses, entends-tu ? Où est ton âme ? S’en est-elle donc allée d’ici ? L’as-tu reprise à ce point que je ne la sente plus vivante près de moi ?
Un éclair ranima son imagination désemparée. Dans sa démence, une lumière se faisait, qui était Madeleine. Il la revit, souriante et belle comme toujours et ses bras se crispèrent du désir d’étreindre la Madeleine appelante et charmeuse, là, devant lui, qu’il admirait et qu’il croyait miséricordieuse, toute à lui.
— Coucou !
Yvonne Doriali entrait en tourbillon, apparition claire d’étoffes et de dentelles dans un rayon de soleil.
Elle lui tendit ses deux mains haut gantées de peau souple. Il les prit et s’amusa enfantinement à baiser, entre les boutonnières, les coins de peau apparaissant en roseurs… C’était doux, chaud et parfumé aux lèvres qui s’attardaient. Elle s’échappa légère, gamine.
— C’est charmant ici ! Quel panorama ! Que de jolies choses ?… À quoi travaillez-vous, maître nébuleux ?… Tiens, un portrait de femme !… Elle est jolie, dites-moi, votre modèle !… Mais pourquoi diable tant de mélancolie dans les yeux, et cette tristesse sur la bouche ? Elle paraît morte…
— C’est qu’en effet…
— Vous peignez une morte ! Mais c’est un crime quand tant de jolies femmes vivent !
Cette gaîté, inconsciemment profane, blessa Jacques jusqu’au plus profond de son être. Il lui parut qu’Yvonne s’introduisait dans sa vie, dans ses pensées et ses souvenirs, comme un mauvais génie susciteur d’infamies, d’impiétés, de sacrilèges. Nerveusement, il l’interrompit.
— Les morts qu’on n’oublie pas et dont le souvenir nous hante, ne sont pas des trépassés. Dieu ne savait pas, en voulant le retour des êtres vers lui… De ceux que nous adorons, il ne reprend rien.
Il tenait ses regards baissés, ayant peur, en les levant sur Yvonne, de s’abuser trop violemment des reflets glauques, inquisiteurs, courant dans les yeux de la visiteuse si ressemblante à Madeleine qu’il redoutait l’attraction immédiate, de la forme avec l’illusion rétablie en lui. Yvonne pourrait vaincre définitivement, et Madeleine mourrait tout à fait, sans espoir pour lui de la retrouver jamais en son esprit dont se serait emparée l’autre, à la faveur d’une surprise.
— Jacques Varèze !
Il se redressa à cet appel et vit Yvonne accoudée dans la baie de râtelier, avec du soleil autour d’elle, du soleil qui lui faisait une auréole.
— Quoi, mon amie ?
— Dites-moi, vous le ferez mon portrait ?
À cette nouvelle demande il eut peur, se souvenant de relations pareilles, sous le même prétexte. Pourtant il répondit :
— Puisque vous voulez être mon modèle, vous serez obéissante. Je vous garde aujourd’hui.
Il lui ôtait son chapeau et elle le laissait faire, riant, parce qu’en tremblant Jacques la décoiffait. Lui, la suppliait de rester en ce désordre seyant, lui faisait des compliments où de l’éloge et de la crainte se mêlaient.
Comédienne et coquette, elle s’abandonnait aux mains timides, et Jacques s’enfiévrait au contact furtif des épaules, des poignets. Un flot de mots tendres, de joies modulées, montaient à ses lèvres, bouillonnaient en son cerveau. Elle murmura : « Je suis belle. » Et cela semblait tout simple dans sa bouche.
— Oui, si belle ! dit-il presque à voix basse.
Il balbutiait des adorations, la suppliait comme une idole, madone de chair.
Un voile d’oubli s’étendait sur les douleurs passées.
D’un geste doux, de câlinerie tendre, elle prit la tête de Jacques et la maintint contre sa poitrine parfumée. Alors les mains de Jacques, frôleuses, modelèrent les hanches, la taille d’Yvonne, courant sur l’étoffé de la robe, et c’étaient des doigts étonnés, inquiets de s’assurer de la parfaite présence de l’adorée. Il ne cherchait pas à démêler la personnalité : c’était l’amie de toujours revenue, qui si longtemps avait été absente et que, fou de bonheur, il retrouvait complétée.
Yvonne ne se refusait pas, merveilleuse en sa ressemblance avec les statues d’albâtre, les cires ou les tanagréennes effigies. Pieusement, avec une pudeur mystique, Jacques la dévêtit.
L’exaltation de Jacques grandissait en un mascaret de désir, à mesure qu’apparaissaient les charnelles splendeurs de la jeune femme. Et le mensonge dura tant que persista le magnétisme dans la fusion de leurs êtres.
Nue ! Qui donc était cette femme nue devant lui et qui lui semblait étrangère ?
Jacques regardait Yvonne, les prunelles dilatées, comme cherchant à la reconnaître.
— Mais comment êtes-vous là ? disait-il… Ce n’était pas vous… oh ! non, pas vous tout à l’heure… Allez-vous-en, allez-vous-en vite… Je ne veux personne ici, sauf elle, vous entendez, sauf elle.
Brutalement, il la chassait. Yvonne, crispant ses mains aux poignets de Jacques, stupéfaite, éperdue, sanglotait :
— Mais tu es fou, Jacques… C’est moi, Yvonne, ta maîtresse… Ah ! lâche-moi… tu me fais mal…
Sans prendre garde à ses prières, il reprit, avec des regards de terreur autour de lui :
— Vous la feriez s’envoler… Je ne veux pas… Comprenez donc : je serais seul après !…
Assis sur le divan, la face crispée de colère, Jacques restait figé en une pose de démence, les mains tordues l’une contre l’autre, regardant obstinément l’intruse qu’il voulait ne plus voir. Tout son corps s’agitait de soubresauts fébriles, son cœur se révoltait contre cette étrangère qui osait lutter contre l’âme de Madeleine, victorieuse dans sa maison.
Soudain Yvonne le vit se dresser en face d’elle, pareil à quelque fou devant un spectre imaginaire. Alors, jetant seulement son manteau sur ses épaules, elle se sauva ainsi qu’une bête maltraitée.
Dans l’aube inondant l’atelier de clarté bleue, Jacques Varèze, debout devant le grand chevalet, peignait, et, fièvreusement, par petits gestes méticuleux — le regard fouillant la vie naissante sur sa toile — posait des touches, fouillait la pâte d’où surgirait l’effigie de rêve.
Depuis des jours il se passionnait sans répit, ardemment attaché à l’œuvre recréatrice, différente des esquisses ébauchées la veille, toutes ressemblant moins à Madeleine qu’à la maudite, l’intruse.
L’apparition d’Yvonne, sa présence et l’acte d’amour avaient-ils donc si impérieusement imposé la nouvelle venue que le souvenir de Madeleine s’en trouvait atténué ? Il ne pouvait le croire, ni que l’étrangère eût chassé l’âme et l’esprit de la morte. Dans sa misère morale il avait besoin du souvenir de Madeleine, comme un intoxiqué exige le poison qui, lentement, détruira sa faculté de penser. Et n’était-il pas lui-même empoisonné d’un chagrin dont il nourrissait son esprit, d’une entité qui le poursuivait, le pourchassait, résolue à ne lui accorder ni calme ni répit ?
Jusqu’à l’effarante aventure qui l’avait jeté dans les bras d’Yvonne Doriali, Jacques avait puisé sa volupté dans une continuelle souffrance, et il aimait si farouchement sa douleur que, tout de suite, il avait voulu la reconquérir. Mais peut-être les mortes ont-elles des caprices plus tenaces que les vivantes, et peut-être Madeleine serait-elle impitoyable à l’erreur de son amant. Il s’épouvantait à l’idée que la mémoire de l’aimée agoniserait en lui, et qu’elle resterait exilée de la maison hantée de sa personnalité d’antan.
Tant que dura le jour il fut à son chevalet, indifférent aux heures des repas. La nuit venue, les lumières apportées, il décida de ne pas regarder sa toile, par crainte des traîtrises de la lumière. Demain se déciderait la vérité ou le mensonge de l’image.
Si n’éclatait pas, demain, l’effigie réelle et vivante de l’aimée c’est que Madeleine s’était irrémédiablement enfuie de son âme, de la maison, qu’il ne restait en lui qu’un écho atténué d’elle, qu’Elle était morte vraiment… Alors… Alors… Jacques rêvait devenir, lui aussi, du passé, pour retrouver l’âme dans l’exode où serait anéanti son corps, enveloppe trop lourde qui interceptait et défigurait la vision.
Oh ! le dur, le véridique soleil !
Jacques l’injuria. Il avait beau détailler sa toile, il n’y retrouvait rien… non, plus rien de Madeleine, que les traits pareils à ceux de l’autre, l’amoureuse profane qu’il haïssait.
Ah ! la voleuse avait vraiment emporté l’âme fidèle ! Et de la chère adorée il ne retrouverait jamais plus rien, ni dans les images décevantes, ni dans l’atmosphère de la maison. Aucun atome d’elle ne flottait plus dans l’atelier, tout s’était enfui, même ces lambeaux invisibles que laissent après elles les aimées, comme subsiste dans les églises le parfum des encens et des prières.
Alors Jacques bouscula la toile, lacéra le portrait envoûté, s’enfuit hors de l’atelier, hors de la maison, pris d’une intense horreur des choses, s’imaginant poursuivi par la Stryge, la voleuse des caresses imaginairement prodiguées à Madeleine, l’autre jour, quand Elle, en vérité devant ses yeux palpitait, vivante.
Tout cet après-midi, sous le soleil intense, Jacques courut les champs, la ville, le port où, sur les ponts des bateaux, sur la digue et dans les rues, grouille la foule qui vit et vibre. Il chercha à remplir sa tête, ses yeux, son être, de l’existence éclatante, de tous les chants, les dissonances et les nuances des choses et des gens. Et cela, passionnément, ainsi que le fait le voyageur soucieux de garder en lui, avant son départ d’un lieu cher, les contrastes successifs et simultanés dont il a souffert ou été heureux, afin d’emporter des impressions, des souvenirs visionnaires et ressentis de la matière devant la nature créatrice de bonheurs et d’autres souffrances.
Puis, dans le crépuscule du soir berceur, dans l’haleine montante des corolles étagées au flanc des coteaux proches il regagna la solitude de sa maison vide.
Là, au chant clair d’un rossignol, parmi la lueur blafarde de la lune miroitant l’atelier, il se délecta, sans attendrissement toutefois, à l’évocation des heures de passion pire et meilleure. Ensuite, étendu sur l’amas de coussins du divan il ouvrit, avec un geste d’afféterie soigneuse et gourmande, une bonbonnière gemmée d’émeraudes et de rubis, joyau minuscule contenant la pâte bienfaisante qu’il trancha avec une spatule d’or pour la porter à ses lèvres.
Doucement des images d’Elle dansèrent devant ses yeux, des souvenirs passèrent, des réminiscences délicieuses ; mais toujours se brouillait le visage et, dans les éclairs de visions, se doublait l’effigie. — La vraie, la fausse ? Yvonne ?… Madeleine ? Tout changeait et tremblait.
Peu à peu, à mesure que s’endormait le sentiment des ambiantes réalités, que se troublaient ses regards de vivant, Jacques assista à la résurrection de la forme, des traits et des lignes.
Un cri s’exhala de ses lèvres béantes pour un irréel et incharnel baiser :
— Madeleine !
Le souvenir !… Jacques l’avait reconquis, ou plutôt, lentement, ainsi qu’en une mystérieuse rêverie, il se sentait repris par Elle présente à nouveau, tout entière et seule… Des bras doux et berceurs l’entraînèrent…
Il était heureux, enfin, enfin !… oublieux des choses et des êtres, des perplexes inquiétudes, des doutes, et, dans le crépuscule de sa géhenne, il laissa Madeleine l’étreindre du définitif enlacement, à mesure que lui, Jacques Varèze, pour mieux la rejoindre, devenait du passé.