La Rive gauche du Rhin au Xe siècle. — La fin d’une dynastie en France

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La rive gauche du Rhin au dixième siècle
Jules Gourdault


LA


RIVE GAUCHE DU RHIN


AU DIXIÈME SIÈCLE




Les comtes de Paris, histoire de l’avènement de la troisième race, par M. Ernest Mourin, 1 vol. in-8°. — Essai sur l’organisation de l’Austrasie et la création de l’Allemagne ; — Essai sur la séparation de la France et de l’Allemagne aux neuvième et dixième siècles, par M. L. Drapeyron, 2 brochures in-8° ; Ernest Thorin.




Pour la seconde fois en moins de soixante années, l’unité territoriale de la France vient de subir une atteinte cruelle ; la coalition victorieuse des peuples germains a détaché du pays gaulois deux portions considérables de l’ancienne Austrasie, l’Alsace et la Lorraine septentrionale. Cette politique de conquêtes en plein xixe siècle n’est pas seulement un défi à la civilisation de l’Europe moderne ; l’histoire des origines, dont l’érudition des Allemands affecte de se réclamer, ne proteste pas moins hautement contre les dernières revendications de la diplomatie prusso-germanique. Dans ce retour vers le passé, l’Allemagne choisit habilement ses points d’arrêt ; elle n’a garde de s’avancer au-delà de Henri II pour la Lorraine, ni plus loin que Louis XIV pour l’Alsace. Exempte de tout scrupule à l’égard du consentement libre des peuples, elle s’efforce de justifier un démembrement consommé par la force pure en l’appelant une « rétrocession légitime. » On retrouve ici l’esprit de ces cours d’histoire d’outre-Rhin où Charlemagne est représenté comme un prince exclusivement germain, que la France, par une erreur de sa vanité, aurait placé au point culminant d’une de ses antiques dynasties. Il est facile de réfuter ce thème historique. Charlemagne était Austrasien, et déjà de son temps l’Austrasie affectait de n’être point germaine. Ses préférences, ses mœurs et jusqu’au fonds principal de sa langue, aussi bien que la loi géographique et son histoire primitive, la portaient à se fondre dans l’agglomération des peuples gallo-francs. S’il y eut jamais « rétrocession légitime, » on peut dire que ce fut chaque fois qu’une partie du royaume lotharingien, aux xvie, xviie et xviiie siècles, fut réunie politiquement à la France. On verra même qu’une des causes qui ont amené chez nous, au profit d’une grande famille féodale, la déchéance définitive de cette dynastie que les Pépin et les Charles avaient illustrée, fut précisément son impuissance notoire à ressaisir ce qu’on appelait déjà au xe siècle les « frontières naturelles, » c’est-à-dire ce magnifique pays rhénan, noyau de l’ancienne Austrasie.


I.[modifier]

Il est impossible de trouver dans les divers massifs des continens, si l’on excepte des péninsules telles que l’Italie et l’Espagne, un pays mieux délimité que la région gauloise. L’arête orientale de séparation, la seule qui nous intéresse ici, est formée au-dessus des Alpes par un cours d’eau de 1,300 kilomètres, de Bâle à la Mer du Nord. Au point de vue géologique, le Rhin, on le sait, n’est pas une frontière ; sous ce rapport, il unit plutôt qu’il ne divise. Au point de vue militaire, il n’a jamais présenté, même à l’époque reculée où ses bords étaient défendus par d’immenses forêts et des marécages profonds, qu’un obstacle assez aisément franchissable. Aussi les Romains, qui songeaient à tout, avaient-ils établi le long de la bande de terre comprise entre l’Helvétie et l’océan germanique une série de postes et de quartiers permanens (castra staliva), dont la garde était confiée à huit légions ; telle est l’origine de la plupart des grandes villes rhénanes, comme Strasbourg (Argentoratum), Mayence (Maguntiacum), etc. Ces cantonnemens formidables n’empêchèrent point les Francs de passer définitivement le Rhin en 406. Une fois maîtres de la rive gauche, ces barbares se préoccupèrent aussitôt, comme l’avaient fait les Romains, d’interdire l’accès du fleuve aux autres hordes germaines qui se pressaient sur la rive droite, impatientes de prendre leur part des riches contrées occidentales. Ils y réussirent, et la Gaule y gagna du moins de voir enfin sa frontière politique de l’est efficacement défendue. Bien plus, à partir de la victoire de Clovis à Tolbiac, c’est elle qui à son tour prend l’offensive contre les barbares. Dès lors, les rôles sont intervertis : la Germanie vaincue, soumise jusqu’à l’Elbe et au Danube, devient avec Charlemagne la vassale des souverains qui règnent dans les villes gallo-franques d’Aix-la-Chapelle et de Trèves.

De toutes les agrégations de peuples fondées sur la force, nulle n’a duré et ne durera ; la Gaule et la Germanie ne pouvaient donc demeurer unies. Bien qu’elles n’eussent cessé, durant cinq siècles d’invasions, d’influer et de réagir l’une sur l’autre, elles différaient profondément de mœurs et d’idées ; la même divergence qui existe dans la direction de leurs fleuves et de leurs montagnes se retrouvait dans les caractères de leur vie morale, dans leurs visées respectives. Les populations encore mouvantes qui occupaient la rive droite du Rhin étaient identiques de race et d’usages ; celles qui possédaient la rive gauche n’offraient pas la même unité originelle : chez ces dernières, du mélange du double élément gallo-romain et germanique commençait à poindre une société essentiellement sédentaire, déshabituée de la vie nomade, et où apparaissaient des principes d’organisation politique. C’étaient ces deux pays si dissemblables et toujours en hostilité que Charlemagne avait prétendu river ensemble par une sorte de jointure de fer, l’Austrasie. Qu’était-ce que cette Austrasie, établie à cheval sur deux mondes, et les garrottant l’un à l’autre ? En son extension politique, les limites de l’Austrasie, — royaume de l’est, par opposition à Neustrie, royaume de l’ouest, — ont souvent varié. Au temps de Charles Martel, ce pays englobait à l’occident l’île des Bataves et la côte jusqu’au détroit gallique (Pas-de-Calais), à l’orient la moyenne de la Meuse, en amont de la Moselle, jusqu’à Metz, et toute la rive gauche du Rhin. Le pays des Tongres (Liège) et le Brabant en faisaient partie ; mais le centre véritable et géographique, c’était le bassin de la Moselle. Ce bassin apparaît comme un vaste camp retranché créé tout exprès par la nature entre l’Hundsruck, les Vosges, les Faucilles, l’Argonne, les Ardennes et l’Eifelgebirge. Au confluent de la Moselle et du Rhin, le passage est bien fermé ; il n’y a d’autre ouverture que le cours du fleuve, dont Coblentz est la clé. Le sommet de l’arc décrit par la Moselle est Thionville ; au-delà courent dans deux vallées symétriques le Rhin et la Meuse, qui s’écartent sous le parallèle de Mayence, pour se rapprocher sous celui de Cologne, — deux places qui dominent, l’une la route de la Belgique, l’autre celle de l’Alsace. Les défilés de l’Argonne étaient aux mains des Austrasiens, tandis que la vallée de l’Oise appartenait aux Neustriens. La ville d’Aix-la-Chapelle était le centre administratif, celle de Metz était déjà considérée comme un point militaire d’une importance capitale. Au temps d’Ébroïn (680), une lutte sanglante s’était engagée entre la France de l’ouest (Neustrie) et la France de l’est (Austrasie), les deux principaux royaumes issus du partage qui avait eu lieu entre les fils de Clovis. L’Austrasie, battue d’abord, l’avait ensuite emporté, et bientôt, grâce à l’énergie d’une grande famille, celle des Pépin et des Charles, sa suprématie était devenue complète ; les Austrasiens formaient le corps national le mieux organisé et le plus compacte qui fût alors. Après la soumission de la Neustrie, un autre rôle s’était offert à la vaillance de cette masse d’hommes belliqueux. Une nouvelle invasion barbare menaçait d’inonder l’Occident par l’est et par le midi ; ce furent les princes austrasiens qui, à la tête de tous les guerriers de la Gaule franque, eurent la gloire d’arrêter les hordes germaniques et musulmanes. Encore une fois la revanche des peuples cisrhénans était complète ; les possesseurs du vieux pays salien et de la Forêt-Charbonnière régnaient en maîtres sur les Allemands. À la puissante organisation militaire de l’Austrasie, Charlemagne avait ajouté l’éclat des lumières, le prestige des arts et aussi la force qui résulte d’une intelligente centralisation. Sous lui, ce pays était devenu le rendez-vous des hommes éminens de toutes les provinces : Germanie, Bourgogne, Italie, Neustrie. Quant à l’influence gallo-romaine, elle était jusqu’à nouvel ordre bien effacée ; la Neustrie et Paris n’avaient plus qu’un rôle secondaire. Cette prépondérance de l’Austrasie n’eut que la durée éphémère du factice empire carlovingien. Après avoir été un centre dominateur, cette contrée allait devenir une sorte de territoire neutre, ce qu’on appelle un « pays frontière. » Les parties qu’elle unissait de vive force n’avaient entre elles aucune affinité ; chacun tirait de son côté, — la France neustrienne, parce que, l’amalgame des races conquérante et indigène s’étant consommé dans son sein, elle commençait à se sentir un être à part, — l’Allemagne, parce qu’en fait de civilisation elle était en retard de trois siècles sur la Gaule, — l’une et l’autre, parce que chez toutes les deux le particularisme féodal était la négation même de cette monarchie centralisatrice et romaine que Charlemagne et ses descendans avaient prétendu leur imposer. On sait comment la scission éclata sous Louis le Débonnaire par la guerre civile, et aboutit sous les fils de ce prince au démembrement de l’empire d’Occident.

Le traité de Verdun (842), qui pèse encore sur nous après plus de mille ans, consommait, avec la ruine de l’Austrasie, épuisée par ses victoires antérieures, la séparation politique de la France et de l’Allemagne. Le Rbin redevint le fleuve qui, selon l’expression de Salvien, « sépare deux mondes ; » sur ses rives devaient se former deux nationalités distinctes dont l’une était destinée à terminer bien avant l’autre son travail d’unification. L’Austrasie, écrasée à la fois par les deux peuples irréconciliables qu’elle avait essayé un instant de joindre, fut réduite à n’être plus qu’une portion d’un des états formés de l’empire carlovingien ; sous le nom de Lorraine (Lotharingie), toute la bande de territoire entre l’Escaut, la Meuse, le Rhône et le Rhin, fut adjugée à Lothaire, et se vit attachée temporairement au nouveau royaume d’Italie. À cette date, le royaume allemand d’outre-Rhin, c’était proprement le pays du Mein, c’est-à-dire la Franconie, d’où les princes austrasiens étaient sortis. Quant à la France, privée de ses vieilles limites gauloises, de ses frontières naturelles à l’est, elle fut resserrée dans un cadre étroit et arbitraire que, sous peine de ne pouvoir respirer à l’aise, elle devait essayer de rompre.

Plusieurs causes ôtèrent d’abord toute gravité au choc des deux nations rivales. Ce fut en premier lieu une nouvelle invasion de barbares, celle des Normands. Le flot des envahisseurs, qui depuis Charlemagne se heurtait à l’est contre des barrages infranchissables, avait fait un détour par les régions Scandinaves, d’où il s’abattit tout à coup sur les embouchures de l’Escaut, de la Seine, de la Loire et de la Garonne. Cette importante diversion, dont de récens historiens ont fait avec raison ressortir l’effet sur les destinées de l’Europe naissante, ajourna donc la première passe sérieuse du duel de la France et de l’Allemagne. Une autre cause encore vint suspendre ou atténuer la collision des deux peuples : ce fut le mouvement général de décentralisation qui s’accomplit en même temps dans l’un et l’autre pays au profit des groupes nouveaux, marquisats, baronnies, comtés, châtellenies, établis sur le modèle des anciens « trustes » germains. Nous entrons ici au cœur même de notre sujet. En France, les donjons, les fertés, construits sur l’ordre exprès du roi pour assurer la défense commune contre les barbares, devinrent peu à peu autant de places fortes du haut desquelles la féodalité battit en brèche l’unité monarchique. Les souverains n’avaient pas alors des armées toujours disponibles ; en face des incursions normandes et des attaques de son frère Louis le Germanique, qui régnait sur le pays d’outre-Rhin, Charles le Chauve par exemple n’avait eu d’autre ressource que de faire appel à des volontaires, à des leudes, qu’il attachait à son service au moyen de fiefs et d’honneurs. Or parmi ces fidèles il en était un dont la famille devait avoir la haute fortune de supplanter un jour la dynastie carlovingienne, et de fonder cette « maison de France » huit fois séculaire dont le grand travail, l’œuvre-maîtresse, sera précisément la lente et infatigable reconstruction de l’unité gauloise. Ce fidèle s’appelait le comte Robert. De ses aïeux, de sa race, nul historien jusqu’ici n’a rien découvert de précis. Était-ce un homme de souche celtique, ou un descendant des Germains ? On ne sait ; l’érudition bénédictine elle-même, si habile à débrouiller les problèmes les plus ardus de filiation, demeure ici en échec. Toujours est-il que le comte Robert, marié à une fille de Louis le Débonnaire, avait gagné avec son épée d’être surnommé « le brave, » le fort par excellence. Charles le Chauve, en récompense de ses services, lui donna en 861 un vaste fief qui s’étendait de la Seine à la Loire. Le Carlovingien ne se doutait pas que ce « duché de France, » comme on l’appelait, deviendrait le noyau de la monarchie la plus nationale de l’Europe moderne. La vie de Robert n’est d’ailleurs qu’une succession de brillans exploits contre les Normands, les Bretons et les autres ennemis de Charles le Chauve. Ce « Macchabée des Francs » périt glorieusement en 866 au milieu d’un dernier triomphe sur les pirates du redoutable roi de la mer Hasting. Sa mort fut un deuil populaire, et l’on montre encore aujourd’hui, à tort ou à raison, aux environs de Châteauneuf, dans le village de Brissarthe, l’endroit où fut tué ce héros, souche illustre de trente-huit rois.

L’idée fixe de Charles le Chauve était de rétablir à son profit l’unité monarchique romaine. C’est cette idée qui devait commencer à perdre sa dynastie ; pour vouloir trop embrasser, elle s’ôta tout moyen d’étreindre. Les premières annexions, comme on dirait de nos jours, avaient été celles des royaumes de Provence, d’Italie et de la moitié de la Lorraine, à la mort de Lothaire et de ses trois fils. Restait la Germanie, que Louis, en expirant, venait de laisser à ses enfans. Charles le Chauve crut l’occasion bonne pour ressaisir toute la rive gauche du Rhin, notre frontière naturelle ; mais la tentative échoua, et le nouvel empereur, battu par les fils du Germanique, ne rentra dans ses états que pour y signer, au plaid général de Kiersy-sur-Oise (877), cette charte célèbre qui, en reconnaissant l’hérédité des offices, stipulait implicitement au profit du régime féodal l’abdication plus ou moins prochaine du césarisme carlovingien. À partir de cette double déconvenue, à la fois politique et militaire, la société féodale et la dynastie austrasienne restèrent séparées, comme le dit l’historien des Comtes de Paris, « par un abîme. »

Franchissons deux générations. L’éternelle question de la rive gauche du Rhin accroît encore sous Louis III et Carloman, petits-fils de Charles le Chauve, l’irrémédiable impopularité des descendans de Charlemagne. Non-seulement ceux-ci perdent la Provence, qui s’érige en royaume indépendant ; mais ils sont en outre obligés de céder la Lorraine : grave échec pour cette idée déjà toute française de déchirer définitivement le désastreux traité de Verdun. Les « féodaux » néanmoins, qui n’ont pas encore de visées communes, se voient eux-mêmes forcés de composer avec les embarras de leur situation. Faute d’un chef aux côtés duquel ils puissent se grouper comme autour d’un centre naturel, ils en sont réduits à prendre pour roi, après la mort de Louis III et de Carloman, Charles le Gros, déjà empereur, roi de Germanie et d’Italie. Cette situation fausse et contradictoire qui de nouveau réunissait sous un même sceptre la Gaule et l’Allemagne ne pouvait qu’être temporaire. C’est sur ces entrefaites qu’a lieu la rentrée en scène de cette famille dont Robert le Fort est ! e premier ancêtre connu. Le duc de France avait laissé deux fils, Eudes et Robert. Toutefois, comme ceux-ci étaient encore en bas âge, le duché avait été donné à Hugues l’abbé ; mais le sang de Robert coulait dans les veines de ses enfans. En 884, Eudes, déjà illustre pour sa bravoure, est nommé par Charles le Gros comte de Paris. Dès ce moment, il appartient à l’histoire, qui doit enregistrer tous ses actes. Ainsi, pour la deuxième fois en vingt ans, les Carlovingiens élèvent la fortune de ces soldats nationaux destinés à les remplacer sur le trône de France. Bientôt éclate, avec le démérite des césars germains, la valeur toute française des fiers aïeux de Capet. À la fin de novembre 885, des bandes formidables de Normands remontent la Seine et mettent le siège devant Paris. Qui sauve la ville ? Eudes, fils de Robert. Les habitans déployèrent d’ailleurs pendant plusieurs mois une admirable constance ; les Parisiens firent dans cette lutte l’apprentissage de cet héroïsme qu’ils devaient transmettre à leurs descendans les plus reculés : leur cité mérita de devenir et de rester la capitale de la France future. — Quant à Charles le Gros, il était demeuré à Metz dans l’engourdissement d’une molle indolence. Enfin tardivement il quitte l’Austrasie pour venir au secours de Paris ; mais, au lieu d’écraser les Normands, ce qui lui était chose facile avec les forces supérieures de l’armée impériale, il négocie avec eux et achète la paix. Après cet exploit, Charles le Gros, comme pour mettre mieux en relief sa nullité solennelle, achève d’appeler sur Eudes l’attention des féodaux en investissant le héros de Paris de ce grand commandement entre Seine et Loire qu’on avait déjà institué pour Robert le Fort. À quelque temps de là, cet empereur sans courage fut déposé par les Germains, qui prirent pour roi Arnulf de Carinthie. Avec lui tomba définitivement l’empire carlovingien, dont les débris formèrent huit royaumes ; mais, on va le voir, la dynastie austrasienne n’était pas encore expulsée de France.

Quelle part ce nouveau démembrement laissait-il à ce dernier état ? Ce qu’il nous importe surtout de savoir ici, c’est qu’à l’est la France reprenait les étroites limites du traité de Verdun, c’est-à-dire les frontières du Rhône, de la Saône, de la Meuse et de l’Escaut. La Lorraine était érigée en un royaume intermédiaire sous le sceptre de Zwentibold, fils naturel d’Arnulf ; elle s’ouvrait donc dorénavant comme un champ-clos naturel aux compétitions des deux grands peuples qui l’avoisinaient. Maintenant à qui allait échoir la succession de Charles le Gros de ce côté-ci du Rhin ? L’intronisation d’Arnulf en Allemagne s’était faite sans encombre ni condition. Il n’y avait eu là, observe un historien, qu’une simple translation d’hommage « d’un camp à un autre et non d’un, principe à un autre principe ; » mais en France il en alla tout autrement. Si les féodaux étaient décidés à rejeter la monarchie césarienne, ce n’est pas qu’ils formassent dès lors un véritable corps de nation ; bien qu’une force latente dont eux-mêmes ne se rendaient pas compte tendît à les rapprocher dans le danger, aucun ensemble d’idées générales ne dirigeait leur conduite. Le dévoûment de l’homme à l’homme, une sorte de contrat d’assurance mutuelle débattu et consenti entre vassal et suzerain, tel était tout leur idéal politique et social. Ce qu’il leur fallait avant tout, en face des ravageurs du Normand Rollon, qui ne cessaient de sillonner la Neustrie et menaçaient le fief de chacun, c’était un chef brave et populaire, un « koning » élu d’après les traditions teutoniques. En y bien regardant toutefois, ce choix même d’un chef tiré du fonds féodal n’impliquait-il pas le sentiment vague d’une naissante nationalité ? Il va de soi que ce suzerain ne pouvait être ni le fils survivant de Louis le Bègue, Charles, dit plus tard le Simple, lequel d’ailleurs n’avait encore que huit ans, ni aucun seigneur des fiefs excentriques tels que la Bourgogne ou le Vermandois. C’était affaire si délicate que d’effacer le souvenir d’une dynastie dont l’ascendance alignait les noms de Charles Martel, de Pépin le Bref et de Charlemagne ! Un seul prince en paraissait digne et capable ; c’était le vainqueur des Normands, ce fils de Robert le Fort, Eudes, dont le duché comprenait dans sa mouvance les grandes cités de la France nouvelle, Paris, Orléans, Tours et Angers. Eudes fut donc choisi (888). À coup sûr, il dut souscrire, en ceignant la couronne, à des exigences qui limitaient son autorité ; mais la révolution féodale n’en était pas moins accomplie : à partir de ce jour, il existait, à proprement dire, une « maison de France. »

Cette sorte de coup d’état national était-il un acte prématuré ? Eudes lui-même parut le penser. Toute sa conduite témoigne en effet d’une circonspection extrême. Le nouvel élu savait que le prince frustré, Charles le Simple, ne renonçait point à ses droits, et que l’église, en la personne du primat Foulques, archevêque de Reims, condamnait hautement l’usurpation. Il savait aussi que la ligue féodale qui l’avait porté sur le trône manquait d’une solide cohésion, et ne représentait pas le vote unanime des barons. Bref, cet esprit ferme et sagace ne se faisait pas illusion. Il eut pourtant le bonheur d’inaugurer sa royauté par un coup d’éclat ; les pirates normands furent écrasés à Montfaucon. Cette victoire eut pour effet de frapper momentanément d’impuissance toutes les menées du parti de la « légitimité ; » par surcroît de précaution, l’habile Eudes fit une visite de déférence au roi de Germanie, qui lui répondit en suzerain par l’envoi d’une couronne d’or. En dépit de cette solennelle comédie, le sceptre carlovingien demeurait lourd à porter, et le roi Eudes regretta plus d’une fois la puissance moins éclatante, mais plus réelle, du duc de France. Cette royauté dont on l’avait investi n’était-elle donc qu’un vain titre, et ne devait-elle avoir pour toute arme et pour tout emblème qu’une épée de combat à brandir contre les Normands ? Si Eudes songeait ainsi, c’est qu’il avait en quelque sorte l’intuition du rôle que la maison de France était appelée à remplir ; mais l’heure du nivellement politique n’était pas encore pies de sonner. Les deux pouvoirs alors en pleine croissance, la féodalité et l’église, se chargèrent de le démontrer au fils de Robert le Fort. L’église ne voyait dans l’élu des barons : qu’un intrus, un adversaire des saines doctrines monarchiques, qu’elle se réservait de combattre à outrance, tout en acceptant ses bienfaits. Les grands vassaux se repentaient, d’avoir donné à Eudes l’onction féodale ; ils trouvaient que leur créature avait l’air de prendre sa tâche bien au sérieux, et que la nouvelle maison de France laissait trop deviner son désir de reconstituer un pouvoir central. De ces craintes et de ces rancunes sortit bientôt un vaste mouvement de réaction en faveur du Carlovingien Charles le Simple. À la tête de la coalition, où étaient entrés tous les hauts possesseurs de fiefs et le roi de Lorraine, Zwentibold, se trouvait l’archevêque Foulques, allié personnellement à l’ancienne dynastie. Quant au roi de Germanie Arnulf, il joua un singulier rôle, — le seul pourtant qu’il pût jouer, — dans cette guerre de trois années entre le roi héréditaire et le roi féodal. Il les assista tous deux alternativement, reçut les hommages de l’un et de l’autre, et s’en tint en somme à ce jeu innocent de suzeraineté. La lutte des deux princes rivaux, qu’il, n’y a pas lieu de raconter ici, finit d’une manière inattendue : Eudes, vainqueur, tendit la main au Carlovingien battu et fugitif, lui donna part à la royauté, et l’année suivante (898) sa suprême parole en mourant fut une prière à ceux qui l’entouraient « de garder leur foi à. Charles. » Ainsi le premier roi national déshéritait lui-même sa maison pour cette lignée de césars que sa maison avait supplantés. Et pourtant jamais acte testamentaire ne fut empreint d’une plus grande sagesse, ni d’une plus, claire prescience de l’avenir. En réalité, il était trop tôt pour jouer le rôle, de fondateur de dynastie ; c’eût été lâcher la proie pour l’ombre. Mieux valait pour Robert et ses héritiers une suzeraineté secondaire dans ce magnifique duché de France, dont la mouvance incontestée s’étendait de Paris à Chartres et Angers, que l’autorité encore nominale d’une royauté vacillante.

La restauration carlovingienne s’accomplit donc en 898. Le frère même du roi Eudes n’éleva aucune réclamation ; il prêta hommage à Charles III, et se fit régulièrement investir par lui du comté de Paris et du duché de France. En voyant Robert se résigner de si bonne grâce au second rang, les « soutiens de la légitimité » triomphaient. N’en va-t-il pas toujours ainsi au lendemain des restaurations ? On y respire dans une sorte d’azur serein, on oublie toute cause d’inquiétude, on relègue au loin les choses de la veille, on a enfin cette hardiesse de cœur et d’esprit qui s’installe à l’aise dans le présent et prend d’avance possession de l’avenir. Au même moment, comme par une faveur expresse du destin, s’offrit à la dynastie austrasienne une occasion de biffer le traité de Verdun. Or le rétablissement des frontières naturelles, c’eût été pour elle à tout jamais peut-être une vaillante reprise de la popularité, une espèce de restauration morale achevant et consolidant la restauration matérielle. Le roi de Lorraine, Zwentibold, s’était aliéné par sa tyrannie les seigneurs du pays. Ceux-ci firent appel au jeune Charles en l’assurant qu’une seule campagne le rendrait maître du royaume. On l’a vu, depuis la bataille de Fontanet, l’Austrasie n’était plus qu’un état limitrophe sans raison d’être politique ; ses sympathies d’ailleurs la portaient visiblement vers la France. Quelle magnifique proie à saisir ! Quelle conquête vraiment opportune ! Mais l’illustre sang des Pépin et des Charlemagne était figé définitivement dans les veines de leurs successeurs ; tous, ainsi que l’attestent leurs surnoms, paraissent infirmes de corps ou d’esprit : le Débonnaire, le Chauve, le Bègue, le Gros, le Simple, c’est-à-dire le malavisé. Ce lutteur infatigable, ce prélat remuant qui s’appelait Foulques dut comprendre, avant de mourir si tragiquement assassiné par les vassaux de Baudoin de Flandre, que son protégé n’était pas et ne serait jamais un homme de haute mission. En effet, Charles III entra bien en Lorraine, et s’avança même jusqu’à Nimègue ; mais, dès qu’il aperçut les soldats ennemis, il rétrograda honteusement. À coup sûr, un tel prince, que l’historien Richeri flétrit d’un mot, pour l’époque, en le représentant comme « inhabile aux exercices militaires, » n’était point fait pour conduire et dominer la France féodale.

Par contraste, le grand homme de guerre de ce règne, c’est encore un membre de cette famille qui avait failli déjà refouler sans retour les rejetons des Carlovingiens, c’est le duc de France, Robert. C’est Robert qui de nouveau écrase les Normands, dans les plaines de la Beauce. Toutefois cette défaite n’arrête pas les dévastations du « sinistre marcheur » Rollon. Mis en demeure par les cris de douleur des peuples d’en finir avec ces ravages, Charles et ses conseillers prennent le parti, très politique par le fait, de transformer ces païens nomades en des chrétiens sédentaires. Ce fut l’œuvre du traité de Saint-Clair-sur-Epte, lequel céda au roi de la mer Rollon, avec le titre de duc de Normandie, toute la région neustrienne entre l’Océan et les rivières d’Epte, d’Eure et d’Aure. Robert, duc de France, fut le parrain du nouveau vassal converti. Charles eut, le jour de la prestation de l’hommage, une coupe amère à vider. « Les évêques, raconte l’historien des Comtes de Paris, ayant dit à Rollon qu’il devait, suivant le cérémonial, baiser le pied du roi, le pirate fit un bond en arrière, et s’écria : Jamais je ne fléchirai mes genoux devant les genoux de quelqu’un, ni ne baiserai le pied de quelqu’un. Comme on insistait, il ordonna à un de ses compagnons de faire à sa place ce qu’on exigeait de lui. Le soldat, non moins fier que son chef, refusa de se prosterner, et brutalement, prenant le pied de Charles, il l’éleva à la hauteur de sa bouche et jeta le roi à la renverse. Sa chute excita un grand tumulte, dominé par l’hilarité bruyante des barbares ; mais, au lieu de tirer leurs épées pour venger l’outrage, les seigneurs français joignirent leurs éclats de rire à ceux des Normands. »

La fortune cependant favorisait le roi Charles ; ces rives du Rhin, qui devaient fuir si longtemps devant la poursuite de ses successeurs, semblaient d’elles-mêmes aller à sa rencontre. L’année où les Normands s’installaient pour toujours à l’ouest de la France, la branche germanique des Carlovingiens s’éteignait. Cette Lorraine, dont Charles avait si maladroitement manqué l’acquisition, refuse alors de reconnaître le nouveau souverain des Allemands, Conrad de Franconie, et proclame le roi de France. Si celui-ci sait tirer parti de cette annexion spontanée, s’il travaille à s’implanter solidement au milieu de ce peuple austrasien, encore vigoureux de sève et de plus en plus français de cœur, son prestige est assuré en face des Neustriens féodaux, et la dynastie légitime est sans doute sauvée. Il n’en fut rien. Par un favoritisme éhonté, Charles, oublieux de la belle tâche qui lui est offerte à l’orient du pays gaulois, soulève contre lui les vassaux, et ceux-ci, de colère autant que de dégoût, reviennent à leur prétendant naturel, le frère d’Eudes, Robert, comte de Paris. Robert fait alliance avec le duc de Lorraine Gislebert, et bientôt les grands barons des comtés de Paris, d’Orléans, de Gâtinais, de Chartres, du Perche, du Mans, de Tours et d’Angers, la Neustrie presque tout entière se ligue pour avoir raison d’une dynastie méprisée. La lutte ne fut pas longue ; Charles, qui ne possède plus que Laon, Soissons et Compiègne, se réfugie derrière la Meuse, et les féodaux font sacrer roi le duc de France. À la nouvelle de cet affront, une dernière étincelle d’énergie enflamme le cœur du prince dépossédé ; à la tête des volontaires austrasiens, fidèles jusqu’au bout, malgré la défection de leur duc, à la cause du monarque qui, suivant leur vœu séculaire, paraît avoir rattaché le pays du Rhin et de la Moselle à l’empire des Francs, Charles revient sur Robert et l’atteint près de Soissons ; mais il semble épuisé par cet effort. Au lieu de se montrer aux siens sur le front du combat, il remet le commandement à un vassal, et, comme Xerxès à Salamine, il s’installe sur une éminence pour y attendre le résultat de la journée. Robert, lui, est comme un lion dans la mêlée ; il s’aventure même si témérairement qu’il est enveloppé tout à coup par cinquante Austrasiens qui ont conjuré sa mort. Il périt en effet, et les Neustriens, découragés, lâchent pied de toutes parts. Le roi Charles va-t-il donc triompher ? S’il fût descendu de la colline où il demeurait assis avec les évêques, sans doute un dernier choc eût tout décidé ; mais il continua ce trôner majestueusement au-dessus des combattans. Qu’arriva-t-il ? Une nouvelle troupe de guerriers apparaît soudain sur le champ de bataille ; les Neustriens à cette vue font volte-face, la lutte recommence plus sanglante, plus acharnée, et se termine enfin par la déroute complété des Austrasiens. Qui donc commandait ces hommes d’armes venus inopinément à la rescousse ? C’était encore un rejeton de la maison de France, c’était le fils de Robert, Hugues, celui que bientôt l’on appellera Hugues le Grand.

De son éminence de Soissons, Charles le Simple avait signé sa déposition. Il semblait que la place des Carlovingiens dût revenir pour la seconde fois à la maison de France. Elle lui revint en effet, mais seulement par un détour, une espèce d’intérim, et non d’une façon directe et immédiate. Est-ce parce que le fils de Robert, qui avait quinze ans, l’âge militaire d’alors, fut jugé trop jeune par les vassaux, ou lui-même, héritier précoce de cette mûre et patiente sagesse qui fut tout d’abord le trait caractéristique de sa race, s’éloigna-t-il volontairement des marches du trône ? Toujours est-il que le choix des féodaux se porta sur un de ses parens, Raoul, duc de Bourgogne. Charles le Simple, devenu après diverses vicissitudes le captif du comte Herbert de Vermandois, — encore un parent de Hugues, — s’éteignit de langueur en 929 dans cette même tour de Péronne qui verra plus tard un autre vassal, Charles le Téméraire, détenir un autre suzerain, Louis XI. Raoul mourut à son tour en 936. À cette date, Hugues avait vingt-huit ans. Il dédaigna néanmoins pour la seconde fois de se saisir de la couronne ; au métier de roi, il préférait celui de faiseur de rois. L’empire est aux flegmatiques, a dit un moderne ; ce mot était la devise du fils de Robert. Il savait qu’il y a au monde plusieurs manières de régner, et que la plus sûre n’est pas toujours celle qui se pare des signes extérieurs du pouvoir. Depuis cinquante ans qu’ils étaient en vue, les princes de la maison de France avaient eu ce rare privilège de ne rien oublier et de beaucoup apprendre. Aux qualités brillantes de ses ancêtres ; Hugues en alliait d’autres, tout à fait nouvelles en ce temps : le soldat se doublait chez lui d’un politique, il savait manier les événemens aussi bien que l’épée. S’il déployait à l’occasion cette fougueuse bravoure qui convenait à un petit-fils du Macchabée, il n’agissait en toute circonstance que d’après un plan réfléchi ; tous ses regards et tous ses mouvemens visaient un but déterminé : il y avait en lui comme un mélange du Téméraire et de Louis XI. Durant trente-trois années, son ambition, tout impersonnelle, au lieu de brusquer la fortune, travaille à poser doucement et solidement la pierre maîtresse sur laquelle après lui les Capétiens bâtiront. Si morcelée qu’elle fût, cette société du Xe siècle laissait en effet prévoir à un esprit tel que celui de Hugues qu’un jour viendrait où les membres épars de la nation tendraient à se réunir : qui empêcherait alors une royauté de forme nouvelle de refaire pour son propre compte l’unité sociale et politique du pays ?

Pour le moment, si Hugues refuse le trône, il n’entend pas que d’autres que lui en disposent. Or le meilleur moyen de prolonger, à son avantage et à celui des siens, une sorte d’interrègne déguisé, c’était de restaurer une royauté de parade et fainéante en la personne de quelque prince carlovingien. Il proposa donc aux grands vassaux d’élire tout simplement le fils de Charles III, Louis IV d’Outre-mer. Les vassaux ratifièrent volontiers un choix qui semblait laisser porte ouverte à toutes les futures convoitises. Louis IV, après la chute de son père, s’était réfugié « outre-mer, » sur ce sol anglo-saxon qui offrait déjà un asile aux rejetons des familles découronnées. Là, entouré de sa mère et de ses amis, il caressait en silence ces rêves de restauration qui n’abandonnent en aucun temps les exilés de race royale. L’appel de Hugues et des féodaux le trouva donc prêt à partir. Sans doute il fallut peu de jours au duc de France pour s’apercevoir que son protégé aspirait à un autre rôle que celui de roi mineur. Louis IV n’était pas un prince timide et irrésolu comme son père ; c’était un homme d’armes dans toute l’acception du mot, un digne élève des thanes saxons. Dès son avènement, il fait effort pour secouer les lisières dont Hugues, le maître effectif, pense le tenir entravé ; il déclare qu’il veut « être roi dans son royaume comme Hugues est comte à Paris. » La situation était grave ; c’était la question dynastique qui se posait résolument entre la maison austrasienne et la maison de France. Dans ce duel, qui devait durer un demi-siècle encore, l’une avait alors pour elle, en dépit des fautes et des faiblesses de ses derniers princes, les souvenirs populaires, la légende carlovingienne, l’appui de l’église et le prestige personnel d’un jeune monarque doué d’une beauté virile et d’un généreux courage ; l’autre était défendue par la ligue des féodaux, la consistance territoriale du fief principal de Paris, la profonde habileté de Hugues. En face du danger, le premier acte de Hugues fut d’épouser la sœur du roi de Germanie, Othon le Grand, et de solliciter l’intervention de ce prince dans la querelle. Une cause puissante rendait tout d’abord l’alliance assurée, c’était la question austrasienne. L’Austrasie était restée l’éternelle pomme de discorde entre l’Allemagne et la France ; cet ancien rameau détaché de la Gaule franque n’avait pas cessé d’être français d’idées et de sympathies. Les combinaisons factices de la politique et la force arbitraire des traités l’enchaînaient à l’est ; mais les lois naturelles de la géographie et de la tradition le ramenaient toujours vers l’ouest. Aussi la population austrasienne avait-elle constamment soutenu la cause de cette dynastie carlovingienne, demeurée tant bien que mal debout en France, tandis qu’elle s’était éteinte en Allemagne. A ses yeux, les Carlovingiens représentaient la force efficace qui pouvait un jour ou l’autre affranchir le pays rhénan de l’illégitime suzeraineté germanique. L’Austrasie n’était-elle pas l’antique berceau des Carlovingiens ? C’était, on l’a vu, la Lorraine qui avait été le suprême appui de Charles le-Simple, c’était elle encore qui avait salué avec le plus de sincérité l’avènement de Louis d’Outre-mer. Dès ses premiers pas sur le continent, celui-ci avait reçu l’appel et l’hommage des seigneurs austrasiens, qui plus que jamais repoussaient comme une tutelle étrangère la domination, nominale ou réelle, des rois de Germanie. Othon le Grand, furieux, avait fondu sur le pays, l’avait dévasté et en avait emporté tous les troupeaux et toutes les richesses au-delà du Rhin. La revanche fut prompte. A peine l’envahisseur s’était-il retiré que les Austrasiens passèrent le fleuve à leur tour. Ce fut une véritable levée en masse volontaire ; il ne resta sur la rive gauche, dit un historien du temps, « que les vieillards qui avaient déjà bien mérité de la patrie. » Des amas de ruines jonchèrent le sol germanique. Par malheur, comme les Austrasiens s’en allaient avec leur butin, l’armée d’Othon survint tout à coup et les écrasa dans une effroyable mêlée ; le duc de Lorraine, Gislebert, périt dans les eaux du Rhin (939). Certes tant d’énergie et de constance chez un peuple gardien-né de la plus importante des frontières gauloises eussent mérité d’être accueillies et soutenues par Louis IV comme un sûr élément de victoire dans la lutte intestine qu’il entreprenait ; mais, loin de venir à propos en aide à la Lorraine, il ne songea même pas à s’y établir pour mettre la main sans coup férir sur la succession de Gislebert ; il laissa l’Allemagne river de nouveau la chaîne à ce beau pays, et se promena quelque temps de ville en ville et de fête en fête avec sa jeune épouse au bras.

C’est que Louis IV n’était pas un homme politique comme son rival Hugues le Grand, ce n’était qu’un rude batailleur qui pensait avoir tout prévu lorsqu’il avait assuré son glaive dans sa main. Vaincu par les féodaux, il comprit pourtant qu’il lui fallait recourir désormais à d’autres armes. Tous ses adversaires disposaient de fiefs constitués en principautés distinctes et indépendantes : duché de France, Normandie, Flandre, Vermandois. De quoi se composait son domaine à lui ? De quelques châteaux, Compiègne, Laon, c’est-à-dire de rien ou presque rien, puisque l’Austrasie, par sa faute, lui avait glissé entre les doigts. À coup sûr, la lutte serait inégale tant que la dynastie carlovingienne ne se serait point fait un riche et vaste domaine avec de bonnes citadelles. Tout d’abord Louis à son tour implora l’appui moral d’Othon, à qui sans doute, par une coupable faiblesse, il abandonna définitivement l’Austrasie. À ce prix, le roi de Germanie lui fut acquis ; puis il voyagea de tous les côtés, en quête d’alliances ou de bonnes aubaines territoriales. Comme il revenait de ces chevauchées en Touraine et en Anjou, la fortune, qui jusqu’au dernier jour se plut à gâter sa race, lui offrit tout à sa portée une proie magnifique. Le duc de Normandie, Guillaume-Longue-Épée, venait d’être assassiné par les gens du comte de Flandre, avec lequel il était en guerre à propos du petit port de Montreuil. Le devoir et le rôle de Louis IV étaient de châtier le meurtrier ; mais comment l’eût-il fait ? Fort empêché de son impuissance, le roi prit néanmoins à tout hasard la route de Rouen. « En cheminant, dit l’auteur des Comtes de Paris, il songeait à son passé et à son avenir. Il était le petit-fils de Charlemagne, l’héritier de la plus illustre famille du monde ; mais, dépouillé par une suite de malheurs, il était comme un étranger au milieu de ce peuple qui le saluait au passage ; ces forteresses aux tours crénelées, ces hommes d’armes couverts de fer appartenaient à ses ennemis. Ne lui serait-il donc jamais permis de déchirer la charte de Kiersy et de reprendre les concessions arrachées à la faiblesse de ses pères ? Quelle merveilleuse terre que cette Normandie ! Qu’admirer le plus de la fertilité des campagnes, de l’abondance des eaux, des gras pâturages, des forêts profondes ? Et cruelle race que ces hommes robustes, actifs, entreprenans, aussi propres aux travaux de la paix qu’aux aventures de la guerre ! Comme on pourrait facilement avec une armée normande dompter les vassaux, relever la royauté, rétablir l’ordre, faire de grandes choses ! Il y avait bien le jeune Richard : c’était le fils d’un ami, d’un allié fidèle ; mais après tout sa naissance était irrégulière, et par suite ses droits à l’héritage étaient fort contestables. Lorsque le roi arriva aux portes de Rouen, son plan était sans doute arrêté ; il était décidé à faire rentrer dans son domaine propre cette belle province de Normandie, si riche de ses produits et de sa population Maître de Rouen, il donnerait une main au comte de Flandre, à demi gagné déjà, et une autre, à travers la Bretagne, aux seigneurs carlovingiens de l’Aquitaine ; cela fait, il abattrait sans peine fa maison d’Herbert (Vermandois), privée de son chef, rétablirait Artauld sur le siège de Reims, et, ayant ainsi isolé Hugues le Grand, il engagerait enfin avec lui le combat corps à corps qu’il rêvait comme le couronnement de sa vie. »

Tel était ce songe à la Pyrrhus. Il serait oiseux de s’étendre sur la succession des événemens ; notre tâche est de remonter des effets aux causes, et de dégager la leçon de l’histoire. Qu’il suffise de dire que l’activité, le sang-froid, les intrigues des adversaires de Louis IV notamment de Hugues le Grand, réduisirent en poussière ces projets tard mûris du Carlovingien. Devenu le captif des Normands puis celui du duc de France, Louis IV fut enfermé par ce dernier dans une forteresse, et ne recouvra sa liberté qu’en livrant à Hugues la ville de Laon. Le pauvre prince, tombé du haut de ses illusions, acheva de se perdre et de discréditer sa dynastie par une faute que l’orgueil gallo-franc ne pouvait lui pardonner. Lui, le suzerain des suzerains, il se fit le client de l’étranger il appela le roi de Germanie à son aide. Sans doute plus d’un chef féodal, à commencer par Hugues lui-même, n’était pas sans reproche à cet égard ; mais de la part du roi de France une telle démarche était plus qu’une imprudence, c’était une abdication. Qu’arriva-t-il ? Hugues qui écrasa en cette occurrence l’invasion germanique, devint décidément le prince national en face d’une royauté honnie et inféodée à l’Allemagne. La vie de Louis IV, toujours actif malgré ses revers s’acheva fiévreusement dans une série de courses vaines où il obtenait tout au plus des semblans d’hommage. Après sa malheureuse tentative en Normandie, qui n’avait été qu’une agression de flanc contre la ligue des seigneurs, on peut croire qu’il n’eût pas osé risquer une attaque de front en se prenant à ce fief central de Paris, dont la possession eût fait de lui un véritable roi de France. Quant à l’Austrasie, il n’y songeait pas, il n’y avait jamais songé. Il mourut d’ailleurs prématurément à trente-trois ans, le 9 septembre 954. Cette fois encore Hugues le Grand ne jugea pas le moment venu de prendre le trône ; il préféra y laisser monter un enfant, le fils aîné de Louis IV, Lothaire. Qu’importait désormais un roi de Laon ou de Reims à ce vassal tout-puissant qui régnait à Paris, qui venait de joindre la Bourgogne à son duché de France, et qui s’apprêtait en outre, avec l’appui même de Lothaire, à mettre la main sur l’Aquitaine ? Déjà en effet il venait d’infliger une grave défaite aux Aquitains, lorsqu’il tomba malade, et mourut brusquement le 16 juin 956.


II.[modifier]

La mort de Hugues le Grand amenait forcément une trêve entre la maison de France et la dynastie carlovingienne. Le fils aîné de Hugues, qui fut plus tard Hugues Capet, n’avait alors que six ans, et Lothaire n’en avait que seize ; ils étaient cousins par leurs mères, Gerbert et Hedwige. Hugues commença par rendre hommage à Lothaire, qui le reconnut comme duc de France, et confirma la Bourgogne à Othon, le second fils du défunt comte de Paris. Le nouveau roi n’était pas à beaucoup près un homme ordinaire ; il avait de la vigilance, de l’activité, et, à l’exemple de son père, il brûlait du désir de se constituer un domaine royal en rapport avec son titre. C’était justement l’époque où le fils de Henri l’Oiseleur, Othon le Grand, était en train de bâtir laborieusement l’édifice de l’empire d’Allemagne. Othon avait su d’abord établir sa suzeraineté effective sur tous les grands vassaux de Saxe, de Franconie, de Souabe, de Bavière et même de Lorraine ; puis il avait rejeté les Slaves jusqu’à l’Oder et les Danois jusqu’au fond du Jutland. Il avait aussi refoulé les Hongrois et gagné l’amitié des Polonais. Enfin il avait créé pour la première fois une sorte d’unité germanique, qui ne pouvait avoir, il est vrai, qu’une existence éphémère. Ce fut encore lui qui, à la suite de sa grande victoire de 955 sur les Hongrois, fonda vers les frontières de l’antique Pannonie cette fameuse marche d’Autriche (Oesterreich, empire de l’est) qui devait jouer un si grand rôle dans l’histoire de l’Europe moderne. Ce n’est pas tout : quelques années plus tard, appelé par le pape en Italie, il se faisait sacrer solennellement empereur d’Occident (962). C’était presque une résurrection de la puissance de Charlemagne. Cette grandeur toutefois n’était pas solide : la papauté, devenue, ainsi qu’il arrive souvent, l’esclave de son protecteur, n’obéissait qu’à regret ; l’Italie était enchaînée, mais non soumise. A partir de ce moment, la péninsule ne cessera d’être, durant neuf siècles, la proie et aussi le tombeau des armées impériales ; ce sera, suivant le mot d’un des successeurs d’Othon, « la caverne du lion, où l’on entre, mais d’où l’on ne revient pas. »

À son retour d’au-delà des monts, Othon se donna la satisfaction de tenir dans le palais d’Aix-la-Chapelle un plaid magnifique où assistèrent comme deux vassaux Lothaire et le duc de France. Ce dut être pour l’un et l’autre une dure épreuve, l’un qui songeait à son passé, l’autre qui rêvait à son avenir ; ce fut du reste la première et la dernière entrevue de l’empereur allemand et des princes français. À la mort d’Othon, survenue bientôt après (973), Lothaire se hâta de secouer la tutelle germanique. Cet acte ne suffisait pas à relever sa fortune ; il lui fallait se mettre hors de pair vis-à-vis des féodaux. Comment ? Il eut l’instinct que, pour s’affranchir complètement, il devait non plus s’attaquer d’abord comme son père aux fiefs de Vermandois, de Normandie ou de Paris, mais se tourner vers la Lorraine, qui, menacée de plus en plus par ce dévorant empire d’Allemagne, s’offrait sans cesse à la France. Du même coup, Lothaire se faisait un domaine à lui avec des soldats valeureux ; il reléguait le comte de Paris au second rang, et donnait à sa monarchie les frontières naturelles du Rhin. Dès lors aussi, la balance était rétablie entre les deux grandes agglomérations de la Gaule et de la Germanie ; les conquêtes territoriales de Henri II, de Louis XIV et de la révolution étaient consommées au Xe siècle, toute notre histoire était changée. — Lorsqu’on sut que Lothaire projetait une expédition vers le Rhin, il y eut un véritable entraînement populaire. Certes on ne se rendait pas un compte net, comme on put le faire plus tard, des raisons politiques de l’équilibre européen ; mais c’était une aspiration générale. Hugues Capet et le duc de Bourgogne se joignirent eux-mêmes à Lothaire : plus de jalousies, plus de haines, plus de compétitions de famille ; on sentait que l’intérêt, la gloire de tous, étaient en jeu. L’armée était si nombreuse, dit un chroniqueur, que de loin « les piques droites ressemblaient à une forêt mouvante. » Othon, surpris, n’eut que le temps de quitter Aix-la-Chapelle pour s’enfuir vers le Rhin ; ce fut l’armée française qui mangea ce jour-là le dîner préparé pour la cour allemande. Lothaire, dans l’enivrement un peu hâtif de son triomphe, fit tourner vers le sud-est, comme un défi à l’Allemagne, l’aigle impérial aux ailes déployées qui jusqu’alors avait été tourné vers l’ouest en signe de menace contre la France. Rien n’empêchait Lothaire de mettre la main sur la Lorraine et de la rattacher étroitement à la Gaule franque selon le vœu impérissable de ses habitans. Il n’en fit rien cependant ; soit qu’il craignît l’influence de son cousin Hugues Capet sur l’armée et les grands vassaux, soit pour tout autre motif, il commit à cet instant décisif la même faute que ses devanciers : après avoir vaincu, il ne sut pas retenir le fruit de sa victoire. L’armée repassa la Meuse, et les féodaux, mécontens, se dispersèrent aussitôt. Ce fut alors la revanche de l’Allemagne. En trois mois, à la voix d’Othon, elle se leva unanimement pour venger l’injure que les Welches lui avaient faite. Des hordes innombrables entrèrent en France, dévastèrent le pays de Reims, de Laon, de Soissons, saccagèrent le château de Compiègne, puis marchèrent sur Paris. Nos ennemis connaissaient déjà la route naturelle ouverte à l’est aux invasions et le point éternellement vulnérable du territoire gallo-franc. Dans les derniers jours de l’an 978, la grande armée d’outre-Rhin posait son camp sur les hauteurs de Montmartre. Lothaire, surpris à son tour, s’était retiré vers Paris, où Hugues disposait tout pour une résistance aussi énergique que celle qu’Eudes, son aïeul, avait opposée jadis aux Normands. Ainsi le suzerain en était réduit à se réfugier derrière les murailles de son vassal. Certes ce n’était point là une vaine protection ; Hugues Capet était si bien le véritable chef du pays, qu’à l’appel de ce prince une foule de soldats et de seigneurs accoururent vers les rives de la Saine. Le mouvement eut quelque chose de si enthousiaste, qu’Othon, effrayé des suites de sa victoire, n’osa pas entreprendre régulièrement le siège de Paris. Satisfait sans doute d’avoir rendu aux Français la visite de bravade que ceux-ci lui avaient faite à Aix-la-Chapelle, il leva bientôt le camp et reprit la route d’Allemagne, non sans être poursuivi l’épée dans les reins par Lothaire et Hugues, qui à deux reprises taillèrent en pièces ses soldats.

Il semble que dans ce retour offensif Lothaire n’eût dû s’arrêter qu’aux bords du Rhin ; mais son élan cette fois encore demeura timide et incomplet. La gloire de David, c’est-à-dire de Hugues, chantée sur le mode lyrique par les peuples, offusquait ce nouveau Saül ; la jalousie l’empêcha de tenter le coup d’audace qui eût pu le sauver, il aima mieux négocier secrètement avec Othon et lui céder la Lorraine (980). Un tel traité équivalait à l’arrêt de mort de la dynastie carlovingienne. Quand la nouvelle en fut connue, un immense cri de douleur et d’indignation éclata dans la France du nord, et dès ce jour commença de circuler de bouche en bouche la légende de saint Valéry apparaissant à Hugues Capet pour lui annoncer qu’il serait roi, et que la couronne demeurerait sur le front des siens durant de nombreuses générations. L’église elle-même, d’abord hostile, était entrée peu à peu dans le courant qui devait porter sur le trône les princes capétiens ; elle devenait nationale. Les évêques de ce temps n’offraient plus la moindre ressemblance avec les pères du premier âge ; c’étaient de véritables seigneurs féodaux, éloquens et instruits, maniant au besoin la dague et sachant lancer le faucon. Deux prélats surtout, Arnoul, évêque d’Orléans, et Adalbéron, titulaire du siège de Reims, dirigeaient alors, au double point de vue religieux et politique, cette église séculière de France qui, par un heureux esprit de conduite qu’elle ne devait pas conserver, rompait avec les vieilles doctrines pour devenir ce qu’on appela « l’église gallicane. » — Le clergé régulier, qui lui aussi subissait une sorte de rajeunissement, grâce à la réforme générale entreprise par l’abbaye bénédictine de Cluny, demeurait sous la main de Rome, et soutenait par conséquent le césarisme carlovingien. Hugues Capet, qui, comme tous les princes de sa race, était un politique avisé, ne négligea rien pour entretenir les patriotiques colères que l’abandon de la Lorraine avait suscitées dans les cœurs. Les Lorrains eux-mêmes avaient fini par abjurer leur antique attachement pour cette dynastie austrasienne qui tant de fois les avait trompés et vendus. On en eut la preuve lorsque Lothaire, profitant d’une compétition au trône d’Allemagne qui se produisit lors de la mort d’Othon II (983), se dirigea, suivi d’une armée, vers les bords du Rhin. Peuple et seigneurs d’Austrasie, loin de se donner cette fois au Carlovingien, se soulevèrent contre lui ; il dut faire à deux reprises le siège de Verdun, et ce ne fut que de vive force qu’il s’appropria une partie de la Lorraine. Derrière cette résistance inattendue, il n’y avait pas seulement la désaffection des Austrasiens, il y avait encore les trames de l’église, la propagande énergique de l’évêque Adalbéron, ou plutôt de son conseiller intime, le célèbre Gerbert, celui-là même qui écrivait un jour à son maître : « Lothaire est roi, mais de nom seulement ; Hugues ne l’est pas de nom, mais il l’est par le fait et les œuvres, aclu et opere. » Malgré la conquête violente de la Lorraine, Lothaire ne put donc recouvrer le prestige qu’il avait perdu. Les départemens de la reine Emma, son épouse italienne, achevèrent le discrédit dont sa famille était atteinte. Il mourut à quarante-quatre ans (986), empoisonné, dit-on, par sa femme. Sa dernière parole avait été un aveu poignant de l’impuissance où était tombée la glorieuse lignée de Pépin et de Charles ; le suzerain expirant s’était reconnu inférieur au vassal : Lothaire avait recommandé son fils à la tutelle de Hugues Capet.

Quel était ce prince légitime dont la minorité politique se trouvait ainsi constatée d’avance en lace du maître redouté des fiefs de France et de Paris ? Déjà déconsidéré aux yeux des peuples par sa précoce dépravation et par ses violences capricieuses, Louis V, alors âgé de dix-sept ans, n’était pourtant pas, malgré le surnom dont on l’a flétri, un roi « fainéant » proprement dit. S’il avait les vices des derniers Mérovingiens, il n’avait pas leur irrémédiable indolence. Il était doué au contraire d’une activité en quelque sorte affolée ; il caressait et ébauchait cent projets incohérens qui de la part d’un Carlovingien n’étaient plus que vaines chimères et bouffées d’orgueil impuissant. Il voulait conquérir toute la Lorraine, et commençait par renoncer à Verdun, la pénible conquête de son père ; il voulait, comme son ancêtre Charles Martel, exterminer les Sarrasins, et n’avait ni troupes, ni argent ; il voulait surtout, ce qui paraissait plus pratique, châtier l’archevêque Adalbéron, qu’il appelait « l’homme le plus scélérat de tous ceux que la terre supporte, qui a favorisé en toutes choses Othon, l’ennemi des Français. » Hugues, auprès de qui il exhalait ses ressentimens, feignait de se prêter à ces accès d’ambition brouillonne, sans cesser de conduire à son gré les événemens. Pour entamer la réalisation de ses plans multiples, Lothaire marcha en effet sur Reims ; mais le siège de la ville épiscopale n’eut pas lieu. Hugues, l’allié intime d’Adalbéron, transporta le démêlé sur un autre terrain, et obtint que le prélat serait admis à s’expliquer devant une assemblée solennelle des grands à Senlis. Déjà le haut tribunal d’arbitrage était réuni, quand Louis V mourut presque subitement dans une affreuse agonie. Était-ce des suites d’une chute de cheval qu’il avait faite ou par l’effet d’un crime, potu maleficii, comme l’écrit l’historien Adhémar le Chabannais, et comme le bruit en courut à la honte de sa femme, la reine Blanche ? Les funérailles qu’on lui fit montrèrent bien dans quel profond discrédit s’abîmait sa famille. Le deuil de son père Lothaire avait été mené à Reims avec une pompe imposante ; son fils Louis V n’obtint pas même cet honneur posthume : au lieu de le transporter selon son vœu dans les caveaux de Saint-Rémi, on se hâta de l’enterrer sans nul apparat à Senlis.

Le plaid des vassaux, composé de la plupart des seigneurs de la France du nord, n’en tînt pas moins ses assises ; mais sa tâche se trouvait singulièrement agrandie. Au lieu d’avoir à statuer sur l’accusation portée contre Adalbéron, il avait à se prononcer sur les plus hauts et les plus urgens intérêts du pays. Louis V n’avait pas laissé d’héritier direct ; le dernier représentant de sa famille était son oncle Charles, duc de la Basse-Lorraine, prince « épais et obèse, » méprisé de tous, inepte, infatuatus, comme disaient de lui ses contemporains, et d’ailleurs depuis dix années inféodé à l’Allemagne à coup sûr, l’heure de la chute fatale était arrivée pour la race des Carlovingiens. Hugues Capet le comprit, et, ramassant dans sa main toutes les forces multiples qu’un siècle de patience et d’habileté lui avait transmises, il résolut de couronner enfin par un triomphe définitif l’œuvre continue de ses devanciers. Il commença par obtenir des seigneurs un arrêt qui innocentait Adalbéron ; puis il invita ce prélat, qui « excellait dans la science des choses divines et humaines, » et avec lequel il était toujours resté en communion d’âme, à exposer ses vues personnelles sur la situation et l’avenir du pays. L’archevêque de Reims entra dans ce rôle d’arbitre suprême avec une autorité, une aisance, une sagesse, qui prouvaient qu’il en était digne. Afin de ménager la transition politique, il marqua en quelque sorte la première étape à franchir. « Notre roi très pieux, dit-il, étant monté au séjour des esprits, et la bienveillance du grand-duc et des autres princes m’ayant relevé de l’accusation portée contre moi, je viens délibérer avec vous sur la chose publique. Je n’ai pas d’autre but que de proposer ce que je crois utile à l’intérêt général ; je cherche l’opinion commune, parce que je désire le bien de tous. Comme je ne vois pas ici tous les princes dont la prudence et le zèle pourraient assurer la bonne administration du royaume, il me semble que le choix d’un roi doit être différé, afin qu’au temps convenu tous se rendent à l’assemblée, et que chacun puisse utilement produire l’opinion qu’il croira la meilleure. Qu’il vous plaise donc, à vous qui êtes ici pour délibérer, de vous lier avec moi par serment au grand-duc, et de promettre devant lui que vous n’entreprendrez rien pour l’élection d’un prince jusqu’à ce que nous nous trouvions réunis de nouveau pour agiter cette question en commun. Il importe beaucoup en effet d’assurer un certain temps à la réflexion. » Cette déclaration fut suivie d’un assentiment unanime. Ainsi le pays légal de ce temps, c’est-à-dire la majorité des grands vassaux, venait de consacrer solennellement la déchéance du principe d’hérédité, base de la monarchie impériale ; le trône était reconnu vacant, et l’élection seule devait pourvoir à cette vacance. Les seigneurs, en se séparant, s’ajournèrent à Senlis pour le 3 juillet suivant.

A cette grande assemblée en quelque sorte « constituante, » comme on l’appellerait aujourd’hui, se présentèrent, ou peu s’en faut, tous les pairs et vassaux de la langue d’oil : Henri de Bourgogne, Richard sans Peur, duc de Normandie, Eudes, comte de Blois, de Chartres et de Tours, les comtes de Vendôme, du Vexin et du Maine, ainsi que plusieurs seigneurs d’outre-Loire. Jamais Carlovingien, au comble de la grandeur, n’avait eu l’honneur d’un entourage plus brillant et surtout aussi national que celui qui se pressait à Senlis autour de Hugues. Le duc de France n’eut pas un mot à proférer ; ce fut encore son ami et confident Adalbéron qui prit la parole et entra de plain-pied dans la question. « La pensée générale, dit-il, devra ressortir de la majorité des opinions exprimées… Il y a des gens qui prétendent que le trône appartient par droit de naissance au duc Charles de Lorraine ; mais, si l’on pose ainsi la question, nous dirons que la royauté ne s’acquiert point par droit héréditaire, et qu’on ne doit y élever que celui qui se distingue non-seulement par la noblesse de sa naissance, mais par la sagesse de son esprit, et qui trouve son appui naturel dans sa loyauté, sa force dans sa grandeur d’âme… Le duc Charles n’est pas digne du trône, car l’honneur ne le guide pas, la mollesse l’énervé, et d’ailleurs sa tête s’est affaiblie au point qu’il n’a pas eu honte de servir un roi étranger et de prendre sa femme dans l’ordre inférieur des vassaux… Voulez-vous que le pays soit malheureux, choisissez Charles ; le voulez-vous prospère, couronnez l’illustre duc de France, qui possède la noblesse, la puissance, en qui vous trouverez un protecteur, non-seulement de la chose publique, mais encore de vos intérêts privés… »

À ce discours de l’archevêque, qui faisait vibrer habilement toutes les grandes fibres féodales, répondit une immense acclamation ; personne n’éleva la voix en faveur du prince légitime, Charles de Lorraine, qui d’ailleurs n’avait pas eu, dans l’intervalle des deux plaids, l’énergie d’affirmer résolument son droit, et s’était ravalé jusqu’à l’humble rôle de solliciteur. Adalbéron avait donc traduit le sentiment de tous ; l’héritage de Louis était d’un commun accord adjugé au prince Hugues. Chaque membre de l’assemblée dut évoquer en cette occasion le souvenir des glorieux ancêtres de Capet ; les ombres de Robert le Fort, d’Eudes, du second Robert, d’Hugues le Grand, ces guerriers nationaux, ces vainqueurs des Normands et des Germains, c’est-à-dire des deux barbaries qui avaient menacé la France naissante, se redressèrent tout à coup, désignant du doigt l’homme qui résumait en lui toutes leurs qualités et tous leurs mérites. Celui-là était bien l’élu sans rival, l’élu du noble comme celui du serf et du clerc, car il appartenait à une race qui était la chair vivante et les entrailles du pays ; il représentait, entées l’une sur l’autre, ces deux familles gauloise et franque dont le mélange était désormais accompli. Qu’était-ce, à côté de ces fiers comtes de Paris, que cette dynastie semi-étiolée, cliente jurée de l’étranger, du Teuton, aux mains duquel elle avait laissé la France de l’est, les limites du Rhin, cette vieille et vaillante Austrasie, où pourtant étaient ses racines ?

De ce qui s’accomplit au plaid de Senlis, on peut, avec l’auteur de l’Essai sur la séparation de la France et de l’Allemagne, tirer les trois conclusions suivantes : en premier lieu, la France venait d’acquérir la conscience de sa vie propre, elle se distinguait désormais de l’Allemagne et rompait avec celle-ci toute parenté politique ; en second lieu, la féodalité repoussait également un roi inutile et un roi héréditaire ; enfin le point d’honneur et l’orgueil nobiliaire, qui s’annonçaient dès le règne de Charles le Simple, étaient devenus comme les assises de la nouvelle société. Hugues Capet fut couronné par l’archevêque de Reims dans la cathédrale de Noyon le 1er juillet 987. On le proclama, dit le chroniqueur, « roi des Gaulois, des Bretons, des Normands, des Aquitains, des Goths, des Espagnols et des Gascons. » Il va sans dire qu’il ne régna pas de fait sur tous ces pays ; il devait s’écouler de longues années avant que la France méridionale fût ramenée à la suzeraineté du nord, et reconnût les descendans de l’élu de Senlis : il y faudra la puissance d’attraction continue exercée sur les divers états féodaux par le fief central de Paris et par l’influence morale de la ville dans l’orbite de laquelle tout finira par graviter. Dès la fin du VIe siècle, on avait paru pressentir cette action dominatrice de l’antique Lutèce ; lors du partage territorial qui avait eu lieu en 576 entre les fils de Héribert, Gontran, Sigebert et Chilpéric, aucun des trois princes francs n’avait voulu renoncer à ses prétentions sur cette cité ; ils avaient divisé en trois parts les domaines royaux de la région parisienne, et chacun d’eux avait juré sur les reliques des deux grands patrons de la Gaule, saint Martin de Tours et saint Hilaire de Poitiers, de ne jamais entrer dans la ville sans le consentement de ses frères, sous peine de perdre son lot du royaume patrimonial.

Le carlovingien Charles de Lorraine fit bien après coup une tentative désespérée pour restaurer sa dynastie. Avec l’aide d’un bâtard de Lothaire, Arnulf, promu par Hugues au siège de Reims après la mort d’Adalbéron, il réussit à s’emparer de Laon et de Reims ; mais son aventure, qui avait paru un instant heureuse, finit assez tristement : il fut livré à Hugues Capet, qui l’enferma dans la tour d’Orléans, tandis que l’archevêché d’Arnulf était donné à Gerbert, ce conseiller d’Adalbéron destiné plus tard à devenir pape sous le nom de Sylvestre II. Cette dernière tentative de réaction en faveur du principe de la légitimité servit de leçon au nouveau roi de France, qui crut prudent d’allier désormais le droit féodal au droit divin en faisant sacrer de son vivant son fils Robert ; cet exemple sera suivi par tous ses successeurs jusqu’à Philippe-Auguste.

En somme, dans cette révolution de 987, qui ouvrait pour la France une ère nouvelle, le véritable vainqueur, c’était le régime féodal. Aux yeux de la royauté latine des Carlovingiens, le principe germanique de la féodalité, c’est-à-dire l’existence de souverainetés locales, n’avait été qu’une usurpation criminelle ; aux yeux d’un comte de Paris investi de la haute suzeraineté par les seigneurs ses pairs, ce principe prenait un tout autre caractère : chaque chef de guerre, chaque fidèle demeurait chez lui un prince légitime au même titre que Hugues Capet. Si dès cette époque les hauts barons, au lieu de rester isolés les uns des autres et cantonnés en quelque façon dans leurs franchises respectives, avaient formé une fédération, la royauté n’avait plus même de raison d’être. L’œuvre lente et continue de centralisation et de nivellement entreprise par les souverains de la troisième race était rendue impossible. L’unité française assurément ne s’en fût pas moins accomplie, car une foule d’intérêts communs et de hautes questions devaient fatalement produire à la longue l’agrégation de tous les peuples de la région gallo-franque, du Rhin jusqu’aux Pyrénées ; mais cette unité se fût faite autrement et peut-être beaucoup plus tard. Tout en se constituant en corps de nation, la Gaule eût conservé un certain nombre de centres secondaires et de petites capitales ; ses destinées eussent ressemblé davantage à celles de la Germanie. Les barons, qui se bornèrent en 987 à substituer des princes nationaux aux césars romains, ne songeaient point à coup sûr à cette immense clientèle des serfs, des clercs, des bourgeois, que leurs violences et leur orgueil devaient pousser ultérieurement dans les bras des rois gallo-francs. L’égoïsme inintelligent et hautain du patriciat féodal fit de plus en plus la partie belle à cet autre égoïsme royal, qui avait du moins l’avantage d’apparaître aux masses souffrantes comme une providence tutélaire. La suite des siècles montra qu’au demeurant les masses n’avaient fait que changer de joug, et que le grand justicier était devenu à son tour le grand oppresseur ; mais il n’en reste pas moins acquis que la royauté capétienne à son avènement eut aux yeux même des classes déshéritées qui n’avaient point concouru à l’élection un caractère essentiellement populaire.

Quelle était au juste, à cette date de 987, la mouvance politique du royaume de France ? Dans ses, actes législatifs, Hugues Capet se gardait bien de reconnaître les restrictions formelles que les féodaux avaient mises à son autorité. Bien qu’il y eût entre eux et lui une sorte de contrat synallagmatique, et qu’il ne pût rien entreprendre sans l’assentiment de ses pairs, Hugues Capet ne se tenait pas pour un suzerain pur et simple. En tout temps et en tout pays, c’est le propre des parvenus d’entrer hardiment dans leur haute fortune, et de se plaire aux fictions qui en agrandissent les limites. Ainsi ce duc dé France, couronné de la veille, rend, comme le fera plus tard Louis XIV, des décrets obligatoires pour tout le royaume, il publie des lois générales, il renoue officiellement à son profit la tradition des Carlovingiens, dont il s’intitule le successeur. La révolution qui l’avait porté sur le trône avait entendu creuser un abîme entre le passé et l’avenir ; le Capétien, dans ses diplômes et ses ordonnances, affecte de jeter un pont sur cet abîme. Tout cela se réduisait en réalité à de vaines formules, à une empreinte inoffensive de seing royal ; la nouvelle autorité monarchique demeurait bien et dûment tenue en respect par une ceinture de grands fiefs armés en guerre, ceux de Normandie, de Bretagne, d’Anjou, de Bourgogne, de Champagne, dans lesquels régnaient des dynasties féodales acceptées et obéies des populations. On peut donc dire que la maison de France avait déchu en puissance réelle depuis qu’elle avait échangé la couronne ducale pour le diadème de roi. Son ambition ne s’était satisfaite qu’au prix de grands sacrifices : pour gagner le clergé, le comte de Paris avait résigné les riches abbayes dont il jouissait ; pour s’assurer des barons, il avait dû leur concéder nombre de fiefs aux dépens de son domaine. Il avait pourtant immolé sans hésiter le présent à l’avenir ; un instinct l’avertissait que le temps et la force des choses fortifieraient cette royauté qui, en attendant la crue en hauteur, enfonçait déjà ses racines dans un sol bon pour la nourrir.

On doit remarquer que l’Allemagne s’était abstenue d’intervenir dans notre révolution nationale de 987. Plusieurs causes devaient prolonger cette trêve. La principale, c’est que les visées guerrières de l’Allemagne se détournèrent de l’ouest pour se porter sur la péninsule italienne, et que la France de son côté, tout à ses démêlés avec l’Angleterre, oublia pour un temps la Lorraine. Ce territoire austrasien avait alors cessé de constituer un royaume pour n’être plus qu’un simple duché ; plusieurs grands fiefs s’en étaient séparés, pour vivre à l’écart, par exemple le royaume de Bourgogne, qui, comme la Lorraine, relevait de l’empire, la Bourgogne ducale et la Flandre, qui relevaient de la France. Une ligne arbitraire, formée par l’Escaut, la Meuse, la Saône et le Rhône, marquait donc toujours notre frontière à l’est ; le traité de Verdun demeurait intact. Cependant les populations austrasiennes étaient purement françaises par leurs sympathies comme par leur histoire : la plus grande incarnation de la nationalité française, Jeanne d’Arc, naîtra plus tard dans une enclave champenoise de la Lorraine. Toutes ces importantes cités des bassins du Rhin et de la Moselle, Strasbourg, Mayence, Metz, Cologne, étaient pleines de souvenirs latins, gaulois ou francs. Et ce n’étaient pas seulement les lois de la géographie et l’histoire qui rattachaient cette région à la monarchie gallo-franque ; au point de vue même de l’ethnographie, l’Allemagne n’y pouvait rien prétendre. Aucun mélange n’avait réussi à expulser la race gallo-kimrique, qui l’occupait lors de l’arrivée des Romains ; sous les diverses couches successives accumulées par les colonies latines, les tribus saliennes, sicambres et ripuaires, l’élément primordial, le belge, s’était toujours conservé. Il y a plus : depuis Pépin d’Héristall, la population franque établie sur la bande rhénane n’avait cessé de te répandre et de refluer sur le reste de la Gaule. Le fonds qui restait d’elle en Lorraine s’était donc bien affaibli et avait d’ailleurs été absorbé dans l’élément indigène. On a vu que les Francs, comme les Romains, s’étaient appliqués à maintenir la frontière naturelle, la ligne de démarcation entre les Celtes et les Germains ; c’était pour défendre l’unité de la région gallo-franque que Clovis avait vaincu à Tolbiac : le fier sicambre entendait bien que les premiers campemens des siens en deçà du Rhin, c’est-à-dire la Belgique et le territoire de Cologne, Strasbourg et Metz, ne sortissent jamais des mains de ses descendans. L’Allemagne moderne n’en revendique pas moins l’antique Lotharingie comme un héritage patrimonial du monde tudesque ; elle oublie que, si Charlemagne était Austrasien, l’Austrasie n’était pas germaine : l’Austrasie était l’Austrasie. Le monde germanique fut conquis et dompté par une famille austrasienne, celle des Charles et des Pépin ; ce fut cette famille qui posa la digue devant laquelle dut s’arrêter l’invasion des barbares de l’est. Lors du démembrement de l’immense empire carlovingien, l’Austrasie sépara les peuples qu’elle avait un moment unis ; elle vécut à part, de sa vie propre : les rois de Lorraine recevaient l’onction sainte à Trêves, ceux d’Allemagne à Mayence ou à Cologne, ceux de Neustrie à Sens ou à Reims. C’était la diversité de races plus encore que l’incapacité des successeurs de Charlemagne qui avait amené la dissolution de 842 ; la conséquence fut l’expulsion de la langue tudesque en-deçà du Rhin. De bonne heure, celle-ci avait reculé vers l’est, tandis que la langue welche ou romane pénétrait par la Sambre et la Meuse jusqu’à Liège. Comme l’a fait remarquer un savant critique, dans le mélange de plusieurs peuples l’influence d’un idiome est en raison non-seulement du nombre, mais du degré de culture de ceux qui le parlent. La civilisation gallo-romaine étant fort supérieure à celle des Germains, la langue de ceux-ci exerça en Gaule peu d’empire ; c’est ainsi que les Mongols, vainqueurs des Chinois, ont adopté la langue de ces derniers. Les princes carlovingiens eux-mêmes évitaient avec soin tout ce qui pouvait rappeler l’Allemagne ; ils prirent volontiers le langage du peuple indigène, et le dialecte teutonique n’exista plus, pour ainsi dire, qu’à l’état isolé chez quelques barons germains de pure race résidant auprès du souverain. Déjà en 911, personne à la cour de Charles le Simple n’entendait plus le langage d’outre-Rhin, et ce ne fut pas pour Louis IV un médiocre sujet d’impopularité que de ne comprendre que le tudesque au milieu d’un peuple parlant l’idiome vulgaire issu du latin. À partir de Hugues Capet, la séparation des deux langues continue en s’accélérant ; celle des conquérans barbares a bientôt disparu, laissant quelques traces seulement dans le vocabulaire usité au nord de la Loire : on en a la preuve dans la rapidité avec laquelle se perdit la vogue populaire de ce Roman des Loherains, lequel chantait la suprématie de la race teutonique, suprématie toujours éphémère et mal assurée qui avait reçu le coup de grâce de la révolution nationale de 987.

En Lorraine même, il importe qu’on le sache bien, la langue tudesque, qui n’avait jamais pu dominer, avait fini par disparaître presque entièrement ; elle ne devait faire sa rentrée que sur l’extrême lisière du Rhin, et beaucoup plus tard. Le roman était l’idiome commun aux populations d’origine diverse qui habitaient ces territoires ; le roman encore une fois se parlait aux portes de Bruxelles et d’Aix-la-Chapelle. Au concile de Mouzon, dit l’historien des Comtes de Paris, le promoteur Aymon de Verdun en avait fait usage pour être compris des seigneurs lorrains. L’incorporation définitive de la Lorraine n’eût donc pas rencontré d’obstacle à cette époque dans la différence du langage ; on a vu que, loin d’avoir à redouter des antipathies de mœurs ou d’esprit, cette incorporation était au contraire vivement souhaitée par les peuples. Les rois de Germanie savaient là-dessus à quoi s’en tenir. Dès le commencement du Xe siècle, ils travaillent de toutes leurs forces à détruire en Lorraine ce qu’on appellerait aujourd’hui le parti français ; à vrai dire, il leur eût fallu tout détruire, car tout leur était hostile. Les Carlovingiens en revanche, malgré les appels réitérés de l’Austrasie, commirent tous l’insigne maladresse de ne point aller résolument s’établir au cœur de cette région rhénane qui, aux yeux des souverains leurs devanciers, était la position maîtresse dé la monarchie gallo-franque.

A partir de Hugues Capet jusqu’à Philippe de Valois, en traversant les règnes glorieux de Philippe-Auguste et de saint Louis, la maison de France, toujours occupée à l’intérieur, paraît ne plus songer aux limites du Rhin. Les divers états formés du territoire entre la Meuse, le Rhin et les Alpes sont tous passés, sauf le Dauphiné, sous la dépendance de l’empire d’Allemagne. Un peu plus tard, au XVe siècle, on put croire un instant qu’un nouveau royaume intermédiaire allait s’élever entre la France et la Germanie. Le duc de Bourgogne, Charles le Téméraire, déjà maître des Pays-Bas, venait en outre de mettre la main sur l’Alsace et la Lorraine. La profonde habileté de Louis XI fit échouer ce projet. Au siècle suivant, Henri II recouvre les villes austrasiennes de Metz, Toul et Verdun, qui étaient regardées comme les clés de la Lorraine. On sait qu’Henri IV et Sully méditaient de réunir par un mariage cette dernière province à la France, puis de ressaisir le Luxembourg, le Limbourg, les duchés de Clèves et de Juliers, et même les Provinces-Unies. Cette politique fut reprise par Richelieu et Mazarin. À l’époque où s’ouvrirent les négociations de Munster, de nombreux écrits furent publiés en France pour démontrer que les terres de l’ancien royaume d’Austrasie, dont la Lorraine n’était qu’un débris, étaient appelées à tort « terres d’empire, » et devaient revenir à l’agglomération gauloise, dont elles avaient à l’origine fait partie. On sait le reste, et comment, par les divers traités conclus sous la régence de Mazarin et sous Louis XIV, la France s’avança d’un pas formidable vers ses frontières naturelles de l’est et du nord ; on sait aussi comment, un siècle plus tard, à la suite des victoires remportées par les armées républicaines, le Rhin fut solennellement reconnu comme limite « de l’endroit où il sort du territoire helvétique jusqu’à celui où il entre sur le territoire batave. » Cet état de choses dura vingt ans. La monstrueuse politique de guerre du premier empire aboutit aux traités de 1815, qui ont détaché de la France toute l’ancienne Austrasie, sauf l’Alsace et la Lorraine ducale, ouvert la trouée de Belfort, isolé Metz de Strasbourg, et livré d’avance à l’étranger les trois grandes routes de Paris par les vallées de l’Oise, de la Seine et de la Marne. Cinquante-cinq ans se sont écoulés depuis lors, et notre pays, loin d’avoir recouvré ses limites celtiques, romaines et franques, sans lesquelles la France, suivant le mot de M. de Ronald, « n’est pas finie et ne saui-ait être stable, » a subi un nouveau démembrement, plein de périls et de douleurs ; elle est aujourd’hui plus loin que jamais de posséder ce « pré carré » dont Vauban parlait à Louis XIV. Une autre portion de l’ancienne Lotharingie lui a été prise : Strasbourg, la cité romaine, Metz, la capitale religieuse des Pépin et des Charles, sont redevenues « terres d’empire. » Oserait-on dire que la revanche du monde germanique est définitive, quand du récit même des vicissitudes subies depuis mille ans par l’antique contrée rhénane ressort si visiblement la profonde instabilité de tout ce que crée la force brutale ?

Jules Gourdault.