La Robe de soie : Poëme

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Alphonse Lemerre, éditeur (p. 3-8).


LA ROBE DE SOIE


L’ouvrier, ce soir-là, rentra silencieux,
Lui qui portait la joie et l’amour dans les yeux
Et, le travail fini, baisait au front sa femme,
Il s’assit dans un coin, ayant la mort dans l’âme.
Sa compagne frémit et, lui prenant la main :
L’atelier ferme donc ? Réponds-moi. Quand ? — Demain.
Jamais on n’aurait cru la chute aussi prochaine.
Quand sur les travailleurs la crise se déchaîne,
Comme ils n’ont, derrière eux, d’appui que leur valeur,
Cette apparition sinistre, le malheur,
Les interdit et glace un moment leur courage.
À quoi bon, après tout, se révolter ? La rage
Tombe, quand les enfants maigris disent : J’ai faim !
Et l’affreux désespoir reste seul à la fin.

Jacques, pourtant, n’avait pas une âme vulgaire ;
Il s’était bien conduit dans la dernière guerre,
Il était bien trempé pour lutter, ne sachant
Ni trembler en poltron, ni parler en méchant.

Madeleine et François rentrèrent de l’école.
Les marmots sont toujours pleins d’une gaîté folle ;
Ils sont l’insouciance,et les pleurs devant eux
Se sèchent : le chagrin s’enfuit d’un vol honteux.

On vécut quelque temps sur l’épargne secrète
Que la mère enfermait pour les grands jours de fête
Ensuite, l’on cassa la tirelire ; l’or,
Que rendirent ses flancs violés, put encor
Suffire une semaine au pain de la famille.
Le père avait placé, pour sa petite fille,
A la caisse du pauvre un bien mince trésor :
Il le prit ; mais, soudain, il se sentit moins fort :
J’ai volé, disait-il, la dot de Madeleine.
Car sa fille, c’était son idéal, sa reine,
Le clair miroir vivant de son premier amour !
Il en avait été fou dès le premier jour,
Il l’adorait ; l’enfant était fragile et pâle,
Elle toussait souvent quand soufflait la rafale
En décembre, et son œil avait des cercles bleus.
Que de soins, nuit et jour, un enfant souffreteux
Réclame ! Comme on doit le veiller ! qu’il sommeille
Ou qu’il bourdonne, ainsi qu’en juillet une abeille.
Plus il donne de mal et plus on le chérit,
Et tout est oublié, du moment qu’il sourit,

L’hiver, sans être rude, était malsain, humide ;
Il s’élevait du Rhône un lourd brouillard fétide
Et la toux de l’enfant débile redoublait ;
On ne lui donnait plus tout ce qu’il lui fallait ;
On épargnait le feu, le vin, la nourriture,
— Ce qui faisait pâlir la frêle créature.

La troisième semaine, on songe, avec des pleurs,
Au Mont-de-Piété,calvaire de douleurs
Que gravit la misère honnête ou la débauche.
Et Jacques, apprenti que le malheur embauche,
Furtivement s’en va, lorsque tombe le soir,
Au guichet dévorant livrer tout son avoir :
Sa montre qui réglait sa vie et ses batailles,
Et les pendants d’oreille, au temps des fiançailles,
Donnés à sa compagne ; enfin, les vêtements
Qu’il portait le dimanche et les seuls ornements
Dont un ouvrier probe avec orgueil se pare.
Tout y passe : la main de l’expert s’en empare,
Jette au pauvre honteux un papier de couleur ;
Lui, la casquette sur les yeux, comme un voleur
S’enfuit, en son gousset cachant la maigre somme.
Bientôt, le matelas où Jacques fait son somme,
Les chemises, le linge et jusqu’aux draps de lit
Tombèrent dans ce gouffre où tout s’ensevelit…

Rien !… Il ne possédait plus rien, dans sa demeure,
Que la fierté : Plutôt que mendier, je meure !

II


En cachette, la mère avait vendu l’anneau
Nuptial, la couronne ornant l’humble panneau..
Il restait dans un coin, (et personne n’y pense),
Une pièce de soie entière, récompense
Que Jacque avait reçue autrefois du patron :
Pour l’habile ouvrier, c’était comme un blason.
La teinte en était blanche et de fleurs nuancée :
Quand Madeleine un jour deviendrait fiancée,
Comme robe de noce on la lui donnerait.
L’enfant avait sept ans ; elle n’épouserait
Que dans dix ans peut-être, et la robe splendide
Attendait, dans l’armoire où se faisait le vide.
Le père furetait partout. Il mit la main
Sur ce cher souvenir, d’un effort surhumain
Le ravit, et, comme il courait ouvrir la porte,
Sa femme l’arrêta, criant : Ciel ! il emporte
La robe de sa fille ! Oh ! non, pas aujourd’hui,
Attends !

Sombre, il resta cloué dans son réduit.
Madeleine, de plus en plus faible, étendue
Sur son lit, à ces mots devint tout éperdue :
Ma robe, oh ! je la veux, dit-elle en souriant,
Celle qu’on me mettra, mère, en me mariant ;

Ma belle robe blanche, elle m’appartient, père,
Pourquoi la prenais-tu ?

L’image du repaire
D’où la veille il sortait, saisit l’infortuné :
Comme il aurait voulu ne jamais être né !

L’enfant était en proie à la fièvre, au délire,
Et, dans ses yeux de feu, l’on pouvait déjà lire
Que la fin approchait : sur son corps, la sueur
Ruisselait. D’une vive et suprême lueur
Le regard brille, quand la dernière heure tinte.
Le soir, on reposa ;, par la fatigue atteinte,
La malade parut calmée et s’assoupit.
Mais, à minuit, un cri terrifiant rompit
Le silence ; chacun se réveille et regarde :
Madeleine, debout, frissonnante, hagarde,
Avait saisi la robe et, d’un air triomphant,
Radieuse, y drapait son frêle corps d’enfant ;
Puis elle retomba sans forces sur sa couche :
Un étrange sourire illuminait sa bouche.
Elle mourut ainsi.

Le matin, on put voir,
Quand l’aube se leva, sans un rayon d’espoir,
Sur la chambre où la Mort rencontrait la Misère,
A genoux, le petit François près de sa mère :
Jacques, l’œil sec, avait l’aspect d’un insensé ;
N’ayant plus l’avenir, il songeait au passé,
Au jour où Madeleine avait vu la lumière,
Ne sachant, pauvre enfant, ce qu’était cette terre
Où sans avoir son fruit se desséche la fleur,

Où dans les cœurs blessés n’éclôt que la douleur ;
Où, parce que la mode avait banni la soie,
Lui, le vaillant, dont les labeurs étaient la joie,
Il se trouvait réduit à se passer de pain.
Poursuivant, malgré tout, son beau rêve sans fin,
Il crut voir le matin béni du mariage :
Madeleine était femme enfin, elle avait l’âge
De parer sa beauté du chaste vêtement,
Et de donner son cœur intact à son amant.
François, sans rien comprendre à ce lugubre drame,
Regardait fixement l’éblouissante trame
Où le mignon cadavre, encadré de blancheur,
Resplendissait : Elle est belle, petite sœur,
Elle a sa robe blanche ; oh ! comme elle est contente !
Vois donc, mère !

Et la mère, en une vaine attente
S’épuisait. Avec son deuil chacun était seul,
Car la robe de soie était un froid linceul.

Ayons tous pitié d’eux, car ils sont trente mille !
Que le drapeau français qui flotte en chaque ville
Soit un drapeau de soie, étincelant et pur,
Où notre honneur aura toujours un abri sûr.
Femmes, quittez la laine et reprenez la soie ;
Il s’agit de sauver un peuple qui se noie,
Et d’arracher, aux flots hurlants qui l’ont surpris,
Lyon, qui revivra,— car nous sommes Paris !




paris — imp. dubuisson et Cie.