La Rose des sables/Texte entier

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Piazza (p. C-238).
La Rose des sables




LA ROSE

DES SABLES



Quatrième édition





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Le Goffic - La Rose des sables (page 5 crop).jpg


copyright 1932, l’édition d’art H. Piazza




E. DINET


AVERTISSEMENT


Diverses circonstances ont retardé la publication de ce livre. Je ne crois pas qu’il faille s’en plaindre. Les impressions de voyage, comme les vins, ont quelquefois besoin d’apprendre à vieillir, pour soutenir l’épreuve du temps, de se déposer un peu en nous, de se décanter lentement de la page du carnet ou du journal dans la page du livre. Celles-ci, qui datent de deux ans, en auront eu tout le loisir. Une première vérification leur aura été imposée de la sorte. D’autres leur ont été apportées par des événements inattendus. C’est ainsi qu’on a su qu’au fond de la Nigrérie un outlaw européen, Voulet ou tel autre, avait épousé une sultane targui et était devenu, sous le litham, un aménocal réputé. On rappelle le sultan blanc. Mon hypothèse sur l’origine féodale et templière des targuis s’en est trouvée singulièrement consolidée.

Je n’ai compris que dans le Sud Ernest Psichari, que j’avais vu jouer enfant dans mes landes de Rûn-Rouz avec son frère Michel, quand leurs parents nous rendaient visite avant que les malentendus de la vie publique nous en eussent séparés. Le désert, la solitude sont la clef des grandes âmes. Dieu agit partout, mais nulle part avec cette rigidité, ce despotisme.


Je ne saurais assez remercier mes compagnons de caravane de leur extrême amabilité. J’étais le seul homme de lettres, ignorant comme tous les hommes de lettres égarés parmi ces hautes compétences scientifiques, et j’ai éprouvé là combien la science est indulgente à l’ignorance qui ne cherche pas à s’en faire accroire et qui se relève par la curiosité. Je reste plus particulièrement obligé à M. Désiré Bois, professeur au Museum et le premier de nos botanistes, mais si modeste qu’à près de quatre-vingts ans il n’est pas encore de l’Institut ; à M. Prudhomme, directeur du Jardin Colonial de Nogent-sur-Marne, si vivant, si charmant et avec qui la science avait toujours figure de bonne compagnie ; à M. Bussard surtout, aux mains duquel m’avait confié sa femme, la grande romancière normande Marion Gilbert : nous ne nous retrouvions qu’à l’étape, car nous occupions des cars différents, et qui se montrait toujours si empressé, si fraternel.

Enfin, je remercie mon jeune compatriote et ami Charles Chassé d’avoir bien voulu accepter de relire ces épreuves que la maladie me voilait. Paysages lumineux du Sud, dont s’enchantèrent mes derniers soirs et que je n’ai pu revoir sans mélancolie, même dans leur transcription. Peut-être y auraient-ils trop perdu.

Ch. L. G.

Lannion, 25 Janvier 1932.




Ces lignes, vraisemblablement les dernières de l’auteur, ont été écrites par Charles Le Goffic quelques jours avant sa mort, survenue à Lannion le 12 février 1932.

l’éditeur.



AU

COMMANDANT ALFRED DROIN

AU GRAND POÈTE

DE LA PLUS GRANDE FRANCE
Ch. L. G.




Ornementation de P. Courtois
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SUR LES PENTES
DU VIEIL ALGER


« …dans un ksour

de l’oued Iguarghar lointain… »

C’est un bout de phrase de Loti. Quelle musique ensorcelante, quel irrésistible charme nostalgique est en lui, qu’il suffit à Isabelle Eberhardt de l’entendre une fois devant les terrasses du Salève pour apercevoir dans un éclair toute sa destinée !…

Et moi-même je me rappelle…

Midi. Le Gouverneur-Général-Chanzy a mis ses machines en marche : les navires voisins, les quais, les jetées se déplacent doucement ; Pomègue, Ratoneau glissent vers nous au ralenti, comme sur l’écran. Il ne pleut plus, il ne vente plus. Détente sur la mer et dans le ciel. Mais quoi ! Par ce mélancolique après-midi de janvier, sur cette mer couleur de taupe, sous ce ciel gris de souris, je pourrais me croire tout aussi bien en plein Four. Et Notre-Dame-de-la-Garde, là-haut dans la nue, tout son or éteint, pourrait bien être une autre pointe Saint-Mathieu…

Quelques tours d’hélice, le temps de déjeuner : on ne voit plus rien, — rien que la mer, monotone et nue, et, dans l’écume de notre sillage, le neigeux et criard tourbillon des mouettes voraces qui nous suivent depuis Marseille. Et ce sera ainsi jusqu’au lendemain ; mais, dans la nuit, les mouettes nous quitteront.

Stupeur cependant que cette Méditerranée, chargée par mon imagination de voiles et de fumées, ressemble si peu à l’idée que m’en avaient donnée les livres. Nous la coupions presque en perpendiculaire et, sur cette transversale des grandes routes maritimes de la civilisation latine, pas un navire, pas un bateau de pêche en deux jours, sauf un cargo parti peu après nous de la Joliette et qui tenait le même cap que nous. Il demeura visible jusqu’au soir où son petit feu pâle fut seul, avec le nôtre, pour animer l’immensité nocturne…

Ce n’est qu’aux approches d’Alger, dans l’après-midi du second jour, que les choses changèrent et que la mer recommença de se peupler. Mais la rade et le port retenaient moins nos yeux que la ville qui descendait à notre rencontre dans un soyeux tumulte vert et roux. Vous vous rappelez, chez Maupassant, le couplet lyrique, la salutation extasiée à la blanche cité qui fut tour à tour l’Icosium des Romains, l’El-Djezaïr des corsaires barbaresques, l’Argel des Espagnols, et qui est l’Alger français d’aujourd’hui :

« Féérie inespérée et qui ravit l’esprit ! Alger a passé mes attentes. Qu’elle est jolie, la ville de neige, sous l’éblouissante lumière… »

Cet effet de neige, dont parlent tous les guides après l’auteur de Au Soleil, il ne doit être sensible du large qu’aux heures où la lumière, de face ou d’aplomb, frappe les terrasses de la kasbah et incendie jusqu’au sombre feuillage des ficus et des cyprès : à cette heure de la journée, l’Atlas fait un écran à la lumière ; l’ombre a pris possession de la ville, et la neige n’est plus que cendre. Mais c’est une cendre tiède encore et légèrement bistrée, qui caresse les yeux sans les brûler, qui surtout n’absorbe pas en elle, comme cette neige aveuglante, toutes les autres couleurs du décor : l’Alger des fins d’après-midi, riche en tons dégradés, en nuances de la plus subtile délicatesse, regagne ainsi en variété ce qu’elle perd en intensité.

Et puis, ne l’oublions pas, nous sommes en janvier. Ici, comme à Paris, les jours sont brefs ; l’agonie de la lumière commence dès quatre heures…

Il en était à peine trois quand nous débarquâmes.

Ah ! profitons de cette heure qui reste pour courir la ville haute ; laissons à ses soins mercenaires, à ses chamaillis et à ses pugilats le quartier européen. C’est l’Afrique que nous venons chercher, non la caricature ni l’exagération de nos tristes mœurs politiciennes. Un tramway passe, suivi de sa baladeuse, à l’avant de laquelle, sur le même banc, sont assises trois Mauresques, trois blancs fantômes féminins aux yeux noirs, — peut-être les trois dames de la kasbah du cher Loti. Une place est libre à côté d’elles dont je m’empare…

J’aurais dû m’en tenir à ma première impression, favorable sans réserve aux trois fantômes, et ne pas pousser l’enquête plus loin. Manifestement (l’œil de près ne peut s’y tromper), deux sont des paquets. Mais je n’entends pas en convenir. Ce sont les premières musulmanes que j’approche, et, pour un poète, toutes les musulmanes sont des péris, à tout le moins des Schéhérazades. Il importe peu que le dessin des lèvres s’avère incorrect, l’arête du nez vacillante, l’oreille mal attachée, le menton de traviole, puisque rien de tout cela ne se voit, mais seulement les yeux et les mains, et qu’il n’est dans aucune race mains plus fines, prunelles plus veloutées. Tout l’attrait de l’Islam, si vite évaporé, est peut-être dans son mystère, et c’est une étrange erreur de la part des femmes turques d’avoir voulu quitter le tchartchaf ou voile, et s’européaniser.

— Nous y étions ensevelies vivantes ! dit la Djénane des Désenchantées.

Comme si le visage que révèlent ces dévoilées, pour une dont il sert la beauté, n’allait point à détourner des autres l’intérêt masculin ! Comme si connaître n’était pas, presque toujours, cesser de désirer !…

Le premier fantôme de la baladeuse — un des paquets — s’arrête rue de la Lyre, et son évanouissement immédiat dans une ruelle voisine ne me laisse qu’un regret modéré.

Le second paquet l’imite, au dernier des tournants Rovigo, et dénonce en quittant le marchepied une cheville et un bas de jambe d’une affreuse vulgarité.

Mais il m’est resté du troisième fantôme l’impression d’une forme élancée et presque parfaite, dont les contours vaporeux, la ligne onduleuse se devinaient sous la transparence du haïk. Les mains, longues et soignées, avaient des mouvements d’oiseau. Et tout l’Islam enfin, capiteux et secret, dormait dans l’iris de ses yeux noirs, des yeux que les chanteurs arabes n’eussent pas manqué de comparer à des citernes ou à des puits.

Comme le délicieux fantôme descendit à l’entrée de la kasbah, je pus croire que c’était l’âme même de la vieille citadelle qui m’y avait devancé pour m’accueillir. Mais le fantôme ne reparut pas. Un peu plus tard seulement, la visite de la kasbah terminée, y compris celle du pavillon fameux où le dey Hussein frappa de son chasse-mouches notre consul le faible Deval, je crus reconnaître sa silhouette près de la fontaine en marbre jaune, sur la terrasse du dépôt d’habillement : quelque margis indigène de spahis ou quelque garde-magasin possédait cette beauté sans rivale qui pilait le couscous en l’attendant !…

Il y a d’autres heures pour visiter la kasbah, ou plutôt le quartier qui l’enveloppe et qui en a pris le nom. Il y a surtout les heures de nuit, après le couvre-feu, quand la ville européenne commence à s’endormir et que s’éveille au-dessus d’elle, sur son épaule, au ronflement des tympanons, la grande bacchanale à ciel ouvert des tagarines, des négresses et des tirailleurs.

Cette kasbah-là, pas très différente des bas quartiers de Marseille et de Toulon, n’est qu’une Suburre des hauteurs. On peut y organiser — sous la conduite de guides avertis — des tournées de Yankees milliardaires et de milords splénétiques qui ont remplacé les anciennes tournées grand-ducales : l’honnête homme, l’homme simplement prudent, soucieux de sa bourse et de sa santé, s’en détournera et attendra patiemment le retour de la lumière qui restitue au quartier son allure paterne, sa vie familiale et familière du temps de Kheir Ed Dine, l’Haroun-al-Raschid algérien et le premier des trois frères Barberousse à qui le sultan de Constantinople conféra le titre sarceyen d’Oncle des Croyants.

Car c’est le grand charme de la kasbah diurne qu’elle nous ramène au plus authentique xvie siècle barbaresque, nous y introduit comme de plain-pied. Et ce sortilège, elle ne l’exerce pas seulement par l’enchevêtrement extraordinaire de ses ruelles et de ses venelles abruptes pavées de petits cailloux luisants comme des agates, par ses corridors, ses voûtes, ses passages secrets, ses fenêtres grillagées, ses moucharabiehs en bois de cèdre découpé, ses portes basses aux clous de cuivre et au judas méfiant tout de suite refermées sur des patios teints en bleu ou en jaune crème, ses mosquées minuscules, mais appuyées sur d’admirables colonnes romaines, fleuries de somptueuses faïences persanes, surtout son exquis petit cimetière des Princesses où sont couchées, sous trois figuiers tortueux, Fatma et Nfissa. Bent Hassane : dans ce décor plusieurs fois centenaire et dont rien n’a changé, vit, rêve, s’épouille, combine, travaille (le moins possible) une humanité non évoluée, en chéchia et en capuchon pointu, qui semble ignorer si parfaitement l’occupation française qu’on se prend soi-même à douter de sa réalité.

Tu soumettras le dey d’Alger,
France, par ta vaillance.

chantaient, en débarquant à Sidi-Ferruch, les troupes expéditionnaires de S. M. Charles X.

Il y a cent ans depuis, mais le fatalisme musulman n’en est pas à un siècle près, et ce savetier dans son échoppe, cet écrivain public dans sa logette, ce barbier à l’ouvrage sur le pas de sa porte, ces marchands d’olives, de tomates, de piments rouges et de poissons fumés, accroupis près de leurs éventaires, cet arracheur de dents qui s’escrime en plein air sur la mâchoire d’un patient, cet ânier qui pousse sa bête en criant : balek ! ces femmes voilées qui se coulent de biais dans le couloir oblique d’une maison lépreuse, tout cela, qui est d’aujourd’hui, et qui fut de tous les temps, ne paraît en désaccord qu’avec le nôtre. Peut-être, au coin de cette petite place de la Djama Sidi Randan, allons-nous voir paraître Miguel de Cervantès, les fers aux pieds, traînant une rame de captifs, — ou, débarqués de la veille pour négocier le rachat des prisonniers, le R. P. Forge de Olivar, commandeur de la Merci de Valence, et le frère Jérôme Antich, commandeur de Majorque, en robe de bure grise écartelée d’une grande croix d’étoffe rouge ; peut-être le conteur aveugle, flanqué de deux joueurs de tambourin et de darbouka, qui passionne, à la terrasse d’un café maure, cette demi-douzaine de burnous loqueteux rangés autour de lui, leur conte-t-il le même conte dont se régalaient les reïs et les caravaniers de la période fatimite :

« Il y avait, une fois, un esclave dont le maître mangeait la farine et ne le nourrissait que de son. Et l’esclave, conformément à son droit d’esclave, demanda d’être vendu. Et il fut acheté par un maître qui mangeait le son avec la farine et ne lui laissait que les déchets. Et il demanda encore d’être vendu. Et, cette fois, il fut acheté par un maître qui mangeait jusqu’aux déchets. Et il demanda pour la troisième fois d’être vendu. Or son nouveau maître ne mangeait rien. C’était un taleb qui passait les jours et les nuits dans la méditation du Coran et qui, pour étudier, la nuit venue, plaçait sa lampe sur la tête de l’esclave immobile. Et cependant celui-ci ne demanda plus d’être vendu. Et, comme le marchand d’esclaves s’en étonnait :

« — C’est que, dit l’esclave, de candélabre je n’ai point envie de passer lampe et qu’on me plante une mèche dans l’œil : ce que ne manquerait pas de faire mon nouveau maître. »

Et l’auditoire d’éclater de rire à cette conclusion inattendue, sans réfléchir que, depuis l’occupation française, l’esclavage est aboli, — ou parce que l’occupation française n’est pour lui qu’une parenthèse sans importance, un incident, un grain de sable, une minute dans l’éternité de l’Islam.

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LE DÉSERT

On peut revenir du désert aujourd’hui sans faire figure d’explorateur ou de héros : il suffit de ne point s’écarter des pistes officielles. Départ d’Alger à l’aube : d’oasis en oasis, au rythme de quarante kilomètres à l’heure, qui était celui des cars du système Bonhomme mis à notre disposition par la Compagnie Transatlantique pour assister au Congrès de la Rose et de l’Oranger, on gagne en trois jours El Goléa. Et l’on a encore le temps de muser en chemin.

Notre caravane n’y manqua point : elle avait à sa tête M. Mangin, de l’Institut, directeur du Muséum, le plus savant, le plus allant, le moins pédant homme de France, et comprenait — outre les inévitables journalistes et avec des compétences sahariennes reconnues, telles que le lieutenant-colonel Gautsch, le commandant Cauvet et le commandant de La Fargue, l’élite des agronomes et des botanistes du monde entier* — quelque quatre-vingts invités au total, répartis en deux groupes dont l’un précédait l’autre d’une journée. Chacun des groupes fut distribué entre deux cars. Il arriva que des invités travaillés de dysenterie chronique nous faussèrent compagnie dès la première étape ; nous en cueillîmes d’autres sur le chemin, plus résistants ; nous en trouvâmes même qui nous avaient devancés à El Goléa ou qui, comme Mgr Nouet, protonotaire apostolique, nous y rejoignirent pour l’ouverture du congrès, lequel, disons-le tout de suite, fut un modèle du genre, grâce à la louable concision des rapporteurs et à la maestria de l’ancien ministre de l’agriculture Ricard, préposé à la direction des débats…

Pour moi, je ne sais point sous quel titre je figurais à ces assises horticoles, sinon par délégation du président de la Société des Gens de lettres, mon ami Pierre Benoit, dont la popularité passe de très loin là-bas, depuis l’Atlantide, celle dont put jouir en son temps Eugène Fromentin : il y est la loi et les prophètes ; un hôtel du Titeri s’appelle du nom de son roman ; le film tiré sur place de ce roman fut une manière d’événement national, au point qu’on montre encore, dans la banlieue d’Alger, Askou, le chameau méhari prêté par le commandant Cauvet pour la scène de l’évasion et qui, d’avoir eu l’honneur de porter un moment sur les deux planchettes trapézoïdales de sa selle le lieutenant Saint-Avit et la petite Tanit-Zerga, en est devenu presque sacré.

Il est écrit, dans le Traité élémentaire de philosophie de Paul Janet, qui n’a point laissé la réputation d’un mystificateur, qui professait en Sorbonne et fut de l’Institut, comme M. Mangin : « Il y a, dans la langue arabe, cinq mille sept cent quarante-quatre mots — pas un de plus, pas un de moins — pour signifier chameau. » C’est beaucoup. C’est trop : le colonel Gautsch, qui s’y connaît et à qui je soumettais mes doutes, m’a répondu que, pour désigner Allah lui-même, il n’existe, dans la langue arabe, que quatre-vingt-dix-neuf mots. Voilà ce qu’on n’apprend point dans son cabinet et qui prouve contre Pascal l’utilité des déplacements.

Mon voyage au Sahara eut quelques autres effets intéressants. Je n’y venais point simplement pour rectifier des notions fausses, ni pour renouveler ma provision de métaphores, mais sollicité, comme tant d’autres par ce mot magique : le Désert.

Il ne faut point descendre très loin sur la côte méridionale de la Méditerranée pour rencontrer le désert : en Égypte, il borde le Nil, dont la vallée n’est qu’un long trait vert entre deux larges guillemets de sable ; dans notre Algérie même, il s’insinue jusqu’à Biskra et à Bou-Saada, aux pieds de l’Aurès et du Zab. Il y a encore un peu d’humus dans le bled, une certaine vie végétale, quelques arbres par endroits, et les conditions atmosphériques n’y sont pas très différentes de celles de nos garrigues cévenoles. Au désert même, le minerai ne l’emporte pas complètement, et, s’il y est roi, ce n’est point un monarque absolu, comme on a trop tendance à le croire : la flore saharienne, si pauvre soit-elle, comprend un assez grand nombre d’espèces et de variétés, surtout dans les lits desséchés des oueds où l’humidité de la nappe souterraine entretient une fraîcheur relative. Flore souffreteuse, malsaine souvent, de ton plombé ou vert-de-gris. Qu’un carré de betteraves me paraîtra plaisant au retour !…

Certains paysages sont si anormaux, qu’on n’en peut donner une idée par la méthode des rapprochements : mais, pour le désert africain, vous pouvez très bien le composer avec vos souvenirs de France ; il faudra sans doute que vous combiniez deux régions assez différentes, la Flandre et la Provence, que vous ôtiez à l’une ses pâleurs et renforciez vigoureusement la luminosité de l’autre. Moyennant quoi, vous aurez un aperçu du Sahara, lequel n’est qu’une Crau illimitée et aussi caillouteuse, avec des dunes comme celles de la mer du Nord, mais moins chaotiques, modelées comme à la main ou découpées à l’emporte-pièce.

Cette pierraille et ce sable étonnamment fin sont roses ou blonds ou lilas ou cendrés, suivant les saisons et les heures. On ne sait de quoi peut vivre, pendant les années de sécheresse, la lèpre végétale qui mouchette le sol ; mais le fait est qu’elle y vit, notamment une variété d’armoise naine et une espèce de salicorne blanchâtre, l’haloxylon, cassante comme le verre, sans préjudice de ces étranges petites rondelles grises qui n’ont ni tige, ni feuilles, et qu’on dirait cousues à la terre.

— Des roses de Jéricho, tranche le docteur Maire.

Je les prenais pour des boutons de guêtre ! Et l’on ne sait trop non plus comment, si inconsistant, si fluide, ce sable du désert, panaché quelquefois de grandes touffes de retem genêt à petite fleur blanche et marron, parvient à se fixer et à s’organiser selon des lois presque immuables : c’est le secret du simoun.

Tout sombre, quand il souffle, dans une nuit jaune, brûlante, et l’air n’est plus qu’un immense vertige : que va-t-il rester, après ces épilepsies, des belles lignes onduleuses, des coupes géométriques de naguère ? La tempête dissipée, on retrouve la dune à la même place, toujours identique ; et si ce n’est plus le même sable, ce sont les mêmes volumes, les mêmes arêtes, le même plissement de petites rides concentriques comme en trace le flot en se retirant, — ou bien, sur les espaces découverts, le même développement infini de longues croupes fauves, les mêmes contours mamelonnés, dorés et lisses, — sein multiple de la Cybèle africaine. Seules les chaînes de montagnes qui ferment l’horizon vers le nord, les massifs ou les gours (pluriel de gara, monticule isolé) détachés des plateaux avoisinants, n’ont point d’analogues chez nous, et ces formes tabulaires, ces airs d’accores de falaises, ces profils d’acropoles que prennent les rebords des plateaux sahariens leur appartiennent en propre.

Encore ne suffisent-ils point à détruire l’impression que donne le désert, et qui est celle d’une grève immense et nue aux heures de la marée basse : ils la fortifieraient plutôt, à El Goléa surtout, par leurs aspects de promontoires, leurs brusques à-pic sur l’arène. Le bourrelet des hautes dunes du grand Erg à droite et la plaine parfaitement unie qui s’étend à ses pieds jusqu’à la ligne d’horizon, toujours discernable au désert et légèrement foncée, comme la mer, ajoutent à l’illusion. Il n’est pas jusqu’à la lèpre végétale des oueds qui ne rappelle les vomissures de l’Océan. J’ai ramassé près d’El Goléa des fossiles de coquillages marins : le Sahara n’est-il qu’une cuvette vide, le lit déserté d’une Méditerranée africaine ? Thèse séduisante, à laquelle, je crois, on a renoncé : il reste que le Désert et l’Océan ont les mêmes traits, le même visage fraternel.

Mais l’un de ces visages est momifié ; l’une de ces bouches est close. « Le grand tombeau saharien », dit Ernest Psichari.

Pour certaines âmes, la supériorité du désert sur l’océan est là, dans son immobilité et son silence. Mais c’est exactement la supériorité de la mort sur la vie. Principe de dépouillement, d’ascétisme et de renoncement total pour les uns ; principe de volupté aiguë pour les autres. Rappelez-vous Isabelle Eberhardt courant de zaouias en caravansérails, Dinet et son orientalisme sensuel, et comparez avec Gaston de Sonis, le Père de Foucauld ou ce cénobite anonyme cité par Henri Brémond, dans ses Divertissements devant l’Arche : « Ô désert, je pourrais t’appeler le temple sans limites où Dieu réside et se rend visible à ses saints !» Il ne dit pas « l’unique temple », mais il le pense, et que la majesté divine ne peut s’accommoder sur terre que de ces régions abstraites, de ce décor presque métaphysique. Dans la Bible, c’est toujours au désert que Dieu se manifeste. Et c’est au désert que Jésus lui-même se retire.

Mais c’est au désert aussi que l’Évangile le fait tenter par Satan.


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LA
NUIT DE BOU-SAADA

Éclaircie dans les ténèbres, joie des yeux, Bou-Saada, dont le nom veut dire « lieu de bon repos », je ne te chicanerai pas sur ton étymologie. Tu n’es peut-être, ô Hyrémie, qu’une mauvaise leçon des clercs, une corruption pour Bou-Oufilda ou Bou-Ouldja, qui voulait dire « lieu de la boucle » ; tu fus peut-être, ô Eupathie, ô Voluptueuse, le siège d’un ancien évêché africain mal identifié, dont les pierres taillées à la romaine, les bornes milliaires avec traces d’inscriptions, s’observent encore dans les soubassements des cuves en argile sèche de ta vieille ville : pour qui vient de subir nuit heures durant le grésil, les froids, la désolation des hauts steppes pierreux du Sud algérien, rien n’égale en douceur, à la fanée du jour, le violet satiné de tes dunes, ton bordj roux, tes mosquées blanches, tes pigeons bleus, tes citrons d’or et le grand éventail de velours vert que balancent languissamment, éternellement, autour de toi, les dix mille dattiers de ta palmeraie.

Positivement, à mesure que le terrain s’abaissait, s’organisait en couloir, puis en estuaire, nous renaissions. Les cache-nez se dénouaient. C’était comme l’entrée dans la tiédeur d’une serre après les tribulations atmosphériques d’une espèce de retraite de Russie où ne manquaient même pas les coups de fusil, mais tirés à blanc, pour nous saluer. Les seules victimes furent la centaine de poissons minuscules que mon voisin de car, le commandant Adolphe Cauvet, — vieil Africain à profil de gerfaut et à longs favoris grisonnants de l’espèce appelée dans l’ancienne marine des « fauberts », au demeurant le plus renseigné, le plus savant des africanistes, ethnologue, botaniste, peintre, architecte, pisciculteur, etc., — apportait dans un bidon aux Pères Blancs d’El Goléa, dont l’établissement voisine l’étang artificiel de Bel-Aïd.

— Comment s’appellent vos bestioles, mon commandant ?

— Des gambusias, me répondit cet homme universel, des gambusias de mon élevage particulier, mais originaires d’Amérique et connus dans les deux mondes pour la consommation extraordinaire qu’ils font des œufs de moustiques.

Hélas ! vers Aumale, par trois degrés au-dessous de zéro, les gambusias commencèrent à donner de la bande ; à Aïn-Kermane, ils se mirent sur le dos. C’en était fait : les moustiques de Bel-Aïd peuvent dormir tranquilles. Je suis moins rassuré pour le sommeil des Pères Blancs…

Cette fin de jour à Bou-Saada, après les averses bienfaisantes de la matinée, fut la plus tendre des choses. J’avais laissé mes compagnons de caravane à leurs affaires : ils visitaient le jardin d’essai d’un pharmacien de l’endroit, un pharmacien sans bocaux et peut-être sans clientèle, réputé pour un « spécialiste de l’oranger ». Je leur avais d’abord emboîté le pas ; mais le jardin, derrière ses murs de toub à demi éboulés, m’apparut si laid, si sale, que je tournai les talons presque tout de suite. Le « spécialiste de l’oranger » se révéla finalement comme « faisant surtout du mouton ». On gagne gros, paraît-il, en ce moment, dans la transhumance, à condition d’avoir de bons bergers. Mes compagnons n’en disconvenaient pas, mais c’étaient des botanistes et, dans le mouton, ils n’auraient pu s’intéresser à la rigueur qu’au « haricot ».

Que ne m’avaient-ils imité ? Ce beau soir d’hiver africain, pareil à nos soirs de printemps, leur eût ménagé comme à moi toutes sortes de surprises heureuses : ils eussent senti descendre jusqu’à eux, — avec la voix lente du muezzin appelant à la prière, — la paix du Hodna, des grands espaces solitaires qui s’étendent au large du Djebel-Batem, épaule de la ville, et qui sont comme la pointe avancée du désert vers le Tell. Le soleil au bord de la dune les prenait dans un filet de lumière frisante et semblait les haler à lui : l’ombre gagnait à mesure ; les derniers plans s’effaçaient, puis les plus proches, et bientôt, quand le soleil, avec son butin, eut disparu sous l’horizon, tout sombra dans une uniforme teinte violacée. Une étoile, comme un fer de lance, étincela au-dessus du bordj.

Ce n’était pas encore la nuit, cependant. Deux longues files de chameaux convergeaient vers l’estuaire : leur double monôme s’inscrivait en noir sur cette grande page mauve, comme une sourate un peu zigzagante ; le ravin de l’oued les absorba. Je devais les retrouver plus tard, agenouillés, mâchant leur provende de noyaux de dattes, sur la place du Colonel-Pein. Il y eut encore quelques allées et venues de burnous et d’ânons, mais déjà la séparation était accomplie : la vieille ville, la ville arabe, l’éternelle recluse qui ne laisse voir d’elle, le jour, par l’entre-bâillement rapide de ses portes, que les vestibules de ses patios, gardés par une main de fatma peinte à la détrempe au-dessus du cintre, se verrouillait pour la nuit, rentrait dans sa vie secrète. Que se rumine-t-il, que se complote-t-il derrière ces murs hostiles, lépreux, sans ouverture, comme des murs de forteresse, et d’où les canaux des gouttières, à la hauteur des terrasses, semblent braquer sur le passant la menace d’une artillerie aérienne ? Dans certaines de ces ruelles si étroites, si sombres déjà, au pavé intermittent, on chemine sous une épaisse voûte en lattes de palmiers. Vrais tunnels. Le passant qui tâtonne dans ces dédales ténébreux est suivi jusqu’à la fin de sa descente par les abois rageurs des chiens embusqués sur les terrasses. Pas une lumière. Celles qui commencent de luire là-bas, dans les rues, les cafés, les boutiques, les caravansérails, les hôtels de la ville européenne, ce sont les lumières des roumis et des marchands mzabites ou juifs, l’électricité étant interdite aux vrais fils du Prophète par les tolbas, qui condescendent au seul acétylène.

Soyons équitable pourtant : la ville européenne, malgré son amour de la ligne droite et des rues larges, a tout fait pour s’accorder au ton de sa devancière. C’est peut-être que le cubisme est à la mode : les Arabes l’avaient donc découvert avant nous. Le dernier effort de l’urbanisme européen, cet Hôtel Transatlantique qui nous a si aimablement accueillis, n’a eu garde lui-même, tout en faisant la part la plus large au « confort moderne », de déroger à la règle du lieu, et c’est le triomphe de la géométrie. Ses menus variés, choisis, raffinés, font exception. Ils nous ramènent à la meilleure formule parisienne.

— Ah ! me dit le commandant Cauvet — sans la moindre nuance de regret d’ailleurs — où est le temps où je tenais garnison ici et où je n’avais à me mettre sous la dent, en fait de viande fraîche, que du hérisson payé aux indigènes huit sous pièce !

Le café servi, les tables rangées et un large espace ménagé entre elles, la lumière fut baissée ; on ne conserva qu’un brasier qui éclairait vaguement la pièce et y maintenait une sorte de clair-obscur à la Rembrandt. Un gong vibra : sur un fond de tentures aux tons chauds et des piles de coussins bariolés, les danseuses du désert, les brunes Naïlas au front tatoué d’un mystérieux lotus bleu, révélèrent leur présence soudaine par une série de you ! you ! stridents.

C’est leur manière, un peu sauvage, d’acclamer la compagnie : les trilles sont obtenus par de petites tapes répétées de la paume sur la bouche. Les Naïlas n’ont point de costume rituel comme les danseuses siamoises que nous vîmes à l’Exposition de 1900 ; elles arborent toutes les couleurs ; on apprendrait l’histoire à détailler leur trousseau : elles portent de longues jupes à volants Louis-Philippe, des bottines à talons Louis XV et des colliers de napoléons tout battant neufs, qui sont leur principale séduction (il n’y a plus qu’au désert qu’on voit des pièces d’or !). Elles ne détestent point d’aspirer lentement la fumée d’une cigarette en sirotant un thé à la menthe très aromatisé ; mais elles préfèrent mâcher le miskal, qui est une graine sucrée provenant du pistachier-térébinthe et analogue au chewing-gum des Américains…

Quand l’orchestre eut fini de préluder, deux de ces langoureuses perruches se détachèrent de leur bâtonnet et entamèrent, au son de la raïta (flûte arabe) et du tambourin, une danse ou plutôt un pas non dépourvu de grâce.

C’est toujours la scène décrite dans les livres : les deux Naïlas se posent en vis-à-vis et avancent l’une vers l’autre avec une sorte de boiterie rythmique, en scandant leur glissement de petits coups de talon qui fait tinter les anneaux des chevilles. Le masque reste impassible, absent, dirait-on. Mais les mains parlent pour lui, frémissent, se cambrent, se tendent, colombes prêtes à l’essor, et soudain se replient et défaillent, pâmées. Et ces mains savantes, aux longs doigts bruns prolongés par des ongles de nacre rose, comme des algues qui s’épanouiraient en coquillages, excellent à nous suggérer toutes sortes d’autres images charmantes, fleurs, coupes, nefs, etc. Mieux que partout ailleurs se vérifie céans la profondeur de l’observation de Mallarmé que la vraie danseuse n’est pas une femme, mais une métaphore…

La suite de la scène fut moins de notre goût : l’Orient sensuel, jusqu’à l’obscénité, ne transparaissait que trop à ces grelottements des épaules, ces déhanchements et ces soubresauts violents du bassin qu’exaspérait le rythme vraiment infernal de l’orchestre. Mais quoi ! l’Islam ne fait-il pas de la femme un être intermédiaire entre l’homme et l’animal et ne l’exclut-il pas de son paradis ? Bête de somme ou de plaisir, il ne lui laisse pas d’autre alternative…

La troupe prit congé sur une révérence générale et un « Bonsoir, messieurs et dames ! » de la directrice qui nous laissa perplexes.

Il était dix heures, — l’heure du couvre-feu. Cependant la nuit avait tant de douceur, que longtemps encore sur mon balcon de bois triangulaire, je demeurai à la respirer. Était-ce là cette odeur musquée que certains auteurs disent être celle du désert ? Une raïta, au loin, nasillait : seul bruit avec l’aboi intermittent des chiens et le clapotement doux de l’oued sur les pierres bleues de son lit.

Dans le miroir d’eau du jardin, cent étoiles dansaient, chastes Naïlas célestes…

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VERS
LE MARABOUT DE DINET

C’est le matin, paraît-il, qu’il faut voir Bou-Saada.

L’Hôtel Transatlantique, dans la ville neuve, fait le coin de l’artère principale et d’un terrain vague, barbelé de cactus, en bordure de la palmeraie et du lit chantant de l’oued Siti-Atya. La nuit lutte ou, comme disent les Yankees, boxe avec le jour, et l’hôtel sommeille encore. Pourtant j’ai cru entendre le léger craquement d’un talon sur les carreaux de la terrasse : une de nos danseuses d’hier peut-être, attardée près d’un cavalier de l’escorte officielle (car deux sous-secrétaires d’État, outre le gouverneur, roulent dans notre sillage) et qui regagne furtivement son caravansérail ; mais, si prompt que j’aie été, la visiteuse nocturne a été plus prompte que moi, et je n’aperçois qu’un bout de son écharpe au tournant de l’escalier qui mène du jardin supérieur à un autre jardin en contre-bas.

Dans un de ces petits contes arabes pleins de sens et de malice dont le texte pourrait tenir sur l’ongle, il est traité d’un fieffé paresseux du nom de Ben-Moussa qui, certain jour, sur la foi de la parole du Prophète : « Bénis soient ceux qui se lèvent de bonne heure », fit violence à sa paresse et se leva dès la pointe du matin. Et il n’était pas plus tôt dehors qu’il fut appréhendé par deux rôdeurs qui le dépouillèrent et le laissèrent sur place nu comme ver. Sur quoi, l’infortuné Ben-Moussa alla trouver le cadi, et, lui ayant cité la parole du Prophète :

— Vois, dit-il, ce que j’ai gagné à vouloir mettre en pratique le hâdith de Mohammed. Pour une fois que j’ai été matinal, des voleurs sont tombés sur moi qui m’ont pris mes vêtements et tout ce que j’avais. Mohammed est-il donc un trompeur ?

— C’est toi, trancha le cadi, qui n’as pas été assez matinal. Les voleurs l’ont été plus que toi, et Mohammed les en a récompensés en leur donnant ce que tu avais. Admire sa sagesse, et va !

Et moi non plus sans doute, bien qu’à l’horloge du firmament et à ma montre d’Européen il soit à peine cinq heures et demie, je n’ai pas été assez matinal…

Le peu de nuit qui restait à l’occident s’est dissipé au cours de mon indiscrète faction ; tout le ciel a rosi comme une vierge surprise. Une grande nappe de brume opaline rampe vers le jardin, gagne, s’étale, et l’oasis, sous cette marée insolite, rappelle de plus en plus, entre ses promontoires, l’embouchure d’un estuaire ; les palmiers, coupés à mi-corps, ne s’appuient à rien ; on les dirait nés de cette lagune, comme de gigantesques fucus.

Cependant les chiens se sont tus sur les terrasses, mais les coqs les ont remplacés. Quelle diane ! Et que le soleil compte de coryphées sur cette terre africaine où, plus que Mohammed encore, il est maître et seigneur !

Il n’a pas achevé sa montée au-dessus de Djebel-Batem, qu’en quelques secondes toute trace de brouillard a disparu. Et son rayonnant sourire prend possession de l’oasis. Trois ânons bruns, ensevelis sous d’énormes sacs, des couffins de roseaux plus gonflés que des outres, sortent, comme d’une trappe, d’un des cubes de droite, un de ces cubes en torchis fouetté de blanc ou de rose dont on ne sait s’ils sont des étables, des palais ou des geôles, et qui sont tout cela peut-être à la fois. Un Arabe les pousse mollement, d’une gaule déjà fatiguée. C’est le signal, et Bou-Saada s’éveille, — si l’on peut assimiler à l’état de veille cette demi-somnolence qu’est l’activité musulmane, où le corps n’exécute que le minimum de mouvements requis pour son entretien. Fatalisme ou paresse ? Dès huit heures du matin, tous ces burnous haillonneux qui traînent par les ruelles à la queue de leurs ânons ou de leurs chèvres, nous les retrouverons alignés le dos au mur de leurs gourbis et tournant avec le soleil ou accroupis sur des nattes, devant un jeu d’osselets, à la porte des cafés maures.

Pour Isabelle Eberhardt, — cette épigone saharienne de Marie Bashkirtseff (l’autre, l’épigone celtique, fut Marie Lenéru), — il ne fait point doute que l’immobilité de l’Arabe, sa haine farouche de l’effort, sont de caractère philosophique, volontaire et raisonné. Je n’en suis pas aussi sûr. Tant il y a qu’il faut compter avec ce prétendu « quiétisme » des musulmans, particulier d’ailleurs aux Arabes de race pure : ni les Kabyles, ni les Mzabites n’en sont atteints. Une Sœur blanche d’El Goléa me contait que, pour lui faire gagner quelques sous, elle pria son voisin, le plus gueux des Arabes, de porter un sac de dattes au domicile d’une élève :

— Attends, répondit le fils du désert. Je vais chercher un nègre pour faire ta commission.

N’y a-t-il pas là plus d’orgueil, de vanité que de dédain philosophique des contingences terrestres ? Tout Arabe se croit descendant du Prophète et tenu de faire respecter en lui la majesté de cette origine. Et, d’une façon générale, on peut dire qu’un Arabe a des jambes, mais pas de bras. Ne cherchons pas plus loin dans son cas. Plaignons-le même, j’y consens, mais ne l’admirons pas d’être né manchot. C’était la tendance de la pauvre Isabelle, portée à tout idéaliser de l’Islam, mais qui du moins avait l’excuse d’être Slave. Et ce fut aussi la tendance du peintre Étienne Dinet dont, après diverses stations au bordj Faidherbe, à la charmante petite mosquée du Palmier et au tombeau du vieux saint local Sidi-Brahim, décoré de fresques naïves par un émule du douanier Rousseau, notre caravane devait visiter le jardin et le marabout* bâti de son vivant.

Dinet et Saroléa sont, au gré des Algériens, les deux sommets modernes de l’orientalisme africain. Ils ont raison : Dinet, dans l’histoire de l’orientalisme, vient immédiatement après Delacroix et Chassériau et sur le même plan que Fromentin, Benjamin Constant et Guillaumet. « Personne, écrit un bon juge, Louis Guillet, n’a mieux connu les races indigènes ; personne n’a mieux senti la poésie arabe, la galanterie de ses chansons et le caractère de ses filles brunes parées comme des idoles. » Si cependant près de quarante années vécues à Bou-Saada dans l’intimité de l’Islam, une conversion bruyante, un pèlerinage à la Mecque et le titre d’hadji qu’il en avait rapporté ne suffisent point à nous convaincre que Dinet avait pénétré le secret de l’âme musulmane, il faut bien en conclure que ce secret est difficilement pénétrable pour un Européen, ou peut-être que ce secret n’existe pas. Sans dénier toute spiritualité à l’Islam, une religion qui fait la part si large à la sensualité ne s’adressera jamais qu’aux parties inférieures de notre être : chez Dinet, elle flattait en outre le romantique amoureux de couleur locale, l’artiste mal à l’aise dans une civilisation sans pittoresque et reconnaissant à la vie arabe de s’être gardée autre, archaïque et bariolée comme une chandelle des rois.

Enfin il y avait son attachement pour Sliman qui, à Ghardaïa, dans une collision avec des fanatiques, l’avait tiré d’un mauvais pas. Mais Sliman — Sliman ben Ibrahim Banner — est Mzabite, et les Mzabites, dissidents d’origine berbère, n’inspirent que mépris aux musulmans orthodoxes dont tout les sépare et qu’ils exploitent sans scrupule. Particulièrement entendus au commerce et à l’usure, ce sont les moins sédentaires des hommes ; c’en sont aussi les plus dévotieux qui poussent l’observation de leur loi religieuse jusqu’à ne se marier que dans le Mzab et à y laisser leurs femmes qu’ils doivent revenir visiter tous les deux ans. Or aucune de ces prescriptions ne semble avoir été remplie par Sliman qui s’est marié hors du Mzab, à Bou-Saada, s’y est fixé près de Dinet et y a même fait creuser sa tombe à côté de celles de sa femme et de l’artiste dans le marabout qui les abritera quelque jour tous les trois et où dorment déjà deux d’entre eux, car Sliman est veuf.

Un veuf assez jeune en vérité et de belle prestance sous la gandoura en drap bleu soutaché d’or, le burnous brun à gland d’or, le turban de soie blanche lamée d’or enroulé négligemment autour de l’énorme chéchia dont le voile cache les oreilles. Il n’a pas cette face blême des gens de sa race, si blême qu’elle semble, comme celle des suffètes de Salammbô, saupoudrée avec de la râpure de marbre. Ses chaussures de cuir couple, fourrées et montantes, tiennent de la botte et du mocassin. La croix de la Légion d’honneur est épinglée sur sa mâle poitrine. Il est hadji comme Dinet, qu’il accompagna dans son pèlerinage à la Mecque. Prévenu de notre visite (d’où cette tenue d’apparat), il nous attendait et, de la meilleure grâce du monde, nous fait les honneurs de la petite rotonde surmontée d’une coupole où sa place à lui-même est marquée par une double inscription française et arabe. Mme Sliman et Dinet y ont aussi leurs épitaphes dans les deux langues Mme Sliman, comme il sied, occupe la place du milieu. Dinet appréciait, dit-on, ses talents culinaires. Pour Sliman, il aimait surtout en lui le poète, le conteur sans rival et l’introducteur presque indispensable à la vie fermée de l’Islam.

Un musulman n’a pas accès dans le harem de son voisin : à plus forte raison un Européen. C’est l’obstacle auquel se sont heurtés tous les orientalistes en quête de modèles féminins, et dont Chassériau, Delacroix et les autres n’ont eu raison qu’en le tournant : leurs prétendues musulmanes sont des Juives d’Alger ou de Tunis. Avant Sliman, personne n’avait pu décider la femme arabe à « prendre la pose ». Même les dévoilées, les danseuses, les courtisanes, Ouled-Naïl ou filles du Djebel Amour, s’y refusaient obstinément ; le kodak seul — et à la dérobée — parvenait à les saisir. Grâce à Sliman et à son entregent, et fort de sa propre conversion à l’Islam, Dinet vit tomber toutes les résistances et, de son pavillon des bords du Siti-Atya, put caresser à loisir et porter sur son chevalet les chairs savoureuses qui s’ébattaient sans voile dans l’oued voisin. Que prétendait-on que le Coran s’opposait à la représentation de la figure humaine ? Dans la pierre et le bois peut-être, non sur la toile. Subtile distinction dont Sliman s’avisa le premier et sur laquelle il est revenu dans la préface de ses charmants Tableaux de la vie arabe :

« Notre Seigneur Mohammed — sur Lui la bénédiction et le salut ! — avait brisé les idoles de pierre que les mécréants entouraient d’une adoration ridicule ; mais jamais, dans le Livre que Dieu fit descendre sur la terre par Sa bouche, les images peintes ne furent interdites. Elles ne sont pour moi que le plus beau témoignage de vénération que l’homme puisse offrir au Créateur, car elles prouvent l’admiration qu’il ressent pour Son œuvre et pour Ses créatures, dont il cherche à perpétuer ainsi le souvenir. Dans ma pensée, c’est une admirable prière. »

Par où l’on voit qu’avec le ciel de Sliman, comme avec le ciel de l’ami d’Orgon, il est des accommodements et qu’il ne s’agit que de les découvrir. Garderons-nous ensuite rigueur à Dinet d’un geste qui n’était peut-être que de pure condescendance ou de simple politique ? Sa foi chrétienne n’avait jamais été bien solide, et il pouvait alléguer qu’en se convertissant à l’Islam il entrait dans les intentions des divers gouvernements de son pays depuis Napoléon iii qui, plutôt que d’arborer en face du Croissant une franche politique de la Croix, se sont crus habiles d’incliner celle-ci devant celui-là.

Est-ce qu’on se fait Turc ? disait un de nos consuls à Gérard de Nerval.

Il voulait dire : « Est-ce qu’on peut passer de l’Évangile au Coran par conviction religieuse ? Par intérêt peut-être. » Et il citait l’exemple d’un couple de domestiques français qui, pour s’élever dans la hiérarchie sociale, étaient sur le point d’embrasser le mahométisme. Gros scandale. Le consul et le clergé franc travaillaient du même cœur à l’empêcher, mais le clergé musulman, piqué d’amour-propre, ne demeurait point inactif.

— Si tu restes chrétien, disait-il au mari, tu peux dire adieu à tout avancement, et l’on n’a jamais vu en Europe un domestique devenir grand seigneur. Tandis que, chez nous, c’est courant : d’un marmiton, Mohammed s’entend à faire un ministre, et le dernier des goujats, s’Il s’en mêle, peut épouser la fille du Sultan.

Pour la femme, c’était encore plus tentant, qui, une fois musulmane, devenait tout de suite cadine et l’égale des grandes dames, avec le droit de porter le habbarah noir et les babouches jaunes, de divorcer, d’hériter, de posséder la terre, même d’entrer dans le sérail du Commandeur des Croyants.

De la valeur respective des deux confessions, de la supériorité morale de l’une sur l’autre ou de leur degré de vérité, nulle question dans tout cela. Simplement l’appétit du galon. Si l’on eût été à Alexandrie ou à Smyrne, notre consul ne s’en fût point embarrassé, et le couple, prestement enlevé dans la nuit, se fût réveillé sur le pont d’un vaisseau à destination de Marseille. Mais on était au Caire et entouré d’espions. Le couple se turquisa-t-il ? Ce ne fut, de toute façon, ni avec l’assentiment, ni en présence des autorités françaises. Mais quand Dinet mourut en confessant sa foi dans le Coran, tout l’appareil gouvernemental fut déployé pour ses obsèques, et les vingt mille musulmans qui menaient son deuil, derrière leurs imans et leurs cheiks religieux les plus réputés, purent nourrir l’illusion que cette première et grande victoire officielle du Croissant sur la Croix en présageait beaucoup d’autres du même genre. Un des orateurs qui parlaient à Bou-Saada sur la tombe de l’artiste trouva, pour rendre cette impression, un tour assez original :

— El Hadj Dinet, prononça-t-il, est monté au ciel de Mohammed sur des ailes tricolores.

Ce n’est qu’une image. Mais l’espérance arabe l’a retenue, et l’œuvre de pénétration de nos missionnaires n’en sera pas facilitée…

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LAGHOUAT,
VILLE DU SOUVENIR

Laghouat appartient à Fromentin comme Tolède à Barres et Bruges à Rodenbach : il l’a marquée de son génie d’écrivain plus encore que de peintre. Laghouat est sienne pour l’éternité.

Il souhaitait d’en avoir la révélation aux environs de midi, à l’heure sans ombre, quand le soleil, suspendu à son centre, dispense une clarté partout égale : et son vœu fut exaucé à Rass-el-Aïoum, près des sources de l’oued Mzi, d’où l’on découvre la ville. Les petits cubes blancs des maisons indigènes, le bordj en construction, le marabout de Sidi-el-Hadj-Aïssa, les monts, les dunes écrasés d’une lumière implacable, s’aplatissaient, semblaient vouloir rentrer sous terre. Un silence prodigieux. C’était le 3 juin 1853. Quand nous arrivâmes sous les murs de Laghouat, le soir du 25 janvier 1930, par pluie battante et nuit noire, les cinquante mille dattiers de sa palmeraie, les plus hauts dattiers de l’Afrique, bourdonnaient dans le vent comme une mer aérienne ; leurs crêtes sombres, d’ordinaire immobiles, s’entre-choquaient, s’échevelaient, prêtes à déferler sur la ville. Au Sahara, m’avait-on dit, le vent « se couche » avec le jour. Mais sommes-nous ici au Sahara ?

C’est une illusion qu’on pouvait nourrir aux premiers âges de la pénétration française, quand le Mzab, le Touat, le Hoggar, le Tibesti, l’Adrar Iffogas, jusque-là indépendants, n’étaient que les beaux titres de chapitres d’une épopée encore à écrire.

Rien ne ressemble à une oasis comme une autre oasis. Dès Boghari, au pied de l’Atlas algérien, pour avoir repéré sur la morne étendue deux ou trois douzaines de palmiers-dattiers, des chameaux au pâturage, quelques tentes basses de nomades, et assisté aux chorégraphies langoureuses d’une troupe d’aimées dans l’arrière-salle d’un café maure, Fromentin croyait en toute bonne foi qu’il n’avait plus rien à apprendre du désert.

Et peut-être, à la réflexion, le désert, l’ensemble de coutumes, de rites, de croyances, même de conditions atmosphériques, que nous enveloppons sous ce nom, remontait-il alors beaucoup plus haut, dans ce que nous appelons maintenant le bled, d’où notre pénétration l’a insensiblement refoulé vers le 35e parallèle. Djelfa, l’antique capitale des Ouled-Naïl, sur les hauts plateaux, avait encore figure de ksar, de ville arabe, quand Fromentin y fut reçu ; huit ans plus tard, en 1861, lors de la visite de Mgr Pavy, évêque d’Alger et le premier prélat qui soit descendu dans le Sud, elle comptait tout juste une centaine de colons européens contre vingt ou trente fois autant d’indigènes : c’est à peine s’il y reste aujourd’hui quelques burnous authentiques, et combien dégénérés !… Je revois celui qui, près du poêle, dans un coin du Café de la Poste, s’immobilisait devant une table non servie. À quoi songeait-il ? L’homme était d’âge moyen, avec de beaux traits et cette gravité de la race que nous prenons pour un signe de noblesse. Au coup de canon officiel qui annonce chaque jour, en temps de Rhamadan, le coucher du soleil et la cessation du jeûne, — du jeûne absolu, tabac compris, — il ne fit qu’un bond vers le comptoir :

— Vivement, l’apéro et des cigarettes !

Laghouat, aux mêmes heures, et bien qu’au seuil du désert, doit connaître des scènes analogues.

Elle n’est plus l’El-Aghouat de Un Été dans le Sahara. Ce n’est pas l’orthographe de son nom seulement qui s’est francisée : sauf dans le Chtett, le quartier indigène, et au dehors, le long de l’enceinte, sous le mince feuillage en lames de cimeterre des eucalyptus qui abritent le marché arabe, tout y est nettement, résolument, de chez nous : les avenues, les rues, les places, le square, les casernes, les hôtels, la poste, l’église, grande, large, surélevée de plusieurs marches et flanquée de deux belles tours carrées avec deux croix trop modestes peut-être à leur pointe, — au demeurant, la première et la seule église vraiment digne de la France catholique que j’aie rencontrée dans le Sud algérien.

Elle était vide la première fois que j’y entrai. L’office avait dû être supprimé ou reporté, par suite de l’absence d’un des deux Pères Blancs qui la desservent et qui accompagnait à Ghardaïa un missionnaire anglais. Et, en vérité, j’en aurais eu vite fait le tour, n’éprouvant qu’une admiration modérée pour les produits d’une certaine statuaire parisienne qui sévit ici comme chez nous, si, dans un retrait des bas-côtés, au-dessus des fonts baptismaux, mon attention n’avait été attirée par une délicieuse image aux tons fanés représentant sainte Philomène, la bergère à la quenouille, qui, visiblement, elle, ne sortait pas des mêmes ateliers.

Sur un ex-voto de marbre, encastré dans le mur, on lisait :

Philomenœ V. M. — Cujus patrocinio — Annum mdccclxviii — Incolumis peregit — Tota familia de Sonis — Votum persolvit.

Et plus bas : 11 août 1868. Je ne sais encore à quelle sorte de danger, par la protection spéciale de la sainte, dut d’être soustraite, cette année-là, « toute » la famille de Sonis : peut-être au choléra !… Mais ce n’est de ma part qu’une supposition.

Le R. P. Cachot, supérieur de la mission de Laghouat, auquel m’avait présenté l’un de mes compagnons de caravane, M. Fontanille, qui, à ses titres scientifiques, joint celui de secrétaire général du cercle Albert-de-Mun d’Alger, ne put me fournir le moindre renseignement sur ce point. C’est un des deux seuls Pères que l’Algérie, peu prodigue de vocations apostoliques, a donnés aux missions africaines : né de parents francs-comtois établis en Kabylie, il a cette tête aiguë, ce nez finement aquilin et ces yeux noirs dans un masque légèrement olivâtre, — type assez fréquent dans le Sahel chez les fils de colons, comme si la terre était plus forte que le sang — il se prodigue près des soldats de la garnison, des orphelins et des enfants indigènes, aidé par son vicaire et les Sœurs de l’ouvroir et du dispensaire. « L’école pour les enfants et la charité pour tous » : le mot d’ordre du cardinal Lavigerie, du grand fondateur de la Société des Pères Blancs, n’est nulle part plus strictement obéi qu’à Laghouat. Mais comment négliger ce vieux frère lai, aussi chenu que sa robe, sur lequel vingt-cinq années de Soudan ont déferlé sans le faire plier et qui, tout à la fois sacristain, jardinier, cuisinier, portier, infirmier au service de la mission, n’entend se reposer que dans la paix de l’Éternel ? J’aurais bien voulu vous donner son nom : mais ce modèle des serviteurs, d’une mémoire infaillible pour tous les ordres qu’il reçoit et dont il devance la plupart du temps l’exécution, est subitement frappé d’amnésie dès qu’on l’interroge sur sa personne.

Hélas ! il n’est pas beaucoup plus loquace sur le héros de Loigny, faute de l’avoir connu sans doute, ou bien parce que la liaison n’était pas encore établie, au siècle dernier, entre le Sud algérien et le Soudan.

Tous pourtant ici — en dehors des officiers d’Afrique dont le cœur est fidèle, — n’ont pas oublié le grand soldat et le grand chrétien que fut Gaston de Sonis. Je crois qu’une des rues de Laghouat porte son nom. Et peut-être aussi ce nom s’inscrivait-il sur un des cartouches de la remarquable exposition organisée dans Laghouat même, à l’occasion du Centenaire de l’Algérie, par le capitaine Joannis, et où nous ne sûmes qu’admirer le plus, de la variété et de la richesse des produits exposés ou de l’ingéniosité des graphiques et des dioramas qui les accompagnaient : toute l’histoire de la pénétration française dans le Sud algérien se trouvait là résumée, concrétisée, vivifiée.

Et voici qu’un soir, chez le bachaga Djelloul, au cours de la diffa qu’il nous offrait et comme, après le méchoui traditionnel, le mouton rôti servi sur un immense plat d’argent et qu’on dépèce à la main, nous reprenions nos places à table pour les sorbets, j’entendis sur les lèvres de notre hôte le nom de Sonis.

— C’était l’ami de mon père, contait le bachaga. Ils se connaissaient depuis longtemps, mais ils ne s’étaient pas encore éprouvés, quand Sonis, alors lieutenant-colonel et qui opérait avec ses spahis dans une région voisine, chargea mon père, chef de la tribu des Larbaa, de razzier le douar d’une tribu rebelle qui gênait ses mouvements. Mon père razzia consciencieusement le douar, lui prit ses dromadaires, ses moutons, ses armes, son or et vint remettre le tout au colonel qui accepta les troupeaux et les armes, mais repoussa l’or : « La France ne fait pas la guerre pour s’enrichir, dit-il à mon père. Il fallait garder cet or pour toi. — Tu es un grand chef, dit mon père. Je le savais déjà et je le sais mieux encore aujourd’hui. » Puis, ouvrant sa main et la présentant à Sonis : « Elle est blanche, n’est-ce pas ? — Certes, dit Sonis. — Mais, si j’avais détourné cet or au lieu de te le remettre, elle fût devenue plus noire que la main d’Iblis (le Satan arabe), et tu n’aurais plus voulu la serrer. Ton amitié est préférable à tous les trésors. »


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PAR
LES DAÏAS ET LA CHEBKA


(Page de carnet
à la date du 27 janvier 1930.)

Que vous êtes dur, Gérard, pour le « style itinéraire » ! Vous le trouvez commun, trivial, insupportable, et vous ne vous résignez qu’à regret à l’employer. Moi non plus, je ne l’aime pas, mais qu’y faire ? Le voyageur n’est pas un pur esprit, ni le récit de ses déplacements un traité d’esthétique ou de philosophie. Quand il aura bien caressé ses yeux, chez les orfèvres juifs de Laghouat, au poli des beaux cuivres ou aux délicates ciselures de ces bracelets d’argent massif par quoi l’on s’attache les volages filles des tentes, quand il aura bien médité, devant la coupole de Sidi-el-Hadj-Aïssa, toute blanche dans l’air bleu, sur l’étrange don de double vue de ce colérique marabout qui, dès l’année 1700, avait annoncé la prise de la ville par les Français, une petite brûlure, une démangeaison ou une crispation de l’épigastre l’avertira tout à coup que la bête ne trouve pas nécessairement son compte où l’a trouvé l’esprit, et que l’heure du breakfast est de beaucoup dépassée. Après quoi, et pour peu qu’il ait la disgrâce de voyager à ses frais et par ses propres moyens, il lui restera encore à régler l’addition, puis à remplir quelques autres menues formalités comme de vérifier ses pneus, d’étudier la carte, de calculer les distances et d’établir d’après elles le nombre de bidons supplémentaires à emporter. En route, ne prendra-t-il point garde au bon ou au mauvais état de la piste, se montrera-t-il indifférent à la température, n’aura-t-il point une réflexion, aux relais, sur la qualité du gîte et de la cuisine ? Ce serait bien étonnant. Et tout cela, tous ces détails vulgaires mais non oiseux, pour l’enregistrement desquels a précisément été fait le « style itinéraire », doit nécessairement se retrouver dans son récit. À moins…

Mon Dieu, oui ! à moins qu’il n’ait à sa disposition ce que n’avait pas à la sienne mon interlocuteur imaginaire, le doux Gérard de Nerval, savoir quelque Guide Bleu bien informé qui lui épargne la moitié ou les trois quarts de la corvée. Quel soulagement, par exemple, de pouvoir transcrire à cette place, sans y changer un mot et sans avoir autre chose à faire qu’à les contresigner, des lignes comme les suivantes, d’une si remarquable précision documentaire sous leur allure télégraphique : « De Laghouat à Ghardaïa, 203 k., S. S.-E. Piste praticable en auto, plate dans les daïas, accidentée dans la chebka. Service d’autobus t. les 2 j. S’informer. Ressources et gîte à Tilrempt, où le caravansérail est bon. Les automobiles se guideront sur les poteaux indicateurs. Alfa sur les 46 premiers k., puis cette plante disparaît… »

Dixit Marcel Monmarché. — Mais qu’est-ce qu’une daïa ? Qu’est-ce que la chebka ? Écoutons encore le savant homme et son Guide couleur d’azur :

« De loin en loin se montrent des dépressions peu sensibles ou daïas, dans lesquelles s’accumulent les limons entraînés par les eaux fluviales. Ces parcelles fertiles et relativement arrosées sont couvertes de jujubiers sauvages et de pistachiers de l’Atlas (térébinthes), beaux arbres que les indigènes appellent betoum : certaines sont assez vastes, et les pistachiers s’y comptent par centaines. »

Au tour de la chebka maintenant :

« C’est un plateau calcaire, affouillé par les eaux qui y ont creusé un réseau compliqué de ravins (chebka veut dire « filet ») ; son sol caillouteux est absolument stérile. La chebka est d’une tristesse mortelle ; la vue est enfermée dans un cercle étroit ; on n’a sous les yeux que des rochers d’une teinte jaunâtre, qui paraissent calcinés par un soleil torride… »

Le soleil, dans l’après-midi d’hier, n’avait rien de torride : il boudait tout simplement, et même, vers deux heures, de plus en plus renfrogné, il fondit en eau. Une averse diluvienne. Le noroît glacé dont elle s’accompagnait tordait les palmiers, les courbait comme des joncs (ah ! le sapin de Heine enviant sous ses frimas la chance du palmier « toujours dans le ciel bleu ! »). Dans la tornade, un avion militaire parti de Fort-Mac-Mahon manqua de capoter. Et, comme je m’étonnais :

— C’est ainsi, me dit le gérant de l’hôtel, et ce pays ne fait jamais les choses à moitié : il vous grille ou vous noie. La première année que nous passâmes ici, la sécheresse fut si grande que les bergers devaient porter leurs brebis qui flageolaient d’épuisement. L’année suivante, il plut si fort que, jusqu’aux dunes, tout reverdit. Et les moutons s’en donnèrent de telles ventrées, qu’ils crevèrent. Alors on ne sait plus quel régime souhaiter…

Le gérant avait fait allumer le poêle, autour duquel s’étaient instantanément groupés les cinq ou six compagnons de caravane, fonctionnaires ou simples journalistes, qui, comme moi, n’avaient pu se décider à suivre au réservoir de l’oued Mzi, sous ces douches saugrenues, le clan indémontable des agronomes. En quoi j’eus tort, paraît-il, cet étang artificiel et l’ingénieux système d’écluses qui, par le canal Lekhier, conduit ses eaux à l’oasis, n’ayant point d’analogue dans le Sud. Mais la mélancolie de l’heure submergeait en moi tout courage ou m’en laissait juste assez pour tendre une moitié d’oreille aux histoires de guerre et de reportage de l’intarissable Péricard, correspondant de l’Havas et globe-trotter de la grande race, qui a fait une étude comparative des divers genres de trucidation en usage par le monde, qui vit pendre douze hommes chez les Bulgares, en empaler trois chez les Mandchous, en fusiller six sur le front, en guillotiner deux dans le civil et qui, tout pesé, donne la préférence à la pendaison. Un autre de nos compagnons, chaussé, guêtre, sanglé de cuir fauve comme pour la chasse au lion, M. Sarrien, fils de l’ancien président du Conseil, évoqua ses souvenirs d’inspecteur des convois de forçats en partance pour « la Nouvelle » : il avait vu défiler Bopp, Seznec, Bougrat… Et l’on concevait qu’il ne sortît plus qu’avec une petite mitrailleuse de poche. Dans la nuit, d’ailleurs, une attaque de dysenterie le rappela vers des climats plus hospitaliers. Mais je fus un peu surpris, et même choqué, — à propos des caïds, agas, bachagas et autres grands chefs indigènes priés au congrès, — de l’extrême liberté avec laquelle mes compagnons parlaient du loyalisme musulman : s’il faut les croire (et, après tout, ce sont des renseignés, deux ou trois même des « officiels»), il n’y a là que « bluff et chiqué » ; ils citent la réponse de ce vieux bachaga à qui le gouverneur Lutaud disait qu’il comptait sur lui et ses caïds pour faire une ovation soignée au Président de la République attendu en Algérie.

— Sidi gouverneur, sois tranquille, je connais mon affaire. Sous roi Philippe, j’ai crié : « Vive roi Philippe ! » Sous roi Poléon, j’ai crié : « Vive roi Poléon ! » — Je crierai maintenant : « Vive roi Public ! »

— Ils crieront tout ce qu’on voudra, confirme Fontanille, — ou Gattefossé ou Sarrouy, — quitte pour ajouter entre les dents : In Allah dinek ! (« Et qu’Allah te maudisse ! »), comme les marmots qui couraient ce matin après nous en criant : chourbi ! (« un p’tit sou ! »). La voix du peuple n’est peut-être pas la voix de Dieu, et c’est même le plus souvent celle du diable ; mais la voix de l’enfant arabe est sûrement l’écho de la pensée paternelle.

Objecté-je cependant qu’avec une haine aussi vivace dans le cœur, il est assez étrange que ce peuple ait accepté ou feint d’accepter notre domination, qui est en somme celle d’une minorité ? La réponse ne tarde pas et, à la vérité, elle était déjà dans César : comme les divisions des Gaulois ont assuré la victoire au conquérant des Gaules, notre meilleur auxiliaire près des Arabes fut leur esprit de sof (sof ou çof, parti, clan), et ces haines intestines qui n’ont point cessé de dévorer les tribus musulmanes. Abd-el-Kader, comme Vercingétorix, a péri de son impuissance à fédérer un Islam que nous travaillons de toutes nos forces aujourd’hui, par l’école et par la presse, à tirer de son individualisme, à rapprocher et à fondre. Nous y parviendrons peut-être. Et quand, de cette poussière, nous aurons fait un bloc, nous serons surpris d’en être écrasés.

Ainsi parlent mes compagnons, et cette fois que leur répondrai-je ? Et ce que j’observerai dans la suite de mon voyage ne sera-t-il pas pour leur donner raison ? Mais Djelloul, au moins, a fourni mainte preuve de son attachement à la France, et tout dernièrement encore, lors de l’insurrection marocaine, en se mettant à la tête de son goum pour combattre Abd-el-Krim…

Justement voici qu’on vient nous chercher pour prendre le thé chez son fils aîné, l’aga Daïlis, dont la salle de réception est un curieux carré oblong épanoui à chaque bout en rotonde et meublé dans le plus pur style Louis-Philippe : canapé, lustre de cristal, pendules, glaces, lampe Titus à incandescence, plus les photographies grandeur nature de M. Steeg et du gouverneur Bordes !… De délicieuses colonnes torses de marbre turquin et une profusion de tentures et de tapis de haute laine aux tons assourdis reposent l’œil de ces horreurs. Et puis cet aga blond, en burnous de soie blanche, culotte bleu de roi et dolman rouge de spahi, qui parle français et même argot mieux que les habitants de la Butte, se montre si empressé, si charmant, si rieur, si peu conforme, pour tout dire, à l’Arabe conventionnel ! Ses mains fines, aux ongles taillés et teintés comme ceux des femmes, nous versent le thé, — un thé à la menthe fortement aromatisé, dont un unique serviteur noir lui passe à mesure les tasses. — Comme j’avais mal entendu son nom, je demande à Péricard de l’épeler. Mais il a surpris ma question, et c’est lui-même qui dicte :

— D… a… ï (tréma)… l… i… s. Il vérifie sur mon carnet si l’orthographe est correcte.

— C’est ça : Daïlis, l’aga Daïlis…

— …Dit le Parisien, complète Péricard, attendu qu’on le voit plus souvent à Montmartre ou à Deauville qu’à Laghouat…

La réflexion — si libre soit-elle — ne paraît pas le désobliger. Tout au contraire, car il rit plus fort, presque aux éclats. Il nous présente des pâtisseries, de la crème de banane, des cigarettes manola… Je le retrouverai au caravansérail de Tilrempt et sous la tente du congrès, toujours blond, toujours rieur. Le commandant Cauvet prétend qu’il l’a connu brun ; peut-être, dans quelque zaouïa (siège d’une confrérie religieuse) fermée au profane se souvient-on d’un Daïlis aux paupières lourdes et qui ne riait pas…

Et, tout de même, nous sommes partis… Partis à sept heures, la tempête calmée, dans l’aube couleur de perle. Et déjà les cafés maures sont remplis. Autres Arabes, et en assez grand nombre, malgré l’heure matinale, assis en tailleurs sous les arbres de l’avenue, adossés au chambranle de leur porte ou le long du mur d’enceinte : la journée islamique n’est qu’une rallonge de la nuit, sa postface en même temps que la préface de la nuit prochaine, et ainsi de suite jusqu’à la nuit éternelle.

Ce Laghouat, — dont la chaîne du djebel Tizigarine, qui porte les forts Bouscaren et Morand, figure assez bien l’échine, — nous nous rendons compte à présent qu’il faut le contourner pour s’en faire une idée exacte : le djebel lui-même, avec le quartier indigène ou schettet accroché à son flanc droit et le quartier européen pendu à l’autre, ressemble assez à la bosse d’un chameau accroupi et non encore déchargé… L’auto affole au passage un grand troupeau de chèvres noires et blanches aux oreilles tramantes, près de trois cents, qu’un berger biblique mène à la pâture. La palmeraie recule, s’enfonce dans l’ouest avec la ville ; mais nous continuons quelque temps à suivre sa vallée, toute miroitante de petits chotts improvisés, souvenir du déluge de la veille. Et la vallée quittée, le plateau atteint, nous abordons le reg, le terrain dur, le désert de pierre où rien ne pousse que quelques méchants brins de cette armoise grisâtre que je prenais d’abord pour du thym séché. L’alfa, qui reparaît tout à coup, soulage presque, comme une rentrée dans la vie après cette mort du sol. Cependant la civilisation ne nous a pas tout à fait quittés, et, jusqu’à Tilrempt, — où nous déjeunerons fort convenablement dans un caravansérail qui a gardé l’allure militaire, — elle nous accompagne sous forme de poteaux télégraphiques, même de bornes, sinon hectométriques, au moins kilométriques…

On roulait depuis une heure dans ce paysage simplifié, quand sur l’horizon se découpa le premier betoum ou pistachier-térébinthe : il était seul, pareil de loin à un châtaignier ou à un noyer, et cet isolement avait quelque chose d’héroïque. Pour nous, c’est comme si nous avions rencontré tout à coup un de nos arbres du Nord perdu là et tenant bon, Dieu sait comme ! dans l’immensité hostile. Mais bientôt les daïas se multiplièrent, et les térébinthes se présentèrent en groupes compacts sous lesquels le gazon était aussi vert que dans un herbage de Normandie : tous, qui semblaient de même âge, se montraient tondus à la même hauteur qui est celle où peut atteindre la dent des chameaux. J’ai lu quelque part que leur bois est mou, et mes compagnons m’ont certifié qu’il était aussi dur et plus fin que le palissandre. C’est eux que je veux croire. Tant y a, qu’on ne laisse plus abattre les betoums comme au début de la colonisation où il s’en fit de vrais massacres. Les travailleurs indigènes de la première mission du transsaharien (1880) contaient que, trente ans plus tôt, tous les bas-fonds de cette partie du Sahara étaient boisés, que seuls ou à peu près avaient échappé à la hache les arbres ou les groupes d’arbres gardés, comme dans la daïa de Nili, par la coupole de quelque marabout. Et il est assez curieux qu’ils aient fait partager leur opinion à l’ingénieur chargé de la direction des travaux, Auguste Choisy, remarquable observateur pourtant, qui savait que la notion de durée échappe à l’Arabe dont la langue usuelle n’a que deux temps : un passé inderminé et un présent qui englobe le futur. Mais, s’il est prudent de faire certaines réserves sur la date où s’est opéré ce déboisement, qui peut remonter assez haut dans l’histoire et se répartir sur un assez grand nombre d’années ou même de siècles, le fait en soi ne saurait être contesté et vient à l’appui de ceux qui croient que le Sahara tout entier — chekba comprise, où nous entrons, comme on entre dans les eaux boursouflées d’un raz — peut être rendu à la végétation.

Il y perdra sans doute, et le jour que toutes les parties du globe se ressembleront, c’est alors vraiment que la planète deviendra inhabitable, beaucoup plus qu’au temps de ce grand dégoûté de Villiers de l’Isle-Adam, où l’on n’était point allé au pôle, ni, sauf par fraude, à Tombouctou et à la cour du Grand Lama. Nous-mêmes, si vertigineuse soit l’allure de la science, sommes encore — par rapport à nos petits-neveux — des favoris, des privilégiés : les haut-parleurs n’ont pas encore remplacé pour nous, sur les tours des minarets, la voix rauque du muezzin appelant à la prière : l’auto et l’avion n’ont pas encore refoulé vers la boucherie prochaine les derniers dromadaires chantés par Félicien David, dont Auber disait férocement : « Celui-là, je l’attends lorsqu’il descendra de son chameau » ; — les Chambaa, les Touareg, décimés, abâtardis et, de guerriers, passés colporteurs, n’ont pas encore rejoint les derniers Peaux-Rouges dans les roulottes de Barnum, et si le lion, le jaguar, l’autruche, sont à peu près rayés de la faune saharienne, il y a encore des gazelles au sud de l’Atlas, — pas beaucoup, mais enfin le car précédent en a fait lever trois qu’on ne peut soupçonner d’avoir été postées là par les organisateurs du congrès. Ernest Psichari parle quelque part de cet air de pauvreté fière qui est la marque du Sahara. Que cela est bien dit ! Mais cette pauvreté comporte une extraordinaire variété d’aspects, depuis la daïa, ombragée, humaine, accueillante, jusqu’à la chebka, étrangère à toute pitié. Et il y a encore la hammada, que nous connaîtrons demain et qu’on dit pire que la chebka ; et l’Erg, le grand Erg, qui nous est promis aux alentours d’El Goléa, la dune infinie, rose, dorée, alléchante, traîtresse, voluptueuse et mortelle, qui paye au centuple de toutes les fatigues, qui enivre et qui tue mieux que tous les philtres et que tous les poisons ; — enfin, là-bas, très loin, où nous n’irons pas, le Tanezrouf chauve et momifié, la région du vide absolu dont tout ce que nous avons vu et verrons dans le genre cadavérique n’est qu’une ébauche, la pâle esquisse. Que de choses, sans parler des oasis elles-mêmes, essence de beauté, délices de l’odorat et des yeux, dans ce mot : le Désert, — que de choses qui n’y seront plus pour nos fils, impuissants à se représenter sous ses traits d’aujourd’hui, encore si ondoyants, si divers, l’immense prairie insipide, électrifiée, taylorisée, standardisée, américanisée ! Que sera devenu, par le système des condensations atmosphériques et de la pluie artificielle, le pays de la soif, la patrie des sables, des mirages et des épouvantements, le mystérieux, l’ensorcelant Sahara !

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CHEZ
LES PURITAINS DU MZAB

Étranges « puritains », en vérité, si gras, si mafflus ! Mais enfin, c’est le nom qu’on leur donne, et, par quelque endroit, il est justifié. Les Mzabites sont des musulmans de stricte observance, des adeptes de ces kharadjites ou « dissidents », qui commencèrent par se faire la main sur la tête du calife Ali, suspect de modérantisme : comme il sortait de la mosquée, à Médine, — et tout cousin et gendre de Mahomet qu’il était, — un kharadjite la lui fendit proprement. Après quoi vint le tour des chrétiens, puis des juifs, puis des nègres, sans préjudice des musulmans orthodoxes dont la tiédeur — si relative ! — reste un scandale pour les « purs », traités par représailles, aujourd’hui encore, d’« assassins d’Ali ». — La secte, de proche en proche, gagna toute l’Afrique septentrionale. Puis elle reflua, sans qu’on en sache la raison. L’esprit agressif ne s’était point atténué chez elle, mais nos gens l’exerçaient d’autre façon, pour ce que, de conquérants, ils étaient passés trafiquants : alourdis de richesses et peu soucieux désormais d’exposer leurs précieuses personnes aux hasards des expéditions militaires, ils achetaient le concours de Malékites nerveux et insouciants, et dirigeaient la guerre du fond de leurs comptoirs. Quand, par la suite, ils se scindèrent en deux fractions rivales, les Sofarites et les Abadhites (du nom de leurs fondateurs), comme dans leurs luttes intestines plus récentes de cité à cité ou de quartier à quartier, s’ils étaient obligés malgré tout d’en venir aux mains, c’est à coups de clefs, dit-on, qu’ils se battaient, — ces énormes clefs au moyen desquelles, par les longs trous obliques percés latéralement à leurs portes, ils font manœuvrer tout un jeu de loquets et de serrures prodigieusement compliquées.

Légende sans doute, et la malice arabe ne sait qu’inventer contre ces « purs », jusqu’à prétendre qu’ils laissent leur seroual (culotte) à la maison, quand ils s’expatrient, pour couvrir de ce pavillon les suites trop fréquentes des incartades de leurs épouses. Tant il y a que c’est à des Abadhites que nous avons affaire dans le Mzab où, refoulés de Tiaret, — leur première et fastueuse capitale, — sur Ouargla, et d’Ouargla sur le désert, ils semblent s’être fixés vers le VIe siècle de l’hégire.

Des ressouvenirs de cultes antérieurs au mahométisme, la religion des morts, la langue même qu’ils parlent font croire chez eux à une prédominance du sang berbère. Ils mènent une double vie : l’une secrète, repliée, dans les entrailles des gours en forme de pyramides d’où pendent leurs cités ; l’autre, extérieure, commerçante et vagabonde (au moins pour les hommes, car les femmes ne bougent jamais du Mzab, n’y hasardent dans les rues qu’une moitié de prunelle).

L’âme du négoce est demeurée en eux si forte, qu’on dit qu’un Mzabite vaut deux juifs. Alger les connaît, comme Oran et Constantine, sous le sobriquet de Moutchous ou Ben-Titis ; mais leur loi, très stricte, les oblige à retourner tous les deux ans dans le Mzab. Et Dieu me garde de suspecter la sûreté des informations d’un Masqueray, d’un Brunhes, d’un Marcel Mercier, d’un Jean Mélia, d’une Henriette Célarié, — surtout d’un André Chevrillon dont le livre est essentiel sur la vie et le caractère mzabites ! Je ne suis qu’un passant dans le Mzab, et trop nourri peut-être de lectures romantiques. Mais quoi ! devant ces faces blêmes, ces chairs boursouflées, ces colliers de barbe frisottante, ces mains chargées de bagues et plus habiles à aimer la toile qu’à brandir l’épée ou le fusil, mais singulièrement expertes à en armer des bras mercenaires, c’est à Carthage que j’ai songé, à des fils lointains du gras suffète Hannon et des pieux mercantis chantés par Flaubert :

« Tous étaient savants dans les disciplines religieuses, impitoyables et riches. Ils avaient l’air fatigué par de longs soucis. Leurs yeux pleins de flammes regardaient avec défiance… Ceux qui vivaient continuellement au fond de leurs comptoirs avaient le visage pâle ; d’autres gardaient sur eux comme la sérénité du désert, et d’étranges joyaux scintillaient à tous les doigts de leurs mains hâlées par des soleils inconnus… »

Et c’est tellement ça, en effet, surtout à Beni-Yzguen, la ville sainte par excellence de la confédération mzabite, la Mecque saharienne où l’étranger n’est admis que jusqu’au coucher du soleil et à condition de ne pas fumer, prendre des photographies, parler haut ! Un Cluny musulman, une abbaye de tolbas plus encore qu’une Mecque…

Comment déranger de si graves personnages plongés nuit et jour dans la méditation du Coran, adonnés aux seuls soins spirituels ? Notre gouvernement lui-même ne l’a pas osé et s’est résigné à loger extra muros son inutile école franco-arabe. Mais peut-être tout cela n’est-il que l’apparence ; peut-être la vie conventuelle n’a-t-elle pas étouffé autant qu’on le dit dans ces âmes le goût du lucre, l’âpre passion commerciale. Il n’y a pas de cafés, ni maures ni juifs, à Beni-Yzguen ; mais il y a des bazars, où l’on vous « refile » au prix fort les tentures et les bijoux du Sud ; il y a des boutiques de parfums et d’amulettes, des épiceries, même une papeterie — et des usuriers derrière chaque comptoir.

Il y a surtout la vieille haine du roumi.

C’était jour de marché dans la ville quand nous y pénétrâmes par une des portes de la sévère enceinte flanquée de fortins, percée de meurtrières et que garde à l’un de ses angles supérieurs le Tafilelt, la grande tour du guet bâtie en une nuit par les anges d’Allah.

Les enchères suivaient leur train, présidées par un cadi imperturbable, lourd et morne, assis en tailleur au seuil d’une pièce meublée de riches tentures grenat et d’un comique bureau européen ; il ne se leva point, ne porta même pas la main à sa bouche et à son front pour saluer le colonel Gautsch qui nous accompagnait — Gautsch qui fut avec Grossetti sur l’Yser et qui pilotait dans le Sud le prince Sixte de Bourbon — lui et les vendeurs hallucinés qui tournaient frénétiquement autour du souk, proposant leurs marchandises hétéroclites, acceptant ou rejetant le chiffre qu’on leur jetait au passage, ils en agissaient avec nous comme si nous n’étions pas, ils nous supprimaient littéralement de leur ligne d’horizon. Je n’ai jamais vu pareille indifférence ou dédain plus absolu, et Berkeley ne s’entendait pas mieux à contester la réalité du monde extérieur. Mais comment croire que nous avons fait un pas, avancé d’un pouce, dans la confiance de ce peuple ?

À Ghardaïa, sans doute, l’impression change un peu : la ville a rompu son enceinte, débordé dans la jolie combe dorée et plantée de ces faux poivriers qu’on prendrait pour des acacias, s’ils n’étaient dépourvus d’épines.

Arbre aimé des tourterelles, charmant, léger, qui borde les avenues du quartier européen et conduit jusqu’au pied de la ville indigène ascendante et tournoyante, singulièrement bruyante aussi dans l’étroite rue menant au grand souk (il est vrai que c’est veille de Rhamadan, et, ce soir-là, toute la population se bourre de beignets à l’huile, frits en plein vent). Le souk lui-même, si vaste, si clair, nous accueille par toutes les baies de ses arcades : rendez-vous ordinaire des caravanes du Sud, il s’anime encore, à certains jours, pour les assises de la confédération mzabite dont les vingt-six tribus sont représentées à gauche de la mçalla (estrade) par autant de petits menhirs blancs disposés en fer à cheval. Mais ensuite, dans la ville haute, le silence.

Qu’une Mzabite, de grand hasard, vous aperçoive, elle rentre sous terre ou se colle contre le mur. Comédie, prétendent les Arabes, et la pudeur de ces fantômes tient uniquement à la sainte frousse que leur inspire l’Argus femelle, Mamma Sliman, la vieille et terrible harratine préposée à la surveillance de leur vertu en cette vie et à leur lavage rituel après la mort. Pour une mèche de cheveux qui dépasse, un œil trop lent à se voiler, une surcharge de henné sur les doigts ou de kohl autour des yeux, voilà lancée la tébria ou excommunication ! Et qui est « tébrié », homme ou femme, fera vainement appel, le moment venu, aux bons soins du laveur ou de la laveuse des morts sans lesquels le défunt est condamné à errer éternellement sur les confins de la Vie éternelle :

Ô dernier visiteur, entre sous ma tente,

Ô laveur des morts, seul ami qui me reste !
Je vais passer la porte où tous passeront,
Les bergers et les aghas, les caïds et les mendiants.
J’ai cru aux richesses sous une tente large ;
J’ai aimé l’abondance des repas
Et la splendeur des vêtements.
Par toi je connaîtrai le linceul,
Qui sera pour moi le vêtement blanc de l’éternité.
On m’oubliera bientôt, on oubliera mon nom,
Car mon nom n’était fait que pour la vie.
Ô laveur des morts, laisse passer deux ans
Et va demander aux épines poussées sur ma tombe

Quelles sont les larmes amies qui l’arrosent ;
Quelles sont les lamentations qu’y recueille le vent.

Elles te diront : la pluie du ciel
Et le chant des oiseaux, qui meurent aussi.
La pluie du ciel et le chant des oiseaux
À la gloire de Celui qui ne meurt pas…

Ô laveur des morts, entre sous ma tente !

Vaine invocation, et le laveur funèbre demeurera sourd aux appels de l’excommunié… Mamma Sliman surtout passe pour impitoyable. Telle est la sévérité de cette étrange grande prêtresse de la religion mzabite, qu’elle prohibe comme une faiblesse jusqu’au chant des mères pour bercer leurs nourrissons.

Mais les tolbas du Mzab sont à peine moins rigoristes, et, dans aucune religion, fût-ce chez les Papous, ne se voient sacerdoces plus ténébreux. Un écriteau de bois, au coin d’une rue, porte : « Il est formellement interdi (sic) d’aller à la mosquée. » Interdit aux chrétiens, bien entendu, kelb ben kelb, ces « chiens fils de chiens ». Comment Chevrillon réussit-il à forcer la consigne ? Quel talisman, quel sésame lui donna l’accès du mystérieux sanctuaire, l’introduisit presque en familier parmi ces tolbas jurisconsultes, inquisiteurs et gardiens des sépulcres ? Or les pages qu’il leur consacre sont assurément parmi les plus curieuses et les mieux renseignées de son livre magistral (Les Puritains du Désert). Et, en définitive, sans prétendre imposer ces frénétiques à notre admiration et en nous mettant même en garde contre les explosions toujours à craindre de leur fanatisme, l’auteur ne laisse pas d’être ému par tant de fidélité aux choses du passé ; tout cet ensemble de rites funéraires, cette religion du tombeau qui s’observe, comme en Bretagne, chez les habitants de la pentapole et qui pourrait bien avoir la même origine reculée, lui semblent fort respectables et témoigner d’un sens très élevé de la solidarité des générations, de l’étroite dépendance où sont les vivants et les morts.

Je dis pentapole, pour faire comme tout le monde. En réalité, c’est heptapole qu’il faudrait dire, car le Mzab comprend sept cités du même rite : Ghardaïa, Melika, Bou-Noura, El-Ateuf, Beni-Yzguen, Bériane et Guerrara, — mais celles-ci détachées, à l’avant et à l’arrière-garde du troupeau.

Les cinq premières seules forment un groupe compact : perchées sur leurs gours comme sur des tabourets, leurs pieds se touchent presque ; leurs palmeraies s’enchevêtrent, mais elles-mêmes ne se confondent pas et, de loin, les bords de l’abrupte chebka d’où l’œil plonge soudain dans le cirque qui les rassemble sous la surveillance du bordj français, elles ont l’air de cinq petites sœurs bien sages, vêtues de blanc et coiffées d’un haut minaret qui rappelle la mitre des filles de Pont-l’Abbé.

Cependant que, des puits creusés un peu partout dans les jardins et dont la manœuvre est confiée à quelque vieux dromadaire famélique, monte au fond du soir le chant flûté des poulies…


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SUR LA PISTE

El Goléa ? » — À trois cent vingt-deux kilomètres d’ici, Monsieur ?

Trois cent vingt-deux kilomètres de désert… Eh bien ! reprenons le « style itinéraire », justement honni du bon Nerval, mais si pratique !

— Autrefois, nous dit le commandant Cauvet, il fallait dix-sept jours pour se rendre du Mzab à El Goléa. C’est le temps que mit le bachaga (alors aga) Djellant pour faire la route avec le colonel Belin et six cents chevaux.

— Et maintenant ?

— Quinze ou seize heures suffiront, coupées par deux ou trois haltes.

Cependant, comme l’étape sera longue jusqu’au déjeuner, on a cru prudent de nous lester de sandwichs et d’oranges.

Sept heures. Fanfare de klaksons. C’est notre boute-selle ! — Entre Beni-Yzguen, la ville sainte, à droite, et Bou-Noura, à gauche, le car s’engage dans une espèce de canon assez large, mais qui s’étrangle progressivement : nous nous en évadons par des rampes sinueuses, presque en épingles à cheveux. Beni-Yzguen, toute blanche, semble couler de son minaret, comme sécrétée par lui. Dans quelques minutes, à la distance d’un kilomètre ou deux, ces blancheurs feront l’effet d’un grand drap mis à sécher… Nous grimpons, nous grimpons. Toute une succession de monts tabulaires, des étages de gours tronqués, pierreux, affreusement nus. — Il se traite ici une variété de plâtre cimentaire qui remplace avantageusement le mortier de chaux dans la construction : ça s’appelle le timchent. Des trous assez profonds et comme tout frais, le long de la piste, témoignent d’une exploitation récente. En retrait, sur la gauche, deux tumuli. On en trouve, paraît-il, jusque dans le Hoggar, même des menhirs et des dolmens ! Ceux-ci et ceux qui suivront ont-ils été visités ?… Sur le haut plateau, où nous roulons à présent, la température fraîchit, le cache-nez s’impose. Mais la piste est bonne, en général, et nous faisons du 60 à l’heure.

« Le maximum au désert…, explique notre chauffeur. Goudronner les pistes comme au Maroc, c’est gaspiller l’argent, et la vitesse n’en est pas accrue sensiblement. »

Mais peut-être, par endroits, est-on moins secoué… Joie : un peu de vert là-bas, du drinn, « délice sucré du chameau » : nous approchons évidemment du lit de quelque oued desséché. Plus de poteaux télégraphiques jalonnant la piste. Je crois comprendre qu’il y a une autre piste, plus directe, plus plane même, à un ou deux milles dans l’ouest, mais avec moins de points d’eau. Un bolide emplumé qui traverse et que nos cannes ajustent : outarde ; un autre, plus petit, gris, tendu, au cri rouillé : courlis. Le sol se tachète d’armoises. À la place des poteaux télégraphiques, le Service des voies de communications sud-algériennes nous offre de petites pyramides de pierres blanchies à la chaux, qui font en même temps office de bornes kilométriques. On se sent moins perdu de lire sur une de ces pyramides : El Goléa, 202 kil. D’ailleurs, il y a aussi de vraies bornes, mais rares.

Une fois de plus l’aspect du désert change : des myriades de cailloux noirs, polis et luisants comme de l’anthracite, l’assombrissent à l’infini. C’est sur ce carreau de mine illimité que nous faisons notre première halte. Très courte. Le temps d’examiner quelques-uns de ces cailloux étranges et de humer de prétendues crottes de gazelle qui ne sont que des crottes de lièvre isabelle : les crottes de gazelle se reconnaissent à leur odeur de musc très prononcée ; les filles du désert s’en font des colliers, dit-on. Autre on-dit, en forme d’apophtegme, tombé de la bouche d’un de nos compagnons de caravane : « Créer une oasis, c’est en tuer une autre. — Et pourquoi ? demandai-je. — Parce qu’il n’y a dans les entrailles du désert qu’une quantité d’eau déterminée. » Vérité dont on s’est aperçu trop tard chez nous pour la réglementation du forage des puits. D’où certaines surprises fâcheuses…

Et l’on repart sur une piste moins solide, bottelée avec du drinn et damée avec de l’argile dans les creux où elle a fléchi. Le drinn est assez abondant par ici, et aussi le retem, ce genêt des sables, qui atteint parfois, comme son confrère d’Europe, la taille d’un arbrisseau… Rencontre, aux environs du Bordj el-Abred, de deux camions du P.-L.-M. Un peu plus loin, des tentes basses et noires, un groupe de Kabyles loqueteux aux ordres d’un sergent de la légion étrangère, Suisse d’origine, avec une barbe de six semaines, un vieux pardessus de civil et un képi d’âge incertain. Ce sont des travailleurs de la voie.

— Présentez… pioches !

On leur jette quelque monnaie, encore qu’ils ne le méritent guère, nous dit le sergent, et que ces guibli (fainéants) ne travaillent qu’à coups de botte. Lui reçoit une coupure de 10 francs, qui trouvera son emploi chez les moukères de Laghouat… dans trois mois. La vie est belle !

Et le car, reparti, croise vers le kilomètre 190 un troupeau de chameaux au pâturage : ils ne lèvent même pas la tête sur notre passage ; ils sont déjà faits au tapage des moteurs, au ronflement des trompes… Un petit oiseau qui volète le long de la voiture nous intrigue : un merle noir à queue blanche : « Un traquet », nous dit le commandant. Moi je lui trouve tout l’air d’un motteux ou cul-blanc de nos grèves, dont il n’a pas seulement la couleur et la dimension, mais aussi l’allure bondissante, le vol parabolique, se posant, comme lui, tous les cent mètres, sur les bosses du sol, les tas de pierres…

Encore une caravane… Non, c’est un goum, cette fois, avec son fanion, le goum des Chambaa de Metchili, les cavaliers en burnous brun, le fusil au dos, les cheiks en burnous noir ou blanc, le caïd en burnous rouge constellé de médailles et de croix. Ils sont venus de très loin, de plus de cent kilomètres, les cavaliers à méhari, les cheiks et le caïd sur des pur sang aux riches selles brodées d’or, pour saluer les ministres et le gouverneur. Ils ont choisi avec un à-propos remarquable l’heure du déjeuner. Midi. Présentations. Harangue. Distribution de coupures. Une tente est dressée pour les personnages officiels, vaste à souhait, avec des tapis, des coffres… Nous, pauvre pecus, nous nous asseyons en tailleurs, à l’ombre de nos cars, devant un déjeuner froid des plus appétissants, au reste. Le commandant Cauvet, reconnu par les cheiks, est entouré, presque acclamé, malgré la réserve arabe : il n’y a pas d’officier qui ait laissé plus d’amis dans les divers postes du désert où il a passé, tant il savait nuancer sa justice de bienveillance et appuyer ses actes d’autorité sur une connaissance approfondie de l’âme indigène… Je l’écoute s’entretenir avec les chefs, tandis que le commun des congressistes, ressaisi par la fièvre de l’herborisation, s’égaille aux alentours. Il faudra les rappeler à coups de klakson, mais ils rapporteront toutes sortes de plantes lilliputiennes, dont on ne soupçonnait pas la présence, liserons, gueules-de-loup, roses de Jéricho sèches comme du parchemin. La profusion de cette dernière petite plante fera donner à l’endroit le nom de Camp des roses de Jéricho. Mais la veille, dans ce même cirque parcouru d’un vent acide, le major T. F. Chipp, directeur adjoint des Jardins botaniques de Kew (Angleterre), avait fait une découverte bien plus exciting, s’il est vrai qu’au retour on l’ait vu bombarder le commandant de La Fargue de petites boules vertes en demandant :

Tell me what it is? (Devinez ce que c’est ?)

— Des câpres ?

No, ligura, l’arbre à caoutchouc.

Tout simplement…

Les Chambaa se sont remis en selle, sur un rang, pour l’adieu aux autorités. Il m’a semblé que leurs montures faisaient entendre un sourd grognement en quittant la position agenouillée. Mais peut-être, parmi les mébara du goum, s’était-il glissé quelque chameau de bât, de cette espèce à longs poils et à mine hirsute qui, comme tous les portefaix, ne sait rien faire sans jurer. Ce n’est pas le seul point où les chameaux et les méhara diffèrent : le méhari a trente-six dents, quand le chameau n’en a que trente-quatre ; le méhari est plus fin, plus élégant, son trot plus allongé, sa capacité de résistance plus grande ; le méhari abat fort bien ses cent kilomètres dans la journée, alors qu’au soixante-quinzième kilomètre le chameau demande grâce. Ainsi s’explique qu’un méhari blanc, au marché de Laghouat ou de Ghardaïa, vaille jusqu’à trois mille francs. On traite le noble animal en conséquence, et son cavalier, pour le gouverner, n’emploie pas le talon, mais du bout de l’orteil, sur le cou, doucement le gratte et le flatte… Et comme, derrière le landau ministériel et le premier car des congressistes, notre car s’ébranle à son tour, le vieil instinct pillard de la race reprend le dessus ; les autorités sont loin, il n’y a plus lieu de s’imposer une contenance, et le goum, qui a pris terre, se jette sur nos reliefs, entasse dans ses gibecières les bouteilles vides, les verres en carton, les boîtes de conserves veuves de leurs aliments. Rien n’est méprisable au désert…

Encore soixante-cinq kilomètres à « tirer » dans un paysage fermé de roches plates et brillantes, mais de cet éclat mort et comme damné de l’étain. L’œil aigu de nos botanistes discerne au passage, dans une végétation aussi clairsemée que les métaphores dans une page de Montesquieu, des hélianthèmes, des terfas, qui sont, je crois, la truffe saharienne, des érodions à petites fleurs violettes… Et voici, vers le kilomètre 67, celle qu’on attendait, la Grande Dune, l’Erg occidental, ou du moins une de ses avancées. Comment ne pas s’arrêter pour l’examiner de près, d’autant qu’un peu de chaleur est revenue avec le soleil ? La vague blonde que l’Erg pousse vers nous peut mesurer de quinze à vingt mètres de haut et son escalade est une petite affaire comparée à celle de certaines vagues du même Erg, près de Timimoun, qui passent deux cents mètres. Et nous admirons l’extraordinaire ténuité de ce sable fluide comme l’eau et qui fuit comme elle entre les doigts. Cela ne laisse après soi aucune trace de poussière. Cela est pur comme l’eau en effet, et l’on conçoit que l’Arabe le fasse servir à ses ablutions. Un de nos compagnons, le savant et lyrique M. Lemmet, chef du Service agricole des territoires du Sud, n’y résiste pas et se laisse par trois fois, avec des petits cris de volupté, rouler du haut en bas de la dune. Cette dune dorée, veloutée, modelée amoureusement par la paume brûlante des alizés sahariens, on a peine à voir en elle une chose inerte, si caressantes à l’œil sont ses formes, si lisse son épiderme. On songe aux vers extasiés de Villon :

Corps féminin qui tant es tendre,
Poli, souëf…


ou à l’alexandrin correspondant de Hugo :

Chair de la femme, argile idéale, ô merveille !

On songe surtout au mythe de Danaë…

— Nous sommes — prononce solennellement notre guide P.-A. Jodoche, Montmartrois de naissance et Saharien de vocation, — à mille kilomètres d’Alger.

Pas tout à fait. Mais il s’en faut de bien peu en vérité, quand survient la fatale, l’inévitable panne dont ne saurait se passer une expédition au désert : la soupape ou l’une des soupapes du car qui nous précède a claqué et nous immobilise par contre-coup. La panne menace de durer, et dans un paysage cette fois sans intérêt : notre guide, heureusement, tient en réserve pour ces circonstances de petites histoires de sa façon qui, à défaut de mérites littéraires, ont, paraît-il, une valeur éprouvée d’anesthésiques, de calmants. Il nous garantit la parfaite authenticité de celle-ci dont la scène se passe dans le wagon-restaurant du train qui va d’Alger à Biskra. Une vieille Anglaise parcourt le menu de son face-à-main et demande tout à coup :

— Oh ! qu’est-ce que c’est, le châteaubriant ?

Le garçon la rassure. C’est de la viande de bovidé, du bœuf ou, plus sûrement encore, de la vache, avec des potatoes rissolées autour.

La vieille Anglaise continue son examen… et ses questions :

— Oh ! de l’escalope… Qu’est-ce que c’est, de l’escalope ?

Le garçon lui répond que c’est du veau.

Et la vieille Anglaise, apaisée, se met à l’ouvrage. L’escalope y passe après le châteaubriant. Au fromage seulement, la bonne dame lève le nez de son assiette et, apercevant par la glace une vache en train d’allaiter son veau, pousse une exclamation :

— Oh ! steward, regardez… là-bas… dans le pré… la jolie petite escalope qui tette sa mammy châteaubriant !…

On rit et que peut-on faire de mieux ? Mais le jour baisse ; la panne s’éternise et le répertoire du guide Jodoche n’est pas inépuisable. L’un somnole, l’autre chantonne et le troisième, correspondant de journal et poète par occasion, griffonne sur un bloc-notes des lignes inégales qui ressemblent à des vers. Son voisin, qui le guette, profite d’un moment d’inattention pour lui enlever le bloc et lit à haute voix :


Je ne t’oublierai plus, Haïdja, brune enfant,
Ni tes yeux allongés et noirs, tes yeux de faon,
Ni, sur ton front poli dont j’écartais le voile,
Ce lotus bleu portant à sa cime une étoile
Qui s’épanouissait entre tes deux sourcils,
Ni les lourds bracelets de tes poignets subtils
Et ronds, stèles, fûts d’or, d’où tes mains aux doigts frêles
Imitaient dans leurs jeux l’essor des tourterelles,
Ni ta marche glissante et, sous ton jeune sein
Immobile, les sauts cadencés du bassin,

Ni le grelottement précurseur des épaules…
D’où viens-tu, toi pour qui nos palais sont des geôles

Et dont le rêve obscur, dans leur faste, sourit

À quelque mer de sable où tangue un méhari ?…

— C’est la traduction d’un madrigal arabe, explique un peu confus notre compagnon en arrachant le bloc à son ami.

Sourire général. L’explication ne convainc personne, moi peut-être moins que les autres qui songe aux pas matinaux entendus sur le carrelage de l’Hôtel Transatlantique, à Bou-Saada ; mais je n’ai pas le temps de pousser mes réflexions plus loin, le premier car, à ce moment, nous ayant signalé que sa réparation était terminée et qu’il reprenait la piste. Nos yeux à tous se tendirent vers El Goléa.

Et, cette fois, nous ne nous arrêtâmes qu’à destination.


taille

LES
DERNIERS TEMPLIERS

Plus que les fantasias bruyantes dont nous fûmes régalés à l’arrivée, plus que les pétarades des hommes, les you ! you ! stridents des femmes, l’aigre et ronflante bourrasque des raïtas, des garbags, des reggis, des tamstams et des derboukas, instruments périmés ailleurs qu’au désert, plus que le défilé des bassours aux étoffes somptueuses, balançant, comme des caravelles de rêve, leur fragile fret féminin, ce qui me donna vraiment, dans cette lointaine oasis d’El Goléa perdue à mille kilomètres d’Alger, la sensation d’une Afrique stationnaire depuis des siècles et soustraite à la loi de l’universel écoulement, ce fut le débouché au petit pas, sur la place de Foucauld, des quatre cavaliers bleus qui composaient la délégation de la nation targuie*.

Quatre cavaliers, mais quatre chefs, dont un caïd, l’aménocal Oussi Ag Meni. Et, à la vérité, sur les épaules d’Ag Meni, flottait un grand manteau rouge de parade, et le voile ou litham enroulé à son cou, et qui lui montait jusqu’à la racine du nez, avait la blancheur d’un voile de communiante. Burnous rouge et litham blanc durent rentrer dans les cantines de la délégation quand elle reprit la route d’In-Salah, capitale du brûlant Tiddikelt. Et l’aménocal redevint un cavalier bleu comme ses hommes.

Quand je dis « bleu », il faut s’entendre. Ce bleu du Targui n’est pas le bleu barbeau, pas même le bleu de Prusse ; c’est un bleu presque noir, avec des reflets d’acier. Et, à vingt pas en effet, sur leurs méhara blancs, ces cavaliers touareg ont l’air d’habiter des armures du xiiie siècle ; la coiffe et le litham, pareils à un heaume dont la visière est baissée, complètent l’illusion, renforcée par la croix franque des glaives qui pendent à leur côté. Une croix semblable est tatouée sur leurs fronts ; d’autres croix franques sont dressées à l’avant et à l’arrière de la selle. Naguère encore (et peut-être la mode n’en est-elle point passée chez tous), ils emportaient dans leurs expéditions un bouclier et une javeline ou lance. L’impression irrésistible de féodalité qui se dégage de tout cela est passablement étrange. N’est-ce qu’une apparence ? Bien au contraire, et une étude un peu poussée de la vie privée et publique, des institutions, des mœurs, de la poésie même de ce peuple singulier la confirmera. Je ne vais point répéter ici ce qu’on peut lire partout depuis Barth et Duveyrier qui, les premiers, ont dirigé leurs investigations vers les Touareg et ont peu laissé à faire, sauf pour la langue, à leurs successeurs. Sont-ce les Arabes qui les ont baptisés de ce nom qui veut dire les « délaissés », les « abandonnés », alors qu’eux-mêmes en portent un autre qui veut dire les « libres », les « indépendants » ? Mais indépendants de qui, indépendants de quoi ? Cette figure d’outlaws qu’ils se donnent, elle a peut-être eu sa raison dans les temps primitifs : on l’aperçoit moins depuis qu’ils ont embrassé l’islamisme, comme la plupart des Berbères, ce qui remonte assez haut dans l’histoire.

Mais justement les Touareg appartiennent-ils à la race berbère ? Ils parlent un dialecte dérivé du libyen ; ils se servent encore de l’alphabet libyen. « Ce sont des Chamites, des fellahs », dit M. E.-F. Gautier dans la Conquête du Sahara. Et M. Gautier fait autorité en la matière. Mais le commandant Cauvet aussi est homme de poids, et le commandant Cauvet veut que, chez les Touareg, le fond soit nettement berbère, celte par conséquent. Il consent que nos actuels Touareg descendent des lointains Garamantes de Pline, extremi Garamantes, voire des « hommes sans tête » (ou voilés) d’Hérodote ; mais ces Garamantes, ces « acéphales » n’étaient pas autochtones, et, si l’émigration des Berbéro-Celtes sur la côte qui prit d’eux son nom est un phénomène de date malaisée à déterminer, le phénomène lui-même ne fait aucun doute et peut fort bien avoir coïncidé avec l’établissement des Garamantes et des « acéphales » en Libye.

Bon ! direz-vous. Mais des preuves ?

On n’a, paraît-il, que l’embarras du choix. C’est ainsi que le commandant retrouve dans la javeline tous les caractères des armes de jet usitées chez les Celtes d’Espagne à l’exclusion des autres peuples. Et quant au bouclier targui, il a ses pendants, selon lui, dans les boucliers gravés sur les supports du dolmen des Pierres-Plates à Locmariaquer (Morbihan) : ces dessins rupestres laissent nettement apparaître « la forme des saillants due à l’amorce des membres antérieurs », et la seule différence qu’on y peut constater entre les boucliers armoricains et les boucliers touareg, c’est que les premiers sont taillés plus carrément ou même complètement arrondis*. Et, bien entendu aussi, ils ne portent pas la croix lorraine ou de Saint-André, — cette croix dont paraissent hantés les Touareg, qu’ils gravent ou plantent partout et qui est remplacée ici par des cercles ponctués ou des feuilles de fougère…

Le commandant va jusqu’à donner comme une preuve de l’origine celtique de ces nomades, qu’à l’exemple des premiers habitants de la Gaule, ils se passent de temples, pratiquent la monogamie, proscrivent de leur régime alimentaire les poulets et les œufs, et enterraient autrefois leurs chefs de tribu sous des tumuli. Et l’on pourrait observer encore que, comme les Gaulois d’une époque plus récente, ils sont individualistes, braves, vaniteux et versatiles. « Les Touareg, concède lui-même M. E.-F. Gautier, nous font une impression fraternelle ; leur mentalité nous semble proche de la nôtre. » Le tifinagh, leur écriture, peut bien être l’antique écriture libyenne : ils se montrent aussi discrets dans son application que les anciens Gaulois, refusent de lui confier leur histoire, leurs traditions, leurs croyances et ne l’emploient « qu’à des usages épigraphiques : inscriptions sur les rochers, courts poèmes composés dans les séances littéraires et musicales (ahâl) que donnent chez elles les dames touareg de haut parage, devises tracées par elles sur leurs instruments de musique, sur les boucliers et les anneaux de bras des chevaliers ».

Et nous voilà revenus, par une pente naturelle, à cette impression de féodalité qui est la première et la plus forte qu’ils imposent, la seule que, personnellement, je veuille retenir ; voilà que, traitant d’eux, les enquêteurs les moins passionnés, les plus maîtres de leur imagination, font un retour involontaire vers notre xiiie siècle français, parlent de chevalerie, de cours d’amour, de vassaux, de serfs, citent, comme Duveyrier, la coutume de Champagne où la femme jouissait des mêmes droits que la femme targuie, où le ventre aussi « teignait » l’enfant et lui conférait la noblesse en vertu de l’adage : Incertus pater, mater vero certa.

Plus de litham, de voile céans : c’est le monde renversé, l’homme seul qui, chez les Touareg, cache son visage, et il est vrai que la femme targuie est sédentaire ; c’est l’homme qui court le désert, et le voile est indispensable au désert contre la brûlure des sables, la flagellation presque térébrante de ces milliards de petits grains siliceux que chasse le simoun. (Mais pourquoi l’homme ne dépose-t-il pas ensuite son voile, même pour manger, même pour dormir ? Pourquoi, à la différence des autres nomades, garde-t-il éternellement sur la tête ce casque de corde et de mousseline dont la visière ne se lèvera qu’à sa mort ? On flaire là un secret : on songe aux dures contraintes imposées à l’Homme au masque de fer ; on n’a peut-être pas tort d’y songer.) La femme targuie, tout au contraire, vit la tête et les bras nus, sobre de bijoux, mais libre de ses mouvements, disposant de sa personne et de ses biens, ne se vendant pas, se donnant, instruite d’ailleurs, musicienne et lettrée, et si passionnée pour la vie de représentation qu’elle fera volontiers cent kilomètres à dos de méhari pour assister à une soirée. — Comprenons-nous maintenant ces expressions qui viennent spontanément sous la plume des voyageurs : les dames touareg, les chevaliers touareg ? Eh ! oui, malgré leur gueuserie qui laisse intacte leur fierté, des barons sahariens, non point oisifs certes, bien que rétifs à tout travail manuel et ayant assez à faire d’ailleurs d’assurer la sécurité des routes et de protéger les caravanes — ou de les détrousser, — des Baudoin, des Thibaud, des Godefroi, des Tancrède du désert, avec les cavernes du Hoggar ou du Mouydir pour châteaux et la « mentalité » afférente aux seigneurs de grand chemin, — un peu don Quichotte, un peu bandits. C’est pourquoi, tout en aimant et admirant le Père de Foucauld qui mourra parmi eux (assassiné — à l’instigation de l’Allemagne — par nos vieux ennemis irréconciliables, les Senoussites tripolitains), ils ne le comprendront pas toujours. Ils confieront leur trouble au général Laperrine :

— Explique-nous ce que dit ton marabout. Que nous sommes tous égaux ? Même les nègres ? On ne peut pas admettre ça. Les nègres sont les nègres. Mais des chefs, il n’y a que vous autres et nous. »

Laperrine les rassurait. Dans sa politique saharienne à large envergure il faisait entrer ces faucons enfin apprivoisés, dont certains avaient encore au bec des lambeaux de chair française. Mais leur force antérieure ne venait-elle pas surtout de la faiblesse, des hésitations de nos gouvernants ? Le massacre de la mission Flatters dans la gorge de Tadjenout-Inhouen et la longue impunité assurée aux massacreurs, ce facile triomphe, — demeuré pendant plusieurs années inexpliqué, — avait enflé le cœur de la nation targuie. Ses membres se jugeaient invincibles. Seghir ben Cheik, l’instigateur du guet-apens, et l’aménokal Attisi, qui y avait participé, les entretenaient dans cette confiance superbe. Cependant des lueurs commençaient à filtrer, par Tripoli notamment, où notre consul avait reçu la déposition d’un des rares survivants du massacre, le tirailleur Ameur ben Haoua, sauvé par une femme targuie. Kafir (infidèle), cette femme l’eût laissé égorger ; reconnaissant ou croyant reconnaître à ses tatouages un « pur », un Arabe de l’Ouest, elle le recueillit sous sa tente, le soigna, le guérit.

— Si nous étions restés près de nos approvisionnements de cartouches, déclara Ben Haoua à notre agent, nous aurions pu repousser toutes les attaques des Touareg…

La mission s’était donc débandée ? Il faut le croire. Et le général Reibell, qui enquêta sur les lieux quelques années plus tard (1898), avec la mission Foureau-Lamy, et dont le Carnet de route vient de paraître *, précisera : Flatters « avait quatre-vingt-six fusils maniés par des soldats de métier, tirailleurs ou anciens tirailleurs, mais tous habillés en indigènes, ayant perdu, avec l’uniforme, l’esprit de corps ».

Remarque profonde qui montre en quelle dépendance des signes extérieurs est le moral d’une troupe, et que, si l’habit ne fait le moine, il fait au moins ou contribue à faire le soldat. Mais il ne fallait pas alarmer l’Angleterre, et la mission Flatters n’avait été autorisée que sous la réserve justement d’être une mission, non une expédition, — de revêtir un caractère strictement civil ; une centaine de vies humaines et la perte momentanée de notre prestige saharien devaient payer cette concession aux susceptibilités britanniques. Après quoi, et la liberté de nos mouvements recouvrée, il n’y eut plus qu’à chercher l’occasion de ramener les Touareg à une plus équitable appréciation de leur force, ce qui se fit sans tapage, le 7 mai 1902, au combat d’Arrem Tit, où la fine fleur de la chevalerie targuie fut fauchée : sur trois cents qu’ils étaient contre cent trente des nôtres, quatre-vingt-treize mordirent la poussière *. L’affaire fut supérieurement conduite par le lieutenant Cottenest, avec des auxiliaires indigènes. Mais, cette fois, les hommes portaient l’uniforme de tirailleurs.

Et depuis, même pendant la grande guerre, et sauf de la part des dissidents Azdjer, alliés à nos ennemis les Senoussites, on n’a pas eu trop à se plaindre des cavaliers bleus : l’essai de rébellion du Hoggar, en février 1917, avorta misérablement et les paroles suprêmes du nouvel aménokal, Moussa ag Amastane, que Foucauld appelait son « meilleur ami parmi les Touareg », furent pour recommander aux siens de rester « fidèles à la France * ».

Jusqu’à quand ? Peu importe. Le péril targui est aujourd’hui conjuré, — conjuré pour assez longtemps, sinon définitivement, rien n’étant définitif dans cette Afrique musulmane dont il serait imprudent d’interpréter les silences, même la coopération pour un renoncement. « On ne sait jamais », aimait à dire Fromentin en parlant d’elle, « le temps qu’y peut durer une forte rancune ». Peut-être le sait-on moins encore avec ces énigmatiques Touareg, si habiles à donner le change sur eux-mêmes, et dans lesquels, qu’ils soient de fond libyen ou berbère, je ne puis m’empêcher de voir les descendants des derniers Templiers échappés à la destruction de l’ordre fameux qui avait fini par mêler sacrilègement le service du Christ et le culte clandestin du Baphomet (ou Mahomet).

Une hirondelle ne fait pas le printemps ; un outlaw comme Hastings, originaire de Troyes en Champagne, ne fait pas que tous les Vikings soient des Champenois. D’accord. Mais, outre qu’ici la proportion des transfuges pût être assez grande, la supériorité de culture des Templiers dut favoriser leur action sur la masse, assurer très vite leur prédominance politique. L’organisation féodale des Touareg n’est pas née toute seule, et tant de souvenirs francs auxquels ils sont demeurés fidèles, notamment cette obsession de la croix, reproduite par tatouage jusque sur leurs fronts, ces épées franques, tes poignards francs, ces lances franques, ces boucliers plus francs encore que celtes, ces heaumes de corde et de mousseline à la visière toujours baissée, comme si les premiers fugitifs avaient craint d’être identifiés et voulu jusque dans leur descendance ensevelir, avec le secret de leur origine, celui de leurs mœurs troubles et de leurs yeux passés à l’antimoine, — jusqu’à ces lustrines craquantes à plis droits comme le zinc et à reflets bleus comme l’acier où ils s’enferment comme dans une armure ; vingt autres détails encore du costume, du harnois, de la conformation physique, notamment l’extraordinaire finesse des extrémités ; et enfin — la selle quittée — cette allure dandinante et naturelle de grands seigneurs, ce port de jeunes premiers de drame romantique à rendre jaloux Raphaël Duflos et Albert Lambert fils, si ce ne sont point là des preuves, au sens strict du terme, de la provenance templière des Touareg, quel ensemble de présomptions ils constituent cependant en sa faveur !

Aujourd’hui, peut-être, faute d’archives, de chroniques écrites, tout souvenir s’est-il effacé en eux de cette lointaine ascendance. Ce sinistre massif du Hoggar, chauve, sourcilleux, d’une altitude moyenne de trois mille mètres, où leurs pères s’étaient jetés comme dans un réduit inaccessible, ils ont fini par l’aimer comme leur unique patrie, avec la hammade pierreuse et l’erg aux tons veloutés…

Notre caravane ne poussera pas jusqu’au Hoggar. Mais la journée d’hier nous a donné une idée suffisante de la hammada. Trois cents et quelques kilomètres pendant lesquels l’œil ne trouve à se repaître que de ce spectacle effroyablement monotone font comprendre l’explosion de joie des Rohlfs et des Duveyrier à la vue d’une oasis comme El Goléa, saluée par eux du nom biblique de « terre des bienheureux ».

D’El Goléa à In-Salah, d’In-Salah au Hoggar, c’est encore le plus souvent la hammada : dans les lits desséchés des oueds seulement, le sol revêt une teinte légèrement verdâtre, du vert malade de l’absinthe ; les chameaux y trouvent leur pâture, mais on leur sait l’estomac accommodant. L’homme, lui, n’y peut vivre qu’en emportant sa nourriture, son sac de dattes ou de couscous, et en renouvelant sa provision d’eau saumâtre aux rares citernes ou aux puits forés çà et là dans les dépressions. Une dure vie. Et il n’en veut point d’autre. L’accoutumance, une longue hérédité, les joies secrètes du nomadisme ont créé entre le désert et lui toutes sortes de liens insoupçonnés. C’est comme un mariage mystique. Même dans les villes, le vrai Targui, le « Cavalier Bleu », refuse de coucher sous un toit qui n’est point celui du ciel. Un pacte tacite le refoule à l’écart, dans les faubourgs, autour de quelque feu nocturne près duquel « baraquent * » ses méhara. Il croirait commettre une infidélité — ou peut-être une imprudence — de se confier à des murailles. Il n’a même pas de tente, le plus souvent : si une tempête l’assaille en cours de route, il descend de selle, plante son bouclier dans le sable et s’abrite derrière. La tempête n’a qu’une heure, la lumière a l’éternité. « Si longue que soit une nuit d’hiver, dit un proverbe targui, le soleil la suit. » Et quel soleil ! Le soleil pur, intégral, absolu, le soleil « indubitable » du Sud dont parle Fromentin, si puissant que, d’après un autre dicton targui, il rend illusoire la paume de la main qui essaye de le masquer et passe au travers.


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LA ROSE DES SABLES

Nous voici donc les hôtes de « la Rose des sables* ».

C’est le nom donné à El Goléa, la reine des oasis du Sud algérien. Duveyrier, le lieutenant Dugrais, Marcelle Vioux, Jacques Lacour-Gayet, Edouard de Keyser l’ont célébrée à l’envi ; le commandant de Lafargue lui dédiera, au cours du congrès, un rapport chaleureux comme un hymne… Cette « rose » saharienne n’était cependant pas tout à fait « déclose », quand il nous fut donné à notre tour de la respirer. Je crois qu’elle ne s’épanouit vraiment qu’en avril ou mai. Et nous n’étions qu’aux premiers jours de février ! Mais déjà le printemps s’annonçait. Et puis y a-t-il un hiver à El Goléa ? La nuit, peut-être, où le thermomètre parfois tombe à 4 degrés au-dessous de zéro. Mais, le jour, tout y est lumière, douceur, enchantement. Nous sommes bien ici, cette fois, à mille kilomètres d’Alger, au carrefour des routes d’Ouargla, de Ghardaïa, d’In-Salah, de Timimoun : si le Transafricain se construit jamais (on en peut douter, et la piste pour autos compte de plus en plus de partisans, même en Algérie), ce sera la grande plaque tournante du désert.

C’est déjà une station privilégiée, d’une richesse de végétation inouïe et qui ne cessera de s’accroître. Ce qu’ont fait en quelques années de cette maigre halte de caravanes les officiers des affaires indigènes qui s’y sont succédé, depuis le commandant Lamy jusqu’au lieutenant de Bruce, — un descendant de Robert Bruce, transplanté au Sahara, dont les dunes fauves s’harmonisent admirablement avec le blond ardent de ses cheveux et de ses sourcils, — passe toute créance : El Goléa est leur chef-d’œuvre, le miracle de l’eau qu’ils sont allés chercher aux entrailles du sol et que tout un ingénieux réseau de seguias diffuse à travers l’oasis, transformant une glaise affreusement magnésienne, mangée d’une lèpre blanche et salée, en un parterre édénique.

Il serait tout à fait injuste de ne pas joindre dans notre reconnaissance, aux noms de ces premiers pionniers de la culture française, ceux des Pères Blancs de la mission saharienne (qu’on retrouvera plus loin) et celui du regretté Dal Piaz, le fondateur des hôtels transatlantiques, l’amoureux d’El Goléa : sa flamme s’est par bonheur transmise à son successeur Ricard, président de ce Congrès de la rose et de l’oranger, dont l’initiative lui revient et qu’il pavoisera de sa bonne humeur. MM. Doumergue et Tardieu ont fait école, et le sourire est devenu chez nous une politique. Pour s’en plaindre, il faudrait ne pas se rappeler le mot du vieux Guizot à un débutant qui lui confessait, en rougissant, ses tendances optimistes :

— Mais non, jeune homme, vous avez raison. Les pessimistes ne sont jamais que des spectateurs.

Et, en vérité, où serait-on optimiste, sinon à El Goléa ? Tout y convie, et à oublier l’Europe, son spleen, ses brumes, ses plans Young et ses conférences pour le désarmement. Que les soirs y sont beaux, de la terrasse du vieux ksar ! Mais ce n’est pas cet évanouissement brusque de la lumière dont parlent les auteurs et que ne précède aucune ombre, et le jour, même ici, meurt par degrés ; on en peut suivre les lentes dégradations, scandées par la voix nasillarde du muezzin sur sa tour :

« La clah ill Allah… Ô vous qui allez dormir, recommandez votre âme à Celui qui ne dort jamais et dont les millions d’yeux vont s’ouvrir tout à l’heure sur l’immense front de la nuit saharienne. »

Pourquoi les ciels nocturnes paraissent-ils ici plus vastes qu’ailleurs ? Les étoiles ne scintillent pas au désert : elles luisent fixement, à cause de l’extraordinaire siccité de l’air, et cet éclat dur, que rien n’amortit, entre droit en nous comme une lame ! Ah ! que l’on conçoit céans l’acte d’immolation, l’anéantissement en Dieu d’un Foucauld, d’un Psichari !

Je ne me lassais pas des nuits du désert et j’aimais aussi la somptuosité de ses couchants, ces sortes d’agonies triomphales de la clarté. S’il me fallait choisir pourtant, je leur préférerais les matins. Ils ont beau se répéter depuis des millénaires, l’œil ne peut que les contempler avec la même surprise émerveillée : c’est comme une abolition du temps, un retour à la jeunesse du monde, une rentrée dans la candeur et la suavité initiales. On dirait que la création recommence avec chacun d’eux. Mais, pour goûter leur fragile beauté, il ne faut pas attendre que le soleil soit levé. Il y a encore une ou deux étoiles dans le ciel qui bleuit doucement. Et tout le désert, les dunes, les monts, les murs de toub des jardins, sous le trait vert de leurs palmiers, et la ville elle-même ne font qu’une grande rose d’or. Pas une ombre cette fois. C’est prodigieux. Ensuite, c’est plus banal, et l’on peut s’aller recoucher.

C’est l’après-midi, d’ailleurs, que l’on fait la tournée des jardins. Le plus riche, le plus délicatement entretenu et où l’on ne manque pas de vous mener est le jardin d’Abaza — «  Mohammed ben Brahim Abaza, négociant-propriétaire, officier du Mérite agricole », — pour restituer à notre hôte les prénoms et titres que porte sa carte de visite.

Le matin, Abaza est à son comptoir : il tient boutique, bazar plutôt, dans l’une des rues du quartier européen, entre un marchand égyptien aux beaux yeux mélancoliques, spécialiste en poignards touareg à croix franque et en mamelles de dromadaires séchées et ornées d’arabesques, et un marchand juif de cartes postales qui me confia son rêve d’aller un jour « à Panam ». Plus sage, Abaza, deux fois marié, ici à une Harratine, dans Ghardaïa à une Mzabite, et Mzabite lui-même, ne songe pas à quitter El Goléa, — sauf, bien entendu, tous les deux ans, pour la visite rituelle que sa loi religieuse l’oblige de rendre à sa conjointe du Mzab, — et le fait est qu’El Goléa lui a procuré toutes les satisfactions qu’un homme de sa sorte, intelligent, travailleur, avisé, pouvait en attendre.

Lui-même, au congrès, nous conta, par la bouche de son fils, le col sanglé dans un faux-col impeccable, comment, en 1901, avec un bourriquot entre les jambes et 105 francs en poche, il vint s’installer ici, loua une boutique et — Allah soit remercié ! et les clients aussi — vit son petit capital augmenter d’année en année. Il avait l’amour des fruits et des fleurs. Il acheta sur ses économies la plus horrible des chebkas, un carré de sol magnésie où ne poussaient que des joncs, l’entoura d’un mur de toub, le débroussailla, piocha, engraissa, avec des phosphates et du terreau qu’il faisait apporter de très loin à dos d’âne, y conduisit l’eau d’une seguia voisine, payée à prix d’or, et, pour commencer, y planta des palmiers ; puis il s’attaqua à la sous-culture, mandariniers, orangers, citronniers, cédrats. En 1915, il essaya des roses… Aujourd’hui, les jardins de Damas rivaliseraient à peine avec les siens : il en possède quatorze dans El Goléa et autant de maisons ; il a auto, serviteurs nègres, jardiniers à la tâche et au mois ; il nous reçoit sous sa tonnelle, grande conque fraîche au cœur de la plus odorante des roseraies, où, sur de moelleux tapis du Souf, nous est servi, dans des porcelaines de Chine, le thé à la menthe qui a remplacé un peu partout le café dans les oasis du Sud. Des cédrats énormes, pareils à des lanternes japonaises, semblent éclairer la scène. Abaza conclut modestement :

— J’ai montré à mes compatriotes ce que peut le travailleur du Mzab quand il veut…

Il parle avec émotion de la France, « notre patrie bien-aimée ».

— Il est sincère, nous dit le commandant Cauvet, qui préfère les Mzabites aux Arabes…

Il ne me rabattra pas un centime, le soir, sur une bourse du Hoggar à longs rubans de cuir incrusté que je voulais rapporter à ma petite-fille…

Et puis, à El Goléa, il y a le vieux ksar, le mont Saint-Michel du désert, une ruine de ville fortifiée, pyramidant comme l’autre autour de sa gara et toute bourdonnante de légendes. Aux petits Arabes dépenaillés qui vous y mèneront, demandez l’histoire du marchand qui criait, autour du souk : « Je vends du chagrin. Qui veut du chagrin ? » Ou bien celle de M’Barka bent El Khas, la belle sultane berbère qui commandait à Taorirt (premier nom de la ville) et que le sultan du Maghreb vint assiéger pour la punir de n’avoir pas voulu l’épouser. Mais, au bout d’un mois de siège et quand la ville n’en pouvait plus, la sultane fit faire une grande lessive qu’on mit à sécher sur les murs ; après quoi, ce furent de grosses galettes dorées qu’on jeta par-dessus les remparts ; enfin, une chèvre bien nourrie qu’on poussa hors de l’enceinte. — « Eau, blé, viande, rien ne leur manque, pensa le sultan, dont les troupes tiraient la langue. Allons-nous-en. »

El Goléa, la Rose des sables, est aussi El Goléa, la patrie des jolies fables.


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DEVANT LA TOMBE
DU PÈRE DE FOUCAULD

Bleuissement du ciel, rosissement de la dune, minute divine, comme l’attente d’une révélation !

Une grande pierre solitaire est là, sur le sable, face au levant, qu’aura frappée le premier rayon de l’astre, une grande pierre blanchie à la chaux, carrée, rugueuse et légèrement bombée à son sommet, comme un coffre de marin rejeté par la vague et couvert de madrépores, — ou comme un sarcophage barbare. Mais ce sarcophage, provisoirement, ne porte aucun nom, aucune date. Le P. Langlais, qui m’a mené vers lui, m’en donne la raison : dans la première inscription sur cuivre, commandée à un graveur d’Alger, cet ignare ou ce distrait avait amputé d’un s le mot assassiné ; dans la suivante, pour se rattraper, il ajouta un e muet à vertu. Singulière insistance dans le barbarisme qui ne manquerait pas d’impressionner tout autre que le P. Langlais.

— Et vous n’y avez pas vu un avertissement du ciel, mon Père ?

— Nous avons commandé une troisième plaque, me répond placidement le Père.

Je n’ose pas lui dire que j’y souhaite quelque nouveau pataquès du graveur. Et pourtant…

Celui qui dort dans cette pierre creuse ne voulut-il pas être, en son vivant, le soldat anonyme du Christ ? Pourquoi ne le resterait-il pas après sa mort ? Une croix tracée sur le couvercle suffirait ; ou encore, par derrière, pour lui verser un peu d’ombre, une de ces rustiques crucifixions en granit dont rêve le P. Langlais, qui est Breton. Qu’ajoutera une inscription ? Ce sont nos œuvres qui témoignent pour nous, et son œuvre, à cet effacé volontaire, elle rayonne de Sidi-Abbès au Hoggar et jusqu’à Gao, sur les rives limoneuses du Niger ; son témoin, c’est tout le Sahara, ignorant hier, oublieux peut-être seulement, de la grande leçon du Calvaire, et qui a recommencé par lui à l’épeler.

Afin qu’elle entrât plus avant dans les cœurs, il en a rafraîchi les lettres avec son sang : le 1er décembre 1916, tombait à Tamrasset, frappé à la tête par la balle d’un Targui senousiste, le Frère Charles de Jésus, plus connu sous le nom de Père de Foucauld, et dont la vie pathétique, popularisée par le chef-d’œuvre de René Bazin, est dans toutes les mémoires. On ne saurait plus imaginer le Sahara sans lui : ils sont inséparables ; mais ni lui, ni le Sahara, pour qu’on s’aperçoive de leur présence, n’ont besoin de plaques indicatrices. Nous savons d’ailleurs qu’à Sidi-Abbès, Frère Charles creusa lui-même, dans un coin de jardin, la fosse où il voulait être inhumé. « C’était un souvenir de la Trappe, dit son incomparable historien. Il en usa de même, par la suite, dans les divers points du Sahara où il séjourna un peu de temps. » Sa tombe est partout dans le désert.

El Goléa pourtant avait certains droits sur lui, qu’elle a eu raison de revendiquer. Outre que Charles de Foucauld y vint à plusieurs reprises, et la première fois en 1885 avec le colonel Didier, « afin de comparer, dit le commandant Cauvet, dont il fut l’hôte, les oasis de ces régions avec celles qu’il avait parcourues dans l’Oued-Draa et le Maroc inférieur », c’est à El Goléa qu’est le principal établissement (et le plus avancé au Sud) des Pères Blancs pour lesquels il nourrissait une affection qui ne s’est pas démentie. Quand il remontait dans le Nord, c’est toujours chez eux, à Maison-Carrée, qu’il prenait logement ; il se considérait un peu comme un membre de leur ordre, détaché en enfant perdu vers les solitudes où ils n’avaient point encore accès ; il épousait surtout — étroitement — leur politique religieuse d’évangélisation par l’exemple.

C’est ce qu’a très bien fait ressortir le P. Joyeux dans une conférence récente où il montre Frère Charles s’inspirant du grand Lavigerie et ne voyant avec lui de salut pour l’Afrique du Nord que dans le retour aux disciplines qui firent autrefois sa force. On oublie trop chez nous qu’en reprenant pied là-bas, « nous n’avons fait, suivant l’observation profonde de Louis Bertrand, que récupérer une province perdue de la latinité », qu’avant d’être de l’Islam, ces Berbères, ces Kabyles, ces Touareg, en qui coule une variété de sang celte, furent du Christ comme nous, que le rayonnement de l’Église d’Afrique, sous les Augustin et les Tertullien, passa même un moment celui de Rome. Qu’on le veuille ou non, c’est la lutte de la Croix et du Croissant qui continue, — sans l’esprit de la croisade, ce qui explique nos échecs et le peu de progrès que nous avons faits, en cent ans d’occupation, dans l’âme des indigènes. Et cependant, ces progrès étaient possibles : les quelques réalisations, les gains incontestables obtenus par les Pères Blancs et par Frère Charles lui-même, la formation de communautés chrétiennes kabyles dans le Tell montrent que l’assimilation, sinon chez les Arabes, au moins chez les Berbères, était une simple question de temps.

Ici même, sous les yeux du martyr, voici qu’un village chrétien s’élève pierre à pierre. Qu’il eût aimé d’en suivre le développement, d’en visiter et d’en interroger les hôtes ! Que cette réalisation du plus cher de ses vœux lui eût été au cœur !

C’est tout au bout de l’oasis, dans les terres magnésiées d’El-Bachir, au voisinage du magnifique établissement agricole des Pères, que ce village s’édifie, beaucoup avec leur aide, un peu à la faveur — inespérée — de la loi Loucheur.

Le premier ménage où nous conduit le Père est « tenu », comme on dit chez nous, par Jean Noël et sa femme Madeleine. Jean Noël est un orphelin d’In-Salah : nous le surprenons à l’ouvrage, la bêche en main, s’affairant autour de ses légumes et de ses plates-bandes de palmiers nains ; il disparaît plus qu’à demi, ainsi ployé, dans les vastes plis d’un de ces pantalons arabes propres à loger toute une famille.

— Madeleine n’est pas fatiguée ? demande le Père. Elle peut nous recevoir ?

C’est Madeleine elle-même qui quitte sa dentelle pour nous répondre, du portillon de sa cour.

Car chaque maison, de style mauresque, mais construite en pierres (non en toub ou argile crue comme la plupart des gourbis indigènes), est précédée d’une petite cour avec appentis, bûcher, poulailler, étable. Une galerie sur arcades, trois pièces voûtées, blanchies à la chaux, meublées (sommairement) à l’européenne. Et des images de piété au mur. Tout cela très simple, très propre. Et quelles figures heureuses, tout de suite épanouies à la vue du Père !

Même chez Cécile, une voisine du ménage Noël, dont le mari est mort, la laissant enceinte, un sourire détend l’expression mélancolique : cette Cécile, si jeune, si jolie, aux beaux yeux de métisse, il faudra la remarier à quelque brave garçon de l’orphelinat. Ils sont quarante-six, de quatre mois à dix-neuf ans, recueillis par les Pères ! Nous visitons encore deux ou trois autres ménages. Deux nouvelles maisons sont en chantier. Voilà, en plein Sahara, mieux que l’amorce d’un village indigène chrétien. Ah ! si on avait laissé faire les Pères, si on les avait aidés, au lieu de les ignorer ou de les tolérer seulement !…

Nous remontons vers la tombe de Frère Charles. Des Français, même des étrangers qui passent à El Goléa, rares sont ceux qui ne viennent pas la visiter. Demain, si la béatification du martyr est obtenue (et ne me cite-t-on point déjà des miracles obtenus par son intercession, notamment la guérison radicale, au bout d’une neuvaine, d’un novice de Maison-Carrée atteint de gangrène et sous le coup d’une amputation ?), la foule viendra en pèlerinage ici. Une petite église, bâtie par les Pères, un peu en retrait de la tombe, sort de terre. Elle sera sous le vocable de saint Joseph : les cintres sont posés ; même des cellules sont prêtes aux deux côtés de la chapelle, et l’une d’elles occupée par un anonyme, un « jeune écrivain », me dit-on, venu faire une retraite près de la tombe de Frère Charles.

Et qui sait si ce n’est pas cet inconnu qui demain reprendra l’œuvre du Frère ?…


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LA
CHASSE AU FAUCON

Nos hôtes sont des sages : ils n’ont point voulu que nous épuisions les jouissances du désert ; ils se sont rappelé le proverbe arabe : « Des belles choses et des amis ne goûte qu’avec mesure : ou bien tu ne sentirais plus leur saveur. » Et, après le plus somptueux banquet du monde dont les éléments nous avaient été apportés d’Alger, le matin même, par l’avion du lieutenant Poulain, ils ont fait prendre à notre caravane le chemin du retour.

Nous allons donc revoir le Mzab, Laghouat, Bou-Saada… La première et si heureuse impression qu’ils nous avaient faite ne s’en trouvera-t-elle pas un peu affaiblie ? C’est la seconde rencontre qui est toujours la plus dangereuse pour les villes comme pour les femmes…

Ghardaïa, pour sa part, l’aura fort bien supportée : nous la retrouvâmes dans la lumière et plus blanche, plus charmante que jamais. Même Beni-Yzguen sembla se défrogner pour nous accueillir au passage. Nous savions qu’en penser et que ces petites cités sœurs de l’Heptapole, en rond sur les hauts tabourets de leurs gour, sont en réalité de farouches musulmanes d’âge plus que canonique, des villes saintes, qui mieux est : il est vrai que la sainteté s’acquiert assez facilement dans ce pays-ci !

Qui écrira la véritable histoire du Mzab, de ce sépulcre blanchi du Désert ? Les femmes dans la rue n’y montrent qu’une moitié de prunelles, mais voici une équation communiquée par le P. Langlais au député Nomblot : « En Afrique (sauf chez les courtisanes, bien entendu), femme dévoilée = femme honnête ; demi-voilée = cœur tavelé ; voilée = cœur pourri. » Et il est curieux que la vieille expérience du Père rejoigne ici les juvéniles intuitions de M. de Montherlant, habile à discerner du premier coup, sous ces « magnifiques hypocrisies voilées » de l’Islam, « tous les cernes et toutes les poches de la vie secrète ». Mais le Mzab, et ses trois mille puits en forme de lyre, à l’heure de l’arrosage des jardins, n’ont pas leurs pareils au monde, et c’est un concert d’une mélancolie singulière que celui de toutes ces poulies qui mêlent leur plainte cadencée dans le soir : chaque poulie a son chant, plus aigu ou plus sourd que celui du puits voisin, et l’oreille subtile du Mzabite sait le reconnaître dans la symphonie générale.

Que le Mzab soit béni encore pour la splendeur de ses nuits ! La dernière belle nuit saharienne, c’est ici que nous l’avons goûtée. Après, ce fut la rentrée dans la brume, la pluie, la neige. Contre la jalouse offensive du Nord, le Sud n’est parvenu à établir de barrage qu’entre Bériane et Laghouat, vers la grande daïa de Tibretet aux multiples citernes. Il y a là comme une ligne de démarcation idéale qui semble correspondre au passage du régime sec de la chebka à celui, partiellement humide, des betoums ou pistachiers-térébinthes.

Nuits sahariennes si proches de l’ardente nuit tropicale ! La Croix du Sud n’a pas encore remplacé la Polaire, l’étoile Bel-Hadi des nomades, toujours à l’Est et qui donne inflexiblement la direction de la Mecque. Il s’en faut de plusieurs degrés, puisque nous ne sommes encore ici que sous le 30e parallèle, mais déjà le plan du ciel boréal marque une inclinaison très sensible. Cependant, au lieu de décroître et de pâlir, les constellations qui vont descendre sous l’horizon grandissent et s’avivent étrangement. S’il y avait une lumière platonicienne, j’imagine qu’elle devrait avoir cet éclat immatériel, à la fois chaste et brûlant. C’est cette lumière comme sublimée et si intensément pure des ciels qui faisait comprendre et presque partager à Foucauld, le soir de son premier gîte au Sahara, la croyance des Arabes en une nuit mystérieuse, Leïla-el-Kedr, « dans laquelle les anges descendent sur la terre, les eaux de la mer deviennent douces, et tout ce qu’il y a d’inanimé dans la nature s’incline pour adorer le Créateur ».

Des autres observations ou vérifications de quelque intérêt qui rachetèrent la maussaderie de ce voyage de retour, je retiendrai surtout l’étonnement que me laissa l’extrême diversité des cimetières musulmans.

D’Alger à El Goléa, tous les genres, je crois, sont représentés. Il s’en voit de fleuris et parfumés comme des jardins et dont on comprend qu’ils soient la promenade favorite des femmes et des enfants : les tourterelles y roucoulent ; des cyprès et des faux ébéniers ombragent leurs cippes en pierre blanche qui ont la taille d’un homme moyen, et, à la brune, feraient peur chez nous comme une assemblée de fantômes, mais qui, dans ce pays de la blancheur et de l’immobilité, n’éveillent que des idées riantes. Beaucoup de vivants parmi les Arabes ne sont ni moins silencieux, ni moins sobres de gestes que ces cippes, propres d’ailleurs aux cimetières des grandes villes du littoral et qu’on ne rencontre guère de l’autre côté de l’Atlas. Le cimetière de Bériane m’a paru faire exception avec ses curieuses tombes pareilles à des tables retournées, son puits et sa vaste piscine pour le lavage des morts. Mais notre car ne fit que l’effleurer et il eût fallu y jeter mieux qu’un coup d’œil.

En revanche, j’ai vu tout à loisir les cimetières d’El Goléa, qui en compte autant que de races ou de confessions rivales et jusqu’à un cimetière targui, et ceux de Ghardaïa, plus nombreux encore et signalés par leur mçolla ou tribune en plein air : au nombre de dix-neuf, selon Jean Mélia, pour le seul rite musulman, ils traduisent fort bien à leur façon l’esprit particulariste de ces Mzabites, dont les familles, avant notre arrivée, formaient autant de clans ennemis. Il est même un de ces petits cimetières, au pied du bordj, qui ne contient que deux tombes : celles des deux frères Aïssi et Aïssa, célèbres pour l’affection mutuelle qu’ils se portaient et le tour exquisement délicat que savait prendre cette affection.

Aïssi était marié, Aïssa célibataire. Et ils possédaient en commun un petit carré de terre arrosé par l’eau fraîche d’une seguia. Et, certaine nuit, le temps de la récolte venu, Aïssa, réfléchissant aux charges qui pesaient sur son frère marié, prit dans son tas et alla le porter au tas d’Aïssi. Mais Aïssi, de son côté, songeant que son frère célibataire était privé des joies de la famille et avait droit à une compensation, prit dans son tas et alla dans la même nuit le porter au tas d’Aïssa. Et, au lever du jour, les deux tas se retrouvèrent égaux.

Un arbre par aventure,

Un beau palmier, comme un panache vert, ainsi qu’il est dit dans le poème de Théophile Gautier, recommande à la piété des pèlerins la tombe de ces parfaits exemplaires de l’amour fraternel, dont pourraient s’inspirer chez nous maints chrétiens. Mais la plupart des cimetières du désert négligent ces parures végétales. Ils n’ont même pas de clôture, et l’on ne peut rien imaginer d’aussi sommaire : quelques légers renflements, des taupinières longitudinales, avec une petite pierre brute fichée au bout et coiffée d’une boîte de conserve vide ou d’un bidon rouillé. Le bidon ou la boîte remplace l’inscription absente et sert à reconnaître la fosse. Pour ne pas tenter les voleurs, sans doute, on n’emploie que les ustensiles hors d’usage. Tout est bon (j’en demande pardon à mes lectrices), jusqu’aux vieux pots de chambre en fer-blanc.

Faut-il en conclure que les Arabes n’ont pas le respect de la mort ? Il faudrait dire plutôt qu’ils n’attachent pas la même importance que nous aux signes extérieurs, sauf quand il s’agit d’une sépulture sacrée.

Encore pourrait-on citer tel cimetière de cette sorte qui donne une impression pénible d’abandon, comme celui qui entoure, à Bou-Saada, la Kouba de Sidi-Brahim, et qui, par exception, est lui-même entouré d’un mur. On y entre par une porte branlante et tout artisonnée, et l’on ne voit qu’un grand placître lépreux, sans aucune trace de tombeau, où paissaient négligemment, quand nous le visitâmes, deux ânons et un beau cheval de pur sang. En outre, trois fillettes très sages et aux robes de couleurs vives, avec de beaux colliers et ces lourds bracelets d’argent dont on charge ici le sexe féminin presque au sortir du berceau, se tenaient accroupies sur le tertre : c’étaient les filles de l’arrière-petit-fils du très vénéré marabout Sidi-Brahim, dont l’élégant mausolée en forme de rotonde occupe l’angle droit du placître et dont les héritiers mâles sont tous saints comme leur ancêtre jusqu’à la dernière génération.

Et, par parenthèse, c’est bien une des choses les plus surprenantes de l’Islam que la sainteté y soit héréditaire de père en fils (mais n’en est-il pas de même chez nous de la noblesse ?) et confère à celui qui en est investi un privilège général d’immunité. L’ingénieur Auguste Choisy, qui fut chargé pendant l’hiver de 1879 à 1880, d’étudier le tracé du futur chemin de fer transsaharien, rapporte qu’un de ses aides européens ayant tiré de sa poche un canif, objet alors inconnu au désert, et l’ayant montré à des indigènes, ceux-ci le passèrent à un jeune homme qui l’examina longuement et négligea de le rendre. Protestation de l’aide. Silence de l’inculpé.

— Mais, s’écrie l’aide, tous vous êtes témoins qu’il ne m’a pas rendu mon canif ?

— Tu fais erreur, répondit gravement un Arabe.

— Est-ce que tu l’as vu rendre ?

— Non, mais le jeune homme est marabout.

Il est marabout, autrement dit, il est saint, donc il n’est pas coupable. L’acte d’un saint n’a pas d’importance, et nous n’avons pas les yeux qu’il faut, le discernement nécessaire pour le juger. Chiper des canifs, violer, tuer, même manger du porc et boire du vin, tout est permis à un saint musulman, et le Coran n’est pas fait pour lui…

L’aga Daïlis est peut-être saint, lui aussi, car je l’ai vu de mes yeux vu, qui, en compagnie du colonel Gautsch, dégustait un bourgogne de choix à une table voisine de la nôtre et précisément dans ce Laghouat où il possède sa résidence et dont son père Djelloul ben Lakdar, le fils de l’ami de Sonis, est le chef suprême ou bachaga.

Quand Djelloul, au retour, nous offrit la diffa, ses femmes surent marier le plus habilement du monde la cuisine saharienne et le service à la française : le cheurba ou potage au piment rouge, les poulets à l’étouffée, le couscous pyramidal, le méchoui traditionnel, qui fait le plat de résistance des « banquets d’hospitalité », et, pour finir, les feuilletés au beurre, les confiseries aux aromates, les sorbets à la rose, nous furent présentés devant un assortiment de verres à boire de tous les calibres et remplis des crus les plus généreux. Maintes liqueurs suivirent. Mais lui, assis au centre de la table et présidant ces agapes sacrilèges, ne but que l’eau permise par le Prophète. La diffa terminée, il tira de sa poche une petite pipe de bruyère, qu’il bourra du pouce avec une évidente satisfaction, et, pour voir dans ce geste débonnaire une concession à nos habitudes européennes, il faudrait que le tabac eût été connu au temps de l’hégire ; mais le Coran n’y fait point la plus petite allusion. La légende dit bien que lorsque Iblis (Satan) fut chassé par Allah, il urina pour se venger à la porte du paradis, et que de cette urine une plante naquit qui est le tabac : la légende n’est qu’une légende, et tout l’Islam, moins les puritains du Mzab, fume la cigarette, le narguilé ou la pipe en bois, comme Djelloul. Ce haut seigneur de l’Atlas, grand cordon de la Légion d’honneur par la grâce de la République et hadji par ses propres soins, est si bien demeuré l’homme de la tradition, qu’il ne tolère pas que son fils Daïlis, bien qu’aga et destiné à le remplacer comme bachaga, s’assoie à la même table que lui. Ainsi le veut la loi du Prophète. Elle n’a pas de plus strict observateur que Djelloul, — « l’impassible, sérieux et pensif Djelloul, pareil à une idole du Désert », écrivait le Dr. Bloch dans le Berliner Tagblatt. Et, au fond, peut-être Daïlis, comme tous les dauphins, n’attend-t-il pour faire comme son père que de lui avoir succédé.

Jusque-là il file doux ; il n’est « le Parisien », le musulman libéré, le prince Citron de l’Islam, qu’aux Folies-Bergère et à Trouville, loin des regards paternels. Devant eux il redevient le fils déférent, humble et soumis jusqu’à la servilité, qu’il se montra au cours de cette mémorable chasse au faucon dont le régal avait été promis aux deux échelons de la caravane, mais qui, en raison de l’inclémence du temps, ne put être donné qu’au premier.

Daïlis avait précédé Djelloul à Laghouat pour alerter les cavaliers Larbaa chargés de faire l’office de rabatteurs et spécialement la fauconnerie du bachaga laquelle ne comprend pas moins d’une douzaine d’hommes. Vous vous rappelez la Chasse au faucon de Fromentin, qui est au Musée du Louvre et qui passa longtemps pour son chef-d’œuvre ? L’impression en est toute romantique : le décor convulsé, les chevaux qui piaffent, les cavaliers le poing sur la hanche, l’esclave noir agenouillé qui chaperonne les rapaces, — tout y sent la composition, l’arrangement en vue d’un effet déterminé et conforme à l’esthétique de l’époque. Où Fromentin, si classique quand il écrit, si ennemi de l’emphase, s’était-il documenté pour cette toile-là ? Sûrement pas à Djelfa, au hordj de Si-Cheriff, où pourtant la chance le favorisa en lui permettant d’assister à l’entrée en chasse d’un des frères du khalife, le jeune Bel-Kassem, escorté de ses lévriers sloughi, avec ses fauconniers en habits de fête, ses pages étranges, et portant lui-même un faucon agrafé sur son gantelet de cuir. Rien de commun dans les deux scènes, sauf leur sujet. L’une est traitée suivant les procédés de l’orientalisme le plus superficiel ; l’autre est une scène de ce moyen âge qui s’est perpétué presque sans changement jusqu’à nous dans les pays musulmans.

Le spectacle organisé par Daïlis et son père offrait beaucoup plus d’analogie avec cette seconde scène qu’avec la première. Tous les assistants sont unanimes à vanter l’aisance aristocratique, la grâce majestueuse avec laquelle le bachaga, qui n’est plus un jeune homme, descendit de son car et sauta en selle sur le magnifique pur sang qu’on lui avait avancé. Et c’est Daïlis, courbé en deux, qui tenait l’étrier. Devant la ligne des rabatteurs à cheval massés à une centaine de mètres et vêtus de burnous bruns, l’équipe des fauconniers en burnous blancs attendait. Convenons-en pour disculper un peu Fromentin : au repos, la silhouette du fauconnier arabe d’aujourd’hui est assez disgracieuse : on dirait d’un gros sac monté sur étriers et qui sert de perchoir à deux, quelquefois même, comme dans le pastel de Doigneau, à trois rapaces chaperonnés de cuir rouge : l’un, porté sur le poing gauche ; l’autre, accroché à l’épaule droite, et le troisième, comme un cimier mobile, planté sur le capuchon du burnous. Mais que la ligne des rabatteurs s’ébranle et que vienne l’ordre de foncer, tout change ; le sac se déploie au vent et devient une envolée de grandes ailes blanches, l’homme lui-même une manière de grand archange exterminateur. Le champ ouvert à cette espèce de fantasia cynégétique est immense, plat et nu, sans une bosse, sans un arbre, jusqu’aux limites de l’horizon : c’est au sud de Laghouat, entre le bordj de Bou-Trekfine et le bordj de Nili, que s’étend ce plateau désertique d’une cinquantaine de kilomètres, moucheté seulement par places de touffes de drimm et d’alfa dont les lièvres isabelle font volontiers leur gîte. Les rabatteurs en eurent promptement débusqué un dans la direction duquel, comme la balle d’une fronde, le fauconnier de tête lança le faucon agrafé à son poing gauche et préalablement déchaperonné. Je pense que, pour cette sorte de chasse, on doit se servir d’oiseaux de bas vol qui n’ont pas besoin de monter en flèche jusqu’aux nuages. Encore faut-il qu’ils prennent une certaine hauteur pour tomber d’aplomb sur le lièvre et le clouer au sol : l’attaque ne réussit que foudroyante. Mais le coup d’œil de ces spadassins de l’espace est si sûr, qu’elle réussit presque toujours : et c’est alors, et presque tout de suite à peine la proie repérée, la péripétie finale, attendue et proprement atroce où les terribles serres démesurées du rapace transpercent « comme autant d’épées » le râble de la victime écrasée contre terre, tandis que « le bec en yatagan » ouvre et fouille son crâne… Charles Géniaux a décrit une scène analogue dans son roman Les Faucons, qui se passe en Languedoc et de nos jours, sans que je puisse assurer qu’en effet la tradition du royal déduit cher à Gaston Phœbus s’y soit conservée. Mais, en 1885 encore, avec trois faucons mâles de Barbarie, Ned, Caïd, Nili, et un autour femelle du nom de Rita, tous quatre offerts par Lakdar, père de Djelloul, deux gentilhommes normands, Émile et Georges d’Oissel, volaient sur les bords de la Seine le lièvre et le canard sauvage…


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ÉPILOGUE

L’ATLANTIDE ÉTERNELLE

Grand hôtel de l’Atlantide

Où donc ai-je vu cette enseigne ? Il faudrait consulter mes notes de voyage, et je ne les ai pas apportées dans la solitude bretonne qui me gardera jusqu’aux approches de Noël. Je crois bien pourtant que c’était à Bogghar, en bordure des hauts plateaux algériens…

Bogghar, neuf cent six mètres d’altitude, dit le Guide Bleu, sur la rive gauche du Chéliff. — Ancienne redoute d’Abd-el-Kader. Aujourd’hui, station estivale très fréquentée.

Un gros village au demeurant, plus européen qu’arabe. Fromentin ne reconnaîtrait plus celle qu’en son temps on appelait la Porte du Désert, le Balcon du Sud. La seule chose qui n’ait pas changé dans le paysage, avec la toile de fond de l’Atlas, c’est le Chéliff, fleuve théorique (sauf l’hiver), encaissé entre des berges accores de vingt mètres de haut, des « à-pic » dénudés de falaises marneuses, et qui trouve le moyen de traverser le bled sans le mouiller. Pour l’apercevoir, il faut être devant ou dessus. J’imagine que, s’il se cache sous des pseudonymes pendant la première partie de son cours et s’appelle le Nahr-Ouassel avant Bogghar, le Tomel avant Chaboumia, c’est par pur sentiment de son insuffisance…

Nous arrivions de Djelfa. Il avait neigé la veille : un vrai blizzard newyorkais… De surcroît, notre car, dans un virage et moins par la faute du chauffeur que par l’effet d’un accotement de route en bouillie, s’était couché sur le flanc, à deux pas d’un ravin dont l’épaisseur du bourbier nous sauva. Le soir tombait. La seule habitation visible jusqu’au Rocher du Sel était le bordj en terre cuite du caïd des Ouled-Naïl, et notre petite caravane avait décidé de lui demander l’hospitalité pour la nuit. Loger chez le chef politique et religieux de cette tribu de ruffians et de courtisanes sacrées : l’aventure me tentait assez par son pittoresque.

— Oui, mais gare les puces ! me dit le commandant Cauvet. Enfin, si vous avez l’épiderme résistant !

Nous avions compté sans les failles du bled, ces gerçures profondes qui s’ouvrent brusquement sous les pas dans la marne des hauts plateaux, obligeant à d’énormes détours. Après une heure de cette vaine poursuite, nous n’étions pas plus rapprochés du bordj qu’au départ : il fallut regagner les abords du pont, attendre sous la rafale autour d’un feu d’alfa entretenu par nos jeunes compagnons Sarrouy et Gattefossé, qu’une diligence, une auto compatissante vînt à passer et nous prît à son bord.

Cela se fit seulement à la nuit tombée.

Mais comment rendre la mélancolie d’une soirée d’hiver dans la sinistre Djelfa, le type même — bien plus que Bogghar — de ces localités hybrides, combinaison hétéroclite du ksar indigène et du chef-lieu de canton métropolitain, avec des dromadaires et des becs électriques, des marabouts et des cinémas, et l’inévitable Café de la Poste ou du Commerce à l’angle de la grand’ place ?

Il ne neigeait plus, mais il pleuvait. Disgrâce pire. D’intrépides manilleurs, dans l’estaminet de l’hôtellerie de rouliers où la diligence nous avait débarqués, la combattaient à grandes tournées de mominettes et de byrrhs-citron. La salle sentait la vieille pipe et le chien mouillé. Au mur, les habituels chromos-réclames des fabricants d’apéritifs. Un phonographe grinça. Tristesse. Étions-nous à Saint-Flour ou à Djelfa ?… L’Afrique — l’Afrique traditionnelle — ne reparaissait que par éclairs, à travers les glaces ruisselantes, sous la forme de quelque burnous ou de quelque haïk crotté filant au ras du trottoir : le fantôme traversait le rectangle lumineux de la vitre et replongeait tout de suite au Styx fangeux d’où il était sorti. Et nos âmes sombraient avec lui dans le noir…

À la réflexion, peut-être n’avais-je pas encore bien secoué l’impression de cette lugubre nuitée, quand le train, contre lequel il avait bien fallu, au matin, troquer notre car englué, nous arrêta devant les premières ondulations de l’Atlas tellien, entre le fossé du Chéliff et la butte rocheuse où se suspend Bogghar. Le Guide Bleu, après tout, n’a peut-être pas tort de vanter l’air pur et les jardins en terrasses de cette localité calomniée. Moi, je ne vis que l’enseigne : Grand Hôtel de l’Atlantide. Je l’épelai à haute voix. Et de rire, d’un rire amer, sarcastique, vengeur…

— L’Atlantide ! C’est bien le moment et le lieu de l’évoquer, en effet, ce paradis des mers vermeilles, quand les hauts plateaux algériens viennent de nous offrir l’équivalent d’un Spitzberg.

— Vous ne croyez pas à l’Atlantide ? me demanda le commandant Cauvet.

— À l’Atlantide de Pierre Benoit, dont cette enseigne d’hôtel est sans doute inspirée, non, dis-je férocement. Je n’y crois plus depuis que j’ai failli geler dans le Désert ; je n’y crois plus depuis que j’ai appris qu’il se tenait à Tamrasset, au «pays de la peur», dans cet Hoggar prétendu si clandestin, si secret, des foires comme notre foire au pain d’épices, populeuses et poussiéreuses à souhait, avec manèges de chevaux de bois, toboggans et roulottes de somnambules… L’Afrique noire, remontée en autobus de Gao, s’y frotte à l’Afrique blanche, descendue en camionnette de Tunis et d’Alger, et, sauf que le cheptel métropolitain y est remplacé par des zébus et des méhara, les blouses des éleveurs par des burnous et les casquettes par des cordes tressées, on pourrait s’y croire à la Ferté-sous-Jouarre ou à Saint-Exupère-les-Chasses, comme nous nous croyions hier à Saint-Flour. Et voilà donc ce qu’est devenue la voluptueuse capitale d’Antinéa, petite-fille de Poséidon ou Posidon, ainsi que l’appelle Victor Bérard, qualifié plus qu’homme du monde pour redresser les noms français des divinités helléniques !

— Victor Bérard croit à l’Atlantide, dit le commandant Cauvet.

— Je sais… une Atlantide rationalisée et tangente à l’Andalousie, dont l’isla de Léon, avec ses blanches assises calcaires et son climat paradisiaque, serait l’authentique débris, et où Cadix, l’antique Gadir des Phéniciens, occuperait l’emplacement de la capitale même de Poséidon… pardon ! de Posidon… Mais Berlioux, qui n’est pas non plus une bête, situe l’Atlantide dans le massif marocain ; Max de Marande la colloque au pays basque, dont les premiers habitants auraient cousiné avec les Égyptiens, les Étrusques et, en Amérique, les Incas : preuve les nombreux radicaux, ur « eau », oreina « cerf », ibaya « rivière », etc…, qui ont le même sens au Pérou et chez les Basques. Et cette théorie n’est pas inconciliable après tout avec la précédente, non plus qu’avec celle qui fait des Canariotes les petits-neveux des Atlantes ; l’Atlantide, dont Madère, les Açores, les Canaries, etc., seraient les derniers points d’émergement, les « témoins » suprêmes, aurait occupé une surface considérable de la mer des Sargasses et du golfe des Antilles ; les sondages de M. de Botelha et du prince de Monaco permettraient d’en déterminer avec précision les contours jusque-là un peu fuyants… Mais, en vérité, où n’a-t-on pas logé l’Atlantide ? Et ce n’est pas assez de ceux qui, la confondant avec l’Hyperborée, la reculent jusqu’au Groenland ! Voici le conseiller de Grave, révélé par Paul Le Cour, qui, dans la République des Champs-Élysées, met l’Atlantide à nos portes, dans les Flandres belges. Et lui aussi, pour fonder sa thèse, l’assoit sur l’onomastique : il interprète l’hermétique konn ompax, la formule de congé des mystères d’Éleusis, par le flamand « pouvoir », et ompacken « comprendre » ; il fait d’Homère et d’Hésiode des Atlantes. Et son commentateur ne proteste pas ! Tout au contraire : remarquant que les Pléiades, filles d’Atlas, s’appelaient en latin Vergillae, il se demande si Virgile lui-même…

Le commandant eut un petit rire sec qui fit danser ses fauberts :

— Autrement dit, tout le monde Atlante ! On criera bientôt sur les boulevards : « Qui n’a pas son Atlantide ? »

— C’est cela. Et Pierre Benoit, le pauvre, qui, pour avoir lâché le Hoggar contre l’îlot breton de Coztérès, se figure en être quitte avec la sienne ! Émilie de Villers, dans un poème en huit chants publié chez Rudeval la neuvième année du siècle, la vingt-trois millième de l’hégire atlantidienne, lui apprendra que les entassements granitiques de Ploumanac’h sont un ancien temple de la mer atlante desservi par la prêtresse Goïka, sœur de sa troublante Antinéa et fondatrice présumée du clan des Goffic mes pères.

Ô roc triomphant de la terre,

Ossature du centre et pivot des remous,
Roc qui tiens tête au vent, à la grêle, au tonnerre,
Granit inébranlable, ô toi seul qui résous

La formule du temps…

— Beaux vers, dit le commandant.

— Sublimes ! Il y en a deux mille cinq cents de ce calibre. Mais si tout le monde est Atlante, c’est peut-être que personne ne l’est. Conclusion à laquelle on n’est pas surpris de voir se ranger des érudits sérieux, des cerveaux équilibrés comme Charles Epry et Paul Couissin : les Atlantes passent un fichu quart d’heure avec eux.

— Donnent-ils des raisons ? dit le commandant.

— De très fortes. La plus impressionnante, à mon sens, c’est que les Égyptiens, dont Platon, écho de son oncle Solon, nous transmit les rêveries théogoniques, n’étaient pas un peuple de navigateurs : au surplus, tenus de faire face aux hordes belliqueuses de l’Orient, ils ignoraient presque totalement ce monde occidental qui, même pour les Grecs aventureux, finissait aux Colonnes d’Hercule. On prenait alors aisément la partie pour le tout, une inondation locale pour un déluge universel et des îles pour des continents…

— Eh bien, dit le commandant, la montre de ces messieurs retarde. Non seulement les Égyptiens ne furent pas des sédentaires, comme on le croyait jusqu’ici, mais des découvertes récentes permettent d’affirmer leur antériorité sur les Phéniciens dans la voie des grandes explorations atlantiques.

— Je réclame un texte, comme Fustel de Coulanges.

— On vous en donnera dix.

— Il reste tout de même que l’hypothèse de Pierre Benoit — j’en suis bien fâché pour ce bel écrivain — ne tient plus sur ses jambes. Les hôteliers algériens pour clientèle américaine sont les seuls à croire encore ou à feindre de croire que la partie centrale de l’Atlantide, le Hoggar, avait échappé à la catastrophe rapportée dans le Critias

— Mais pas du tout ! Et, bien que la théorie d’une mer intérieure africaine ait été fortement battue en brèche dans ces dernières années, il s’en faut qu’elle ne compte plus de partisans… Tel Georges Bœsch, pour qui la Méditerranée saharienne n’est que l’actuel Chott-el-Djerid, le plus grand des chotts tunisiens, un Zuiderzee fermé, mais qui, dans l’antiquité, communiquait avec le golfe de Gabès par le fleuve Triton…

— Alors, votre avis personnel sur la question, mon commandant ?

— Vous y tenez ?

— Si j’y tiens !

— Eh bien ! — j’en suis fâché à mon tour pour vous — c’est qu’il y a certainement eu des Atlantes…

— Ah !

— Mais une Atlantide, c’est moins certain…

— Oh !

— Et cependant assez probable.

— Attendez mon livre, et vous verrez.


Je l’ai reçu, ce livre fameux avant que de naître, — et j’ai eu le mot de l’énigme : les Atlantes, pour le commandant Cauvet, sont tout bonnement les peuples de l’Atlas. — J’apprenais vers le même temps par les agences que le gouvernement soviétique se proposait de combler le détroit de Behring afin de relier Moscou à New-York. Et la presse n’a pas manqué de faire des gorges chaudes du projet, traité par elle de chimérique. Mais justement il est rappelé, dans le livre du commandant, qu’à plusieurs reprises le détroit de Behring fut « exondé ». Ne l’eût-il pas été, d’ailleurs, que sa faible profondeur, son peu d’étendue, le grand nombre de ses îles, surtout la congélation de ses eaux à certaines époques de l’année, eussent été « de nature à faciliter (vers l’est) les migrations des peuples asiatiques ». Ainsi, et sans qu’on ait besoin de recourir à l’explication d’un pont atlantidien mettant en communication permanente l’ancien et le nouveau continent, apparaît toute rationnelle, toute normale, la présence en Amérique de races humaines parentes des races du vieux monde et à peine modifiées par leur milieu de transplantement.

Et tout cela est limpide, tout cela me ravit par sa logique et sa netteté.

Pour d’autres raisons aussi.

On sait que, dans ces dernières années, le « problème du paradis terrestre » — assez voisin de celui de l’Atlantide — a été posé et résolu de façons très différentes : l’Éden originel, telle Néphélococcygie, la cité volante d’Aristophane, s’est vue transportée tour à tour au pôle et sur les rives de la Baltique.

Que devient en l’occurrence la tradition biblique, d’accord avec la tradition de la plupart des autres peuples indo-européens et qui devait bien tout de même avoir quelque fondement ?… Mais, comme dit le fils de ma concierge qui suit les cours du soir : « Paraît, M’sieur, qu’y a plus de peuples dingos. » Les Aryas ont fait leur temps : les Hyperboréens les ont remplacés. Jusques à quand ? Et comme je leur préfère — même sans l’Atlantide — les Atlantes du commandant Cauvet avec qui, du moins, ne court aucun risque le dogme — si reposant — de l’unité d’origine du genre humain ! C’étaient des Berbères. Par là, le commandant rejoint Berlioux. Mais Berlioux n’avait pas suivi pied à pied ses Berbères outre Atlantique. Le commandant emploie 450 pages in-quarto à y conter leurs aventures linguistiques. Et je ne sais pourquoi le titre de ce massif et savant ouvrage me rappelle celui de la thèse du professeur Le Medge chez Pierre Benoit : Jeanne d’Arc et les Touareg ; je veux dire que l’association du nom des Berbères avec le nom de l’Amérique produit d’abord le même effet d’ahurissement. Mais, quand on a lu le commandant Cauvet, on est tenté de lui donner raison, sinon sur toute la ligne, au moins sur un grand nombre de points.

C’est « à la lueur des noms ethniques » — une « lueur » qui a déjà servi au conseiller de Grave et à Marande, qui servira demain à Meillet — que l’auteur des Berbères en Amérique se flatte de débrouiller l’obscur écheveau des premières migrations transocéanniennes. Il ne tient pas sa méthode pour parfaite ; il sait tout le mal que pense une certaine école de l’onomastique. Elle est « la peste de l’anthropologie », déclare Boule. Science conjecturale au premier chef. Mais enfin c’est par elle qu’un d’Arbois de Jubainville a pu retrouver, sous l’alluvion mongole et germanique, le tuf nettement celtique de la vallée du Rhin et de la vallée du Danube. Trop médire de l’onomastique après un tel résultat manquerait de galanterie.

La sagesse serait de ne lui demander que ce qu’elle peut donner. Je suis trop neuf dans les questions américo-africaines pour avoir le droit d’y dire mon mot personnel : et, quand cette considération ne me retiendrait point, il suffirait, pour m’engager à la circonspection, de l’extrême diversité des thèses en présence. Autant d’auteurs, autant d’opinions. C’est la cour du roi Pétaud. Et M. Meillet est vraisemblablement aussi autorisé que le commandant Cauvet à prétendre que ce sont des navigateurs polynésiens qui ont découvert et colonisé l’Amérique, s’il est vrai que l’identité linguistique s’avère presque parfaite entre les idiomes polynésiens et ceux de certains groupes de la Sonora. Il y eut peut-être une Atlantide polynésienne, comme il se peut qu’il n’y en ait pas eu. Et, de même, il y eut peut-être une Atlantide de la mer des Sargasses et du golfe du Mexique, car, dit le commandant Cauvet, s’il n’est pas douteux « que les Atlantes aient pu se rendre en Amérique sans qu’il existât une Atlantide » et simplement par le moyen de barques, il n’est pas contestable non plus que la traversée eût été singulièrement facilitée si elle avait été « munie d’escales ».


En somme, si je ne fais erreur, l’auteur des Berbères en Amérique, bien qu’il professe que « tous les récits fabuleux des mythologues et de Diodore doivent être rejetés », laisse une porte ouverte ou entr’ouverte à la conjecture. Et c’est l’essentiel au demeurant.

Que le lecteur — et le cher Pierre Benoit — veuillent bien excuser ma ridicule « sortie » de Bogghar ! J’avais encore sur le cœur ma nuit de Djelfa. Ici, au coin du feu, les nerfs pacifiés, les pieds dans des pantoufles, je ne fais plus de difficulté pour accepter l’Atlantide. S’il arrivait que ma foi vacillât encore, j’aurais pour la redresser, la conforter, avec le livre du bon commandant, la lecture d’Atlantis, le curieux et charmant bulletin publié par les soins de Paul Le Cour et qui donne mensuellement des nouvelles du « grand continent disparu ». Il faut bien que l’Atlantide ait existé pour qu’elle soit nécessaire à tant d’âmes blessées, à tant d’esprits inquiets de ce temps rassemblés autour de cet aimable homme sous le signe du Trident : c’est comme l’âge d’or vers lequel se reportaient les Grecs de l’époque d’Homère et d’Hésiode, comme le paradis terrestre vers lequel se retourne la nostalgie des chrétiens. Tous tant que nous sommes nous avons besoin de croire qu’il y a eu un temps où l’humanité s’est réalisée, atteignant à la fois son point de perfection et le maximum de félicité. Pourquoi ce qui fut ne serait-il pas encore ? L’Ecclésiaste ne dit-il pas : « Ce qui a été sera » ? Le passé n’a-t-il pas toujours répondu de l’avenir ? Et qu’est-ce, au demeurant, que la Cité future de Karl Marx, sinon une Atlantide retrouvée ?

Le Keric, en Tristram, octobre 1930.

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NOTES

Page 18. Notamment MM. Dawson et Fawcett pour les États-Unis ; Harvey Mason et Chipp, pour l’Angleterre ; Hans Zormer et Frischmann pour l’Allemagne ; Royo pour l’Espagne ; Rusen pour la Suède. Du côté français, MM. Bussard, D. Bois, Lemmet, Prudhomme, directeur du Jardin colonial de Nogent ; le docteur Maire, pour qui la flore du désert n’a plus de secret ; le député Nomblot, secrétaire général de la Société agronomique, esprit clair, cerveau meublé ; le lieutenant-colonel en retraite H. Gravereaux, propriétaire de la fameuse roseraie de l’Hay ; Gattefossé, ingénieur de la Société des Roseraies de l’Oued-Yquem ; Fontanille, directeur de l’Union des syndicats agricoles d’Alger, etc.

Page 50. Ici avec le sens de « mausolée ». Mais on emploie aussi le mot pour désigner un personnage ascétique attaché précisément au service du mausolée.

Page 134. Targui est le singulier de Touareg, — comme, plus loin, méhara, le pluriel de méhari.

Page 139. La formation celtique de la nation targuie, par le commandant Cauvet. Alger, Impr. algérienne, 1926.

Page 146. Carnet de route de la Mission saharienne Foureau-Lamy, par le général Reibell, ancien commandant de l’escorte de la mission. Paris, 1931.

Page 148. Et une soixantaine d’autres, selon un relevé du P. de Foucauld, moururent des suites de leurs blessures.

Page 149. Voir, pour plus de détails sur Moussa, le grand livre de René Bazin, Charles de Foucauld, explorateur du Maroc, ermite au Sahara, p. 466 et suiv.

Page 154. Baraquer, s’agenouiller ; opération qui s’accompagne, chez le chameau tout au moins, sinon chez le méhari, d’un terrible grognement.

Page 156. On appelle roses des sables, en minéralogie, « des agglomérats de carbonates de chaux qui, sous l’action du vent et de brusques écarts de température, forment une série de petits cristaux prismatiques soudés les uns aux autres et prenant l’aspect de roses, ouvrage artistique et méticuleux de quelque sculpteur de la pierre ». — Ces agglomérats, de taille variée et toujours charmants, abondent particulièrement dans les sables d’El Goléa. (Rapport sur le Congrès de la Rose et de l’Oranger.)



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TABLE


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OUVRAGES

DÉJÀ PARUS DANS LA COLLECTION

EX ORIENTE LUX

LE JARDIN DES CARESSES

LA FLÛTE DE JADE

ROMANCERO MORESQUE (épuisé)

SAKOUNTALA (épuisé)

LES GHAZELS DE HAFIZ

LA GUIRLANDE D’APHRODITE

HISTOIRE D’ALI-BEN-BEKAR

NALA ET DAMAYANTI

ROBAIYAT DE OMAR KHAYYAM

LA ROSE DE BAKAWALI
(épuisé sur vélin)

CHANTS DU HOGGAR
(épuisé sur vélin)

CONTES PAHLIS


LA RONDE DES SAISONS

LA DERNIÈRE ÉPOUSÉE d’AMMON

TROIS CONTES CHINOIS

CHANTS DE LA CARAVANE

LE CANTIQUE DES CANTIQUES
(épuisé sur vélin)

HISTOIRE DU PRINCE CALAF

SCÈNES DE COURTISANES

FANTÔMES JAPONAIS

CONTES TUNISIENS

LA ROSE DES SABLES



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E. DINET