La Russie dans le Caucase/02

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I. Païêdzka ke volnouyou Svanetiou (Voyage dans le Souanêth indépendant), par M. le général de Bartholomeï, attaché à l’état-major de l’armée du Caucase ; Tiflis 1854. — II. Materialy dlia opiçaniia nagornavo Daghestana (Matériaux pour une description du Daghestan montagneux) par M. A. Bergé ; Tiflis 1859. — III. O Muridakh i o Muridizmé (Sur les Murides et le Muridisme) par M. N. de Khanikof ; Tiflis 1847. — Schest déciat lêt Kavkazskoï voïny (Soixante Années de guerre dans le Caucase), par R. Fadeïef ; Tiflis 1860. — V. Extrait du rapport du commissaire du gouvernement auprès de Schamyl, prisonnier à Kalouga, par M. A. Rounovskii, dans le Voïennyi Sbornik (Revue Militaire), 1859. — Schamyl, biographitcheskii otcherk (Schamy, esquisse biographique), par le même, dans le Kavkazskii kalendar (Annuaire du Caucase) ; Tiflis 1861.

Si la loi naturelle et politique à la fois introduite par Montesquieu dans l’étude des législations comparées, et dont il a tiré un si ingénieux parti, la loi qui met en rapport intime les mœurs d’une nation et le climat sous lequel elle vit, trouve quelque part une application évidente, c’est à coup sûr dans la région du Caucase. Nous savons déjà quelle action puissante a exercée la configuration géographique de l’une des portions les plus considérables de cette région, l’Arménie, sur les destinées du peuple dont elle est la demeure, et comment ce pays, entrecoupé de chaînes et de montagnes et de cours d’eau, donna naissance à une multitude de petits états, sans unité entre eux, sans subordination à une autorité supérieure et régulatrice. Il s’est produit dans l’histoire des Arméniens un phénomène inverse de celui qui a régi la nôtre. Tandis qu’en France, sur une surface à peu près unie, le pouvoir royal a fini par absorber les domaines des grands vassaux de la couronne, par acquérir cette consistance et cette unité qui font sa force et qui sont le principe de notre grandeur nationale, dans l’Arménie l’autorité souveraine, toujours contestée et faible, dominée par une turbulente féodalité, ne put garantir ce royaume des troubles intérieurs nés de la servitude étrangère, et ne tarda pas à s’abîmer dans une ruine générale.

Dans l’intérieur du Caucase, où nous appelle plus particulièrement le spectacle de la lute que la Russie y soutient depuis soixante années [1], le relief du sol, avec ses mille accidens, a eu sur le sort des tribus montagnardes une influence bien plus marquée. L’histoire de ces tribus est si intimement liée à l’aspect des lieux, qu’on ne saurait comprendre ce qu’elles furent dans le passé, le mobile de leur résistance, les causes de leur force et de leur faiblesse, ni prévoir ce qu’elles deviendront un jour entre les mains de leurs nouveaux maîtres, si on les étudiait en les isolant du cadre où elles sont placées. Au milieu d’un dédale de vallées et d’escarpemens, d’anfractuosités et de cimes couronnées de neiges éternelles, parmi les méandres des torrens et des rivières qui jaillissent de tous côtés, il n’a jamais pu se former que de petits groupes de populations, séparés par les obstacles que leur oppose la nature, par la dissemblance des mœurs et des langages, et incapables de s’élever jusqu’à une organisation collective ou à un degré tant soit peu remarquable sur l’échelle de la civilisation. Ces montagnard, condamnés à vivre dans l’isolement entre eux et avec les nations voisines, à disputer leur subsistance à un sol indocile ou limité dans ses productions, à n’avoir qu’un abri mal assuré contre un ciel rigoureux, ont été forcés de tout temps à chercher dans le brigandage ou la piraterie les ressources qui leur manquaient. Ils sont restés stationnaires dans la voie du progrès social, et ils nous apparaissent aujourd’hui les mêmes et aussi divisés que nous les montrent les écrivains de l’antiquité et ceux des siècles plus rapprochés de nous.

Hérodote, qui, dans le Ve siècle avant notre ère, visita les colonies grecques de la Mer-Noire et recueillit parmi elles, sur les peuples caucasiens, des renseignemens sommaires, mais parfaitement exacts, Hérodote atteste que ces montagnes renferment des nations nombreuses et de tout sorte [2]. Strabon raconte qu’à Dioscurias, le principal comptoir des Milésiens sur la côte orientale de cette mer, accouraient soixante-dix tribus, ou trois cents, suivant d’autres, toutes parlant un idiome différent [3], et Pline, qui répète la même assertion d’après l’autorité de Timosthènes, ajoute que dans cette ville, alors déserte, les Romains entretenaient jadis cent trente interprètes pour les besoins du commerce [4]. Un peu plus tard, le chantre latin de l’expédition des Argonautes, décrivant cet essaim de nations, s’écriait :

Verum ego, noc numero memorem, nec nomine cunctos,
Mille vel ora movens, neque enim plaga gentibus ulla
Ditior, æterno quanquam Mœonia pubes
Marte cadat [5].

Deux auteurs arabes, les plus rapprochés de la naissance de l’islamisme et contemporains de l’époque où leurs compatriotes possédaient presque tout le sud de l’isthme caucasien et y entretenaient de fréquentes relations, le géographe Ibn-Haukal et le savant polygraphe Massoudi, tiennent absolument le même langage que les écrivains grecs et latins dont je viens d’invoquer l’autorité.

Dans une publication qui date seulement de quelques années (1847), un écrivain allemand, M. Bodensted, frappé du même fait observé par lui sur les lieux mêmes, affirme qu’en présence de la confusion qui règne dans la population et le langage du Caucase, où l’on rencontre souvent, sur une superficie de dix lieues carrées, une dizaine de tribus identiques peut-être d’origine, mais actuellement dissemblables entre elles, il est impossible de qualifier chacune d’elles ou chaque idiome séparément [6].

Dans les plus antiques monumens que nous possédions, les livres de la Bible et les poèmes homériques, le Caucase n’apparaît point encore à nos yeux dégagé des ténèbres qui l’enveloppent : il ne commence à s’éclairer des lueurs douteuses de la légende que dans le mythe de Prométhée enchaîné sur le sommet le plus élevé et dans le récit merveilleux de l’expédition des Argonautes vers la Colchide ; mais le supplice de l’audacieux rival de Jupiter et le voyage aventureux de l’amant de Médée, l’heureux conquérant de la toison d’or, ne nous enseignent qu’une chose : c’est que les Grecs s’étaient hasardés de très bonne heure, dans leurs courses déprédatrices, jusqu’aux limites les plus reculées de la Mer-Noire. Pour avoir quelques notions de géographie positive, il faut descendre jusqu’au vie siècle avant Jésus-Christ, au temps où les industrieuses cités du littoral de l’Asie-Mineure, et en particulier Milet, avaient entouré le pourtour de l’Euxin d’un réseau de florissantes colonies. Trois auteurs que ces villes ont vus naître, le géographe Scylax de Caryanda, Hécatée de Milet et Hérodote d’Halicarnasse, nous ont transmis les informations que les rapports de leurs compatriotes avec les montagnards du Caucase avaient mises en circulation. Nous savons par Hérodote que les rois de Perse avaient étendu leur autorité jusqu’aux deux extrémités de la chaîne, puisqu’il compte parmi les auxiliaires de Xerxès d’une part les Lygies ou Lezghis modernes, et de l’autre les Colches, les Mosches, les Tibarènes, les Macrones. les Mosynœci, etc., qui étaient compris dans la dix-neuvième satrapie ou préfecture [7].

Les habitans de l’angle sud-est de la côte pontique, que les dix mille eurent à repousser dans leur retour vers leur patrie, nous sont dépeints sous les mêmes traits de rudesse sauvage par le grand capitaine qui dirigea cette mémorable retraite [8]. À leur tour, les Romains pénétrèrent au pied du Caucase. Les expéditions de Lucullus et de Pompée contre Mithridate, celle de Corbulon, de l’an 57 à l’an 60 de Jésus-Christ, sous Néron, contre l’Arménie, nécessitèrent, d’après le témoignage de Pline, comme mesures militaires ou administratives, de nombreuses reconnaissances de ces pays. Ces documens furent mis à profit par les écrivains de la fin de la république ou de l’ère impériale, Strabon, Ptolémée, Appien, Plutarque, Tacite. Nous avons un relèvement du littoral, depuis Trébisonde jusqu’au Phase, dans le Périple d’Arrien, gouverneur de la Cappadoce, qui l’adressa, sous la forme d’un rapport officiel, à l’empereur Adrien. Ce document contient la liste des tribus qui occupaient cette portion de la côte, et qui avaient accepté la souveraineté ou le protectorat de Rome. Sous Justinien, le théâtre de la rivalité interminable qui mit aux prises les armées romaines avec les Parthes et les Perses fut transporté des provinces du Haut-Araxe sur les bords du Phase, et dans cet agrandissement du champ de la lutte, les efforts de Justinien pour se maintenir sur le littoral qui touche au Caucase ont été racontés par Procope de Césarée et ses continuateurs, Agathias et Ménandre.

Les vieux chroniqueurs russes ont à nous offrir aussi un contingent d’informations qui n’est pas à dédaigner. Dès le Xe siècle, les Russes avaient étendu leurs invasions sur les bords occidentaux de la Mer-Caspienne. La tolérance du roi des Khazares, maître du Bas-Volga et de la Crimée, intéressée par la promesse d’une part dans le butin, leur permit de ravager toute cette côte et de s’avancer jusque dans les provinces orientales de l’Arménie. Cent ans après, ils s’étaient établis dans la presqu’île actuelle de Taman, et guerroyaient contre les peuplades caucasiennes des environs.

Les auteurs orientaux méritent également d’être consultés ; ils sont une des sources les plus précieuses auxquelles nous puissions avoir accès. Dès le IVe et le Ve siècle, les Arméniens connaissaient et leurs historiens énumèrent plusieurs tribus de l’intérieur du Caucase et les nations campées plus au nord, Scythes, Finnois, Germains, Turks et Mongols, qui, pareilles à une immense et passagère inondation, ont laissé échapper dans ces montagnes quelques vagues isolées, détachées de la masse principale. Les annalistes géorgiens, venus beaucoup plus tard, très inférieurs pour le savoir et l’esprit de critique aux Arméniens, et tout remplis de récits légendaires, ont le mérite du moins d’appartenir à une nation dont les rameaux se sont propagés jusque dans le centre du Caucase, et qui, dans la période brillante de son histoire, sous le roi David le Réparateur et la reine Thamar, au XIIe siècle, alla semer les germes du christianisme et de la civilisation jusque dans les gorges les plus reculées. Enfin les Arabes, dès les premiers âges de l’islamisme, portèrent leurs armes victorieuses et leur religion dans le Caucase oriental. L’Arménie, la Géorgie et la Perse devinrent des provinces de l’empire des khalifes. En guerre avec les Khazares, en relation de commerce avec les riverains du Volga, qui les approvisionnaient de ces pelleteries et de ces fourrures si estimées des Orientaux, les Arabes ne cessèrent de fréquenter le chemin qui, partant de la passe de Derbend, longe la Mer-Caspienne, et d’être en communication avec les populations stationnées sur le parcours de cette route.

En 1264, une des républiques marchandes de l’Italie, Gênes, profitant d’une alliance contractée avec l’empereur Michel Paléologue malgré les excommunications du pape, avait accaparé le commerce de l’Asie, dont le centre était alors Astrakhan : elle avait fondé dans la Crimée et sur la côte de la Circassie des comptoirs protégés par des forteresses dont les ruines sont encore en partie debout. Ces relations avec les indigènes, qui continuèrent jusqu’à ce que les Vénitiens, vers 1346, eurent dépossédé les Génois de ce commerce en lui donnant pour direction l’Égypte et la Mer-Rouge, ces relations nous ont valu l’intéressant récit de Giorgio Interiano (1551), que l’on peut lire dans le rare et précieux recueil de voyages de Ramusio. Postérieur de quatre-vingts ans environ à Interiano, le dominicain Jean de Luca, chargé d’une mission politique, on ne sait laquelle, par le roi de Pologne, parcourut la Circassie, dont il nous a laissé une description [9].

Depuis lors les visiteurs n’ont pas manqué au Caucase ; mais sauf l’Allemand Adam OElschlaeger (Oléarius), qui, au XVIIe siècle, suivit la route entre le Daghestan et la Mer-Caspienne, tous ont dû se borner à la région riveraine du Kouban et du Térek, à quelques points de la côte pontique et aux provinces chrétiennes de l’Arménie et de la Géorgie. L’intérieur du massif caucasien, jusqu’à sa soumission récente, était resté fermé aux explorations pacifiques de la science. Au milieu des travaux et des périls de la guerre dont il a été dans ces derniers temps le théâtre, quelques notions nouvelles ont été acquises sur cette foule de tribus jusqu’alors ignorées ou mal connues [10]. Ces notions sont encore sans doute bien imparfaites et ne peuvent servir de base à une classification ethnographique régulière ; elles suffisent néanmoins pour entrevoir dans cet ensemble plusieurs groupes principaux, ralliant chacun un nombre plus ou moins considérable de clans par une affinité dans les institutions et la vie domestique : — au Caucase occidental ou flanc droit, la grande famille des Tcherkesses ; au Caucase oriental ou flanc gauche, les anciennes et redoutables bandes des Lezghis, et dans une position intermédiaire les tribus de souche kiste, auxquelles se rattachent celles de la Tchetchenia, les plus actifs auxiliaires de Schamyl ; au sud, la race karthle ou géorgienne, et plus bas encore les Arméniens ; enfin, disséminés sur divers points, aux environs de l’Elbrouz, sur les bords de la Mer-Caspienne et dans le bassin de l’Araxe, des Tartares ou Turkomans qui, à une date comparativement récente et par deux directions opposées, le nord et le sud, se sont infiltrés parmi les aborigènes, mais sans se confondre avec eux. À ces cinq groupes, qui se subdivisent presque à l’infini, il faut ajouter, dans l’est de l’isthme, quelques Arabes descendans des conquérans des premiers temps du khalifat, enfin des Juifs réunis en une petite communauté et arrivés dans le pays à une époque dont eux-mêmes ont perdu le souvenir.

De ce pêle-mêle de nations, où sont représentés la plupart des types physiques de l’ancien monde, les Arméniens et les Géorgiens se détachent par une histoire à part. Grands autrefois comme peuples chrétiens, mêlés aux révolutions de l’Asie occidentale, ils ne vivent plus guère que parleurs souvenirs. S’ils sont intervenus dans les événemens contemporains, ce n’est que par le concours qu’ils ont prêté aux Russes. Tout le poids de la lutte est retombé et pour nous tout l’intérêt se concentre sur les montagnards du Caucase, simples enfans de la nature, poignée d’hommes barbares, mais héroïques, qui ont tenu si longtemps en échec des forces inépuisables et savamment disciplinées. Dans chacune des deux divisions du Caucase, au flanc droit et au flanc gauche, cette lutte a eu ses phases et ses péripéties différentes ; elle a donné à la défense une attitude particulière, à l’attaque une direction spéciale, suivant le caractère, la condition sociale et la position géographique des populations. Cette considération nous trace la méthode et l’ordre que nous devons suivre pour les étudier.


I. — Le Caucase occidental. — Les Tcherkesses adighés.[modifier]

La zone qui se prolonge du versant septentrional du Caucase au Kouban, entre la Mer-Noire à l’ouest et le contour dessiné par le Térek en s’infléchissant vers la Mer-Caspienne, comprend le territoire des Tcherkesses dans sa plus vaste extension. L’un des affluens de la Mer-Noire, l’Ingour, en séparant la contrée des Abazes maritimes d’avec la Mingrélie, est la limite méridionale où commencent la race karthle et les pays de la domination géorgienne. Dans cette portion de l’isthme ainsi circonscrite, et principalement sur le littoral de l’Euxin, nous voyons, en suivant les historiens et les géographes dans un ordre chronologique, apparaître des peuples qui se maintiennent pendant un certain laps de temps, puis qui s’effacent pour faire place à d’autres. Dans la liste de Scylax, qui nous reporte aussi haut que nous puissions remonter, nous rencontrons les Gelons et les Mélanchlaenes, peuples de souche sarmatique, bientôt après émigrés entre le Tanaïs et le Palus-Mœotide [11]. Ces vicissitudes sont sensibles, si l’on rapproche les anciens auteurs grecs de ceux de la période romaine : elles tiennent peut-être à ce qu’une même tribu a été connue sous diverses appellations par les peuples en communication avec elle ; peut-être ont-elles aussi pour cause des révolutions intérieures qui ont fait passer la prépondérance d’un clan à un autre, et prévaloir son nom parmi des confédérations créées momentanément par la force ou les besoins d’une défense commune. C’est ainsi que les hordes les plus puissantes et les plus considérables qui de l’Asie centrale se sont précipitées sur l’Europe, et entre autres les Huns, les Turks et les Mongols, n’étaient dans l’origine qu’une tribu particulière qui s’est assujetti et incorporé toutes les peuplades congénères, devenues une agrégation formidable sous le nom de la tribu dominante.

C’est à la suite des démêlés des Romains avec Mithridate que se révélèrent les Zikhes ou Zekhes, dont la mention ou la célébrité se perpétue pendant la durée de l’empire byzantin. Si cette dénomination est, comme tout permet de le croire, une transcription grecque de celle d’Adighé que l’une des trois fractions des Tcherkesses s’attribue comme appellation nationale, ce serait le plus ancien souvenir de l’existence de cette tribu et de sa présence, dans le siècle qui a précédé notre ère, aux lieux où nous la retrouvons maintenant. Les Zikhes ont été assimilés quelquefois aux Kescheks des géographes arabes, aux Kassogues de Nestor et des autres chroniqueurs russes ; mais comme un auteur du ixe siècle, l’empereur Constantin Porphyrogénète, distingue les Zekhes des habitans de la Kassachia, qu’il relègue plus loin, il est probable que ces derniers représentent les Kabardiens ou Tcherkesses orientaux, ainsi que l’a supposé un savant orientaliste prussien, Jules Klaproth [12].

Les Tcherkesses, comme les autres enfans du Caucase, dépourvus de toute culture intellectuelle, ignorent l’art de fixer la pensée par des signes conventionnels ; par conséquent ils n’ont point de monumens écrits, et ne se sont jamais inquiétés de préserver de l’oubli la mémoire du passé. Ce n’est que de loin en loin que se rencontrent quelques lambeaux de leur histoire dans des annales étrangères. Ces témoignages, quoique rares, nous apprennent que les Tcherkesses ont été asservis ou inquiétés par tous les peuples qui ont dicté des lois à la péninsule taurique, Romains, Grecs-Byzantins, Huns, Khazares, Russes et Mongols, ainsi que par les Géorgiens, mais que rien n’a pu affaiblir leur indomptable amour de l’indépendance et qu’ils ont secoué le joug dès qu’ils l’ont pu. Lorsque les Romains eurent réduit sous leur obéissance toute l’Asie-Mineure et sous leur vasselage le royaume du Bosphore, une des conditions stratégiques de cette occupation fut la liberté du passage sur la côte qui relie le Bosphore avec le continent au sud ; ils n’avaient pas négligé de l’imposer à tous les chefs de cette Côte, et la menace énergique que profère Arrien contre les Sanni ou Macrones insurgés prouve avec quelle vigilance ils les tenaient en respect.

L’autorité romaine dans ces parages lointains et inhospitaliers s’affaiblit néanmoins, et la côte circassienne dut être abandonnée pendant les désordres occasionnés par l’incurie ou l’ineptie des successeurs des Antonins, parles rivalités qui se disputaient le trône impérial, les préoccupations et les périls que provoquait l’irruption imminente des Barbares. Les empereurs d’Orient, dans le lot desquels le Caucase était échu, n’avaient plus même la pensée d’y revendiquer un pouvoir nominal. Les steppes au nord de l’isthme étaient sillonnés par cette tourbe de nations que l’Asie versait à flots pressés sur l’Europe. Sous le règne de Justinieh, les Zikhes avaient recouvré, à ce qu’il paraît, leur liberté, puisque la limite des possessions de ce prince s’arrêtait au pays des Abasges, sur les confins des Zikhes, au sud. Quatre siècles s’étaient à peine écoulés que les Tcherkesses avaient en face d’eux un nouvel ennemi bien autrement redoutable que les précédens : les Russes apparaissaient pour la première fois dans le Caucase. Dans les accroissemens territoriaux de la Russie, on voit qu’une des lois que lui crée sa position géographique l’entraîne, par une nécessité irrésistible, vers le bassin de la Mer-Noire, et cette loi, à laquelle elle n’a jamais cessé d’obéir, se manifeste avec la même énergie au début de son histoire. À peine a-t-elle accepté la tutelle des conquérans varègues, arrivés par mer de la péninsule Scandinave, et intronisé la dynastie de Rurik, qu’une juvénile ardeur l’emporte vers la ville impériale, Tsar-Grad (Constantinople), vers la Chersonèse taurique et le Caucase.

C’est par le Dnieper, le grand chemin de la Grèce, que descendaient ses flottes pour aller porter le ravage et la désolation sur les rivages de l’Euxin, alors nommé la mer des Russes, tandis que ses armées descendaient par la Thrace jusqu’au pied des murailles de la capitale des césars. En 966, Sviatoslav, fils d’Igor et petit-fils de Rurik, après avoir enlevé aux Khazares Biélavej, ville forte sur le Don, alla faire la guerre dans le Caucase aux Iasses ou Alains et aux Kassogues [13]. En 1022, le grand prince Vladimir étant mort, ses douze fils se partagèrent ses états, et l’un d’eux, Mstislav, ayant aidé l’empereur Basile II à détruire la puissance des Khazares en Crimée, continua sa marche vers l’est. À la tête de ses Slavo-Russes, il passa dans la presqu’île de Taman, et attaqua les Kassogues. Le vieil annaliste Nestor raconte, dans son rude et naïf langage, que Rédédia, chef des Kassogues, proposa à Mstislav un duel corps à corps, au pugilat. Les conditions étaient que le vaincu livrerait ses trésors, ses femmes, ses enfans et ses peuples. Le prince russe y consentit, quoique beaucoup moins vigoureux ; mais dans la lutte, ayant fait vœu d’élever une église à la « Mère de Dieu, » il terrassa son adversaire, et lui plongea son couteau dans le cœur [14]. Mstislav réduisit ensuite les lasses, sujets de Rédédia, et les força à lui payer tribut [15]. Le siège de sa principauté fut Tmoutarakan dans la presqu’île de Taman, et elle subsista sous la suzeraineté des grands princes de Russie jusqu’à une époque dont il est difficile d’indiquer le terme précis, mais qui ne dut pas dépasser la conquête mongole, vers le commencement du XIIIe siècle. Deux des généraux de Tchinguiz-Khan, Tchébé et Souboutaï, pénétrant dans le Caucase par le défilé de Derbend, battirent les lasses, les Lezghis et les Tcherkesses, ligués avec les Turks du Kiptchak, et de là allèrent saccager la Russie méridionale. Cette expédition n’était que le prélude d’une seconde invasion bien plus désastreuse, qui livra aux flammes les villes les plus florissantes de la Russie, à la mort ou à l’esclavage plusieurs milliers de ses habitans. Les Mongols se répandirent, comme un torrent irrésistible, dans la Pologne, la Hongrie et jusque dans la Dalmatie. à la suite de ces triomphes, le chef de cette expédition, Batou, petit-fils de Tchinguiz-Khan, s’établit au nord de la Mer-Caspienne, et devint là tige des khans de la Horde-d’Or. La Russie resta courbée pendant près de deux cents ans sous la dure et humiliante oppression de ces Asiatiques, jusqu’à ce que la glorieuse victoire de Dmitri Donskoï sur Mamaï-Khan eut préparé son affranchissement. Sous les Mongols, ses princes apanages étaient devenus les humbles esclaves des khans. Ils accouraient à l’ordou impérial pour prêter hommage, acquitter le tribut, rendre compte de leur conduite et faire juger leurs différends, ou, lorsqu’ils en étaient requis, pour servir dans les armées tartares. En 1277, les Ilasses du Caucase s’étant révoltés, Boris de Rostov, Gleb de Bêlo-Ozero, Fédor de Yaroslavl, André de Gorodets, fils d’Alexandre-Nevski, et d’autres encore se rendirent auprès du khan Mangou-Timour pour l’aider contre les rebelles. Les Iasses furent défaits, et leur capitale, Dediakov, située un peu au-dessus du Térek et du défilé de Dariel [16] dans le Caucase central, fut emportée d’assaut et brûlée. Un autre conquérant tartare, le féroce Timour (Tamerlan), tourna à son tour ses armes contre le Caucase. Son biographe, Schéref-Eddin Yezdi, raconte qu’après avoir terminé la guerre chez les Russes, il marcha en 1397 contre les Tcherkesses du Kouban. Se frayant une issue à travers les bois et des défilés inaccessibles, il arriva auprès de l’Elbrouz, et vainquit Youri-Berdi et Yerakin, chefs des lasses.

Inquiétés du côté du nord, les Tcherkesses n’étaient point non plus en repos du côté des Géorgiens. Les édifices chrétiens dont les ruines sont éparses dans ces montagnes, et dont l’érection est attribuée par la tradition à la reine Thamar, annoncent des tentatives de conversion qui supposent comme prémisse une assez longue sujétion ; mais en 1424, le roi Alexandre ayant partagé son royaume entre ses fils, l’affaiblissement dans lequel tomba la Géorgie permit aux montagnards de se soulever, et les Tcherkesses ne furent pas des derniers. Une inscription gravée sur la porte d’une chapelle adossée à l’église épiscopale de la Khopi, dans la Mingrélie, et qui est de la fin du XVe siècle, rappelle qu’un certain Dadian Wamek, eristhav (gouverneur) de ce dernier pays pour le roi Bagrat VI, entreprit une grande expédition contre les Tcherkesses afin de les faire rentrer dans le devoir. L’histoire ne nous dit pas s’il réussit ; tout ce que nous savons, c’est qu’en 1509 ceux-ci, sous la conduite de leur prince Inâl, fondirent sur la province géorgienne d’Iméreth, et que, poursuivis par les Mingréliens et les habitans du Gouria, ils les repoussèrent et les massacrèrent tous jusqu’au dernier [17].

Presque en même temps que s’accomplissaient ces événemens s’élevait tout auprès des Tcherkesses. une puissance formée des débris de l’empire mongol du Kiptchak, la dynastie des khans de Crimée, qui revendiqua sur leur territoire des droits toujours et vivement contestés. Le dernier de ces khans, Schahyn-Ghireï, réduit aux abois par des défections, les prétentions rivales et les intrigues croisées de la Russie et de la Porte, abdiqua, et Catherine II, par un manifeste en date du 8 avril 1783, déclara annexer à son empire, outre la Crimée, la presqu’île de Taman et tout le pays compris entre la Mer-Noire et le Kouban, comme une compensation des pertes et des frais qu’elle avait supportés pour y maintenir la tranquillité à la suite de la guerre de 1829 contre la Turquie, le sultan Mahmoud céda à la Russie, par le traité d’Andrinople, tout le littoral entre les bouches du Kouban et le port Saint-Nicolas. À quel titre Mahmoud fit-il cet abandon ? C’est là une question à laquelle donna lieu, on se le rappelle, la prise du navire anglais le Vixen, en 1836, dans les eaux de la baie de Ghelindjik par la croisière russe, et qui souleva dans la presse et le parlement britanniques une discussion animée. On objecta que le droit exercé par la Porte était contestable, puisque les Tcherkesses n’étaient point ses sujets politiques, et que les souverains ottomans n’avaient jamais eu sur eux qu’une suprématie religieuse à titre d’héritiers des khalifes, pontifes suprêmes de l’islamisme, suprématie analogue à celle du pape sur les nations catholiques.

Quoi qu’il en soit, la conquête a pu continuer ses progrès dans cette partie du Caucase sans autre obstacle que la défense isolée et de plus en plus affaiblie des Tcherkesses, placés à cette heure dans la dure alternative de subir un asservissement complet ou d’émigrer sur le territoire ottoman. Vainement le traité de Paris (1856), en excluant de la Mer-Noire neutralisée le pavillon de guerre de toutes les nations [18] et en rendant moins rigoureux le blocus des côtes de la Circassie, a pu permettre à ces montagnards de reprendre leurs relations avec Constantinople, d’en faire venir quelques secours, et en même temps de recommencer leurs courses maritimes. Au commencement de 1857, leurs chefs, et dans le nombre deux des plus influens, Sefer-Pacha et Naïb-Emyn, sentant le besoin de l’union contre l’ennemi commun et faisant taire leurs anciennes rivalités, convinrent de remettre le commandement suprême à un étranger. Leur choix tomba sur Mehemed-Bey, renégat hongrois du nom de Bangya. Celui-ci envoya immédiatement à Londres un de ses compatriotes pour acheter des munitions et des armes, une presse de campagne destinée à imprimer les proclamations et une machine à battre monnaie. L’expédition, renforcée par quatre cent quarante hommes recrutés à Constantinople principalement parmi les réfugiés polonais, arriva à Touab, sur le littoral circassien, sous pavillon anglais. L’ambassadeur russe, prévenu trop tard, dut se borner à faire partir aussitôt le bateau, à vapeur le Pruth pour surveiller l’expédition. Cette nouvelle levée de boucliers n’aura été, on peut l’affirmer dès à présent, qu’un dernier et inutile effort. Depuis le mois d’août ou de septembre 1859, époque qui coïncide avec la ruine et la catastrophe de Schamyl, jusqu’en janvier 1860, une foule de tribus du flanc droit se sont résignées à faire acte d’obéissance. C’est là sans contredit un fait significatif comme augure de la prochaine pacification de tout le Caucase. Cependant il ne faut point se laisser aller encore trop facilement aux illusions que l’on se fait ailleurs, et oublier que ces soumissions offertes par les montagnards, convaincus qu’ils ne peuvent plus résister, ne sont durables que tout autant qu’elles sont maintenues par la crainte d’une force supérieure ; l’expérience l’a démontré plus d’une fois dans ces derniers temps, et tout récemment par l’exemple des Bjedoukhs, qui en septembre 1859 envoyèrent une députation à l’ataman des Cosaques de la Mer-Noire pour annoncer qu’ils mettaient bas les armes, et ont guerroyé pendant tout l’été de 1860 contre les trois détachemens du corps d’occupation du flanc droit. En ce moment même, ils combattent encore, renforcés par les Schapsougs, clan très puissant, les Oubykhs et tous les réfractaires détachés des tribus qui ont demandé l’aman.

À côté de ces tentatives de résistance se produit aussi, il est vrai, un mouvement d’émigration qui ne permettra point aux tribus du Caucase occidental de soutenir longtemps la lutte. On sait qu’une fraction, au nombre de soixante-dix ou quatre-vingt mille âmes, préférant l’exil à la servitude, est allée chercher dans l’empire ottoman, parmi des coreligionnaires, une hospitalité qui n’a pas été mise en défaut. Ces émigrans ont obtenu du sultan quelques secours et des terres dans l’Asie-Mineure, les uns du côté d’Amasie, les autres sur les frontières de la Karamanie. On peut croire qu’ils ont cédé, en se déplaçant ainsi, à leurs scrupules religieux principalement, puisque leur retraite correspond à celle des Tartares musulmans de Crimée, qui continuent chaque jour à s’embarquer pour Constantinople avec leurs familles et tout ce qu’ils possèdent : déplacement d’autant plus fâcheux qu’il prive la péninsule de la classe de ses habitans la plus utile, celle qui prêtait ses bras à la culture des champs et aux travaux manuels [19].


II. — Les Tcherkesses kabardiens.[modifier]

Les Kabardiens ou Tcherkesses orientaux sont mieux connus que ceux de la branche occidentale, dont nous avons essayé de montrer la situation difficile. De bonne heure ils ont été mêlés aux événemens du dehors, et sont parvenus, par leurs relations extérieures, à un degré de civilisation supérieure à celle des tribus environnantes ; comme association plus compacte et plus forte, ils ont acquis une prépondérance politique que leur décadence actuelle n’a pu faire oublier. Le lieu qu’ils habitent aujourd’hui, la grande et la petite Kabarda, est la contrée ondulée et fertile qui des Montagnes-Noires, premier gradin du Caucase, s’étend dans les bassins inférieurs de la Malka et de la Soundja, vers le Térek. La grande Kabarda est en majeure partie montagneuse et a une superficie de 5,640 verstes ; la petite Kabarda, traversée par deux chaînes de montagnes, dont l’une la divise en deux parties égales, celle du nord et celle du sud, et l’autre marque sa limite méridionale, comprend 2,050 verstes carrées. Les montagnes sont couvertes de forêts qui ont pour essence principale le platane, mais qui renferment aussi des ormes, des hêtres, des tilleuls et des chênes. Les localités basses de la zone forestière abondent en arbres fruitiers, principalement en pommiers et en poiriers. Le reste du pays est un immense champ de labour, de prairies et de pâturages [20].

On a cherché la patrie primitive des Kabardiens et l’étymologie de leur nom chez les Kabari, riverains de la mer d’Azof, et qui, suivant Constantin Porphyrogénète, étaient d’origine khazare. À la suite de dissensions intestines et d’une guerre civile, une partie émigra vers le Volga, parmi les Turks-Patzinaces. Appelés par l’empereur Léon le Philosophe à son aide contre Syméon, roi des Boulgares, ils contraignirent celui-ci à se renfermer dans la ville de Mundraga, non loin de Dorostolum (Silistrie), après quoi ils retournèrent chez eux. D’après une antique tradition locale, une de leurs tribus quitta la Kabarda dans le XIIIe siècle, et du Kouban se porta sur les bords du Don ; mais, rétrogradant bientôt après, elle fit halte sur la côte méridionale de la Crimée, entre les rivières Katcha et Belbek. Sur la carte de la Méditerranée et de la Mer-Noire, dressée par Freduce d’Ancône, en 1497, et qui est conservée à la bibliothèque de Wolfenbüttel, on lit le nom des Kabardi, écrit en lettres rouges, un peu à l’ouest de Taganrok, dans la position que leur assigne Constantin Porphyrogénète. Après un intervalle de cent ans, ils passèrent dans l’île que forment les deux bras du Kouban à son embouchure. Devenus nombreux et puissans, ils franchirent cette rivière sous la conduite de leur chef, Inal-Tékin, et allèrent terminer leurs pérégrinations dans la Kabarda actuelle. Cet Inal est la tige des princes kabardiens ; mais au-delà du XVIe siècle leur généalogie ne présente que désordre et incertitude. Peu à peu ils soumirent les Tartares des environs : Malkhars, Ourouspiens et Karatchaï, puis les Dighors, tribu ossète, et les Abadzas, habitans de la Kouma et de la rive gauche du Kouban ; les Ossètes de la plaine ou Vallaghirs et les Kourtakis leur payèrent tribut, et les contrées entre le Térek et la Soundja, sur la Zolka, la Yétoka et le Podkoumok, ainsi que le mont Beschtaü, leur appartinrent. Lorsque les Kabardiens se donnèrent à la Russie, cette hégémonie fut dissoute, et leurs anciens tributaires tartares ou ossètes furent affranchis au profit des Russes. Pour achever d’abattre leur suprématie, les khans de Crimée soulevèrent contre eux les autres Circassiens. Les Kabardiens furent contraints de céder après de vifs combats dont les exploits sont racontés dans un long poème intitulé Khaz-Bouroun, qui est encore chanté sur l’autre rive du Kouban [21].

Ce fut dans l’impossibilité de tenir tête aux Tartares de la Crimée qu’ils implorèrent l’assistance de la Russie, et qu’ils songèrent à s’en faire un appui. La Russie commençait à prendre de l’ascendant en Orient. Le tsar Jean Grosnyi (Ivan le Terrible), ce prince qui joignit aux excès de la plus affreuse tyrannie l’éclat des succès militaires, venait de renverser les royaumes tartares de Kasan et d’Astrakhan, et s’était rendu maître de tout le cours du Volga et du littoral de la Mer-Caspienne jusqu’au Térek et au Soulak. Le khan de Tarkou, ville appelée alors Tumen et située un peu au-dessous des bouches du Soulak, se vit forcé de recevoir une garnison de strélitz et de Cosaques du Yaïk. les Kabardiens, enrôlés dans les troupes du tsar, se distinguèrent sous ses ordres. Pour les tenir à sa dévotion, le tsar épousa même en 1560 Marie, fille de Temrouk, un de leurs chefs. Sous le règne de son fils Fédor Ivanovitch, dans une expédition dirigée en 1597 contre les montagnards du Daghestan coalisés, les Russes, commandés par les voïévodes Zacékin et Khvorostin, avaient pour auxiliaire le prince kabardien Konklischévitch. Dès ce moment, les souverains de Moscou se regardèrent comme les maîtres légitimes de la Kabarda et en prirent le titre. Parmi les nombreuses qualifications gravées sur leurs sceaux, on lit celle de « seigneur d’Ibérie, de Kartalinie, de Grousie, de la Kabarda et de la Circassie, chef des chefs de la montagne [22]. » En 1717, un autre Kabardien, Békévitch Tclïerkaskii (le Circassien), marcha à la tête de l’expédition envoyée par Pierre le Grand contre le khan de Khiva, et qui eut une si funeste issue par la mort de Békévitch, abusé par le khan et traîtreusement assassiné. C’est dans la Kabarda que se recrute en majeure partie aujourd’hui le bataillon tcherkesse qui figure avec son costume national, si martial et si pittoresque, parmi les corps de la garde impériale à Pétersbourg.

Campés dans des plaines ouvertes où paissent de nombreux troupeaux, source unique, mais abondante, de leur richesse, exposés aux surprises les plus imprévues et à des coups qu’ils ne pouvaient parer, les Kabardiens ont dû céder souvent à des exigences contraires. C’est à cette situation intermédiaire qu’ils doivent ce mélange de mahométisme et de christianisme qui fait le fond de leur croyance. Contenus par la grande route stratégique qui traverse leur territoire, ils avaient en même temps à subir les menaçantes sollicitations et les réquisitions péremptoires de leurs voisins de la Tchetchenia et du Daghestan. Combien de fois, dans le cours des dernières hostilités, n’ont-ils pas vu leurs aoûls détruits et incendiés, leurs troupeaux enlevés tour à tour par les Russes et les montagnards, leurs femmes et leurs enfans traînés en esclavage par les murides de Schamyl ! Ce ne sont pas les seules causes de leur affaiblissement : en 1775, le général de Medem, dans sa marche vers le Daghestan contre l’outsmeï des Kara-Kaïtakh, extermina une partie de leur population. Les révoltes de 1804 et 1822 et la peste ont aussi diminué leur nombre, qui s’est encore amoindri en 1851 par l’émigration ; une fraction d’entre eux, gagnée par Mohammed-Emin, d’abord simple pâtre, devenu par la suite l’agent actif et habile de Schamyl dans le Caucase occidental, a quitté la contrée qui s’étend entre le Maroukh et l’Ouroup, affluens gauches du Kouban, et elle est allée dans les hautes terres se fondre parmi les Abadzas.

Jadis ils pouvaient mettre en campagne jusqu’à quinze mille cavaliers nobles, tous couverts de cottes de mailles et armés d’un arc avec cinquante flèches, du schaschka (sabre) et d’un pistolet. Chaque cavalier, d’après l’usage tcherkesse, avait à ses côtés un compagnon appartenant à la noblesse inférieure, équipé de la même manière, sauf quelquefois la cotte de mailles. Ce compagnon, comme les écuyers de nos chevaliers au moyen âge, devait suivre partout son seigneur, le défendre et mourir, s’il le fallait, pour lui ou avec lui, sous peine d’un déshonneur éternel. C’était donc une armée de trente mille cavaliers, parfaitement armés et montés, braves à toute épreuve. Les vieillards chez les Cosaques de la ligne se souviennent d’avoir vu cette troupe s’avançant en bon ordre, les armes étincelantes aux rayons du soleil. Les Kabardiens peuvent être considérés comme définitivement acquis à la Russie depuis que la soumission récente du flanc gauche leur a ôté tout prétexte à des sympathies secrètes pour Schamyl ou à un entraînement forcé vers l’imâm. Répartis entre quatre familles princières, ils composent une population d’environ quarante-trois mille âmes, dont vingt-cinq mille dans la grande Kabarda et quinze mille dans la petite. Les aoûls des Kabardiens ressemblent de loin aux villages russes ; vus de près, l’aspect change entièrement : ils n’ont pas de rues, et les maisons sont disposées par groupes ; elles sont construites en tourlouk, enduites de terre glaise, et contiennent plusieurs chambres avec des portes basses et de petites ouvertures pour fenêtres ; le sol est la terre, mais si bien battue qu’il n’y a pas trace de poussière ; la toiture est en joncs. Une haie en branchages entoure la maison principale, qui sert de demeure au propriétaire, et une habitation séparée pour les hôtes (konaks) du sexe masculin, nommée hadjichidjé. L’ameublement se compose de lits larges et bas que recouvrent des feutres et des tapis, et de tables basses et rondes. Comme moyens de transport, ces peuples ont l’araba, charrette carrée à deux roues, traînée par une paire de bœufs. Jusqu’à présent, le régime de la propriété foncière individuelle leur a été inconnu. Chacun dispose à son gré des terres situées autour de l’aoûl et laissées libres. Ce système d’indivision est une source de querelles continuelles et le principal obstacle au développement de l’économie rurale. Les forêts appartiennent à tous, et chacun peut aller y abattre le bois nécessaire à sa consommation particulière ; mais nul n’a le droit d’en exporter pour la vente sans avoir versé dans la caisse communale une somme préalablement fixée. Ainsi réglementé, le commerce du bois se fait sur une grande échelle ; mais il est loin d’égaler en importance celui de la cire, du miel et de la laine, des chevaux et des bestiaux. Les chevaux des Kabardiens sont en renom partout, et ils en vendent un nombre considérable aux foires de Piatigorsk, Giorgievsk, Stavropol et Mozdok, en Géorgie et dans la Russie méridionale. Leur industrie est assez bornée et ne dépasse pas les besoins de la consommation locale. Ils fabriquent cette sorte de drap connue sous la dénomination d© drap tcherkesse, des bourkas (manteaux) solides et en même temps légers et imperméables, différens objets en cuir richement brodés d’or et d’argent, tels que housses de pistolets, chabraques, tcheviaki (souliers), et des arçons avec coussins, très commodes pour le cavalier et sa monture [23].

À côté des Kabardiens, entièrement soumis à la Russie, d’autres tribus gardent leur autonomie et leurs chefs indigènes tout en reconnaissant la domination du tsar. Telle est celle des Abadzas, les Abasges des écrivains de l’antiquité, convertis au christianisme par Justinien. Les Abasges se signalèrent pendant les guerres de l’empire d’Orient contre les Perses ; se déclarant tantôt pour un parti, tantôt pour l’autre, ils gardaient le passage le plus important du Caucase occidental, appuyés au sud-est par les Souanes, peuple chrétien de race karthle, maître d’un autre défilé et dans une position très forte sur le Haut-Ingour, où il est encore relégué [24]. Les dominations diverses, chrétiennes ou musulmapes, sous lesquelles ont passé tour à tour les Abasges, ont laissé dans leurs mœurs et leurs croyances une empreinte qui s’est mêlée à leurs primitives et grossières superstitions. Depuis 1810, ils se sont donnés à la Russie, qui leur a laissé leur autonomie et leurs chefs indigènes. Le prince actuel, du nom de Mikhaïl, issu de l’ancienne famille régnante des Schirvaschidzé, a pendant son séjour à Pétersbourg acquis un certain vernis de civilisation ; il a le rang de lieutenant-général dans l’armée russe, et il a gagné ce titre par un dévouement absolu aux maîtres dont il a embrassé la cause et auxquels il a rendu de nombreux services. Il ne faudrait pas jurer cependant que son excellence, comme la plupart de ses confrères de la montagne, conseillers d’état actuels ou conseillers privés, ne conserve in petto quelque goût pour ces habitudes de razzia si chères à tous autrefois.

Dans ce rapide coup d’œil jeté sur les populations du flanc droit, nous n’oublierons point les Ossètes, les Iasses des chroniqueurs russes, à cause de leur ancienne célébrité, et parce qu’un caprice de la philologie moderne, en travail d’expliquer leur origine par des comparaisons plus ou moins hasardées entre leur langue et divers idiomes européens, les a fait sortir de l’obscurité où ils étaient, tombés. La conjecture la plus plausible est qu’ils sont un rameau détaché de cette race finnoise qui a couvert de ses colonies tout le nord de l’Asie et de l’Europe. Dans cette hypothèse, quelques-uns d’entre eux auraient été refoulés dans le Caucase pendant que le gros de la nation s’acheminait vers le Danube et la Thrace, et de là vers la Gaule et la péninsule hispanique. Fixés d’abord dans la Kabarda, sur les branches avancées du Caucase, ils se rendirent redoutables dans les premiers siècles de notre ère. Se frayant une issue à travers le défilé de Dariel, où les rois de Perse avaient construit une forteresse pour les arrêter, ils allaient se jeter sur les plaines fertiles de l’Arménie. Combattus par les princes russes de Tmoutarakan, les khans mongols du Kiptchak, les souverains de Géorgie et les Tartàres de Crimée, inquiétés par les Tcherkesses, ils s’affaiblirent insensiblement et se réfugièrent dans les hautes vallées. La création de la grande route militaire par le général Paul Potemkin les plaça sous la main des Russes. Pour les gagner, on imagina de les convertir au christianisme. Un comité d’ecclésiastiques fut institué et un couvent fondé dans le district où les eaux du Fiag-Don entrent dans les steppes de la Kabarda. Les travaux apostoliques des bons moines chargés de cette mission se bornaient à enseigner aux Ossètes le signe de la croix et à les baptiser. Comme chaque néophyte recevait en prime, pour sa conversion, douze archines de grosse toile pour se faire des chemises et des culottes, deux poissons secs, et de plus un extrait de baptême qui lui tenait lieu de passeport et de titre de recommandation dans tout le Caucase, leur ferveur fut grande ; ils accouraient par milliers. La quantité de toile distribuée indiquait si bien la mesure de leur zèle, que, tout compte fait, il se trouva que chacun avait dû recevoir six fois le sacrement d’initiation à la nouvelle religion. En 1769, un des ecclésiastiques ayant fait violence à la femme d’un riche indigène, les Ossètes se ruèrent sur le couvent et le détruisirent. En mars 1771, le général de Medem envoya un détachement, qui les châtia ; mais les choses en restèrent là, et le couvent ne fut pas relevé. Les missionnaires russes allèrent s’établir à Mozdok, où une école fut créée pour les Ossètes des environs, et toute tentative de propagande locale fut abandonnée momentanément.

En général, le rôle d’initiative du clergé russe dans l’œuvre de la régénération des montagnards par le christianisme a été faible jusqu’à présent, et bien au-dessous du zèle ardent et convaincu déployé par le clergé catholique dans la prédication de la foi aux nations même les plus barbares et les plus dangereuses, ou de la remuante activité des missionnaires protestans. Cependant il n’a pas été tout à fait nul, et nous avons formulé à cet égard dans une précédente étude un reproche peut-être trop sévère. Bien qu’il fût à peu près impossible d’aller porter la parole évangélique au sein de tribus exaltées par le fanatisme musulman et exaspérées par une lutte implacable, nous devons reconnaître que le clergé orthodoxe n’a point toujours reculé devant ce périlleux apostolat. Vers 1831, les Tchetchenses et les Kistes, témoins des progrès des armes russes, firent mine de vouloir se soumettre et embrasser le christianisme ; ils demandèrent des prêtres. Quelques ecclésiastiques se dévouèrent spontanément et partirent sous la protection d’une escorte de Cosaques. Les Tchetchenses, sortant d’une embuscade, tombèrent sur les Cosaques, les massacrèrent tous, retinrent les missionnaires prisonniers et les emmenèrent dans leurs aoûls.

Depuis que les Ossètes ont été forcés de renoncer au brigandage exercé ouvertement, ils ont appris à donner une autre forme à cette coupable industrie. Ceux qui stationnent tout le long de la grande route centrale, appréciant par leurs rapports avec les étrangers la valeur de l’argent monnayé, se font payer le plus léger service manuel à prix d’or, sans négliger l’occasion de voler ou de tromper leurs hôtes aussi souvent qu’ils peuvent. Malheur au voyageur surpris par les glaces de l’hiver ou un ouragan de neige ! Il acquiert chèrement l’expérience que fit M. Bodensted de cette rapacité inhospitalière, et qui, dans un souvenir de mauvaise humeur, lui fait dire qu’en comparaison d’une pareille canaille, les Kalmouks et les Baschkirs doivent paraître de véritables gentlemen.

De l’Ossète, rejeton abâtardi des Alains, voleur sournois et lâche, au Tcherkesse, intrépide et poétique bandit, il y a la distance d’un monde, quoiqu’ils se touchent par un coin de leurs frontières, quoique tous les deux soient les mêmes enfans du Caucase. Si l’on pouvait se représenter, réunis dans un même type, l’indomptable courage du montagnard, l’insouciante ignorance du paysan, et l’urbanité de l’homme du monde, on aurait peut-être une idée aussi exacte que possible du caractère, tcherkesse, c’est-à-dire de l’alliance de la plus noble bravoure et de la barbarie dans les combats, du respect de la foi jurée, de l’inexpérience dans l’application de l’esprit aux spéculations scientifiques, de la courtoisie et de la délicatesse des sentimens dans les relations de la vie privée. Les Tcherkesses sont l’aristocratie du Caucase ; leurs guerriers sont les braves des braves. Ils comptent une pléiade de héros dont la légende populaire a consacré les noms, dont la poésie célèbre les glorieux exploits contre les Russes ; mais aucun de ces guerriers n’a eu plus éclatante auréole que Mohammed-Ach-Attajoukho, vrai chevalier et poète à la fois, l’idole de sa nation, qui voyait en lui la personnification de l’héroïsme tcherkesse. Dans un de ses combats contre les Russes, un prince nogaï, son ami, Edik-Mariaf, qui était à ses côtés, eut son cheval tué. En présence des Cosaques qui serraient de plus en plus les montagnards, Mohammed-Ach descend de son cheval et invite Edik-Mariaf à y monter. Le prince, non moins généreux, s’y refuse. Aussitôt le Tcherkesse, sautant en selle, saisit par la ceinture son ami, et d’un bond franchit avec son fardeau la ligne des Cosaques. Il semblait chercher la mort, qu’il bravait par son audace. En 1846, suivi seulement de treize guerriers aussi résolus que lui, il voulut tenter un enlèvement à Stavropol même ; cet acte de témérité lui coûta la vie. On avait eu vent de son approche ; il fut bientôt cerné par les Cosaques. Il fait alors une courte prière, se précipite sur le cercle qui l’entoure et le franchit ; mais, s’apercevant qu’il est resté séparé des siens, il revient, les excite de la voix, traverse une seconde fois le cercle, qui reste fermé sur ses compagnons. Une troisième fois il s’élance, et les rejoint encore. On entend ses cris d’encouragement derrière la muraille de fer que lui opposent les baïonnettes des Cosaques. Enfin il succombe avec sa petite troupe. Un seul blessé s’échappa et vint raconter ce combat ; mais il fut reçu avec mépris. Ce magnifique trépas a inspiré une chanson que le peuple répète encore avec amour. « Il est tombé, disait le poète tcherkesse, il est tombé près de la forteresse de Tchet-Kala (Stavropol), entouré de ses ennemis, notre Mohammed-Ach, le chevalier de Dieu ! Par son glorieux trépas, il a donné un nouveau lustre à notre brillante noblesse [25] ! »

Les trois grandes divisions de la nation tcherkesse, Adighés, Abadzas et Kabardiens, parlent chacune un idiome qui trahit de l’une à l’autre des différences notables. Ces variations n’ont point été assez étudiées pour qu’on puisse décider si elles sont simplement apparentes et accidentelles ou radicales : ethnographiquement parlant, la question d’origine commune est encore incertaine ; mais ces trois divisions s’identifient ou se rapprochent sous l’empire des mêmes institutions et de mœurs analogues. C’est cette uniformité qui caractérise ce groupe et lui imprime une physionomie à part dans l’ensemble de la famille caucasienne.


III. — Lois et mœurs des Tcherkesses dans leurs rapports avec les destinés de ce peuple.[modifier]

Ce qui frappe dans les institutions et les coutumes des montagnards caucasiens en général, c’est la persistance avec laquelle ils les ont maintenues, et qui a triomphé de l’action du temps. Les descriptions écrites à des intervalles très éloignés, celles de Strabon, d’Interiano, et la relation de M. Stanislas Bell, qui est la plus récente (1838-1839), semblent avoir été calquées sur un même modèle. La vie de brigandage et de piraterie, la vente des esclaves ainsi que des prisonniers enlevés dans des razzias sans trêve ni fin, le culte de l’hospitalité, le régime aristocratique et féodal que prête Strabon aux Akhéens, aux Zykhes et aux Héniokhes, reparaissent sans le moindre changement chez les Tcherkesses. Strabon raconte qu’ils étaient gouvernés par des skeptoukhes (porte-sceptre), qui avaient eux-mêmes au-dessus d’eux des rois ou tyrans. Ils en comptaient quatre à leur tête lorsque Mithridate s’enfuit des bords du Phase vers le Bosphore cimmérien. Redoutant de s’engager sur le territoire des Héniokhes à cause de leur férocité et de l’aspérité des lieux, il passa par mer chez les Akhéens, qui lui accordèrent asile. On voit que le géographe d’Amasie a connu les deux degrés supérieurs de la société tcherkesse, les rois, qui correspondent aux pché actuels, et les skeptoukhes, qui sont les nobles du plus haut rang, work. En descendant sur cette échelle hiérarchique, on trouve les affranchis, les serfs attachés à la glèbe, enfin les esclaves.

Un privilège en vigueur dans notre ancienne France, et qui, malgré sa tendance étroite et exclusive, avait sa valeur comme sauvegarde d’honneur et d’indépendance, le privilège de la noblesse du sang, est maintenu avec une rigueur extrême chez les Tcherkesses. Aussi chacun de ceux à qui le titre de pché est légitimement acquis se montre-t-il très sévère dans le choix de ses alliances matrimoniales et dans le soin de conserver intact son arbre généalogique : un mariage contracté dans une classe inférieure serait une tache dégradante et qui lui attirerait le mépris général. Légalement égaux entre eux, les plus influens sont les princes qui ont le plus grand nombre de parens, d’amis ou de vassaux prêts à prendre les armes à leur appel. À défaut d’enfant mâle, les filles héritent de leur père, et l’époux qu’elles se donnent devient le maître de la principauté, mais avec un pouvoir moins respecté que celui que consacre une longue possession ou la gloire militaire. Les nobles attachés comme cliens à un prince le servent en qualité d’écuyers ou d’échansons, ou comme gardes du corps et compagnons d’armes. Tout prince ou noble peut être appelé à la tête d’une expédition guerrière, et ce choix, qui est fait dans un congrès général, tombe sur le plus renommé par sa bravoure et son expérience, ou sur celui qui a su se créer le parti le plus considérable. Son commandement est limité au temps que dure l’expédition.

La classe des affranchis se compose des serfs qui ont obtenu leur liberté en récompense d’un service rendu, ou qui, ayant été vendus comme esclaves, reviennent dans leur patrie avec une petite fortune qui les met à même d’acheter un domaine. La liberté passe à leurs enfans, qui jouissent des mêmes droits que les nobles.

Les vassaux ou serfs résident de père en fils sur les terres du prince ou du noble dont ils relèvent. Ils sont astreints à la culture des terres et ont à payer par paire de bœufs une redevance en nature, qui varie de douze à quatorze sacs de millet ; mais avant tout ils doivent la prestation du service militaire. Chaque serf possède une portion de terrain et des bestiaux, sur lesquels le seigneur n’a rien à prétendre. L’autorité de celui-ci n’est nullement absolue : il ne peut vendre son vassal que dans le cas de faute grave, et après un jugement prononcé par l’assemblée de la tribu. Ce vassal à son tour peut, en cas de mécontentement grave et suffisamment motivé, quitter son maître, en choisir un autre et aller résider ailleurs. Un pouvoir ainsi tempéré, et dont l’exercice est restreint par les anciens usages, est peu sensible ; il se réduit à une tutelle toute de confiance et d’une nature patriarcale.

Les mêmes garanties n’existent pas en faveur des esclaves ; ils peuvent être vendus au gré de leur maître. Ce sont ordinairement des prisonniers de guerre ou des enfans nés de ces prisonniers. Comme l’intérêt du possesseur est d’en augmenter le nombre, parce qu’ils sont pour lui des instrumens de travail ou des objets de commerce, il les traite habituellement avec douceur, pourvoit avec sollicitude à leurs besoins et surtout cherche à leur créer une famille, comme le lien le plus fort pour les retenir. M. Bell cite plusieurs prisonniers ou déserteurs russes et polonais qui avaient trouvé chez les Tcherkesses un sort tolérable, et quelques-uns, même une position assez avantageuse. Les enfans des esclaves étant la propriété du maître, il les enlève sans scrupule à leurs parens ; s’ils sont beaux et bien conformés, il les fait élever où bon lui semble et les livre ensuite aux Turks. Un père a le pouvoir de disposer ainsi de ses fils ou de ses filles, et un frère de sa sœur, si les parens sont morts ; toutefois cette faculté n’est exercée que par les gens du commun, pressés par la misère ou endurcis par une vie de brigandage. Un noble ou un prince ne se défait jamais de ses enfans à moins d’une inconduite notoire ; un Tcherkesse même ne vend jamais un autre Tcherkesse : il craint la loi du talion, la vendetta, aussi sévère dans ce cas que pour le meurtre.

Ce trafic, flétri si souvent et si justement, qu’il peut sembler inutile de rien ajouter à ce qui a été dit, n’est point particulier aux Tcherkesses ; il était pratiqué dans tout le Caucase avant que les Russes n’y eussent mis un terme, et à cet égard justice doit leur être rendue. La ville d’Akhaltzikh et les ports de la Mer-Noire étaient autant d’entrepôts où ce commerce s’exerçait aussi librement et aussi régulièrement que pour une marchandise légalement cotée sur tous les marchés du monde. Il est facile de s’expliquer comment les mœurs de ces peuples les y disposaient et le leur faisaient envisager sous un aspect si différent du nôtre. Le Tcherkesse enlève d’abord sa fiancée, ensuite il l’achète en payant comptant à la famille le kalym ou la dot, qui consiste en fusils, sabres, bœufs, chevaux ou autre bétail. Passer par un rapt et une sorte de vente dans les bras d’un compatriote ou d’un étranger, tel est le sort de la jeune fille, et souvent cette dernière perspective lui paraît préférable. Dans ses rêves dorés, elle entrevoit les brillans intérieurs du harem, le rôle envié d’une favorite bien-aimée et toute-puissante dans un somptueux palais. D’ailleurs l’esclavage, considéré sous un point de vue général dans la société orientale, révèle une infériorité morale relative et non une perversion radicale du sentiment humain. Il n’y réveille aucun des souvenirs odieux que ce mot nous suggère ; il n’entraîne aucune idée d’abjection. L’esclave est l’enfant de la maison, élevé et traité comme tel sous le toit de la famille. Des usages que vit naître l’âge patriarcal se sont transmis jusqu’à présent, et subsistent inaltérés, maintenus dans le même esprit et par les mêmes besoins. L’islamisme, au lieu de les avoir créés et d’avoir inventé la polygamie, comme on l’en accuse souvent, n’a fait que sanctionner un état de choses préexistant et inhérent aux nations dont il ambitionnait la conquête. La femme esclave partage la couche de son maître avec les mêmes prérogatives que l’épouse légitime, et souvent l’adresse ou la beauté peut lui assurer un souverain empire : les exemples n’en manquent pas dans l’histoire. De cette classe servile sont sortis les hommes les plus remarquables, les plus illustres, ministres influens, grands capitaines, chefs de dynasties, et, pour ne parler ici que des Tcherkesses, ce sont eux qui ont fourni à l’Égypte une branche de valeureux souverains, celle des Circassiens (1390-1517), et à la milice des mamelouks ces intrépides cavaliers dont les charges brillantes vinrent se briser contre le mur d’airain de nos carrés à la bataille des Pyramides.

Quoique les Tcherkesses soient dépourvus de lois écrites, ils ont cependant un ensemble de coutumes (adat) qui les régissent depuis un temps immémorial. Elles sont basées sur trois principes : l’exercice de l’hospitalité, le respect pour les vieillards, et le droit de la vengeance. Aucun tribunal permanent ne règle le cours de la justice, nulle autorité n’est investie de la mission de poursuivre les coupables ou de faire exécuter l’adat, et cependant M. Bell affirme qu’il se commet moins de crimes dans la Circassie que dans les pays civilisés, où la justice est protégée par un formidable appareil de répression. Toute affaire litigieuse ou communale est remise à la décision d’une réunion populaire tenue en plein vent, et composée des princes, des nobles, et même des serfs. Le rang ou l’âge détermine la préséance. Dans ces tribunaux improvisés, le nombre des juges est proportionné à l’importance de l’affaire : il y en a quinze pour un cas de meurtre.

Les mollahs turks envoyés à différentes reprises chez les Tcherkesses comme apôtres ou comme émissaires politiques, et entre autres le célèbre scheïkh Mansour, dont il est question pour la première fois dans les annales caucasiennes en 1785, se sont efforcés de faire prévaloir le schariat, la loi fondée sur le Koran. Le zèle de ces missionnaires tendait à proscrire l’adat, ou la loi coutumière, comme contraire aux prescriptions de Dieu ; mais il n’a pu abolir la loi du sang ou du talion. Schamyl seul, avec sa volonté de fer, a réussi à la faire disparaître dans le Caucase oriental ; mais ce n’est qu’après s’être fait accepter comme pontife, chef militaire et législateur par des populations entièrement musulmanes, animées d’une ferveur inconnue aux Tcherkesses.

Pour ceux-ci, la vendetta est un droit sacré, imprescriptible. Le sang versé exige l’effusion du sang. Le fils en naissant hérite de ce droit. Le parent doit venger le parent, l’hôte son hôte. Le point d’honneur l’y oblige et lui permet d’employer tous les moyens pour y parvenir, la force ouverte ou la ruse, sous peine, s’il y manque, d’être chassé comme un lâche. Ces vendette, qui se transmettent de génération en génération, deviennent quelquefois le lot d’une famille, de toute une hétairie (tleûsch). Si le coupable vient à mourir, la dette n’est pas éteinte, elle incombe à celui qui représente le défunt jusqu’à ce qu’enfin elle soit acquittée, ou que le sang ait été racheté au moyen d’une somme fixée par des arbitres, ou effacé par un mariage ; mais les princes et les nobles sont inflexibles dans l’exercice de ces représailles, et n’acceptent jamais de composition. La coutume de la vendetta est sans doute une monstruosité ; cependant elle est un correctif nécessaire dans un état de liberté illimitée, le frein le plus puissant contre les attentats à la vie humaine.

Mon objet n’est point ici de signaler dans tous leurs détails les habitudes de la vie domestique ou nationale des Tcherkesses. C’est au grand poète qui les a vus de près, et qui a si magnifiquement décrit les sublimes et pittoresques beautés de la scène qui les entoure, qu’il appartient de nous montrer « ces fils du Caucase dans leurs aoûls assis et en repos sur le pas de leurs portes, tandis que la lune perce de ses rayons le brouillard de la nuit, occupés à deviser ensemble, et célébrant les périlleuses trevogas (alertes) qu’ils ont affrontées, l’excellence de leurs coursiers, les douceurs d’une sauvage indépendance, les irrésistibles incursions du temps passé, les ruses de guerre de leurs ouzdens (nobles), les coups de leurs schaschkas (sabres) terribles, la portée de leurs flèches, qui ne sauraient manquer le but, la désolation des villages incendiés, et les caresses d’une jeune captive aux yeux noirs [26]. » Je me suis proposé seulement de faire ressortir les deux principes de cette société qui ont produit sa position passive en face de l’agression sous laquelle elle doit tôt ou tard succomber, — sa constitution féodale et oligarchique sans une autorité supérieure pour contre-poids et l’exercice de la vendetta légale, deux causes d’anarchie et d’incessantes perturbations par les divisions et les haines qu’elles entretiennent de tribu à tribu, de famille à famille, et ayant pour résultat final l’absence d’un lien fédératif et d’une force collective au moment du danger.

Que vont-ils devenir maintenant, ces Tcherkesses ainsi refoulés de proche en proche et acculés dans leurs dernières limites ? Sont-ils destinés, comme les peaux-rouges de l’Amérique du Nord, à disparaître devant le flot envahissant de la civilisation européenne, ou bien se plieront-ils à un régime nouveau qui, mettant à profit leurs qualités natives, adoucira leurs mœurs, et leur fera apprécier les bienfaits d’une sociabilité meilleure, les avantages d’un commerce d’échange alimenté par les productions naturelles des montagnes ou par celles d’une industrie naissante ? Telles sont les questions qu’agite l’auteur des Lettres sur le Caucase, et qui impliquent deux hypothèses très douteuses dans notre opinion. Les Tcherkesses ne sont point une émanation de ces races inférieures, a coloration rouge ou jaune, qui, par une sorte de loi fatale, se sont dispersées et comme évanouies, au souffle meurtrier de la race blanche, sur une foule de points du globe : ils appartiennent à cette même race blanche comme un de ses types les plus beaux ; ils ont en germe toutes ses qualités morales, ils sont doués au plus haut degré d’énergie et d’activité. Ces qualités, ils les ont déployées partout où le sorties a jetés, dans l’ancien empire des khalifes, en Égypte et en Turquie. Nous inclinerions plus volontiers à croire qu’au moment où sonnera l’heure suprême de leur asservissement, ils feront ce qu’une partie d’entre eux a fait déjà : ils courberont la tête avec l’espérance inextinguible, sans doute illusoire, de jours meilleurs, ou bien ils iront chercher une nouvelle patrie sur la terre étrangère.

Ce ne sont pas seulement les dissensions intestines qui leur ont été funestes ; leur ruine est due aussi à un concours de circonstances fatales, indépendantes de leur volonté : la substitution des Russes, comme voisins immédiats en Crimée, aux Tartares, adversaires qu’ils pouvaient contre-balancer, l’affaissement graduel de la Turquie, leur auxiliaire naturel, et le blocus rigoureux de leurs côtes par les croisières russes, qui les a laissés en proie au dénûment et à la famine.

Il ne faut pas s’y tromper, la lutte dans le Caucase occidental a été dans le principe non point un fait local, mais une phase du duel du tsar et du sultan, où l’intervention des Tcherkesses était pour celui-ci un très utile appoint, de même que dans le Daghestan la véritable rivalité était entre la Russie et la Perse. Les échecs éprouvés successivement par la Perse et la Turquie dans la guerre de 1828 et 1829, et qui préparèrent les traités de Turkman-tchaï et d’Andrinople, en assurant la prépondérance de la Russie, éloignèrent du Caucase la diversion des deux puissances qui lui faisaient obstacle, et laissèrent les montagnards sans autre défense que leurs bras intrépides et les remparts de leurs rochers.

Dans ces dernières années, si le drame long et sanglant qu’a vu se dérouler le Daghestan, et qui a eu pour péripétie la chute du héros de la résistance, a absorbé l’attention générale, le pays des Tcherkesses a été en même temps le théâtre d’une épopée moins retentissante, il est vrai, mais dont le dénoûment n’aura pas moins d’importance. La possession du flanc droit assure en effet à la Russie une position militaire et politique du premier ordre. Au nord, combinée avec la ligne du Don, qui est avec le Volga l’une des plus grandes artères de la Russie, elle maintient l’occupation de la Crimée, la domination de la Mer-Noire ; au sud, elle commande les plus belles provinces asiatiques de la Turquie, la péninsule anatolique et la contrée d’où s’épanche le Tigre et où l’Euphrate prend sa source pour atteindre le golfe Persique. Dans cette forte position, la Russie peut attendre l’avenir avec patience ; c’est le joueur qui a les plus belles cartes entre les mains, et auquel ne manque pas l’habileté nécessaire pour s’assurer les profits de la partie.


IV. — Le Caucase oriental. — Les Tchertchenses. — Les Lezguis.[modifier]

La grande route qui coupe le Caucase dans toute sa largeur et relie la Russie méridionale avec Tiflis n’est pas seulement une démarcation stratégique qui divise la chaîne en deux parties, le flanc droit et le flanc gauche : c’est aussi une limite ethnographique qu’indiquent des contrastes bien tranchés. Cette différence est saillante dans les mœurs, la religion, les formes du gouvernement et la constitution physiologique des populations. Lorsque, croisant cette route, on passe des plaines fertiles de la Kabarda dans les verdoyantes et pittoresques forêts de la Tchetchenia, le Tcherkesse aux instincts aristocratiques et chevaleresques, aux croyances hybrides et incertaines, a disparu pour faire place au montagnard musulman exclusif, plébéien dans sa manière de vivre et de combattre, et républicain absolu.

Parmi les peuplades du Caucase oriental, aucune ne réunit mieux les traits de ce caractère et ne les manifeste avec plus d’énergie que celle des Tchetchenses, la plus considérable, la plus puissante des tribus de race kiste. Ces tribus, qui forment un ensemble de cent quatre-vingt-dix-huit mille âmes, sont disséminées dans les vallées boisées qui servent de lit aux deux principaux aflluens de la rive droite du Térek, la Soundja et l’Argoun, — immenses et profonds ravins qui, s’ouvrant à partir du massif central du Daghestan, vont aboutir, en s’élargissant et en s’effaçant peu à peu, jusque sur les bords de ce fleuve. C’est dans ces lieux, dont l’aspect devient de plus en plus sauvage à mesure que l’on s’y enfonce davantage, que les Tchetchenses ont pu braver si longtemps les armes de la Russie, et rester les derniers comme les plus intrépides et les plus ardens auxiliaires de Schamyl. C’est chez eux que l’imâm possédait ses retraites les plus sûres, ses places d’armes les plus fortes.

Rien ne donne mieux l’idée de ce que peut l’islamisme sur le cœur de ses adhérens, et de son action au Caucase dans la guerre sainte, que la résistance opiniâtre et prolongée des Tchetchenses, mise en contraste avec l’attitude molle et indécise d’une tribu voisine et congénère, les Ingousches. Ceux-ci, oscillant entre la loi de Mahomet et quelques réminiscences confuses des pratiques du christianisme qui leur furent jadis enseignées, se sont laissé entraîner facilement vers les Russes, et ce fait n’est pas particulier aux tribus caucasiennes seulement ; il existe et se renouvellera partout où règne l’islamisme pur, doctrine incompatible avec toute civilisation qui est l’expression d’un autre système religieux.

Resserrés entre les Kabardiens et les Ossètes à l’ouest et les Tartares Koumouks à l’est, confinés dans le fond de leurs vallées, les Tchetchenses étaient une peuplade obscure et encore ignorée au moment où la guerre récente les a mis en évidence. Il n’est pas probable cependant qu’ils se soient conservés inactifs dans les nombreuses coalitions formées par les tribus du Daghestan pour repousser les invasions des Mongols, des Persans ou des anciens Russes ; mais, dans les récits de ces invasions que l’histoire a enregistrés, ils ne sont jamais mentionnés sous un nom particulier. Celui qu’ils se donnent à eux-mêmes, Naktsché ou Naktschoï, ne nous a été révélé que depuis peu de temps : la dénomination de Tchetchense leur vient, paraît-il, des Russes, qui les désignaient ainsi parce que l’aoûl de Tchetchen, situé sur l’Argoun, près du défilé de Khan-Khalyk, dans la grande Tchetchenia, était jadis le lieu de rassemblement et le point de départ de toutes leurs expéditions.

Dans leurs traditions, ils racontent qu’ils sont descendus, il y a bien des siècles, des hautes montagnes, et que l’insuffisance et la stérilité du sol les conduisirent dans les vallées. Ce fut d’abord une population clair-semée dans les forêts. De proche en proche, elle gagna les contrées entre le Térek et la Soundja, entre le Bas-Argoun et la chaîne de Khan-Kalyk, ensuite les premiers contre-forts des montagnes entre l’Ak-Saï et l’Ak-Tasch (affluens du Térek). Les Tchetchenses étaient alors divisés en tokhoums (familles) vivant séparées, et indépendantes l’une de l’autre. Ces familles, en se rapprochant, formèrent des villages qui avaient chacun son autonomie sous la juridiction des anciens. Comme le pays était sans maître, chaque tokhoum s’attribua la propriété de la clairière qu’elle avait pratiquée dans les forêts. Les Tchetchenses qui avaient franchi la Soundja et qui s’étaient établis dans les pâturages appartenant aux chefs de la Kabarda durent leur payer, comme redevance, une mesure de froment par maison et se soumettre au régime aristocratique en vigueur parmi les Kabardiens, tandis que les plus voisins du pays des Koumouks reconnaissaient l’autorité de ses princes ; mais la masse de la nation resta fidèlement attachée à ses institutions démocratiques. Cette séparation des familles ou tokhoums produisit et entretint parmi les Tchetchenses un état de faiblesse qui les laissait impuissans contre les attaques des Kabardiens et des Tartares Koumouks. Résolus à y mettre un terme, ils envoyèrent, il y a quelques siècles, une députation dans le Goumbet, au nord du Lezghistan, pour inviter une puissante famille de ce district, les Tourlo, à venir les gouverner. Ceux-ci arrivèrent avec une suite de guerriers, réunirent les tokhoums dispersées et organisèrent un système de défense. Chaque habitant fut obligé de marcher sous les ordres du chef au combat. Les Tourlo ne changèrent rien au régime communal de leurs nouveaux sujets ; ils se bornèrent à leur inspirer le sentiment de l’obéissance à une autorité supérieure en cas de danger général et l’idée de la solidarité de tous devant l’ennemi. Les Tchetchenses, qui n’avaient été jusqu’alors que des paysans sauvages et misérables, devinrent de bons soldats, toujours prêts à prendre les armes. Cavaliers moins brillans que les Tcherkesses, ils excellent, suivant l’opinion d’un militaire qui les a vus de près, le général Ievdokimof [27], dans les combats de partisans au milieu des forêts. Aguerris par les Tourlo et rendus redoutables à leurs voisins, les Tchetchenses se lassèrent des maîtres qu’ils s’étaient donnés et les chassèrent : ils reprirent leur primitive indépendance et s’y sont maintenus jusqu’à Schamyl.

C’est l’imam qui leur apporta la doctrine du muridisme : auparavant ils professaient l’islamisme suivant le rite sunnite ou orthodoxe, professé par les Turks ottomans. Les dogmes de cet islamisme orthodoxe leur avaient été communiqués par les Kabardiens et les Koumouks au commencement du XVIIIe siècle ; mais le principe religieux avait fait peu de progrès parmi eux : leurs mollahs étaient en petit nombre, et ils allaient puiser leur instruction dans les écoles des mosquées du Daghestan. Domptés un instant par le général Yermolof et dociles en apparence, ils commencèrent à entrer en fermentation en apprenant les premiers succès de Schamyl. Enfin en 1840 ils l’appelèrent ouvertement. L’imâm, arrivé sur la rivière Ourous-Martan, affluent de la rive droite de la Soundja, reçut leur serment et leurs otages. Pendant un an, il prêcha le muridisme avec tant d’ardeur et de succès, qu’il parvint à soulever toute la contrée et à créer une alliance avec les Lezghis. Secondé par les chefs influens de la Tchetchenia, Taschav-Hadji, Akhverdi-Mahoma et Schwaïb-Molla, il organisa la milice des murides en y engageant les hommes des meilleures familles. Aux grossières et imparfaites prescriptions de l’adat, qui laissaient à chacun le pouvoir et le soin de se faire justice et à la vendetta un libre cours, il substitua la loi du Koran, à l’anarchie un gouvernement régulier et fondé sur sa volonté absolue. L’humeur farouche et indomptable des Tchetchenses, comprimée par Schamyl à son profit, se tourna, dirigée par sa parole entraînante, en un énergique élan ; elle devint entre ses mains une arme dont les Russes apprirent bientôt à connaître les effets terribles. L’intervention des Tchetchenses en faveur de l’imâm fut sensible dès le début de la guerre. Pendant dix ans (de 1840 à 1850), ils furent décimés, mais jamais abattus dans leur inflexible courage. Entraînés en 1859 dans le désastre de Schamyl, ils ont été forcés comme lui de subir la loi du vainqueur. Néanmoins le vieux levain fermentait encore, et la force interne qui le travaille n’a pas tardé à faire explosion. Dans le courant de l’été de 1860, une insurrection a éclaté dans les gorges boisées de l’Itchkery, en se développant sur toute la contrée riveraine du Scharo-Argoun et de l’Ourous-Martan et le plateau de Koumouk. Deux chefs, Ouma-Douiev et le kadhi Atabaï, se sont mis à la tête de bandes armées et ont fait éprouver aux Russes des pertes assez considérables [28]. Un symptôme plus grave est la connivence des habitans considérés comme soumis, et qui donnent asile aux insurgés, leur fournissant des vivres et les avisant des mouvemens de l’ennemi.

Pour réparer les pertes occasionnées par les guerres, Schamyl favorisait parmi les Tchetchenses les mariages précoces. Il avait aboli le kalym, la dot, en le réduisant à un cadeau peu coûteux. Ses lieutenans avaient pour instruction de seconder de tout leur pouvoir ses vues sur ce point et d’aplanir les difficultés des unions. Malgré ces recommandations, la population n’a cessé de décroître. M. Bodensted, dont la publication date de quatorze ans, l’estime à vingt-cinq mille âmes, tandis que M. de Gilles, qui a visité le Caucase à la fin de 1859, en indique soixante mille. La supériorité si considérable de ce dernier nombre pourrait paraître contraire à ce que dit le même voyageur sur la diminution, sensible des habitans de la Tchetchenia depuis leur participation à la guerre, à partir de 1840, s’il n’était permis de croire plutôt que ces deux chiffres ne sont qu’un calcul en l’air et sans aucun fondement. Dans l’impossibilité de les contrôler, bornons-nous à constater que la dépopulation de la Tchetchenia est un fait très réel.

Le contraste qui existe dans le caractère du Tchetchense et du Tcherkesse se trahit surtout dans la manière dont l’un et l’autre exercent le brigandage. Celui-ci entreprend ses razzias en plein jour, à visage découvert, en vrai chevalier de grand chemin. Le Tchetchense au contraire va à la maraude furtivement et sous le voile épais de la nuit. Son audace n’est pas moins grande, et rien ne le fait reculer ; mais il fait consister surtout le point d’honneur à dérober avec adresse. Le reproche le plus insultant d’une jeune fille à un jeune homme est de lui dire : « Tu n’es pas même capable d’enlever un mouton. » Les Kabardiens et les Koumouks, voisins des Tchetchenses, ont maintes fois acquis à leurs dépens l’expérience de ce que savent faire ces intrépides bandits.

L’établissement de la ligne des Cosaques de la Soundja par le général Sleptzof gênait déjà leurs incursions : la ligne de l’Argoun, commencée pendant la campagne de 1859, et qui est en voie d’exécution, en renforçant les postes de la Soundja, deviendra un frein plus puissant ; mais les habitudes de déprédation sont trop profondément enracinées dans le cœur du Tchetchense pour qu’on puisse espérer de les réprimer tout à fait tant que ces montagnards y attacheront une idée de gloire et de profit, et que leur esprit de sauvage indépendance n’aura pas été assoupli. Rien ne peint mieux cet esprit et l’humeur sombre et indomptable de ces peuples qu’un chant dont la traduction textuelle mérite d’être reproduite ici [29].

« C’est avec peine que nous approchons de la vieillesse ; c’est à regret que nous voyons la jeunesse fuir loin de nous. Ne dois-je pas vous redire, braves descendans de Tourpal Naktchouo, notre chant paternel ? — Comme le coup du glaive foudroyant fait jaillir l’étincelle, tels nous sortons de Tourpal Naktchouo ; — c’est la nuit où la louve mit bas que notre mère nous engendra. — Nos noms nous ont été donnés lorsque la panthère remplissait l’espace de son cri pénétrant. — Tels nous descendons de notre premier père Tourpal. — Quand il fait beau, la pluie cesse. — Il en est de même chez nous. L’œil ne verse pas de larmes au libre battement du cœur. — Point de confiance en Dieu, point de victoire. N’obscurcissons pas la gloire de notre premier père Tourpal. »

On dirait que ce chant a été fait pour accompagner le cri de guerre : La ilah illa Allah (il n’y a d’autre Dieu qu’Allah), ce cri que les Tchetchenses font entendre tantôt sur un ton plaintif et mélancolique, tantôt sur un mode martial et animé, mais toujours avec un accent si vibrant, que, lorsqu’il retentissait dans le silence de la nuit, les soldats russes même les plus intrépides ne pouvaient se défendre d’une certaine émotion.

Aussi pillard que l’Arabe nomade, le Tchetchense a comme lui le culte de l’hospitalité et les vertus de la vie primitive et patriarcale. La vivacité de l’imagination, le jet rapide de la répartie, lui ont valu de la part des Russes le surnom de Français du Caucase. Par ses avantages physiques et l’élégance du costume, il rivalise avec le Tcherkesse. Les hommes se distinguent par la taille élancée et bien prise, la noblesse du maintien et l’agilité des mouvemens. Les agrémens naturels des femmes sont rehaussés par une parure aux couleurs variées et éclatantes ; leurs pieds, chaussés de babouches jaunes, sortent tout mignons des plis d’un large pantalon de soie rouge. Une veste serrée dans le haut, et sous laquelle est une chemise de soie, dessine leur fine taille. Les manches sont retenues par des agrafes en argent, travaillées avec art ; leurs cheveux, nattés en tresses abondantes, retombent derrière leurs épaules, recouverts d’un long voile blanc. Elles vont ordinairement le visage découvert.

Lorsque le Tchetchense est parvenu à la quarantaine, il rompt tout à fait avec l’existence aventureuse et oisive de sa jeunesse : il dit adieu à la gloire militaire, aux chances heureuses de la razzia hardie ; il devient rangé et laborieux, parce qu’il a une famille à soutenir, et s’adonne à la culture des champs et à l’élève du bétail dans les vallées basses qui avoisinent le cours inférieur des nombreux cours d’eau de son pays, vallées parées du riche tapis d’une herbe fraîche et parfumée et d’un luxe de végétation inconnu dans nos climats.

Si les Tchetchenses ne prennent rang dans l’histoire du Caucase qu’à une époque toute récente, les Lezghis au contraire, leurs voisins au sud et leurs alliés, y apparaissent depuis un temps si reculé que l’on peut à bon droit les supposer aborigènes. Pour si haut que l’on remonte dans le passé, on les retrouve fixés dans cet immense massif de roches nues et escarpées qui comprend la majeure partie du Daghestan, et se rattache à la chaîne entière sous la forme d’un triangle appuyant son sommet à la ligne militaire lezghine et sa base aux plaines de la Tchetchenia. Cet espace renferme vingt-cinq ou vingt-six petits états, séparés politiquement, mais réunissant dans un intérêt commun leurs bandes formidables et ardentes au pillage. Hérodote nous a montré les Lygies dans l’armée de Xerxès ; Strabon et Plutarque les connaissent sous le nom de Lèges, que reproduisent les auteurs arméniens du IVe et du Ve siècle ; les écrivains arabes au moyen âge, sous la dénomination de Lezkis ou Lekzis. Les uns et les autres les citent comme une nation sauvage, belliqueuse et puissante.

Pour les contenir, les rois de Perse de la dynastie sassanide firent bâtir le château qui commande le défilé de Derbend et la muraille qui, de ce point, allait se relier, par une suite de positions stratégiques, à la forteresse de Dariel. Les restes de cette muraille, attribuée par la tradition au plus célèbre des Sassanides, Khosroës Anouschirvan, qui vivait dans le Ve siècle, subsistent encore près de Derbend, sur une étendue d’une verste et demie environ, dans une direction nord-ouest. Depuis les temps des Sassanides jusqu’au XVIe siècle et aux conquêtes de Jean le Terrible sur la Mer-Caspienne, nous n’avons à enregistrer que quelques souvenirs rares et confus des engagemens de ces montagnards avec les Mongols de Tchinguiz-Khan et de Timour. Ce n’est que lorsque les Russes, maîtres de Kazan et d’Astrakhan, commencent à se heurter contre eux que les pages de leurs annales offrent quelque suite. Les guerres du célèbre souverain de la Perse, Nadir-Schah, contre la Turquie mirent les Lezghis tout à fait en lumière, et les appelèrent à jouer un rôle important parmi les nations qui depuis lors ont convoité et se sont disputé la possession de l’isthme caucasien. En 1732, la Russie, par les traités de Recht et de Gandja, ayant abandonné ses acquisitions dans le Caucase oriental et s’étant retirée derrière la ligne du Térek, rien n’empêcha plus dans ces contrées les collisions de la Turquie et de la Perse. Le khan de Crimée, vassal de la Porte, envoya un corps de trente mille Nogaïs, qui devaient rejoindre les montagnards du Daghestan pour envahir avec eux le territoire persan ; mais les Kabardiens, alors dévoués à la Russie, qui de son côté favorisait la Perse, arrêtèrent au passage ces Tartares et les forcèrent de rebrousser chemin. En 1738, les Lezghis, profitant de l’éloignement de Nadir-Schah, engagé au milieu des montagnes du Kandahar dans sa seconde campagne contre les Afghans, se précipitèrent sur les khanats limitrophes de la Mer-Caspienne, qui relevaient de la Perse, et mirent tout à feu et à sang. Lorsque le conquérant, de retour, s’avança pour les châtier jusque dans le Kazy-Koumouk, au-delà de Derbend, ils le battirent et lui enlevèrent neuf pièces de canon, qui ne furent reprises à ces montagnards qu’en 1820 par les Russes, au combat de Khozrek. Pendant les troubles qui désolèrent la Perse après la mort tragique de Nadir-Schah, les Lezghis acquirent de jour en jour plus d’ascendant et se firent craindre en s’unissant aux Tchetchenses. Lorsque Catherine II eut reporté ses vues sur les provinces du Caucase rétrocédées à la Perse par les conventions de Recht et de Gandja, les occasions de conflit avec les populations du Daghestan se multiplièrent. La première fut celle que provoquèrent les violences exercées contre un paisible et inoffensif missionnaire de la science, l’académicien Samuel Gmellin. La grande impératrice avait conçu le projet de faire visiter et décrire les parties inexplorées de son vaste empire par les savans que ses libéralités avaient attirés auprès d’elle. Tandis que par ses ordres Pallas et Guldenstaedt parcouraient la Crimée et le Caucase occidental, Gmellin s’aventurait parmi les tribus barbares du Daghestan. Devenu suspect au khan des Kara-Kaïtakh, il fut arrêté, traîné de prison en prison, et vint mourir, épuisé par les privations et les fatigues, à l’âge de trente ans, dans un obscur village du Caucase. Le général de Medem eut ordre d’aller venger cet odieux attentat et réprimer les brigandages du khan. Les Lezghis furent défaits.

Ils eurent bientôt de nouvelles luttes à soutenir, contre les Russes, qui se rapprochaient de plus en plus de leur territoire. Livrée sans défense aux incursions des montagnards et ruinée par l’invasion du roi de Perse, le féroce et sanguinaire eunuque Mohammed-khan, en 1765, la Géorgie chrétienne venait de tourner un regard de désespoir vers la Russie. C’est dans ces conjonctures que Giorgi XIII, son dernier souverain, réduit à un état désespéré, avait eu la pensée de faire hommage de sa couronne à Paul Ier, en sollicitant sa protection et son secours. Les Russes allaient se trouver face à face avec les terribles Lezghis. La première affaire qui les mit aux prises avec eux, et que l’on peut considérer comme le prélude de la guerre qui a duré jusqu’à présent, est celle dont fut l’occasion le tsarévitch de Géorgie, Alexandre, fils de Giorgi XIII. Mécontent de la cession que venait de faire son père à Paul Ier au préjudice de ses droits héréditaires, il se réfugia chez le khan du Karabagh, qui, de concert avec Omar, khan d’Avarie, excita le jeune prince à prendre les armes pour revendiquer la couronne. Deux régimens russes, appelés par Giorgi XIII, franchirent le Caucase par le défilé de Dariel, et arrivèrent à Tiflis ; les Russes et les Géorgiens marchèrent ensemble contre les Lezghis sous la conduite des généraux Gouliakof et Lazaref, et les rencontrèrent à Kara-Aghatch, à douze verstes de Signakh. Les Lezghis furent mis en déroute et laissèrent sur le champ de bataille quinze cents morts, parmi lesquels se trouvaient Omar-Khan et plusieurs autres chefs. Giorgi étant mort sur ces entrefaites, l’annexion de la Géorgie à la Russie fut consommée par un manifeste de l’empereur Alexandre en date du 12-24 septembre 1801. La nomination de Knorring comme gouverneur de ce pays inaugure la transformation du royaume géorgien en province russe, ainsi que cette série d’opérations militaires qui s’est déroulée si laborieusement pendant un demi-siècle et plus, et qui s’est terminée, il y a dix-huit mois, par la conquête entière du Daghestan et la prise de Gounib.

Les Lezghis sont ce que les ont faits et l’âpre pays qu’ils habitent, et l’état continuel de troubles intérieurs et d’hostilités de tribu à tribu dans lequel ils ont toujours vécu : un peuple aux mœurs rudes et grossières, au caractère mâle et belliqueux, énergique contre toutes les fatigues et tous les obstacles, passionné pour son indépendance. Égaux aux Tcherkesses par la solidité de leurs qualités militaires, ils n’ont cependant aucune étincelle de cet esprit chevaleresque qui anime les nobles Adighés. Jetés au milieu d’une contrée infertile, ils ont su se créer des ressources avec une merveilleuse industrie, et arracher, à force de labeur et de persévérance, à un sol ingrat les trésors qu’il leur refusait. D’étroites terrasses, construites sur la pente des rochers avec de la terre végétale transportée à dos d’hommes ou d’animaux et soutenues par des murs en pierre, sont devenues entre leurs mains de charmans jardins, où la fraîcheur est entretenue par des irrigations habilement ménagées. Une bordure d’arbres fruitiers et de ceps de vigne encadre des plantations de maïs, nourriture à peu près unique de ces sobres montagnards. Le besoin de se garantir contre des agressions toujours menaçantes les a groupés dans des aoûls qui renferment quelquefois plusieurs milliers d’habitans. Ces villages sont construits pour la plupart dans des lieux de difficile accès, que leur position même met déjà à l’abri d’un coup de main. Les maisons s’élèvent en amphithéâtre ; très rapprochées les unes des autres, elles sont à plusieurs étages, et souvent défendues par un mur d’enceinte et des tours. Elles réunissent ordinairement plusieurs familles. Chacune de ces habitations devient, en cas de danger, une véritable forteresse, et peut soutenir un siège. On conçoit que la conquête de ces aoûls ait été extrêmement difficile et meurtrière. À Akhoulgo notamment, nid d’aigle perché sur une des cimes les plus élevées, dans le nord du Daghestan, et où Schamyl s’était retranché en 1840, la rampe de la montagne était du haut en bas jonchée de cadavres entassés, lorsque les vainqueurs purent y pénétrer.

Antérieurement à la domination de Schamyl, les Lezghis étaient organisés, à peu près comme les Tchetchenses, en communes formant chacune une république, régie administrativement par un ancien, et pour les affaires litigieuses par un kadhi. Les états limitrophes, principalement sur le littoral de la Mer-Caspienne, obéissaient à des princes investis du titre de khan et d’un pouvoir monarchique absolu. Malgré cette diversité de gouvernemens, les uns et les autres se rapprochaient dans une étroite alliance pour repousser une agression ou entreprendre une expédition au dehors. C’est sans doute cette différence d’institutions qui a incliné les khans vers la Russie et leur a fait accepter facilement son protectorat en échange des décorations, des pensions et des titres prodigués, tandis que les Lezghis se sont toujours montrés réfractaires. Les défections qui se sont produites dans la guerre actuelle ont été provoquées par les mesures maladroites ou blessantes des officiers de l’armée ou des tchinovniks civils avec lesquels ces princes indigènes se sont trouvés en rapport. Telle est celle de Hadji-Mourad, khan d’Avarie, d’abord dévoué à la Russie, et qu’un mécontentement jeta dans le parti de Schamyl, dont il a été l’un des principaux naïbs ; telle est encore la défection de Daniel Bek, sultan d’Yéliçoui, beau-père de l’un des fils de l’imâm. D’abord général-major au service russe, il se trouvait à Tiflis à l’époque où M. Bodensted séjournait dans cette ville et où il eut l’occasion de le rencontrer dans quelques salons. Nous connaissons aujourd’hui parfaitement les motifs de sa rupture, que l’auteur allemand n’avait fait que soupçonner d’après de vagues ouï-dire. Daniel Bek, accusé par un journal russe d’avoir vendu Schamyl pour une pension de 20,000 roubles et de vastes propriétés à Tiflis, a publié, il y a quelques mois, un mémoire justificatif dans lequel il explique sa conduite envers les deux partis qu’il a tour à tour servis, la Russie et l’imam. D’après les aveux de Daniel Bek, son mécontentement fut provoqué par les réformes administratives et judiciaires que le gouvernement russe entreprit d’introduire dans les provinces transcaucasiennes en 1840, et que le sénateur chargé de cette mission voulut étendre à ses domaines. Son amour-propre de prince souverain fut froissé : les rapports s’envenimèrent, des collisions éclatèrent entre lui et les autorités militaires de Djaro-Belokany et d’Yéliçoui, et le chef montagnard, au printemps de 1841, alla rejoindre Schamyl, qui le reçut à bras ouverts. Il lui apportait en effet un concours précieux, car Daniel Bek est un homme actif et d’expérience, et de plus, par l’antiquité et la noblesse de sa famille, il jouissait alors d’un immense crédit dans le Caucase. Depuis cette époque jusqu’en 1859, il est resté fidèlement attaché au sort de l’imâm [30].

Après avoir étudié les peuples du Caucase avant l’apparition du muridisme, il nous reste à connaître cette doctrine religieuse, les apôtres qui en ont été les propagateurs, la révolution sociale et politique dont elle a préparé l’avènement.


  1. Voyez, sur les forces militaires de la Russie dans le Caucase, la Revue du 15 juin 1860.
  2. Histoire, liv. Ier, ch. 203.
  3. Géographie, liv. XI.
  4. Histoire naturelle, liv. VI, ch. 5.
  5. Valerius Flaccus, Argonautiques, liv. Ier, vers 36-39.
  6. Les Peuples du Caucase, traduction de M. le prince de Salm-Kyrburg, p. 339.
  7. Histoire, liv. v, ch. 72-78. Voyez liv. III, ch. 93 et 94.
  8. Xénophon, Anabase, liv. V, ch. 4 et 5.
  9. Relation des Tartares Percopites et Nogaïs, des Circassiens et Géorgiens, dans Thévenot ; Relations de divers voyages curieux, Paris 1663, première partie.
  10. Depuis la cessation de la guerre, il y a dix-huit mois, dans le Daghestan, plusieurs voyageurs, dont quatre Français, ont parcouru ces montagnes ; mais aucune relation n’a été encore publiée.
  11. Ptolémée, Géographie, liv. V, ch. 9, § 19, et Pline, liv. VI, ch. 5.
  12. Voyage au Caucase, t. II, p. 379.
  13. Karamzin, Histoire de Russie, ch. VII, t. Ier, p. 173, et annotations, t. Ier, n° 387 et 388, sixième édition, Saint-Pétersbourg 1851.
  14. Texte ancien de Nestor, dans la Collection complète des chroniques russes, publiée par la commission archéographique, t. Ier, p. 63, Saint-Pétersbourg 1846, et dans l’édition de M. Miklosisch, t. Ier, p. 90, Vienne 1860. Le recueil des Chroniques russes, en y joignant celui des autres anciens documens édités par ordre du gouvernement impérial, forme un ensemble qui est aujourd’hui de 52 vol. in-4°.
  15. Stcherbatof, Histoire de Russie, t. Ier, p. 225 et 308.
  16. Le récit de cette expédition est donné par la chronique du monastère Voskrecenskii, ou de la Résurrection, dans la Collection complète des chroniques russes, t : VIII, p. 175. — J’ai suivi pour la position de Dediakov l’opinion de Klaproth Voyage au Caucase, t. II, p. 447-448, notes, comme me paraissant préférable à celle de Karamzin, qui place cette ville dans le Daghestan méridional.
  17. Dubois de Montpéreux, Voyage autour du Caucase, t. Ier, p. 76 et 77.
  18. Articles 11 et 14. — La convention additionnelle entre l’empereur de Russie et le sultan, annexée au traité de Paris, réduit les forces navales que chacune des deux puissances pourra entretenir dans la Mer-Noire à six bâtimens à vapeur de 50 mètres de longueur à la flottaison, chacun de 800 tonneaux au maximum, et à deux bâtimens légers à vapeur ou à voile de 200 tonneaux. — Nous n’avons point à nous préoccuper ici des raisons de haute convenance politique qui ont dicté cette mesure et l’ont fait accepter par la Turquie et la Russie, mais à signaler l’effet qu’elle a produit sur la police de la côte tcherkesse. Il est constant que les kotchermas turques y ont reparu aussitôt et que la contrebande a recommencé. On lit dans le Journal de Constantinople du 20 septembre 1860 : « Un navire a été attaqué près de la côte d’Asie par des bateaux circassiens. Ces pirates, après avoir tué ou fait prisonnier tout l’équipage, ont confié leur capture à sept d’entre eux, pendant que les bateaux se rendaient à terre pour amener d’autres montagnards et enlever plus promptement le butin. Peu de temps après qu’ils furent partis, un vent de terre s’éleva et poussa au large le bâtiment avec les montagnards restés à bord, et on ne sait depuis quel a été leur sort. »
  19. Le Caucase, journal de Tiflis, annonçait récemment qu’à l’exception de la partie montagneuse des districts de Simphéropol, Théodosie et Yalta, la Crimée est presque entièrement déserte, et que le petit nombre de Tartares qui n’ont pas encore quitté la péninsule se sont déjà munis de passe-ports pour partir au commencement du printemps. Les tentatives faites par les propriétaires pour embaucher des ouvriers dans l’Ukraine présentent de grandes difficultés, un laboureur de cette dernière contrée réclamant un salaire de 80 à 120 roubles argent par an, tandis qu’il était aisé autrefois de se procurer un Tartare pour 35 ou 45 roubles au plus.
  20. Description de la Kabarda, par M. le prince T. Baratof, dans le Caucase, journal de Tiflis, octobre 1860, article traduit dans le Journal français de Saint-Pétersbourg.
  21. M. de Gilles, Lettres sur le Caucase, Ire partie.
  22. Voyez le sceau du tsar Alexis Mikhaïlovitch dans le Voyage d’Adam Oléarius, t.1er, p. 254 de la traduction de Wicquefort, Amsterdam 1727, in-folio. Les mêmes titres sont reproduits dans la suscription d’une lettre de recommandation donnée par Louis XIV au père Avrillon, de la compagnie de Jésus, et adressée « au seigneur de tous les quartiers du nord, czar de Cartalinio, Grousinie, duc de Kabardin et duc des ducs de Circassie et Géorgie. »
  23. Prince T. Baratof, Description de la Kabarda.
  24. La barbarie et la pauvreté des Souanes ont protégé jusqu’ici leur indépendance. Un seul voyageur européen moderne, M. le général de Bartholomeï, s’est hasardé dans leur vallée : il a décrit dans une courte, mais substantielle et savante relation, les restes curieux de l’art géorgien que possède la partie de la Souanéthie qu’il a parcourue.
  25. M. de Gilles, Lettres sur le Caucase, p. 140-142.
  26. Pouchkin, Kavkazskii plénnik le Prisonnier du Caucase, chant Ier, vers 1-15.
  27. Cité dans les Lettres sur le Caucase, par M. de Gilles, p. 110.
  28. Un journal de Bruxelles, le Levant, en annonçant dans son numéro du 1er septembre 1860 cette insurrection, affirmait que l’aoûl de Veden avait été repris par les Tchetchenses malgré les efforts désespérés des Russes ; mais un fait qu’ignore ce journal suffit seul pour démentir cette nouvelle : c’est que l’ancienne résidence de Schamyl est maintenant le quartier-général du régiment d’infanterie de la Koura, et si bien fortifiée qu’elle peut braver toutes les attaques des montagnards.
  29. Nous l’empruntons à M. de Gilles, qui lui-même tenait ce chant de M. Ad. Bergé, de Tiflis.
  30. Pour se disculper de l’accusation dont il a été l’objet, Daniel Bek affirme qu’il était depuis dix jours auprès du général en chef, le prince Bariatinski, lorsque Schamyl tomba entre les mains des Russes. Il vit aujourd’hui interné à Tiflis, avec une pension annuelle de 4,000 roubles que lui fait le gouvernement. Si l’on s’en rapporte à son Mémoire justificatif, Schamyl aurait eu l’arrière-pensée de se soumettre un jour à la Russie, en stipulant pour lui les meilleures conditions, et il avait conçu en attendant, l’idée de se faire couronner roi des montagnes ; mais à la suite de la guerre de Crimée, il tomba dans un profond découragement, lorsqu’il apprit surtout que, dans les conférences du traité de Paris, il n’avait pas été question de ses affaires, et que la Turquie n’avait pas pris sa défense contre la Russie.