La Russie et l’Angleterre dans l’Asie centrale/01

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La Russie et l’Angleterre dans l’Asie centrale/01


LA
RUSSIE ET L'ANGLETERRE
DANS L'ASIE CENTRALE

LES RUSSES EN BOUKHARIE.

Les graves événemens survenus en l’Europe depuis un an n’ont pas absorbé l’attention générale au point de laisser passer inaperçus les faits qui viennent de s’accomplir dans l’Asie centrale, et qui ont si profondément modifié les conditions politiques de cette partie de l’Orient. Déjà il y a près de trente ans une situation analogue avait répandu dans l’Inde une panique qui poussa les Anglais, désireux de neutraliser les progrès de la Russie, à entreprendre cette expédition de l’Afghanistan qui fut aussi désastreuse dans-ses résultats qu’elle avait été impolitique et étourdie dans sa conception. Aujourd’hui, s’il faut s’en rapporter au ton général, de la presse anglo-indienne, la marche des armées russes sur l’Oxus et leur présence à cent cinquante lieues des frontières de l’Inde ne préoccupent que médiocrement l’Angleterre, peut-être même la préoccupent-elles moins que nous [1]. Sans rechercher la raison de ce revirement, je veux essayer de prouver trois choses dont je suis fermement convaincu : d’abord l’invasion, puis la conquête du Turkestan par les Russes n’a été qu’un acte de légitime défense ; elle n’est menaçante pour aucun intérêt européen, pas plus pour l’Inde anglaise que pour nous ; enfin, bien loin d’être une calamité pour les populations conquises, elle est la seule voie de salut ouverte à ces peuples, éternellement incapables de s’organiser et de se gouverner seuls.


I

Quand la Russie, il y a trois siècles, s’émancipa complètement de la domination tartare et détruisit le long du Volga les derniers états nés de l’empire mongol, elle se vit tout à coup appelée, je dirais presque condamnée à la conquête de la moitié de l’Asie. Les nomades, rejetés derrière l’Oural, humiliés et frémissans, gardèrent encore pendant de longues années l’espoir de prendre une revanche, et la Russie n’était point alors l’immense état qui s’étale sur la carte du vieux monde. Même sous Ivan le Terrible, ils prirent Moscou et le brûlèrent ; mais le châtiment ne se fit pas attendre, et la fameuse horde d’or disparut de l’histoire. A sa place, il ne resta que des tribus disloquées, sans connexion politique, qui renoncèrent à la grande guerre et se bornèrent à celle qui est la vie même du désert, la maraude et le vol du bétail. C’est ainsi que les Kirghiz (nom impropre donné dans presque tous les livres aux trois grandes hordes qui ne connaissent d’autre nom national que Kazaks ou Kaïzaks), les Kirghiz, dis-je, devinrent des voisins fort incommodes pour les sujets moscovites du pays d’Astrakhan, les Kalmouks d’une part, les Cosaques et les colons de la ligne d’Orenbourg de l’autre. Pour protéger ses populations pacifiques, la Russie dut obéir à la même nécessité qui, en Afrique, nous a poussés à aller toujours en avant, à conquérir Medeah pour couvrir la Mitidja, Laghouat pour couvrir Medeah, et Ouargla pour couvrir Laghouat. Les trois hordes furent atteintes l’une après l’autre au fond de leurs steppes arides, et une ligne de postes fortifiés, courant d’Orenbourg au lac Baïkal, sur une longueur égale à la distance de Barcelone à Pétersbourg, répondit à la Russie de la soumission des nomades et de la tranquillité de ses provinces orientales.

Voilà ce qu’était, il y a trente ans, la frontière russe du côté de ce que les cartes appelaient encore la Tartarie indépendante. Cette frontière était-elle, dans la pensée du gouvernement moscovite, quelque chose de temporaire ou n’était-elle destinée qu’à marquer un temps d’arrêt dans la conquête du Touran ? Je ne vois dans tout ce qui fut fait de ce côté jusque vers 1850 rien qui semble indiquer de la part du tsar Nicolas l’intention d’avancer plus avant vers le sud. Les armées russes étaient bien arrivées jusqu’à un assez beau fleuve, le Syr, et jusqu’à une mer intérieure, qui est l’Aral ; mais c’étaient là deux conquêtes qui ne semblaient point promettre : alors ce qu’elles ont tenu depuis. Le Syr, plein de bas-fonds, très sinueux, est d’une navigation difficile ; quant à la mer d’Aral, elle était cernée de tous côtés de déserts de sable rougeâtre (le kizilkoum) et n’offrait aucune base à un établissement sérieux. Même les plaines jadis si fertiles d’Ourghend, qui la limitaient au sud, étaient devenues, sous le gouvernement barbare des Ouzbegs de Khiva, un désert presque aussi désolé que le reste du pays. Créer une flottille dans l’Aral, c’était une entreprise coûteuse, car on ne pouvait la construire dans le pays même, et il fallait tout transporter pièce à pièce, à dos de chameau, à travers trois cents lieues de désert. Il est donc probable que les choses fussent restées dans un statu quo indéfini, si les princes turcomans, entraînés par une loi fatale de leur imprévoyante et incorrigible barbarie, n’avaient par d’ineptes agressions attiré l’orage qui semblait hésiter à fondre sur leurs têtes.

Je ne me dissimule pas que cette manière de poser la question heurtera en France beaucoup d’idées reçues et un certain courant d’opinion entretenu par des publicistes sincères, mais peut-être dépourvus d’informations complètes. Pour me faire bien comprendre, il importe de présenter un court tableau de ce monde barbare, menacé et déjà à demi absorbé par la Russie ; alors on pourra juger si c’est là un ordre de choses dont la disparition doive laisser des regrets bien vifs, ou susciter un blâme bien sévère contre la puissance qui l’aura renversé ou largement modifié.

Deux grandes races, d’aptitudes, d’énergie et de destinées fort diverses, se partagent aujourd’hui, comme il y a plus de quatre-mille ans, l’Asie centrale : ce sont les Iraniens et les Touraniens, ou pour employer des noms plus familiers au lecteur et d’apparence moins pédantesque, les Persans et les Tartares. Dans ces hautes régions, berceau de la race humaine, la question a été de tout temps posée entre l’agriculteur sédentaire et civilisé d’une part, le nomade pillard et anarchique de l’autre. Depuis que les études ethnographiques ont aidé à résoudre tant de problèmes historiques, chacun sait que les Iraniens et les Hindous sont les branches aînées de cette race aryenne à laquelle appartiennent presque tous les peuples européens. Le groupe iranien ne comprend pas seulement les habitans de la Perse moderne ; bien que ceux-ci ne connaissent pas d’autre nom national et collectif ; il embrasse de plus une masse ou plutôt une traînée de populations qui s’étendent jusqu’aux steppes de la Chine occidentale, et qui, sans avoir aucun lien politique avec la Perse, parlent des dialectes persans plus ou moins archaïques et plus ou moins mélangés de turc ou de thibétain. Les peuples turcs leurs voisins, avec cet esprit d’observation généralisatrice si commun chez les Orientaux, désignent tous les Iraniens, depuis le Tigre jusqu’à l’Oxus, sous le nom de Tadjick, dont l’origine et la signification ont été expliquées de diverses manière Le signe de race le plus distinctif des peuples tadjicks, aujourd’hui comme de toute antiquité, est la propension à la vie sédentaire et à l’agriculture ; c’est ce qui les sépare si profondément des sémites, dont Mahomet a bien traduit les instincts vagabonds et aventureux lorsqu’il disait en voyant une charrue : « Partout où entre cette machine, l’opprobre entre avec elle. »

Entre les Tadjicks vivant dans la plaine et les Touraniens errant dans la steppe et le désert salé, la guerre éclate du premier jour où ils se trouvent en présence. L’ancienne Perse, tant qu’elle fut civilisée et puissante, réussit à contenir les hordes de pillards faméliques qui voulaient fondre sur elle ; mais les victoires légendaires de Cyrus n’eurent aucun résultat comparable aux créations si rapides et pourtant si durables du jeune vainqueur d’Arbelles. Avec quelques milliers de vétérans, Alexandre fit cette grande colonie grecque qui fut le noyau du royaume de Bactriane, et l’on sait que ce royaume fut pendant cinq siècles l’avant-poste glorieux de la civilisation grecque dans la Haute-Asie. A leur tour, les Grecs faiblissent, et, pendant, que l’établissement du royaume parthe affirme en Perse la suprématie des nomades, la Bactriane et les principautés grecques de l’Indus disparaissent noyées dans un déluge de hordes scythiques : l’Asie centrale est livrée à l’anarchie la plus sauvage, et, lorsque l’islamisme apparaît, moins de dix ans lui suffisent pour porter son drapeau depuis les murailles de Ctésiphon jusqu’à celles-de Samarkande.

Il arriva aux califes ce qui était arrivé aux Séleucides, dont ils occupaient la place : leur empire, hâtivement constitué, tomba en morceaux dès le premier choc sérieux qu’il éprouva, et ces fragmens se trouvèrent assez grands pour former des états considérables. L’un des plus importans fut celui de Ferghana et Kharizm, qui comprenait au temps des croisades les villes riches, populeuses, industrieuses et savantes de Samarkande, Bokhara, Ourghend, dont la prospérité est pompeusement décrite par Édrisi et par tous les écrivains arabes du moyen âge. Pourtant le peuple qui dominait dans le Ferghana était une tribu mongole, les, Ouzbegs, qu’un heureux coup de main avait faits les successeurs des rois civilisés de l’antique Bactriane. Il était advenu aux Ouzbegs ce qui est arrivé bien souvent à des barbares soumettant un peuple amolli par la civilisation, c’est qu’entrés dans la vallée de l’Oxus avec les habitudes et les appétits de la vie sauvage, ils avaient été transformés et conquis par la civilisation même qu’ils semblaient être venus détruire. Cette heureuse transformation fut deux fois arrêtée par une révolution trop célèbre dans l’histoire de l’Asie : les Mongols restés dans les steppes et sous la tente se mirent, sous Djingiz-Khan d’abord, plus tard sous Timour, à refluer sur l’Asie occidentale, qu’ils inondèrent, et les Ouzbegs furent les premières victimes de cet effroyable déluge. Leurs villes furent saccagées, leurs mosquées et leurs collèges transformés en écuries, et eux-mêmes refoulés dans le désert, où ils retournèrent à la misère et à la barbarie d’autrefois. L’empire mongol d’ailleurs dura encore moins que celui des califes, et les exilés ouzbegs purent, vers la fin du XVe siècle, rentrer à Khiva et à Bokhara ; mais ils n’y rapportèrent presque aucun souvenir de leur première et éphémère civilisation. Les habitudes d’anarchie, de pillage et de violence auxquelles Ils avaient sacrifié pendant quatre siècles ne les quittèrent point, et rien de plus monotone et de plus brutalement fastidieux que l’histoire des khanats de Khiva, Khokand, Bokhara et Kondouz depuis près de trois cents ans. Gouvernemens absolus, guerres civiles à la mort de chaque émir, empoisonnemens et trahisons, révoltes de petits chefs féodaux, incursions de maraude décorées du nom de guerres extérieures : voilà ce qui remplit ces tristes annales jusqu’au jour où la turbulente étourderie des princes ouzbegs les amenait à se heurter à la puissance moscovite. Pour bien exposer le caractère et la véritable portée de cette lutte acharnée, il est nécessaire de donner, une idée explicite, de la situation politique et sociale des états touraniens. Je me bornerai pour cela au khanat de Bokhara, d’abord parce qu’il est aujourd’hui le seul en armes en présence de la Russie, en second lieu parce que, l’organisation des quatre khanats étant absolument identique, en décrire un suffit pour les faire connaître tous.


II

L’état de Bokhara, dont toute la partie orientale est encore absolument inconnue aux géographes européens, a pour frontières naturelles doux beaux contre-forts du plateau de Pamir, et se développe de l’est à l’ouest le long de deux grandes rivières parallèles, le Zerafchan (fleuve d’argent) et le Chehr-i-Sebz, qui ont cela de commun, qu’épuisées par d’innombrables saignées faites par les paysans riverains, elles vont finir dans deux petits lacs avant de grossir l’Oxus, vers lequel elles semblent se diriger. Inutiles à la navigation, elles ne le sont pas à l’agriculture, qui atteint sur leurs rives une assez grande perfection. La terre végétale, sans cesse accrue par l’apport alluvial de chaque année, sillonnée par les canaux d’irrigation et par les milliers de ruisseaux qui descendent des montagnes, lutte de fertilité avec les meilleurs sols de l’Asie centrale ; mais, dès qu’on a dépassé Bokhara et Karchi, les montagnes cessent, les dunes et les mamelons arides leur succèdent, les sables ont remplacé les terres noirâtres, les eaux ont disparu : c’est la steppe, l’affreux désert du sable rouge, limite naturelle opposée aux agrandissemens des émirs boukhares aussi bien qu’aux agressions qui peuvent les menacer du côté de Khiva où de la Perse. Cependant la puissance toujours croissante des sultans afghans de Kaboul a fait sentir aux princes de Bokhara la nécessité de s’assurer d’une partie du cours de l’Oxus, et ils ont occupé le long de ce fleuve une ligne de petites villes fortifiées, Termes, Kilif, Chardjui. Ce dernier point les a rendus maîtres de la grande route caravanière entre le Turkestan et la Perse, et par conséquent du transit d’une partie assez considérable de la Haute-Asie.

Toute la principauté mesure cinq mille six cents milles carrés, au rapport d’un savant voyageur russe, M. de Khanikof, qui l’a visitée il y a vingt-cinq ans, et compte deux millions d’habitans, répartis sur cinq ou six cents milles carrés de terres arables. Je crois ces deux chiffres un peu surfaits, le premier surtout. Des quatorze ou quinze villes que comprend la Boukharie, les deux capitales, Bokhara et Samarkande, comptent à elles deux moins de cent mille âmes : les autres sont des amas de quelques centaines de maisons renfermées dans des enceintes délabrées dont les brèches s’élargissent chaque hiver. Grâce à la persévérance qui distingue les populations agricoles et particulièrement les Tadjfcks des bords de l’Oxus, l’agriculture peut passer pour prospère en Boukharie, de même que la sériciculture, qui en est une dépendance ; mais c’est tout. Les prétendues industries du khanat se réduisent à de grossiers tissus de coton qui peuvent, grâce au bon marché, soutenir la concurrence avec les cotonnades de Manchester, et à une très petite quantité de soieries fabriquées par la corporation des Merwis (Persans émigrés de Merw), et qui s’écoulent parmi l’aristocratie indigène. Il y a en Orient un très grand nombre de cités qui ne vivent plus que sur leur passé, que notre ignorance routinière prend aisément pour le présent ; telles sont Ispahan avec ses palais, Chiraz avec ses jardins embaumés, Bagdad, dont le nom seul rappelle le souvenir de Haroun-al-Rachid et de tant d’illustres califes, cités glorieuses où le voyageur arrive l’imagination pleine des récits des Mille et une Nuits, pour se réveiller au milieu de ruines poudreuses et d’une misère matérielle moins profonde encore que la misère morale qu’elle recouvre. Bokhara et Samarkande ne font pas exception à cette règle. Déjà au XIIe siècle, au temps d’Édrisi, la décadence avait commencé, et Samarkande en ruine n’était plus qu’un riche entrepôt d’esclaves. Il me semble difficile d’évaluer à plus de un million deux cent mille âmes la population totale de la principauté : autrement l’on ne comprendrait guère que l’émir qui règne aujourd’hui, prêchant la guerre sainte et obligé de réunir toutes les forces disponibles de son khanat pour arrêter la marche victorieuse des Russes, n’ait pu mettre en ligne que quarante mille hommes à la journée d’Irdjar.

Le gouvernement de Bokhara est la pure monarchie d’après le Koran : un souverain absolu semi-pontife, car le livre saint ne lui impose d’autre devoir que de mettre son autorité suprême au service de la foi et d’être le bras séculier de l’islam. L’idéal d’un gouvernement musulman est tout à fait le contre-pied de ce que nous entendons par gouvernement dans notre société, où l’idée chrétienne n’a point enrayé le progrès de l’économie politique. De la vieille notion d’un certain absolutisme patriarcal qui ne devait de compte qu’à Dieu, nous en sommes arrivés par degrés à celle d’une magistrature héréditaire, investie de pouvoirs limités et définis, soumise à des devoirs multiples, gouvernant d’après le consentement des majorités et pour la protection des intérêts légitimes de tous. Ce contrat synallagmatique, passé sur le pied d’égalité entre un peuple et son souverain, est aux yeux du vrai musulman une monstruosité sans nom, l’œuvre d’une société d’où Dieu est absent. Qu’est-ce qu’un sultan ou un émir selon la vraie tradition de l’islam, selon le cœur du prophète ? C’est l’homme pieux qui remplit avec zèle les prescriptions extérieures du culte, qui veille à ce que la foi ne s’attiédisse pas, qui dote les mosquées, les tekés et les medressés (couvens et écoles théologiques), qui rend bonne justice à tous, et qui entreprend le plus souvent qu’il peut des djihad (croisades) contre les infidèles voisins de son territoire, chrétiens ou païens, les mettant à mort, et (ce qui est cent fois plus méritoire) enlevant de grands troupeaux d’esclaves qu’il convertit de force à la religion de la lumière. Voilà le vrai sultan, celui qui a le droit de prendre le titre de « colonne de la foi, » le plus glorieux qu’un souverain puisse rêver. Qui osera parler d’administration, d’impôt régulier, de balance de budget, d’industrie et de commerce à faire prospérer, de lois à soumettre à un parlement ? Le souverain, ombre d’Allah, à qui appartiennent toutes choses, est une sorte d’intendant et d’administrateur de la propriété divine : il a le pouvoir de prélever les impôts les plus exorbitans à la condition d’en affecter une partie au culte et surtout aux ministres de ce culte ; le reste lui apparient de droit et défraie son luxe personnel et celui de ses serviteurs particuliers. Cette façon d’entendre les questions de budget explique pourquoi les souverains de pays musulmans plus qu’à demi ruinés et qui s’épuisent de jour en jour, le schah de Perse, le sultan du Maroc, le vice-roi d’Égypte, sont personnellement les princes les plus riches du monde. Croit-on par hasard que cette richesse ainsi acquise scandalise beaucoup ceux qui en font directement les frais ? C’est plutôt le contraire qui pourrait les scandaliser. A moins d’avoir vécu dans l’intimité des Asiatiques, il est impossible de se faire une idée du mépris inouï où les derniers, sultans de Constantinople sont tombés aux yeux des vrais croyans avec leurs réformes, leur costume européen, leur tanzimat, leur diplomatie, leur liste civile et leurs ministres, et, quand je parle des vrais croyans, je veux dire tout le monde, à l’exception d’un petit groupe de fonctionnaires souvent intelligens, libéraux, dévoués à leur pays, mais sans aucune influence sur les masses, pas même sur la classe aisée d’où ils sont sortis.

S’il en est ainsi chez le peuple turc, qui est à coup sûr le plus honnête et le moins fanatique des peuples musulmans, que peut-t-on attendre de la sauvage Boukharie, où tout semble avoir conspiré pour créer le plus redoutable foyer de fanatisme de ce temps ? La principauté était encore au siècle dernier entourée de nombreux états orthodoxes. aussi puissans qu’elle, et avait d’autant moins d’intérêt à prendre en main la cause de l’islam que cette cause n’était nullement menacée dans le Turkestan, qui d’ailleurs reconnaissait tout entier la suzeraineté religieuse des sultans ottomans en leur qualité de successeurs des califes de Bagdad. Les événemens ont bien changé depuis. Les Chinois ont conquis la petite Boukharie, ils ont même exercé une suzeraineté temporaire sur une partie de la vallée de l’Oxus ; d’autre part, le khan de Khiva, malgré son autonomie apparente, gravite dans l’orbite de l’astre moscovite ; le Khokand, si riche et si florissant, est à moitié conquis, et ce qui est encore libre s’écroule dans l’anarchie ; enfin, pour comble de scandale, le padicha de Roum (de Turquie), cédant aux aux suggestions des Francs magiciens, a perdu par ses innovations tout droit à être le chef officiel de l’islam, et même sur le sol sacré de l’Arabie les hérétiques wahabites ont souillé le tombeau du prophète. Au milieu de tant de malheurs et de défections, Bokhara reste seul le refuge inviolé de la foi orthodoxe : à chaque coup reçu du dehors a répondu au dedans un redoublement de ferveur et de fanatisme.

Le père de l’émir actuel, Nasr-Allah (l’aigle de Dieu), sorte de Louis XI doublé d’Héliogabale, paraît avoir le premier inauguré à Bokhara ce système d’ascétisme gouvernemental Qui est aujourd’hui à son apogée. Ce fut pour lui une machine de guerre, rien de plus, car il n’avait nullement les vertus d’un apôtre. Il avait eu à compter avec l’esprit égoïste et turbulent de l’aristocratie locale des Sipahis ou Spahis ; il calcula judicieusement que le meilleur moyen de les détruire était de les dénoncer comme des musulmans tièdes, et de lancer sur eux la canaille ignorante et brutale des rues de Bokhara, convenablement préparée par quelques centaines de derviches et d’ulémas dont il disposait. La chose réussit à merveille : les Sipahis furent exterminés, et à leur place s’éleva un despotisme violent et rapace, qui, ayant commencé à gouverner par l’hypocrisie, dut continuer dans cette voie pour ne pas être débordé par le premier fanatique venu. La ville et la principauté entière furent pendant le long règne de Nasr-Allah une sorte de couvent régi par un terrorisme bigot dont je ne connais pas d’autre exemple contemporain. La moindre contravention au Koran, soit comme pratique extérieure, soit comme morale, était punie de mort. Le grand metteur en œuvre de ce terrorisme ne se piquait pas de logique, car il avait dans son ark (palais) un monstrueux sérail d’une centaine de jeunes garçons pris dans les meilleures familles de Bokhara, et dont la honteuse servitude n’avait d’autre terme que la passion satisfaite du despote.

Ce sauvage est mort il y a plusieurs années, et son fils, l’ardent Mozaffer-Khan, paraît mériter par sa moralité personnelle la popularité dont il jouit à Bokhara. Malheureusement c’est un fanatique sincère et convaincu, et il a trouvé bon de maintenir par ferveur le régime que son père avait inauguré dans un intérêt fort étranger au ciel. Toute la principauté est courbée sous un despotisme d’inquisition qui laisse bien loin derrière lui les souvenirs tragiques de la Sainte-Hermandad espagnole. Les rues et les bazars fourmillent d’espions ; chaque maison, pour ainsi dire, a le sien. Un brave bourgeois qui, au milieu de sa famille, prononcerait le nom de l’émir sans ajouter la formule consacrée : « que Dieu lui donne cent vingt ans ! » risquerait de se faire une mauvaise affaire. Un regard jeté dans la rue sur une femme voilée qui passe peut être puni de mort : le mehter ou second ministre à subi le dernier supplice pour expier un crime de ce genre. Le commandant en chef de l’armée, Charotik-Khan, prince de la famille régnante de Perse, s’était fait bâtir une maison décorée et meublée dans le goût élégant de son pays : il fut dénoncé et exilé comme ayant offensé Dieu par un luxe incompatible avec la piété. L’idéal de la ferveur musulmane, c’est une société établie sur le modèle d’un teke de derviches, à savoir une minorité d’oisifs vivant dans la contemplation et la prière, n’ayant que les besoins les plus élémentaires, et les satisfaisant aux dépens de la charité publique, c’est-à-dire, en fin de compte, aux dépens des classes laborieuses et productives.

Une circonstance toute spéciale fait qu’il n’en peut guère être autrement à Bokhara. Cette ville a toujours été, grâce aux saints tombeaux qui y attirent des pèlerins de deux cents lieues à la ronde, la capitale religieuse de l’Asie centrale. Ces pèlerins, qui arrivent chaque année par milliers, y laissent une sorte de résidu qui va grossir la population flottante des mosquées et des couvens de la ville, sans cesse augmentée par cette piété officielle et toute d’ostentation qui a poussé la plupart des émirs à bâtir ou à doter des édifices religieux. Ce n’est pas tout. La ville de Hazret, que les Russes ont conquise en lui donnant le nom de Turkestan, était dans le Khokand une Bokhara au petit pied à cause du tombeau du fameux théologien Kbodja-Ahmed ; les saints qui vivaient de ce pèlerinage se sont réfugiés à Bokhara, de même que leurs confrères des autres villes soumises par les armes du tsar dans le courant de l’année dernière. On comprend aisément que cette adjonction n’a pu s’opérer sans créer partout des froissemens et de redoutables fermens de fanatisme. Aux yeux de la masse du peuple, les progrès des Russes n’ont aucune importance politique ; c’est la question religieuse qui existe seule et qui enflamme partout les passions, surtout dans la capitale. Bokhara est devenue un club où cinq ou six mille énergumènes sans feu ni famille, presque sans habits, traitent et dirigent les affaires publiques avec les vociférations, les imprécations et tout le lyrisme désordonné de l’illuminisme. Ils poussent en avant l’émir, dont l’orgueil trouve son compte à ce rôle de pape armé de la foi en danger, et qui songe d’autant moins à résister à cette tourbe sacrée qu’elle est en somme plus forte que lui ; ils appellent aux armes la population marchande, qui reste indifférente, les paysans, qui sont plus faciles à entraîner, et les nomades, d’autant plus prompts à marcher qu’à leurs yeux une campagne dans les riches plaines du Khokand est à la fois une bonne action et une bonne affaire. Pourquoi se préoccuper de stratégie, de la force de l’ennemi, des moyens d’assurer le succès ? Les saints sont là pour assurer aux gens trop prudens que le fatha (premier verset du Koran), récité avec ferveur, suffit à faire taire les canons rayés, et à ceux qui demanderont une garantie plus personnelle on vendra pour quelques pouls un talisman qui émousse le sabre de l’infidèle et rend les balles plus inoffensives que les moustiques. Grâce à ce mode pieux d’entendre la politique mondaine, les affaires du ciel vont peut-être assez bien à Bokhara, mais celles de l’état sont déplorables : les Russes sont pour la seconde fois près de Samarkande, et les Afghans, avec leurs réformes impies et leurs bataillons vêtus de la tunique maudite des Francs, ont pris Balkh, Siripoul, Andikho, Schibergan, et tiennent la ligne de l’Oxus.

On peut soutenir le droit absolu d’un peuple à se suicider, et en vertu de ce beau principe on peut se récrier contre l’intervention d’un sauveur étranger, d’autant plus que ces sauvetages sont généralement peu désintéressés. Malheureusement ces peuples en dissolution sont presque toujours dangereux pour la prospérité ou la paix des pays limitrophes, et c’est le cas pour la Boukharie. Avant que les Russes ne fussent sur le Syr-Daria, il pouvait leur être indifférent qu’il se créât sur l’Oxus, loin de leurs frontières, un foyer de superstition ardente et de despotisme militaire, singulièrement redoutable à la sécurité des états musulmans du voisinage ; mais aujourd’hui la Russie a passé en quelque sorte par-dessus deux de ces états et se trouve directement en face de passions avec lesquelles on ne peut raisonner, car toute discussion est impossible avec des hommes qui n’opposent à la diplomatie, froide et sensée que les divagations du fanatisme. Dans le siècle de la guerre mathématique et des armes de précision, les Boukhares en sont encore aux contes bleus et aux miracles niais du Koran, au sabre à double lame des apôtres de l’hégire, et leur dernier mot est toujours une malédiction. Si la Russie est assez mal inspirée pour laisser son œuvre à moitié faite, elle doit s’attendre chaque année, principalement à l’époque du pèlerinage, à des insurrections religieuses dans ses provinces nouvelles, et elle se verra tôt ou tard obligée de recourir au remède radical devant lequel elle aura d’abord reculé, la suppression pure et simple de l’autonomie boukhare. Ce qui se passe en ce moment sur la frontière nord-ouest de l’Inde est de nature à servir de leçon : la présence sur cette frontière d’un agitateur religieux, l’akkond (marabout) de Svat, et les incursions répétées qui en sont la conséquence obligent le gouverneur-général à main tenir dans le cul-de-sac malsain de Peshawer neuf régimens de toutes armes, sans compter d’autres forces cantonnées à Kobat et à Bunno à portée d’appuyer les premières. Cette situation défensive et ruineuse, qui oblige à faire en moyenne une fois tous les trois ans une campagne pénible contre des ennemis insaisissables, sera forcément celle des Russes tant qu’ils se trouveront, avec une frontière mal définie, en face de Bokhara frémissante, haineuse, humiliée et toujours prête à la vengeance.

Une autre raison, qui tient plus directement au progrès général de la civilisation, nous fait désirer la chute de tout ce qui reste de ces états touraniens : c’est qu’il n’y a pas dans le monde un plus vaste théâtre de cette industrie immorale à laquelle les puissances européennes ont porté un assez rude coup en Turquie, je veux parler de la traite des blancs. On sait que les steppes arides qui courent de l’Oxus à la Caspienne sont parcourues par une population livrée en apparence à la vie pastorale, mais dont le gagne-pain le plus réel est la chasse aux hommes : j’ai nommé les Turcomans. Pour ces nomades, cette chasse aux hommes est une occupation régulière aussi naturelle, à leur avis, que l’est la pêche pour les habitans de notre littoral. De même que chez nous un lieutenant de louveterie annonce une battue plusieurs jours à l’avance et fait appel aux amateurs de bonne volonté, de même un Turcoman connu par d’heureux coups de main envoie dans les aouls voisins des cavaliers pour avertir qu’à tel jour, en tel lieu, il aura besoin de dix ou douze cavaliers de bonne volonté. Tous les jeunes gens, avides d’aventures s’empressent d’accourir, le chef leur expose son plan de campagne, et l’on va tomber à l’improviste sur quelque village du Khoraçan ou du pays d’Hérat, qui est pillé et saccagé en un tour de main. Tout ce qui résiste (le cas est assez rare) est poignardé ; hommes, femmes, enfans, sont liés, jetés en croupe ou forcés à coup de fouet de marcher devant les ravisseurs ; on met la main sur tout ce qui peut être emporté sans perte de temps, et les vainqueurs retournent au campement, où la répartition du butin se fait suivant les règles invariables du code turcoman. Les premiers jours, les captifs sont conservés au campement, où leurs parens ou amis viennent négocier leur rançon ; passé un certain temps, la plupart de ceux qui ne sont pas rachetés sont dirigés sur les marchés d’esclaves, parmi lesquels celui de Bokhara tient le premier rang.

Les naïfs pourront se demander comment des gens qui paraissent des sectateurs fervens de l’islamisme osent enfreindre si ouvertement la défense faite par le Koran de réduire leurs coreligionnaires en servitude. Le moyen employé pour tourner le texte de la loi fait plus d’honneur à l’impudence des Turcomans qu’à leur subtilité. Les Persans, aux dépens de qui ont lieu presque toutes leurs razziasi sont, comme on sait, du rite chiite, et par conséquent passent pour d’odieux hérétiques aux yeux des Turcomans, qui suivent le rite sunnite. On a trouvé des khadjas (docteurs) complaisans pour déclarer qu’un chiite, étant pire qu’un infidèle, doit être traité comme tel, et les bandits, heureux d’une décision qui met leur conscience à l’aise, la récompensent par des largesses judicieuses envers les interprètes de la loi. Parfois malheureusement, surtout quand c’est une caravane qui a été prise, les captifs sont des sunnites turcs ou ouzbegs ; alors, pour sauvegarder la règle, les malheureux prisonniers sont battus, assommés, torturés, jusqu’à ce qu’ils consentent à abjurer et à se déclarer chiites, moyennant quoi leur vente est parfaitement légitime. La chose est encore plus compliquée quand c’est un Hindou qui est pris. Pour attirer au Turkestan les riches caravanes de l’Inde, les anciens émirs avaient accordé aux sectateurs de Çiva et de Bouddha le privilège de l’inviolabilité en voyage, et ce privilège avait été respecté jusqu’à ces derniers temps. Aujourd’hui, quand un Hindou est pris, le « blanchissage » se fait de la façon la plus expéditive : on le roue de coups, on le force à se faire d’abord musulman, puis musulman chiite, et tout est en règle.

Les différends de la Russie avec Khiva avaient commencé à l’occasion de sujets russes enlevés par les Turcomans et vendus sur les marchés khiviens ; mais maintenant le khan de Khiva, châtié et contenu, a cessé de donner des sujets de plainte, et il n’y a plus que les Turcomans de la frontière du Khoraçan qui osent encore parfois enlever quelque matelot russe à l’angle sud-est de la Caspienne. Pour les tenir en bride, la Russie a fait occuper en face de la ville persane d’Asterabad l’îlot stérile d’Achourada, où elle maintient une flottille d’observation et fait avec impartialité la police de ces parages difficiles. Il y a dix ans, les Turcomans Teke, qui avaient eu la malheureuse idée d’enlever deux ou trois Russes, durent les rendre après avoir éprouvé pour la première fois, à leurs dépens, la portée des carabines européennes. En 1861, un goum de ces pillards avait fait une rafle de paysans persans près d’Asterabad. Le commandant d’Achourada, dans un moment de généreuse indignation, débarqua une poignée d’hommes qui poursuivirent les ravisseurs, leur infligèrent une rude correction et délivrèrent les prisonniers. Ce serait bien mal connaître les Persans et leur lâcheté fanfaronne que de croire qu’ils furent reconnaissans envers l’énergique voisin qui accordait à leurs nationaux une protection aussi opportune. Les ministres corrompus et cupides de Téhéran s’inquiétaient peu que quelques milliers de paysans fussent menés la corde au cou au marché de Bokhara ; mais il était pour eux de la plus haute importance que le peuple persan et le public européen continuassent à ignorer que le gouvernement du chah in chah (roi des rois) était parfaitement impuissant à protéger ses sujets contre quelques bandes mal armées. Une protestation bruyante fut adressée à Pétersbourg et communiquée au corps diplomatique contre l’officier russe qui avait osé faire acte de souveraineté dans un pays qui forme partie intégrante de la Perse. Le gouvernement russe, pour ne pas donner prise aux récriminations passionnées que pouvait éveiller cet incident, désavoua son agent ; toutefois il garda Achourada, et fit bien.

Pour se rendre compte de l’étendue du fléau et de la dépopulation des provinces persanes exposées aux incursions des Turcomans, il faut lire les récits des voyageurs qui ont vu le nord-est de la Perse avant ces cinquante dernières années et les comparer avec ce qui existe aujourd’hui. Le désert, qui jadis commençait seulement au pied de la ville populeuse et florissante de Merw, a aujourd’hui avancé vers l’ouest d’environ quatre-vingts lieues. Merw est une masse de ruines et n’a pas un habitant ; Asterabad, Meched, dont les banlieues fourmillaient il n’y a pas longtemps de villages et de maisons de plaisance, sont comme des villes assiégées d’où il est fort dangereux, à certaines saisons de l’année, de s’écarter pour aller faire une excursion de trois ou quatre milles dans la campagne. Des squelettes poudreux de bourgades qui existaient encore il y a quinze ou vingt ans et où le Turcoman seul vient aujourd’hui planter les piquets de sa tente couvrent la surface d’un territoire grand comme la moitié de la France, et le gouvernement imprévoyant qui régit le pays de Cyrus et de Nadir-Chah attend dans une inertie égoïste et stupide que le désert vienne toucher aux portes de Téhéran.

A ce fléau qui dépeuple et démoralise une grande région de l’Asie, il n’y a que deux remèdes à appliquer : poursuivre et détruire les chasseurs d’hommes, ou leur fermer le marché qui perpétue leur odieux commerce. Le premier moyen est trop rigoureux et d’ailleurs d’une exécution impraticable, tant que les brigands, chassés de leurs campemens autour de la Caspienne, auront pour points d’appui les steppes de la Boukharie et la complicité intéressée de leurs frères les Ouzbegs. Le second est seul efficace, et ne peut être atteint que par l’annexion pure et simple de Bokhara à l’empire russe. Il est de la dernière évidence que du jour où les Turcomans ne trouveront plus d’écoulement possible à leur marchandise humaine, ils ne feront pas par simple passe-temps des incursions qui leur offrent plus d’un danger ; car il arrive parfois que les paysans, réduits au désespoir, se défendent eux-mêmes, et les brigands qui tombent en leur pouvoir doivent s’attendre à d’effroyables représailles. Le Turcoman, je ne puis trop le répéter, ne travaille pas pour l’amour de l’art, et il faut bien renoncer aux phrases toutes faites et à l’admiration plus qu’ingénue à laquelle nous avons été accoutumés par les faiseurs de drame vulgaire et violent les panégyristes de la vie nomade et aventureuse. Antar et Kouroglou sont splendides dans la poésie turque et arabe, mais, vus de près, ce n’est rien de plus que des voleurs qui vont s’embusquer dans le steppe ou dans le désert pour enlever avec le moins de danger possible un chameau qu’ils vendent au marché 120 francs ou un enfant qu’ils vendent 500. Toute cette fausse poésie aboutit à une question de dividendes, et ces dividendes s’en vont en fumée le jour où ce marché est fermé : or il ne peut l’être que par des mesures radicales. Bokhara, vassale de la Russie, mais gardant son autonomie, verrait la contrebande d’esclaves s’exercer aussi largement dans son sein qu’elle s’exerce dans les quartiers de Constantinople, à nos portes, et tous les traités seraient éludés aussi cyniquement qu’ils le sont aux bords du Bosphore, La seule surveillance sérieuse, c’est celle qui sera exercée par les ispravniks du tsar parcourant les rues de Bokhara aussi paisiblement qu’ils parcourent aujourd’hui celles des petites villes de la Transcaucasie.

On objectera sans doute que la conquête ne pourrait avoir lieu sans blesser violemment les sentimens comme les intérêts de la population vaincue. J’admets l’objection pour un pays européen où il y a une nation, un sentiment national, un patriotisme enfin, parce qu’il y a une patrie ; je le conteste pour l’Asie en général, je le nie absolument pour Bokhara. Je ne puis saisir le lien qui existe entre la nombreuse population laborieuse, agricole et marchande de la Boukharie et son gouvernement fanatique, soutenu par quelques milliers de prétoriens que poussent en avant des centaines de derviches épileptiques. Dans toutes les villes du Turkestan, il y a deux élémens bien distincts : d’une part la masse travailleuse et productive, dépourvue de fanatisme, indifférente aux révolutions politiques, ne demandant qu’à vivre en paix sous le régime le moins oppressif possible, et d’autre part une oligarchie d’oisits, employés de l’état, prêtres, derviches, hadjis, appuyée sur une force armée qui n’est redoutable qu’à l’habitant paisible, et occupée jour et nuit des moyens de faire rendre à la masse imposable tout ce qu’elle peut produire. Il n’y a rien d’étonnant à ce que cette majorité, à coup sûr la plus intéressante, soit peu portée à risquer sa fortune et sa vie pour défendre un régime qui ne lui apporte qu’avanies et ruine. Aussi rien de plus naturel que de voir des villes momentanément occupées par les armes russes, comme Tachkend, s’émouvoir au bruit du départ des troupes moscovites et envoyer des députations au tsar pour le supplier de les admettre comme parties intégrantes de l’empire. Libre à des gens de bonne foi d’ailleurs, mais qui ne se méfient pas assez des thèmes tout faits, de voir là un mouvement factice ; je connais assez le pays pour être convaincu que ce mouvement est sincère et raisonné. Les marchands boukhares ne sont ni ignorans ni aveugles de préjugés : ils voyagent sans cesse en Russie, ils vont à Orenbourg, à Saratof, à la foire de Nijni-Novgorod ; ils voient l’administration russe dans ses rapports avec les marchands et les citadins, la sûreté des routes, la régularité des droits de douane ; ils se rappellent la tyrannie cupide et monacale qui les régit chez eux, les routes infestées de bandits avec la complicité de l’émir, les exactions douanières aux portes de chaque bicoque, et le résultat de la comparaison n’est pas précisément un redoublement de sympathie pour le gouvernement de Mozaffer-Khan.

Pour me résumer, la conquête de la Boukbarie terminée et régularisée serait le résultat le plus heureux pour tout ce qui en ce pays mérite notre sympathie et notre intérêt. Elle permettrait à la population productive et honnête de développer les inépuisables ressources de son territoire sous la protection intelligente et éclairée que j’ai vu donner en Transcaucasie aux classes paisibles délivrées de l’oppression des beys demi-brigands de Circassie. Ce qui souffrirait de cette révolution, ce serait l’émir, qu’on internerait à Toula, où on lui ferait une riche pension ; puis les soldats, qu’on verserait avec une haute solde dans les kirghiz de la ligne ; enfin les derviches, les moins intéressans de tous. Cependant, comme il faut que tout le monde vive, ils auraient la ressource d’aller au Turkestan oriental, que leurs confrères ont fait soulever depuis quatre ans contre la Chine, et qui flotte depuis ce temps dans une anarchie furieuse et sanglante qui est l’élément naturel de cette sorte de gens.


III

Je n’ai pas à revenir, après l’exposé aussi complet que vivant qui en a été fait dans la Revue, sur le détail des conflits qui ont amené la Russie de la mer d’Aral aux portes de Bokhara. Je dois cependant faire quelques réserves en ce qui regarde les événemens du Khokand et le caractère de l’intervention russe dans cet état. Le Khokand avait été conquis en 1840 par l’émir boukhare Nasr-Allah, et le khan vaincu avait été mis à mort par l’envahisseur, qui avait emmené à Bokhara le fils de la victime comme une sorte d’otage ; mais les cousins du défunt s’étaient réfugiés chez les Kirghiz, d’où ils revinrent à la première occasion réclamer le pouvoir et protester par les armes contre l’annexion. Ils réussirent à relever le trône khokandien, et s’y succédèrent tumultueusement et rapidement, grâce à une série de trahisons et d’assassinats qui enlevèrent aux populations tout respect pour un pouvoir aussi dégradé. Dans le cours de ces révolutions, la frontière russe fut souvent violée par des incursions des Khirghiz du Khokand contre leurs compatriotes soumis à la Russie, incursions protégées par la garnison khokandienne d’Ak-Mesched, sur le Syr-Daria. Le gouvernement russe réclama, mais ses représentations n’amenèrent que de nouvelles insultes, et en 1851, à la suite d’une nouvelle rafle de 75,000 têtes de bétail faite par les Khokandiens, il devint nécessaire de les châtier en rasant leur fort de Koch-Kurgan. Cette leçon ayant été inutile, le général Perowski frappa un coup plus énergique en prenant Ak-Mesched même en 1853, et en battant le 17 décembre de la même année une nombreuse armée d’Ouzbegs, qui laissèrent sur le terrain 2,000 morts et 17 canons. La guerre de Crimée, survenue à la même date, empêcha le gouvernement du tsar de continuer ces opérations : on se contenta de se maintenir dans les positions conquises, et on laissa le Khokand se débattre dans son anarchie intérieure.

Une nouvelle révolution avait éclaté dans ce malheureux pays à la suite du désastre du 17 décembre 1853. Le souverain évincé s’était réfugié chez le jeune émir de Bokhara, Mozaffer, qui, en sa qualité de descendant de Timour, avait l’idée fixe et présomptueuse d’être le conquérant de l’Asie centrale et le restaurateur d’un nouvel empire mongol. Il promit son appui au prince détrôné, le rétablit dans ses états les armes à la main, et les deux khanats se trouvèrent de fait réunis dans les mains imprudentes de l’émir. Pendant ce temps, les agressions contre la Russie avaient continué, et les Boukhares de Mozaffer, occupant le Khokand à la suite de l’intervention, avaient pris une large part à ces hostilités. Aussi les représailles tombèrent-elles sur les uns et les autres. Dès 1861, les Russes prirent et détruisirent le fort ennemi de Yeni-Kourgan sur le Syr ; puis, après de nouvelles provocations, ils marchèrent au sud sur une ligne parallèle au fleuve, lentement, sûrement, en conservant toujours leurs communications avec la flottille à vapeur qu’ils y avaient organisée. Leurs opérations n’eurent une certaine activité qu’à partir de 1864. Ils prirent Hazret-Turkestan, dont ils firent le chef-lieu de leurs conquêtes projetées ; puis Tchemkent fut promptement enlevée, et la ville populeuse de Tachkend menacée à son tour.

Les premiers succès des Russes n’avaient pas effrayé Mozaffer ; il y avait vu au contraire une excellente occasion d’affermir son prestige dans le Turkestan en se portant comme le champion officiel de l’islam menacé par les infidèles, et après avoir prudemment réclamé et obtenu qu’on lui livrât le jeune khan de Khokand, encore mineur, il expédia à la ville de Tachkend un renfort qui n’empêcha pas cette place de tomber au pouvoir du général Tchernaïef. Peu après, il occupait Khodjend et envoyait au général russe une sommation insolente d’évacuer les parties du khanat qu’il avait conquises, menaçant, en cas de refus, de se mettre à la tête de tous les musulmans et de commencer la guerre sainte. A cette provocation, le général russe répondit par un refus formel et par une mesure au moins inutile, l’arrestation de tous les sujets boukhares, qui se trouvaient au nombre de 138 dans la province d’Orenbourg. Il faut ajouter toutefois que cette mesure fut rapportée presque aussitôt ; d’ailleurs, comme moyen d’intimidation, elle manquait complètement son but. C’est mal connaître les princes orientaux que de supposer qu’ils puissent s’inquiéter du sort de ceux de leurs sujets qui tombent aux mains d’un ennemi, à moins que ces otages n’appartiennent à leur propre famille. Ce qui arrêta plus efficacement l’émir, ce fut une insurrection qui éclata à Chehr-i-Sebz, dans le sud-est de Bokhara, et qui le força de rétrograder. Il songea alors à négocier pour détourner le coup qui le menaçait au nord, et envoya au quartier-général russe un agent qui avait déjà rempli en 1859 une mission à Pétersbourg, le khodja Nadjimit-Dîn ; il le chargeait un peu tardivement d’aller notifier au tsar son avènement au trône de Boukharie, et par occasion de régler à l’amiable les difficultés survenues.

Nadjimit n’était pas le premier agent boukhare qui eût été envoyé en Russie : dès 1836 et à diverses reprises durant les années suivantes, l’émir Nasr-Allah avait fait au tsar des avances qui avaient été acceptées avec un certain empressement. Par une inconvenance assez générale chez les souverains musulmans lorsqu’ils traitent avec des puissances chrétiennes, le divan de Bokhara avait député à Pétersbourg un officier d’un rang très inférieur, un karaoul-beg (officier préposé à la garde d’une des portes de la ville), et le grand-vizir ou kuch-beg s’était vanté publiquement de cette grossièreté, disant à qui voulait l’entendre que le chef des croyans ne devait rien de plus à des infidèles. La Russie, alors en collision avec Khiva, inquiète de la prochaine intervention anglaise dans l’Afghanistan, feignit d’ignorer cette circonstance, et se montra dans l’acceptation du portier-plénipotentiaire plus coulante qu’elle ne l’eût été dans d’autres circonstances ; mais précisément en 1865 d’autres circonstances étaient survenues, et le général Krijanovski déclara à Nadjimit qu’il était inutile qu’il allât plus loin, et que lui Krijanovski avait les pleins pouvoirs de l’empereur pour régler toute affaire relative à l’Asie centrale. Nadjimit en référa à l’émir, qui envoya alors au général Tchernaïef (remplaçant le lieutenant-général Krijanovski) un de ses confidens, un certain Hiram-Khodja, chargé de se plaindre que son ambassade au tsar blanc (ak tsar) eût été indûment retenue sur le Syr, et, pour preuve de ses bonnes dispositions, demandant l’envoi à Bokhara d’une mission russe en retour de celles qu’il avait lui-même dirigées sur Pétersbourg. Le général russe, pleinement convaincu de sa bonne foi, chargea un des représentans les plus illustres de la science officielle, l’astronome Struve, alors en mission scientifique à Turkestan, d’aller, accompagné de trois officiers, porter verbalement à l’émir des assurances pacifiques et régler les difficultés pendantes sur la frontière. Les envoyés, à peine arrivés à Bokhara, furent brutalement jetés en prison. La conduite subséquente de l’émir autorise à penser que cette violence fut préméditée, et qu’il voulait garder les envoyés russes comme otages jusqu’à ce que son agent fût autorisé à se rendre à Pétersbourg. Quoi qu’il en soit, ce calcul fut déjoué par le général Tchernaïef, qui réclama la mise en liberté sans condition de ses agens, et, pour appuyer sa réclamation, il passa le Syr à Tchinaz le 11 février 1866 à la tête d’un petit corps de deux mille hommes pourvus de seize pièces de canon. Il marchait droit sur Samarkande à travers une steppe absolument dépourvue d’eau qui ne finissait qu’à la frontière boukhare.

Tout ce pays est si mal connu, et les cartes les plus détaillées (sans en excepter les publications de la société géographique de Russie) sont tellement vagues et incohérentes qu’il est très difficile de suivre l’itinéraire du général tel qu’il a été officiellement publié. D’après les cartes, la route de Tchinaz à Samarkande passe par les petites villes de Naou, Oratupa, Zamin et Djizak, les deux dernières appartenant à la Boukharie. Si, pour tourner les villes fortifiées de Naou et Oratupa, le corps expéditionnaire a un peu tiré sur la droite, il a dû, toujours dans l’hypothèse où les cartes ne seraient pas absolument fantastiques, traverser au nord-ouest d’Oratupa la rivière assez importante d’Alti-Œli- (les six sources), qui se perd dans les sables non loin de Zamin. Le rapport du général Tchernaïef dit pourtant en propres termes qu’on ne trouva d’eau qu’à Djizak, où l’on arriva le 17 en sept marches forcées. Le général profita même de cette pénurie pour répondre par une fin de non-recevoir à un message qu’il reçut de l’émir le 12 au soir, message qui l’invitait à suspendre sa marche en lui promettant la mise en liberté de M. Struve et de ses compagnons. Se défiant à bon droit de la loyauté de Mozaffer, le général répondit verbalement qu’il ne pouvait s’arrêter au beau milieu de la steppe et qu’il ne négocierait qu’à Djizak, premier endroit où il trouverait de l’eau. Il est vrai qu’arrivés à Djizak, les six escadrons de cavalerie du corps expéditionnaire manquèrent de fourrage ; il fallut donc opter promptement entre deux partis, celui d’enlever Djizak d’un coup de main et de marcher sur Samarkande, ou celui de battre en retraite. Le premier eût été un acte de folie, le second fut adopté ; le général Tchernaïef repassa le Syr. Ainsi se termina une expédition hardie, mais faite avec des moyens trop limités pour aboutir à autre chose qu’à un mouvement en arrière, et dont le motif stratégique par conséquent n’est pas bien clair pour nous. En face d’ennemis vantards et pleins d’exaltation factice comme les Boukhares et leur prince, les Russes ne devaient marcher en avant qu’à la condition de ne pas reculer. L’effet moral de cette campagne avortée fut très défavorable aux armes moscovites. Mozaffer, qui s’était montré hésitant et irrésolu lorsque les Russes étaient à trois étapes de Samarkande, reprit courage en les voyant battre en retraite, recommença activement ses préparatifs de guerre, et couvrit de ses guérillas les environs de Tachkend et même les routes de Tchemkent et de Turkestan.

Les Russes de leur côté ne restaient pas inactifs. Le général Romanovski, qui avait succédé à Tchernaïef, avait fait venir de l’Aral les steamers Perowski et Syr-Daria, qui remontèrent le Syr jusqu’à Tchinaz et repoussèrent à diverses reprises les guérillas embusquées sur les rives. Le 18 mai, on reçut à Tachkend l’avis que l’émir lui-même approchait avec une armée composée de cinq mille serbaz (soldats réguliers), tous ou presque tous tadjicks des villes, et un contingent mal armé de Kirghiz évalué à trente-cinq mille hommes. Romanovski n’hésita pas à marcher contre cette masse avec deux mille hommes, dont un quart de cosaques : des deux côtés, l’artillerie était égale comme nombre de pièces, une vingtaine pour chaque armée. Les Russes atteignirent le premier jour, par une chaleur étouffante, le village de Ravat, à 30 kilomètres de Tachkend et à cinq lieues seulement de la plaine d’Irdjar, où l’émir avait pris position.

Le 20 mai au matin, la cavalerie boukhare se montra en masses confuses en face des escadrons russes, et la bataille commença. Ce ne fut d’abord qu’une série d’escarmouches sans résultat appréciable. Vers midi, l’artillerie engagea le feu, et l’infanterie russe marcha droit sur le village d’Irdjar pendant que des masses de cavalerie ennemie la chargeaient de face et de flanc avec une grande impétuosité. Le mouvement de cette colonne, gêné d’ailleurs par la nécessité de défendre les bagages, fut si lent quelle n’arriva qu’à cinq heures en face de la position occupée par l’émir et son artillerie. Celle-ci ouvrit un feu violent auquel l’artillerie légère des Russes répondit avec un certain succès. Au bout d’une heure, comme un peu d’indécision se manifestait dans les rangs de la cavalerie boukhare, le général Romanovski lança toutes ses troupes contre les retranchemens de l’émir, qui furent enlevés avec beaucoup de résolution : les artilleurs ennemis furent passés à la baïonnette, et six pièces russes, mises en position sur les retranchemens conquis, couvrirent de leur feu les lignes intrépides, mais décimées et démoralisées des Boukhares. Un renfort arrivé fort à propos aux Russes sous le commandement du colonel Kraievski contribua, par sa présence et par quelques coups de ses pièces rayées, à disperser l’ennemi, qui tenait encore, et qui, une fois en fuite, ne s’arrêta pas même à défendre ses deux camps échelonnés sur la route du sud. Le premier fut occupé le soir même, l’autre le lendemain matin : on trouva la tente de l’émir pleine de tapis, de divans et de tout l’assortiment du luxe asiatique. L’émir lui-même ne s’arrêta qu’à Djizak, où il arriva suivi seulement de deux mille cavaliers et ayant abandonné sur la route les deux seules bouches à feu qu’il eût réussi à emmener. Il laissait sur le champ de bataille un millier de morts et aux mains des vainqueurs dix canons et un énorme matériel de guerre ; Ce fut là la bataille d’Irdjar, qui décida en quelques heures du sort de la moitié du vaste pays en litige.

Romanovski ne perdit pas de temps pour mettre à profit cette brillante victoire. Comme son prédécesseur à Djizak, il se trouvait en face d’une alternative fort grave : ou marcher en avant et poursuivre un ennemi démoralisé, ou continuer patiemment, ville par ville, la soumission du Khokand. Le second parti était le plus effacé, mais le plus sûr et le plus utile. Même avec l’adjonction du petit corps de Kraievski, le corps expéditionnaire ne dépassait pas deux mille six cents hommes. Il n’avait évidemment pas à craindre une seconde lutte en rase campagne, il n’eût pas eu de difficultés sérieuses à forcer les remparts délabrés de Samarkande et à s’y établir en attendant le moyen de marcher en avant ; mais c’était jouer une partie très hasardeuse. D’Irdjar à Samarkande, on compte environ quatre-vingt-dix lieues, des routes difficiles commandées par cinq forteresses occupées par l’ennemi, une steppe de vingt lieues de parcours entre Oratupa et Zamin, et un défilé facile à défendre à une étape après Djizak. L’armée russe, arrivée à Samarkande, trouvait aisément à vivre dans un pays plantureux et peu disposé à la recevoir en ennemie ; mais d’autre part l’émir n’était pas assez découragé pour ne pas continuer la lutte, et si son armée avait littéralement fondu après Irdjar, comme toutes les armées orientales après une défaite, elle pouvait se reconstituer en huit jours et venir couper les communications du corps russe avec le quartier-général de Tachkend ; La chose était d’autant plus facile que c’était surtout l’infanterie régulière qui avait souffert à Irdjar, et que la cavalerie kirghize restait à peu près intacte. Ce n’est pas tout. J’ai fait comprendre plus haut la répulsion de la classe bourgeoise de Khokand et de la Boukharie pour la tyrannie de Mozaffer et la sympathie raisonnée qu’elle éprouvait pour les Russes. Chaque pas en avant et chaque ville occupée fournissaient à cette sympathie une occasion d’éclater, et par la même raison une retraite nécessitée par l’avortement d’une invasion irréfléchie aurait eu le grave inconvénient d’exposer aux vengeances des Boukhares les marchands, les chefs de corporations et les agens municipaux qui se seraient compromis par leur démonstration en faveur des « infidèles. » Ils eussent été pillés d’abord, car presque tous étaient riches, et leur vie même eût couru les plus grands dangers. Toutes ces raisons militèrent en faveur de la seconde alternative. Le général Romanovski passa le Syr, et six jours après la bataille il occupait Naou sans brûler une cartouche, passait deux jours à mettre la ville en état de défense, et le 29 mai 1866 il se présentait devant Khodjend.

Cette place forte était après Khokand la plus importante de la principauté autant comme situation stratégique que comme position commerciale. Elle est placée au coude que fait le Syr en sortante la magnifique plaine de Khokand au moment où il atteint la limite orientale du grand désert de Kharizm : cinq routes caravanières qui y aboutissaient, celles de Samarkande, Khokand, Namendjan, Tachkend et Khiva, en faisaient le point le plus central du commerce du Turkestan avec la Perse, l’Afghanistan, la Russie, l’Inde et la Chine. Les révolutions multipliées qui avaient affaibli les liens du Khokand avec les provinces vassales avaient permis à Khodjend de se créer une certaine autonomie et de fermer souvent ses portes aux gouverneurs nommés par le khan ou par l’émir de Bokhara. Les Khodjendis, fiers de cette liberté nouvelle, se vantaient de n’avoir jamais été conquis, grâce à la force de leurs remparts, qu’ils avaient toujours soigneusement maintenus en bon état, et qui consistaient en une double enceinte d’environ un myriamètre de développement, garnie de tours et de barbettes avec une seule solution de continuité à l’angle nord-est, naturellement défendu par le lit du Syr-Daria.

Les Russes se présentèrent le 29 mai en deux corps, qui prirent position, le premier à cinq verstes (cinq kilomètres) de la ville, sur la route de Bokhara, l’autre sur la rive, droite du Syr. Les habitans, à leur approche, avaient fait d’énergiques préparatifs de défense : ils avaient, au moyen de barrages, inondé les approches. de la cité, fait rentrer dans la place la population de la banlieue et abattu les arbres, buissons et plantations qui pouvaient gêner l’action de l’artillerie. Les parlementaires qu’envoya Ronianovski furent reçus à coups de fusil. Après une reconnaissance faite simultanément par les deux corps et qui occupa toute la journée du 30, le général compléta l’investissement de la place en portant un fort détachement à deux milles à l’est de la ville pour couper les communications avec Khokand. A peine l’opération fut-elle terminée que de nombreux corps khokandis se montrèrent dans la plaine, essayant de provoquer une levée en masse des paysans, et de pénétrer dans la ville à la faveur de la nuit, tentative qui réussit en partie.

Le 1er juin, les Russes, qui avaient mis en batterie 2 mortiers et 18 pièces de campagne, ouvrirent un feu violent qui dura tout le jour et parut faire beaucoup de mal à la ville, où de nombreux incendies éclatèrent successivement. Le lendemain à trois heures, du matin, comme les colonnes d’assaut entraient dans les faubourgs, une députation du commerce de Khodjend, sous la conduite du khodja Hazamut, l’un des membres les plus considérés de la corporation des marchands, vint présenter sa soumission. La colonne suspendit sa marche en conséquence et reprit sa position un peu en arrière, pendant que la députation rentrait en ville, accompagnée de parlementaires russes. Malheureusement le parti de la paix, dont le khodja était l’organe, se trouva débordé presque aussitôt par celui des fanatiques, appuyé des bandes khokandiennes, et qui avait à sa tête les ak-sakal, (barbes blanches), c’est-à-dire les conseillers municipaux de la cité. Les parlementaires russes furent reçus comme le 29 mai à coups de fusil, Hazamut, fut emprisonné avec ses deux collègues, Kazi-Khan et Kazi-Kalian, et l’heure de midi, fixée par Romanovski comme dernier délai pour la reddition de la place, s’étant écoulée sans amener de solution pacifique, le bombardement recommença et dura jusqu’au 5 dans l’après-midi avec une vivacité soutenue. Le 5 au point du jour, les colonnes d’assaut furent formées une seconde fois. Le général russe avait reconnu que le point le plus favorable, pour l’attaque était la solution de continuité dont j’ai parlé plus haut, non loin de la porte de Naou, et ce fut sur ce point qu’il lança les troupes, après avoir porté un peu en arrière de cette porte un corps de réserve sous les ordres du major Nazarof.

Les Russes, bien masqués par les inégalités de terrain, les maisons et les jardins du faubourg, de Kalé-Naou, s’avancèrent sans être découverts jusqu’à un ravin situé à 300 mètres de la place, et mirent promptement en batterie quelques pièces qui éteignirent le feu des assiégés et endommagèrent la barbette de Naou. A trois heures, la brèche était praticable : les colonnes d’assaut poussèrent un hurrah auquel répondirent les colonnes de renfort étagées en arrière, les échelles furent apposées, la compagnie d’infanterie conduite par l’intrépide capitaine Baranof escalada le rempart, enfonça les portes, puis, appliquant les mêmes échelles à la deuxième ligne de fortifications, elle l’esescalada avec la même promptitude. La réserve du major Nazarof et le reste de l’infanterie suivirent sans obstacle, et, se répandant le long des remparts conquis, passèrent à la baïonnette les artilleurs ennemis. La conquête de la ville était dès lors assurée ; mais, grâce à l’énergique et indomptable résistance des Khokandiens, la lutte était loin d’être finie. Retranchés dans les maisons, dans des rues étroites, derrière des barricades improvisées, ils se battirent admirablement ; toutefois l’imperfection de leur armement neutralisait l’effet de leur bravoure. A sept heures, le feu languissait déjà : il cessa tout à fait dans la nuit. Hors de la ville, un corps de quelques centaines d’hommes essaya un coup de main contre les troupes russes restées à l’extérieur, et fut repoussé avec des pertes graves. Le 6 au matinales ak-sakal venaient rendre sans condition les clefs de la ville. S’il faut en croire le rapport officiel de Romanovski, cette conquête n’aurait coûté aux Russes que soixante-dix hommes hors de combat, tandis que l’ennemi aurait perdu deux mille cinq cents hommes tués, sans compter plusieurs centaines de blessés qui trouvèrent des soins empressés dans les ambulances moscovites.

Malgré les sympathies dues au courage avec lequel la garnison khokandienne défendit Khodjend, il est impossible de nier que la population civile de cette place témoigna une extrême répugnance pour une guerre qui n’avait d’autre but que de lui donner des maîtres. Or, maître pour maître, elle préférait encore celui qui lui offrait le plus de garanties d’ordre, de paix et de gouvernement régulier. Le même sentiment éclatait deux mois après dans la démarche spontanée par laquelle les bourgeois de Tachkend signaient une adresse au tsar pour demander d’être incorporés purement et simplement à l’empiré. Si en effet les Russes venaient à traiter avec Mozaffer et à lui céder, moyennant d’autres compensations, les districts consuis dans le courant de l’année, les gens de Tachkend devaient, à la rentrée des émigrés et des bandes boukhares, s’attendre à un régime d’effroyables proscriptions qui eussent atteint tous les hommes paisibles qui avaient été en contact quelconque avec les « infidèles » pendant l’occupation. Les mêmes faits s’étaient produits à Kàchgar neuf ans auparavant, lors de la surprise de cette ville par une bande de fanatiques khokandiens et des longs massacres qui avaient suivi cette révolution, massacres dans lesquels, pour le dire en passant, l’illustre voyageur Adolphe Schlagintweit avait perdu la vie. Les Tachkendis avaient de la mémoire et ne tenaient pas à être mis en coupe réglée par les prétendus patriotes aux ordres de Mozaffer.

Celui-ci avait relâché les envoyés russes, mais ne songeait nullement à traiter avec les vainqueurs d’Irdjar. Il comptait moins sur ses propres ressources que sur quelque diversion inattendue ; il l’espérait avec une obstination qui faisait plus d’honneur à son énergie qu’à sa connaissance de la situation politique du monde européen. Persuadé comme tous les Turcs que les souverains de l’Occident ne sont que des krals (rois) vassaux de la Sublime-Porte, il avait, dès le mois d’octobre 1865, envoyé au sultan Abdul-Aziz une députation chargée de provoquer une démonstration quelconque de la Porte en sa faveur. La réponse de sa hautesse dut lui faire tomber les écailles des yeux ; il fallut alors chercher ailleurs. Le souvenir des compétitions rivales entre la Russie et l’Angleterre, compétitions qui s’étaient produites à la cour de son père de 1837 à 1840, devait l’amener tout naturellement à s’adresser au gouvernement de l’Inde ; mais cette démarche coûtait trop à son orgueil fanatique. Pendant qu’il hésitait, le comte Dachkof, nouveau commandant des forces russes au Turkestan, poursuivait rapidement les succès obtenus par Romanovski. Le 2 octobre, il emportait d’assaut Oratupa, et en novembre les troupes du tsar, franchissant pour la seconde fois la frontière même de Bokhara, attaquaient Djizak et s’y établissaient solidement. Je crois inutile de donner le détail de ces deux opérations : ce fut comme à Khodjend une prise presque au pas de course de l’enceinte fortifiée, suivie d’une mêlée sanglante et furieuse de rue en rue. La perte des Russes fut de deux cents hommes à Oratupa : à Djizak, elle fut également considérable. Bien que cette dernière ville ne soit qu’à trois petites étapes de Samarkande, nous n’apprenons pas que le comte Dachkof ait marché en avant. La résistance acharnée opposée aux Russes par un ennemi qui n’a marché depuis deux ans que de désastre en désastre et qui ne songe pas à demander grâce a dû les confirmer dans leur stratégie prudente et les faire renoncer aux coups hardis et aventureux.

Quant à l’émir, la prise de Djizak a mis fin à ses hésitations ; il a envoyé un agent à Calcutta pour invoquer l’aide ou l’intervention du gouvernement anglo-indien. L’agent s’en est retourné en février dernier, n’ayant naturellement obtenu que ces assurances d’une courtoisie banale qui servent en diplomatie à déguiser un refus. Les dernières nouvelles arrivées en Europe le 2 avril mentionnent un fait des plus désastreux pour la cause de l’émir : une insurrection a éclaté pour la seconde fois à Chehr-i-Sebz, ville de vingt-cinq mille âmes située à six journées au sud de Samarkande, et les habitans, suivant l’exemple de ceux de Tachkend, ont envoyé des députés au général russe pour demander l’annexion de leur ville et de la province à l’empire du tsar. Chebr-i-Sebz est une ville historiquement plus importante que Bokhara : patrie du fameux Timour, elle a été pendant quelques années la capitale du Centre-Asie ; elle s’en souvient toujours, se résigne difficilement à la suzeraineté de Bokhara la sainte, et il n’y a rien d’étonnant qu’elle ait profité des difficultés qui assiègent l’émir pour concourir au démembrement de la principauté. La province qui se donne si inopinément au tsar est une longue vallée d’une surface égale à celle de quatre de nos départemens. Elle est fertile, bien arrosée, se développe entre deux chaînes de montagnes qui lui font une défense naturelle, et elle compte au moins deux cent mille habitans, presque tous agriculteurs. Que fera maintenant la Russie de ce don volontaire ? Si elle l’accepte, elle est obligée de prendre, au moins Samarkande et la moitié de la Boukharie pour assurer ses communications avec ce poste avancé, d’où elle atteindrait en quelque marches les bords de l’Oxus, qui sont, dit-on, le point de mire de sa patiente ambition. Ce serait par suite le coup de grâce pour le gouvernement de Mozaffer. Discrédité par ses revers, furieux et impuissant, réduit pour toute souveraineté à deux villes, Bokhara et Karchi, à la merci d’énergumènes qui le dénonceraient comme l’artisan des malheurs publics pour empêcher le peuple de leur en demander compte à eux-mêmes, Mozaffer dissimulerait encore quelques années et finirait par quelque folle tentative qui n’aurait d’autre résultat que d’amener le gouvernement du tsar à mettre fin par un simple ukase à l’autonomie de la Boukharie.

Le lecteur qui m’a suivi avec quelque attention dans le cours de cette étude peut se faire une idée du spectacle que présentant les petits états du Turkestan en 1867. La situation de la Boukharie résume assez bien celle des divers khanats voisins que les événemens politiques n’ont pas amenés aussi directement sous nos yeux. Des princes abrutis par une éducation grossière, affolés par le pouvoir absolu, instrumens passifs, ineptes et brutaux de quelques sociétés de derviches vagabonds et déguenillés qui n’ont d’autre profession sociale qu’une dévotion épileptique, et d’autant plus ardens à hurler la guerre sainte qu’ils n’ont rien à y risquer, une soldatesque mal armée, mal payée et mal nourrie, que la maraude indemnise de ses privations, enfin, pour nourrir tant de parasites avides et malfaisant, la classe laborieuse, — paysans, marchands, — qui forment les dix-neuf vingtièmes de la population, mais qui ne comptent absolument pour rien dans le gouvernement, — ne sont considérés que comme une masse taillable et exploitable, ne vivent que sous le coup d’avanies incessantes et la terreur d’avanies à venir, ne voient de remèdes à leurs maux que dans l’invasion étrangère et dans la domination d’un peuple que leur foi leur ordonne de haïr : — voilà l’ordre social que défendent sans s’en douter les avocats convaincus des nationalités asiatiques. Certes le principe des nationalités est excellent ; mais, pour qu’il y ait une nationalité, il semble qu’il faut d’abord qu’il y ait une nation, et il y aurait certainement un peu d’ingénuité à chercher vers les sources de l’Oxus quelque chose d’analogue à ce que nous entendons par ce mot. Il n’y a pas, à proprement parler, de nation en Asie, si on en excepte la Chine et surtout le Japon ; partant il n’y a pas d’intérêts nationaux, et si nous voulons nous élever au-dessus des questions purement matérielles, nous n’aurons à nous préoccuper en fin de compte que d’un intérêt supérieur à tous les autres, l’intérêt de l’humanité. La question ainsi simplifiée, je crois avoir montré par les faits que la chute de toutes ces petites souverainetés oppressives ne froisserait que des intérêts fort peu respectables, et que la conquête russe serait pour les populations laborieuses (celles en somme qui nous sont sympathiques au premier chef) un aussi grand bienfait que la suppression des diverses principautés de l’Inde l’a été pour l’immense majorité du peuple indien ; mais ce n’est là qu’une face de la question. Beaucoup de bons esprits qui s’inquiètent peu de ce que deviendront les descendans de Timour, s’alarment de préférence de ces annexions, qui semblent ajouter à la puissance déjà excessive de la Russie et aux ressources qu’elle peut trouver pour une agression soit contre l’Europe soit contre l’Inde anglaise, dont elle s’approche à grands pas. C’est là une question grave, qui demande des développemens historiques et géographiques étendus, en un mot une étude spéciale.


GUILLAUME LEJEAN.


  1. Dans une étude récente et curieuse à plus d’un titre, M. E. Jonveaux s’est fait dans la Revue (livraison du 15 février 1867) l’organe de l’opinion qui parait dominer en France au sujet des empiétemens des Russes dans l’Asie centrale. Un séjour de quelques semaines, que l’auteur du présent travail a fait, il y a moins de dix mois, sur la frontière même du pays menacé par les armes russes l’a confirmé dans des appréciations un peu différentes, et qui peuvent intéresser le public à un débat qui ne sera pas clos de longtemps.