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La Russie et l’Angleterre dans l’Asie centrale/02

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La Russie et l’Angleterre dans l’Asie centrale/02


LA
RUSSIE ET L'ANGLETERRE
DANS L'ASIE CENTRALE

II.
LES ANGLAIS SUR L'INDUS.

Si la prévision d’une attaque prochaine de la Russie contre l’Inde anglaise n’est qu’une illusion politique [1], certes on ne peut nier que cette illusion n’ait hanté bien des esprits raisonnables depuis trente ans et même dans un temps plus éloigné. Les premières appréhensions remontent à l’année 1808. A cette époque, le traité de Tilsitt dut faire craindre à l’Angleterre que les deux puissans empires continentaux, assurés de la domination politique de l’Europe, ne voulussent frapper un grand coup, sur la plus belle portion de l’Asie. De là vinrent les trois ou quatre missions anglaises qui se succédèrent en Perse de 1808 à 1814, missions coûteuses qui, sans créer une influence britannique prépondérante à la cour de Téhéran, nous valurent du moins de précieuses informations sur ce pays [2]. La Perse paraissait alors comme aujourd’hui la clé de l’Inde. La Russie n’avait point dépassé Orenbourg, et tant d’espaces inconnus existaient entre elle et l’Himalaya qu’il eût été alors chimérique de voir le danger du côté de l’Oxus et de la Boukharie. Même du côté de la Perse, on ne songeait point à la route d’Hérat, qui est celle de l’Afghanistan ; les peuples belliqueux dont elle traverse le territoire semblaient devoir en fermer l’accès pour longtemps encore. On se préoccupait plutôt de la route du sud, le long du golfe Persique ; c’est le chemin qu’Alexandre avait suivi en sens inverse, il y a plus de deux mille ans, en revenant de la conquête de l’Inde. La découverte qu’on fit dans cette direction d’une voie praticable à une armée européenne pourvue d’artillerie n’était pas de nature à rassurer les esprits ; mais les inquiétudes ne se traduisirent réellement en mesures de précaution que près de trente ans plus tard, quand l’Afghanistan, mieux connu, apparut comme la route la plus facile à l’invasion si redoutée. Nous passerons rapidement sur cette crise de 1837 à 1842, dont on a lu ici même plus d’un excellent récit [3]. Le gouvernement de l’Inde, alarmé par deux faits simultanés et concordans, l’attaque de la Russie contre Khiva et celle de la Perse contre Hérat, se préoccupa de garantir sa frontière du nord-ouest, la plus vulnérable de toutes, en se créant au cœur de l’Afghanistan, derrière le royaume de Rundjet-Sing, dont les sympathies lui étaient acquises, un second allié. On sait quel fut le dénoûment de cette aventure, entreprise pour imposer à un peuple brave et fier un souverain dont il ne voulait pas. Après une soumission de quatre ans, le pays entier se souleva, l’armée anglaise fut expulsée de toutes les grandes villes, Ghizni, Kaboul, Kandahar, Kélat, rejetée vers l’Inde et détruite dans sa retraite. Un retour offensif fait en 1842 et l’occupation momentanée de l’Afghanistan ne réussirent pas à donner le change sur la désastreuse issue de cette campagne. L’armée anglo-indienne y avait déployé les qualités solides qu’elle a fait admirer plus tard durant l’insurrection de 1857, et cependant le prestige qui l’avait jusqu’alors entourée parmi les orientaux en fut affaibli à ce point que vingt-cinq années de succès contenus ne le lui ont pas complètement rendu.

L’Afghanistan est dans les mêmes conditions sociales que les états touraniens qui ont été l’objet de notre précédente étude. Le gouvernement de Kaboul est une monarchie absolue en principe, mais en fait limitée par le darbar, sorte de conseil d’état composé des chefs les plus influens du pays. Les Afghans étant une race militaire, l’esprit féodal prime chez eux l’esprit religieux, de sorte que les prêtres ou mollahs ont en ces régions bien moins d’influence que dans le Turkestan. Par la même raison, il est vrai, le gouvernement n’est vraiment obéi que dans le centre de l’empire, à Kaboul, qui est la capitale, et dans les villes secondaires, comme Kandahar, Ghizni, Bamian, Djellalabad. Les montagnes voisines de la capitale sont occupées par des tribus barbares, dont quelques-unes, comme les Hezareh, ont du sang mongol dans les veines ; elles sont libres de fait, mais reconnaissent la suzeraineté de l’émir de Kaboul. Au contraire il existe le long de la frontière anglaise une ligne d’autres tribus afghanes, comme les Swatis, les Affidis, les Waziris, qui sont tout à fait insoumises. Les Waziris, bien que considérés comme des espèces de sauvages par les gens de Kaboul, cultivent la terre et ont d’autres gagne-pain que la maraude ; ce n’est qu’accidentellement qu’ils se livrent au brigandage. Il n’en est pas de même des tribus regardées comme « nobles » dans le Kaboulistan, et auxquelles appartient la famille actuellement régnante : ces tribus, connues sous le nom de Baraksaï, de Berdouranis, de Douranis, ne vivent qu’aux dépens d’autrui, rançonnent le laboureur et le bourgeois, pressurent les caravanes à l’entrée de tous les coupe-gorge décorés du nom de gumruk (douanes), et les pillent sur les grands chemins. Il n’y a rien d’étonnant qu’un pareil régime crée un antagonisme perpétuel entre la classe inutile et oppressive d’une part et de l’autre les producteurs, opprimés et exploités sans mesure. Cet antagonisme ne peut amener de révolution, puisque dans presque tout l’Orient le producteur est timide et désarmé ; mais il engendre, en cas d’invasion européenne, un courant d’opinion favorable aux envahisseurs et des embarras sérieux au gouvernement assailli. Dans ces contrées, l’occupation britannique a suffi, bien qu’elle ait peu duré, à exciter la sympathie et la reconnaissance de la population des villes, émerveillée et touchée de se voir pour la première fois administrée par d’honnêtes gens. Le général Ferrier, passant à Ghizni lorsqu’il allait offrir ses services à Rundjet-Sing, constata ces sentimens dans la classe la plus honorable de la population, et ce témoignage est d’autant moins suspect que le spirituel et hardi voyageur ne ménage pas ailleurs les sévérités à l’administration anglo-indienne. Ce bon souvenir du passage des Anglais s’est conservé partout où a flotté leur drapeau, et n’a pu que se fortifier depuis trois ans par le contraste des événemens que je vais brièvement raconter.

L’émir vainqueur de 1842, Dost-Mohammed, avait eu l’habileté, une fois revenu au pouvoir, de maintenir avec ses puissans voisins des relations courtoises et presque amicales. Il n’avait eu qu’à se louer de cette politique, quand en 1849 l’annexion de l’état des Sikhs à l’Inde anglaise découvrit du côté de l’est toute la frontière de l’Afghanistan, et réveilla toutes les inquiétudes de la cour de Kaboul. Lors de l’insurrection des cipayes, la compagnie acheta la neutralité de Dost-Mohammed au prix d’un lac de roupies par mois (trois millions par an), et jamais argent ne fut si bien placé. Il est impossible de calculer l’effet qu’eût pu produire une diversion de l’émir tombant avec 40,000 Afghans sur Peshawer et Lahore : les désastres de cette fatale année se seraient accrus dans une effrayante proportion ; mais le triomphe définitif de l’Angleterre, est-il besoin de le dire ? n’en eût été que retardé. Je pense que le vieil émir, qui était fort intelligent, en fut également convaincu, et que sa perspicacité se trouva d’accord avec son avidité. Il mourut en 1863, laissant le trône à l’un de ses fils, Chir-Ali-Khan, au détriment de l’aîné, Afzal-Khan. Une conséquence de la polygamie dans les familles régnantes d’Orient, c’est qu’un souverain meurt laissant d’ordinaire beaucoup d’enfans nés de mères différentes et qui se haïssent avec fureur ; la succession se liquide par la guerre civile. Pour parer à ce grave inconvénient, les Turcs, peuple froid et positif, avaient adopté un usage atroce qui n’a été aboli que par Abdul-Medjid. Chaque nouveau sultan inaugurait son règne par le massacre de tous ses frères. On se souvient qu’Amurat IV, qui en avait quatre-vingts, les fit égorger tous en moins d’une heure. Le Kaboul, où pareille coutume ne s’est point établie, est pour cette raison plongé depuis quatre ans dans la plus violente anarchie. Chir-Ali avait emprisonné son frère aîné pour l’empêcher de conspirer. Un autre frère, Azim-Khan, se sauva dans l’Inde et essaya d’intéresser à sa cause le gouvernement anglo-indien. Celui-ci ayant sagement décliné toute intervention dans les affaires afghanes, Azim repassa la frontière, visita les tribus montagnardes, les souleva contre Chir-Ali, fut rejoint par Abderhaman-Khan, fils du prince captif, et marcha vers Kaboul. Une bataille eut lieu à Seyedabad, près Ghizni. Chir-Ali la perdit, ne songea même pas à disputer sa capitale aux vainqueurs et se sauva à Kandahar, où il se mit en état de continuer la lutte. Les émirs coalisés entrèrent sans obstacle au Bala-hissar, qui est la bastille de Kaboul, et dont la possession est le gage du pouvoir souverain. Afzal-Khan, délivré de ses fers et proclamé sultan, s’associa Azim, qui se rappela ses griefs contre les Anglais et réussit à faire partager ses rancunes à son collègue. Tous deux réunis poussèrent sournoisement les tribus de la frontière, les Swatis et les Waziris, à harceler la province de l’Indus ; mais les montagnards, qui venaient d’être rudement châtiés, se montrèrent peu dociles à ces incitations haineuses.

Cependant le gouvernement anglo-indien, dans un intérêt d’humanité autant que de préservation personnelle (car la guerre civile au Kaboul devait amener des incursions sur le territoire britannique), avait proposé sa médiation aux divers belligérans. Elle fut sèchement repoussée par les émirs. Ceux-ci dans l’intervalle avaient usé de leur pouvoir de manière à soulever contre eux beaucoup d’inimitiés, si bien que divers chefs influens se prononçaient pour Chir-Ali pendant que les ulémas lançaient un fetva (décret religieux) établissant que Chir-Ali était le prince légitime. Les puissantes tribus des Ghilzaïs et des Ahmedzaïs ainsi que Fyz-Mohammed-Khân, vice-roi de Bactriane, se déclarèrent également pour lui. Les émirs essayèrent de faire de l’intimidation. Ils attirèrent au palais le principal chef des opposans, Refik-Khan, et l’assassinèrent. Ils jetèrent en prison 160 chefs des Ghilzaïs et des Ahmedzaïs, puis lancèrent des corps d’armée contre ces deux tribus. Leur situation n’en paraissait guère améliorée en août 1866, quand je quittais l’Inde. Chir-Ali se disposait à reprendre la campagne au mois suivant ; il avait fait venir d’Hérat de l’infanterie et des canons. Je n’ai pas besoin d’ajouter que tout le pays offrait le spectacle le plus affligeant : le commerce anéanti, les caravanes mises à rançon, les campagnes écrasées de réquisitions, la disette partout, le prix du blé décuplé, et le peu qu’on en trouvait monopolisé par le gouvernement. Il est fort à craindre que cette situation déplorable ne se prolonge encore des années entières ; les Orientaux ne sont jamais pressés en aucune sorte d’affaire, pas même lorsqu’il s’agit de mettre fin à une guerre civile qui les ruine. Les condottieri, qui abondent au Kaboul, y trouvent leur compte ; mais les classes paisibles et laborieuses ne peuvent que désirer un régime meilleur, et, bien que le sentiment national soit encore très vivace chez ces populations énergiques, elles salueraient sans doute avec bonheur toute intervention étrangère, qu’elle vînt de l’Angleterre ou de la Russie.

Je me suis étendu un peu sur ces troubles de l’Afghanistan parce qu’ils affectent gravement la situation générale du centre de l’Asie. Le Kaboul est la grande route commerciale entre la Perse, la Boukharie et la Russie d’une part, l’Inde et la Chine de l’autre. En attendant que ce pays soit appelé à être le théâtre des rivalités politiques de la Russie et de l’Angleterre, il est l’objet d’une lutte active, plus pacifique et plus féconde, entre les commerçans de ces deux nations. En ce moment, l’industrie russe semble maîtresse de la position : ses produits, moins perfectionnés, mais aussi moins chers, remplissent presque exclusivement le marché afghan malgré le double désavantage d’une distance triple et de routes médiocrement sûres. Le trafic entre la Perse et l’Inde par le Kaboul se fait dans des conditions curieuses et qui doivent remonter à une haute antiquité. Il appartient à quatre tribus appelées Povindahs, pastorales et marchandes, comptant 8,000 familles, et disposant de 30,000 chameaux sans compter environ 10,000 bœufs de transport. Les Povindahs, organisés en caravanes semblables à de véritables corps d’armée, partent chaque année de la frontière persane et se dirigent sur l’Inde par trois routes, celles de Kaboul, de Ghizni, de Kandahar, qui toutes trois aboutissent à l’Inde. Ils écoulent les articles russes, persans et turkestanis sur les marchés afghans, où ils achètent les produits indigènes (parchemins, graines tinctoriales, assa-fetida, cumin, salep, conserves diverses), qu’ils vont vendre dans l’Inde. Ils pénètrent jusqu’à Bénarès à l’est, Bombay au sud. En retour, ils prennent des produits manufacturés, cotonnades, mousselines, châles, soieries, brocarts, et les innombrables drogues de la pharmacopée asiatique, fort semblable à ce qu’était la nôtre il y a deux cents ans. Un chiffre donnera une idée de l’importance de ce mouvement d’affaires ; entre tant de produits divers, nous ne prendrons que les laines : or la valeur des laines qui passent chaque année par la seule route de Ghizni est estimée à 70,000 roupies (175,000 fr.). Il faut en outre considérer que l’Afghanistan n’est pas seulement une voie de transit ; c’est aussi un débouché considérable, et l’Inde anglaise a l’ambition fort légitime d’y supplanter sa rivale. Quelle que soit l’issue future de cette compétition commerciale, il est certain que la guerre actuelle compromet d’une manière désastreuse les intérêts qui sont en jeu de chaque côté, et il n’est pas étonnant que les deux puissances européennes en désirent la fin. Nous avons déjà dit un mot de la démarche conciliatrice faite par l’Angleterre en 1863, et qui a été si mal accueillie. La Russie, pour sa part, en a fait une autre, d’un caractère un peu différent : le gouverneur-général du Turkestan a envoyé un agent indigène, nommé Jubal-Khan, porter aux émirs de Kaboul des assurances de sympathie. Les émirs étant les souverains de fait, cette démarche n’engageait pas beaucoup le gouvernement russe envers un pays si éloigné de ses frontières ; elle n’avait donc pour but que de faciliter la continuation des bonnes relations commerciales. L’agent russe, en quittant Kaboul, se rendit à Peshawer, où l’autorité, à qui il était signalé comme espion, le fit surveiller, mais sans l’inquiéter le moins du monde. C’était agir d’une façon digne et logique, puisqu’à la même date un babou (lettré hindou au service civil des, Anglais) s’acheminait vers Bokhara, par Djellalabad et Kaboul, sous prétexte de négoce, pour étudier la situation politique de la Boukharie et les progrès des Russes en ce pays. Intelligent et instruit, comme le sont généralement les hommes de cette classe, le babou avait recueilli sur sa route des informations géographiques et économiques d’une assez grande valeur, si on en juge par quelques publications de la presse anglo -indienne.

Voilà en résumé quelle était à la fin de l’année 1866 la situation politique et morale de ce grand pays afghan, que les Anglais se sont accoutumés avec raison à regarder comme la porte de l’Inde. Tous les liens de gouvernement relâchés, toute prospérité publique tarie par une guerre civile sauvage et prolongée, les grandes puissances limitrophes profitant de l’acharnement des combattans pour glisser une main intéressée dans les affaires du pays, les classes laborieuses et paisibles tentées à force de souffrances de faire fléchir le sentiment national devant le besoin impérieux de paix et d’ordre, ces bienfaits dussent-ils venir de l’étranger : c’était, quand nous l’avons vu, un spectacle affligeant, que les événemens postérieurs n’ont dû qu’assombrir encore. Il n’est pas sans intérêt maintenant de savoir comment l’opinion publique dans l’Inde appréciait cette situation, les circonstances qui l’avaient créée et les devoirs qu’elle pouvait imposer au gouvernement dans l’hypothèse d’un danger plus ou moins éloigné pour les possessions de la reine.


I

Durant le cours de l’été dernier, quand on reçut dans l’Inde la nouvelle de la bataille d’Irdjar, gagnée par les Russes le 20 mai 1866 sur l’émir de Bokhara, et l’annonce prématurée de la conquête de Samarkande, le sentiment général se traduisit à peu près ainsi : « nous n’avons pas à nous préoccuper de la chute possible de Bokhara, ni même de Kaboul, ni de l’établissement de la Russie à nos portes ; voisins pour voisins, nous devons plutôt souhaiter d’avoir sur notre frontière un état régulier avec lequel on pourra traiter que vingt tribus barbares, turbulentes et perfides qui nous obligeront à faire chaque année des expéditions ruineuses pour repousser ou châtier leurs incursions. » Une autre opinion, d’un caractère tout pratique, se faisait jour dans le Lahore Chronicle. « Il n’est mal qui ne serve à bien. La chute de Bokhara convaincra enfin nos administrateurs de la nécessité de construire le chemin de fer de Peshawer. » C’était entrer nettement dans le vif de la question, comme on va le comprendre, si l’on veut bien nous suivre dans une explication nécessaire pour l’intelligence de la situation.

L’Angleterre, en annexant par nécessité l’héritage de Rundjet-Sing à son territoire indien, a, naturellement accepté les charges de cette succession, grosse d’embarras. Rundjet-Sing avait conquis les districts afghans orientaux sans trop de difficulté, grâce à l’excellente armée que lui avaient créée MM. Allard, Court, Ventura et Avitabile ; mais la bravoure fougueuse et désordonnée des Afghans, incapable de résister en plaine à la discipline sikhe, reprenait ses avantages dans les montagnes, que Rundjet ne put jamais soumettre. Il est vrai qu’il y tenait peu. Les montagnards, aussi pauvres que pillards, ne pouvaient présenter que des non-valeurs en fait d’impôt, et l’on sait que l’impôt est la première, presque la seule sollicitude d’un état oriental. Ils rançonnaient les caravanes qui passaient dans leurs défilés ; c’était là pour eux, selon les idées asiatiques, un droit aussi sacré que le droit de bris chez nos barons du moyen âge. En leur passant beaucoup de méfaits et quelques incursions contre les paisibles ryots de la plaine [4], un gouvernement barbare pouvait s’entendre avec eux ; mais le gouvernement régulier et civilisé des Anglais ne pouvait pas avoir la même tolérance, et de là devait résulter un état permanent de guerre fort préjudiciable au budget anglo-indien.

Si l’on jette les yeux sur la carte de l’Inde occidentale, on verra que le territoire anglais derrière l’Indus est strictement limité à la plaine d’alluvion qui forme entre le fleuve et la montagne une lisière de largeur variable, atteignant parfois 40 milles de profondeur et disparaissant complètement aux coudes d’Attok et de Nilab. — En amont d’Attok, le confluent du fleuve de Kaboul avec l’Indus change cette lisière en un vaste cirque qui répond à la Cophène des anciens et que commande l’importante ville de Peshawer. Toutes ces plaines sont dominées par une ceinture de montagnes ardues, nues et rugueuses, d’une hauteur qui atteint souvent 11,347 pieds anglais. Celles de la Cophène forment un arc extrêmement tendu, dont l’une des pointes se dresse en face d’Attok, tandis que l’autre vient s’appuyer sur l’Indus. Cette dernière porte le nom de Mahaban ; c’est, dit-on, l’antique Aornos pris par Alexandre. Au-dessus du Mahaban, la vallée de l’Indus n’est plus qu’une gorge d’une magnificence sauvage, et la frontière anglaise s’écarte du fleuve pour aller rejoindre à traversées forêts épaisses du Hazara le territoire du Cachemir, ce splendide jardin perdu dans les neiges de l’Himalaya.

Les montagnes que j’ai indiquées sont le repaire de tribus de sang afghan chez lesquelles la vie sauvage a modifié le type régulier, classiquement correct de la race. On en compte une vingtaine, dont les principales sont les Waziris, les Afridis, les Momand, les Swatis. Elles n’ont jamais, comme on l’a dit, reconnu l’autorité d’aucun des gouvernemens de la plaine, et sont elles-mêmes fractionnées en groupes indépendant les uns des autres. Quelques-uns de ces groupes, notamment ceux de Baneyr et de Bajaour, obéissent à de petits sultans, mais presque tous les autres forment des républiques pastorales ou barbares, dont la plus remarquable, Swat, a pris depuis peu d’années une importance, inquiétante pour la sécurité des provinces anglaises limitrophes. Pendant que les Waziris et les autres sauvages de la même ligne se contentaient de faire dans la plaine des incursions de maraudeurs suivies de rudes, représailles et, n’ayant d’ailleurs aucun caractère politique, les Swatis, moins pillards et moins agressifs en apparence, prenaient le rôle de champions officiels de l’islamisme dans l’Afghanistan oriental. Leur chef, connu sous le nom de l’akkond (docteur) de Swat, s’est érigé en réformateur ou plutôt en apôtre chargé de ranimer et d’épurer la foi attiédie. Autant son pouvoir temporel est nul, autant sa domination spirituelle est incontestée et absolue de l’Indus à Djellalabad. Sans connaître, du moins selon toute apparence, l’histoire du Vieux de la Montagne, il l’a renouvelée en s’entourant de séides aveuglément dévoués qu’il envoie poignarder au loin les gens qui lui sont suspects. Les victimes ordinaires de ces odieux attentats sont des officiers anglais de la frontière signalés à son attention par le zèle qu’ils déploient à purger leurs districts des assassins et des voleurs qui y pullulent. Or, comme en dehors des prescriptions du culte le musulman n’a qu’une idée fort vague de la morale, tous les coquins à bon droit exécutés par la justice anglo-indienne passent pour des martyrs de l’islam aux yeux de leurs stupides coreligionnaires, et leur sang crie vengeance contre le commissioner ou le deputy qui les a condamnés. Aussi les garnisons de cette zone, surtout celles de Peshawer et de Hotti-Merdan, sont-elles redoutées des officiers appelés à y remplir des fonctions civiles.

Le gouvernement anglo-indien n’eût pourtant rien fait pour châtier les Swatis sans une circonstance qui menaçait directement son pouvoir politique. Le wahabisme, non content de remuer toute l’Arabie et d’inquiéter l’Égypte, s’était infiltré dans l’Inde musulmane, propagé et protégé par les condottieri arabes qui remplissent les armées des princes indigènes, notamment dans le Nizam. Gêné par la présence des autorités anglaises dans ses prédications furieuses contre la domination des infidèles, il avait pris la forme d’une société secrète, et parmi ses innombrables adeptes les plus impatiens avaient formé sur territoire neutre, à Suttana, dans l’état de Baneyr, une colonie où l’on s’occupait moins de la réforme de la foi que des moyens de recommencer la tentative de 1857. Suttana, situé sur l’Indus, à quelques lieues seulement de la frontière anglaise, était devenu un foyer d’agitation assez dangereux non pour la tranquillité générale de la péninsule, mais pour la province de Peshawer et celle de l’Hazara, plus récemment occupée. D’ailleurs les Swatis de Baneyr et de Swat même, excités par les gens de Suttana, n’attendaient qu’un signe de l’akkond pour commencer les hostilités autour du Mahaban.

L’akhond, bien que fanatique et peu scrupuleux, avait assez de perspicacité pour comprendre que les Anglais pourraient, sur quelque provocation trop violente, envahir la vallée de Swat aussi aisément qu’ils avaient franchi en 1842 les passes de Khaïber, et s’y établir assez solidement pour que toutes les tribus réunies fussent impuissantes à les en expulser. Il tenait peu à voir pousser les choses jusque-là, et avait toujours usé de son influence pour faire respecter la frontière anglaise ; mais dans l’affaire de Suttana les esprits étaient si excités qu’il craignit sans doute de voir des énergumènes prendre à son détriment de l’influence sur la foule et l’entraîner malgré lui. Pour ne pas être dépassé, il favorisa un mouvement qu’il avait toujours ouvertement blâmé, et poussa les jeunes brouillons et les fanatiques de la vallée à marcher au secours de Suttana, en ce moment menacé par une division anglaise qui avait fini par se mettre en marche en décembre 1863.

Cette campagne n’avait qu’une issue possible. Les Anglais, au lieu de remonter le boyau effroyable où coule l’Indus au-dessous de Suttana et où des pâtres eussent suffi à les anéantir en roulant des quartiers de roc sur leurs têtes, prirent à revers la vallée de Baneyr par le col d’Ombeyla que l’ennemi défendit avec résolution (16 et 17 décembre). La colonne descendit sur Suttana, le brûla, dispersa les sectaires, et après ce coup bien frappé rentra dans ses cantonnemens. Les Suttanis se réfugièrent près de l’akhond et s’établirent sur un terrain qu’il leur loua à beaux deniers comptans ; mais l’an dernier ces émigrés, n’ayant pu payer leur redevance, ont été impitoyablement expulsés. L’apôtre s’est démasqué et a laissé voir le montagnard rapace.

La destruction de ce foyer de sédition, quoique avantageuse pour les Anglais, n’eut pas un grand effet moral, car l’année suivante, le lieutenant-gouverneur du Pendjab faisant avec une forte escorte la visite de la province de Peshawer et passant au pied des montagnes de Baneyr, les montagnards lui envoyèrent des coups de fusil du haut de leurs rochers. L’impatience d’arriver à une répression efficace a fini par faire naître une idée hardie, que l’épuisement actuel de l’Afghanistan rend aisément exécutable : c’est, du moment que l’émir de Kaboul est impuissant à faire la police de sa frontière orientale, de se substituer à lui en occupant la province de Djellalabad, s’y établissant fortement et prenant ainsi à revers toutes ces tribus des Afridis, Momand, Khaïberis, Khattak, qui seraient alors enclavées dans le territoire anglais au lieu d’y confiner comme aujourd’hui.

L’occupation de Djellalabad serait une mesure radicale et vigoureuse, et le gouvernement actuel de l’Inde ne semble pas pencher vers les mesures de ce genre, surtout depuis la malheureuse campagne du Boutan. Il serait pourtant facile de prouver que cet effort n’exigerait pas une dépense d’hommes et d’argent bien supérieure à celle de l’expédition d’Umbeyla, qu’il faudra recommencer tous les huit ou dix ans, si l’on ne prend un parti plus décisif. La difficulté ne résiderait pas dans l’invasion même, qui ne serait guère qu’une brillante promenade militaire comme le passage du Khaïber par la division Pollock il y a vingt-cinq ans : elle serait dans l’occupation et l’organisation du pays à annexer. Il y aurait à se créer des sympathies, des intérêts plus ou moins légitimes à ménager, des résistances à dompter. On peut prévoir que le souverain de Kaboul, que ce soit Chir-Ali ou bien son frère, aura dans son palais et dans le cercle immédiat de sa puissance des embarras assez multipliés pour lui ôter la tentation de se heurter à ses puissans voisins. Il serait d’ailleurs facile de s’assurer de sa neutralité par quelques bons offices, soit un subside, soit quelques munitions de guerre offertes en temps opportun. Il faudrait surtout être attentif à ne pas trop froisser l’aristocratie indigène, tous ces barons féodaux fièrement campés dans leurs tours délabrées au tournant de chaque défilé. Ils représentent le seul élément redoutable et vivace de la société afghane, militaire et féodale avant tout : qui dispose d’eux dispose en même temps de leurs vassaux et de leurs sujets, car dans ce monde-là le plébéien est beaucoup plus fier des distinctions accordées à son khan ou à son émir qu’il ne serait reconnaissant d’un bienfait personnel. Accoutumé depuis des siècles à voir dans le gouvernement central un ennemi et un persécuteur, il est peu exigeant envers le nouveau maître que le sort lui donne et qu’il subit avec une résignation complète mêlée d’un peu d’anxiété. S’il est moins opprimé qu’au temps passé, il saisit très vite la différence et bénit Allah ; s’il est oublié, sa joie ne connaît pas de borgnes ; s’il est secouru (par des institutions charitables, des subsides en temps de famine, des services médicaux en temps d’épidémie), il n’y comprend plus rien, et, quoique trop ignorant pour apprécier le côté élevé de la philanthropie européenne, il ne cherche pourtant point à se soustraire à l’admiration profonde et confuse à la fois qu’elle lui inspire. En somme, l’organisation stable et forte des nouvelles provinces annexées n’offrirait aucune difficulté sérieuse aux Anglais, qui ont eu dans le Pendjab et le Radjpoutana à compter avec des obstacles d’une bien autre nature.

Toutefois, si cette annexion est, comme j’en suis convaincu, une mesure désirable plus encore dans l’intérêt des populations à englober qu’en vue de la sécurité des frontières de l’Inde, il y a une autre mesure d’une nécessité incontestable, d’une urgence réelle, à laquelle j’ai fait allusion : je veux parler du chemin de fer projeté de Lahore à Peshawer. Laissons dans l’ombre l’avantage commercial un peu contestable de ce projet ; pour en comprendre l’intérêt politique et stratégique, il suffit de jeter les yeux sur une carte générale de l’Inde. La question de célérité en matière de mouvemens stratégiques, si importante dans notre Europe, où, quand la guerre éclate, tant d’intérêts se coalisent pour en circonscrire le théâtre, a bien plus d’importance encore dans cet immense Indoustan, où une campagne un peu sérieuse exige pour les troupes un déplacement de trois et quatre cents lieues. Jusqu’ici, pour ne pas avoir inopinément à faire marcher d’Agram ou de Mhow à l’Indus une force de 7 ou 8,000 hommes durant les mois les plus insalubres de l’année, il a fallu masser derrière ce grand fleuve, du Hazara au Bunno, de nombreux régimens placés dans des conditions médiocrement rassurantes au point de vue hygiénique. Ces troupes, suffisantes en temps ordinaires, auraient besoin d’être promptement renforcées en cas de crise : c’est ce qui explique l’insistance avec laquelle l’opinion publique, dans tout l’ouest de l’Inde, a réclamé le prolongement jusqu’à Peshawer de la voie ferrée de Calcutta à Delhi, en construction de Delhi à Amritsir et livrée au public sur les 4 myriamètres qui séparent Amritsir de Lahore. Amritsir, malgré son humble titre de sous-préfecture, est une cité de 300,000 âmes, le premier centre de la fabrication des cachemires après Cachemir même. Quant à l’importance de Lahore, elle est toute politique : c’est la métropole du Pendjab, le centre administratif des western provinces, à quelques kilomètres du camp permanent de manœuvres appelé Mianmeer cantonnements.

Le prolongement de la ligne du nord vers Peshawer, d’une longueur de 276 milles, n’offrirait pas plus de difficultés que n’en a présenté la section déjà très avancée de Delhi à Amritsir : ce serait la même plaine rayée de nullahs (torrens à sec une partie de l’année, mais redoutables lors de la fonte des neiges de l’Himalaya) ; les ponts à jeter sur ces nullahs et sur l’Indus à Attok seraient les seuls travaux d’art un peu dispendieux de toute la ligne. Devant cette perspective d’avantages immédiats et de dépenses modérées, la population n’a pas hésité dans l’émission de ses vœux, non plus que l’administration dans son adhésion. M. Mac-Leod, lieutenant-gouverneur du Pendjab, venait, lors de mon séjour dans ce pays (juillet 1866), de soumettre le projet, appuyé par lui, au Vice-roi, alors à Simla. On attendait la décision, mais nul ne doutait qu’elle ne fût favorable. Les affaires du Turkestan d’une part, de l’Afghanistan de l’autre, concouraient à hâter la solution désirée, et il est probable que dans cinq ou six ans une voie ferrée s’étendant sans interruption de Calcutta à Peshawer pourra jeter en quelques jours de 10 à 40,000 hommes sur les points où l’on aurait besoin de secours. Une pareille amélioration sera surtout appréciée par les old Indians, qui se souviennent d’avoir vu, il y a vingt ans, un pareil trajet demander aux troupes de la compagnie deux grands mois et des fatigues souvent plus meurtrières que le feu de l’ennemi. L’armée anglo-indienne, forte, brave, sûre d’elle-même, bien approvisionnée et mobilisable au premier signe de danger, pourrait attendre avec confiance le choc redoutable dont elle serait menacée.


III

On aura sans doute remarqué que les publicistes qui ont évoqué la possibilité d’un conflit anglo-russe dans l’Asie centrale se sont tous renfermés dans l’hypothèse d’une agression de la Russie contre l’empire anglo-indien, et que nul n’a envisagé celle d’une invasion anglaise dans la Russie asiatique. C’est qu’en effet il est impossible d’imaginer un concours de circonstances tel qu’une entreprise de ce genre puisse devenir, je ne dirai pas urgente ou même habile, mais simplement justifiable aux yeux de la prudence la plus vulgaire. Satisfaite d’assurer dans l’Inde la magnifique position que lui a léguée la compagnie, l’Angleterre ne songe et sans doute ne songera jamais à courir des chances aléatoires. Les récriminations de certains journaux contre les empiétemens incessans de cette puissance dans les Indes sont tout à fait surannées. Loin d’accuser l’Angleterre d’attenter à la liberté des indigènes, on pourrait plutôt lui reprocher de s’arrêter, par des considérations principalement financières, dans une voie d’annexions également profitables à la civilisation générale et au bien-être du peuple hindou. Je n’ai fait que passer dans ce pays, mais j’ai pu voir comment quelques tyranneaux abjects, tels que le maharadja de Cachemir, le nawab de Bhawulpore et le guicowar de Baroda, traitaient le peuple le plus doux, le plus laborieux et le plus gouvernable de l’Orient. On dirait vraiment que la politique anglaise laisse subsister ces brigands au sein de son empire asiatique pour servir de leçon à ses sujets immédiats et leur faire mieux apprécier par comparaison les bienfaits de l’administration vraiment modèle dont ils jouissent. Il y a la de graves questions qu’on ne peut traiter incidemment ; qu’il me suffise aujourd’hui de constater que l’Angleterre a adopté depuis plus de vingt ans dans l’Inde une politique toute défensive, que rien ne fait présager un changement dans cette politique, et que si un choc doit avoir lieu entre elle et la Russie sur l’un ou l’autre versant du Caucase indien, c’est évidemment de cette dernière puissance que l’agression viendra.

Ici deux questions fort sérieuses se présentent d’elles-mêmes : l’Inde est-elle pour la Russie une conquête désirable ? Serait-elle une conquête facile ou même possible ? Sur le premier point, il ne peut y avoir de doute. L’Inde a toujours été ce qu’elle est aujourd’hui, le diamant de l’Asie, et l’on pourrait presque ajouter du vieux monde. Si les richesses minérales y sont nulles, si ses côtes, mal abritées, se prêtent médiocrement au développement d’une marine, en revanche ses admirables plaines, riches de tant d’alluvions, arrosées par deux cents fleuves et par des milliers de rivières, ses coteaux fertiles, si heureusement étages, nourrissent 200 millions d’habitans. On a souvent vu des états moins puissans que la Russie tentés par une proie moins belle, sans compter qu’il peut se présenter en Europe telles complications et telles collisions qui ajouteraient à l’attrait d’une pareille conquête la satisfaction de porter le coup le plus sensible à la prospérité d’une puissance rivale. En un mot, l’intérêt que la Russie peut avoir à passer l’Indus est impossible à nier. Qu’une semblable entreprise soit praticable, ceci est le point délicat et demande certains développemens.

Le lecteur qui nous a suivi avec quelque attention a pu voir que nous sommes pour notre part assez rebelle à l’hypothèse d’une tentative de la Russie sur l’Inde, au moins dans le siècle présent. A défaut des confidences des cabinets, celui qui veut approfondir ces questions doit se livrer à un calcul de probabilités dont les élémens sont les actes politiques du gouvernement dont il cherche à pénétrer la pensée. Cette méthode, appliquée à la politique russe dans l’Asie centrale, ne nous révèle pas une soif bien grande d’envahissemens. Nous avons déjà démontré qu’au Turkestan les conquêtes de la Russie n’ont eu qu’un caractère défensif. Entraînée par les mêmes nécessités, elle marche d’un pas lent et sûr à l’absorption totale du Turkestan ; mais ce qui paraît prouver le peu de place qu’occupe cette question dans ses préoccupations actuelles, c’est le chiffre restreint des forces qu’elle y a employées, comparé à celui des troupes qu’elle entretenait dans le Caucase avant la prise de Chamyl. La petite armée qui a conquis la moitié du Khokand, celle qui a entamé la Boukharie, n’ont jamais dépassé 3,000 hommes. Je ne comprends pas dans ce chiffre les escadrons de djighiles (irréguliers kirghiz) jouant au Turkestan, dans le service russe, un rôle analogue à celui de nos goums arabes en Algérie : force très efficace contre les bandes indisciplinées des indigènes, mais qui ne tiendrait pas contre un ennemi bien armé et bien aguerri Cependant beaucoup d’esprits sérieux craignent que la Russie ne trouve en ces nouveaux domaines des ressources en hommes et en argent à ajouter à celles qu’elle possède déjà, et qui la rendent en Occident comme en Orient si justement redoutable. Ces alarmes sont-elles fondées ? Pour ce qui regarde l’Occident, ces lointaines acquisitions n’ajoutent rien aux forces offensives du tsar. Le jour où la Russie aurait conquis le Turkestan tout entier, elle se serait accrue d’un territoire équivalent à peu près, quant au chiffre de la population, à la Moldo-Valachie, et quant à la richesse, à la Moldavie seule. Certes, si au lieu des états ouzbegs c’était de la Roumanie qu’il s’agît, l’Europe aurait raison de s’inquiéter d’une annexion qui livrerait au conquérant une magnifique position militaire, le cours et les bouches du plus grand fleuve de l’Occident, et enfin une pépinière d’excellens soldats ; mais aux bords de l’Oxus que trouve-t-on de semblable ? Des provinces épuisées pour de longues années encore par d’indignes gouvernemens, éloignées du centre de l’empire, par conséquent fort dispendieuses à administrer, un territoire qui de trente à quarante ans n’indemnisera pas ses possesseurs des frais d’occupation, enfin une population paisible, passive, sans esprit militaire, et à laquelle la Russie, par une politique facile à concevoir, ne demandera de longtemps encore que des milices locales, comme ces corps de Mingrélie mobilisés en 1855 lors de l’invasion d’Omer-Pacha. Sans doute la population tartare de Kazan et d’Astrakhan, qui est dans les mêmes conditions que les Tadjicks du Turkestan, est soumise à la conscription et a fourni à l’armée russe de Crimée des hommes tout aussi solides au feu que les purs Moscovites ; mais Kazan et Astrakhan sont conquis depuis trois siècles et ont eu le temps de se discipliner. Nul doute qu’après un pareil délai la Boukharie ne puisse fournir à l’empire de bons soldats, si toutefois il existe encore un empire russe dans trois cents ans d’ici, ce dont tout le monde n’est pas sûr, même à Saint-Pétersbourg. Revenons donc sans autre souci à l’affaire du Haut-Orient envisagée au point de vue des éventualités d’un conflit entre les puissances européennes qui semblent devoir se disputer où se partager l’empire de ces régions.

La Russie et l’Angleterre sont en Asie, en face des barbares, dans une position analogue à celle que l’empire romain, sous les premiers césars, occupait sur le Rhin et le Danube, alors que Borne avait assez d’une légion et demie pour assurer la sécurité de sa frontière, tout en contenant la Gaule encore mal domptée. La différence entre les deux situations, c’est qu’avec des moyens si restreints l’empire ne pouvait prendre une offensive qui devenait souvent nécessaire, et que, dès qu’on voulait faire une trouée dans le fond ténébreux du monde germain ou sarmate, il fallait quintupler l’effectif du pied de paix. C’est ainsi que furent préparées les victoires de Tibère, de Germanicus et de Probus. Aujourd’hui, grâce à l’énorme supériorité des troupes européennes sur les bandes mal armées et mal conduites de l’Asie, les corps d’occupation, même sur le pied de paix, peuvent aisément faire face aux nécessités imprévues de la guerre. Nous avons déjà parlé de cette loi politique qui a toute la rigueur d’une loi physique et qui oblige les états réguliers en contact avec l’Orient barbare à marcher toujours en avant et à faire de nouvelles conquêtes pour garantir la sécurité des anciennes. Cette loi est fatale et a pour unique limite la modération que les circonstances imposent au vainqueur. On a vu que l’Angleterre, suivant d’ailleurs en cela l’exemple que nous lui avons donné dans nos différends avec le Maroc, se maintient rigoureusement sur la défensive, et cette modération méritoire, mais peut-être excessive, rachète jusqu’à un certain point l’avidité annexioniste qui dirigeait, il y a quelque 30 ans et surtout au siècle dernier, les actes de la compagnie. La Russie au contraire avance toujours avec la force redoutable et irrésistible d’un élément et avec une lenteur qui semble calculée pour ne pas exciter des alarmes trop vives. Subit-elle seulement cette sorte de loi dynamique dont je viens de parler ou s’en sert-elle pour arriver à l’accomplissement de ses desseins ? Il est permis, sans la calomnier, d’accepter cette dernière conjecture et de ne pas croire cette puissance absolument passive dans la guerre. La circulaire du prince Gortchakof, qui a si inopinément réveillé l’attention endormie de l’Europe sur les affaires du Turkestan, est bien le manifeste d’un conquérant qui veut préparer les esprits à accepter comme un fait inévitable l’assujétissement prochain du Centre-Asie. Maintenant la Russie s’arrêtera-t-elle là ? La Boukharie est-elle à ses yeux le but et le terme ou une simple étape de la conquête ? Voilà en deux lignes la grande question.

Il y en a qui pensent qu’une tentative sur l’Inde est imposée à la Russie par cette force vague, mais bien comprise de tous, qu’on appelle la force des choses. Si la conquête de l’Asie centrale était, disent-ils, l’objet unique des ambitions russes en Asie, les avantages que promet cette possession ne seraient : guère en rapport avec les sacrifices qu’elle aurait coûtés. Cet argument ne serait pas sans valeur, s’il ne reposait sur une illusion, illusion assez commune qui fait apparaître tout pays éloigné, barbare, peu connu, comme un pays déshérité et indigne de notre attention. Dans les classes cultivées, la majorité croit encore aux « déserts » de l’Abyssinie, qui, à surface égale, a quinze fois moins de terres incultes que la France, et aux « sables » de l’Afrique équatoriale, qui est à peu près dans les conditions agronomiques de la Toscane. Il en est un peu ainsi des pays turcomans : le lecteur qui jette négligemment les yeux sur une carte est porté à n’y voir qu’un prolongement méridional des marais et des neiges de la Sibérie. Même dans un milieu plus instruit, on fut fort surpris, il y a une huitaine d’années, lorsque les Russes se substituèrent aux Chinois sur la frontière de Khokand, et qu’un géographe bien informé fit remarquer que ce nouvel établissement est sous la même latitude que Florence et dans des conditions climatériques peu inférieures à celles de l’Italie. Nous avons brièvement décrit dans notre précédente étude les ressources et les forces productives des états ouzbegs qui sont aujourd’hui le théâtre des opérations russes : ceux de la Boukharie orientale, qui sont destinés dans un avenir prochain à partager le même sort que leurs voisins du nord et de l’ouest et qui s’en rendent très bien compte, offrent des séductions peut-être encore plus grandes à l’ambition du conquérant. Il y a là un champ assez vaste pour occuper pendant des siècles l’activité bienfaisante d’un grand gouvernement européen. Si l’Angleterre a tiré un si merveilleux parti d’un continent aussi médiocrement doué que l’Australie, que ne peuvent devenir, sous la main vigoureuse et organisatrice de la Russie, des pays comme ceux de Kachgar, Iarkand ou Bokhara !

Cette considération nous paraît, quant à nous, assez rassurante, car elle fait espérer que toute chance de conflit entre l’Angleterre et la Russie est éloignée. Il est vrai qu’elle n’en démontre pas l’impossibilité. Amenées par la loi de leur expansion géographique à se rapprocher sans cesse l’une de l’autre dans le Centre-Asie, la Russie et l’Angleterre finiront par se rencontrer un jour face à face. C’est là une opinion très répandue. Pour éviter la collision, il faudrait, dit-on, qu’elles trouvassent devant elles une grande barrière infranchissable, une force défensive bien organisée. Rien de plus justes et nous ajouterons que cette frontière naturelle ne peut être un fleuve, si grand qu’il soit. Les fleuves sont les auxiliaires et en quelque sorte les véhicules des invasions, bien loin d’en être les remparts. La France a appris une fois à ses dépens, et l’Allemagne vingt fois, que la ligne du Rhin ne couvre personne. L’armée russe de 1828, celle qui s’est morfondue plusieurs mois en Bulgarie devant les passes des Balkans et y a enterré 100,000 hommes, s’était fait un jeu de passer le Danube sur un de ses points les mieux gardés, là où les forteresses de Matchin, de Toultcha et d’Isaktcha peuvent si bien, sinon croiser leurs feux, du moins les combiner. Si un fleuve n’est point un obstacle sérieux, une chaîne de montagnes est une barrière redoutable, surtout lorsque cette chaîne s’appelle les Pyrénées, les Alpes ou les Balkans. Serait-il par hasard plus facile de franchir cette gigantesque ceinture de glaciers et de neiges éternelles, cet Himalaya qui domine du haut de ses 10,000 mètres toute une armée de montagnes aiguës devant lesquelles notre Mont-Blanc et notre Saint-Bernard ressembleraient à des collines ? Voilà le vrai boulevard de l’Inde, boulevard bien efficace, puisque la frontière nord de ce beau pays est restée inviolée pendant des milliers d’années. L’Himalaya ne peut être forcé de front par une armée d’invasion : c’est un point évident et qu’il serait oiseux de prouver ; mais ne peut-il pas être tourné ? Par l’extrémité orientale de la chaîne, c’est impossible ; elle ya finir au fond de l’Indo-Chine, à des profondeurs absolument inconnues. Et par l’occident ? Ici la question devient grave, et nous sommes ramenés à l’Afghanistan, car c’est au fond des pays afghans que viennent finir les dernières ondulations de cette sierra formidable. L’histoire ici appuie les conclusions de la géographie physique. L’Afghanistan a été le grand chemin de toutes les invasions de l’Inde depuis Sémiramis et Alexandre jusqu’à Mahmoud de Ghizni et Baber, jusqu’aux Mongols et aux Afghans.

Avant d’étudier au point de vue stratégique les chances réservées à une invasion russe dans l’Hindoustan par la plaine afghane, nous ferons remarquer que la stratégie comme la balistique doit tenir compte de ce que les physiciens appellent la vitesse initiale, et des causes qui peuvent en neutraliser l’effet. On calcule mathématiquement la force destructive d’un projectile au sortir du canon et la distance à laquelle cette force sera réduite de moitié ou entièrement supprimée. Sans doute il est impossible de calculer avec la même précision les chances de succès qui accompagnent une armée d’invasion, car dans tout choc de masses d’hommes contre des masses d’hommes il faut s’attendre à des élémens imprévus qui échappent à la simplicité abstraite des opérations mathématiques ; mais, en mettant de côté ces chances inévitables d’imprévu, il est bien évident que la loi physique des distances est un élément de calcul qu’il est impossible de négliger, surtout dans l’hypothèse qui nous occupe. Les personnes à qui la géographie de l’Asie n’est pas très familière voient, en jetant les yeux sur la carte, que la frontière russe actuelle n’est séparée de l’Inde anglaise que par six degrés de latitude, la distance de Paris à Novare, et elles seraient presque tentées de croire que cette distance n’est pas, dans cette partie de l’Asie, plus difficile à franchir qu’elle ne l’a été pour nous en 1859 lors de la guerre d’Italie. Ce serait là une énorme erreur. Entre la Russie proprement dite, qui finit à la ligne d’Orenbourg, et ses nouvelles conquêtes du Turkestan, il y a l’effroyable steppe des Kirghiz, nue, à végétation rabougrie, à puits saumâtres, que traversent au galop des nuées de cavaliers tartares, mais où un corps d’armée européen périrait comme les soldats de Darius et de Cambyse, si le gouvernement russe n’avait créé de puits en puits des stanitzas qui sont pour les soldats ce que sont les caravansérails pour les voyageurs. Et ce n’est pas une traversée de quelques étapes, comme celle de notre Sahara algérien ; la steppe des Kirghiz a une largeur de 130 lieues, plus de 500 verstes, entre Orenbourg et le fort Aralskoï, où l’on trouve la flottille du Sir-Daria, dont j’ai déjà parlé.

On peut affirmer qu’une armée d’invasion dirigée de la Russie d’Europe sur l’Inde par Orenbourg et Bokhara aurait déjà perdu, avant d’atteindre les rivages de l’Aral, cette force initiale si précieuse dans la guerre offensive. Il faut donc renoncer à cette hypothèse et en venir à une autre, celle où le gouvernement moscovite, avec un plan d’attaque mûri pendant des années de paisible possession du Turkestan, aurait dans ses nouvelles provinces une bonne armée acclimatée, dressée, préparée (well trained, comme disent les Anglais) en vue du but spécial qui nous occupe. Même dans cette hypothèse favorable, voyons si l’attaque la mieux combinée ne se heurterait pas à d’insurmontables difficultés.

Supposons un instant la Russie campée sur l’Oxus, en face des avant-postes afghans, à Kilif ou à Termes, et se préparant à marcher sur l’Inde. Qu’on jette les yeux sur la carte : on ne trouve entre l’Oxus et Peshawer qu’une distance d’environ 130 lieues, un quart de moins que celle de Paris à Brest. Ce n’est rien pour une armée voyageant en pays allié ; mais ce serait faire la part bien belle à l’invasion que de supposer le peuple et le gouvernement afghans amenés par leurs ressentimens contre les Anglais à ouvrir leur territoire à une armée moscovite. Acceptons cependant cette hypothèse : il est bien certain qu’au premier mouvement de la Russie au-delà de l’Oxus l’armée anglo-indienne envahirait le Kaboul, et tâcherait d’atteindre à marches forcées les montagnes dont l’occupation lui permettrait d’arrêter net la marche de l’ennemi. La route de l’Oxus à l’indus est coupée vers le milieu par une très haute chaîne de montagnes, l’Hindou-Koh, que les Persans, par un jeu de mots puéril qui a passé dans notre nomenclature géographique, appellent Hindou-Kouch, « le tueur d’Hindous. » Pour se faire une idée des traits généraux de cette voie, on peut se représenter (toute question de distance écartée) la route de Bordeaux à Saragosse à travers les Pyrénées. Figurez-vous une armée française partant de Bordeaux et voulant envahir l’Espagne par le val d’Arran. Cette armée suivra pendant plusieurs étapes les plaines de la Guienne, puis, s’engageant dans des terrains de plus en plus accidentés, elle remontera la Garonne jusqu’à ses sources, pendant que l’armée de défense, quittant les bords de l’Èbre et remontant la Sègre, accélérera sa marche pour arriver la première aux cols des Pyrénées et en fermer l’accès à l’armée d’invasion. C’est exactement, aux noms près, ce qui se passerait dans la conjoncture dont je parle.

En passant l’Oxus, on atteint en trois ou quatre jours, à travers un pays plat, riche et cultivé, les villes importantes de Balkh et Khouloum, résidences d’un émir afghan fort puissant, dont l’autorité nominale s’étend jusqu’aux frontières de la Tartarie chinoise. Pour ne pas être balayé par l’invasion, cet émir s’empresserait probablement de négocier, de vendre son alliance et de livrer la route sur toute son territoire, c’est-à-dire le long de la vallée de Khouloum jusqu’aux passes de Bamian. Dans le cas où il préférerait combattre, grâce à des promesses de secours du gouvernement, anglais ou à un subside payé à propos, il pourrait, même avec ses seuls irréguliers, infliger des pertes très graves à l’ennemi engagé dans les passes formidables d’Heibak, à 12 lieues de Khouloum, et connues sous le nom significatif de Dara-i-Zindan, « vallée de la prison. » C’est une faille étroite, serpentant entre deux lignes de rochers à pic qui atteignent parfois 300 mètres de haut, et sont couronnés de fortins délabrés. A 37 lieues plus loin, toujours dans la même vallée, commence l’affreux défilé appelé Dandan-Chikan (le briseur de dents), redouté des caravanes, et qui mène à la jolie vallée de Kamard, pleine de jardins et de cultures. Trois courtes étapes à travers un pays bien cultivé mènent à un troisième col, celui d’Akrabad, haut de 3,400 mètres au-dessus de la mer, praticable aux fourgons et à l’artillerie, et d’où l’on débouche après une marche de quatre heures dans la plaine célèbre de Bamian, clé stratégique de toute cette ligne.

Pendant ce temps, l’armée anglaise de défense, massée à Djellalabad, ne serait pas restée inactive ; L’espace compris entre Djellalabad et Bamian est un peu plus court que celui de Bamian à l’Oxus, et offre aux Anglais l’immense avantage d’une route qui leur est très familière (ils l’ont parcourue deux fois il y a trente ans, en poussant leurs avant-postes jusqu’à Bamian). On comprendra dès lors qu’il est à peu près impossible de forcer de front les passes du Caucase indien, occupées par 30,000 hommes de troupes européennes de première valeur. Pour que l’invasion réussît, il faudrait que la marche sur Kaboul par Bamian n’eût été qu’une démonstration destinée à occuper l’armée de défense, et que l’effort principal se fût porté sur l’Hindou-Koh même au moyen d’une armée qui de Khouloum serait allée, par la vallée de Koudouz, franchie en diagonale, au cirque d’Inderah ; là sept défilés praticables en été permettent aux caravanes de descendre sur la vallée de Kaboul par la coulée de Pandjghir. Dans cette hypothèse, l’armée russe viendrait couper entre Djellalabad et Kaboul la ligne anglaise d’opération ; mais pour qu’à son tour cette seconde armée ne fût pas au premier échec acculée aux ravins de l’Hindou-Koh, comme le fut Souvarof dans les Grisons en 1799 après la bataille de Zurich, pour qu’elle ne fût pas alors prise d’un coup de filet ou détruite en détail par les montagnards, elle aurait besoin du secours d’une troisième armée, qui, remontant l’Oxus par Badakchan et les fameuses mines de rubis et de lapiz-lazuli, franchirait la montagne par le col de Chattiboï et les trois cols de Zebak, et descendrait le long de la rivière Chitral en se maintenant en bonne intelligence avec les roitelets indigènes de Kuuabur, Bajaour et Dheïr, et en donnant la main aux gens de Swat, que leur haine contre les Anglais rendrait probablement fort sympathiques aux envahisseurs.

On ne nous accusera pas d’avoir exagéré les difficultés de l’entreprise ou écarté les chances favorables qu’elle peut rencontrer ; en admettant libéralement ces dernières, la triple opération que l’on vient de décrire exigerait au moins 120,000 hommes. De son côté, le gouvernement anglo-indien, aidé par les circonstances dans un pays qui lui est familier et qui offrirait à ses années une base d’opération aussi sûre en cas de retraite qu’en cas de marche en avant, pourrait se contenter d’opposer à l’agression 80,000 soldats réguliers. Jeter 80,000 hommes en Afghanistan est une fort grave affaire, mais elle n’exige aucun effort extraordinaire de la part de ce gouvernement, solidement établi dans l’Inde et ayant un réseau de voies ferrées à sa disposition. Combien d’années s’écouleront avant que la Russie ne soit pour l’attaque dans une situation comparable à celle de l’Angleterre pour la défense de l’Hindoustan !

Il n’est qu’un seul cas où l’agression que je discute à contrecœur, tant je la crois chimérique, aurait quelque chance de succès : c’est celui où la Russie, maîtresse absolue de l’Afghanistan et ayant eu tout le loisir d’y faire de longs préparatifs d’attaque, lancerait à la fois de Kaboul, de Ghizni et de Bajaour trois armées bien pourvues de tout et convergeant sur Lahore. La victoire serait possible, je ne veux pas dire probable, car l’armée d’invasion aurait en face d’elle les forces anglaises dont j’ai déjà parlé, troupes solides, commandées par des officiers à la hauteur de toutes les difficultés, mais d’abord il y a dans cette hypothèse un ternie impossible à accepter, c’est l’Afghanistan devenant en quelques années une province russe. Les Afghans sont le seul peuple du continent asiatique qu’on puisse appeler une nation, c’est la seule race que j’aie franchement estimée dans mes pérégrinations en Asie centrale. Nobles, braves, fiers, ils rachètent par la virilité de leur nature les rudesses et la sauvagerie qui en sont l’excès. Pour eux, le mot patrie a un sens, ce qui est rare en Orient. Mal armés et peu disciplinés, ils sont faciles à vaincre, et la conquête de leurs cités ne serait qu’une promenade militaire ; mais la difficulté serait de garder ce qu’on aurait pris : les Anglais l’ont bien éprouvé il y a vingt-cinq ans. Leurs fautes et leurs désastres doivent servir d’exemple à quiconque voudrait, de gaîté de cœur, s’aller heurter à cette nouvelle Circassie. Cette opinion n’est pas, comme on pourrait le supposer, en contradiction avec ce qui a été dit plus haut de la facilité qu’auraient les Anglais à occuper Djellalabad, province sacrifiée de l’empire, de Kaboul, lassé de la guerre civile, dont elle souffre dans son commerce et son industrie, et qui a gardé un bon souvenir de l’occupation de 1840 ; mais Djellalabad n’est pas Kaboul, Ghizni ou Kandahar.

Il est juste d’ajouter que l’Afghanistan n’est pas le seul pays dont l’Angleterre ait à surveiller l’attitude de ce côté ; il faut encore qu’elle ne perde pas de vue un état dont le nom ne rappelle généralement que des souvenirs fort étrangers à la politique, je veux parler du Cachemir. La vallée de ce nom, chantée en si beaux vers par l’auteur de Lalla Roukh, est le centre autour duquel s’est formée depuis trente ans une principauté aussi vaste que l’Espagne et d’autant plus puissante qu’elle est adossée à l’Hindou-Koh et à l’Himalaya. Ces pays, conquis jadis par Rundjet-Sing, furent donnés en fief par la compagnie à un certain Goulab-Sing, prince montagnard qui avait eu l’habileté de se rallier aux Anglais victorieux, et qui les a transmis à son fils Rambir-Sing, maharadja actuel de Cachemir. Sa dépendance à l’égard des maîtres de l’Inde est toute nominale, car il a les droits d’un roi autonome, même celui d’écarter de ses états par des tarifs douaniers oppressifs et appliqués avec une rigueur excessive le commercé anglo-indien, y compris le commerce, de transit avec le Turkestan et le Thibet. Véritabe prince asiatique, élégant, dépravé, cupide, Rambir gouverne ce riche territoire comme jamais, Tibère n’osa gouverner son empire, et il a une haine sournoise et violente pour ses suzerains, dont le gouvernement bienfaisant est la satire en action la plus éloquente du despotisme rapace du maharadja. L’Angleterre n’a pas en ce moment à se trop préoccuper de cette malveillance ; mais au premier moment de crise sérieuse elle pourra regretter d’avoir cédé en 1849 à des préoccupations toutes financières en laissant l’administration d’un pareil pays à une dynastie indigène suspecte. Le maljaradja est le vrai portier de l’Himalaya du côté du Turkestan chinois, que la Russie ne manquera pas de conquérir un jour, et celui qui peut couvrir une frontière peut aussi en livrer les clés à un envahisseur dont les progrès lui paraîtraient servir ses ressentimens. L’Angleterre pourrait donc être amenée, dans l’intérêt de sa propre sécurité, à une mesure depuis longtemps réclamée par la population cachemirienne, l’annexion pure et simple de la principauté. L’armée du maharadja, formée par un officier américain de mérite (le général Gardner), ne serait pas à craindre tant qu’elle ne serait pas soutenue par les bataillons moscovites.

Du reste, la grande force défensive de l’Angleterre dans l’Inde n’est pas dans ses ressources militaires : elle est dans l’admirable gouvernement qu’elle y a organisé, dans les bienfaits qu’il répand sur les indigènes, dans l’intérêt qu’a l’Inde à rester anglaise. Il faut voir dans les nombreux documens qui nous restent sur les deux derniers siècles quel était le sort d’un marchand ou d’un ryot hindou au temps des empereurs mogols, des Pathans ou des Mahrattes : c’est le meilleur moyen d’apprécier les progrès qu’a suscités la domination anglaise dans l’Hindoustan sous le rapport de la prospérité générale et individuelle. L’insurrection de 1857 ne signifie pas que l’Inde fût mécontente, ou désirât revenir à ses princes indigènes ; ce fut un mouvement prétorien auquel la religion servit de prétexte, et qui fut dirigé à la fois contre la domination anglaise et contre le peuple hindou. Les fauteurs de la révolte étaient des aristocrates indigènes irrités contre un régime qui imposait un frein à la spoliation systématique des classes laborieuses. La plupart des cipayes appartenaient à cette petite noblesse appauvrie par la suppression des abus, et à qui la compagnie des abus avait ouvert les rangs de son armée, carrière qui leur offrait un moyen honorable d’existence, et leur conservait quelque prestige aux yeux des indigènes. Leur premier acte, quand ils eurent rétabli l’empire mogol à Delhi en la personne du vieux Bahadur-Chah, fut de saccager les boutiques. Aussi la masse ne prit-elle aucune part au mouvement, et aujourd’hui comme alors une armée ennemie qui envahirait l’Inde ne recruterait pour auxiliaires qu’un petit nombre de fanatiques irréconciliables, la population flottante et les pillards des bazars. Le peuple hindou, timide, doux, gouvernable, subtil et intelligent, comprend parfaitement qu’il n’a aucun intérêt à changer de maîtres, et qu’aucun gouvernement ne peut lui donner, en fait de liberté religieuse et civile, d’égalité devant la loi, de sécurité pour les personnes et pour le fruit du travail, mieux que ce qu’il possède à présent.

Dans l’étude des affaires humaines, il ne faut pas trop compter sur la modération des gouvernemens ou sur leur amour désintéressé de l’humanité ; mais on peut compter sur leur bon sens et sur leur habile entente des intérêts qui les protègent. En ce qui regarde l’Asie, les lois théoriques de la politique ne sont pas bien complexes et peuvent se réduire à un axiome ou deux. L’Asie est vaste, et les trois ou quatre puissances européennes appelées par leurs traditions ou leur position géographique à y jouer un rôle ont mieux à faire que de s’épuiser en des luttes stériles qui ne satisfont guère que des rancunes ou désintérêts temporaires, et ont l’immense inconvénient d’initier les peuples intelligens et corrompus de l’Orient au secret de nos rivalités et de nos faiblesses. Nous n’avons rien à gagner à faire ainsi l’éducation politique et militaire des Chinois, des Hindous, des Persans ou des Turcs, sans parler de dix autres peuples secondaires. Sachons échapper à de mesquines jalousies et à des paniques ridicules. La face de l’Asie est à renouveler comme celle de l’Afrique. L’Europe doit se partager cette grande tâche, à laquelle aucune nation européenne, voulant agir seule, ne suffirait. Nous professons tous à vingt ans la belle et consolante théorie de la liberté des peuples, du respect des nationalités et de l’horreur des conquêtes : plus tard, une amère expérience nous apprend qu’il y a des races usées qui périssent, si on ne leur impose un conseil judiciaire sous la forme d’un gouvernement étranger. La conquête entendue ainsi est légitime, mais elle impose au conquérant des devoirs envers les peuples conquis. Ces devoirs, l’Angleterre les a magnifiquement compris et remplis dans l’Inde. La Russie au Caucase semble être entrée plus timidement dans cette voie ; mais nous devons applaudir à ses efforts, ne fût-ce que pour lui prouver que le mal qu’elle a fait en Europe ne nous rend point injustes pour les services qu’elle rend et rendra encore à la civilisation en Asie.


GUILLAUME LEJEAN.


  1. Voyez la Revue du 1er juin.
  2. Voyez entre autres les ouvrages de Malcom, d’Ouseley et ceux de Fraser.
  3. Voyez, dans la Revue du 15 mars et du 1er avril 1842, les travaux de M. John Lemoinne sur les Conquêtes et désastres des Anglais dans l’Asie centrale et sur la Monarchie des Afghans.
  4. On prononce raïot. C’est un mot persan qui dérive du mot turc raia, et qui signifie laboureur.