La Sœur du Soleil/Chapitre II

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DENTU & Cie (p. 11-25).


II


LA BLESSURE DE NAGATO


Le prince de Nagato était rentré dans son palais.

Il dormait, étendu sur une pile de fines nattes. Autour de lui régnait une obscurité presque complète, car on avait baissé les stores et déployé de grands paravents devant les fenêtres. Quelques parois de laque noire luisaient cependant dans l’ombre et reflétaient vaguement, comme des miroirs troubles, la tête pâle du prince, renversée sur les coussins.

Nagato n’avait pu réussir à voir Hiéyas : le régent était absorbé par une affaire très urgente, lui avait-on dit. Tout heureux de cette circonstance, le jeune prince s’était hâté d’aller se reposer pendant les quelques heures qu’il avait à lui avant le conseil.

Dans les chambres voisines de celle où il dormait, les serviteurs allaient et venaient silencieusement, préparant la toilette du maître. Ils marchaient avec précaution pour ne pas faire craquer le parquet et causaient entre eux à voix basse.

— Notre pauvre maître n’a pas de raison, disait une femme âgée, en secouant des gouttes de parfum sur un manteau de cérémonie. Toujours des fêtes, des promenades nocturnes, jamais de repos ; il se tuera.

— Oh ! que non, le plaisir ne tue pas, dit un jeune garçon à la mine insolente, vêtu de couleurs vives.

— Qu’en sais-tu, puceron ? reprit la servante. Ne dirait-on pas qu’il passe sa vie en réjouissances comme un seigneur ? Ne parle pas aussi effrontément de choses que tu ne connais pas !

— Je les connais peut-être mieux que toi, dit l’enfant en faisant une grimace, toi qui n’es pas encore mariée, malgré ton grand âge et ta grande beauté.

La servante envoya le contenu de son flacon à la figure du jeune garçon, mais celui-ci se cacha derrière le disque d’argent d’un miroir qu’il frottait pour le rendre limpide, et le parfum s’éparpilla à terre. Le valet avança la tête lorsque le danger fut passé.

— Veux-tu de moi pour mari ? dit-il, tu me donneras de tes années, et à nous deux nous ferons un jeune couple !

La servante, dans sa colère, laissa échapper un éclat de voix.

— Te tairas-tu, à la fin ? dit un autre serviteur en la menaçant du poing.

— Mais il est impossible d’entendre ce jeune vaurien sans s’irriter et rougir !

— Rougis tant que tu voudras, dit l’enfant, cela ne fait pas de bruit.

— Allons, tais-toi, Loo ! dit le serviteur.

Loo fit un mouvement d’épaules et une grosse moue, puis il se remit nonchalamment à frotter le miroir.

À ce moment, un homme entra dans la salle :

— Je désire parler à Ivakoura, prince de Nagato, dit-il à haute voix.

Tous les serviteurs firent de grands gestes des mains et des bras pour imposer silence au nouvel arrivant. Loo se précipita vers lui et lui appliqua sur la bouche le chiffon dont il se servait pour frotter le miroir ; mais l’homme le repoussa violemment.

— Que signifie tout ceci ? dit-il. Êtes-vous insensés ? Je veux parler au seigneur que vous servez, au daïmio très illustre qui règne sur la province de Nagato. Prévenez-le et cessez vos grimaces.

— Il dort, dit tout bas un serviteur.

— On ne peut l’éveiller, dit un autre.

— Il est affreusement fatigué, dit Loo un doigt sur la bouche.

— Malgré sa fatigue, il sera heureux de ma venue, dit l’étranger.

— Nous avons ordre de ne l’éveiller que quelques instants avant l’heure du conseil, dit la servante.

— Ce n’est pas moi qui me risquerai à l’aller tirer de son sommeil, dit Loo, en poussant sa bouche vers son oreille.

— Ni moi, dit la vieille.

— J’irai moi-même, si vous voulez, dit le messager ; d’ailleurs, l’heure du conseil est proche : je viens de voir le prince d’Arima se diriger vers la salle des Milles-Nattes.

— Le prince d’Arima ! s’écria Loo, lui qui est toujours en retard !

— Hélas ! dit la servante, aurons-nous le temps d’habiller le maître ?

Loo fit glisser une cloison dans sa rainure et ouvrit un étroit passage il entra alors doucement dans la chambre de Nagato.

Il faisait frais dans cette chambre, et une une odeur de camphre et de musc emplissait l’air.

— Maître ! maître ! dit Loo à demi voix, c’est l’heure, et puis il y a là un messager.

— Un messager ! s’écria Nagato, en se dressant sur un coude ; comment est-il ?

— Il est vêtu comme un samouraï[1] : des sabres sont passés à sa ceinture.

— Qu’il entre vite, dit le prince avec un tremblement dans la voix.

Loo alla faire signe au messager, qui se prosterna au seuil de la chambre.

— Approche ! dit Nagato.

Mais le messager ne pouvant se diriger dans cette salle obscure, Loo ploya, une feuille d’un paravent qui interceptait le jour. Une bande de lumière entra dans la chambre ; elle éclaira la délicate texture de la natte qui couvrait le plancher et fit briller sur la muraille une cigogne argentée, au cou onduleux, aux ailes ouvertes.

Le messager s’approcha du prince et lui tendit un mince rouleau de papier, enveloppé d’un morceau de soie, puis il sortit de la chambre à reculons.

Nagato déroula vivement le papier et lut ceci :

« Tu es venu, illustre, je le sais mais pourquoi cette folie et pourquoi ce mystère ? Je ne puis comprendre tes actions. J’ai reçu de graves réprimandes de ma souveraine à cause de toi. Tu sais : je traversais les jardins pour la suivre jusqu’à son palais, lorsque, tout à coup, je te vis adossé à un arbre. Je ne pus retenir un cri et, à ce cri, elle se retourna vers moi et suivit la direction de mon regard.

« Ah dit-elle, c’est la vue de Nagato qui t’arrache de pareils cris. Ne pourrais-tu au moins les retenir et me cacher le spectacle de ton impudeur ?

« Puis elle s’est retournée plusieurs fois vers toi. Le courroux de ses yeux me faisait peur. Je n’oserai pas paraître devant elle demain, et je t’envoie ce message pour te supplier de ne plus renouveler ces étranges apparitions qui ont pour moi des suites si funestes.

« Hélas ! ne sais-tu pas que je t’aime, et faut-il te le dire : je serai ta femme quand tu le voudras… Mais tu te plais à m’adorer comme une déesse de la pagode des Trente-Trois mille Trois cent Trente-Trois[2]. Si tu n’avais risqué ta vie plusieurs fois, seulement pour m’apercevoir, je croirais que tu te joues de moi. Je t’en conjure, ne m’expose plus à de pareilles réprimandes, et n’oublie pas que je suis prête à te reconnaître pour mon seigneur, et que vivre près de toi est mon plus cher désir. »

Nagato sourit et referma lentement le rouleau ; il fixa son regard sur la bande claire que la fenêtre jetait sur le plancher et rêva profondément.

Le jeune Loo était fort désappointé ; il avait essayé de lire derrière son maître, mais le rouleau était écrit en caractères chinois et sa science était prise en défaut ; il savait assez bien le kata-kana et avait même quelques connaissances de l’hira-kana, mais il ignorait, malheureusement, l’écriture chinoise. Pour cacher son dépit, il s’approcha d’une fenêtre et, soulevant un coin du store, il regarda dehors.

— Ah ! dit-il, le prince de Satsouma et le prince d’Aki arrivent en même temps ; les gens de leur suite se regardent de travers. Ah ! Satsouma passe devant. Oh ! oh ! voici le régent qui traverse l’avenue, il regarde par ici et il rit en voyant que le cortège du prince de Nagato est encore devant sa porte ; il rirait bien plus s’il savait où en est la toilette de mon maître.

— Laisse-le rire, Loo, et viens ici, dit le prince, qui avait détaché de sa ceinture un pinceau et un rouleau de papier et écrivait à la hâte quelques mots. Cours chez le roi et remets-lui ce papier.

Loo s’enfuit à toutes jambes, bousculant et renversant à plaisir ceux qui se trouvaient sur son passage.

— Et maintenant, dit Ivakoura, qu’on m’habille rapidement !

Les serviteurs s’empressèrent et le prince eut bientôt enfilé le vaste pantalon traînant qui donne à celui qui le porte l’air de marcher à genoux, et le roide manteau de cérémonie, alourdi encore par les insignes brodés sur les manches. Ceux de Nagato étaient ainsi composés : un trait noir au-dessus de trois boules, formant pyramide.

Le jeune homme, d’ordinaire si soigneux de sa parure, ne prêta aucune attention à l’œuvre des serviteurs, il ne jeta pas même un coup d’œil sur le miroir, si bien poli par Loo, lorsqu’on lui posa sur la tête le haut bonnet pointu, lié par des rubans d’or.

Aussitôt sa toilette terminée, il sortit de son palais, mais sa préoccupation était si forte qu’au lieu de monter dans le norimono, qui l’attendait au milieu des gens de son escorte, il s’éloigna à pied, traînant sur le sable son immense pantalon, et s’exposant aux rayons du soleil. Le cortège, épouvanté de cet outrage à l’étiquette, le suivit dans un inexprimable désordre, tandis que les espions, chargés de surveiller les actions du prince, s’empressaient d’aller rendre compte à leurs différents maîtres de cet événement extraordinaire.

Les remparts de la résidence d’Osaka, larges et hautes murailles, flanquées de loin en loin d’un bastion demi-circulaire, forment un immense carré qui enferme plusieurs palais et de vastes jardins. Au sud et à l’ouest, la forteresse s’appuie à la ville ; au nord, le fleuve qui traverse Osaka s’élargit et forme au pied du rempart un fossé colossal ; à l’orient une rivière plus étroite le borde. Sur le terre-plein des murailles, on voit une rangée de cèdres centenaires, à la verdure sombre, qui projettent leurs ramures plates et horizontales par-dessus les créneaux. À l’intérieur, une seconde muraille, précédée d’un fossé, enferme les parcs et les palais, réservés aux princes et à leur famille. Entre cette muraille et les remparts sont situées les habitations des fonctionnaires, des soldats. Une troisième muraille entoure le palais même du siogoun, qui s’élève sur une colline. Cet édifice se développe largement avec une simplicité architecturale pleine de noblesse. Des tours carrées à plusieurs toitures le surpassent çà et là. Des escaliers de marbre, bordés d’une légère balustrade laquée, et flanqués, à la base, de deux monstres de bronze ou de deux grands vases de faïence, montent vers les galeries extérieures ; la terrasse qui précède le palais est couverte de gravier et de sable blanc qui réverbère l’éclat du soleil.

Au centre de l’édifice s’élève une tour carrée, large, très haute et magnifiquement décorée. Elle supporte sept toits dont les angles se recourbent vers le ciel ; sur la plus haute toiture se tordent deux monstrueux poissons d’or qui resplendissent et sont visibles de tous les points de la ville.

C’est dans la partie du palais voisine de cette tour que se trouve la salle des Mille-Nattes, lieu de réunion du conseil.

Les seigneurs arrivent de tous côtés ; Ils gravissent les rampes de la colline et se dirigent vers le portique central du palais qui s’ouvre sur une longue galerie, conduisant directement à la salle des Mille-Nattes.

Cette salle, très vaste, très haute, est parfaitement vide de meubles. Des cloisons mobiles, glissant dans des rainures, l’entrecoupent et forment, lorsqu’on les fait se rejoindre, des compartiments de diverses dimensions. Mais les cloisons sont toujours largement écartées de façon à produire d’heureux effets de perspective. Ces panneaux, dans tel compartiment, sont revêtus de laque noire fleurie d’or, dans tel autre de laque rouge ou de bois de Jeseri, dont les veines forment naturellement d’agréables dessins. Ici, la cloison, peinte par un artiste illustre, a son envers tendu de satin blanc brodé de lourdes fleurs ; ailleurs, sur un fond d’or mat, un pêcher, couvert de fleurs roses, étend ses branches noueuses, ou bien, simplement, sur du bois sombre un semis inégal de points blancs, rouges, noirs, papillote aux yeux. Les nattes qui couvrent le plancher sont couleur de neige et frangées d’argent.

Les seigneurs, avec leurs larges pantalons dépassant les pieds, semblent s’avancer à genoux, et les étoffes froissent les nattes avec un bruit continu, semblable au susurrement lointain d’une cascade. Les assistants gardent d’ailleurs un religieux silence. Des hattamotos, gens d’une récente noblesse, instituée par le régent, s’accroupissent dans les angles les plus reculés, tandis que les samouraïs d’ancienne noblesse, possesseurs de fiefs et vassaux des princes, passent près de ces nouveaux anoblis en leur jetant des regards de mépris et se rapprochent sensiblement du grand store baissé, voilant l’estrade réservée au siogoun. Les Seigneurs de la terre, princes souverains dans leur province, forment un grand cercle devant le trône, laissant un espace libre pour les treize membres du conseil.

Les conseillers arrivent bientôt ; ils se saluent les uns les autres et échangent quelques mots à voix basse, puis gagnent leur place.

À gauche, présentant le profil au store baissé, s’alignent les conseillers supérieurs. Ils sont cinq, mais quatre seulement présents. Le plus proche du trône est le prince de Satsouma, vénérable vieillard au long visage, plein de bonté. Près de lui s’étale la natte de l’absent. Puis vient le prince de Sataké, qui mordille ses lèvres, tout en disposant avec soin les plis de sa toilette. Il est jeune, brun de peau ; ses yeux, très noirs, sont d’une vivacité extraordinaire. Près de lui s’installe le prince de Ouésougui, homme un peu gras et nonchalant. Le dernier est le prince d’Isida, petit de taille et laid de visage.

Les huit conseillers inférieurs, accroupis en face du trône, sont les princes d’Arima, de Figo, de Vakasa, d’Aki, de Tosa, d’Issé et de Couroda.

Un mouvement se produit du côté de l’entrée et tous les fronts se courbent vers le sol. Le régent pénètre dans la salle. Il s’avance rapidement, n’étant pas embarrassé comme les princes par les plis du pantalon traînant, et il va s’asseoir, les jambes croisées, sur une pile de nattes à droite du trône.

Hiéyas était alors un vieillard. Sa taille se voûtait faiblement ; il était large des épaules, cependant, et musculeux. Sa tête, à demi rasée, montrait à découvert un front vaste, bosselé d’arcades sourcilières proéminentes. Sa bouche mince, à l’expression cruelle et volontaire, abaissait ses coins profondément creusés ; ses pommettes étaient extrêmement saillantes, et ses yeux bridés, à fleur de tête, dardaient un regard brusque et sans franchise.

Il jeta en entrant un mauvais coup d’œil, accompagné d’un demi-sourire, vers la place laissée vide par le prince de Nagato. Mais, lorsque le store se releva, le siogoun apparut, s’appuyant d’une main sur l’épaule du jeune conseiller.

Le régent fronça le sourcil.

Tous les assistants se prosternèrent, appuyant leur front contre le sol. Lorsqu’on se releva, le prince de Nagato était à son rang comme les autres.

Fidé-Yori s’assit et fit signe à Hiéyas qu’il pouvait parler.

Alors le régent lut plusieurs rapports peu importants : nominations de magistrats, mouvement de troupes sur la frontière, changement de résidence d’un gouverneur après son règne expiré. Hiéyas expliquait brièvement et avec volubilité les raisons qui l’avaient fait agir. Les conseillers parcouraient des yeux les manuscrits, et, n’ayant pas d’objection à faire, acquiesçaient d’un geste. Mais bientôt le régent ploya tous ces papiers et les remit à un secrétaire placé près de lui ; puis il reprit la parole après avoir toussé.

— J’ai convoqué aujourd’hui cette assemblée extraordinaire, dit-il, afin de lui faire part des craintes que j’ai conçues pour la tranquillité du royaume en apprenant que la surveillance sévère, ordonnée contre les bonzes d’Europe et les Japonais qui ont embrassé la doctrine étrangère, se relâche singulièrement, et que ceux-ci recommencent leurs menées, dangereuses pour la sécurité publique. Je viens donc demander que l’on remette en vigueur la loi qui ordonne l’extermination de tous les chrétiens.

Un singulier brouhaha se produisit dans l’assemblée, mélange d’approbation, de surprise, de cris d’horreur et de colère.

— Veux-tu donc voir revenir les scènes sanglantes et hideuses dont l’épouvante est dans toutes les mémoires ? s’écria le prince de Sataké avec sa vivacité accoutumée.

— Il est étrange d’affirmer que de pauvres gens qui ne prêchent que la vertu et la concorde puissent troubler la paix d’un pays, dit Nagato.

— Le daïmio parle bien, dit le prince de Satsouma ; il est impossible que les bonzes d’Europe aient aucune influence sur la tranquillité du royaume. Il est donc inutile de les inquiéter.

Mais Hiéyas s’adressa directement à Fidé-Yori.

— Maître, dit-il, puisque l’on ne veut pas partager mes inquiétudes, il faut que je t’apprenne qu’un bruit terrible commence à circuler parmi les nobles, parmi le peuple…

Il se tut un moment pour donner plus de solennité à ses paroles.

—… On dit que celui qui est encore sous ma tutelle, que le chef futur du Japon, notre gracieux seigneur Fidé-Yori, a embrassé la foi chrétienne.

Un grand silence succéda à ces paroles. Les assistants échangeaient des regards qui disaient clairement qu’ils avaient connaissance de ce bruit qui peut-être était fondé.

Fidé-Yori prit la parole.

— Est-ce donc sur des innocents qu’il faut se venger d’une calomnie répandue par des personnes malintentionnées ? dit-il. J’ordonne que les chrétiens ne soient inquiétés d’aucune manière. Mon père, je le déplore, a cru devoir poursuivre de sa colère et exterminer ces malheureux mais, je le jure, moi vivant, il ne sera pas versé une seule goutte de leur sang.

Hiéyas fut stupéfait de l’accent résolu du jeune siogoun. Pour la première fois il avait parlé en maître et ordonné. Il s’inclina, en signe de soumission, et n’objecta rien. Fidé-Yori avait atteint sa majorité, et s’il n’était pas encore proclamé siogoun, c’était parce que Hiéyas ne se hâtait guère de déposer les pouvoirs. Celui-ci ne voulut donc pas entrer en lutte ouverte avec son pupille ; il abandonna momentanément la question et passa à autre chose.

— On m’annonce, dit-il, qu’un seigneur a été attaqué et blessé cette nuit, sur la route de Kioto. J’ignore encore le nom de ce seigneur ; mais le prince de Nagato, qui était à Kioto cette nuit, a peut-être entendu parler de cette aventure ?

— Ah ! tu sais que j’étais à Kioto, murmura le prince ; je comprends alors pourquoi il y avait des assassins sur ma route.

— Comment Nagato pouvait-il être en même temps à Osaka et à Kioto ? dit le prince de Sataké il n’est bruit ce matin, que de la fête sur l’eau qu’il y a donnée cette nuit et qui s’est si joyeusement terminée par une bataille entre les seigneurs et les matelots des rivages.

— J’ai même attrapé une égratignure dans la mêlée, dit Nagato en souriant.

— Le prince franchit en quelques heures les routes que d’autres mettraient une journée à parcourir, dit Hiéyas, voilà tout. Seulement, il ménage peu ses chevaux : chaque fois qu’il rentre au palais, sa monture s’abat et expire. Le prince de Nagato pâlit et chercha le sabre absent de sa ceinture.

— Je ne croyais pas que ta sollicitude s’étendît ainsi jusqu’aux bêtes du royaume, dit-il avec une ironie outrageante. Je te remercie au nom de mes chevaux défunts.

Le siogoun, plein d’inquiétude, jetait des regards suppliants à Nagato. Mais il semblait que ce jour-là la patience du régent fût à toute épreuve. Il sourit et ne répondit rien.

Cependant, Fidé-Yori voyait que la colère grondait dans l’âme de son ami, et, craignant quelque nouvel éclat, il mit fin à la séance en se retirant.

Presque aussitôt un garde du palais vint prévenir le prince de Nagato que le siogoun le demandait. Le prince salua amicalement plusieurs seigneurs, s’inclina devant les autres et s’éloigna sans avoir tourné la tête du côté de Hiéyas.

Lorsqu’il arriva dans les appartements du siogoun, il entendit une voix de femme, une voix irritée et gémissante à la fois. C’était de lui que l’on parlait.

— On m’a tout rapporté, disait cette voix : ton refus d’accéder aux désirs du régent, que tu as laissé insulter sous tes yeux par le prince de Nagato, dont l’insolence est vraiment incomparable ; et la patience merveilleuse de Hiéyas, qui n’a pas relevé l’insulte par égard pour toi, par pitié pour celui que tu crois ton ami, dans ton ignorance des hommes.

Nagato reconnut que celle qui parlait était la mère du siogoun, la belle et impérieuse Yodogimi.

— Mère, dit le siogoun, occupe-toi de broderies et de parures ; c’est là le domaine des femmes.

Nagato entra vivement pour ne pas être indiscret plus longtemps.

Yodogimi se retourna et rougit un peu en voyant le prince qui s’inclinait profondément devant elle.

— J’ai à te parler, dit le siogoun.

— Je me retire, alors, dit Yodogimi avec amertume, et retourne à mes broderies.

Elle traversa la chambre lentement, en faisant bruire ses longues robes soyeuses, et sortit en jetant à Nagato un étrange regard, à la fois provoquant et haineux.

— Tu as entendu ma mère ? dit Fidé-Yori.

— Oui, dit Nagato.

— Tous veulent me détacher de toi, ami ; quel peut être leur motif ?

— Ta mère est aveuglée par quelque calomnie, dit le prince ; les autres voient en moi un ennemi clairvoyant qui sait déjouer les trames ourdies contre toi.

— Je voulais justement te parler d’un complot.

— Contre ta vie ?

— C’est cela même. Il m’a été révélé d’une façon singulière, et j’ai peine à y croire. Cependant je ne puis me défendre d’une certaine inquiétude. À la fête du Génie de la mer, demain, un pont doit s’effondrer sous mes pas.

— Quelle horreur ! s’écria Nagato. Ne va pas à cette fête, au moins.

— Si je m’abstiens d’y aller, dit Fidé-Yori, j’ignorerai toujours la vérité, car le complot n’éclatera pas. Mais si je vais à la fête, continua-t-il en souriant, dans le cas où la conspiration existerait vraiment, la vérité serait un peu rude à constater.

— Certes, dit Nagato ; il faut cependant sortir du doute, il faut trouver un moyen. L’itinéraire que tu dois suivre est-il fixé ?

— Hiéyas me l’a fait remettre.

Fidé-Yori prit un rouleau de papier sur une étagère. Ils lurent « Quai du Yodo-Gava, place du Marché-aux-Poissons, route des Sycomores, plage de la Mer. Retour par la colline des Bambous, le pont de l’Hirondelle… »

— Les misérables ! s’écria Ivakoura, c’est le pont suspendu au-dessus de la vallée !

— L’endroit serait bien choisi, en effet, dit le siogoun.

— Il est certain qu’il s’agit de ce pont ; ceux qui franchissent les innombrables canaux de la ville ne t’exposeraient pas à la mort en s’écroulant sous tes pieds, mais tout au plus à un bain désagréable.

— C’est vrai, dit Fidé-Yori, et du pont de l’Hirondelle, on serait précipité sur des rochers.

— As-tu pleine confiance dans mon amitié pour toi ? dit le prince de Nagato après avoir songé un instant.

— En doutes-tu, Ivakoura ? dit le siogoun.

— Eh bien, ne crains rien, feins de tout ignorer, laisse-toi conduire et marche droit au pont. J’ai trouvé le moyen de te sauver, tout en découvrant la vérité.

— Je me fie à toi, ami, en toute sécurité.

— Alors, laisse-moi partir le temps me presse pour exécuter mon projet.

— Va, prince, je te confie ma vie sans trembler, dit le siogoun.

Nagato s’éloigna rapidement après avoir salué le roi, qui répondit par un geste amical.


  1. Noble officier au service d’un daïmio ou prince.
  2. Pagode située à Kioto et qui contient 33, 333 Dieux.