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La Semaine de Mai/Chapitre 28

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Maurice Dreyfous (p. 179-183).


XXVIII

LE PARC MONCEAU

Le parc Monceau était un des endroits où se faisait une sorte de triage parmi les prisonniers. Un de ceux qui y ont passé sans être exécuté, m’a donné à ce sujet de curieux détails. C’était un aide-major de la garde nationale, M. L… qui se trouva, le lundi, organiser le service des ambulances à la mairie des Batignolles. Dans la nuit du lundi 22 au mardi 23, les fédérés renoncèrent à la résistance ; le mardi matin, l’armée occupa le quartier sans difficulté, M. L… fut arrêté au milieu de ses blessés. Il portait le képi, la vareuse, le brassard de Genève, un tablier ensanglanté. On disait sur sa route : « Tiens ! un médecin ! on va lui faire son affaire ! »

Il fut conduit avec un capitaine fédéré au collège Chaptal, et de là au parc Monceau. On obligeait en route les deux prisonniers à rester nu-tête. Il pouvait être sept heures du matin quand ils arrivèrent au parc Monceau. On les conduisit dans la cour d’une maison, en face. Un lieutenant de gendarmerie qui se trouvait là dit : « Qu’y a-t-il ? — C’est un médecin. » Le lieutenant (je tiens tous ces détails de la bouche de M. L…), le lieutenant lui mit un revolver sur la tempe gauche. « Un mot de plus et je te brûle. » Puis il continua : « Ah ! canaille ! tu ne dis plus rien, tu as peur de mourir ! »

Puis M. L… dut se mettre contre le mur. Il entendait toujours dire aux soldats : « On va lui faire son affaire ! » En attendant, on vida ses poches, on lui prit sa nomination, signée Clément Thomas, sa montre, sa trousse, un couvert en melchior qui fit dire : « Ces b… — là ! ils avaient tout ce qu’il leur fallait ! » et une photographie de son frère, qui fit dire : « Tiens ! la tête de Rochefort ! » (Bien entendu, il n’y avait aucune ressemblance.) On finit par l’entraîner dans une écurie ; il y trouva ou vit arriver des compagnons de captivité.

L’un était un médecin de cinquante à soixante ans qui était sorti pour aller voir ses malades ; il y avait aussi un cocher d’omnibus fait prisonnier le fouet à la main ; puis un vieux professeur à moitié rasé : il était en train de se livrer à cette opération, quand des soldats avaient fait une perquisition dans la maison. On lui avait demandé s’il y avait des jeunes gens dans les autres appartements ; il avait répondu : Non. On en avait trouvé, on l’avait arrêté.

M. L… et ses compagnons étaient relativement heureux : on se contenta de les diriger sur Versailles. Pour cela, on les fit ranger dans un couloir, la face contre le mur. Un officier de chasseurs à pied prit une corde et ordonna aux prisonniers de mettre les mains derrière le dos. Le voisin de M. L… fut sanglé le premier. La corde lui déchirait les poignets. « Si la route est un peu longue, dit-il, je ne pourrai la faire ainsi. — Ah ! tu réclames », dit l’officier : et il serra le nœud de telle sorte, que le sang jaillit jusque sur M. L… Heureusement il laissa à un soldat plus compatissant le soin de corder les autres.

On attacha avec les autres une femme qui venait réclamer son mari.

C’est ainsi qu’on formait les colonnes de prisonniers au parc Monceau, le mardi 23 (second jour de l’entrée des troupes, — avant les incendies).

Comme tous les endroits où l’on faisait le triage des prisonniers, le parc Monceau était, — je l’ai déjà dit au début de la Semaine de Mai, — un centre de fusillades. Ce fut un des plus épouvantables.

Le Petit Moniteur du 29 disait :

« L’École militaire a été prise lundi et transformée en prison, ainsi que le parc Monceau.

» C’est là qu’ont lieu les exécutions. Les condamnés montrent autant d’insouciance que d’énergie. Forcés de franchir les cadavres de ceux qui on été fusillés avant eux, ils les enjambent en faisant une pirouette et commandent eux-mêmes le feu. »

Le Français du 28 disait :

« Un détachement du 26e de ligne occupe le parc Monceau : c’est là qu’on amène un grand nombre de prisonniers : beaucoup sont fusillés là. En approchant, on entend parfois le roulement d’un feu de peloton ! c’est le bruit sinistre d’une fusillade. »

La Patrie du 28 mai prétendait qu’il était inexact qu’on amenât les prisonniers au parc Monceau, parce que le parc n’était clos que de grilles ; il eût été impossible d’empêcher les évasion. On sait ce qu’il en faut penser.

La Patrie continue :

« On y a bien amené quelques rares prisonniers ; mais c’étaient des gens qui avaient commis des crimes et qu’on a dû passer par les armes. Nous y avons vu conduire un couple, l’homme et la femme, qui, fouillés, avaient été trouvés portant des bouteilles pleines d’huile de pétrole. Ils avaient en outre force bijoux dans leurs poches. La femme avait cinq ou six montres.

» On les a fusillés.

» Il en a été de même d’un chirurgien-major de la Commune. Il avait dénoncé les autres médecins qui s’étaient cachés n’ayant pas voulu servir la Commune.

» Reconnu malgré le brassard tricolore, grâce auquel il espérait se glisser dans les ambulances, il a été immédiatement exécuté. »

Le lecteur sait déjà, par les exemples de l’ambulance Saint-Sulpice, des Polonais de la rue de Tournon, des prétendues pétroleuses, etc., ce qu’il faut penser des motifs allégués pour les exécutions.

On a remarqué les mots « quelques rares prisonniers » et on a reconnu une de ces atténuations naïves avec lesquelles les journaux conservateurs racontent les horreurs de la semaine. Le Français lui-même disait : « Un grand nombre de prisonniers. » Le Times parle plus librement ; voici comment s’exprime son correspondant, dans une lettre datée du jeudi 25 et publiée dans le numéro du 29 :

« Le chiffre des innocents qui ont été fusillés pour avoir désobéi aux ordres de quelques gardes nationaux impérieux est considérable. L’abattoir a été établi au bout du boulevard Malesherbes, et c’est un lugubre spectacle de voir des hommes et des femmes de tout âge et de toute condition, défiler par intervalles dans cette fatale direction. Une troupe de trois cents s’avançaient sur le boulevard, il y a quelques instants, entourés d’un cordon de gardes nationaux… En 1793, les victimes étaient conduites à l’échafaud sur des tombereaux ; en 1871, ils vont à pied à la mort, et le couteau de la guillotine est remplacé par les balles des fusils. »

Je lis dans une correspondance, datée du samedi 27 et publiée aussi dans le numéro du 29 :

« Au moment où j’écris passe entre deux rangs de cavalerie, le pistolet armé, un convoi d’environ cent cinquante pompiers accusés d’avoir jeté du pétrole sur le feu. »

Et le correspondant ajoute en post-scriptum :

« Deux décharges de mousqueterie retentissent au parc Monceau, où les pompiers venaient d’être conduits : dans ces circonstances ce feu de peloton a une fatale signification. »

Je lis dans les dépêches Reuter publiées par le Times du 30 avec la date du dimanche 28, qu’on exécute au Champ-de-Mars, au parc Monceau, puis à l’Hôtel-de-Ville. Et la dépêche ajoute :

« Des fournées de cinquante et de cent individus sont fusillées à la fois. »

Ce sont les « rares prisonniers » indiqués par la Patrie.

Voilà donc au moins sept jours de massacre à peu près continus (du lundi 22, au dimanche 28), — dans le tranquille quartier des Champs-Elysées, — au parc Monceau.

Le spectacle de cet abattoir était hideux. C’est dans les massifs qu’on exécutait. Il y avait des cadavres partout. Je tiens du correspondant du Daily News, M. Crawford, un détail qui donne l’idée de l’épouvantable tuerie du parc Monceau. M. Crawford a un appartement en face du parc. Pendant la répression, il habitait Versailles : mais quand il revint, il trouva sa maison infestée, pour de longs mois, de mouches de cimetière.